URS
— Soit ! ouvre.
— Oui ! oui !
— Tes lèvres.
— Ainsi?
— Ah ! ciel !
— Qu'as-tu?
— Je tremble !
— Encor?
— Là-bas...
— Où donc?
— Au bord...
— Du lac ?
— Un tigre...
— Un tigre?
— Enorme,
— Oh ! oh !
— S'avance,
— Vers nous?
— Il rampe.
— Le traître !
ET LE TIGRE INDIEN
■ Il gronde.
Le monstre!
Ses yeux Flamboient ?
Terribles !
Adore...
Quoi donc ?
Les miens.
Mais non !
Mais si !
Le tigre...
Tant pis !
Nous guette.
Caresse...
Le tigre...
Mes mains...
S'étire.
Mes bras...
Le tigre...
Et baise...
LES AMANTS VOYAGEURS
- Rugit!
- Ma bouche.
- Mais s'il?...
- Hein ! s'il ?
- Nous mange ?
- Donc, baise...
- Ah ! songe ! . . .
- Plus vite...
- De grâce ! . . .
- Mes lèvres.
- Pourtant!...
Et tout...
Et tout ?
Est bien...
Tu trouves ?
S'il ne...
S'il ne?
Nous mange...
Chère âme !
Qu'après I
L'Idéal qui passe
ANS cette gare, parmi le brouhaha des descentes à la hâte et des remontées : — En Yoitnre. messieurs, en voiture I »> — parmi les mugissements de la vapeur qui vont frapper Ténorme vitrage aux tressaillements sonores, j'ai vu. devant son étalage de couvertures neuves, une petite vendeuse de livres, qui avait des yeux très grands et très doux, très plaintifs aussi, des yeux de rêve et de larmes...
Je ne pense pas qu'elle fût johe. Non. pas jolie. Pas laide non plus. L'ordinaire médiocrité, aux cheveux de ce châtain sans couleur.
des jeunes demoiselles bourgeoises qui font un métier, le même tous les jours, ou qui sont employées dans quelque administration. La robe étroite et propre, avec une petite cravate sons un petit col blanc. Mais, tout en achetant un journal, je remarquai cette jeune personne à cause de ses grands yeux de songe et de plainte. Elle ne s'inquiétait pas du journal que j'achetais, du livre qu'elle aurait dû m'offrir ; machinalement elle reçut la pièce que je lui donnai et m'en rendit la monnaie. Elle ne se tournait pas vers ce qu'elle faisait, les yeux ailleurs, et l'âme. Mes regards, d'une curiosité où, d'instinct, à de l'espoir se mêla de l'attendrissement, suivirent la direction de son regard; et je m'aperçus que, très fixement, très ardemment, elle considérait un jeune homme, assez bien de sa personne, d'ailleurs pareil à tout le monde, qui, un pied encore sur le quai, l'autre levé déjà, allait rentrer dans le wagon,
dans le wagon, justement, où je voyageais. Et c'était d'une intense, d'une infinie tendresse, d'une tendresse d'extase, qu'elle le considérait, qu'elle voulait le retenir en l'élancement, comme retourné, de son regard. Je pensai tout de suite que j'avais eu grand tort de croire à quelque étrangeté en les yeux de cette jeune personne. Le très probable, c'est qu'elle était non la maîtresse, — oh ! non, elle avait, dans tout le corps, en sa simple robe, une rigidité naturelle de buste pas offert et de reins jamais plies, — le plus probable, c'est qu'elle était la fiancée de ce voyageur, sans doute quelque commis, ou quelque employé des postes, des télégraphes, qui, s'en allait à Paris, peut-être pour acheter les colifichets de la corbeille de leurs noces ; et j'avais perdu le sens, de voir quelque anormal amour en les yeux dont elle lui disait au revoir. C'était tout simple ; les poètes se font de folles idées.
Ce qui me troubla dans ma nouvelle hypothèse, c'est que, lui, il ne paraissait pas prendre garde à elle, pas même d'une attention condescendante ; et, <( En voiture ! messieurs ! en voiture! » quand il fut installé dans le wagon, il se mit tout de suite à lire dans un livre, — un livre qu'elle lui avait peut-être vendu ; même très peu épris, un fiancé n'eût pas montré une telle indifférence.
Quoi donc ? ils ne se connaissaient pas ? J'avançai la tête hors de la portière ; je vis que, les bras tendus vers le wagon bientôt lointain, la petite vendeuse de livres pleurait, pleurait à chaudes larmes. Puis elle mit de l'ordre dans l'étalage des livres nouveaux.
Alors je crus vous comprendre , je crus comprendre toute votre âme, petite libraire de la gare, et vous Usez peut-être, dans l'un des journaux que vous vendez, l'histoire devinée
L'ILiÉAL QUI PASSE
de vous-même... Hélas ! que je vous plains, et que je vous envie!
Toute fillette, entre les heures de l'école, elle venait à la gare, pour aider sa mère à la vente, quand s'arrêtent les express ; et, c'est curieux, les livres qu'on vous donne pour étudier , on les ouvre rarement, mais ceux qu'on vous défend de lire, on les dérobe, on les emporte, on les dévore en cachette. A quinze ans, elle eut l'âme pleine de songes, à cause des romans, à cause des poésies, l'esprit plein d'aventure, à cause des récits de voyages lointains. Désormais, la ville de province 011 elle était lui parut toute morne, et si
terne, d'être si proche; quand, allant sur ses dix-huit ans, il fut question de la marier avec le fils du marchand de nouveautés, ou avec l'associé du libraire de la ville, elle ne comprit pas du tout ce dont on lui parlait ; c'était une pauvre petite qui pensait à beaucoup de choses auxquelles les autres gens, autour d'elle , ne pensaient pas. Il y avait de l'amour sur la terre, elle ne savait oii, au loin ! il y avait des joies, des larmes, et de l'extraordinaire, et du prodigieux, vrai pourtant ! et de toutes les beautés des livres, de toutes leurs niaiseries aussi, elle s'était fait une âme close aux menues choses de la vie, épanouie vers les seules chimères. On rit des jeunes personnes qui sont ainsi, de ces fillettes romanesques ; on a tort. Elles ne savent pas qu'on rie d'eUes, en le mystère de leur rêve; en apparence, elles sont pareilles à tout le monde, font le ménage, vont à l'église, mettent le couvert, aident les ser-
vantes, le soir, à fermer les volets ; elles sont divines.
Et voici qu'elle attendait avec impatience — quand elle eut vingt ans — l'heure où l'on va à la gare vendre les journaux et les livres. Non pas pour lire dans les volumes, — elle les pouvait emporter à la maison, aisément, — mais à cause des trains qui passent. La précipitation de tant d'existences étrangères ressemblait à son exaltation vers les lointaines chimères ; sans doute, ces hommes, ces femmes, qui paraissaient, qui disparaissaient, avaient pour but de leur voyage les amours, les héroïsmes, dont ses lectures l'avaient enchantée; ils étaient eux-mêmes, hommes et femmes, les amants, les héros, d'exquises ou sublimes aventures ; et les rapides, — dix minutes d'arrêt seulement, — c'était de l'idéal qui s'en va vers l'idéal.
Partir avec ceux qui passaient ! se joindre
à leur emportement vers la beauté, vers le délicieux hymen ! vers l'inconnu ! Hélas ! il fallait rester au logis pour mettre le couvert ; le père grondait si, revenant du bureau, il ne trouvait pas la soupière servie.
Mais comme elle se sentait attirée vers ceux qu'elle ne pouvait suivre ! comme sa rêverie s'en allait avec eux ! Une fois, elle fut tout à fait amoureuse, soudainement, d'un jeune officier, pimpant et viril, qui lui acheta l'Annuaire, qui s'en allait vers des batailles, où, vainqueur, on le nommerait général! Il remonta dans son compartiment, comme les autres, après la tasse de bouillon au buffet, et,
L'IDÉAL UUl l'ASSE 121
quand elle ne le vit plus, celui qu'elle avait si vite adoré et qu'elle adorerait toujours, elle pensa défaillir de tristesse. Le lendemain, elle s'éprit d'un autre voyageur, d'une autre illusion, fugace aussi. Malgré tant de déceptions, c'est devenu sa coutume d'être, au passage de chaque train, d'abord si heureuse, si désespérée ensuite. Dès que la locomotive s'arrête , — « Dix minutes d'arrêt ! » — son cœur bat étrangement, car le déhce d'aimer éternellement va lui être offert, et, d'un choix rapide, elle élit, parmi les voyageurs, celui à qui son âme appartiendra pour jamais... Elle le guette, l'observe, le suit, ne s'occupe pas du tout des livres nouveaux qu'il faut vendre... Mais il repart, il n'est plus là... Pourtant ils auraient été si heureux, ils se seraient tant aimés, dans des gloires, dans des opulences... Voilà qu'il est loin déjà... Et \a, maman dit : « Fichue recette ! )> pendant
que la petite pleure, de ne pas s'en être allée avec son rêve.
Elle ne peut pas faire autrement, — encore que les soins du ménage la devraient retenir au logis, encore que la mère suffirait à la vente, — il faut qu'elle vienne là, cinq ou six fois par jour. Cha({ue fois elle espère, chaque fois elle se donne toute à un inconnu qui ne l'a pas même vue, ou qui, s'il l'a regardée, ne se souvient plus d'elle, de l'autre côté du tunnel. Sa vie — sous les bourgeoises apparences des devoirs simplement remplis — n'est faite que de ces espérances, toujours vaines ; si un train est en retard, elle éprouve une intolérable angoisse, parce que c'est dans ce trainlà, peut-être, que devait passer la réalisation de ses songes. Et, comme tous ceux qu'elle aime, l'un après l'autre, vainement implorés d'un regard qui retient ou qui exige d'être
emmenée, ne prennent pas garde à elle, et ne reviennent jamais, — d'ailleurs, revenus, elle ne les reconnaîtrait pas, — elle éprouve, enfin, (bien qu'elle ait consenti à épouser, la semaine prochaine, le fils du percepteur, robuste garçon, qui lui fera, en cinq ans, six enfants,) une désolation infinie à cause du bonheur qui passe cinq fois par jour, — « Dix minutes d'arrêt ! » — et qui, malgré les regards dont elle le sollicite, ne l'emporte jamais !
Et pourtant, je ne vous plains pas, petite vendeuse de livres, à l'heure où passe l'express. Je ne vous plains pas, malgré le désespéré regard dont vous avez suivi le jeune homme, n'importe qui, en face de moi, lisant son livre dans le wagon, malgré les sanglots que vous
avez eus entre vos mains, jointes sur vos yeux. Mariée ou non, revenez ici, exactement, à l'heure du Rapide. Et espérez, et pleurez. Non seulement je ne vous plains pas, mais je vous envie, parce que vous ignorez les mortelles douleurs qui ouvrent les portières, à d'autres gares, et parce que vous ne saurez jamais, — vendant les journaux et les livres, et toujours laissée là, — ce qu'en le train qui passe l'Idéal emporte de réelles misères dans les bagages qu'on défera à l'arrivée 1
Le Poète et la Perle
|ne fée me donna une perle en disant : — La plupart des gens croient que les perles se forment dans des coquilles ; il n'en est rien. Les perles sont les larmes, qui tombent dans la mer, des petites Elues grondées d'avoir fait l'école buissonnière, le long de la voie lactée, par sainte Gudule et sainte Véronique, institutrices au paradis.
— Je m'en étais toujours douté, affirmai-] e.
— D'ailleurs, reprit-elle, ce n'est pas de
cela qu'il s'agit. Regarde bien ce que je te donne. C'est le plus clair, le plus pur, le plus exquis des pleurs qui furent pleures par les écolières du ciel. Ni Théocrite ni Banville n'auraient pu trouver une image digne de figurer la miraculeuse splendeur douce de cette perle ! En un mot, elle est toute parfaite.
— Que je vous remercie, bonne fée,' d'un tel présent !
— Tu vas me remercier bien davantage ! A cette perle si merveilleuse que rien ne saurait lui être égalé, j'ai, en la touchant de ma baguette de coudrier incrustée de rubis, accordé le miracle de se muer, selon le vœu que tu formeras, en n'importe quel être, ou n'importe quelle chose, et de garder, sous sa nouvelle forme, qui sera tienne, son incomparable beauté. Choisis donc entre tes désirs ; et, si tu voulais qu'elle devint une étoile, elle
deviendrait sur-le-champ plus rayonnante que Sirius et Vénus et Orion et Aldebaran !
— Ah ! m'écriai-je éperdu, je veux qu'elle soit...
— Une femme? interrompit la fée. J'attendais, de toi, un tel vœu ; sachant que tu n'es point de ceux, assez rares du reste, à qui fait horreur la rose enjouée des jeunes bouches féminines. Pourtant, ne te ^ hâte point de te résoudre ; il arrive qu'on se repentdes décisions hâtives. Prends ton temps! Réfléchis, et, surtout, rêve... Je reviendrai demain te demander le choix que tu fis. Est-ce convenu ?
— C'est convenu.
, — A demain donc, poète!
— A demain, fée!
A vrai dire, j'étais certain que la réflexion, ni le rêve, ne modifieraient, en aucune façon, mon instinctive et si raisonnable envie. La plus belle des perles devenue, en demeurant aussi belle, femme, quel trésor eût valu celuilà ? Déjà le ravissement qui fit s'épanouir soudain toutes les roses de la terre, et s'embraser le jour, et bleuir la profonde mer, lorsque se dressa Aphrodite hors d'une robe fuyante d'écume, m'enchantait le cœur etl'àme et — vous le gageriez — le corps aussi. Je verrais, j'étreindrais, je posséderais la chimère éternellement espérée et jamais saisie de la parfaite beauté, de la parfaite beauté qui fit sangloter d'extase et rire de désespoir, les Phidias et les Cléomène. Religieux trans-
ports vers l'infini ciel des yeux, où se lèvent d'étranges étoiles ! adoration joignant les mains (bientôt ouvertes) vers la divinité de la gorge, une et double ! ferveur des messes célébrées devant la nappe blanche du ventre ! ivresse des calices bus au maître-autel qui rayonne entre la colonnade auguste des marmoréennes jambes ! je les connaîtrais, toutes ces joies ! Et je dressais l'orgueil de mon front.
Mais, à ce moment, la jeune personne qui m'est douce s'accouda à mon épaule , curieuse de mon silence rêveur, et j'eus, tout près de la moustache, ce souffle tendre, précurseur du baiser. Hélas ! qu'elle est jolie, la chère ! Me charmerait-elle à ce point, la perle-femme.
plus belle peut-être... non pas plus délicieuse? Quoi! pour l'amour de la perfection, il me faudrait renoncer à des imperfections si exquises et si adorées? J'y perdrais peut-être. D'ailleurs, — contrairement à l'exemple des grands Amants, traîneurs après euxd'uninnombrable troupeau de gémissantes Elvires, — j'ai toujours eu, j'en rougis, l'horreur du change... Qu'il serait agréable d'habiter un palais où, comme en celui que Pierre Corneille évoqua pour Psyché, tout est fait pour le plaisir des yeux. La noblesse des architectures a de quoi plaire aux âmes éprises des poèmes bien ordonnés et blancs comme de princiers vestibules ! Je pensai qu'il ne serait point si sot de muer la perle en un superbe édifice. Et si elle devenait un somptueux domaine, aux longues avenues, où se prolongeraient, vers l'horizon de la mer, mes rêveries seigneuriales ? Si j'en faisais un cheval prompt comme le vent
d'orage, à la crinière d'éclair, qui m'emporterait à travers les vertiges du songe? si j'en faisais des habits si resplendissants que Sardanapale n'en eut point de tels sur son triomphal bûcher, ou un festin dont l'odeur, universellement épandue, irait réjouir la faim ressuscitée de Brillât-Savarin et de Monselet, ou un carrosse de sacre parmi l'enthousiasme des foules, ou un manteau d'empereur, ou une couronne si hautainement fulgurante que s'humiheraient devant elle tous les diadèmes et toutes les tiares? Ces diverses métamorphoses de la perle avaient bien de quoi me tenter... Je pouvais vouloir aussi qu'elle devint le trône de foudre et de nuées où s'assied Dieu le père, oii je m'assiérais à mon tour... En vérité, je demeurais aussi perplexe qu'on le saurait être.
136 LE rOÈTE ET LA PERLE
Mais le lendemain, — après tant de réflexions et de rêves, — il n'y avait plus en moi la moindre hésitation ; quand la fée entra, je considérais d'un regard sans trouble la perle qu'elle m'avait donnée et que j'avais mise, parmi les papiers de ma table, dans une coupe de bronze, entre un volume de Léon Dierx et un volume de José-Maria de Hérédia.
La fée demanda :
— Eh bien, ton choix est-il fait, poète?
— Oui, fée.
— Définitivement?
— Oui. ■
— Tu ne gardes aucun regret des biens auxquels tu as dû renoncer ?
— Aucun,
— Tu ne croiras jamais avoir mal usé du privilège qui t'appartient ?
— Jamais.
— Parle donc ! dit la fée. Que veux-tu que devienne la perle destinée, sous sa nouvelle forme, qui sera tienne, à garder son incomparable beauté ?
— Un sonnet, lui dis-je.
Antithèse ou nuance
UR certaines ùmes, non les moindres,
-jr ' — âmes de poètes, ou âmes d'a-
f J mants, parfaite ressemblance, — aucune chose, dès qu'elle a été possédée par l'accomplissement du désir, ou seulement constatée par une vision certaine, ne saurait exercer un charme comparable à celui de l'émotion première qu'à la condition de différer d'ellemême.
Tout recommencement pareil au commencement est un ennui, à moins qu'un long intervalle entre celui-ci et celui-là n'ait permis que se formât de l'oubli , par où l'inattendu est
possible ; la joie du retour se mesure à la durée de l'exil ; on bâille à rentrer, le soir, dans le chez soi quitté le matin; Ithaque n'est belle qu'après les longues aventures, séparatrices du port espéré. Et c'est parce qu'il s'est englouti dans Tombre, c'est parce que la nuit fut noire et persistante, que le surgissant soleil nous éblouit de miraculeuses délices; sous la perpétuité de midi, l'homme, l'âme et l'œil stupidement écarquillés , ne connaîtrait plus que l'imbécile immobilité du reptile.
Oui, sans nouveauté, nulle joie.
Mais, d'autre part, — par une de ces contradictions si fréquentes dans le monde de l'intellectualité, — l'âme est casanière de ses bonheurs accoutumés ; elle se plaît oii elle se plut ; elle aime à revenir, elle aime à retrouver, elle se sent de douces attaches aux aîtres conforlables des quotidiens contentements ;
et elle redoute le déménagement de ses plaisirs.
Alors, comment — en vue de la félicité qui est, certainement, le but auquel, ses obligations envers les autres remplies, l'homme a le droit, et môme le devoir, de tendre, — comment concilier cette appétence du neuf avec ce besoin de l'habituel, cet amour de Tinconnu avec cette tendresse pour le connu? Gomment pourra se produire l'extasiante rencontre, en un seul point, d'ailleurs toujours changeant, de Tinéprouvé encore et du déjà éprouvé? rencontre extasiante en effet, et seule possibilité du parfait enchantement.
Je crois l'avoir indiqué au haut de cette page; et je m'explique.
Pour l'homme, il y a la Femme, — la Femme seule. Toute autre source d'ivresse, tout autre mobile de vertu, de génie, de méri-
ANTITHÈSE OU XUANCK
toire torture, toute autre excuse de crime, n'est que chimère ou mensonge. Gomme nous venons de la Femme, nous retournons à Elle. Pour l'éternité , il en est ainsi ; ut la colère de Samson n'y fera rien. C'est pour elle que nous sommes héroïques, subhmes, martyrs, c'est pour elle que nous sommes infâmes. Les enfants l'espèrent, les hommes la possèdent, les vieillards la regrettent. Partout oîi on la cherche, on la trouve ; et si on ne la cherchait pas, on la trouverait tout de même. Instinctive bouhmie de la sexuahté virile — âme, cœur, corps, — vers la sexualité féminine, dont elle se complète et se parfait. Réadaptation, trop furtive hélas ! (il faut bien que le paradis nous
réserve quelque chose !) de rimmémorial androgynat. Mais, pour furtive et médiocrement totale qu'elle soit, on s'en peut satisfaire, en rêvant mieux ; vraiment, elle a des délices qui ne rendent point trop pénible l'attente.
C'est donc en la femme que doit s'effectuer la rencontre du neuf et de l'habituel, de l'inconnu et du connu, de l'inéprouvé encore et du déjà éprouvé; et il faut, pour la réalisation d'un ravissement, auquel elle participera d'ailleurs dans une large mesure, que, sans jamais cesser d'être celle que nous aimons, elle soit celle que nous aimerions. Il y a peut-être — du moins je l'entends dire — des amants infidèles. Allons, oui, je l'accorde, il y en a. Mais de cette infidélité, qui donc est coupable ? l'homme? non; la femme, qui, à l'heure même, que dis-je? à la minute oîi elle devait devenir celle, elle toujours mais diverse, qu'allait désirer son ami, continua de lui offrir les lèvres qu'il
baisait encore, n'a pas su être une autre bouche ! Car, sachez-le, jeunes femmes insuffisamment douées pour l'auguste fonction d'amour, ou qui fûtes mal disciplinées en l'art divin du baiser par de médiocres amoureux — des mondains, aimables dilettantes sans doute, mais enfm, quoi ! des amateurs ; seul, le Poète est Amant ! — tout homme vraiment digne de ce nom a l'horreur de l'imbécile change et sa perpétuelle chimère, son imperturbable désir, — en le dégoût des peaux changées en même temps que les draps, — c'est :