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Gomme le capitaiae allait lever l'ancre et suivre sa route vers Guernesey, quelqu'un, enveloppé d'un grand manteau de laine grise, se leva du fond de la cale ouverte, d'entre le grouillement des moutons.
— Eh bien! eh bien ! dit-il, pourquoi ne m'a-t-onpas réveillé? Je ne vais pas plus loin, je descends ici, moi. Approchez-vous du bord, un peu plus ! On mettra la passerelle. Je vous dis que je descends ici ; on me connaît bien, peut-ôtre, puisque je viens tous les ans.
Et, en s'accrochant des mains, l'homme avait grimpé sur le pont. Debout, il laissa tomber son manteau. 11 avait un violon à la main, un chapeau chinois sur la tête, une" grosse caisse dans le dos et des cymbales entre les chevilles. En se secouant, il fit sonner tout cela. Le violon racla un air de quadrille, le chapeau chinois agita une pluie de grelots, les cymbales tintèrent, pendant
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que tonnait le tonnerre amusant de la grosse caisse ! C'était, en son tumulte joyeux, un de ces errants des banlieues ou des foires, voyou parisien, naguère musicien de quelque bastringue suburbain, ou Napolitain joueur de harpe au théâtre de Guignol, qui se haussa jusqu'à l'ambition d'être un orchestre à lui tout seul ; c'était, violon, chapeau chinois, grosse caisse et cymbales sonnantes par des cordes qu'agitent les pieds dansants, un Homme-Orchestre ! Et tandis que, tout remué de soubresauts, il violonail, tambourinait et tintinnabulait, sortis de la caserne, et des maisons sans femmes aux croisées, et des
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parois de pierre sans fenêtres, accouraient vers le morne quai rectangulaire, vifs, joyeux, levant les bras, poussant des cris, tous les soldats de la garnison de l'île solitaire. Il y avait, vers lui, toute une précipitation d'àmes heureuses ! On lui faisait signe, on l'appelait, on le hélait. « Venez! venez! oui, venez! ah! ah! ah ! qu'il y a longtemps que vous n'êtes venu. Descendez ! venez ! venez donc ! » Tout en secouant toutes ses musiques, il suivit la passerelle, sautilla, multiple bruit joyeux, et dès qu'il eut mis le pied sur la rive de pierre, dès qu'il eut crié : « Au revoir, capitaine, vous me reprendrez samedi prochain! » il fut enveloppé, saisi, enlevé, emporté par toute la foule qui le secouait très fort pour qu'il fût plus de bruit, et qui, sept jours durant, s'amuserait de l'Homme-Orchestre !
Le bateau s'en allait. Des brumes nous renveloppèrent. C'est à travers de blêmes et
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denses brumes, soudain remontées, redescendues, resserrées, que nous continuâmes notre voyage. Le double roc désert d'Aurigny n'apparaissait plus, et nous glissions sur la mer, parmi le grand silence blanc et les sirènes qui recommençaient à aboyer. Mon ami me dit : « Oui, ITIomme-Orchéstre, — j'avais oublié ça, — vient tous les ans, à Aurigny et y demeure toute une semaine. Il chante, il se remue, il fait du bruit, allègre. On danse autour de lui, on est content qu'il soit là, on oublie qu'il sera si longtemps sans revenir... » Et, pendant que le bateau glissait dans les brumes lourdes et pfdes, je pensais, plein de douce tristesse, que nous sommes pareils, nous tous, un peu, à la solitaire garnison de l'île d'Aurigny, et que, si près de la joie, si près de la vie, nous en sommes si éloignés pourtant, cheminant le long des longues avenues du Devoir et de l'Ennui, le long de la
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longue discipline humaine, sans nouvelles de ridéal, avec de très rares espoirs de bonne nouvelle ; pareils aux moroses soldats de la citadelle au milieu de la mer ; et qu'il faut bien accueillir, en se pressant sur le quai, les poètes, ces hommes-orchestres, qui viennent trop rarement, entre les montées opaques des brumes, apporter à nos détresses abandonnées la consolation d'un peu de musique...
Comment le Diable
est devenu chauve
M ■ ouT le monde sait que le Diable est '^^^ chauve ; et, logiquement, il fallait qu'il le fût. Car la pire des laideurs (eh ! eh ! je suis orfèvre !) ne devait pas être épargnée à l'abominable auteur de tout le mal humain.
Mais on sait moins généralement comment Lucifer, que plusieurs nomment Iblis, et d'autres Baalzebub, — c'est comme qui dirait le Seigneur des Mouches, — a perdu ses cheveux.
J'en conterai le conte tel qu'il me fut enseigné par un barbier de Pampelune, — grand
joueur au bilboquet, selon la tradition, entre barbe et frisure, — qui avait pour enseigne :
« A la Perruque de
Satan. »
Blonde comme Té- Y/' toile du matin, rouge comme l'enfer, noire comme l'éternelle nuit, la chevelure de l'ange rebelle était si prodigieusement touffue et hérissée, que, lui précipité, elle émergeait par-dessus toute la terre et toute la mer comme une démesurée ombrelle de touffes et de mèches. Et Notre-Seigneur en était fort chagriné. Car, même en mettant ses besicles, qui sont faites, ainsi que nul ne l'ignore, de la dernière étoile du Sud et de la dernière étoile du Septentrion, jointes par une queue de
comète, il ne pouvait distinguer, à travers l'énormité de cette flamboyante et obscure tignasse, le monde, si beau, qu'il avait créé ; et, quand on a inventé les roses, c'est bien le moins qu'on ait le plaisir de les voir. En outre, le Seigneur, d'après les plus authentiques portraits que nous avons de lui, a plus de barbe que de chevelure ; et il éprouvait peut-être quelque jalousie.
Rien ne lui eût été plus facile, sans doute, que d'enflammer les cheveux du diable, avec la Foudre ! Mais il lai en avait déjà lazardé le front ; et, démiurge pris d'un scrupule d'honnête dramaturge, il répugnait à un second emploi du même moyen. De sorte qu'il fût demeuré assez longtemps perplexe, si le Saint- Esprit, toujours bien avisé, n'avait parlé ainsi :
— Que vous voilà, Cousin, embarrassé pour peu de chose ! Décidez seulement qu'à
chaque meurtre qui se commettra sur la terre, Lucifer perdra un cheveu ; à en juger d'après la façon dont les humains s'entretuent, il aura bientôt la tête lisse comme un rocher de la grève, usé par vingt siècles de marée.
— Quoi ! soupira le Bon Dieu, ceux que je fis aiment tant à se défaire ? Mais, soit, essayons de ce moyen.
Puis, ayant dit : « Que Lucifer perde un cheveu à chacun des meurtres qui se commettra sur la terre, » il se tint coi, attendant parmi les splendeurs, les azurs, les musiques de son éternité.
Et le crime épilait le Diable ! Pas de coup de poignard, d'épée, de massue, de lance, de fusil, de couteau, qui ne lui tirât un poil d'ombre ou de flamme, et des batailles lui arrachaient des touffes entières. Cependant, si merveilleusement nombreuse était la che-
velure du Diable que, quelque temps passé (ce fut un jour d'avril), le Seigneur, en se penchant, ne put môme pas apercevoir vaguement, à travers elle, les branches de lilas oii les mésanges font leurs nids d'amour et de chansons.
Mais le Saint-Esprit :
— Ne perdez pas espoir. Par quelque étrange anomalie, on se tue moins que de coutume, là-bas. Décidez seulement qu'à chaque vol qui se commettra sur la terre, Lucifer perdra un cheveu ; comme, à bien considérer les choses, les hommes ne possèdent que ce qu'ils se dérobent les uns aux autres, il aura bientôt la tête nue comme une fesse de petit ange.
— Cousin ! soupira le Bon Dieu ; j'ai peine à croire que les mortels soient tous des larrons. Qu'ont-ils à prendre puisque je leur donnai la beauté du ciel et des femmes, les
fleurs, les oiseaux, et les vagues de la mer, et le profond des forêts vertes où l'on fait la sieste à l'ombre? Pourtant, j'essaierai de ce nouveau moyen.
Et il dit : « Que Lucifer perde un cheveu à chacun des vols qui se commettra sur la terre. » Et, attendant, il se plut aux concerts des séraphins.
Le crâne infernal fut étrangement secoué ! Qu'un gamin chipât une bille, qu'un voleur de grand chemin détroussât un passant, qu'Alexandre le Grand conquît les Indes, que César prît les Gaules, qu'une fdle vidât les poches d'un vieux bourgeois endormi, qu'un pickpocket décrochât la montre d'un provincial, c'était un cheveu, un cheveu, un cheveu, un cheveu encore, que lui .arrachait chaque geste de larcin ! Il y eut des coups de Bourse qui lui coûtèrent des mèches énormes. Mais la miraculeuse chevelure n'eut, çà et là, que
quelques raies, comme une forêt immense a des venelles ; et Notre-Seigneur ne voyait toujours pas sa chère terre. Surtout il lui aurait plu de suivre, à travers ses besicles étoiles, la promenade des couples amants entre les aubépines, qu'il avait faites si parfumées pour qu'ils y espérassent leurs bouches, vers la mousse qu'il fit si douce, exprès pour eux. Le Saint-Esprit, soucieux :
— Alors, on vole si peu ? Prenons un grand parti. Ordonnez, Cousin, qu'à chaque bêtise qui sera dite sur terre, Lucifer perdra un de ses cheveux.
— Eh ! là ! Eh ! là ! Cousin , dit le Bon Dieu, vous perdez le respect ! Pensez- vous que ceux que je fis à mon image et de qui l'àme est née de mon souffle soient de fieffés imbéciles? Néanmoins, je tenterai l'épreuve. Que Lucifer perde un de ses cheveux à chacune des bêtises qui sera dite sur la terre !
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Oh ! la pauvre tête de Baalzé- -, bub ! Elle se dé- \\fl \ nadait comme un champ de javelles sous un vent de tempête.
Calembours, chansons de cafésconcerts, réflexions devant les peintures des
salons , s'acharnaient à elle. Des premières de vaudevilles , des conférences de M. Brunetière , l'empoignaient aux tempes, à la nuque , lui arrachaient tout ! Mais l'innombrable et invincible chevelure persistait , malgré tout l'effort de la bêtise humaine ! et elle émergeait toujours, pareille à
une démesurée ombelle de touffes et de mèches, — cachant même les sentiers d'aubépines fleuries où vont les couples amants. Furieux, le Saint-Esprit s'écria :
— Employons les moyens suprêmes ! Ordonnez, Cousin, qu'à chaque baiser adultère qui sera donné à Paris, Lucifer perdra un cheveu.
Le Bon Dieu se montra fort courrouce.
— Ah ! vraiment, Saint-Esprit, vous allez trop loin ! Quoi ! avez-vous si mauvaise opinion des jeunes femmes que je mis tous mes soins à parfaire si jolies et si honnêtes ? et, en particulier de la Parisienne, qui est la femme, comme la rose est la fleur ? Les épouses de là-bas, heureuses d'être la grâce et le charme du foyer, et de causer, le soir, avec leurs maris et leurs enfants, sous la lampe familiale, n'ont garde d'aller courir le guilledou. Certes, elles sont amoureuses, Car
je les voulus telles, mais leurs vertueuses tendresses ne contredisent pas leurs tendres vertus.
— Essayez toujours, dit le Saint-Esprit.
— Pour vous montrer votre béjeaune, oui I dit le Seigneur.
Et:
— Que Lucifer perde un cheveu à chacun des baisers adul...
11 n'eut pas besoin d'achever... Le Diable était chauve !
Le Danger pour tous
ouT le monde a reçu ou va recevoir cette circulaire :
AGENCE CARfBERT, PESTEL & C"
l'iace \'c'niiome, 2G
VENTE ef LOCATIOX J