‹ L'homme orchesterChapitre 8 sur 16 · LA MÊME FEMME JAMAIS LA MÊME · texte numérisé non relu

LA MÊME FEMME JAMAIS LA MÊME

Au surplus que voilà des paroles inutiles ; il y a beau temps que ces choses-là ont été dites en couplets de vaudevilles ; les proverbes de Théodore Leclerc, antique ancêtre, qui, revenant des châteaux modernes, a pour pans

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de linceuls les feuilles de paravent des comédies de salon, sont pleines de ces conseils, à de petites bourgeoises, de n'être pas bourgeoises; et il n'y a que les sottes qui continuent à accommoder le pâté d'anguille. La plus ingénue des jeunes femmes qui me font l'honneur de me lire — ma page s'éclaire de l'espoir de leurs yeux — n'ignore point que la perpétuelle diversité de l'amante peut seule maintenir fixe la passion papillonnante de l'amant ; et se sentant capable d'être, tour à tour toutes les différences de la féminilité, elle peut dire comme une poétesse à grand tort oubliée :

Va ! cours encor de femme en femme !

Je crains peu l'infidélité.

Elle ne la craint pas, en effet, puisque c'est en elle-même qu'elle se perpètre délicieusement, et, récompense d'avoir su être autre, ce doit être exquis d'être aimée autrement.

Mais, ceci incontestablement affirmé que la femme doit se faire, à chaque baiser, nouvelle, un problème se dresse, redoutable, qui est, à vrai dire, le seul sujet de cette grave étude : de quelle façon, et jusqu'à quel point, se ferat-elle diverse, celle qui ne doit jamais cesser pourtant, — car nous l'adorons ! — d'être pareille à soi ?

Je demeure perplexe.

L'amante peut se transformer, tout à coup, en un étonnant sursaut de change !

Oui, elle le peut.

Et nul ne s'aviserait de jurer qu'il ne trouverait pas un violent renouveau de désir, un rare triomphe de possession, en la brutalité de ce revirement.

Une toute jeune personne, pas même demoiselle, fillette, avec des blancheurs et de^s odeurs de lis à l'autel de Marie, au mois de mai, avec

ANTITHÈSE OU iNUANCE

des yeux oîi meurent des oraisons pâmées, avec des roideurs de longs cierges en ses bras un peu maigres , avec le rien d'églanline

qu'est sa bouche, par le baiser à peine miouverte, vous a, si étroitement chaste en sa persistante résistance de virginité, donné l'illusion de la pure nuit nuptiale, et vous êtes l'époux, triomphalement vaincu, d'une petite épouse qui, peut-être, ne sait pas encore qu'on l'épousa. Triomphal, mais las. Et vous constatez avec plaisir que le lit a deux oreillers. Mais elle ne s'avise point de s'endormir en sa fraîcheur de branche fleurie qui reprend sa

place après le frôlement du vent. Elle se dresse, elle rit ! elle ne ressemble plus du tout à celle qui rougissait, se plaignait, ne voulait pas, et ne savait pas ce qu'elle ne voulait point. Le bouton a éclaté ! Elle parle, elle crie! Elle vous prend, vous qui l'avez prise! Elle sait tout, elle à qui vous n'avez presque rien enseigné, elle fait des gestes étranges, elle lance des mots violents, elle vous rend des caresses que vous n'avez pas tout à fait osé lui faire, elle se hasarde à tout, et elle n'a plus sa chemise, que vous lui aviez, modestement, laissée, et c'est une fillette qui est une fille, et elle pouffe avec des mots de café-concert, la petite nonne ; c'est un ange qui parle argot. Vous, vous le lui avalez aux lèvres, cet argot ; c'est comme si vous buviez du punch de barrière dans le lis d'argent d'un ciboire.

Antithèse.

L'effet en est considérable sur les ruts les

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plus alentis. Voir, tout à coup, sans transition du refus à l'exigence, du balbutiement qui supplie au cri qui ordonne, de la chemise serrée sur la gorge par deux bras grelottants en croix à la batiste mâchée entre des rages de baisers goulus, tandis que se noue derrière vous la chaleur gonflée de beaux bras plieurs de reins, voir, entendre, — car elle vous met dans la bouche, avec sa langue, des mots oii pantèle un assoiffement de luxure, — voir, entendre, sentir la peur devenir l'audace, la pudeur éclater en frénétique désir, la résignation se ruer en viol, ce n'est point là une dédaignabie émotion I Et la contrariété peutêtre, un instant, — car la lassitude endormie eût été douce, — de l'inévitable effort, est éperdument pardonnée, bientôt par les gratitudes de sa réalisation ! Notez d'ailleurs que, selon le caprice d'une amante adroite, l'antithèse se peut offrir à l'envers. Il se peut que

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pour le réveil de votre désir assoupi, votre amie affecte au contraire, après la furie initiale d'un forcené libertinage, la modestie fuyarde d'une petite communiante que l'on veut mettre à mal à côté de l'autel, ou dans la sacristie, et qui renversée, lamente la douleur en mordant la petite langue qu'elle a entre les lèvres, pareille à une hostie rose.

Joie ? certes.

Mais, outre que, par sa précision, elle n'offre que peu de variété dans le changement, et que le retour inévitable, dans un sens ou dans l'autre, d'un revirement total, n'irait pas, enfin, sans quelque monotonie, l'antithèse a

en pleurs , se longtemps de qu'on lui fait

(juelque chose de trop violent, de trop net, de peu digne d'un temps oîi rien ne s'affirme avec une robuste netteté, oîi l'Art Poétique de Verlaine a conseillé le recours à de glissantes insinuations ; en un mot, elle est romantique.

Et dans le nécessaire change de l'amante sous l'exigeance changeante du désir de l'amant, la femme des jours actuels fera bien, sans doute, de recourir à l'art subtil, et lent, et délicat, et infini, des nuances...

11 conviendra (c'est l'avis du moins des plus experts d'entre les savants ayant voué leur vie à la résolution de tels problèmes) que les femmes civilisées s'adonnent seulement en certains cas, presque désespérés, — ainsi les remèdes brutaux, dits héroïques, ne sont de mise que lorsque tous les autres ont échoué, — à l'emploi des bouleversantes et rudoyantes antithèses ; celles-ci sont, à proprement parler

lot) ANTITHÈSE OU NUANCE

les sinapismes de l'amour en léthargie. Mais nos amies recomTont, avec cette science du lent peu à peu, avec ce méthodique soin dont elles usent pour se maquiller le visage, à l'art de ne différer d'elles-mêmes que selon la dégradation ou l'augmentation continue des plus insensibles nuances. Elles ne bondiront pas de la vierge à la prostituée ! Elles se transmueront , comme à peine , avec des arrêts à chaque point de la transformation ; elles mettront beaucoup de ressemblances diverses, — la coquette, la consentante à demi, la consentante tout à fait, la rétracteuse de l'aveu, la rétracteuse des rétractations, l'ignorante presque, la savante entièrement, qui, baissant les yeux, ne sait plus rien, la soumise, la triomphante, et le déni des chuchotements, et l'aveu des soupirs petit à petit exagérés jusqu'à l'unisson du sanglot de joie qu'elles guettèrent, — entre l'ingénue fiancée et la forcenée

amoureuse; et elles ne seront jamais qu'à demi tout ce qu'elles sembleront être, — se détaillant jusqu'à la minutie d'un seul cheveu dans toute une chevelure — afin que le regret de l'éternel inachèvement fasse toujours renaître le désir de l'achèvement, peut-être !

Au reste, si, en l'antithèse ou en la nuance, les femmes faillaient à leur tâche, — car, en réalité, elles n'ont point, j'imagine, la complexité que leur a prêtée la malice ou la stupéfaction naïve des amants, — il n'y aurait pas lieu, pour les augustes Divinités qui président à la réahsation des amoureuses déhces, de s'en préoccuper autrement. Car, je vous le dis, les âmes des poètes (les seules qui vaillent la peine qu'on en tienne compte) ont en elles-mêmes de quoi suppléer à l'insuffisance de l'initiative féminine ; et, pour la gloire des constances, pour éviter la stupide ignominie

des infidélités, elles gardent, éternellement créatrice et transformatrice, l'infinie Illusion qui groupe Tenchantement de tous leurs multiples rêves en une seule réalité, toutes les femmes en un seul amour.

Le reflet, l'odeur, /a flamme

et l'image

LE REfLElT, L'ODEUR,

LA f^LAMt^E eiT LIMACE

I SI N soir quil était très pauvre, plus 1^ M] pauvre encore que le jour d'hier où il fut si pauvre, Albe Cyrille, faiseur de vers par vocation et meurt-de-faim par habitude, commença de trouver le temps long. N'ayant pu se distraire de son souci, même par une application fervente à l'achèvement d'un sonnet, il prit le parti d'aller faire un tour sur le boulevard : on y entend du bruit et l'on y voit des choses.

Comme il tournait, vers le boulevard,l'angle d'une rue, il aperçut, par les quatre fenêtres ouvertes d'un premier étage, un très

somptueux appartement, où, sous les cristaux éblouissants des lustres, frissonnaient les moires rouges des tentures et des meubles, et pétillait l'or des moulures : salons préparés pour quelque fête. Et plus loin, par l'ouverture moins claire d'une autre croisée, on voyait des soies pâles et des dentelles voileuses mystérieuses d'un lit. Albe Cyrille, expulsé trois jours auparavant d'un petit hôtel de la rue d'Allemagne, où il occupait un cabinet à quatre francs la semaine, jugea brutal, médiocre, bourgeois, le luxe de ces salons, et banal l'élégant mystère de cette chambre. Et il suivait son chemin lorsqu'il vit, sur l'asphalte luisant d'une récente pluie, le reflet de tout l'appartement. 11 le trouva joH, se baissa, le ramassa comme on ferait d'une claire étofl'e étendue, le plia, soigneusement, et le mit dans la poche droite de son veston, pour en faire usage, en cas de besoin.

Une odeur le charma. Guidé par l'instinct de ses narines, il ne tarda pas à se trouver devant un magasin de comestibles oia, derrière la vitrine, des dindes trop blanches et trop jaunes, mamelonnées çà et là de rondeurs noires de truffes, développaient leurs énormes bouffissures entre deux plats de turbots que du persil auréole, sous une espèce de tonnelle OLi s'entremêlaient des ramilles cerisières, et d'oii pendaient des pample-mousses et des ananas à l'écorce bavant du sucre, et, tenu en l'air par des faveurs roses ou vertes. For léger des petites mandarines. Après que la crémerie, qui fait le coin de la rue d'Allemagne et du passage de l'Epargne, eût refusé de lui faire crédit d'un ordinaire à douze, Albe Cyrille mangea, deux ou trois matins, — il ne mangeait jamais le soir, — dans un petit restaurant vendant, pour six sous, une tranche de bœuf, parce que c'était du cheval,

et, pour trois sous, une côtelette de mouton, parce que c'était du chien. Cyrille méprisa les dindes, volailles simples et comme familiales, et les turbots, poissons chers aux repas de noces et aux banquets maçonniques, et les fruits mûris, quoique exotiques, sous des suds trop proches, si loin encore des merveilleux par-delà ensoleillés. Seules, les toutes menues orangines, tremblantes en l'air, qui semblaient des tout petits seins envolés de poitrines d'enfants dorés, trouvèrent grâce devant lui ; et il y aurait mordu. Une seule chose lui plaisait tout à fait, c'était la bonne .odeur des victuailles, le frais parfum fruitier .qui lui venait de toute la boutique. Entre ses deux mains, vite closes pour qu'elle ne s'échappât point, il saisit cette odeur, et la -mit dans la poche gauche de son veston: une coccasion, peut-être, se présenterait de s'en servir.

Un enthousiasme badaud, où s'avançaient, entre des cous d'hommes, des têtes de filles aux yeux éblouis, où se crispaient, d'un instinct d'appropriement, des poings de voyous,

bons outils d'effraction, se groupait, se tassait, s'acharnait, vers un étalage d'orfèvre qui, dans un énorme écrin de velours bleu pâle, exposait, colliers à triples rangs de diamants du Brésil, bracelets de rubis du Cap, broches épanouies en pétales de saphirs, pareilles à des roses faites de splendeurs bleues , la parure de noces de l'archiduchesse de Thessalie ! Albe Cyrille, quand il vint de province.

en emporta une petite croix d'or creux, — une de ces croix qu'on appelait des jeannettes, et que sa grand'maman, vieille femme barbue de gris sous un foulard rouge, toujours fourrée, ses vieilles mains vers les braises du sarment, sous l'auvent de la grande cheminée, lui avait confiée pour quelle lui portât bonheur. Au Mont-de-Piété, on lui en avait donné trois francs, et le boni fut de quatre-vingtcinq centimes. Il s'expliquait mal qu'on pût prendre plaisir à de vulgaires joailleries modernes, faites de pierres fines que l'on trouve partout. Ce qu'il aurait voulu voir, c'était le diadème dont la Golombe-au-bec-de-fer, Ghamiram, reine d'Assyrie, veuve de Méiionès et veuve de Ninus, se para pour épouser dans le sépulcre royal le cadavre d'Ara le Beau. Pourtant, épandue par-dessus les têtes badaudes, la splendeur de la vitrine rayonnait, très belle. D'une main levée, Albe Cyrille

prit cette flamme comme on ferait d'un papillon lumineux, et la fourra dans un des goussets de son gilet ; les moindres choses, en certaines circonstances, peuvent être utiles.

Sur la place de l'Opéra, devant l'escalier aux brèves marches montantes, il s'arrêta pour voir de belles jeunes femmes descendre des voitures. D'abord parurent beaucoup de vieilles et beaucoup de laides ; car, le plus souvent, ce sont les pauvresses qui, en compensation de tant de choses qu'elles n'ont pas, possèdent cette gloire, plus glorieuse en les sales robes et en les haillons, d'avoir vingt ans et d'être jolies. Cependant, voici que sortit d'un coupé capitonné de satin mauve, et, çà et là, lumineux de miroirs, la parfaite Princesse en qui triomphe le plus miraculeux éblouissement que puisse donner une femme, et qui a, dans son corsage ouvert, sous un brouillard de dentelles, les seins

d'Aphrodite, faits d'écume marine arrondie et solidifiée sous la première caresse de la paume d'un dieu ! Albe Cyrille demeura froid. Ce n'était point qu'il eût quelque amie dont, de tout autre amour, l'écartât l'amour ; sa dernière maîtresse fut une femme de ménage de cocotte qui faisait la fenêtre, une femme de ménage presque vieille, presque sale, rencontrée chez le crémier au coin de la rue d'Allemagne et du passage de l'Epargne ; mais /peu païen, — depuis que le Parnasse n'est plus on a renoncé à l'Olympe, — il était surtout encUn aux pâles et longues et mélancoliques gorges des vierges, déjà maigries par le prochain martyre ; le fervent apitoiement de son rêve

caressait ces seins qui pleurent. Il s'éloignait. Il vit, dans l'un des miroirs du coupé, l'image de la Princesse retournée pour prendre son éventail oublié. Et cette image, plus belle que la femme dont elle était l'image, l'enthousiasma à tel point qu'il se précipita dans le coupé, pour la voler. Des gens se jetèrent sur lui, on l'injuria, on le menaça de le conduire au poste, on faillit le battre. Il laissa dire et s'esquiva, content, car il avait pris l'image en sa prompte main. Il la mit en une poche de son veston, pas une des poches d'en bas, en celle sous qui bat le cœur. Cette image, il saurait bien l'employer ; quand donc? tout à l'heure, peut-être. Il suivit le boulevard, la rue Royale, traversa la place de la Concorde, longea la Seine. Sur le trottoir du quai, il marchait très vite, parmi les passants plus rares. Las, n'ayant pas, depuis longtemps, dormi dans un lit ; le ventre douloureux, à cause des rares repas.

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sombre à cause des ténèbres que faisait en lui l'espoir éteint, et désolé aussi, de ne plus être aimé, même par la femme de ménage de la cocotte qui fait la fenêtre, il cherchait quelque refuge oii il pourrait être triste, tout seul. Il savait qu'il y a un pont dont la première arche enjambe un large trottoir pavé. Il avait dormi là quelquefois. Il reconnut l'escaHer qui descend ; il se trouva, tout seul, sous l'ogive de l'arche ; et le silence bruyant de l'eau coulait le long des pierres.

il rêva, longtemps.

Et il sourit.

De la poche droite de son veston, il tira le reflet de l'appartement et de la chambre, plus beau que l'appartement et la chambre : il en tapissa les pierres grises du pont et tout le crépuscule ; il fut dans une fête. Gomme il avait grand'faim, il prit dans sa poche gauche l'odeur de victuailles et de fruits, et, sur une

table offerte par le reflet du salon, en fit un beau festin. Mais, quoi, manger dans l'ombre que cela est lugubre ! Il se souvint de la flamme qu'il avait dans son gousset ; il en alluma, partout, des diamants plus lumineux

que les diamants, des saphirs plus bleus que les saphirs, et toutes les merveilles rayonnantes d'une idéale joaillerie ; non , ils n'étaient pas plus clairs , les éclairs de pierreries au diadème de la Golombe-au-bec-de-fer ! Et dans l'incomparable lumière, parmi la pompe souveraine des étoffes et des meubles d'or, il se mit à manger, ayant dans les mains un couteau de vermeil et une fourchette d'argent.

des gibiers fabuleux, et des fruits qui ne mûrissent que par delà le verger des Hespérides. Il mangeait furieusement, il mangeait encore, s'empiffrant. Si, par instants, il était obligé de clore ses yeux à cause de trop de lumières autour de lui, il ne pouvait s'empêcher d'ouvrir encore, encore, et toujours, la bouche, à cause de son appétit renouvelé par des mets imprévus, miraculeux. Mais, à souper tout seul on s'ennuie ! Et, de la poche de son veston, sous laquelle bat le cœur, il tira l'image, l'image plus belle que la princesse, limage ressemblant à une frêle martyre grêle, aux pâles bouts de seins, dressés d'un désir de paradis. Et ils soupèrent ensemble, l'image et lui, dans le rêve de l'appartement, dans le rêve des pierreries. Mais, parce qu'on est homme, et que le songe, à son extrême, exige d'être réel, il l'emporta, reflet ellemême, vers le reflet du lit, plus mystérieux

en l'idéal tremblant des soies et des dentelles. De même qu'il avait trop mangé dans le mensonge des clartés trop ardentes, il aima trop sur l'illusion de la couche. Et il tenait des seins et il baisait une bouche, et, sans repos, sans fin, il étreignait, en criant toutes les joies de l'amour et du ciel, un cher petit corps souple et frémissant de déesse exquisement atténuée en petite sainte, près de se rompre en un inespéré martyre ! Tant qu'enfin la force et le souffle lui manquèrent, et il défaillit, extasié.

Quelques heures après le jour levé, le tondeur de chiens, coupeur de chats, qui joint à son métier ordinaire la fonction de raser en plein air les mariniers des bateaux marchands, vit quelqu'un qui était mort, sur le pavé, sous l'arche. On alla prévenir le commissaire de police, qui se hâta d'accourir avec un médecin. Un attroupement de gens,

autour du défunt, voyant les pauvres habits : « C'est quelqu'un qui s'est tué, à cause de la misère. — C'est quelqu'un qui est mort de privations, de faim. » Le docteur, un genou sur le pavé, constata la mort d'Albe Cyrille. Mais on fut très étonné lorsque, après un examen attentif du cadavre, il déclara que, contrairement à toutes les vraisemblances, cet inconnu avait dû mourir d'un excès de table, d'indigestion en un mot, et de quelque autre excès, d'excès d'amour. Et les yeux d'Albe Cyrille, pas fermés encore, étaient secs et calcinés, comme ceux d'un homme qui aurait trop longtemps tenu sa tête avancée vers un four de verrier, ou, trop longtemps, regardé de trop près le soleil.

Le Portrait du mur vide

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