‹ L'homme, précédé d'une introdChapitre 34 sur 68 · LA VI · texte numérisé non relu

LA VI

déshonorée, par d'infâmes voisinages, et, quand il l'a tellement souillée qu'il ne la reconnaît plus, alors il la tolère, parce qu'elle est devenue mensonge, et ce mensonge est précieux, car il abiite les autres, il les autorise, il les prend sous sa sauvegarde, il leur enlève ce qu'ils auraient de trop violent, de trop cru, de trop net. Cette vérité devenue mensonge, par le ton, par l'accent, par l'entourage, par le contexte, cette vérité achève de confondre le bien et le mal, et les gens du monde sont contents.

Dans les moments où l'homme dii monde dit la vérité , il prend avec elle un ton protecteur. On dirait qu'il consent à ne pas mentir toujours, et qu'il y consent par impartialité. On dirait que, par pitié, il veut bien permettre à la vérité de se trouver un instant sur ses lèvres. Il lui accorde cet honneur, et il le lui fait payer sur-lechamp, en la faisant l'égale du mensonge qui reprend bien vite ses droits, et qui rentre en possession de sa chose.

L'apparence de l'impartialité est un des pièges les plus affreux que la tiédeur tende à ses dupes, et le monde aime beaucoup à tendre ce piége-lSi. Il prend des airs de justice, le misérable 1 Rien ne trompe avec une force et une autorité si redoutable que la vérité mal dite. Elle donne aux erreurs qui l'entourent un poids que ces erreurs n'auraient pas elles-mêmes. Elles les rend imposantes. Le mélange de la vérité et de l'erreur produit, dans la bouche du monde, des effets désastreux. Il donne à la vérité l'apparence de l'erreur, à Terreur l'apparence de la vérité. Il fait participer l'erreur au respect qui est dû à la vérité. Quand la vérité se rencontre sur les lèvres de l'iiomme du monde, elle est entrelacée

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avec l'erreur, et toutes deux sont si bien entrelacées qu'on ne les distingue plus. Elles s'embrassent, et ceux qui ont la vue basse les prennent pour deux sœurs.

Le monde, c*e&t la vieillesse ; il est difficile d'imaginer ^«ombien les gens du monde sont vieux. Les jeunes gens surtout sont remarquables par leur décrépitude, parce quelle est en eux plus monstrueuse, et par là plus éclatante. Tous ces vieillards de vingt ans, sans enthousiasme et sans désir, qui fuient la face de saint Jean, la fuient lourdement, lentement, tristement, pitoyablement. Ils se traînent, pour la fuir, dans un chemin où l'on ne respire pas, sans vue, sans montagne, sans air et sans horizon. Ils se condamnent non pas seulement à la douleur, mais au désespoir pour fuir la face de saint Jean. Il tournent le dos à Dieu, font leurs affaires sans adorer et s'ennuient à jamais.

11 y a sans doute un secret de rajeunir ; ce secret appartient à Dieu qui réjouit la jeunesse. Dieu est le maître du temps, et le temps s'arrête, quand il parle, comme sont pétrifiés les bœufs quand le tonnerre gronde. Dieu^ qui a puissance sur le feu, est le gardien de la jeunesse. La Sainte Vierge, la bien-aimée de Dieu, n'a pas connu, dans sa jeunesse éternelle, de diminution. Elle est sortie de l'enfance, elle n*est pas sortie de la jeunesse. La jeunesse ressemble à un dépôt qui ne pourrait être confié qu'à Dieii, parce qu'aucune autre main n'est de force à le tenir. Aussi les ennemis de Dieu détestent la jeunesse, comme s'ils voyaient, en elle, un reflet de celui qu'ils haïssent. Us détestent la

jeunesse, et, au lieu de la retenir, par la verlu de TÉternel, à l'heure où le temps l'emporterait, ils supplient le temps de hâter les pas et de l'emporter avant l'heure. Le monde déteste la jeunesse, la vraie jeunesse. Il aime à paraître vieux et à l'ét'^e. Le monde vieillit les enfants.

Ne croyez pas que Tesprit du monde soit borné aux salons, et aux lieux où on le croit généralement accepté et renfermé. Les salons, s'ils sont vivants, peuvent être vides du monde et pleins de la vérité, tandis que le monde peut remplir et remplit souvent de son infamie surabondante les maisons isolées, désertes, inhospitalières, les foyers sans chaleur où l'on n'aime pas l'étranger, les affreuses demeures qui refusent à l'humanité la communion et Tamour.

Sur un rivage breton où il y a quelques baigneurs en été, et en hiver personne (quelques rares familles de pécheurs habitent ce désert où la nourriture même est rare et difficile); sur ce rivage, je causais un jour avec une paysanne, et elle me confia le désir qu'elle avait de quitter le monde. J'admirai la profondeur de cette parole, et la connaissance qu'elle avait du monde dans le sens vrai de ce mot. Le monde pouvait être dans sa cabane, d'autant plus hideux peut-être que la grande mer était plus voisine. Peut-être le bourdonnement des hommes était rendu plus insipide encore par le bruit solennel des vagues.

La loi du monde est l'effacement. Lui quin'ainae rien, il aime le niveau. Il veut faire passer toutes les têtes sous son joug, et ses sympathies sont acquises à ce qui est bas naturellement. La grandeur est sa haine, de quelque genre qu'elle soit, en quelque lieu qu'elle se manifeste. La médiocrité est son attrait. Le monde lui ouvre spontanément les portes dont il a la clef, et elle entre avec l'aplomb que donne le sentiment du droit. Elle est chez elle, quand elle entre dans le monde, et elle agit vis-à-vis des autres avec Tinsolence qui est son caractère, à elle, et avec l'aveuglement qui est son caractère, à lui. La médiocrité est insolente, aussi naturellement que le monde est aveugle. S'il se passe quelque chose à cdté d'eux, la médiocrité insulte, et le monde ne regarde pas. Le goût du monde pour Teffacément est si prononcé, qu'il ne faut pas, pour lui plaire, aller très-loin, même dans sa direction. Une faut pas trop faire ce qu'il fait. Il ne faut pas trop le dépasser, il ne faut pas excéder, même à son proGt, ses habitudes. La tiédeur est son élément, et quiconque sortirait de cette région-là encourrait sa disgrâce. Il ne faut pas avoir pour ses intérêts plus de zèle que luimême. On aurait l'air de quelque chose et il faut n'avoir l'air de rien. On se distinguerait de son voisin, et il faut lui ressembler. Le caractère des hommes du monde étant de n'en avoir pas, la multiplicité est leur domaine. Il font mille choses : ils vendent, ils achètent, ils causent, ils lisent, ils écrivent, etc., etc. Quel est le Yiçn qui unit entre elles les actions d'un homme du

monde? On 'dirait qu*il n'y en a pas; ses actes se suivent et ne s'enchaînent point. Quel est le lien qui unit entre eux les hommes du monde ? On dirait qu'il n'y en a pas. Ils se coudoient et ne se touchent jamais. En réalité pourtant il y a un point de contact, il y a un mot de ralliement. L'unité, disons-nous, a une parodie qui est la coalition. Les hommes du monde ne sont pas amis : mais ils sont coalisés. L'unité vit d*amour, La coalition vit de haine. Les coalisés sont des ennemis privés qui se joignent ensemble contre l'ennemi public. Les hommes du monde ont une haine commune qui leur donne une occupation commune, qui détermine le point central de leur activité,

Le monde avait mille affaires, pendant que l'aigle écrivait & Pathmos son Apocalypse. Mais, malgré les mille affaires, le monde n'avait qu'une affaire, c'était d'éviter et d'oublier Pathmos.. L^s hommes du monde ont mille affaires; mais ils n'ont qu'une affaire : car ils n'ont qu'une haine et qu'une terreur : ils fuient la face de saint Jean!

LE SPIILNX

L'Antiquité, qui corrompait tout, donnerait de singulières leçons à qui saurait ne pas se laisser duper par elle. L'admiration qu'on nous inflige en sa pré-

sence nous trompe doublement. D'abord cette admiration nous fait respecter ce qui est méprisable. Ensuiie elle nous empêche de découvrir, au fond du mensonge, la vérité que ce mensonge contient. Pour profiler d'un mensonge, en effet, il faut le connaître à fond; il faut le percer à jour; il faut être le contraire d'une dupe; il faut être un chimiste qui dégage du poison la substance que le poison cache et corrompt. 11 parait que Tarsenic coLtient de l'or. Mais» pour découvrir For, comme il faut avoir regardé profondément dans la substance de Tarsenicl comme il faut lui avoir arraché son secret!

Il y a trois façons de se comporter vis-à-vis du poison.

La première consiste à lavaler, c'est ce qu'on fait généralement. Alors on admire l'antiquité, on absorbe l'arsenic et on meurt.

La seconde consiste à le rejtter sans le connaître. Alori il devient inutile. C'est ce qu'ontfait ceux qui, dans ces derniers temps, ont proscrit en masse toute l'antiquité.

' La troisième consiste Su l'analyser, à s'emparer de son secret, à lui arracher le cœur.

Alojs on trouve l'or dans l'arsenic, et le vrai dans l'histoire.

« Quelle vérité, disait De Maistre, ne se trouve pas dans le paganisme I »

Et il cite, à l'appui de sa propo:it>on, une foule

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d'exemples. Il énumère les secrets que Tantiquité a trahis. Car l'antiquité trahit les secrets qui lui ont été confiés, elle les trahit de deux manières. Elle les révèle, et elle les corrompt.

Or, parmi les secrets qae Tantiquité trahît» Dd Maistre aurdit pu compter le sphinx.

Le sphinx est un monstre qui propose l'énigme delà Destinée, il faut deviner l'énigme ou être dévoré par le monstre. Quoi de plus absurde? Hais quoi de plus profond, si les hommes savaient lire l

« Devinez I » Ce mot est dans la langue humaine un mot bien singulier. Car la chose qu'il explique ne semble pas être à la disposition de l'homme. Et cependan'i elle est pour l'homme d*une importance qui fait frémir. Pour accomplir cette chose, il n'y a pas de procédé connu, et cependant nul ne peut dire à quel regret s'expose celui qui ne l'accomplitpas.

L'histoire de la vérité et l'histoire de Terreur sont remplies toutes deux de rencontres, et d'événements^ qui semblent fortuits.

La vie mêle ensemble les personnes et les choses : le bien, le mal, le médiocre, le très-bien, le très-mal, le sublime, le hideux ; tout cela se coudoie dans les rues. La terre, qui est grise, semble jeter sur toutes choses un manteau gris. Les hommes se ressemblent beaucoup en apparence. Le costume établit une dissem* blance artificielle, l'usage en établit une autre, la timidité en établit une autre, la dissimulation en établit une autre, l'ignorance en établit une autre, on vit sur des apparences.

Une multitude innombrable de voiles cache les réa<

lités» Les hommes ne disent pas leurs secrets; ils gardent leur uniforme

L'homme qui verrait de sa fenêtre une rue très-populeuse serait épouvanté, s'il réfléchissait aux réalités magoiûques ou affreuses qui passent devant lui, sans dire leur nom, déguisées, couvertes, dissimulées profondément, semblables les unes aux autres, si l'apparence est seule consultée. Mais son épouvante augmenterait, si ce spectateur intelligent d'une foule qui ne parle pas, se disait : Ma vie dépend peut-être d'un des hommes qui passent ici, sous mes yeux : peut-être un homme que j'attends, peut-être un homme qui m'attend est \h, devant ma porte. Mais il y a beaucoup d'hommes devant ma porte. — Si celui dont je parle se trouve ici, à quel signe le reconnaître?

La vie privée des hommes, la vie publique des nations, l'instinct secret, la littérature, le roman, l'histoire, le souvenir du passé, les besoins du présent, l'attente de l'avenir, tout avertit l'homme qu'il pejt avoir besoin de deviner, et il n'y a pas de règle pour bien deviner.

De là le sphinx.

Le spectacle des choses qu'il faut deviner, et qu'on ne devine pas, a conduit l'antiquité sur le bord d'un abîme, et l'abîme a attiré sa proie. Cet abîme, c'est la fatalité. Au bord de la fatalité, p«,nché sur le gouffre, se tient le sphinx dans une attitude mystérieuse et terrible.

Si la fatalité était vraie, toutes les questions seraient insolubles, et l'unique réponse qui leur conviendrait à toutes serait le désespoir.

Mais, en général, les questions qui semblent appeler une réponse désespérante sont des questions mal posées, et les réponses désespérantes sont souvent aussi superficielles qu'elles semblent profondes.

Il y a à toute heure en ce monde une inconnue à dégager, un X, un grand X qui défie les ressources de Talgèbre.

Le sphinx antique voulait qu'il n'y eût pas de réponse.

Il y a une réponse, et nous pouvons tuer le sphinx.

Comment faire pour deviner?

Un pauvre approche et demande Thospitalité?

Si c'était Tange du Seigneur!

Mais aussi si c'était un assassin I

Gomment donc faire pour deviner? Faut-il un efTort de pensée, un acte étonnant d'intelligence?

Non, voici le secret.

Deviner, c'est aimer.

Demandez à tou$ ceux qui ont deviné comment ils ont fait? Us ont aimé, voilà tout.

L'intelligence, livrée à elle seule, s'embarque dans un océan de pensées. Le problème de la vie se dresse devant elle, et si Taiguille aimantée a perdu la science du nord, si la boussole est affolée^ Tintelligence peut très-facilement parvenir, en pratique, au doute; en théorie, à la fatalité.

\2k L*HOMME.

Le sphinx antique, c'est rintelligence impuissante aboutissant au désespoir, et se précipitant dans la mort.

L'amour sait mieux son chemin. Il arrive en pratique, à la lumière; en théorie, à la justice.

Voici une vérité admirable : cette récompense décernée à qui devine, refusée à qui ne devine pas, récompense qui scandalisait tout à l'heure l'intelligence égarée du spectateur que je supposais à sa fenêtre, cherchant quelqu'un, cette récompense, décernée ou refusée, contient une suprême justice, une justice supé* rieure à la justice qui dit ses règles.

Celui qui devine est récompensé, parce que celui qui devine est celui qui aime.

Celui qui ne devine pas n'est pas récompensé, parce que celui qui n3 devine pas est celui qui n'aime pas.

Celui qui aime la grandeur et qui aime l'abandonné, quand il passera à côté de l'abandonné, reconnaîtra la grandeur, si la grandeur est là.

Celui qui passe à côté de l'homme qui a besoin, reconnaîtra le besoin, s'il aime l'homme près de qui il passe. Celui qui passe près de l'homme dont il a besoin, reconnaîtra celui qu'il cherchait, s'il l'aime assez pour ne pas lui envier la place qu'il occupe, la plac3 de celui qui donne et de celui qui pardonne.

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