LA CHARITE
Il faudrait s'entendre. Plus une parole est belle, plus elle est dangereuse. Il est impossible de dire quelle est l'importance du langage. Les mots sont du pain ou du poison, et c'est un des caractères de notre époque que la confusion universelle. Les signes du langage sont des instruments redoutables par leur complaisance. On
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peut faire d'eux l'abus qu*on veut eu faire ; ils ne réclament pas. Ils se laissent déshonorer, et l'altération des paroles ne se révèle que par le trouble intime qu'elle produit dans les choses.
Il y a un mot de saint Paul dont la profondeur est tout à fait inconnue : l'Apôtre des nations déclare que, quand il transporterait par la foi de» montagnes, sans « la charité » il n'est rien.
. Qui sait jusqu'où va ce dernier mot? Celui qui Ta prononcé connaissait d'étranges secrets.
Satan est celui qui n'aime pas, disait sainte Thérèse, et sainte Brigitte entendit sortir de la bouche du maudit cet aveu terrible. Satan, parlant à Jésus-Christ, lui dit ces mots : Juge, je suis la froideur même.
Celui qui n'aime pas n'est rien, dit saint Paul.
Dans quelle relation le néant et le péché sont-ils l'un avec l'autre? Quel nom porterait Tamour dans une langue supérieure à la nôtre et quel nom porterait la substance? Ne serait-ce pas le même nom? Quoi qu'il en soit des mystères que garde au fond d'elle-même l'intimité, en tous cas, dans l'ordre moral, la charité est la loi de la vie. Elle est le principe même de l'activité. Si les hommes n'avaient pas tant d*affaires sur les bras, peut-être pourraient-ils réfléchir un moment, sur cette chose trop vulgaire pour être remarquée, et trop profonde pour être comprise.
Mais, par cela même que la charité est la chose sublime, la réalité par excellence et la moelle des os de la créature, par cela même l'abus de la charité et le mauvais usage de son nom, doit être spécialement et singulièrement dangereux. Optimi corruptio pessima. Plus ce nom est beau, plus il est terrible» et s'il se
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tourne contre la vérité, armé de la puissance qu'il a reçue pour la vie, quels services ne rendra-t-il pas à la mort? Or, on tourne le nom de la charité contre la lumière, toutes les fois qu'au lieu d'écraser Terreur, on pactise avec elle, sous prétexte de ménager les hommes. On tourne le nom de la charité contre la lumière, toutes les fois qu'on se sert de lui pour faiblir dans l'exécration du mal. En général, l'homme aime à faiblir. La défaillance a quelque chose d'agréable pour la nature déchue, de plus , l'absence d'horreur pour l'erreur, pojr le mal, pour l'enfer, pour le démon, cette absence senàble devenir une excuse pour le mal qu'on porte en soi. Quand on déteste moins le mal en lui-môme, on se prépare peut-être un moyen de s'excuser celui qu'on caresse dans son âme. De générale qu'elle était, l'atténuation se localise, et l'homme s'adoucit vis-à-vis de la faiblesse qui veut l'envahir, quand il a pris l'habitude d'appeler chanté l'accommodement universel avec toute faiblesse, même lointaine.
Il y a un mot, dans David, auquel on ne fait pas attention. Le voici : qui diligitis Dominumy odite malum.
Le jour où le mal est entré dans le monde, il est né quelque chose d'irréconciliable. La charité, l'amour envers Dieu exige, suppose, implique, ordonne la haine envers l'ennemi de Dieu.
Dans Tordre humain, l'amitié ne se mesure pas si bien à la vivacité de la tendresse qu'à la sympathie visà-vis de la souffrance. Si votre ami est heureux, vous pouvez manquer de tendresse à un moment donné et
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être encore son ami. Si votre ami est victime dans sa personne ou dans son honneur d'un accident, d*un attentat quelconque, si vous sentez faiblement son mal, vous n'êtes plus son ami.
Qui diligitis Dominum^ odite malum.
Voyez une mère: je la suppose bonne et intelligente. Elle redoute pour son fils une certaine relation; il y a une fréquentation qu'elle voudrait rompre; une approche qui la fait trembler. Et pourtant Thomme devant qui elle sent le malaise de la crainte semble Tami de son fils. Rien ne justifie en apparence cet avertissement sans parole qui ressemble à une antipathie capricieuse, qui menace et ne s'eiplique pas. En général, quand ce fait arrive, le moment ne se fait pas longtemps attendre qui justifie la terreur. L'enfant était menacé. La mère le sentait sans le savoir, et l'horreur d'une chose absolument inconnue était née en elle. Cette horreur était née sans connaissance ; elle était née pleine de lumière et vide de science. De quoi l'horreur du mal était-elle née? elle était née de l'amour.
Josaphat est un des personnages les plus mystérieux de l'histoire. L'Écriture est si sobre, si avare de détails, si solennelle dans ses silences I Ceux qui ne sont connus que par elle restent dans une ombre, lumineuse pleine de terreurs et de mystères ! Le nom de Josaphat signifie Justice I La vallée de Josaphat est le rendezvous des créatures, le dernier rendez-vous, le rendezvous suprême de la suprême justice ! Que de regards se sont élevés vers ellel Que de crisi Que de soupirs
étouffés! Que de silences ardents et terribles! Que de choses, sans paroles, ont invoqué Josapbatl
C'est lui qui a vu ses ennemis se détruire I (?est lui qui a dit cette parole profonde, qui ressemble à un cri de rabtme, la parole de la Justice qui invoque la Puissance, et qui tomberait dans le désespoir, si la Puissance n'était pas là : Domine Deus^ ergo nonjudicahis eos? Le besoin de justice devint chose puissante, et ceux qui étaient là pour le combattre se détruisirent entre eux. Us se jugèrent eux-mêmes. Et ils firent parleur multitude ce que Josaphat ne pouvait pas faire, à cause de la multitude.
Car c'est Thabitude de la Puissance, de changer les obstacles en moyens. Josaphat, dans son humilité, se sentait trop faible pour résister à la multitude. La multitude venge Josaphat d'elle-même; elle se déchire le sein avec les larmes qu'elle avait apportées contre lui ; elle écrit avec son sang le nom de son ennemi. Josaphat, je le répète, signilie Justice, et la multitude contre laquelle il appelle Jéhovah, se fait Justice elle-même à elle-même, et change en suicide le crime qu'elle allait accomplir.
Le lieu où Josaphat pria et vainquit, devint le sépulcre d'une Vierge, qui est la Vierge Marie, mère de Dieu.
Les noms des hommes ont une importance inouïe, une importance qui leur échappe, parce qu'elle est au-dessus de leur intelligence. Leur nom parle leur être; c'est leur substance qui se trahit. Quelle est donc l'importance de celui qui s'appelle Josaphat? (Josaphat Jugement) ! Il est même étonnant que, préoccupés depuis tant de sièlles de la vallée où fut enterrée Marie,
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delà vallée où les victimes rencontreront les bourreaux, de la vallée où le mensonge sera vaincu et la noirceur dévoilée, les générations humaines aient tant oublié cet homme, probablement immense, dont le nom est devenu le nom de la vallée où sera faite, pour toujours, la Justice.
Or, ce grand Josaphat, dont les dimensions inconnues épouvantent la pensée, ce grand Josaphat reçut un reproche du Seigneur.
Car il avait fait alliance avec le roi d'Israël. Faire alliance avec l'ennemi, ceci est le crime secret, le crime profond.
Il y a des crimes d'apparence, des crimes d'apparat. Mais rintimité qui a tout, a aussi son crime. Son crime est de s'allier avec l'ennemi.
La mesure de l'amour est dans l'exécration qu'on a pour la chose ennemie de l'ami. Le roi d'Israël était l*ennemi de Dieu, Josaphat avait oublié la chose que Dieu exécrait.
L'alliance, le rapprochement le voisinage spirituel de l'ennemi, sont les crimes contre l'intimité! Or, l'intimité, c'est la gloire, quand c'est de Dieu qu'il s'agit. Celui-là est le plus intime avec Dieu qui a le frisson le plus solennel en face de la Magesté. C'est pourquoi le péché contre le Nom sacré couronne d'horreur le front des saints ! Celui qui a senti passer sur lui l'haleine de la gloire, devient irréconciliable avec le crime contre la Gloire.
La charité le presse, c'est pourquoi il est intraitable, car elle l'oblige, comme une noblesse supérieure, à ne pas consentir aux choses de la haine. Celui qui tran-
sige avec l'erreur, celui-là ne connatt pas l'amour dans sa plénitude et dans sa force souveraine.
Après une longue guerre, quand on n'en peut plus, quand la fatigue amène la ressemblance de l'apaisement, on a souvent vu les rois se céder les uns aux autres, pour en finir, telle ou telle place forte. Ce sont là des concessions qui fournissent des moyens d'en finir avec le canon. Mais on ne traite pas les vérités comme on traite les places fortes. Quand il s'agit de faire la pair, en esprit et en vérité, c'est la conversion qu'il faut et non l'accommodement. La Justice est tout entière ce qu'elle est.
Dans les relations d'homme à homme, quand un rapprochement semble avoir lieu, sans que le cœur du coupable soit changé, quand il croit qu'une poignée de main remplace le repentir et le sentiment de sa faute, ce rapprochement menteur s'ouvre promptement pour laisser voir la graine qu'il portait en lui. C'est une seconde séparation beaucoup plus profonde que la premier^. Il en est de même vis-à-vis des doctrines. La paix apparente, qu'une complaisance achète et paye, est aussi contraire à la charité qu'à la justice, car elle creuse un abtme là où il y avait un fossé. La charité veut toujours la lumière, et la lumière évite jusqu'à l'ombre d'un compromis. Toute beauté est une plénitude. La paix est peut-être au fond la victoire sûre d'elle-même.
Que dirait-on d'un médecin qui, par charité, ména-
gérait la maladie de son client? Imaginez ce tendre personnage* Il dirait au malade : Après tout, mon ami, il faut être charitable. Le cancer qui vous ronge est peut-être de bonne foi. Voyons, soyez gentil, faites avec lui une bonne petite amitié ; il ne faut pas être intraitable; faites la part de son caractère. Dans ce cancer, il y a peut-être une béte; elle se nourrit de votre chair et de votre saog, auriez-vous le courage de lui refuser ce qu'il lui faut? La pauvre béte mourrait de faim. D'ailleurs, je suis porté & croire que le cancer est de bonne foi et je remplis auprès de vous une mission de charité.
C'est le crime du dix-neuvième siècle que de ne pas htur le mal, et de lui faire des propositions. Il n'y a qu'une proposition à lui faire, c'est de disparaître. Tout arrangement conclu avec lui ressemble non pas même à son triomphe partiel, mais à son triomphe complet, car le mal ne demande pas toujours à chasser le bien ; il demande la permission de cohabiter avec lui. Un instinct secret l'avertit qu'en demandant quelque chose, il demande tout. Dès qu'on ne le hait plus, il se sent adoré.
La paix, disais-je, est la victoire sûre d'elle-même. La paix est un écrasement. C'est un écrasement assez complet pour ne plus faire d'effort.
Le sommeil semble placé au sommet de l'activité humaine : quand l'effort extérieur a fait son œuvre et atteint son but, l'homme s'endort. C'est la vie qui se recueille; c'est l'effort qui, vainqueur au dehors, ren-
tre en lui-même pour vaincre au dedans^ car le repos «st la victoire remportée par la force qui répare, sur la force qui dépense. La paix ressemble au sommeil. Elle est le recueillement du vainqueur qui, ayant fait son œuvre et atteint son but au dehors, demande aux sources de la vie la régénération intérieure, et la victoire intime après la victoire éclatante.
Mais, pour qu'il en soit ainsi, pour que la paix soit la paix, il faut que la justice ait été assouvie, il faut un dégagement de lumière et de chaleur qui ait fait mourir Fennemi, car l'ennemi c'est le froid. Il faut que Té-^ lëment mauvais soit afraché, non pas voilé. Il faut qu'aucune rougeur ne menace le*s fronts de ceux qui vont s*embrasser. L'absolu est la chasteté de la victoire.