LÀ VI
cachettes. Dans ces cachettes où il a mis son cœur, il viole avec plaisir les lois de la vie : car il retient captif un métal qui doit courir. Il concentre la chose qui doit être dépensée. Il s'oppose, comme il'peut, à la circulation du sang. La Cachette de l'avare est une eflt*oyable parodie du Sancluaire. Or l'adoration est jalouse, et l'Avare croit toujours que sa cachette est menacée.
Il a peur. Mais cette peur, parce qu'il s'agit d'une adoration, ne ressemble pas aux peurs qui ont pour objet les choses visibles. Elle a un air fantastique. Elle ressemble aux peurs qu'on a en rêve. Elle craint sans raison; elle craint sans menace; elle craint sans danger. Elle craint parce qu'elle craint. Elle craint celui qui est là. Elle craint celui qui n'est pas là. Gomme si son idolâtrie transportait l'idole dans le monde des choses invisibles, l'avare craint qu'une main sans bras ou un bras sans corps ne commette dans l'ombre, contre la chose adorée, un impalpable attentat. Le voleur remplace pour l'avare cet être sans nom ni forme dont les enfants ont peur quand ils sont seuls le soir.
La chose à laquelle l'Avarice ressemble le plus, c'est la Prodigalité.
Un père avare peut mourir en cachant son trésor à ses enfants. Un père prodigue peut mourir ayant dissipé la fortune de ses enfants.
Si les effets se ressemblent, c'est que les causes se ressemblaient.
1 k L'HOMME.
L'Avare refuse à la vie son mouvement en dehors, il lui refuse son expansion ; il ne veut que la concentration, parce qu'il rapporte tout à lui et que la concentration est son caprice.
Le Prodigue refuse à la vie son mouvement au dedans, il lui refuse la concentration ; il ne veut que son expansion, parce qu'il rapporte tout à lui et que l'expansion est son caprice.
L'avarice et la prodigalité sont deux formes de Tégolsme.
Un proverbe dit : A père avare, fils prodigue.
Si cela est vrai, c'est que le fils, ayant fui son père, est revenu au point de départ.
Le père est avare : le fils souffre de ce vice. Son père lui refuse la vie. Le fils a horreur du père, et s'en va à l'extrême opposé. Il devient prodigue. Mais voici ce qui se passe. Emporté par son horreur, le fils ne s'arrête pas en route. Il parcourt le cercle entier, et, ayant fait Je tour des choses, se retrouve au point de départ, en face de son père. Le père voulait tout tirer à lui; il était avare; c'était sa façon . d'aimer la jouissance. Le fils, privé de jouissance par l'avarice, prend sa revanche au moyen de la prodigalité et rencontre la même misère, la même mort sous une forme différente.
En commençant cette étude, je parlais du Veau d'or. Je parlais d'un des crimes les plus célèbres que l'humanité ait commis dans un des moments les plus célèbres de son histoire. Il semble que l'étude de l'Avarice,
aperçue dans ses détails, ait fait descendre l'esprit d'une montagne dans une vallée.
Il n'en est rien : et cette descente est plus apparente que réelle.
Quand on considère en effet une chose dans son type, elle apparaît avec l'emblème solennel de sa beauté ou de sa laideur. Quand on considère cette même chose dans ses détails pratiques, dans les applications contemporaines qu'elle peut avoir; quand on la saisit dans l'histoirei pour la transporter dans une maison, on dirait qu'elle perd qdelque chose d'elle-même : on ne la reconnaît pas tout à fait. Elle semble moins belle ou moins laide quand on la voit de plus près. On dirait qu'elle n'a pas, quand on en fait le tour, les proportions qu'elle avait quand on la regardait à distance. Mais cette impression est illusoire. La chose est la même, considérée dans sa représentation * typique et dans sa pratique familière.
Beaucoup de gens trembleraient si les crimes de leurs foyers domestiques leur étaient montrés de loin à la lueur solennelle de l'histoire. Ils ne tremblent pas parce que ces crimes se commettent étroitement, sur un petit théâtre. La petitesse de leur personne et la petitesse de leur vie diminuent à leurs yeux les proportions de leur injustice. Et cependant un nain peut commettre un grand crime. Car un grand crime, ce n'est pas un crime qui a de la grandeur; c'est un crime qui attente à une grande chose. Le crime ne possède la grandeur qu'à Tétat négatif. Le mal est une privation.
Or l'avarice, dans ses manifestations familières et domestiques, attente à ce qu'il y a de plus grand. Elle
attente à TadoratiOD. Le Sinaî n'est jamais loin de nous. La voix, qui s'est élevée parmi les éclairs, portait loin. Elle ne s'adressait pas seulement à la petite troupe qui était présente au bas de la montagne. Les dix commandements retentissent de siècle en siècle et la vieillesse n'a pas posé sa main sur la face sans ride de Celui qui parlait à Moïse au haut du Sinai. La Synagogue a vieilli. Mais l'Église a saisi les dix commandements et les a promenés à travers le monde. Le temps et l'espace les ramènent vers Celui qui les leur a donnés, et leur force paraîtra dans la vallée de Josaphat.
Le culte des idoles reste ce qu'il était, plus afireux même depuis dix-huit cents ans, et l'usage n'atténue pas les horreurs de l'adoration donnée au Veau d'or.
LES ASSOCIATIONS DIDÉES
Ily a des mensonges exprimés qui courent le monde, des mensonges complets quant à leur formule ; mais il y a aussi des mensonges qui font une part au sousentendu, des mensonges inconscients qui se glissent dans le monde par la conversation, par la lecture, par l'habitude de ce qu'on appelle la vie, et de ce qui est réellement la mort. Ces mensonges -là sont ceux qui dominent le monde ; ils consistent dans une fausse association d'idées.
Un homme est rarement guidé par les raisonnements
bons ou mauvais qu'il sait faire ; ces raisonnements restent souvent chez lui à l'état de formule ; mais la force vivante par laquelle il est régi, ce sont les associations d'idées, raisonnements inconscients et souverains en vertu desquels une idée en appelle une autre dans notre esprit.
Les associations d'idées (je parle des associations involontaires, rapides, inconscientes, inévitables) gouvernent non pas ce qu'on appelle l'intellect pur, mais l'imagination, puissance terrible qui a ses habitudes dans Tordre de la vie ou dans l'ordre de la mort.
Évoquez en vous les personnes et les choses que vous avez connues; vous verrez que très-souvent la forme qu'elles ont prise dans votre pensée n'est pas dessinée par le raisonnement, mais par l'imagination. Interrogez vos souvenirs. Ils vous avoueront que la justice ne préside pas à leur durée : tel homme peut avoir mal fait et vous laisser de lui une idée belle, tel homme peut avoir bien fait, et vous l'avez oublié.
C'est l'imagination qui est le siège de ce désordre.
Vous êtes habitué à croire que le crime peut être une marque de grandeur, qu'il y a des mensonges sublimes, et que la pratique du bien est une chose plate*
Si Ton ne vous enseigne pas absolument ces choses, du moins on h s infiltre en vous ; on ne les démontre pas à votre raison, mais on les propose, dans les romans et dans les mélodrames, à votre imagination, qui les accepte.
La puissance qu'a sur nous l'imagination dépasse de beaucoup tout ce qu'on en peut penser et dire. Tel
homme qui, entraîné par une passion terrible, et, en apparence, profonde, durable, immortelle, résiste à tous les conseils de ses amis, aux prières de sa famille, à toutes les supplications, à toutes les larmes, à toutes les menaces, pourra être réveillé tout à coup de son rêve par la plus futile des circonstances, par un mot, par un geste, par une association d'idées, par un souvenir, par une plaisanterie, par Timpression du ridicule. C'est que son imagination, enflammée par les combats sérieux qui ont été livrés, aura été subitement éteinte par un léger vent qui vient on ne sait d'où, et qui a passé.
Si vous afilrmez doctrinalement à un jeune homme qu'il est beau de commettre un crime, le jeune homme ne vous croirapas. Mais si vous lui présentez dans beaucoup de mélodrames, de sublimes criminels et de plats honnêtes gens, le jeune homme prendra ïhabitude de penser que, pour être grand , il faut avoir fait beaucoup de mal dans sa vie.
Le langage humain, qui e&t toujours complice de tout, a. des expressions qui rendent témoignage contre l'homme d'une manière terrible. Quand un jeune homme a fait, sur sa route, beaucoup de bêtises, qu'il a perdu beaucoup de temps, qu'il a des dettes, qu'il est sot, médiocre, inutile et ennuyé, on dit qu'il hbeaitcoupvécu.
Il faudrait dire qu'il est beaucoup mort. Ce qu'il a fait, c'est le rien : il n'a rien fait. Il a laissé fermenter le rien ; le néant a produit le néant ; l'ennui est venu, et voilà tout.
Le néant est une racine qui produit l'ennui pour fleur, et pour fruit le désespoir.
Le désespoir, c'est l'ennui qui arrive à maturité:
aussi ceux qui ont vécu beaucoup finissent volontiers par se pendre ; et les pendus trouvent des imitateurs. La pendaison devient une habitude, une contagion; rien de tout cela n'est étrange ; c'est le néant qui va son train«
D*où donc est née cette parole : Il a beaucoup vécu?
Elle est née d'une fausse association d'idées. Elle est née d'un mensonge latent. Elle est née non pas dans la raison, maïs dans l'imagination, qui a pris l'habitude d'associer l'image de la vie à l'image du désordre.
L'imagination a perdu l'habitude d'unir l'idée du beau à celle du bien.
Je voudrais arrêter sur ce fait l'attention. Il est capital» immense, presque universel, éclatant et latent. L'imagination a perdu l'habitude d'unir l'idée du beau à celle du bien.
Et quand cette habitude est perdue, il arrive ce que nous voyons. Quand cette habitude est perdue» les hommes croient que la splendeur et la pureté ne se trouvent pas dans les mêmes contrées, et qu'il faut choisir entre elles.
L'imagination entraîne cet homme ainsi trompé du côté de la splendeur, et il trouve, au fond du gouffre, le dégoût qui l'attendait.
Au monde intérieur de l'imagination correspond le monde extérieur de l'art. L'art est une des forces qui ont corrompu ^Imagination, parce que l'drt a dit que le mal était beau.
L'art doit être une des forces qui guériront l'imagination ; il faut qu'il dise que le mal est laid.
L'art a complètement perdu la tête. Après avoir
cherché ses types dans les régions de l'ombre, après avoir oublié que le soleil est sa patrie, après avoir tenté l'apotiéose du mal, après avoir célébré de sa voix déshonorée le suicide et l'adultère, après avoir essayé de séparer le vrai du beau, il s'est tourné contre le beau. Après avoir attaqué le vrai, qui est sa racine, il a attaqué le beau. S'étant frappé au cœur, il a voulu s'achever. Ayant persuadé aux hommes que le désordre, c'est-à-dire le faux, constituait la beauté, il s'est écrié, dans la logique de son délire : le beau c'est le laid!
Il importe de l'étudier, cette logique du délire. Il faut la suivre pas à pas. Si l'homme avait toujours associé dans son esprit le Beau au Bien, le Beau serait resté le Beau, le Bien serait resté le Bien; Thomme, restant fidèle à l'un, eût senti qu'il restait fidèle à l'autre. Mais l'homme ayant dit, ayant permis aux écrivains de lui dire que les types du Beau devaient se rencontrer là où le bien n'était plus, dans les crimes hardis, dans les scandales éclatants, que le désordre et le génie étaient une seule et même chose, l'homme donc ayant pensé que l'idée du b£au et l'idée du bien étaient deux idées contradictoires, a fini par penser que l'idée du beau était contradictoire avec elle-même, et il a fini par dire : he beau c'est le laid. Magnifique hommage, rendu à l'unité par ceux qui en ont peirdu la notion! Ils nous ont prouvé que l'idée du beau, quand elle n'est plus associée à l'idée de l'ordre, du vrai, du bien, se nie elle-même et ne se reconnaît plus. Ils nous ont prouvé que quand l'homme veut mettre la main sur la beauté, détachée de Tordre, associée au désordre, la beauté qu'il voudrait saisir, fuit d'une fuite éternelle;
l'objet branle, et le fantôme glacé de la laideur reste dans la main de Thomme trompé.
Le mal et le laid sont si ntxessairement identiques, qu'ils se cherchent partout ; ils aspirent à se confondre, et l'homme qui a commencé par croire que le beau c'est le mal, finit par dire : Le beau c'est le laid. La force des choses entraine sa parole et l'oblige à proclamer, en remplaçant un mot par un autre, une synonymie qu'elle ne soupçonnait pas, une identité qu'elle ignorait.
Pendant quelque temps, l'association fausse des idées produit des contradictions qui n'osent pas se proclamer. Puis, à un moment donné, quand Terreur est mûre, la parole éclate et l'absurdité se trahit en se nommant.
N'a-t-on pas voulu aussi nous dire et nous faire croire que la sérénité ressemblait à la mort et que ie trouble est le caractère de la vie ? C'est la faiblesse qui parlait ainsi pour faire penser qu'elle était vivante. Ne pouvant guérir sa fièvre, elle a fini par Tadorer : elle l'a montrée au moiide, en disant : Voilà la vie, et le monde a écouté, et ceux qui n'avaient pas la fièvre ont singé la fièvre, croyant par là singer l'ardeur. Ils avaient oublié combien les frissons sont froids.
L'Art grec a ignoré ce genre de folie. Sa beauté est tout entière dans le repos. Mais son repos n'est pas le repos qui termine, le repos définitif, le repos du dénoûment, ce n'est pas le repos de l'être qui a connu la colère et qui l'a abjurée : c'est le repos de celui qui n'est pas encore en colère.
L'art a pour caractère de préparer l'harmonie, qui
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n'est pas encore faite, en nous en présentant Timage dan§. un miroir. Il combine d'avance les éléments qui sont encore en lutte dans la vie et cherchent à se combiner. Pendant que la vie, égarée et haletante, est encore en travail de la beauté qu'elle poursuit habituellement sans l'atteindre, l'art, pour la guider et la soutenir, dégage d'elle l'élément de splendeur qu'elle contient, lui montre son avenir et son idéal. Il est évident par là que le caractère essentiel de l'art, c'est la sérénité, c'est le repos, la conquête accomplie, la bataille gagnée, la paix pressentie et proclamée pendant la guerre.
Aussi les voix qui trompent ne cessent de répéter que l'artiste est et doit être le jouet de toutes les agitations, de toutes les erreurs, de toutes les violences. Ce petit personnage nommé Horace, qu'on a qualifié de poète et de viveur, sans doute parce qu'il ignorait autant la poésie que la vie, n'a-t-il pas dit quelque part: Genus irritabile vatum? mauvaise plaisanterie, qui, pour être comprise, demande à être ainsi traduite : la race irritable des prophètes.
L'Art, pour trouver le calme, a besoin de retrouver l'élévation et la profondeur. L'écume est toujours remuante, agitée, emportée, furieuse ; mais l'écume n'est pas rOcéan. La mer est profonde: voilà le secret de sa majesté. Si grande qu'elle soit, si elle n'était pas profonde, elle ne serait pas sublime. Si le regard peut se fixer longtenaps sur elle sans fatigue, c'est qu'il devine sous les flots qu'il voit ceux qu'il ne voit pas. Il devine que rOcéan a une profondeur digne de sa grandeur. Aussi se repose-t-il. Mais la surface de la mer toute seule l'agiterait. Toutes les surfaces sont troubles : les
profondeurs seules possèdent, contiennent et donnent le repos.
Sainte puissance égarée, enfant de la grande maison, qui as cherché ta vie loin du père de famille, et ne Ta pas trouvée, toi qui as partagé aussi la nourriture des pourceaux, toi dont la médiocrité ose parler légèrement, et qui pourtant portes le nom d'ilrt, infidèle, quand te convertiras-tu ?
Souviens-toi que Luther t'a fermé la porte, et que le Père de famille t*a donné asile au pied des autels. Dieu te reçoit dans ses temples; il t'est permis de prier
Le protestantisme a abandonné l'imagination de l'homme. Il n'a pas permis au Dieu rédempteur de s'en emparer. Il a oublié que le Dieu créateur avait fait les couchers de soleil et avait chargé les nuits resplendissantes de dire à l'homme un mot de sa splendeur.
Le siècle du mensonge, le dix-huitième siècle, puisqu'il faut l'appeler par son nom, a exercé sur le monde une influence difficile à expliquer. Les œuvres qu'il nous a données à lire sont des prodiges de niaiserie. En face de ce délire froid qui est devenu sanglant, en face de ces folies tièdes et ennuyeuses, on se demande comment ces choses sont devenues contagieuses.
Elles sont devenues contagieuses, parce qu'elles ont provoqué certaines associations d'idées. Le dix-huitiè* me siècle a persuadé aux hommes, non pas en raison-» nant, mais en associant mal les idées, que la science et la religion étaient contradictoires ; que, pour conserver la Foi, l'Ignorance était nécessaire. Cette chose, dont je ne sais pas le nom et qui même n'a pas de nom, ne peut
pas avoir de nom, celte non-idée^ cette quantité négative s'est introduite dans les domaines de l'Imagination, et les a empoisonnés. Alors, maître du terrain, le dixhuitième siècle a fait croire que Dieu n'est pas le Père de toute créature ; que ses conseils sont bons, maïs ennuyeux et froids; que, quand on a deTardeur, c'est le mal qu'il faut faire. En un mot, l'homme, ou du moins l'imagination humaine, a fini par penser que Satan est l'Acte pur.
Je l'ai déjà dit, mais je le répète et je le répéterai.
Quand je dis que le dix-huitième siècle a faussement associé les idées, je lui fais, je crois, trop d'honneur. La vérité est qu'il ne les a associées en aucune manière. Il avait perdu jusqu'à la notion de l'unité. Il a fait le vide dans le monde intellectuel. Il a trouvé que la respiration était un esclavage, un préjugé, il a posé sur le monde la. machine pneumatique; il a étouffé les oiseaux délivrés de l'air. Mais le vide ne peut durer. A la fin les déserts se peuplent, et ils se sont peuplés de monstres. Quand le dix-huitième siècle est mort, étouffé dans le vide, dans le sang, dans la boue, on dirait que l'air du monde intellectuel, souillé par lui, a eu besoin de se reposer quelque temps pour redevenir respirable.
Pendant quelque temps les idées, qu'il avait séparées de force, n'ont pu se réunir. Le dix-neuvième siècle les a heurtées au hasard les unes contre les autres, sans les reconnaître. Les voix qui avaient hurlé pendant l'orgie avaient prononcé les noms de science et de religion, sans savoir ce que ces mots voulaient dire, et elles les avaient prononcés comme deux noms ennemis. Le dixneuvième siècle a besoin de respirer quelque temps au grand jour avant d'oublier ces cris confus.
Le dix-huitième siècle, quand il est mort^ nous a légué par testament l'habitude d'associer Tidée d'un rêveur à ridée d'un homme qui jcroit à Tinvisible et qui compte sur lui.
Il n'a pas remarqué que l'idée du rêve devrait s'associer à ridée d'illusion, et que l'illusion est le partage de l'homme qui nie l'invisible. Prendre le change, être dupe, c'est ne croire qu'à ce qui se voit. L'illusion consiste à prendre les fantômes pour des réalités, et les réalités pour des fantômes.
Le rêveur est celui qui ne s'éveille jamais, qui ne se tourne jamais vers la lumière incréée, qui habite toujours et uniquement le pays de l'ombre, et pourtant le langage humain, trompé et trompeur, appelle rêveur, surtout depuis cent ans, l'homme éveillé qui voit et qui sait.
Si le dix-neuvième siècle s'éveille, si les idées qui se tiennent naturellement, se réconcilient dans son esprit et dans sa langue, n'est-il pas possible d'espérer que l'homme rapproché de l'Unité, se rapprochera de luimême, et que la vie humaine, comme la science humaine, fera quelques pas vers la paix?
Sentinelle de Londres, êtes -vous- là? demande le télégraphe électrique, pour avertir en Angleterre celui qui doit répondre; et la parole humaine franchit la Hanche instantanément.