‹ L'homme orchesterChapitre 4 sur 16 · MARTHE LISE · texte numérisé non relu

MARTHE LISE

Et que nous prenons entre nos dents..

MARTHE

Lise !

La banane.

LISE

Oh ! Lise I finis, Lise !

LISE

Et je comprends aussi très bien que, dans le boudoir, à côté du salon où l'on danse, on laisse sa main, dégantée, entre des mains qui ne la veulent plus lâcher, qu'on accepte, avec un frisson qui ne défend aucune espérance, un souffle tout près des lèvres, ou, dans les petits cheveux de la nuque, un frôlement de moustaches.

MARTHE

Je le comprends aussi.

LISE

Car il y a ces affreuses cocottes, et des actrices, qui font tout ce que veulent les hommes.

MARTHE

Les vilaines filles !

Pas laides.

Maquillées

LISE

MARTHE

LISE

Presque autant que nous. Enfin , à ses jours, on n'aurait pas un ami, si on ne se résignait à quelques complaisances.

Hélas !

MARTHE

LISE

Mais elles n'ont rien de répréhensible.

MARTHE

Rien.

LISE

Parce que c'est du flirt.

MARTHE

Du flirt. Justement. Tu as dit le mot. Du flirt.

LES IRRÉrROCHABLES 73

Pas autre chose. Et, le flirt, on peut le pousser aussi loin que possible...

MARTHE

Plus loin même.

LISE

...Sans cesser d'être une honnête femme.

MAnTIIF",

Puisque c'est du flirt !

LISE

Ainsi, moi.

MARTHE

Toi?

LISE

Tu connais M.

de Marciac ?

MARTHE

Mais oui, mais oui.

LES IRREI'llOCliAliLES

Il fait de la photographie, dans un hôtel, rue Weber.

Bon.

MARTHE

LISE

Eh bien, ma chère, j'ai posé chez lui, moi !

MARTHE

Vrai

LISE

Comme je te le dis, 4

MARTHE

Désha...

LISE

Jusqu'à la ceinture !

MARTHE

Oh

Dame ! il était en train de se ruiner, l'imbécile, pour la grosse Constance Ghaput, des Nouveautés.

MARTHE

Tu t'es dévouée.

LISE

Dans l'intérêt de sa femme, qui est mon amie.

MARTHE

C'est bien !

LISE

Autre chose. Hier, M. de Valensole voulait absolument m'emmener dîner au cabaret. . .

MARTHE

Dans la salle de tout le monde ?

LISE

En cabinet particulier;

MARTHE

- Fi ! — Tu as refusé.

LISE

Pourquoi aurais-je refusé ? Je suis sûre de moi. Et je savais bien que, au restaurant, je ne courrais pas de risques plus sérieux que dans mon salon.

MARTHE

Si tu es sûre de toi ! C'est égal, en cabinet particulier...

LISE

Mon Dieu! quand je dis : cabinet... il y avait, au fond, derrière des rideaux presque clos, — des rideaux de satin japonais, éclatants , jolis , amusants , — une blancheur longue et vague comme un mystère de neige. . .

MARTHE

Comment, comment, chérie?

LISE

Tu ne t'imagines pas — mais si, tu te l'imagines — à quel point c'est drôle , ces endroits-là. Dans le couloir, tout le temps, des bruits, des rires, des rires de femmes, avec des mots... des mots... Et, quelquefois, des gens se trompent de porte. Tiens, hier, à quatre heures du matin...

MARTHE

A quatre heures du matin !

LISE

Je ne suis pas sûre... Trois heures et demie... Quelqu'un est entré, en se trompant... Mais il n'a rien vu, parce que nous étions derrière les rideaux, et j'ai eu le temps de fourrer ma tête sous...

Tu as dû avoir une peur !

LISE

Mais tout ça, ce n'est pas mal... puisque c'est du flirt !

MARTHE

Evidemment, puisque c'est du... Pourtant les limites dont tu parlais tout à l'heure...

LISE

Eh ! il y a des limites... même aux hmites !

MARTHE

Tu as raison. Moi, le vicomte d'Argelès a bien souvent voulu, lui aussi, m'emmener dîner au cabaret... J'ai dit non.

LISE

Bah?

MARTHE

Mais il est venu passer un mois au château de mon mari. A la campagne, c'est convenable ; la campagne, c'est simple, c'est hon-

LES lUREPROGHABLES 79

nête. Nous allions nous promener ensemble, tout seuls, quand les chasseurs étaient partis. Il y a, au bout d'une très longue et très étroite venelle un profond abri de branches et de hautes herbes, quelque chose comme une grotte de feuillage où ne pénètre point le jour; et, là, les heures étaient si douces, que le plus long temps avait des brièvetés de minute ; et je pense qu'un soir nous aurions oublié de rentrer dîner au château, si tout à coup, une bergerette qui passait par là ne fut arrivée en disant : « Tenez, madame, voilà votre jupon, que le vent a emporté sur le grand chemin ! »

LISE

Ton jupon !

MARTHE

Oui, le vicomte avait eu la prudence de mettre une pierre sur ma robe. Mais tout ça, ce n'est point mal...

LISE

Puisque c'est du flirt ! L'extraordinaire, l'horrible, c'est que des femmes du monde...

MARTHE

Du vrai monde...

LISE

Mariées...

MARTHE

Honnêtes...

LISE

Enfin, des femmes...

MARTHE

Comme nous...

Aient des amants. Et, tiens, bien que tu le penses, bien que tu le dises, toi qui sais les choses, non, ma chère, non, je ne veux pas le croire, je ne le crois pas !

Le Larcin dans le bois

r^bj UA\D elle fut tout à fait certaine, ^'^^l sousTenvers frémissant des feuilles, que désormais Glitandre , poète parisien , n'était plus en état de lui ofïrir Toccasion d'une résistance ou d'une chute :

— Hélas î dit la comtesse Glymène, il n'est plus l'heure de le vouloir celer ! L'interruption de notre promenade n'a rien eu qui me puisse laisser un souvenir pénible. Il est bien évident, vertueuse comme vous me connaissez, qu'en acceptant d'aller à votre bras, dans le bois de Meudon, regarder des jeux de

soleil entre l' enchevêtrement des branches, je n'avais d'autre pensée que de voir entre l'enchevêtrement des branches, des jeux de soleil, en effet ! J'eusse considéré comme un fort impertinent prophète celui qui m'aurait dit qu'après le douzième arbre, un peu avant la clairière, vous me mettriez à la bouche un baiser auquel j'acquiescerais si peu farouchement. Non, je ne m'attendais guère à cueillir aujourd'hui, parmi les mousses dorées et les rougissantes bruyères, la fleur, déjà, d'un aimable remords. Mais puisque le mal est fait, puisque vous avez triomphé, le soleil aidant, de mes neiges intimes, et qne vous avez étrangement scandalisé, en même temps que la mienne, la pudeur des solitudes, je ne vois aucun inconvénient à reconnaître que la faute oîi je me laissai choir, sous la poussée de votre désir, ne manqua point de m'offrir quelque agrément (que révélèrent, hélas ! mes traîtres

soupirs !), et je ne vous en veux qu'avec modération, encore que vous vous soyez, par trois fois, rendu digne de toutes les rancunes. Je vais plus loin : je confesse que vous n'êtes pas seul coupable ; j'eus sans doute le tort, en cette matinée d'été, oui, je l'eus, d'être beaucoup plus jolie que de coutume ; il devait être bien difficile à des lèvres de ne pas convoiter mes lèvres, et j'accorde que moi-même, les voyant dans un miroir, je les eusses baisées. Cependant il faut se faire une raison, comme on dit. En supposant que vous soyez encore capable de nouveaux outrages (ce qui ne laisse pas d'être assez douteux !), l'heure est venue de n'en plus commettre, et de revenir à l'auberge, où l'on doit avoir fmi de préparer notre déjeuner. Allons 1 monsieur, ne feignez point de bouder, je vous prie ; rendez-moi la jupe et le corsage que vous m'avez ôtés, en de si perverses intentions, et qui sont, je pense.

accrochés à quelque branche. Vous n'espérez pas, peut-être, que je regagnerai le monde civiHsé en un costume dont Tinsuffisance aurait de quoi surprendre les personnes les moins enclines à l'austérité ?

Il dit :

— Comme il vous plaira, Clymëne.

Car deux choses sont impossibles à cet amant poète : c'est de tolérer une mauvaise rime et de désobéir à son amie.

Mais voyez l'étrange aventure ! Le corsage, la jupe, naguère suspendus au branchage, n'étaient plus là, n'avaient pas môme laissé l'ombre des choses enfuies.

— Oh ! qui les vola ? dit Glitandre.

La face ridée d'un ricanement de bête humaine, un faune sortit d'entre les hautes fougères.

-^ Le voleur, dit-il j C'est moi !

L'apparition d'un demi-dieu sylvestre n'avait rien qui pût surprendre Clymène ni Clitandre ; une assez longue habitude des bocages parisiens leur a permis à tous deux de savoir qu'il suffit de s'y aimer, pour qu'ils soient peuplés de divinités comme les bois de l'Attique ; et , lorsque deux amoureux se mirent, en s'y baisant, la rivière où les blanchisseuses de Sèvres battent le Hnge, c'est le Céphise, tout de suite.

— Faune ! dit l'amant, nous ne perdrons pas de temps à te reprocher un larcin dont ton loisir s'amusa ; mais songe qu'il y a des gardes champêtres ! Ils ne permettent pas aux jeunes femmes de se promener en chemise, par les chemins. Restitue donc la jupe et le corsage^

puisque l'honnêteté t'y convie, et qu'ils ne sauraient t'être d'aucun usage.

— Eh ! (lit le Faune, je ne les ai plus ! Une dryade

^-^u^ v> ^^^'^^ ^1^^' tandis que a'OUS

'jci^ycT^ ^ vous enlaciez,

je jouais dans le fourré, après J\ le douzième arbre , un peu avant la clai-

rière , exigea que, les ayant dérobés, je lui en fisse don ; c'est elle seule, à présent, qui vous les pourrait rendre.

— Mais je ne les rendrai pas î dit la nymphe à son tour.

C'était une chose amusante de la voir à

demi vêtue, les ceintures mal jointes et les agrafes mal accrochées, d'un costume de mondaine : elle éveillait l'idée, — mi-déesse pourtant et jolie comme les Amaryllis des églogues, — d'une singesse qui se serait habillée à la hâte dans une garde-robe de Parisienne.

lïl

— Non ! Je ne les rendrai pas ! reprit-elle, à moins que...

Elle regardait l'ami de la comtesse Glymène.

— A moins que?... demanda Glymène.

— A moins que le jeune mortel dont vous êtes éprise ne consente à me prouver, à l'écart, loin de tous, dans la profondeur amoureuse du bois, leur inutilité parfaite. Car il arrive aux déesses de désirer les humaines amours.

— Comtesse! s'écria CHtandre, il est urgent

que vous soyez rhabillée ! Je me dévouerai, s'il le faut !

Mais Glvmène, les dents méchantes sous sa

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