S LE PUI'.TUAIT KL M LU \ 1 1) L
parfum de venelle qui n'est pas encore fleurie. Mais voici que, peu à peu, le dédain me gagna des œuvres autrefois réalisées, et l'ennui des œuvres futures. Il y avait bien longtemps que j'étais installé dans l'appartement oii le précédent locataire avait laissé le portrait. Et il ressemblait moins, ce portrait, à la jeune fille morte, un temps ressuscitée en lui. Bientôt il ne lui ressembla plus du tout. Etait-ce qu'il avait repris les traits de la triomphale amoureuse, ou ceux de la maternelle amie ? Non, il ne ressemblait plus à aucune de celles que j'aimai et qui m'aimèrent, il ne ressemblait plus à personne. Je n'y voyais que des cheveux châtains, sans éclat, un front un peu jaune, très lisse, traversé d'une ride, des yeux qui avaient le bleu gris des lacs peu profonds. Et je ne m'occupai plus de lui, et je ne le regardai plus; je n'aurais pas eu de peine si on était venu le prendre...
LE l'or.in.UT DU MUR VI UE 189
Pourtant je fus étonné, sans chagrin d'ailleurs, un jour — combien de jours avaient passé depuis que je logeais là ! — un jour que, les yeux levés par hasard, je vis que le portrait n'était plus au mur. Je sonnai mon domestique, vieilli à mon service ; il avait des cheveux blancs, comme moi ; je lui demandai :
— L'ancien locataire est venu?...
11 parut surpris.
— Non, monsieur, dit-il, personne n'est venu.
— En ce cas, demandai-je encore, qui donc a emporté le portrait?
Il me considéra de Tair qu'on a en regardant un fou.
— Quel portrait ?
— Le portrait qui était à ce mur.
— Il n'y a jamais eu de portrait à ce mur, dit-il.
— Bien, c'est possible, dis-je, laissez-moi.
LE PORTRAIT DU MUR VIDE
Et je n'eus pas de tristesse. Il n'est pas de logis nouveau où, pour ceux dont le cœur vit encore, le passé n'accroche des souvenirs changeants ; mais , après les ans , survient l'invisible oubli, qui emporte les portraits du mur vide.
L'Inutile prévoysince
homme
monte
charges de bois. Charbonnier? non, il n'est pas charbonnier. Et il faut dire aussi que, en réalité, il n'a jamais monté ni bois, ni charbon, ni aucun combustible. Mais ce qu'il ne fait pas, il croit qu'il le fait. Peinant, geignant, suant, il succombe. « Ah ! que c'est lourd ! » Et il est très humilié d'en être réduit à une aussi basse et aussi harassante besogne. Car il fut beau, noble, riche, illustre, — assez ressemblant aux portraits de la chevalière d'Eon, allié à la famille royale de Transylvanie, héritier d'un marchand de bois
d'ébène, auteur d'un sonnet parfait. Dès qu'il paraissait, la congratulation des murmures le battait à petits flots caressants ; et s'il avait eu le temps, il aurait eu l'amour de toutes les femmes, grâce de la grandeur, charme de la gloire, liseron à la hampe des étendards victorieux ; encore que très occupé par sa beauté, sa noblesse, sa richesse et sa renommée, on ne lui attribua pas moins de cinq mille deux cent vingt-quatre maîtresses ; ce qui est un chiffre.
Et il était heureux.
Une seule inquiétude : la pensée que, un jour ou l'autre, prochainement, il deviendrait fou. Il paraît que cette appréhension lui était restée d'une parole de tireuse de cartes, vieille ivrognesse, un soir, à la fête de Montmartre ; ou bien il n'ignorait pas l'atavique menace de son grand-oncle, relégué aux Petites- Maisons, pour avoir tout à coup, sans cause,
une fois qu'il dînait à la cour, mis la main sur une aile de perdreau dans l'assiette du roi.
D'ailleurs il ne se troublait qu'assez peu de cette destination à la démence. ^ Qu'avait-elle de si ^^'ïï?fifiiiiii!|i|jiii!\^'!i|("\i|ifT effrayant? La folie, n'est-ce pas l'exil hors de toutes les réalités banales et stupides, l'entrée dans le royaume infini de l'illusion? Qui sait si les paradisiaques délices promises par les Livres divins et méritées par la Foi, la Ferveur et la Bonne Œuvre, ne sont pas une admirable folie posthume ? Il est vrai que beaucoup d'aliénés sont hantés par des soucis cruels, par de moroses idées fixes ; mais c'est bien fait pour eux : ils n'ont pas su s'y prendre. De même que l'on peut, à l'état de veille, par de riantes idées,
196 L'I.NL'TILE PREVOYANCE
par des conversations aimables, parles caresses d'une maîtresse tendre et subtile, — et, aussi, par trois verres, bus coup sur coup, de la Tour blanche ou de Joannisberg — se préparer d'agréables songes, de même il est loisible à un habile homme, raisonnable encore, de préméditer et de disposer, très délicieuse et très glorieuse, sa future folie.
C'est à quoi il ne manqua point.
Non seulement il vivait, en fait, une existence exceptionnellement heureuse, mais, autant que possible, il haussait son esprit aux plus merveilleuses chimères ; dès qu'il était seul, il ne se bornait pas à se réciter le sonnet qui le fit illustre ; Tàme éparse dans la fumée de sa cigarette, il s'imaginait Fauteur des plus sublimes poèmes, déjà écrits, ou qu'on écrirait ; et l'enthousiasme des foules le portait au Capitole, après lui avoir mis au front le laurier de Pétrarque ; ou bien il se voyait, tel
qu'Hugo, — mais vivant, — environné de tout l'océan de la multitude acclamante , qui bat l'isolement hautain de l'Arc triomphal, pareil à une Sainte Hélène d'inamovible gloire ! Il ne lui suffisait pas, en ses songeries, d'avoir trois cent mille francs de rente : il puisait à pleins poings, dans des coffres d'or massif, des grouillements sonores de pierreries, et grâce à sa charité comme divine, distributrice d'équité et de revanches, florissait et fructifiait l'humanité universelle, fécondée par l'averse éblouissante de l'aumônière opulence. Il se souciait bien d'être allié à la famille royale de Transylvanie ! Voilà qui vaut la peine d'en parler ! Allons donc ! il était prince luimême, et empereur, et sultan, et pape ! Pareil à l'ivrogne du grand Baudelaire, il dictait des lois sublimes ; et il gagnait des batailles, et il délivrait des races ; et il était le Bien toutpuissant. 0 méritoire et admirable chimère !
OÙ rhomme, qui ne peut y atteindre, aspire cependant, et que Dieu, qui en est capable, n'accomplit point : d'oii l'infériorité de ce dernier. Quant à sa ressemblance avec le mystérieux ou la mystérieuse d'Eon, cet homme, destiné et consentant à la folie, ne laissait pas que d'en être satisfait ; car l'ambiguïté du charme qu'elle offrit autorisait la duplicité des désirs, et, non seulement, — chose trop simple, — permettait aux hommes de le croire chevalière et aux femmes de la désirer chevalier, mais, à quelques-uns de ceux-ci et à plusieurs de celles-là, le promettait tel que l'antique tradition sexuelle leur aurait dû défendre de le préférer ; et, ravis, les fervents du fils d'Hermès et d'Aphrodite portaient de
L'INUTILE rUÉVOVANCE 201
légitimes offrandes au temple d'Eros-Double. Pourtant, si complexe et si exquise qu'elle fût, cette beauté n'était pas assez pour cet homme qui serait fou! Il se rêvait don Juan traînant après lui le troupeau gémissant des Elvires, et le beau Lovelace aux ongles clairs, frères des griffes ; il était aussi l'Adonis pleuré des Athéniennes, et l' Antinous pleuré d'un empereur ; et le Roland des Audes et le Médor des Angéliques et le Roméo des Julietfes et le Hernani des dona Sol, ou bien, plus rayonnant, la tête coiffée de rayons ivres, le dos au bercement d'un léopard tacheté de grappes, il s'avançait, parmi le hurlement nu des Ménades et les cymbales des Gorybantes, lui, le beau dieu Rakkhos, pareil à Rama, pareil à Orphée, pareil à Ariane, guerrier, aède, femme, et soleil !
Or, en effet, il devint fou.
Il souriait. A la bonne heure. Il avait pris
202 L'IMTILE l'ilÉ VOYANCE
ses précautions. En des intervalles, encore fréquents, de lucidité, il se frottait les mains, avec satisfaction. Même il se laissa conduire sans épouvante à l'hospice des aliénés ; on avait dû se résoudre à cette extrémité le jour où, à toute force, il avait voulu faire manger à une princesse danoise, venue pour admirer les quatre Rembrandt qu'il avait dans sa galerie, un rat que, à quatre pattes, il avait saisi des dents derrière le canapé ; et ce n'était pas un rat, mais une petite crotte noire de chatte, qui avait séché là. Mais il était très tranquille en entrant dans l'asile.
C'est depuis ce temps qu'il monte des charges de bois. Il n'est pas charbonnier ; en réalité, il n'a jamais monté ni bois, ni charbon, ni aucun autre combustible. Ce qu'il ne fait pas, il croit qu'il le fait, peinant, geignant, suant. Il y a dans la même cour un ancien pilrc at'cint du délire des grandeurs ; après
avoir, vingt années durant, reçu des coups de pieds dans le cul sans jamais penser à autre chose que le litre bien gagné, il est roi ; et il faut que, dans la grand'salle du palais, flambe la cheminée quand viendront les ambassadeurs du mikado. « Allons, monte des fagots et des bûches! — Oui, Sire ! » dit l'autre. Et il monte du bois. Et c'est ainsi.
UOndin de l'eau qui vire
Jocelyne, petite bûcheronne qui s'en allait pieds nus, Mère-Grand avait fait présent d'un gâteau. Or, ce gâteau, — <( Tu auras beau en manger, avait dit la vieille, il en restera toujours, mais crains de le donner ou de te le laisser prendre !» — ce gâteau était fait d'une farine appelée richesse, d'un miel nommé bonheur; quant au sucre en poudre dont on l'avait saupoudré , c'étaient tous les menus contentements de la vie. Vous pensez s'il ferait bon mordre dans ce gâteau-là ! et il
suffisait d'y mettre la dent pour être habillée d'une robe d'or où, dans toutes les poches, sonnent des monnaies de tous les pays, pour être la femme du plus beau, du plus puissant prince de la terre ; rien qu'à le lécher du bout de la langue, on avait des chevaux, des voitures, un château sur la colline, et de bons repas, et des lits moelleux, et des musiciens chantant pour vous endormir ou vous éveiller, et des pages de satin et de dentelle qui portent la queue de la robe d'or.
Dès qu'elle tint le gâteau, Jocelyne, fort gourmande de son naturel, ainsi que nous sommes tous, ouvrit largement la bouche, pour le manger en une seule fois ! Elle aurait, de celte façon, toutes les joies en môme temps.
Mais elle ne l'avala point, à cause d'une eau claire qui, près du sentier, à côté d'elle, virait, virait, virait, toute dorée de soleil; l'on eût dit, les rayons s'y brisant en mille miettes promptes, un petit tourbillon de pierreries.
Alors, sans mordre au gâteau qu'elle avait dans la main :
— Oh ! jolie eau, jolie eau, que vous êtes plaisante à voir virer ! dit Jocelyne. Il n'est pas, je pense, de plus jolie eau sur la terre, ni qui tourne si vite.
— Que dirais-tu donc, s'écria l'Ondin (il avançait, d'entre les roseaux, sa mignonne tête pareille à un lotus rose pas éclos), que diraistu donc si tu voyais ce qu'il y a dessous ma jolie eau qui vire? Venez, petite bûcheronne qui vous en allez pieds nus, laissez-vous choir dans le lumineux vertige, et vous entrerez dans le pays de la beauté sans pareille et de l'infini délice.
L O.MiIN DE LKAU QUI VIRE
— Le dieu
— J'ai, dit Jocelyne, le gâteau de Mère-Grand.
— Tu n'y mangeras que les plaisirs terrestres ! mais ce sont tous les plus qu'humains enchantements qui t'attendent dans le mystérieux séjour qui est le reflet du ciel.
— J'aurai des robes d'or.
— Tu te vêtirais d'un habit d'azur et d'aurore !
— J'aurai dans mes poches des monnaies de toute espèce.
— Sous cette eau, à qui donne le soleil pour payer le paradis, on rend une monnaie d'étoiles.
— J'épouserai un prince très beau et très puissant.
des délicieux abîmes te prcn-
(Irait pour épouse, et te ferait asseoir à côté de lui, sur un trône de madrépores en fleurs et de rayonnants coraux.
— J'aurai des chevaux...
— De souples tritons te porteraient à travers les verdissants espaces.
— Des voitures...
— Tu serais bercée, parmi les langueurs des vagues du rêve, en une conque couleur de clirysoprase et d'améthyste et de jour !
— Un château sur la colline...
— Quelle joie d'habiter un palais qui a pour seuil le mystère, pour salles de fêtes l'idéal, et l'infini pour fenêtre !
— Je mangerai de bons repas...
— Tu connaîtrais les mets que cuisinent les anges.
— Je coucherai dans un lit moelleux...
— Il n'est de couche aimable que les matelas de nue cardés par les séraphins !
— On me fera de la musique...
— Outre qu'il n'est pas de meilleure musicienne que sainte Cécile, tu entendrais les petits chérubins (car un poète l'a dit) jouer de l'extaséon !
— Et des pages porteront la queue de ma robe en or.
— Et des astres, avec leurs doigts de rayons, porteraient la queue de ta jupe- comète î
Mais Jocelyne ne se laissa point décevoir par le malicieux tentateur ; et, sachant se borner au présent que lui fit Mère-Grand, elle allait avaler le nourrissant et savoureux gâ-
teau, lorsque l'Ondin de l'eau qui vire
— Bon ! bon ! fais à ta guis prends bien garde de l'étouffer.
— Bon ! bon ! fais à ta guise ! dit-il. Mais
L'ONDIN DE L'EAU QUI VIRE 2t5
— 11 est vrai, pensa Jocelyne, qu'il n'est point léger, le bonheur terrestre.
— A ta place, sais-tu ce que je ferais?
— Que ferais-tu ? voyons.
— Puisque tu ne veux pas descendre dans le lumineux tourbillon (hélas ! combien tu as tort ! combien tu as tort !) , trempes-y au moins cette indigeste galette. Mouillée, elle passera plus facilement, et, aussi, elle prendra, en l'eau mystérieuse, un goût de chimère qui la fera plus agréable.
— Voilà, dit Jocelyne, un conseil que l'on peut suivre ; car il n'a rien de périlleux. Quand on parle raisonnablement, je m'accorde volontiers aux avis qu'on me donne. Et je veux bien tremper le gâteau dans la jolie eau qui vire.
Elle se pencha vers le clair tourbillon. Ah ! qu'il était clair et rayonnant ! Elle enfonça le gâteau... Elle poussa un cri ! Car l'eau, comme une bouche gourmande, l'avait avalé.
Et Jocelyne, pleurant :
— Hélas ! voilà un tourbillon bien periide et un bien traître conseiller !
Mais rOndin, qui riait :
— Bon ! le mal n'est point grand. L'eau n'est pas si profonde qu'il semble, et il vous
^^ suffira d'y plonger la main pour reprendre le gâteau.
Essayez !
— Essayons, dit-elle.
Elle jeta un autre cri, plus
effrayé ! Le tourbillon lui avait arraché la main ; son bras était un moignon , gras et rose , mais moignon.
— Hélas! quelle aventure! Et que je suis bien punie de n'avoir pas obéi à la volonté de Mère-Grand.
*-- Bon ! le mal n'est pas sans remède.
L'OISDIN DE L'EAU QUI VIKE 217
Plongez tout votre bras dans l'eau. Vous retrouverez votre main et le gâteau qu'elle cherche. Allons! essayez !
— Essayons, dit-elle.
Elle cria désespérément! Le tourbillon lui avait saisi tout le bras : elle avait encore l'épaule droite, elle n'en avait plus le bras.
— Hélas ! comment ferai-je pour accoler le prince qui sera mon époux?
— Il est vrai que l'accident est pénible ; mais j'en vois bien la cause. Le gâteau n'est pas fait pour la main, ni pour le bras ; c'est à la bouche qu'il est destiné. Voilà pourquoi vous ne l'avez pu reprendre. Plongez votre tête dans l'eau qui vire, et vous recouvrerez le bras, la main et la galette. Allons, petite bûcheronne, essayez !
— Essayons, dit-elle.
Et cette fois elle ne cria point. Car à peine avait-elle mis le front dans le tourbillon de
pierreries, que, happée, elle y entra toute, et le tressaillement de ses pieds disparus hâtait le tournoiement de l'eau mystérieuse.
Cependant Mère-Grand, vieille comme Gybèle, éternelle comme Erda, n'a point cessé de faire, ainsi que depuis le premier des jours elle fit, des gâteaux qu'elle remet aux petites bûcheronnes pieds nus, et à beaucoup de personnes encore. Elle sait bien que toutes les Jocelynes, et les autres gens aussi, verront le tourbillon de pierreries, où frissonne un reflet d'infini, et que le malicieux Ondin leur donnera d'étranges conseils ; mais elle prépare toujours ses terrestres gâteaux de richesses, de bonheurs et de contentements. Et c'est le train du monde. Et nul ne sait lesquels ont raison
de ceux qui mangent la lourde et bonne galette, telle qu'on la leur donna, ou de ceux qui se précipitent dans l'eau qui vire, vire, vire, dans leau qui est peut-être le vertige vers le ciel.
La Revanche des ténèbres
L serait absurde de se le dissimuler plus longtemps : l'or des chevelures va s'éteignant peu à peu, et, prochaine antithèse du temps oii pas une femme n'était brune, voici l'heure où pas une femme ne sera blonde. Nous en sommes déjà à ce crépuscule : les cheveux châtains ; bientôt ce sera la nuit complète, la nuit parfaite, la profonde nuit vantée par Charles Baudelaire, en un poème vertigineusement obscur comme un enfer d'ébène traversé de noire luisance de jais, — la profonde et opaque nuit, sur qui ne prévaudront, vainement allumés dans se«
ombres, les rubis, ces petits Sirius, les opales, ces lunes, les émeraudes, ces vespers, les escarboucles, ces aldebarans, ni les diamants polaires , ni la Voie lactée des délicieuses perles.
Et ces ténèbres seront d'autant plus sombres que, au front des jeunes femmes, flamboya un midi plus ardent, plus roux, plus rutilant !
L'excès en tout, — ce n'est peut-être un défaut que chez l'homme — c'est l'invincible loi de la féminilité . Saintes ou effrénées amantes, ô ciel ! que les femmes sont donc éloignées d'être « juste milieu ! » De sorte que — je le confesse — la crainte m'envahit de voir prochainement nos amies , jugeant surannées les mélancoliques pâleurs de leurs visages de naguère, où languissaient des lis mourants, oser chez Bodinier, ou chez Lamoureux, aux courses, aux thés de six heures (l'heure a changé), et aux bals, et aux pre-
mières, des faces de Gongolaises, trouées d'yeux blancs, ou des joues de Ilottentotes, pareilles à d'autres joues, et couleur de réglisse bien cirée.
Que les dieux préservent nos regards et nos baisers de cette noire splendeur ! Jusqu'à présent, — par la clémence d'Eros qui a souci de nos délices, — l'obscurcissement n'atteint que les chevelures. Mais il les atteint incontestablement. Oi^i êtes-vous, frisons d'or fauve, ou d'or presque rouge, tremblants frôleurs du front qu'on voyait à peine, soleil changeant
bouclé au petit fer ? Où êtes-vous, safran des nuques et des courts cheveux près de l'oreille? Où êtes-vous, mystérieuses mousses, couleur d'automne, entre des blancheurs de neige, couleur de printanières aubépines? Mais où sont les rayons d'antan? Selon que l'ordonna, d'un signe de duvet qui vole, l'impérieuse frivolité de la Mode, fanfreluche fée de la ceinture d'Aphrodite , les bandeaux déjà sombres, demain noirs, plats où bouffants, triomphent des frémissements dorés qui nous enchantèrent; et j'ai miré l'espoir de mon baiser en de lisses noirceurs.
Cependant, mon cher Armand Silvestre, je n'aurais garde de renouveler cette fois la seule querelle qui nous ait jamais divisés. La postérité n'ignorera pas, — se souvenant de vous, il faudra bien qu'eHe se souvienne de moi. puisque la ruse de mon amitié s'accroche à
votre gloire, — la postérité, certes, n'ignorera point, qu'indissolublement unis, sous la lyrique maîtrise de notre divin Banville, en la vénération de la Beauté, de la Joie, et du Vers en qui sont toute la joie et toute la beauté, nous n'eûmes de discord que sur ce point : la chevelure féminine. Vous la voulez, vous l'aimez, vous la chantez semblable, sur la blancheur sublime des gorges et des reins, à un ruissellement onduleux d'ébène ; moi, j'ai plongé les mains frémissantes de mon rêve dans la longueur blondissante des tresses défaites, ou dans l'or en fusion des rebelles crinières. Que si nous recommencions le combat de jadis, vos triomphantes métaphores, belles comme la nuit et la neige, marcheraient contre les miennes, toutes dorées de soleil; et vous l'emporteriez, une fois encore, non pas, peutêtre, à cause du bon droit, mais à cause de vos plus magnifiques guerrières. C'est donc la
prudence — non moins que l'inutilité d'une lutte jadis entreprise — qui me conseille de ne point rengager les hostilités ; et, puisque la mode nouvelle vous donne raison, je ne regimbe point contre votre victoire, et j'y souscris, en soupirant.
Non, si je note ici la revanche des ténèbres sur les aurores et les midis flamboyants des cheveux, c'est parce que j'entendis, hier, une parole qui m'irrita. Quelqu'un — un sot, certainement — disait : « Bon ; les femmes, l'an passé, se teignaient de blond; maintenant elles se teignent de noir, voilà tout. » Oh ! l'absurde idée ! Et j'ai le regret de vous dire. Monsieur, que vous n'entendez rien à ces choses. Quoi ! vraiment, vous pensez que les femmes qui n'étaient pas blondes, l'étaient par l'art déplorable des parfumeurs-chimistes? Et vous croyez que si elles sont brunes à présent, même celles qui sont blondes, c'est grâce à
de sournoises et dangereuses mixtures? Quelle erreur est la vôtre ! Apprenez ceci. Monsieur : la femme devient ce qu'elle veut être, par sa seule volonté, et si, elle voulait montrer, comme les Néréides, des cheveux verts, — caprice que, peut-être, elle aura quelque jour, — elle montrerait des cheveux verts, en effet, sans qu'aucune teinture y eût contribué.
Je vois bien ce qui a pu abuser quelques esprits superficiels : tant d'annonces, tant d'affiches où une dame en chemise, châtaine d'un côté, devenait rousse de l'autre, sous l'influence d'un peigne mystérieux, et tant de parfumeurs, et tant de coiffeurs, intéressés à se faire valoir, ont pu donner à penser que la ruse des Eaux colorantes ou décolorantes était pour quelque chose dans la splendeur solaire des chevelures; et il est possible, sans doute, que quelques créatures sans importance, pour éblouir les yeux des avoués de province en
vacances aux Folies-Bergère, aient eu recours à de si faciles et si vils moyens. Mais, sachezle, la femme, la vraie femme, celle qui a cons-
cience du féerique pouvoir qui lui fut dévolu, et sait en faire usage, était blonde, non point parce qu'elle se teignait, mais, tout simplement, — et miraculeusement, je l'accorde — parce qu'elle rnuhnt Vefrp. Elle ne se souciait guère.
LA llEVANGHt: DES TÉNÈBUES 233
allez ! des flacons aux fallacieuses étiquettes, des cristaux fondants dans des acides ; elle se blondissait de son désir d'être blonde, — de même que, déjà, elle se brunit de son désir d'être brune. Elle se moque des inventions et des promesses de la réclame, — car elle n'a que faire d'être aidée en l'œuvre de ses transformations ! et elle porte en elle le permanent prodige d'être autre, quand tel est le bon plaisir de l'impérieuse fanfreluche qui tremble, tantôt de-ci, tantôt de-là, à la ceinture d'Aphrodite.
Et, justement, ce fait que leur seul vouloir arbore au front de nos amies la revanche des ténèbres, redouble, en exaltant le triomphe d'Armand Silvestre , l'humiliation de . ma défaite. Mais quoi ! il faut se résigner à ce qu'on ne saurait éviter. Soyez coiffées de nuit, ô Belles, selon votre toute-puissance ! Le mal n'est point si grand que, d'abord, il me sem-
bla. Car sous l'ébène ou For des cheveux, vos yeux sont le même ciel, vos bouches la même rose, et sous la sombre tente ou le pavillon lumineux des chevelures, nous connaîtrons la douceur de vos fidèles tendresses, ou de vos perfidies, aussi délicieuses !
L'Innocente gageure