LE MONDE
Qu'est-ce donc que le monde? Ce mot odieux a l'air de ne rien signifier du tout, et cependant il est odieux. L'étymologie nous servira peu en apparence. Mundus^ en latin, signifie pur; le monde c'est l'impureté même. Ko(rp.oc, en grec, signifie à la fois ordre et monde.
Le sens actuel du mot « homme du monde » ne se rattache donc au moins en apparence ni à mundus ni à
Si nous revenons à Tétymologie, ce sera par un détour.
Le monde, est-ce le péché ? Évidemment non. Il y a une différence énorme. Sans doute, le monde est dans le péché, mais il est toujours situé dans une région spéciale; il a ses domaines à lui dans le mal, et ce sont ses domaines qu'il s'agirait de déterminer, ou au moins d'indiquer.
Un assassin est un pécheur ; un voleur de grande rOute, comme on disait autrefois, est un pécheur. Sainte Marie l'Égyptienne, avant sa conversion était une pécheresse.
Ce sont là des pécheurs, ce ne sont pas des gens du monde.
Il y a plusieurs mots terribles dans l'Evangile, et, parmi ces mots, voici l'un des plus terribles : Non pro mundo rogo.
Je ne prie pas pour le monde. Celui qui parle ainsi connaît le fond des choses et va mourir pour les pécheurs. Il ne prie pas pour le monde, c*est saint Jean qui nous le raconte ; c'est à cette même cène où il a dormi sur la poitrine de Jésus-^'^brist, c*est à ce moment solennel où les bras de Dieu allaient s'ouvrir sur la croix, c'est à cette cène, c'est à ce moment que saint Jean a entendu la Vérité dire : « Je ne prie pas pour le monde.» Vous savez ce qui est dit ailleurs à propos des tiëdes. Sans entrer dans les profondeurs de ces deux paroles, je voudrais en regardant le monde, tel qu'on le voit, savoir à peu près de quoi on parle quand on parle de lui.
Le péché est le désordre, le désordre évident, avoué, violent, désastreux. Les passions font des ruines, et ne s'en cachent pas. Quelquefois même elles s'en glorifient. Mais encore un coup, qu'est-ce que le monde ?
Le monde serait-il le domaine du péché attiédi par la prudence ?
Le monde serait- il le domaine du péché, circonscrit par la tiédeur de la température ?
Le monde s'éteni aussi loin que la tiédeur de Tair. Là où l'air est chaud ou froid, le monde s'en va scandalisé.
Et ainsi, comme il se fait à lui-même, au fond du désordre, un ordre apparent qui tient à sa tiédeur, et
au fond de l'impureté, une pureté apparente, qui tient à sa tiédeur, peut-être rencontre-t-il, à ses propres yeux, la signification étymologique du mundm et du xo(rp.o<;, qui ont besoin de l'ironie pour reconnaître en français le monde, l'infâme par excellence, celui qui s'appelle le monde.
Les barrières de la tiédeur séparent le monde des péchés qui ne sont pas lui.
Dans la catégorie des températures, la tiédeur correspond à la médiocrité. Or, la médiocrité est l'espace du monde. Le pécheur a des passions mauvaises, mais le monde a le goût du mal, le goût, non pas le transport.
Le monde a des goûts et des opinions; il n'a ni amour ni haine.
Ses goûts sont pour les choses mitoyennes. Ses opinions craignent d'être absolues, et par là de ressembler à des convictions. Elles ont cela de particulier qu'elles n'excluent pas les opinions contraires; je dis les opinions, je ne dis pas les convictions. Les opinions du monde pactisent volontiers avec les autres opinions qui sont de leur espèce. Que ces opinions-là se contredisent ou non entre elles, elles n'en sont pas moins bien ensemble ; car quelque chose les unit : c'est une haine profonde et tiède contre l'ennemi commun, c'est-à-dire la Vérité.
Les opinions du monde, même quand deux d'entre elles luttent ensemble, sont coalisées contre la Vérité. Cette coalition est la parodie de l'union.
Tous les dieux étaient reçus dans le Panthéon romain, excepté Jésus-Christ. Toutes les opinions sont reçues dans le Panthéon du monde; la Vérité seule est mise à la porte.
Le monde ressemble à une hôtellerie où les passants trouvent place. Qu'une erreur passe au dehors et veuille entrer, les convives se serrent, et lui font place au banquet. Maïs si la Vérité frappe à la porte, toutes les places sont prises et certains voyageurs, parfaitement choisis, sont chasjsés : Qui non erat eis locus in dtversorio.
Le monde, si borné et si aveugle^ a cependant un instinct merveilleux, quand il s*agit de reconnaître et de chasser. Il ne se trompe pas, il vise juste; il se fait justice, il s'exile. Il s'exile en voulant exiler; car l'étranger, qui s'en va emporte la cité habitable.
Le monde, lui, s'exile au désert. Qu'importe que ce désert se nomme ici la foule, il n'en est pas moins le désert, c'est-à-dire le vide, c'est-à-dire lainort.
Le désert, le vide et la mort c'était Rome, quand Jean était à Pathmos. Pathmos était la vie, Pdthmos était la cité. Voilà pourquoi saint Denis admirait la justice du monde qui fuyait, disait-il, la face de saint Jean.
Le monde est un désert où la foule va et vient. Elle est très-pressée ; on dirait une armée en déroute ; cette armée fuit, que fait-elle? Elle continue depuis Pathmos ; elle poursuit sa faite haletante, elle fuit la face de saint Jean. Elle fuit en désordre, péle-méle ; les fuyards se tournent les uns contre les autres, et, dans
teur égarement, s'égorgent entre eux; car ils combattent dans la nuit. Mais leur terreur les aveugle : ils fuient la face de saint Jean.
Cette armée en déroute se trompe de chemin ; elle s'égare dans le désert, elle est trompée par des rêves et trompée par des mirages. Elle est poussée en tous sens, elle va au gré des vents qui lui jettent le sable dans les yeux, et, cependant, elle est poussée par une idée fixe ! elle fuit la face de saint Jean. Elle déguise son tumulte sous une apparence affairée ; mais sa principale affaire est de fuir la face de saint Jean. Tout le reste est un détail.
Yoyez ces gens : ils vont, ils viennent, ils vendent, ils achètent, ils causent, ils remuent, ils discutent, ils se saluent, ils sont polis, ils sont courtois ; ils mentent, ils bavardent, ils flattent, ils dénigrent, ils séparent, ils égorgent, ils détruisent, ils empoisonnent. Mais leur principale affaire est de fuir la face de saint Jean.
Fuir la face de saint Jean, voilà leur travail intime, leur vie intérieure, la moelle de leurs os« l'essence qui produit tous leurs parfums ; le reste est un détail, un ornement, une toilette, qui varie suivant l,a mode du jour, ou le caprice du personnage.
Le péché est moins déguisé que le monde. Il m:ntre mieux ce qu'il est et ce qu'il fait. Le monde ment toujours. Il ne fait jamais ce qu'il semble faire.
Le monde aime à contrefaire. Il est le singe de la sagesse ; il a fabriqué une sagesse à son usage ; cette sa-
gesse ressemble à la sagesse, comme l'orang-outang ressemble à l' homme.
La sagesse vraie rencontre la paix sur la hauteur, parce qu'elle domine les contradictions. La sagesse du monde rencontre une paix qui ressemble au monde dans le trou où elle est tombée, parce que de ce trou elle n'aperçoit plus en quoi le blanc diffère du noir.
La sagesse vraie tend à unir. La sagesse du monde tend à amalgamer des éléments qui ne peuvent pas s'unir, et, quand elle voit qu'elle les a juxtaposés, elle croit qu'elle les a fondus. Quand on cohabite ensemble, le monde s'imagine qu'on est uni.
L'homme du monde ne craint pas de faire mal. Mais il craint de choquer. Il ne connaît pas les harmonies, mais il connaît les convenances.
C'est la convenance qui, dans le monde, remplace l'harmonie.
Le monde aime la haine ; mais il faut que cette haine, attiédie par la température des salons, évite certains éclats. Il faut qu'elle appelle à son secours certains mensonges. Quand ces mensonges lui sont venus en aide, elle peut se présenter dans le monde, avec l'aplomb d'une personne en toilette.
Quand la haine a fait sa toilette, elle fait partie du monde, elle est dans l'ordre du monde, elle est en règle, elle peut entrer.
La loi du monde est peut-être Tinsignifiance. Si un homme vivant se trouve par accident dans le monde, il faut qu'il se fasse insigniGant, plus insignifiant même que les autres, parce qu'il est suspect. Pourvu qu'il efface toute vérité et toute lumière, il peut être sup< porté un moment. Mais, comme l'essence des choses
ne se trahit jamais longtemps, il viendra un moment où le monde, dans sa clairvoyance, se détournera, et, dans sa justice, se séparera,
L'insigniGance est si chère au monde et si nécessaire à ses voies, que le mal lui-même, bien qu'il lui soit naturellement sympathique, lui devient antipathique, si, mêlé à un* principe de bien, il fait éclater, en vertu de ce mélange, le cercle que la mort trace autour du monde. Si le mal, altéré par un mouvement généreux, s^emporte et fait explosion, il reste encore quelquefois dans le domaine du péché, mais il ne reste plus dans le domaine du mcmde.
Le monde aime le mal, mais il l'aime confît, fardé, peigné, .babillé suivant les habitudes; il aime le péché, mais il aime le péché propret, gentil, attifé.
Dans les domaines du péché, on ment par intérêt, par passion, par honte, par peur. Dans les domaines du monde, on ment sans mtérêt, sans passion, sans honte et sans peur. On ment parce qu'on est du monde, on ment par amour-propre, par vanité; on ment par tiédeur, on ment parce qu'on ment^ on ment comme on respire, parce que le mensonge est, dans ce pays-là, identique avec la parole.
Que dirait- on, 'dans le monde, si l'on ne mentait pas î
Le pécheur peut, après avoir menti, dire la vérité.
Mais le monde, quand il a menti, continue à mentir ; et, s'il dit la vérité, il ment encore. La vérité devient mensonge en touchant ses lèvres. Quand le monde dit la vérité, il croit exprimer une opinion comme une autre ; il veut que cette vérité soit entourée de mensonges, et vive avec eux en bonne intelligence. Il veut qu'elle soit