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DU MYSTERE

S'il y a une chose évidente, c'est la réalité du mystère. Par la position qu'il occupe dans l'échelle hiérarchique de9 êtres, l'homme ne peut ouvrir les yeux sans apercevoir un mystère. Ouvrir les yeux, je me sers à dessein de ce mot. Pour ne point apercevoir le mystère, l'homme a besoin de fermer les yeux, et de les fermer violemment Alors le mystère disparaît, parce que la lumière a disparu, car pour nous ces

deux termes : mystère^ lumière, ces deux termes que rignorance croit contradictoires, ces deux termes sont aux yeux de la science, deux termes corrélatifs.

Plus la lumière grandit pour Thomme, plus le mys* tère grandit avec elle. Chaque vérité qui apparaît, se cache en apparaissant : car elle n'apparatt pas totalement, et plus l'homme la voit, plus il voit qu'il ne la voit pas. Plus il avance dans la route, plus la route est longue devant lui. Plus l'horizon s'étend devant nos yeux, plus les choses qui sont derrière nous, devenant plus lointaines et plus profondes, prennent d'importance pour nous, et, quand nous avons plongé bien avant dans l'abîme' de la lumière, une de nos récompenses est de fermer les yeux et d'admirer, au delà des grandeurs vues, les immensités qu*on ne voit pas. C'est au point que la langue humaine, qui sait tant de choses, regarde presque comme synonymes ces deux mots : Mystère; Vérité,

Or il y a dans l'histoire un siècle qui a pour caractère la négation du mystère. Qu'a-t-il fait? Quelle est sa raison d'être? Il a pris l'évidence que je viens d'exprimer, et il en a fait la démonstration par l'absurde. Il a montré jusqu'où va, dans la perte de la lumière, l'homme qui nie le mystère. Ce siècle ressemble à une interruption dans les temps historiques. Pour comprendre qu'il occupe une place quelconque, pour lui as^gner une œuvre, une fonction, un emploi, pour se souvenir de lui tranquillement, dans le calme de la connaissance, il faut savoir qu'il s'est chargé d'une dé-

monsti*âtion par Tabsurde. Forcé de dater, comme les autres, sa naissance, et de prendre rang à partir de la croix, il s'appelle le dix-huitième siècle. Il appartient à la catégorie des monstres, et rencontre dans Tliistoire Texplication que ceux-ci rencontrent dans la zoologie.

Un préjugé fort répandu dans les lieux où la lumière n'a pas encore pénétré, un préjugé que l'ignoraùce aime particulièrement, représente le dix-liuitième siècle comme le siècle de Télan^ de la hardiesse, du courage intellectuel, comme un novateur ardent et fier qui, s'il s'est trompé, s'e&t trompé noblement, par grandeur d'âme et par excès de pensée.

Ce préjugé est dangereux, fatal. 11 donne au dix-huitième siècle un air de grandeur qui peut le faire admirer et plaindre par tous ceux qui ne savent rien. Ce préjugé rend le dix-huitième siècle intéressant aux yeux de la foule, comme certains mélodrames et certains romans voudraient rendre intéressants, aux yeux de la même foule, les. criminels.

Il y a des gens qui voudraient faire croire que les criminels sot.t de grandes âmes, ardentes et égarées, qui ont envahi les domaines du mal, parce qu'elles étaient trop grandes pour être emprisonnées dans le bien. On fait croire facilement ces choses-là au pauvre monde. La vérité est qu'en général les criminels sont des hommes mous, flasques, froids, qui glissent dans la boue et qui glissent dans le sang.

Ainsi a fait le dix-huitième siècle. C'est un être mou, flasque et froid, qui a glissé dans la boue et qui a glissé dans le sang. Stupide, insouciant, il a fait ce que font les bêtes.

Et voilà pourtant ce qu'on aimerait à nous faire admirer. Une immense duperie a été organisée dans le but de faire croire que le mal est beau, et qu'il est l'apanage des grandes âmes. La crédulité des hommes est telle, qu'il n'est nullement impossible de leur persuader cela. Cette crédulité dépasse ce que les conceptions les plus hardies pourraient attendre d'elle. Quand une génération a perdu la foi, on ne sait pas jusqu'où peut aller sa crédulité. Elle n'a plus d*armure, elle n'a plus de ceinture; on fait d'elle tout ce qu'on veut.

Quand une génération a perdu la foi, on la ballotte, on la manie, on la roule parterre, on la berne dans une couverture de laine, comme les hôteliers espagnols bernaient Sancho Pança, et elle se laisse faire sans résistance. On lui parle des pensées du dix-huitième siècle et même de ses excès de pensée ; on lui parle du patriarche de Femey; et elle n'éclate pas de rire; et elle ne se dresse pas en fureur pour montrer à ceux qui parlent la trace du baptême sur son front I

Cette complaisance, cet aplatissement du front, cet avilissement intellectuel, voilà un des caractères les plus imprévus, les plus inconnus et les plus éclatants de l'esprit actuel. C'est qu'en effet il faut être fier de Dieu, ou bien rougir de lui. Il faut se glorifier en lui et le glorifier en soi, ou bien subir Tépouvan table honte de servir un Dieu qu'on n*adore pas, et de porter envie, en s'agenouillant, à ceux qui ne s'agenouillent pas.

C'est qu'il faut mépriser l'erreur avec toutes les forces de notre âme divinisée, et la pousser du pied comme une ordure, ou bien on finit par la trouver

respectable, intéressante dans ses malheurs, un peu belle et presque vraie.

Certes, si jamais le devoir du dédain fut facile à accomplir, c'est vis-à-vis du dix-huitième siècle. Considérons-le un instant, au point de vue de Tordre naturel.

Que font Rousseau dans la Philosophie, Voltaire dans la Littérature, Montesquieu dans l'Histoire, Buffon dans THistoire naturelle?

Ils font la même œu;n*e. Ils font une seule chose. Us suppriment le mystère.

La chose est claire, en ne l'expliquant pas. Je crains de Tobscurcir si je la développe.

Rousseau croit ou parait croire que l'homme sait la dernier mot des choses.

Il repousse tout ce qui le dépasse. Il rejette ce qu'il n'embrasse pas. Il étend Dieu, l'homme et la nature sur le lit de Procuste qu'ont bâti ses petites mains. Quand il a fait un Dieu si petit, un homme si petit, une nature si petite que rien de tout cela ne Tétonne plus, il se repose et se complaît en lui, sans apercevoir dans son âme un monstre qu'il admet et qu'il admire, c'est la profondeur de son péché, et sa dégradation immense.

Il subit avec soumission cette tyrannie formidable, il aime ce mattre qui est son péché, il ne discute pas, et, quoiqu'il soit incapable de le connaître, de l'em-

brasser, de le mesurer, de le comprendre, cependant il ne le rejette pas.

Voltaire, dans la littérature (je ne veux, pas nommer TArt à propos de ce sot), Voltaire n'a qu'une préoccupation, celle d'écarter le sublime. C'est que le sublime est nécessairement mystérieux. Les secrets de la parole sont profonds parce que la parole est chose sainte.

Il y a dans l'homme déchu une tendance vers la honte qui le porte à se moquer de sa propre gloire. Cette tendance, étonnante pour ceux qui ne connaissent pas l'homme, évidente pour ceux qui le connaissent, cette tendance constitue ce qu'on a appelé l'esprit voltairien. Cette intention d'abaisser l'homme découle d'une haine profonde de Dieu. Cette haine a un genre de clairvoyance. Elle déteste l'homme, parce qu'il est l'image de Dieu. Elle le méprise, parce qu'il est la gloire de Dieu, et elle veut qu'il se méprise pour renoncer à être la gloire de Dieu.

Ce goût pour le déshonneur, ce plaisir de ravaler les autres et soi-même, cette bave qui souille tout, cette honte radicale, qui est l'esprit ] voltairien, cette honte est le fruit de l'orgueil. A force d'orgueil, l'homme ne veut pas se rapporter à Dieu . Et comme en Dieu seul il trouverait la gloire, pour ne pas la chercher là, il y renonce et préfère se précipiter dans la honte. L'homme qui adore ne peut pas se moquer de lui-même. Et voilà pourquoi Voltaire veut qu'il se moque de luimême, aGn de ne plus pouvoir adorer. Voltaire décapite l'homme et déshonore la création pour briser l'image

de Dieu et effacer la trace de ses pas. Or, il est temps que la justice se fasse, il est temps que cet homme et ceux qui l'aiment soient traités suivant leurs œuvres. Le blâmer avec respect est une complicité. Il faut le mépriser comme la boue des ruisseaux, et que son nom, s'il demeure dans la langue humaine, serve à qualifier les infamies sans nom, auxquelles ne suffisent pas les colères connues.

Il y a dans l'histoire de la médiocrité humaine, un nom qu'on peut rappeler ici. S'il n'appartient pas en fait au dix-huitième siècle, il lui appartient en droit ; c'est le nom d'Ovide. Ce personnage est poète à la façon de Voltaire. Si un pari était ouvert et si quelque récompense inouïe était promise à celui qui inventera une platitude inconnue, on fonderait des établissements, on travaillerait jour et nuit, pendant des années, et pendant des siècles : on ne surpasserait pas Ovide. Ovide, c'est le dix-huitième siècle anticipé. C'est une menace de la versification capable de faire pressentir la Henriade à quelque esprit un peu sagace.

Ëh bien! cet Ovide, placé si bas dans l'échelle des êtres que je demande pardon de m'en occuper ici, cet X)vide, quel est son caractère, s'il est permis de dire qu'il ait un caractère? C'est l'absence du mystère. Et cependant, le récit des métamorphoses semblerait, au premier abord, comporter le mystère. N'est-il pas frappant qu'un homme puisse raconter ces horribles bêtises sans se détourner d'elles un moment pour regarder les objets dont elles sont la parodie ? Est-il possible qu'un

homme, qui se donne pour poète, ait pu prolonger si longtemps cette arlequinade sans heurter, même par hasard, une idée sur sa route ? Ovide et le dix-huitième siècle voient du même œil la Nature, l'Art et la Religion. N'ont-ils pas l'un et l'autre écrit Vart d^aimer? Leur plume n'était-elle pas trempée dans la même liqueur?

II y eut un homme qui s'appelait Pierre*Joseph Bernard; Voltaire l'appela Gentil-Bernard. C'est ce Bernard qui avait écrit VAn d'aimer. Voltaire, l'invitant à dîner chez une dame de la Yallière, lui écrivit un jour :

Au nom du Pinde et de Gythère Gentil-Bernard est averti, Que TArt d'aimer doit, samedi, Venir souper chez l'Art de plaire.

Ë9t-ce que ce ne sont pas là des vers d'Ovide ! Estce que ce n'est pas le style des métamorphoses?

Voltaire est plus noir, plus agressif; son venin circule plus loin ; mais il se rencontre avec son prédécesseur sur le terrain de la galanterie. Il a, comme Ovide, un caractère de laquais et un habit d'arlequin. Tous deux exécutent, en se donnant la main, à peu près les mêmes grimaces, les mêmes gambades, et aussi les mêmes révérences, devant le même public enchanté.

Et Dellile? et Saint-Lambert? et Lebrun? et Grébillon? et Guimond de la Touche? et Lemierre? et Marivaux? et Piron? et Fabre-d'Eglantine? et Dorât? Vçilà quels géants produisait ce dix-huitième siècle.

Si nous regardons sa philosophie, nous nous plongeons dans les profondeurs effrayantes de Gondillac. Helvétius nous entraîne sur les hauteurs où il habite

Comme un aveugle qui chanterait les couleurs, cet Helvétius n'a-t-il pas fait sur le bonheur un poème en six chants ? le malheureux ! et Dupuis? et Domet? N'estce pas un phénomène qu'une pareille réunion? Et comment se fait-il qu'après avoir vu le dix-huitième siècle, les hommes, au lieu de rentrer sous terre, trouvent encore le moyen d'en être orgueilleux au dixneuvième?

Que fait dans l'Histoire Montesquieu? il cherche à tout expliquer, en dehors du mystère, sans franchir la limite des choses connues, sans effrayer ses contemporains. L'Histoire est pour lui sans horizon, sans montagne et sans vallée, sans hauteur et sans profondeur. L'homme y apparaît resserré entre deux murailles, mutilé, aplati, sans aspiration et sans défaillance, seul et froid, loin de Dieu et ne souffrant pas de cet éloignement. Cette histoire ressemble à l'Histoire comme une présentation officielle ressemble au drame de la vie humaine.

Buffon, dans l'Histoire naturelle, emploie exactement le même procédé. Il regarde la nature à travers l'atmosphère que le dix-huitième siècle place autour de l'homme. Cette nature ressemble beaucoup à une décoration d'Opéra-Comique. Cet homme était en toilette quand il écrivait; il met en toilette les animaux dont il parle. Tout est fardé sous sa plume. Buffon enlève à la création cette majestueuse simplicité par laquelle elle verse sur nous un enseignement dont peu d'hommes profitent.

La création a une voix profonde, haute, douce et mystérieuse. Elle semble garder un secret et inviter gravement les hommes à respecter ce qu'ils ne [savent

pas. L'instinct des animaux est le reflet obscur d'une Tolonté trop haute pour dédaigner les petits, et la conservation merveilleuse des espèces qui vivent sans pré- Toir, et trouvent leur nourriture à l'heure où elles ont faim^ rend témoignage à l'attention de Celui qui voit tout. Le conflit des forces petites et grandes établit entre la vie et la mort un équilibre prodigieux, et nos genoux se ploient d'eux-mêmes, et nous nous inclinons sous le poids des splendeurs de Tordre. Au delà de ce que nous voyons, nous entendons vaguement l'harmonie des merveilles que nous ne savons pas. Quand nous approchons du rivage masqué par une montagne, nous écoutons, avant de la voir, la colère de l'Océan, et dans les nuits d'été, quand nous perdons de vue les dernières traînées lumineuses, qui tremblent noyées dans un océan de lumière, nous oublions presque les espaces que nous découvrons, entraînés par leur grandeur vers ceux que nous ne découvrons pas, et nous nous abîmons, au delà de nos regards, dans la profondeur des choses soupçonnées. Ainsi fait partout la nature. Elle nous conduit plus loin qu'elle-même.

Qu'est-ce donc quand le symbolisme, éclatant sur elle comme un éclair dans la nuit, jette une lueur nouvelle et plus mystérieuse sur Tordre universel qu'il agrandit, sans le troubler? Unissant le monde visible au monde invisible, le symbolisme entr'ouvre un secret étrange, qui est la relation des relations et l'harmonie des harmonies, et à travers cette complication nouvelle la simplicité de Tordre apparaît plus gigantesque. Si notre point de vue très-restreint nous permet d'entrevoir et de soupçonner tant de magnificences, tantôt à travers les fentes des rochers ouvertes sur le bord de

la mer, tantôt par de petites fleurs au parfum délicat, tantôt à travers les voiles du ciel déchirés par la lumière pendant les nuits de mai, tantôt derrière le chant du rossignol^ quand la brise d'été secoue l'aubépine comme un encensoir; que peuvent donc apercevoir dans la nature, ou deviner derrière elle les intelligences supérieures à Thomme en profondeur ou en pureté?

Nous voilà bien loin de M. de Buffon, et même incapables de revenir jusqu'à lui. Ne serait-ii pas fastidieux de parler de ce qu'il a fait, après avoir parlé de ce qu'il n'a pas fait?

Une fausse conception de la nature provoque presque toujours le ton sentimental. Peut-être l'homme qui doit prendre la création au sérieux, la regarder comme une réalité, est-il condamné, quand il la regarde d'un œil impur, à la dégrader par la fausseté du langage. La poésie, dans le sens où le dix-huitième siècle a pris ce mot, est une des choses les plus ridicules et les plus honteuses qui soient; c'est une grimace menteuse qui, refusant de voir les choses comme elles sont, voudrait les voir comme elles ne sont pas, et prostitue les larmes à son ignoble jeu. Les larmes, mystère profond 1 les larmes qui condamnent quand elles ne sauvent pas.

L'homme possède, outre la parole articulée, deux

paroles singulières, secrètes, inconnues, qui sont le

rire et les larmes. Le dix-huitième siècle, non contint

, de faire mentir la parole articulée, a fait mentir le rire

et a fait mentir les larmes. Voltaire a fait cette œuvre triple; il l'a faite copieusement jusqu'au bout, sans faillir et sans s'arrêter. Il a prostitué le rire quand il a Toulu, par lui, déshonorer le mystère des choses surnaturelles ; il a prostitué les larmes quand il a voulu, par elles, déshonorer le mystère des choses naturelles. Le même homme qui se moquait de FËcriture s'atten* drissait à propos d'Orosmane. 11 écrivait :

Je ne m^attendais pas, jeune et belle Zaïre, Aux nouveaux sentiments que ce lieu vous inspire : Quel espoir si flatteur ou quels, heureux destins, De vos jours ténébreux ont fait des jours sereins. La paix de votre cœur relève encor vos charmes, Cet éclat de vos yeux n'est plus terni de larmes, Vous ne les tournez plus vers ces heureux climats Où ce brave Français devait guider vos pas :

Vous ne me parlez plus de ces belles contrées Où d'un peuple poli les femmes adorées Reçoivent cet encens que l'on doit à vos yeux, Compagnes d'un époux et reines en tout lieu.

La niaiserie poussée à ce degré réclamerait un terme qui manque dans la langue; mais la galanterie, qui attendrissait les sensibles spectateurs des anciennes tragédies, la galanterie qui permettait à Orosmane, sultan et musulman, d'aborder ainsi Vobjet de sa flamme :

Vertueuse Zaïre, avant que Thyménée Joigne à jamais nos cœurs et notre destinée,

la galanterie n'est-elle pas une stupide et infâme parodie de l'amour, destitué du mystère qui est le fond de

toute vérité ?

Le dix-huitième siècle traitait l'âme humaine comme il traitait toute chose : tous les espaces visibles ou in-

visibles étaient pour lui des boudoirs* Ces gens qui riaient de tout pleuraient des bergeries de Florian ; et cette double lâcheté ne pourrait-elle pas nous aider à entrevoir, entre le rire et les larmes, une admirable et très-profonde ressemblance? Qui sait si ces deux paroles ne seraient pas situées au delà du langage articulé pour 4ire ce qui échappe à celui-ci? Qui sait si elles ne refuient pas pour l'homme la limite de l'expression 1 Sara se mit à rire quand la naissance d'Isaac lui fut prédite, et Isaac porta le nom du Rire^ Isaac, en hébreu signifie Rire.

Le dix-huitième siècle n'a pas voulu mourir sans nous laisser son portrait. Ge portrait, c'est sa peinture. Si quelqu'un était tenté d'attribuer à ces mauvais collégiens la proportion de grands hommes, je crois que le portrait de ces collégiens peints par eux-mêmes pourrait le guérir de cette maladie. La peinture du dix-huitième siècle n'est pas seulement ridicule, elle est honteuse. Watteau, Boucher, Fragonard, sont les enfants de cette société pourrie, et ces enfants sont des enfants terribles qui disent aux passants les secrets de leur mère. Toutes ces figures déshabillées et fardées ne sont pas seulement laides, elles sont dégoûtantes. Si au moins ces cadavres étaient, verts, on les reconnaîtrait pour des cadavres. Mais, comme ils sont roses, on ne sait plus de quel nom les nommer.

Je n'en connais qu'un; ils sont la figure du dix-huitième siècle, pourri, frisé, fardé, infect et sentimental! Les bergers de Watteau ressemblent à des paysans,

comme des tragédies de Voltaire ressemblent à des drames, comme Orosmane ressemble à un sultan, comme un devant de cheminée ressemble à un leyer de soleil : et cependant la distance incommensurable qui sépare toutes ces choses de la réalité semble petite, auprès de la distance qui les sépare de l'idéal. Que la justice de TArt se lève enfin, et que son glaive abatto ces têtes qui usurpent une place dans la mémoire des hommes.

Tous les siècles ont vu de grands crimes, et Tantiquité en a commis qui seraient étonnants aux yeux d'un être qui ignorerait l'homme. Mais, en général, soit dans la vie, soit dans la science, soit dans l'art, Thomme sentait la terreur mystérieuse qui rend témoignage au Dieu inconnu et attestait, en l'outrageant, la présence de Celui qui ne dort pas, de Celui qui voit les œuvres de la nuit, de Celui qui s'appelle éternellement rémunérateur et vengeur. Le dix-huitième siècle fit autrement. Il ne voulut pas seulement outrager Dieu, il voulut l'oublier gaiement. 11 voulut effacer son nom, faire une nature et faire une humanité où ce nom ne serait pas écrit. Il voulut enlever à l'innocence sa raison d'être et au crime son sérieux. Il voulut badiner sur les ruines de Dieu et sur les ruines de l'homme. Certaines gens croient que le dix-huitième siècle a exagéré et que c'est là son défaut. Loin d'exagérer, le dixhuit èoie siècle n'a pas terminé son œuvre. Il s'est arrêté en route. Certaines gens croient que les criminels

sont de nobles âmes, qui, ne sachant pas maîtriser la fougue de leurs passions, s'é'garent par excès de grandeur et d'énergie. Ces gens-là admirent le diz«*huitiëme siècle. C'est le contraire qui est vrai. Les criminels en général, et le dix-huitième siècle en particulier, sont des êtres mous, flasques, indolents, froids comme des •erpents, insignifiants par-dessus tout. Je répète volon- Mrs cette observation. On a tant de fois répété, déclamé et chanté le contraire I

Parmi les poisons qui sont dans l'air, je veux compter et signaler ce grain d'admiration qui se glisse entre quelques grains de blâme, quand il s'agit de dire : voilà le mal . Notre devoir est de flétrir et non pas de faire quelques réserves délicates. Le mal est un monstre dont il faut avoir horreur, au lieu de le regarder comme une chose curieuse, et avec une demi-complaisance. Le dix-huitième siècle aboutit à Estelle et Némorin, et j'admire qu'une débauche, prolongée pendant tant d*années, une débauche emphatique, qui s'admirait dans sa saleté ait produit sur ses vieux jours cette niaiserie sans égale.

Serpents, race de vipères, ce que vous prépariez dans votre orguei], c*était une gravure de modes 1

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