‹ L'homme, précédé d'une introdChapitre 1 sur 68 · M. HENRI LASSERRE · texte numérisé non relu

M. HENRI LASSERRE

Il y a bien longtemps de cela. C'était en cette époqae disparue, où la France était proclamée par la diplomatie la première nation du monde, où. l'Exposition universelle attirait à Paris la terre entière^ et où, sous mille formes, Torgueil humain disait comme à Babel :. « Nous pouvons nous passer 'de Dieu.» C'était le moment où l'Empire tout-puissant semblait assis à jamais dans sa force, et où, .devant les douanes abolies et le spectacle de tant de richesses, la multitude humanitaire affirmait, en ses ligues honnêtes, que la paix éternelle avait enfin commencé pour

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le globe. Tous les égoïsmes étaient satisfaits, tous les' appétits en train de se repaître, tous les plaisirs à la portée des lèvres. Sur l'asphalte de tous les trottoirs, sur les planches de tous les théâtres, sur l'estrade flamboyante des cafés-chantants, la chair humaine tout étincelante de soie, de pierreries, de chrysoeale et de nudités faisait fortune en se vendant. La Luxure prodigue s'amusait à jeter en terre cinquante millions, c'est-à-dire cent lieues de pièces de cinq francs bout à bout, c'est-à-dire de quoi nourrir pendant un an plus de cent mille pauvres familles; la Luxure jetait en terre cinquante millions pour se construire un temple, le plus vaste du monde, et elle l'appelait l'Opéra. Invisible et cachée dans les violons d'Offenbach, de Strauss ou de Musard, Gircé faisait de la musique devant l'innombfable troupeau des compagnons d'Ulysse et des disciples d'Épicure. Parmi ceux-là, l'Art, devenu immonde, se vautrait particulièrement dans la boue et se congratulait, en sdo. ignominie. Courbet et je ne sais quels autres régnaient; les galeries et les musées étaient de plus en plus le vestibule des mauvais lieux, II y avait un ministère des beaux-artâ et de lu maison de l'Empereur, Il y -avait, pour nourrir le peuple, la littérature Flaubert et la littérature du Terrail. Il y avait un grand journal, le plus. grand qui eût. jamais paru, car c'est par millions et par millions qu'il comptait ses lecteurs parmi le plus grand des peuples, et ce grJand journal du grand peuple c'était le « Petit-Journal. » En religion, il y avait Proiidhon^ c'est-à-dire la haine ; il y avait Renan, c'est-àdire la trahison ; il y avait Jules Simon, c'est-à-dire la

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sottise : en politique^ il y avait le Siècle^ c'est-à-dire tout à la fois. C'était là le pain quotidien. On était coupable, impie et imbécile. Thérésa paraissait et excitait les trépignements enthousiastes de la tourbe dorée -et de la tourbe dédorée. Renan publiait son livre et savourait les mêmes bravos. On plaisantait aussi. La Prusse avait planté au beau milieu de l'Exposition universelle le plus gros canon d'acier qui eût jamais été fondu sur le globe ; et on ri^it h gorge déployée devant cette énormité; et on disait : « Elle est mauvaise ; » et on criait : « Je la connais ; » et on répétait : « On ne me la fait pas. » La langue française se pourrissait. Et toutes choses marchaient à souhait. Travraillacr dur, semaine et dimanche ; vendant cher ; gagnant gros ; contents de sentir le sol solide sous leurs pieds, les laboureurs labouraient, les commerçants commerçaient, les agioteurs agiotaient. Tout allait pour le mieux dans le pire des mondes .

C'est alors qu'errant un jour avec un camarade, dans les jardins cosmopolites de l'universelle Exposition, je rencon trai un homme. Oui, c'était un homme. Sa tête, étrange et fulgurante, sa tête aux cheveux légèrement épars, était illuminée par deux yeux qu*t)n ne peut oublier. Ils étaient tout remplis de cette flamme semi- douce et terrible, de cette lumière supérieure que les hommes ont appelée le G-éuie. Le front était vaste comme la pensée. Le dos, légèrement voûté comme celui d'Atlas, semblait courbé sous le poids de quelqu'invisible Univers.

Cet homme m'aborda et, faisant un geste fatidique, me dit gravement ce seul mot :

- Mon ami, je lû'étonne.

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