LA VUS
parole ne compte pas. Il veut bien que le jeu, par exemple, détruise sa fortune et la fortune des autre3; il veut bien risquer au delà de ce qu'il possède ; mais il considère comme une dette d'honneur la dette qui n*a d'autre fondement que sa parole, d'autre valeur que la valeur qui vient de sa parole, et il ne veut pas qu'on croie qu'il se moque de cette dette-là! Il veut bien donner la mort, et 'même la recevoir, et même se la donner. Mais il ne veut pas que sa femme manque à la parole qu'elle lui a donnée. Il se moque peut-être du mariage ; mais il ne veut pas que sa femme le trahisse. Lui qui ne croit à rien, il croit que sa femme serait déshonorée, si elle violait sa parole. Lui qui n'adhère à aucune loi, il veut absolument -que sa femme soit liée par la promesse qu'elle lui a faite. C'est peut-être par là qu'il tient encore à la société humaine. Le respect de la parole donnée est quelquefois d'autant plus vivace en lui que c'est peut-être la seule voix qui pre^ clame encore au fond de lui la dignité de sa nature* S'il s'enfonce dans la boue, s'il atteint le deciûer degré d'avilissement, le sentiment de l'honneur mourr^ peut^^ être. Mais il est probable qu'il mourra le derni«^ Quand il sera mort, quand l'homme se moquera de^a parole, la distance qui le sépare de l'animal diminuera énormément. Sa figure prendra le type de la bête, et, fût-il enchaîné, on sera mal à côté de lui. Il y aura encore une descente de la nature humaine, faisant effort pour rejoindre la brute. Il est probable qu'alors la parole qui s'adressera à lui ne rencontrera plus rien^ Le verbe humain sera sans action sur lui. Si le sentiment de la parole donnée est mort en lui, on ne trouvera plus dans cet homme une place à toucher. S'il rit
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d'avoir promis en vain, on ne pourra pas le faire pleurer.
Le soldat sur le champ de bataille joue aussi le drame de l'honneur. L'histoire est pleine de gens qui ont préféré à la vie ce genre d'honneur. Car l'histoire s'occupe beaucoup des champs de bataille, et la guerre est illustre en ce monde. Le soldat semble avoir conscience des regards fixés sur lui ; il se voit contemplé par l'Europe. Je dis l'Europe ; car le reste du monde a l'air d'une tète sans regard. Le soldat se voit contemplé par l'Europe, et comme s'il oubliait ceux qui l'attendent peut-être dans le village où il était paysan, formé tout à coup, et dirigé par une électricité singulière vers un sacrifice prodigieux que n'avait ni préparé ni deviné son enfance, il donne sa vie pour ne pas reculer. Et cependant il combattait sans haine ! Il ne combattait pas son ennemi personnel. Il combattait pour une cause qu'il ignore. Il ne sait pas la place qu'il occupe dans la situation ^our laquelle il meurt. Son général, mort ou vivant, aura peut-être ce qu'on appelle ici la gloire; mais Iiii,.il n'aura que l'honneur. Son sacrifice ne participera pas aux éclats de la victoire. On ne saura pas cê qu'il tiura fait pour elle, et les historiens ne raconteront pas les jeux de son enfance, les jeux qu'il a joués au village où on ne le reverra plus. Les historiens diront le nombre des hommes morts dans la bataille, et il comptera pour un dans ce nombre. Il meurt cependant, pour ne pas se déshonorer. Pourquoi meurt-il ? n meurt parce qu'en acceptant, fût-ce malgré lui, le nom de soldat, il a promis implicitement de mourir, s'il faut mourir, mais de ne pas livrer le drapeau.
Dira-t-on qu'il est déshonoré par la peur, et non
par la promesse trahie ? Hais ce même homme, pendant quMl gardait les vaches de son père, ou qu'il faisait la moisson, ce même homme pouvait fuir devant le danger, quelquefois même devant un danger peu réel ; il avait la permission de prendre, pour assurer sa vie, mille précautions qu'il ne cherchait pas à dissimuler. Et les etir-il poussées à l'excès, il ne rougissait pas, quand il s'asseyait, en priant Dieu de bénir la table, pour prendre part au repas de famille . C'est qu'alors il n'avait rien promis. L'ouvrier qui fait un travail dangereux; dans les mines par exemple, c^t ouvrier est libre de fuir. Il n'a pas donné sa parole d'être courageux, mais le soldat est lié, et même si pendant la bataille il revoyait en esprit, comme Ulysse dans l'Odyssée, la fumée sortir le soir de la chaumière où il est attendu, un cri s'élève en lui, plus haut que le cri de la nature, et il affronte la mort qu'il j)0urrait éviter.
11 était timide peut-être.... avant d'être engagé. Mais alors il n'avait pas donné son nom.
Les expressions familières aident presque toujoutj» l'éclaircissement des choses mystérieuses. Le JaJ)gag^ dit d'un homme qu'il a fait honneur à sa signature. Le ' langage rapproche à chaque instant le mot honmur et le mot : signature.*
Qa'es<>-ce qu'une signature? c'est une promesse.
Celui qui signe s'engage à faire.
Et quel signe donne-t-il ?
Le signe c'est son nom. La signature d'un homme est son nom : son nom est sa parole, et sa parole est son honheur. C'est pourquoi le langage dit : déshonorer son nom.
50 L'HQMMS.
Celui qui ne tient pas sa parole déshonore son nom.
Le nom en effet, le nom d'un homme c'est lui-mfime. Donner son nom, c'est engager son honneur.
Le nom est la représentation de l'homme ; il l'exprime dans ce qu'il a d'intime, d'essentiel. Celui qui insnlte le nom d'un homme fait plus en un certain sens que s'il insultait cet homme lui-même, d'une façon plus directe, mais moins solennelle. S'il l'insulte dans son nom, il l'insulte dans le lieu même où il faut être le plus nécessairement respecté .
Sile soufflet déshonore, dans l'opinion des hommes, ne serait-ce pas parce que le nom de l'honmoe est écrit sur son visage? La figure est, comme le nom, la révélation de la substance, c'est à la figure surtout que les hommes se reconnaissent, c'est par la figure qu'ils se distinguent les uns des autres. Un des mystères de la création c'est que toutes les figures étant semblables, quant aux traits qui les composent, il n'y en a pas deux qui soient semblables, quant à la forme de ces traits. L'unité de la figure humaine indique que le nom commun d'honune cgn vient à tous ces hommes. La diversité des figures indique que chaque homme a un nom propre. On dit d'un homme qu'on n'a pas reconnu : je n'ai pas pu mettre un nom sur sa figure.
11 existe entre l'homme et la femme, entre l'époux et l'épouse, une solidarité d'honneur qui tient à la solidarité du nom. L'épouse prend le nom de l'époux; S partir de ce jour, elle porte son honneur. Si l'honneur de la femme est particulièrement délicat, si lé plus léger soupçon ne peut pas même en approcher, ne serait-ce
LA VIE. Si
pas parce que le mystère du nom se déclare « n&e avec une intention particulière? Car c'est dn 'inm qu'elle a reçu que dépend Thonneur qu'elle porte. &le a changé de destinée le jour où elle a changé de nMi. Le nom de la femme est l'histoire de deux yra», Ja sienne et celle de son mari .
Signature vient évidemment du mot : signe. C'eisH pourquoi la signature d'un homme, est sa marqœ, «m cachet, sa figure, son caractère, l'image de sa «ulistance posée sur une promesse. Donner sa parele et écrire son nom, sont un seul et même acte, et cet «ete, est celui qui engage l'honneur.
Pourquoi l'homme qui abuse d'un dépôt est-ll plus déshonoré que celui qui commet un autre attentats G est que le dépôt était confié spécialement à sa parole. L'acte bon où mauvais, par lequel le 'dépôt a éfaé^u n'a pas été conservé, s'est spécialement accoi^pli dans le domaine de l'honneur.
La violation d'un secret est un attentat du même gamre. Le secret est confié à l'honneur d'im ami. Gelui*qii! raçoit un secret, quand il ne ferait ^ as explicitement ^la promesse de ne pas le livrer, la ferait fmplichement par le seul fait d'accepter le dépôt; c^ lé^eerelre^ un dépôt.. Et l'honneur est d'autant plus di]*^tement engagé que l'attentat qui le compromet n'a pas devanttion humaine. Celui qui trahit le secret d'uli ami ne s'expose pas. Il trahit en sécurité.
C'était sa parole et non son intérêt humain qerï -«vaft répondu de sa discrétion. En général le mépris estHl^antant plus profond que l'homme qui s'en est rendu digne, n'a pas encouru d'autre châtiment humain, lie
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mépris est une peine d'un genre à part, une peine qui frappe le nom.
Celui qui trahit en secret commet un attentat dans la nuit. Il trahit celui qui a eu conGance, celui qui s'est exposé, celui qui s'est livré. Un des attentats les plus déshonorants qui soient au monde, c'est d'abuser du sommeil; le sommeil, en désarmant l'homme, le livre sans défense à l'honneur de ce qui l'entoure. Et la trahison contracte en pareil cas une laideur spéciale qui révolte le fond de l'âme. Or ht confiance est une sorte de sommeil. Celui qui a livré son secret s'endort dans les bras de son ami. Gomment exprimer les indignations de son réveil, s'il se réveille, en face d'une trahison?
Le nom c'est Thonneur, et en montant un peu, le nom c'e^fr la gloire. La gloire c'eat l'honneur agrandi, c'est l'hoaneur couronné, c'est l'honneur vêtu de pourpre. L'honneur est ce-dont personne ne peut se passer. La gloire est nécessaire à quelques-uns seulement. Quand l'honneur entre dan» le domaine du sublime, il prend le nom de gloire, et la magnificence intervient. L'honneur donne cer qui est promis : c'est la justice. La gloire donne tu deI4'de ce qui est promis : c'est la magnificence. L'honaeur comptait, et ne donnait rien de jnoins que ce qui^ était dû. Mais la gloire ne compte pas; elle donn9 comme une aveugle; elle donne magnifiquenl^nt.l[}uand un homme s'est élevé au-dessus de la sphère de l'honneur, pour entrer dans celle de la gloire, son nom devient synonyme d'une grandeur quelconque. Ce n'est plus seulement un nom d'homme, c'est une façon quelconque de désigner ce qui est sublime 1 Son
nom sort du domaine des choses particulières, pour entrer dans le patrimoine de l'humanité. La poésie s'en empare, il appartient au rhythme.
Et qui sait si le grand homme, quand il accomplit l'acte de gloire, n'accomplit pas une promesse tacite, une promesse qui dit son vrai nom, la promesse de satisfaire un besoin rarement satisfait, le besoin de l'admiration qui implore à genoux quelque chose de sublime ? L'admiration est un pauvre qui demande son pain, comme les autres. .
Si l'honneur donne ce qui est dû, et la gloire quelque chose de plus, nous n'aurons pas de peine à voir pourquoi la gloire est essentiellement miséricordieuse. Le père Faber dit quelque part que Dieu est fier de sa miséricorde ; cette superbe parole n'est pas étonnante. lia miséricorde faisant plus qu'il n'est juste de faire, traasr porte la puissance dans le domaine de la condescendance ; et dans ce domaine-là, elle respire un air nouveau, qui lui fait un nouveau visage.
Le langage humain contient ici une grande beauté. En français, faire miséricorde se dit en un mot. Il y a un verbe pour exprimer l'acte de remettre les dettes.
C'est le verbe pardonner. * ■ . /
Par- donner, donner au delà!
Il est déjà difficile d'être juste. Hais il faut que l'homme soit bien grand pour que la gloire de pardonner soit devenue une loi pour lui. L'animal se pardonne pas ; mais Thomme, parce qu'il est fait à Timage deDieu, monte plus haut que la rigueur. L'homme pardonne, et à ce moment-là, il montre sur son visage de chair, sur son visage créé, l'image et la ressemblance
âi2 ffieu qni Ta fait capable de pardon. Puisqu'il s'agit, ftianÉ «n pardonne, d'aller au delà de l'honneur, et plus haut que la rigueur, le pardon répugne, par la digBîté 4e sa nature, à toute restriction, à toute petiheia^ k toute froideur, à toute liniite. Il répugne à i'éoanenie, il jette à pleines mains; cet enfant prodigue disaipesaisubstance. Il donne ce qu'on n'avait pas droit d'attendre ; la magnificence est l'attribut de la miséri-
La miséricorde? qui donc la vengera du visage niais qu'on lui donne très-souvent ? Quand donc comprendrat«ttqiii'rile est inséparable d'une haine active, furieuse, dévorante, implacable, exterminatrice et éternelle, la baîBe du mal ? Quand donc comprendra-t-on que pour étpei miséricordieux, il faut être inflexible ; que pour éire» doux envers celui qui demande pardon, il faut être «sel envers l'ennemi des hommes qui a sucé le sang dia^cat homme à genoux, cruel envers Terreur, la mort et le péché? La miséricorde est terrible comme une arméf raogée en bataille. Elle a pris un jour la figure éé Judith et l'eau a été rendue à Bétulie qui mourait de seif.
Depuis fort -longtemps la malveillance et la sottise ont confire pour donner aux vertus l'aspect niais et terne, effacé et lamentable. Personne ne sait jusqu'où mu l'immoralité et le danger de cette erreur. Personne ne sait à quel point les hommes, affamés et altérés de grandeur, «ont écartés de Dieu par les petits livres qui Ibnt Dieu petit.
Il y en a qui croient que l'honneur consiste à ne pas pardonner. D'autres pensentque le pardon est une concession que rhonneur doit faire à la morale. Quand
JCr
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donc verra-fron que la miséricorde est la magnificence de rbonneur exalté? Toute chose aspire à s'élever audessus d'elle-même^ à perdre ses limites, toute chose •est tentée par la beauté de reztase(lx<rcai«;). Quand l'honneur monte cette montagne^ il rencontre la gloire vers le sommet. C'est alors que les larmes arrivent. L'honneur affermit le visage, mais la glaire faitpleurer.
Je termine par un regard jeté dans Tintérieur du désert, là où Moïse paissait ses brebis.
De tout temps l'homme a cru que le secret de la puissance c'était le nom du Seigneur. Dans l'Écriture nous voyons plusieurs fois Thomme à qui Dieu confie une mission ou fait une promesse» nous voyons l'homme répondre :
Gomment vous nommez-vous?
Le fond du cœur est l'espérance qu'il a dans le nom de Dieu. Et Dieu a pris le nom de Jaloux parce que sa gloire lui importe.
Quand Moïse entendit la voix qui partait du buisson ardent, il demanda son nom à celui qui parlait.
La réponse qui lui fut faite retentit de siècles en siècles, et pour épeler le Tétragrammaton,. Téternité n'est pas trop longue.
Gomme presque tous les noms hébreux le nom de