L'EAU BÉNITE
Gomment se fait-il que Texécration du mal ne soit pas la passion de Thumanité? Je le demandais Fautre jour, je le demande encore, et toujours je le demanderai. Puisque nous possédons la mémoire, faculté étrange dont on oublie de s'étonner, faculté qui paraîtrait invraisemblable si elle n'était pas évidente, faculté par laquelle le passé revit dans le présent, revit sans revenir, puisque nous possédons la mémoire, comment faisons-nous pour ne pas voir cette traînée de sang qui, depuis le sang d'Abel, marque derrière nous, sur la terre où nous marchons, la trace de nos pas? '
Et le nom du Seigneur employé dans le récit de la mort d'Abel est le tetragrammaton, à causée de la solennité. C'est le principe de vie, Jéhovah, qui demande compte du sang de son frère au premier homicide.
Or, depuis Abel, on connaît l'histoire du monde : elle est épouvantable. Avant Abel, avant Adam, on entre-
voit l'histoire du monde : elle est épouvantable. Quelles catastrophes inconnues, fondant sur le monde encore inachevé, ont accompagné là chute de Lucifer! Quels cataclysmes ont épouvanté de leurs horreurs précoces une création à peine ébauchée encore I
Quand on songe à Timmensité des douleurs qui ont suivi la chute de l'ange et la chute de l'homme, il me semble que la créature devrait monter au-dessus d'ellemême, et grandir et atteindre une taille nouvelle, et relever en elle le sentiment de la vie, à force de désirer la justice.
Gomment l'homme fait-il pour oublier sa vengeance? Si une lanterne sourde, éclairant nos profondes ténèbres, nous montrait dans son horreur Tinjure qui nous a été faite, peut-être tomberions-nous la face contré terre, à jamais étonnés de n'avoir pas détesté d'une détestation plus profonde et plus intime notre in fâcne ennemi, notre ignoble ennemi !
Au lieu de cette horreur, vous savez quels sont les sentiments de l'homme vis-à-vis de Celui qui est damné. Jusqu'où donc sommes-nous tombés, si nous ne savons plus haïr?
La haine! c'est bien d'elle qu'il s'agit! Vis-à-vis de Celui qui est damné, T homme moderne est porté à trois choses : à l'oublier, à l'admirer, à nier son existence.
L'Église nous fournit contre l'ennemi plusieurs armes. Par une disposition d'esprit que je ne qualifie pas, parce qu'elle est inqualifiable, l'homme néglige de s'en
servir et affecte de les mépriser. La complicité secrète qui existe entre .son adversaire et lui, le porte à dédaigner son salut.
Une-des raisons de ce dédain, c*est que les armes ^'on lui propose lui semblent petites et indignes de lui. Chose merveilleuse! l'homme, qui a un corps; Thomme, qui a besoin de tout, lui, l'universel indigent I il trouve le moyen de mépriser les secours qu'on lui offre.
L'eau bénite se présente sous une forme vulgaire j et lui, qui mourrait de soif s'il n'avait plus l'eau i lui, qui n'a jamais eu la pensée de mépriser Tusage naturel de l'eau non bénite, s'avise de mépriser cette eau quand elle est élevée à une dignité nouvelle, quand elle a reçu la bénédiction I
L'absurdité de l'homme est au-dessus de sa portée; elle appartient au mystère de l'abîme où ses regards ne pénètrent pas. L'affectation de mépriser l'eau semblerait invraisemblable à qui ne connaîtrait pas l'homme. Il est vrai qu'il ne la méprise que quand elle est bénite.
C^la constitue, à ses yeux, la circonstance atténuante de son mépris. Le mépris est-il au moins le fond de son extravagance? Non pas. Il y a quelque chose de plus biz.irre : après avoir méprisé, au lieu d'être honteux^ lui qui tout à l'heure aura soif, il est fier ; il est fier de son mépris, il veut que ses amis le connaissent. Aprèsleur avoir donné cette incomparable preuve de sa chute, il prendra peut-être de l'eau bénite, à un moment donné. Mais alors il se cachera.
Si4iband^u se levait, rhomme admirerait cet esprit de justice en vertu duquel l'Église oppose la matière à ce damrïé, à ce méchant, à. cet infâme, qui a méprisé la matière sous prétexte qu*il était un ange. La matière, que Dieu ne méprisait pas, la matiërey sur laquelle Dieu jetait un regard profond, un regard qui était un projet; la matière ^ sur qui cet immense honneur se préparait à fondre ; la matière, sur qui Dieu se penchait, ayant l'intention de prendre un jour une femme pour ïnère, la matière! Croyant faire preuve de grandeur, ce Chérubin Ta méprisée; et/ pour se moquer de lui éternellement, c'est la matière qui fournira contre lui des armes aux petits enfants. Les moyens qu'on lui oppose sont d'une extrême simplicité. l\ n'en est que plus furieux. Il déteste tant la simplicité 1 il fait toujours parade de quelque chose, il aime les oripeaux, il a le goût du théâtre. Par bonheur, son enflure ne le console peLs^ et nous n'avons pas à craindre qu'elle adoucisse son désespoir éternel. C'est uni à jamais I Et si la matière est bien choisie, l'eau dans la matière e^ particulièrement bien choisie. L'eau est peut-être la substance qui représente la nécessité. L'homme a besoin de tout. Mais ce dont il a besoin est très-souvent, dans l'Écriture, représenté par l'eau. Oh! qui me donnera à boire, s'écrie David, qui me donnera l'eau de la citerne qui est dans Bethléem?
Et Béthulie 1 c'est le besoin de l'eau qui arma le bras de Judith, Le Dieu qu'elle invoque est le Créateur des
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eaux. Expandi manus meas ad te : anima mea sicut terra sine aqua tibi. Toujours Teau et le besoin collés ensemble.
Que veulent dire les douces splendeurs de lalosée quand le soleil de mai jette sur les brins d'herbe ses premiers rayons, mêlés aux chants de l'alouette et aux fleurs des fraisiers?
Peut*étre disent-elles, dans leur langage très- simple' et très-beau, que ce qui est utile est magnifique ; que Teaii doit resplendir, puisqu'elle est nécessaire, et que lé soleil fait bien de la saluer, puisqu'elle a satisfait la soif des brins d'herbe.
L'eau est austère, profonde, immense, magnifique, par-dessus tout nécessaire. Sa mission est de purifier et préserver.
La malice du démon est profondément inconnue des hommes; c'est un bienfait de la leur apprendre; c'est un bienfait de les armer.
Le désespoir de Satan a un nom; ce désespoir se nomme :