‹ L'homme, précédé d'une introdChapitre 36 sur 68 · BABEL · texte numérisé non relu

BABEL

Quand je jette les yeux autour de moii sur la science philosophique ou sur ce qu*on appelle ainsi, je m'aperçois que la situation des esprits se résume en un mot : confusion. Iol vérité est la solution des problèmes. Quant à Terreur, elle a, vis-à-vis des problèmes, plu* sieurs façons de se comporter. Elle a diverses attitudes, parce qu'il y a, sur la route du néant, plusieurs stations.

J'en distingue trois particulièrement :

A la première station, Terreur dit : Voilà la solution du problème, et elle donne une solution fausse.

A la seconde station, Terreur n'essaye même plus de résoudre le problème, mais elle essaye encore de le poser ; elle dit : Le voilà I mais il est insoluble.

A la troisième station, également incapable de le poser et de le résoudre, elle prononce des mots sans suite.

A la première station, nous rencontrons un système qui fait semblant d'avoir des assises, qui fait semblant de se tenir debout, pour parodier l'attitude de la vérité.

A la deuxième station, nous rencontrons l'impuissance avouée. .

A la troisième station, nous rencontrons le délire.

Jetons un coup d'œil sur l'histoire du monde; elle va nous montrer le progrès des choses condamnées.

Avant tout, il faut que l'homme adore, l'homme commence toujours par adorer.

Mais pendant que le dépôt sacré n'était gardé intact que dans la nation choisie, qu'est-ce que l'humanité a fait de son adoration ?

Vous le savez : l'histoire parle. Elle vous montre du doigt le bœuf Apis.

L'humanité a jeté son adoration sur la nature, et voilà le paganisme proprement dit.

L'homme s'est senti, en face de la nature, faible, menacé. Il a vu des actions qui n'étaient pas les siennes, et il les a adorées pour les apaiser.

Prêter à tout objet visible et extérieur une volonté propre, une personnalité puissante, et adorer cette créature, comme si elle tenait sa vie d'elle-même, voilà le paganisme.

Le paganisme adore les choses extérieures, le règne animal^ le règne végétal, le non-moi de l'homme.

Mais tout-à-coup, l'homme, qui s'est courbé devant un oignon, se relève, et, changeant d'idolâtrie, méprise les choses visibles, et s'adore lui-même dans sa vie intellectuelle, dans sa pensée propre, comme sHl tenait sc^ vie de lui-mime. Voilà le rationalisme.

LA SCIEÎÎCE. 137

Le rationalisme, dont Fichte est le représentant le plus complet, est l'adoration du moi, de la vie intellectuelle et morale de Thomme. C'est une forme plus élevée de l'idolâtrie.

Mais rtiomme qui s'adore n'est pas content de son Dieu. Il n'est content ni du dieu grec, qui est la nature, ni du. Dieu rationaliste, qui est l'homme; il essaye d'un autre dieu, qui sera la combinaison des deux premiers.

Le rationalisme et le paganisme combinés produisent le panthéisme.

Ce troisième monstre, enfanté par les deux autres, dévore les cadavres de ses pères, qu'il méconnaît, en se nourrissant de leur pourriture.

Le panthéisme est l'adoration simultanée de la vie aqimale et de la vie mbrale de l'homme, l'adoration simultanée de l'homme et et de la nature, comme puissances identiques quant à leur essence et quant à leur développement, comme manifestations variées de la substance unique, ne tenant leur vie que d'elles-mêmes.

Le panthéisme représente l'erreur dans sa forme suprême, dans sa forme absolue : c'est le sommet du néant.

Paganisme, rationalisme, panthéisme, voilà des erreurs dont l'esprit peut se rendre compte, des erreurs systématiques, des erreurs qui ont un nom (observation sur laquelle j'attire l'attention des penseurs). Le paganisme, le rationalisme, le panthéisme essayent tous trois de résoudre le problème.

Abordons la deuxième espèce d'erreur. Nous voici à la seconde station.

] 38 L'HOIOIB.

Le paganisme a un voisin qui le menace, le rationalisme a un voisin qui le menace, le panthéisme a un voisin qui le menace. Ce voisin commun, cet ennemi commun, c'est le scepticisme.

Les trois doctrines que je viens de caractériser portent en elle une graine de laquelle nait le scepticisme.

La mythologie grecque, Fichte, Spinosa, Platon et Schelling, portent en eux Pyrrhon, qui natt un jour ou l'autre.

Quand Terreur s'appelle le scepticisme, elle ne prétend plus à la gloire de résoudre : elle ne veut plus que poser le problème, et à chacune des questions de Tes prit humain elle répond : que sais-je?

Pourtant, le scepticisme a encore un nom : il s'ap* pelle le scepticisme. Il a encore conscience de lui-même ; il sait qu'il ne ^ait pas. Il y a donc quelque chose au» dessous de lui.

Bossuet, pour suivre la marche des décompositions, a suivi du regard le corps humain dans le tombeau. Pendant quelque temps, on sait ce que c'est : c'est un cadavre. Le cadavre a un nom ; mais au bout de quelque temps, la parole humaine s'embarrasse devant le je ne sais quoi, qui n'a plusde nom dans aucune langue; il n'y a plus même de cadavre: il reste seulement le rien, le célèbre : je né sais quoi.

Suivons aussi dans le monde invisible la marche des décompositions. Nous venons de voir et de nommer des cadavres.

LA âCIENGË. 139

Mais maintenant que Sctiellingest mort, maintenant <(ue l'Allemagne dort dans son linceul, en attendant la résurrection, que fait l'erreur? où en est-elle ?

ffile en est à la troisième station.

Prenez un microscope. Voyez-vous, dans les basfonds, se remuer ces infiniment petits? Ce sont de pe^ tits bonshommes qui ne savent plus même lire. Vous qui auriez pu être grands, si vous aviez voulu vous mettre à genoux, Fichte, Schelling, Hegel, ah! comme vous êtes punis I Vous vous êtes révoltés sur les hauteurs, et vous voilà châtiés même dans les bas--fonds I Quels sont ceux-ci, et que font-ils ? Ils parlent, mais ils ne disent rien, on ne peut même plus ni caractériser, ni nommer leur erreur. Ils sont entrés dans le domaine du je ne sais quoi.

Dans Tordre des faits du jour, dans le langage des bavardages parisiens, cela peut s'appeler la Revus des Deux Mondes, Dans l'ordre scientifique, dans l'ordre historique, cela ne porte aucun nom.

Trois hommes de génie avaient pourtant éclaté en Allemagne. Fichte, Schelling, Hegel avaient parlé.

Comment n'est-il sorti de là ni la vérité, ni même une école d'erreur, une école qui puisse porter ce nom?

Gomment ceux qui prononcent le nom de Hegel comme le nom de leur père sont-ils de ridicules écoliers?

Et d'abord pourquoi la vérité n'a-t-elle pas couroniré l'Allemagne?

Que s'est-il passé sur les hauteurs ? Sur les hauteurs où il eut été si bon de prier, l'Allemagne a insulté l'É^ glise, devant qui, sur les sommets du Liban, les cèdres,

SOUS peine de mort, doivent abaisser leurs plus fiers rameaux. Et elle a été frappée : elle est devenue stérile. La révolte s*est accomplie dans le monde invisible : le châtiment frappe nos yeux. Il est là, près de nous, comme une leçon. Fichte, Schelling, Hegel, n'ont pas conclu.

Dieu, qui n'aliène pas son indépendance et sa gloire, leur a refusé ses secrets.

Pourquoi donc leur avait-il donné le génie, à eux qui devaient le dépenser en vain ?

Peut-être afin que le monde vit où va le génie humain quand il va tout seul.

Deuxième question. Ils n'ont pas trouvé la vérité : soit ; mais comment n'ont-ils pas laissé une école monumentale d'erreur ?

Par une raison très-simple et très-profonde. Ils avaient épuisé l'erreur* Hegel a condensé l'erreur ; il l'a systématisée, il l'a proférée, si je puis ainsi parler, tout entière, et tout entière en un mot. Sa formule est sur le frontispice de l'École de Satan, qui désormais se moque des imitateurs, en les défiant de faire mieux. Satan s'est reconnu dans la formule hégélienne, il l'a admirée comme une chose à lui, car l'Orgueil, Satan et Hegel poussent le même cri : l'Être et le Néant sont identiques.

Après cela, que voulez-vous que vienne faire en ce monde un pauvre petit homme comme M. Taine, par exemple? Je ne sais même pas pourquoi ce nom se présente sous ma plume. Il n'y a plus de besogne pour lui ; il n'est pas seulement incapable d'innover dans l'erreur, il est incapable même d'imiter, môme de répéter; il ne sait .pas sa leçon.

Les maîtres allemands ne sYtant pas baissés pour se faire entendre des écoliers français, dont la taille n'est pas très-haute et dont l'oreille est paresseuse, les pauvres écoliers sont dans un cruel embarras. Il faudrait, pour essayer de répéter sa leçon, l'avoir entendue. Or, l'un avait saisi au vol un mot, Tautre un autre mot ; celuici un substantif; celui-là un adjectif. Hélas ! qu'est-il arrivé? Ils ont cousu ensemble ces bribes égarées; mais ces morceaux de phrases, mis les uns au bout des autres, n'avaient aucun sens, et les écoliers ne s'en sont pas aperçus.

Les écoliers des écoliers, qui forment une partie du public français, se sont écriés^ comme dans le Médecin malgré lui: C'est si beau que je n'y comprends rien.

Et en effet, jouant la comédie dans une langue incomprise du public comme d'eux-mêmes, les acteurs ont pu, sans danger, proférer les sons qui leur venaient sur les lèvres.

Ge qui caractérise presque tous ceux qui, en France, bavardent philosophie^ c'est une ignorance qui touche au prodige.

Les bases du monument n'étant pas posées, chacun lance une pierre au hasard, avec un geste grimaçant, pour voir si de toutes ces pierres il résultera un édifice.

Il serait impossible à ces hommes et de s'accorder et de se réfuter; ils ne peuvent ni faire la paix, ni faire la guerre.

Demandez-leur ce que c'est que Dieu.

Ils n'en ont aucune idée, ni vraie, ni fausse, et si vous allez au fond de leur pensée, ou de ce qu'ils ap* pellent leur pensée," vous verrez que Dieu, pour eux, est une abstraction, mais ils ne le savent pas, car ils ne

142 la'HOMMS.'

se rendent compte de rien d'une façon précise. Le Dieu du catéchisme, qui est aussi le Dieu de la science, demandez-leur s'ils l'admettent :

— Pas précisément.

Demandez-leur s'ils le rejettent :

— Pas précisément.

En veuknt-ils un autre?

— Pas précisément.

N'en veulent-iis aucun ?

— Pas précisément.

L'être qu'ils se figurent, s'il ressemble à quelque chose, ressemble à une forme auguste du néant.

Continuons le catéchisme par lequel ils ont remplacé le catéchisme.

— Jésus-Christ esi-il Dieu T

— Pas précisément.

— Alors il n'est pas Dieu?

— Je i\^ dis pas. cela précisément; vous allez un peu loin ; il est quelque chose qui ressemble un peu [à un Dieu ; mais» ne sachant pas ce que c'est qu'un Dieu, je ne puis vous dire au juste si c'est tout à fait cela ou si c'est à peu près cela ; pourtant, je suis chrétien.

— Jésus-Christ est- il Dieu, comkne TÉglise l'afOrme? — - Pas précisément. Je ne prends pas ce mot dans le

même sens que Vous.

— Quel mot?

— Le mot: Jésus-Christ est Dieu.

— Dans quel jsens le prenez-vous?

— Dans le sens moderne, dans le sens large, dans !e sens philosophique.

— Quel est le sens moderne, le ^ens large, le sens philosophique?

— Vous me pressez trop. Je suis chrétien^ mais non catholique.

— Alors, vous êtes protestant ?

— Pas précisément.

— Qu'êtes- vous donc? Tout homme qui se dit chrétien, sans être catholique,, est convaincu de protestantisme.

— Je suis de la religion de l'avenir.

— Vous pensez que Dieu va changer, ou qu'il va être remplacé ?

— Pas précisément. Vous allez un peu loin.

Ce dialogue, vous l'aurez quand vous voudrez, sauf la naïveté. La bonhomie que je prête au contradicteur sera remplacée par une solennité pédante. Le fond des choses sera le même.

Votre contradicteur se contredira autant qu'il vous contredira vous-même : vous chercherez sa doctrine, vous ne la trouverez pas. Elle fuira quand vous croirez la tenir, elle changera de forme, si toutefois ce qui n'est pas peut changer.

Voulez-vous avoir le secret de cette chose qui ne devrait pas avoir de nom^ puisqu'elle n'a pas d'être, tt que l'être seul a droit au nom, de cette chose qui passe pour de la philosophie près des habitués de la Revue des Deux- Mondes ? Voulez-vous savoir ce que c'est que cette doctrine?

C'est la monnaie de la formule hégélienne, à l'usage de ceux qui ne peuvent supporter la somme totale de résolution que cette formule comporte.

C'est la pratique de la théorie hégélienne, à l'usage de ceux qui ne sont pas de force à regarder en face une théorie.

L'Être et le Néant sont identiques^ avait dit lemattre.

Disons au hasard n'importe quoi, répètent les écoliers.

Et ne vous imaginez pas qu'ils comprennent même le lien qui les unit à Hegel.

Ils ne comprennent absolument rien.

Us obéissent à la loi qui les pousse en bas, sans comprendre ni cette loi, ni aucune autre chose.

Cependant le public français regarde et admire: je veux dire qu'il admirait, car il n'admire plus ; il n'ad« mire plus ni l'Être ni le Néant. Il ne lit plus la Revue des Deux-Mondes, il dort. Il dort, mais ce progrès ne suffit pas.

Il est temps qu'il comprenne qu'on s'est moqué de lui ; il est temps qu'on dise aux cadavres qui obstruent la route : Place à la vie et place à la lumière ! l'humanité ne veut pas pourrir dans votre impasse. Une tête puissante a trouvé la formule et la synthèse de l'erreur. Toute erreur est désormais une répétition.

Allez -vous-en donc! allez-vous-en, mauvais écoliers, incapables de réciter une leçon mal apprise dans une langue que vous ne savez pas! Allez-vous-en, et tâchez qu'on vous oublie ! car, par hasard, si quelque érudit se souvient de vous dans dix ans, nul ne peut prévoir avec quels éclats de rire il prononcera vos noms. Vous avez spéculé sur la nuit ; le jour approche, allez-vousen! vous êtes moris. Il vous reste pour auditeurs quelques bons bourgeois qui vous écoutent bouche béante, ceux qui n'ont pas encore entendu battre au camp la diane du réveil. Vous êtes morts, bien morts; et, par la grâce de Dieu, vous ne ressusciterez pas le troisième jour. Je tâte le pouls à l'Europe, et je sens qu'elle veut

vivre; donc, vous êtes morts. La pierre de votre tombeau n'est pas de celles qui se soulèvent; la pensée humaine va s'éteindre, ou elle va remplacer le vide par le plein, Hégel par la vérité.

Il n*y a plus qu'une chose jeune sur la terre, et c'est le christianisme.

Ses ennemis actuels, à force de médiocrité, nous permettent de voir à découvert le vide de Terreur. Us la montrent telle qu'elle est : un néant compliqué.

Profitons de leur complaisance. Si nous n'avons pas écouté le témoignage de la vérité, écoutons celui de l'erreur^ écoutons la voix de la pourriture : elle a son éloquence:

A moins de ressembler à la béte que les fossoyeurs appellent la béte des sépulcres, parce qu'elle meurt si on l'éloigné des cadavres, il faut que la science fasse un effort pour se retourner, le même effort que les fleurs : qu'elle cherche le soleil I Qu'elle aille en Galilée I C'est là que l'attend Féternelle jeunesse, c'est là que l'ange lui donne rendez-vous, afin qu'elle retrouve enfin Celui qu'elle cherche, l'Immortel Ressuscité.

Page 1