PROMETTRE ET NE PAS TENIR
La honte a bien des formes, bien des aspects, bien des visages. 11 y a mille façons de se déshonorer. Mais toute multiplicité se résout dans une unité quelconque ; le péché produit les effets les plus divers, et, pourtant, au principe de tout péché, il y a un monstre unique, l'orgueil. La honte a tous les costumes ; elle en change souvent, elle s'habille suivant les circonstances; sa physionomie est mobile ; tantôt elle rit, tantôt elle pleure ; mais si on y cherchait, la lumière à la main, parmi toutes ces laideurs, quel est le type qui les résume, et le principe qui les a fait naître, on verrait que le déshonoré a promis et n'a pas tenu.
Si on interrogeait le mépris, pour lui demander son
secret^ le jnépris répondrait : je connais quelqu'un qui promet et qui ne tient pas.
Si vous dites à un homme : vous avez eu gravement tort; vous êtes un criminel, cet homme se sent blftmé; mais il peut se sentir estimé, et, comme le blâme ne flétrit pas, il peut vous tendre la main sans effort et vous remercier sans douleur. Si vous dites à un homme : vous avez menti, cet homme se sent méprisé, fUt-ce à propos de la chose du monde la plus insignifiante. Il a donné sa parole, et ce qu'il a dit n'était pas vrai. Donner sa parole signifie : promeUre. Ces deux mots sont synonymes. Peut-être y a-t-il des promesses im-* plicites. Peut-être l'homme, par cela seul qu'il natt homme, homme et non pas diien, par cela seul qu'il reçoit la parole comme signe de sa nature, conune marque de sa dignité, peut-être Thomme, en naissant^ promet-il de ne pas mentir? Deux hommes se haïssent; ils se poursuivent d'une inimitié implacable. Ils peuvent se rendre très-coupables ; chacun d'eux peut se perdre, en voulant perdre l'autre ; chacun d'eux peut tomber dans le piège qu'il tend à son ennemi, et ceci pourrait arriver plus souvent qu'on ne le croit ; mais leur situation respective, qui constitue souvent une série de fautes et de torts réciproques, ne constitue pas précisément le déshonneur.
Mais voyez l'ami qui a abandonné son ami. Gelui-d boit la honte comme de l'eau. C'est qu'il avait promis, explicitement ou implicitement, d'être fidèle. La fidélité est l'honneur des relations.
La fidélité et la franchise habitent le même lieu ; car parole et promesse sont synonymes. L'ami qui trahit a menti avant de trahir.
S&ûl est devenu Paul. Saûl était ennemi de Jésus- Christ, et Jésus-Christ lui a dit ce qu'on peut dire à un ennemi déclaré : pourquoi me persécutes-tu ?
Saûl est devenu Paul. Il n'avait pas manqué à sa (.arole. Il n'avait fait que se tromper.
Mais voyez Judas ! Un mépris qui s'est élevé jusqu'à l'horreur a fait de son nom un cri de dégoût. Car le dégoût pousse des cris, quand il ne trouve plus de paroles. Judas n'est plus un nom : c'est une exclamation. Ce n'est plus une parole : c'est un geste d'horreur. C'est qu'aussi il a trahi par un baiser. Il a fait meothr ses lèvres d'une façon particulière. Il a inventé un mensonge, et au secours de son invention, il a appelé quelque chose de plus intime que la parole. Le baiser est uoe promesse située au delà du langage. Il ne promet pas seulement de ne pas. trahir. Il promet de faire le contraire. Il est le signe même de la fidélité. Aussi Judas l'avait-il choisi pour signe de sa trahison.
« Dederat autem traditor ejus signum eis, dicens : « Quemcunque osculatus fuero, ipseest....teneteeum, c etducitecaute. »
n est à remarquer que les plus tristes égarements n'excluent pas, dans leur avant-dernier degré, le sentiment vague d'un honneur quelconque. C'est au dernier degré seulement que ce sentiment périt. A l'avant dernier degré, l'homme qui se plonge dans le faux parie encore et même parle trèsrsouvent de l'honneur, et il en parle toujours dans le sens de la parok donnée. Il veut bien qu'on le croie capable et même coupable de tous les crimes ; il ne veut pas qu'on doute de sa parole. Il veut bien qu'on le regarde comme un criminel. Il ne veut pas qu'on dise : ce criminel promet en vain. Sa