L'HONNEUR
Qu'est-ce donc que ce mot veut dire? A force de l'ignorer, j'ai été longtemps porté à croire qu'il ne signifiait rien. Je me disais : il y a le bien, et il y a le mal, qui est une négation ; mais l'honneur est un mot
vide ; tout ce qui est bien est honorable, tout ce qui est mal est déshonorant; mais l'honneur n*est rien de particulier, et il n'y a pour lui d'autre loi que la loi qui ordonne le bien et défend le mal. L'honneur est donc le nom que prend la morale dans la bouche de ceux qui ne la connaissent pas. L'honneur est une idole ; c'est le Dieu de ceux qui n'ont pas de Dieu .
Le discours que je me tenais ne manque pas de vrai^ semblance. Mais je suis porté à croire qu'il manque de vérité. Tous les mots ont un sens, et il est important de le découvrir. Quand un mot a été profané par Terreur, il devient difficile de le dégager. On dirait qu'il a établi son domicile dans les ténèbres, et qu'il faut lui faire violence pour l'arracher à l'ennemi. L'honneur est un de ces mots* Le mensonge s'est emparé de lui, et l'a traité comme son bien, comme sa propriété. Le mensonge a voulu confisquer le nom de l'honneur, au point de lui enlever jusqu'aux apparences d'un nom sérieux. On a placé l'honneur dans le voisinage du duel, et ce masque a couvert si parfaitement son visage qu'il a paru le remplacer.
Mais les mots ont droit à la justice. Il ne faut pas raturer ceux qui ont été calomniés; il faut les restituer à la langue et les replacer dans la lumière.
L'humanité est une immense assemblée de pécheurs; quiconque se regarde s'épouvante de ce qu'il voit et recule devant Tobjet qui se montre. Plus l'homme connaît l'homme, plus l'abîme grandit à ses yeux. C'est un spectacle effrayant que de regarder n'importe où ; car partout où l'homme a passé, il a laissé sa marque, et sa marque est épouvantable.
Cependant, Thumanité, qui garde, dans son égare* ment, l'instinct de la justice, parle en marchant. Elle parle à la nature, elle parle à elle-mfime ; elle parle à Dieu, et il faut faire attention à ses paroles, fassent* elles prononcées dans le délire; car l'instinct de la justice est enfoui sous les ruines de Thomme, et il n'est pas impossible de l'apercevoir, même pendant la nuit. On peut découvrir, au clair de la lune, un nid d'aigle sous les décombres d'un vieux monument.
L'homme parle donc, du fond de sa ruine, et s'il est de bonne foi, il se dit coupable, et si on lui dit qu'il est coupable, il ne le nie pas, et il sent ses frères coupables ; mais parmi cette multitude, il y en a quelquesuns qu'il n'appelle plus coupables, ni pécheurs, mais qu'il déclare déshonorés.
Cette immense différence que fait le langage humain entre les hommes et les hommes^ quand il nomme les uns pécheurs, les autres déshonorés, quand il déclare que tous ont perdu l'innocence, et que quelques-uns ont perdu Thonneur, cette immense différence que fait le langage doit trouver son principe, sa raison d'être dans quelque immense différence que font les choses. Car le langage a peu de caprices ; il est fait pour nommer les choses, et il se souvient toujours un peu de son origine. Il a ï*espiré son air natal sous les ombrages de l'Éden, le jour où Adam, qui pénétrait l'intimité des choses, jugea les créatures en nommant les animaux.
Puisque le langage humain distingue si profondément le désh4)nneur de la faute^ il doit y avoir un abtme entre ces deux abtmes. L'homme qui tombe éveille la pitié chez celui qui le voit tomber; mais quel est le senti-
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ment que provoque celui qui se déshonore sous vos yeux ? Peut-être le mot qui serait la réponse à cette question n'existe pas, ou peut-être il existe, et je ne le connais pas. Mais, au moins, que fait-il l'homme qui se déshonore, et en quoi diffëre-t*il de celui qui tombe autrement? car tout déshonneur contient la faute; mais toute faute ne contient pas le déshonneur.
Je ne sais si la réponse que je vais proposer paraîtra arbitraire ou, au contraire, fondée sur la nature des choses. Peut- être le premier mouvement du lecteur rindinera vers la première de ces deux assertions; le second, vers la seconde.
Quelle est la chose qui fait que le coupable n'est pas seulement coupable, mais infâme? Quelle serait, si le déshonneur avait une essence, quelle serait l'essence du déshonneur? Ce jserait» si je ne me trompe,