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LE VEAU D'OR

La mer Rouge venait de s'ouvrir, et le Sioaï venait de fumer. Au milieu des races flétries, un peuple avait gardé l'Unité de Dieu. Ce peuple était par là même isolé sur la terre ; son histoire extraordinaire l'avait conduit en Egypte ; sur la terre même de Tidolâtrie, il avait gardé sa raison d'être; il avait résisté au contact; il avait attesté sa mission. La simple et gigantesque figure de Moïse s'était élevée au milieu de ce peuple, pour anponcer et réaliser la délivrance. Pendant qu'il gardait ses troupeaux, Moïse avait vu le Buisson ardent : c'était là, au pied du mont Horeb, qu*il avait

demandé le Nom du Seigneur ; c'était là que le Seigneur lui avait dit son Nom, et Moïse avait emporté ce Nom avec lui, conmie un guerrier qui se revêt de son armure. Devant le Nom que portait Moïse la mer Rouge s*était écartée avec épouvante ; et Moïse promenait avec lui dans le désert le Tetragrammaumy et les créatures s'inclinaient sur son passage, conmie si elles avaient reconnu en lui l'Ange gardien du Nom terrible.

Ce n'était pas tout encore : le Sinaï venait de s'allumer. Moïse avait affronté la gloire, et il était là, sur la montagne.

A ce moment l'idolfttrie mordit au cœ ur le peuple Juif, le peuple qui était là, près du Sinaï, le peuple qui attendait Moïse, pendant que Moïse et Dieu étaient ensemble.

Et le Veau d'or est resté comme le type de l'idolâtrie, son nom, son symbole ; le Veau d'or, c'est l' idolâtrie elle-^éme dans sa fureur la plus grossière, et dans le mensonge le plus invraisemblable qu'elle eût osé peutêtre jusque-là.

On a pris l'babitude de regarder comme une chose toute simple la place qu'occupe l'idolfttrie sur la terre, et le culte des démons, au lieu de pénétrer les hommes d*hoTTeur, avoisine, pour la plupart d'entre eux, beaucoup de leurs plus vives admirations. On appr»id dans son enfonce que les nations étaient idolâtres. On reçoit cette nouvelle i un âge où l'on n'est pas encore capable de ressoitîr l'étonnement qui lui serait dû, et l'on se souvient de cette nouvelle i on âge où Ton n'est plus

capable de ressentir la stupeur qu'elle mérite. Entre ces deux Âges, pour beaucoup d'hommes il n'y a pas d'âge intermédiaire, et peu de créatures humaines ont le temps, pendant leur court passage sur la terre^ de penser à ridolfttrie, de s'étonner devant elle, et surtout d'avoir horreur. On a tant d'affaires et les journées sont si courtes 1

Parmi ceux qui s'étonnent, quelques-uns lèvent la tète dans les nuits d'été, et demandent un refuge aux étoiles : ces splendeurs reculées, poursuivies dans la profondeur des deux par nos instruments et par nos calculs, par nos verres et par nos chiffres^ semblent promettre un asile aux regards fatigués. Mais ce qu'on n'aurait pas pu prévoir est arrivé : la terre a donné des noms aux étoiles, et ces noms sont les noms des démons.

Passons par-dessus les siècles ; nous voici en Judée, et le pécheur Pierre jette ses filets : l'idolâtrie couvre le monde. Et dix-huit cents ans après le pécheur Pierre je ne dirai point: regardez la Chine et ses Dieux de pierre ou de métal, mais je dirai : regardons n'importe où sur la terre, nous allons voir ce que nous avons vu au pied du Sinsu, nous allons reconnaître le Veau d'or.

Saint Paul, dans la profondeur brève de sa parole si pleine, l'a signalé là où il est. Saint Paul, qui entrelace de la façon la plus imprévue les réalités les plus visibles et les mystères les plus cachés; saint Paul, qui traite un point en un mot e s en va vers un autre point,

4 L*UOMilfi.

sans s'arrêter plus de temps qu'il n'en &udrait à un autre homme pour mettrMine yirgule entre deux membres de phrase, saint Paul dessine en un mot Tidolitrie moderne : elle s'appelle rAyarice.

L'amour de Targent est une idolâtrie qui mérite d'autant plus d'être signalée qu*elle est déguisée.

Cette idol&trie a deux aspects : la cupidité et l'avarice. On parle souvent de la cupidité. On parle plus rarement de l'avarice proprement dite, et voici la raison de cette dififérence.

Les hommes s'effrayent facilement de la cupidité, parce que la cupidité est remuante et bruyante. Elle a des passions extérieures; elle fait des affaires; elle vise à quelque chose. Elle veut avoir plus qu'elle n'a, et puis plus encore, et puis plus encore I par là elle se signale à Tattention des hommes, qui quelquefois la craignent parce qu'elle les menace. L'honmie qui remue le monde pour avoir beaucoup, soit beaucoup d'honneurs, soit beaucoup d'argent, menace lui-même et les autres, soit dans leur repos vrai, soit dans leur somnolence mensongère. Aussi, on fait attention à cet homme, et les autres, bien persuadés que la sagesse consiste à ne rien faire, au lieu de lui reprocher l'abus de son activité, lui reprochent son activité même. Par là ils abritent le vice sous le prestige de l'action.

La cupidité, conmie l'ambition, se déclare; mais TAvarice garde son secret. C'est pourquoi il peut être utile de le lui arracher.

Presque toutes les passions ont une physionomie expressive qui les empêche souvent de passer inaperçues. Elles se déclarent aux yeux de celui qui les éprouve et

aux yeux de celui qui les regarde, par des accents et par des gestes qui disent leur nom. Sans doute , l'erreur est facile et fréquente. Mais cependant si la colère prend possession d'un homme avec violence, cet homme et ceux qui l'entourent diront facilement le nom de la passion qui l'a saisi. Les passions aiment à faire des ruines, et sur les ruines qu'elles font leur nom reste écrit. L'ambition, quand elle réussit, perd toute chance de rester secrète.

L'Avarice se comporte autrement.

Cachée dans son principe, elle est aussi cachée dans ses effets. Elle n'exige aucun emportement, aucun éclat extérieur : comme certaines vertus, elle cherche l'obs* curité. Elle évite le tumulte, elle vise à la concentration, elle cache, elle enfouit, elle garde au lieu de dilapider, elle prétend augmenter au lieu de détruire. Elle prend les airs et les noms de prévoyance, d'économie, de sagesse; peut-être même parle-t-elle de la ftonille, des enfants pour lesquels il faut se gêner, en vue de l'avenir. Elle est même capable de murmurer le mot de charité. Car enfin, si elle économise, c'est sans doute pour quelqu'un.

Les autres passions semblent prendre soin d'annoncer, par leurs allures, qu'elles vont à une catastrophe. L'Avarice semble annoncer, par son allure, qu'elle va à une fortune sage et durable, faite de patience et de sagesse. Mais quand la catastrophe arrive, celui qui regarderait bien entendrait le rire du monstre caché sous les décombres : l'Avarice était là, et personne ne l'avait vue.

L'homme qui s'examine lui-même reconnaît facilement dans son âme les principaux vices dont les noms

sont connus. Sur les péchés capitaux, il y en a quelques-uns qui attirent l'attention beaucoup plus que les autres. Quant à rAvarice, on y pense peu. Un homme peut avoir été avare toute sa vie, et mourir sans s'en être aperçu.

Il y a tel crime dont on rit ; tel autre dont on est fier. On ne rit pas de FAvarice, et on n'en est pas fier, mais on la nourrit longtemps de son sang, jusqu'à ce qu'on en meure .

L'Idole cachée est triste, morose, menaçante, sinistre; toutefois, il faut pénétrer dans les détails les plus secrets et les plus intimes de la vie pour apercevoir sa face sombre : cette Idole demande à l'adorateur le sacrifice continuel de sa vie. Elle ne se paye pas de paroles; elle veut un sacrifice réel, effectif. C'est un maître trèsdur : il abuse de son pouvoir et ne connaît pas la pitié.

L'avare, comme tout adorateur, a une préoccupation secrète et intime, à laquelle il rapporte tout.

Supposez un homme doux, conciliant, poli, qui craigne de contredire et de parler haut. Il faudra pénétrer dans l'intimité des choses pour arriver au moment où son Idole sera en question. Cependant il voit venir ce moment de très-loin, et sa physionomie, composée jusque-là pour une sorte de bienveillance banale, subit une légère crispation, comme celle d'un homme qu'on vient de toucher à l'endroit où il avait une blessure. Le monstre qu'il porte en lui a fait un mouvement, et l'homme a tressailli. Si l'on approche, le monstre fait

LfL VIE. 7

un autre mouvement, un mouvement prompt quoique lourd, et les yeux de l'avare deviennent sinistres, quoique rien de sinistre ne Tagite en apparence. La conversation n'a pas de caractère grave/ elle roule sur des choses extérieures; mais l'avare a pressenti quelque part, dans un mot, dans un souflle, le voisinage d'une menace ; il a vu cela là où un autre n'aurait rien vu, et il a senti s'agiter dans ses entrailles le monstre qu'il porte. Ce monstre tantôt dort et tantôt mange : quand il dort, l'avare est morose ; quand il mange, l'avare est agité.

Les autres passions aiment à parler de la personne ou de la chose qu'elles ont pour objet. L'avare aime le silence. Il ose à peine nommer l'argent, et s'il le nomme, ce n'est pas pour parler de son amour.

Les hauteurs aiment la parole. Les profondeurs aiment le silence.

La plupart des passions parodient les hauteurs et bavardent volontiers.

L'Avarice parodie la profondeur; elle se tait avec passion.

L'avare ne cache pas seulement son secret aux autres; il se le cache à lui-môme. Il voudrait peut-être se tromper sur le lieu où est enfoui ce qu'il adore.

Je ne serais pas étonné si l'avare arrivait à se craindre lui-même comme un rival, comme un voleur, tant l'adoration est jalouse I

Il y a peut-être en lui deux hommes, dont l'un a des secrets pour l'autre. L'avare compte souvent des objets

dont il sait le nombre depuis longtemps : il peut craindre, sans quitter les objets qu'il compte, que les uns ne disparaissent pendant qu'il regarde les autres.

L'avare a des terreurs à la fois bourgeoises et fantastiques. L'argent, qui remplit ses jours, remplit aussi ses nuits. L'argent envahit le domaine des rêves, et l'avare rêve éveillé. C'est une chose horrible de voir les centimes, qui se mêlent aux plus vulgaires besoins et aux plus misérables détails de la vie extérieure, c'est une chose horrible de les voir passer dans la vie intérieure, s'inGltrer dans le sang de l'âme, allumer les yeux d'un feu sinistre, colorer les joues et faire trembler les lèvres. Le sanctuaire de l'âme est envahi.

Tout est possible alors, même le recueillement.

L'avare adore, dans le silence de la nuit, ce qui est caché à tous les regards.

Toute Religion, vraie ou fausse, demande le sacrifice. L'avare sacriQe à son Idole, il sacriGe beaucoup, il sacriGe toutes choses : il sacriGe sa famille, son plaisir, sa santé, sa vie. Si d'autres passions se rencontrent en lui qui soient en lutte avec l'Avarice, qui la gênent, qui la contredisent, il est probable que l'Avarice l'emportera.

Le sacriGce de l'avare a ceci de honteux qu'il sacriGe toujours le but, quel qu'il soit, à ce qui n'est jamais un but, mais toujours un moyen.

Il est clair que l'argent n'a qu'une valeur représen-

tative; il n*est prédeux qu'en vue des choses pour les« quelles il peut se donner. Réduit à lui-même, il n'est ai)8olument rien. Celui qui posséderait tout l'argent et tout l'or du monde, sans posséder la faculté de dépen« ser cet or et cet argent, berait l'être le plus misérable. Et l'avare se réduit à cette misère. Il offre à Vargent le sacrifice de la richesse. Car la richesse et l'argent, loin d'être unis ensemble, sont pour lui les deux termes d'une contradiction absolue. Plus il aime l'argent, plus il se rend misérable, plus il se prive. La richesse est la victime qu'il égorge sur l'autel de son Idole. La chose qui n'est qu'un moyen devenant pour lui le but, tout ce qui est but devient moyen.

. n considère tous les êtres, vivants ou morts, comme des moyens qui convergent vers un centre ; et ce centre est l'argent immobile, froid, inutile. Cet argent est pour lui le cœur de l'univers, et ce cœur n'a pas de battements.

Non-seulement l'avare sacrifie la richesse à l'argent, mais il sacrifie à l'argent l'argent lui-même. Si, pour gagner beaucoup d'argent, il faut en dépenser Un peu, l'avare, s'il est dans le plein exercice de sa passion, l'avare refuse. Il abandonne l'argent absent, fût- il abondant, pour l'argent présent, fût-il rare. Il abandonne l'argent qu'il ne voit pas pour l'argent qu'il voit. 4—

Ce dernier mot nous introduit dans le fond de l'Avarice, dans le centre de son horreur. L'avare a l'amour — ^ physique du métal.

Il aime l'or et l'argent en eur-mêmes et pour eux-

mêmes. Il les aime matériellement. Il est attiré par eux. Le contact du métal est pour lui une joie et on plaisir physique.

Plus il enfonce dans Toubli de la richesse, plus il concentre sa passion sur l'or en lui-même, plus Tattrait physique du métal devient épouvantable.

S'il lui faut choisir entre une certaine quantité de pièces d'or qu'il possède déjà et qu'il voit, et une plus grande quantité de pièces d'or qu'il ne possède pas encore et qu'il ne voit pas, l'avare est déchiré. Car l'or qu'il convoite l'attire de loin ; mais il préférera peut-être la quantité moindre, mais connue et vue, à la quantité plus grande , mais encore invisible. Les pièces d'or qu'il a, il les a déjà tfttées ; elles lui inspir rent une passion personnelle : les pièces d'or auxquelles il pense, il ne les a pas encore tfltées ; elles ne lui ont pas encore procuré de plaisir. Par uire horrible reconnaissance, il préfère celles à qui il doit déjà des délices connues. Peut-être l'avare prendrait-il plaisir à animer par la pensée les pièces d'or : quelquefois il leur donne des noms, il les carresse. Le son qu'elles rendent en se touchant le fait frémir.

Tout adorateur éprouve le besoin de condenser tous ies amours en un seul amour. L'argent rend à l'avare l'affreux service de lui présenter un abrégé de toutes choses.

L'adorateur a ou croit avoir toutes choses quand il a ce qu'il adore. Or l'argent se prête fort bien à cette

illusion, parce qu*il représente non pas toutes choses, mais cependant une foule de choses. L'avare possède mentalement ces choses quand il joue avec les pièces d'or, en qui il croit voir la substance des plaisirs ramassée en un plaisir, et son idolâtrie se nourrit de son rêve.

S'il possédait ces choses en elles-mêmes, il les posséderait une à une, avec leurs limites, et les unes excluraient les autres. Peut-être croit-il les posséder toutes et les posséder à la fois, quand il t&te les pièces d'or. Et, quand il a fini, il peut recommencer. Les pièces d'or s'usent moins vite que les jouissances auxquelles il renonce pour elles. Peut-être lui fournissentelles une parodie épouvantable de ce qui dure.

Mais si l'or s'use lentement, l'avare s'use vite. La mort arrive, et c'est dans la mort que l'avarice dit son vrai nom. L'amour de l'argent redouble dans le moment où augmente l'inutilité de l'argent. C'est au moment de la mort que l'idolâtrie de l'avare, qui adore encore l'argent sans espérance de s'en servir jamais, c'est alors que l'idolâtrie de l'avare apparaît dans sa fidélité risible et son hideux désintéressement.

Si les pièces d'or pouvaient rendre l'amour qu'elle» inspirent, elles seraient touchées sans doute de voir un homme qui, après leur avoir sacrifié sa vie, leur sacrifie sa mort, et, sans illusion sur les services qu'il en peuttirer,x leur garde l'adoration de ses yeux qui ne peuvent plus les voir et de ses mains qui bientôt ne pourront plus les tâter.

L'avare pourrait être l'emblème de la fidélité; il meurt près de son or, comme le chien près de son maître.

It L'HOMMB.

Parmi les illusions de rAvare, il y en a qui concernent le Voleur. Pour lui, le Voleur est un être fantastique, parce qu'il attente, non à un objet quelconque, mais à Tldole.

L'Avare et le Voleur vivent ensemble dans une assez grande intimité. L'Avare pense au Voleur comme à un coreligionnaire ; il pense au voleur avec une frayeur peut-être mêlée de respect : car enfin le Voleur est un homme qui sait adorer l'Idole et deviner le lieu où ridole se trouve.

L'Avare et le Voleur sont de la même confrérie. Tous deux ont abandonné ks choses mondaines pour s'adonner et se sacrifier au culte de l'Idole. L'Avare est séparé du reste des hommes ; il est indifférent à leurs affaires. Il ne s'épanche jamais. Le Voleur, je parle du voleur pensé et non aperçu, le Voleur vu de loin, dans l'horizon de l'esprit, est pour l'Avare quelque chose qui ressemble presque à un confident.

Mais entre l'Avare et le Voleur il y a des relations plus profondes et plus mystérieuses. Pour l'Avare le Voleur est une espèce de fantôme réel dont l'attentat vise à une chose adorée. Le Voleur n'est pas un coupable qui exerce sur les choses de la terre une coupable industrie. C'est un monstre dont l'audace a un caractère sacrilège et qui songe à attaquer les choses inviolables.

L'Avare, puisqu'il adore, établit nécessairement entre l'idole et lui des communications secrètes. Il a des

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