L'ÉTAT DE U QUESTION
Si vous me demandez de quelle question il s'agit, voici ma réponse : il n'y a qu'une question.
146 L*HOICM£.
Cette question, de laquelle dépendent les hommes, mais qui, elle aussi, dépend en partie des hommes, c'est la question qui se pose quand on confie une sejtnence à la terre : Que deviendra cette semence? C'est la question du grain de sénevé.
Toute chose qui commence, si elle doit devenir griande, commence par être, petite, ou, si vous voulez, par paraître petite.
La Vérité n'aime pas le fracas. Quand elle s'est faite homme, rappelez-vous ses procédés, et si vous ne vous les rappelez pas bien, regardez ce qui se passe quand une pauvre petite graine est posée dans.la terre.
Si faible en apparence, et si menacée, chargée de percer la terre et de devenir un grand arbre, obligée de s'enfuir d'abord, de se cacher, et de mourir, abandonnée, dit-on, de Dieu et des hommes, pauvre petite, à quoi ressemble- t-elle?
A rien, si ce n'est au royaume des Cieuz. Nous l'avons vu naître et fleurir, le royaume des Cieuz. Ses ennemis ont fait du bruit contre lui : lui, il a fait de la musique pour eux. Les bourreaux ont crié, les martyrs ont chanté. Les martyrs ont triomphé, les bourreaux ont été convertis. L'Église catholique a un Credo qui se chante.
Mais veuillez le remarquer: la .petite graine qui franchit admirablement les énormes obstacles qu'elle rencontre toujours; cette délicate, chère et précieuse chose, si humble et si puissante, qui tourne les difQcultés et devient un grand arbre, la maîn d'un enfant peut la briser.
Eh bien, vous qui lisez ceci, vous qui êtes un homme, chëtif et grand personnage, vous pouvez faire mourir
la semence divine, non pas dans l'humanité, car Dieu lui a promis qu'elle serait immortelle, mais en vous. Vous pouvez la faire mourir en vous* et vous pouvez l'y faire vivre.
Où en est lé monde vis-à-vis du grain de sénevé ? Comment Ta-t-il traité ? comment le traite-t-il ? Voilà la question, qui est celle de notre perfection et de notre bonheur.
chère vérité, qui ne pouvant pas grandir en vous^ puisque vous êtes infinie, avez la bonté de grandir en nous, pour l'amour de vous-même, vivez immense et douce sur notre pauvre terre, et permettez nous de contempler vos augustes mouvements, si grands qu'ils enveloppent tout, si harmonieux qu'on ne les sent pas!
L'tiomme peut garder la parole reçue et l'affirmer pratiquement ; il peut la violer et la nier pratiquement.
Mais quand ill'a niée quelque temps, il porte la peine de sa négation, et trouve comme châtiment la loi qu'il n'a pas voulu accepter comme salut, de sorte que pour le spectateur du dehors, pour celui qui voit, <|ui comprend, cette négation se tourne en une affirmation, quel luefois plus frappante que la première. Gain a nié la loi de l'amour, puisqu*il a tué son frère. Mais aussi, puisqu'il a erré de ville en ville^ portant sur son front le stigmate de la colère divine, il a proclamé d'une voix terrible et plus retentissante peut-être que ne l'eût été la voix d'Abel : Non occides : Tu ne tueras pas.
Celui qui sait tout nous dit ce qu'il faut faire. Le père donne à manger à l'enfant. Celui qui accepte simple-
ment la nourriture offerte, la sainte nourriture, se dispense de ces tortures spéciales que r6$erve à ses dupes le menteur qui trompa Adam,
Voici le pain et voici le poison. Mais le diable persuade à ses dupes qu'il est plus beau, plus fier, plus grand, plus libre de s'empoisonner que de manger du pain : il rit, il se moque d'eui, pendant qu'ils se tordent dans les douleurs de leur agonie; il pousse l'ironie et la méchanceté jusqu'à leur inspirer le mépris de ceux qui, fidèles à l'Intelligence et à l'Amour, ont écouté, ont cru, ont compris, ont mangé le pain. Il manquerait quelque chose à cette épouvantable dérision si les victimes la comprenaient : mais les victimes du diable sont toujours fières de leur rôle, et se couronnent elles* mêmes de fleurs pour lui en éviter la peine.
Au seizième siècle, l'Europe, d'un air fier et dégagé, a repoussé le pain et bu le poison, pour voir un peu comment elle se porterait ensuite. Elle s*est mal portée, et en a attribué la faute» non au poison qu'elle avait bu, mais au pain qu'elle n'avait pas mangé.
Le seizième siècle avait ouvert la porte à la division ; le dix-huitième siècle admit tous les genres de division ; il devint la division elle-même. Quaud les hommes sont unis entre eux, ils unissent les idées entre elles; quand ils oublient le lien qui fait des hommes une seule et même humanité, ils oublient, du même coup, le lien qui fait des vérités une seule et même vérité, parce que celui qui n'aime pas, se place, par le fait seul de ne pas aimer, dans les ténèbres. Or, c'est la lumière qui donne
LA SCIENCE. ikâ
aux choses leur unité; et cette loi, comme toutes les lois phjsiques^ est un reflet de la loi métaphysique de laquelle elle découle.
Le dix-huitième siècle perdit donc de vue la nature des choses, qui est la lumière et Tunité. Les hommes ne se tenaient plus entre eux, les idées ne se tenaient plus entre elles. La Science ne tenait plus à l'Art ; VÂrt ne tenait plus à lui-même. L'Art! on avait oublié jusqu'à ce nom auguste; on ne parlait plus que des arts. Non- seulement les différentes manifestations de l'Art, qui d'ailleurs ne manifestaient plus rien, parce que l'Idée était absente; non-seulement les différentes manifestations de TArt/telles que la Musique et la Poésie, par exemple, furent étrangères les unes aux autres, mais chaque manirestation devint étrangèreà elle-même. Le poète lyrique et le poète satirique exercèrent chacun un métier dont l'un n'avait aucun rapport avec l'autre. Au rayonnement de la vie fut substituée la convention stupide d'une rhétorique glacée. Cette rhétorique pénétra la vie et se mêla, dans le courant des affaires, à une philosophie aussi actroce qu'absurde. Bref, le siècle fut mené par les phrases emphatiques et vides au cabaret et à la guillotine. Babel, qui n'est que la division absolue, revint dans sa ridicule horreur. Quand Fhomme veut, par ses propres forces, escalader le ciel, il a pour habitude de tomber dans la fange. Le dix-huitième siècle, ce fut l'oubli de la vérité, la corruption de la forme; ce fut ridolâtrie de l'amour et de la mort, dans le sens horrible que peuvent prendre ces deux mots ; ce fut l'orgie €t regorgement, le cabaret et l'échafaud. C'est un massacre de soldats ivres qui s'assassinent dans les ténèbres, et le vin coule avec le sang.
ItO L'HOMME.
Et pendant que les hommes rétrogradaient aussi loin que possible du côté du néant, le diable, qui rit toujours, sans doute parce qu'il s'ennuie toujours», appelait ce siècle-là le siècle du progrès, le siècle des lumières ; il est vrai qu'il n'a pas dit : le siècle de la Lumière. Que voulez-vous I il déteste tant l'unité I
Tout se personnifie en ce monde. Chaque pensée, chaque époque, chaque forme a ses représentants. Le dix-huitième siècle devait avoir le sien. Celte longue et hideuse grimace, souillée de sang et de boue, devait laisser son type dans une grimace vivante, et Voltaire est né. Si ce méchant homme avait eu le sort qu'il méritait, je n'exhumerais pas ce nom ignoble; Voltaire serait ce qu'il doit être, un gamin oublié*
Mais non ; ce singe a trouvé des admirateurs, et puisqu'il en a encore, puisque je suis réduit à en parler tandis que personne ne devrait plus s'en souvenir, ahl ne vous étonnez pas si la main commence A me trembler. Je l'ai défini quelque part : un imbécile malpropre. Je maintiens cette définition, dont la justesse, si elle avait besoin de preuves, m'eût été prouvée par les attaques dont elle a été l'objet. Si elle avait été fausse, elle eût rendu service à Voltaire et eût satisfait les voltairiens, car tout mensonge tourne à la gloire de la vérité qu'il nie. Mais ma définition n'a pas satisfait les voltairiens. Voyons si son explication les satisfera davantage.
Quant à la malpropreté, je crois qu'elle est évidente, et je n'en parle pas : je n'oserais pas même faire de citations, par respect pour les idées et pour les paro-
les, pour les choses et pour les personnes, pour vous et pour moi.
Passcms donc à rimbécillité. Je m'engage à la prouver. Engagez-vous seulement à consentiri si je prouve, à admettre ce qui est, au lieu de réciter les leçons apprises. Vous n'êtes pas habitué à entendre dire que Voltaire est un imbécile. Raison de plus pour vous le dire, puisque cette vérité ne vous est pas familière. Je hais également le paradoxe et le préjugé. Osons tout pour la vérité, n'osons rien contre elle.
Qu'entend-on» en français, par le mot imbécile? L'imbécile est un homme qui ne comprend pas, qui n'est pas intelligent. Or, qu'est-ce que comprendre? Comprendre c'cfet embrasser, c'est avoir le sens de l'unité : cum prendere*
Qu'est-ce qu'être intelligent? Etre intelligent, c'est {intm légère) lire dans l'idée, dans le fait.
Or, ces deux dons, à savoir le sens de l'unité, et la faculté de lire dans l'idée, dans le fait, et de pénétrer le sens des choses, ces deux dons constituent directement le contre-pied de Voltaire : ils ne lui manquaient pas un peu, ils lui manquaient absolument.
Voltaire ne croyait pas que l'Art et la Philosophie eussent ensemble Tien de commun : il croyait même que ces deux Idées s'excluaient : d'abord il ne savait pas que c'étaient deux idées; ensuite il ne savait pas que ces deux idées se rencontraient. A plus forte raison ignorait-il l'endroit où elles se rencontraient.
Dans un fait; Voltaire n'a jamais vu autre chose que le fait lui-même, encore ne l'a-t-il jamais vu, car il n'en a jamais vu que le côté petit, c'est-à-dire le côté apparent. Il était î'ennemi^né de la lumière; son pa-
Ir2 l'homme:.
radis, c*était de ternir, de rapetisser et d'obscurcir. Ecarter la lumière, écarter la grandeur, écarter l'unité, écarter la joie et Tadmiration, telle futl'œuvrede sa vie.
On parle quelquefois du bon sens de Voltaire ; voici ce que c'était que ce bon sens : c'était la faculté de n'apercevoir pas les choses supérieures. Il n*est pas nécessaire, pour mépriser Voltaire, de le regarder du haut du Christianisme; ce personnage, qui s'est dit philosophe, est aussi aveugle en face de Thomme qu'en face de l'Homme-Dieu.
Si le singe est de tous les animaux celui qui ressemble le plus à rhomme en apparence, il est un de ceux qui lui ressemblent le moins en réalité. Or, Voltaire méconnaît l'humanité de l'homme, comme il méconnaît la divinité de Jésus-Christ : c'est le singe qu'il aime, qu'il cherche, qu'il croit voir partout. L'ordre naturel l'offusque presque autant que l'ordre surnaturel : il méprise tous les grands désirs, il raille tout ce qui plane, il salue tout ce qui rampe. S'il eût été bon, il eût occupé une des dernières places dans Tordre du bien, car je ne connais pas de tète plus basse que la sienne : mauvais, il doit faire horreur même aux mauvais, qui ont gardé le souvenir d'un vrai, d'un beau, d'un bien quelconque. Il faut, pour supporter sa vue, avoir rompu avec la pensée; il faut avoir dit à la boue des ruisseaux : Tu seras ma patrie. Les choses supérieures veulent, pour être admises, un certain genre de sacrifice d'autant plus grand qu'elles sont plus hautes ; elles sont un poids qu'on* porte et qu'on, sent, et l'imbécile qui vous voit courbé, sans voir, car il faudrait lever la tête, de quelle espèce est votre fardeau, l'imbécile ricane, et voilà Voltaire 1
Incapable de vous connaître, de vous comprendre et de vous atteindre, n*ayant qu'une manière de se faire remarquer, il essaye de baver sur vous, et voilà le grand personnage. II puise dans sa nullité absolue l'avants^e de n'avoir pas à se porter lui-même. N'apercevant jamais aucune idée, il n'est gêné par aucune idée : voilà le secret de son allure légère. Il ne creuse rien. II prend une drôlerie pour une conclusion. Il nie les causes invisibles, les rapports lointains, les lois cachées : il ne sait même pas s*il y a quelque part un problème. Il donne pour cause à un fait un autre fait voisin, qui n'est que l'occasion de celui-ci, procédé aussi béte que méchant et aussi méchant que bête; car c'est à force d'avoir la vue courte qu'il nie tous les horizons, et voudrait nous les fermer. On prétend qu'il fait rire ! Je ne sais; mais j'affirme qu'il n'a jamais donné à personne un mouvement de joie, ni même de gaieté. J'en prends à témoin tout ce qui a une àme, et aucune conscience humaine ne me démentira. Il supprime avec un couplet de vaudeville les rapports du fini et de l'infini, la prière et la rédemption. II nous tient quitte de la réflexion. Il nous repose de la grandeur. II nous dispense de l'infini; de là notre reconnaissance. Il rabaisse tout ce qu'il touche. Il avilit l'homme pour l'empêcher de se croire immortel, de se croire l'objet direct des attentions de Dieu. Il ignore l'admiration.
A voir les choses d'un peu haut, admirer, c'est se donner, c'est sortir de soi. L'admiration, qui n'est qu'une face de l'amour, veut de deux vies n'en faire qu'une. Voltaire est si invinciblement bas qu'il ne s'élève jamais, même par rimagination^ chose rare chez l'homme 1 Jamais il n'a levé les yeux, mMe en rive !
Il D*y a pas de fleur dans le monde qui ait été à l'abri de sa bave. Il est sacrilège avec volupté. Le dernier des hommes, après ceux qui l'aiment^ a dit de Maistre. De Maistre se trompe, personne n'aime Voltaire; à ce signe, vous le reconnaîtrez : personne ne l'aimera^ Après le malheur de ne pouvoir aimer, qui est.le malheur satanique, vient le malheur de ne pouvoir ôtre aimé, qui est le malheur voltairien. On a honte dans ses livres comme dans un mauvais lieu. Sa parole est le sifflement de la vipère, stridente et vénéneuse. Elle a une vertu d'infection qui empoisonne ce qu'elle pénètre. Son masque, c'est l'amour de l'humanité; son visage, le mépris de Dieu et de l'homme.
Il est impossible de ne pas citer ici un mot sublime de Shakspeare. Les sorcières de Macbeth , après avoir fait une cuisine horrible, qui ressemble à l'oeuvre du dix-huitième siècle, y ajoutent un ingrédient qui complète l'amalgame, et ressemble k Voltaire. Lés sorcières disent :
Refroidissons le tout avec du sang de sÎDge.
L'homme dont je parle est caractérisé par ce dernier mot.
Le vers de Shakspeare, comme tout ce qui porte la marque du génie, n'est pas borné à l'application particulière que Tauteur a faite de lui. Il est du domaine universel. Il fait partie du trésor de l'humanité. Il nous appartient. Nous pouvons nous en servir comme d'une chose à nous.
Et on ose nous parler des services que Voltaire a rendus? On a raison, si l'on veut dire qu'il a servi la marche des choses, parce que, dans les desseins éter-
nels, tout obstacle est un moyeD, parce que, précipiter la ruine, c'est avancer la réédiGcation, parce que Judas a travaillé à la rédemption du monde, quand, pour le livrer aux soldats romains, il a baisé Jésus-Christ.
Le*festin où Voltaire avait convié les générations à boire en riant dans les vases sacrés a été troublé par la visite d'en haut : Âpparuerunt digiti. Une main mystérieuse a gravé trois mots sur la muraille : 93 a éclaté. Nous tous donc, qui que nous soyons, qui n'avons pas abdiqué notre* âme, retournons contre lui son cri célèbre : « Mes amis, écrasons Tinfâme 1 »
La France a convoqué ses sages pour lui expliquer ses douleurs. Ses sages n'ont rien su dire : aujourd'huiy comme du temps de Balthazar, la parole est à Daniel.
Une explication, voilà ce que la terre demande.
Epouvantés de nous-mêmes, de ce que nous sommes, de ce que nous faisons, dé ce que nous désirons, de ce que nous ne pouvons pas faire, nous demandons, comme jamais on ne l'a demandé, le mot de l'énigme; et, à force d'en avoir besoin, nous commençons à nous apercevoir que depuis longtemps il est prononcé.
Pendant les hontes et les horreurs du dix-huitième siècle, il était là, l'invincible grain de sénevé. L'Eglise disait ce qu'elle dit depuis dix-huit cents ans, aussi simple sur le trône que dans les catacombes, aussi triomphante dans les catacombes que sur le trdne.
Elle attendait l'heure qui va sonner.
Au fond du mal germe le remède : c'est la loi.
15Ô l'homme.
Le Christianisme semblait perdu ; donc il était, s*il est permis de le dire, plus sauvé que jamais.
Le seizième siècle avait voulu dissoudre la société des flmes, anéantir la foi commune.
Plus t«rd on essaya de supprimer toute vérité surnaturelle; plus tard on essaya de supprimer toute vérité naturelle : arrivé là» on s'arrête de gré ou de force; le fond de Tabtme a vn avantage, c'est qu'il oblige à remonter.
Et en vertu d'une belle habitude, qui est donnée d'en haut aux hommes et aux choses, quand nous avons touché le fond de Tabtme, nous ne remontons pas seulement dans la plaine, nous cherchons la montagne, et la plus haute montagne, pour nous venger de nos abaissements. Nous avons essayé des horreurs de la nuit, nous ne voulons plus du demi* jour : c*est le so' leil qu'il nous faut. Mais entre le dix-huitième siècle et celui que j'appelle le vingtième, dût-il commencer demain, l'horloge de la terre marque une heure, lente et terrible, celle de la transition : c'est le terrible dixneuvième siècle. Les yeux à demi-ouverts, mal éveillé de son cauchemar, 11 ne sait pas encore, il ne possède pas, il ne tient pas; mais il désire, il désire, il désire, ô mon Dieu! comme jamais le monde n'a désiré. Il a fait de la douleur un inexprimable apprentissage ; il a éprouvé le néant de Thomme, il a senti le péché originel plus intimement que ses devanciers; il a souffert dans la moelle des os, et s'est reconnu trop faible pour se guérir.
Il a senti dans Tintime de son âme cette tentation suprême, la dernière que Satan ait réservée à Job ; il a été touché par la main terrible qui pénètre dans Tinté-
rieur. Il a vu que sans Dieu il ne peut rien faire {sine me nMl potestis facere).
Que lui reste-t-il à faire!
Il lui reste à faire une seconde expérience, aussi douce que l'autre a été cruelle. Il lui reste à savourer, en la pratiquant, la parole de la puissance ; je peux tout en celui qui me fortifie.
Il ne peut rien sans Dieu, il le sait; mais il peut tout avec Dieu ; il le saura. Dieu Ta laissé passer pour lui montrer cù l'on va sans Dieu.
Il va le rappeler, pour lui montrer où Ton va avec Dieu.
Le monde a joué un jeu horrible : il a joué à détruire. Il a fait le vide dans toute la mesure de sa puissance. Il a donné de toute sa force dans le Néant.
L* horrible n'est pas venu seul ; il a tratné avec lui le ridicule. La raison humaine divinisée nous a dit, nous a montré même, sous quelle forme elle se présentait. Merveilleuse, admirable, inexprimable ironie 1 Je ne sais comment eût fait la vérité pour éclater plus sensiblement. Cette prostituée de 93, qui s'est appelée la Raison, qui est montée sur l'autel, qui a pris là, sur le trône de Dieu, la place de Dieu, est la plus profonde des plaisanteries de l'histoire, et je m'étonne que le bandeau qui nous cache tout ne tombe pas devant ce spectacle. L'homme, quand il a nié Dieu, semble pressé de se nier lui-même, image de Dieu, et de nier toute chose, afin que rien ne lui parle plus de Dieu. Sans doute, la Raison, dans le sens vrai du mot, a ses droits et sa puissance; mais quand elle s'est tournée contre la Foi, au lieu de la servir, les passions se moquent d'elle.
Sans doute la Raison peut parler, même dans le silence de la Fol chrétienne, mais n'entendez-vous pas la voix de Tablme qui appelle cet homme, et il impose sUeDce à la Raison, et il écoute la voix de Tabime ; ne se contentant pas des erreurs logiques qu'amène une première erreur, il appelle au secours son cœur révolté, afin de nier ce que l'esprit tout seul ne nierait pas; il adresse un acte de foi au néant, et se précipite, la tète perdue, là où le vertige conseille d'aller.
Ce n'est pas un rêve que je raconte, c'est l'histoire que j'écris. Le siècle qui a divinisé la raison humaine a été chargé de nous montrer comment il entendait cette apothéose. Et pourtant le grain de sénevé vivait toujours. L'histoire, en effet, fait deux démonstrations du Christianisme.
Elle en fait par l'histoire de l'Eglise, par l'histoire de la vérité, toujours menacée, toujours triomphante, toujours faible en apparence comme un enfant, toujours invincible comme un Dieu, uoe démonstration directe. Elle en fait, par l'histoire de l'hérésie, par l'histoire de l'erreur, du mal, du crime, une autre démonstration, une démonstration indirecte, une dé* moDstration par l'absurde.
Lei deux démonstrations sont faites.
Jésus-Christ a vaincu le monde.
Le monde a essayé de vaincre Jésus-Christ.
Dieu, qui éclate, même par son absence, nous a montré où il est, en nous montrant où il est, et en nous montrant où il n'est pas.
Enfants du dix-neuvième siècle, il nous est donné de continuer, en connaissance de cause. Tune ou l'autre de ces deux démonstrations.
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LA SCIBNCB. 159
Nous savons de quel côté nous appellent la Foi, la Raison, le. Vrai, le Beau, le Bien; nous savons où voudraient nous ramener les laideurs du mensonge.
L'unité nous appelle en avant, la division voudrait nous retenir en arrière !
Le dix-huitième siècle et le vingtième siècle se battent dans nos Ames, comme, dans le sein de leur mère, ces jumeaux de l'Ëcriture.
Nous prouverons le Christianisme en l'embrassant ou en le maudissant, par notre amour ou par notre haine, par des cathédrales ou par des ruhies. Nous lui rendrons, dans tous les cas, par notre salut ou notre perte, l'inévitable horomage que tout lui rend. Fidèles ou infidèles, nous joindrons nos voix à la voix des générations qui confessent Celui qui est ; nous passerons, et la Croix restera pour notre gloire ou notre honte.
La lumière est; mais il nous est possible d'ouvrir ou de fermer les yeux. Entre les hideuses et ridicules ténèbres de la nuit qui finit et les divines splendeurs du jour qui veut paraître, choisissons. Il est difficile que vous n'ayez pas eu dans votre vie une heure d'amour pour la vérité. Au nom de cette heure-là^ choisissez. Le grain de sénevé veut grandir*
La Science et l'Art, ces deux grands enfants prodi* gués, mouraient de faim dans leur exil volontaire. Ils reviennent affamés à leur patrie, qui les attend. Le père de famille va tuer le veau gras.
Prenons part à la joie du Gieh Dans la bataille qui se livre entre la Foi et la Négation, entre le Néant et TÊtre, chacun a sa place marquée, grande ou petite à nos yeux, immense toujoura aux yeux des anges. Le Ciel attend de chacun de nous un mot décisif, oui ou non. En face de cette attente, rindifférence est la plus inexplicable, la plus prodigieuse des folies.
Vous qui lisez ceci, le grain de sénevé vous demande à vous personnellement et actuellement, de Tarroser» de le faire grandir. Aidez donc de tous les instruments qui sont en vos mains ceux qui travaillent au triomphe de l'Eglise dans les âmes, et si les instruments semblables à la plume ou au ciseau ne sont pas à votre portée, aidez les combattants par une explosion de prières qui crève l'obscurité de la terre, comme la foudre crève le nuage.