‹ L'homme, précédé d'une introdChapitre 41 sur 68 · LES ALLIANCES SPIRITUELLES · texte numérisé non relu

LES ALLIANCES SPIRITUELLES

La froideur donne de singuliers spectacles. La froideur, qui éteint Tesprit,. tout en permettant au moins un peu la lettre, se trahit par des procédés digne de remarque.

Quiconque aime la vérité déteste Terreur. Ceci est aussi près de la naïveté que di^ paradoxe. Mais cette détestation de Terreur est la pierre de touche à laquelle se reconnaît Tamour de la vérité. Si vous n'aimez pas la vérité, vous pouvez jusqu'à un certain point dire que vous Taimez et même le faire croire ; mais soyez sûr qu'en ce cas vous manquerez d'horreur pour ce qui est faux, et à ce signe on reconnaîtra que vous n'aimez pas la vérité.

Quand un honune qui aimait la vérité cesse de l'aimer, il ne commence pas par déclarer sa défection : il commence par moins détester Terreur. C'est par là qu'il se trahit.

Les complaisances secrètes forment une des parties les plus ignorées de Thistoire du monde.

Quand un homme perd Tamour de la doctrine, bonne ou mauvaise, qu'il professait, il garde ordinairement le symbole de cette doctrine : seulement il sent mourir en lui toute aversion pour les doctrines contraires à celle-là.

Les idolâtries sont très-différentes les unes des autres dans leurs formules; cependant elles ont' les unes pour les autres des tendresses incroyables : c'est qu'elles ont une unité : elles sont toute s Tidolâtrie. Les apparences sont très-différentes, mais le fond commun est très-semblable.

Quand le christianisme se leva, la terre présenta un spectacle qui contient tant de leçons qu'on ne peut pas les compter. Combien de dieux étaient adorés sur cette planète, combien de dieux I quelle effroyable variétés quelle bigarrure I Et cependant toutes cette multitude d'idoles ennemies vivaient ensemble au Panthéon. Elles

LA SGIENGE. 221

se pressaient sans se combattre, se sçrraient sans se nuire et se coudoyaient sans se gêner. C'est qu'elles étaient d'accord entre elles. Mais quand le soleil parut, venant de Bethléem, la clameur fut générale. Les idoles, qui dormaient dans leur paix, se réveillèrent pour livrer combat: toutes reconnurent Tennemi commun, et Ton put voir pourquoi elles n'avaient pas lutté entre elles. Le secret de leur calme était leur complicité.

Si nous remontons le cours des sièdes, le même spectacle se présente. Je ne sais pas bien pourquoi l'histoire, qui cependant ignorait et ignore encore trèssouvent le mot de l'énigme, raconte sans s'étonner la prodigieuse complaisance des idoles et des adorateurs, qui admettent dans leur compagnie n'importe qui et n'importe quoi. Celui-ci adore un bœuf et celui-là un chou. Ces deux hommes ne se disputeront pas. Volontiers l'adorateur du bœuf adorera même un peu le chou par complaisance, et l'adorateur du chou ne refusera pas au bœuf quelques génuflexions. Une entente mystérieuse semble planer sur l'immense mensonge et dire aux hommes que, si ce mensonge est multiforme, il ne faut pas s'inquiéter pour si peu : car c'est toujours le même mensonge. L'idolâtrie peut changer d'aspect et de caractère ; mais elle rassure F idolâtre : car elle lui montre, à travers la multitude des objets adorés, elle lui montre le même visage; elle lui dit : C'est toujours moi I

Dans ce choc universel des peuples, depuis Adam jusfqu'à Jésus-Christ, combien d'idoles se sont choquées ! Mais elles se choquaient sans s'écraser : elles se fondaient en se choquant. Jamais, dans cette énorme liste de peuples vainqueurs et vaincus, l'histoire ancienne

ne nous montre les uns ouïes autres étonnés et furieux à la vue des idoles inconnues que- la guerre amenait sous leurs yeux. Les peuples trouvaient tout simple de rencontrer ailleurs un culte différent, et Tidée n*est ye^ nue à aucun conquérant d'établir sur le globe l'Unité de son idolâtrie. Un seul point de la terre voit la colère de Dieu contre les idoles : un seul point de la terre voit la vérité religieuse et Terreur idolâtrique se déclarer en face l'une de Tautre : ce point s'appelle la Judée; il s'appela l'Egypte quand Moïse gardait ses troupeaux avant d'avoir ouvert devant lui la Mer Rouge ; il s'appela le désert, quand , au pied du Sinaï , le front de ceux qui avaient vu les éclairs, s'inclina cependant devant le veau d'or. Partout où va Holse, Dieu éclate sous ses pas, et les idoles rencontrent la fureur qui leur est due. Mais voyez partout ailleurs : voyez Troie et la Grèce, Àgamemnon, Hector, Ménélas, Paris, Xa:*iès, Léonidas, Epaminondas ; voyez Périclès ; voyez Alexandre. l'Europe et l'Asie, qui lancent la mort l'une sur l'autre, sans demander aux siècles un instant de repos, font la paix sur un seul point : elles emportent leurs idoles l'une chez l'autre, et ces idoles sont bien reçues, et l'hostilité même des races ne réussit pas à inspirer l'hostilité delb cultes.

La chose parait si simple que les historiens, ou plutôt les chroniqueurs, car l'antiquité n'a pas d'historiens, les chroniqueurs oublient de s'étonner, et leur défaut d'étonnement s'ajoute aux faits qu'ils racontent piour montrer combien paraissait simple l'admission des idoles étrangères.

Et cependant l'histoire de l'antiquité est une hi toire de batailles. Partout et toujoui3 la guerre I la guerre à

propos de tout! à propos d'une ville, à propos d'une dispute, à propos d'une femme, la guerre est toujours {uréte. Les idoles seules sont en paix avec les idoles. La conflagration qui commence à Hélène dure à peu près jusqu'à Tibère; le temple de Janus est un témoin fidèle des habitudes^ romaines : le sang coule partout. L'orgueil national aime à imposer la loi aux autres peuples; mais il expire devant cette profonde indifférence qui n'ose préférer une idolâtrie à une autre. La mort, qui fait le tour du monde portée par les légions romaines, tire parti de tout, excepté de la différence des cultes.

Mais quand la Croix se lève sur le Golgothi, voici qae la fureur religieuse va remplacer la fureur nationale, et les champs de bataille peuvent sécher : car la terre du Golisée va boire le sang des hommes nouveaux ; et les soldats pourront se reposer, tant les bourreaux auront de travail !

Le signe de la haine a t jujours été là ; toujours l'esprit du mensonge a poursuivi la Croix de son hommage renversé; il lui a t)ujours dit : C'est toi se'jle que je hais, toi seule au monde I

Et tandis que le mondi ancien haïssait à propos de tout, excepté à propos de l'idolâtrie, le monde moderne ne peut compter aucun siècle où la haine n'ait pas éclaté à propos de la Religion. Mais si le monde, dans le sens où l'Ëvangile prend ce mot, a toujours haï, dans l'histoire moderne, le christianisme, ce même monde n'a jamais haï, même dans l'histoire moderne, l'ancienne

idolâtrie. Plus rhomme est incroyant, plus il a d*attrait pour les cultes faux. Il semblerait logique, à qui ne connaîtrait pas le secret des alliances, de supposer que l'homme qui ne croit pas en Dieu déteste toutes les re- ''ligions. Gela serait vrai, s'il y avait plusieurs religions. Mais le fait est là : il parle. Plus l'homme se vante d'être esprit fort, plus il courbe la tête sous le culte, pourvu que ce culte soit faux.

Les alliances secrètes fournissent ici de profondes rêvé lations. Voltaire et Goethe étaient deux hommes différents. Goethe pouvait devenir un homme supérieur. Quant à Voltaire, j'en ai parlé ailleurs, et je renvoie à ce que j'en ai dit^ £h bien! Goethe aimait Voltaire, si ces deux mots peuvent aller ensemble, Goethe avait de l'attrait pour Voltaire. Cet attrait ne venait pas de Voltaire, il venait de Goethe ; ce n'était pas Voltaire qui plaisait à Goethe : c'était le reflet de sa propre haine. Ce n'était pas parce que Voltaire avait écrit tel ou tel ouvrage, que Goethe avait vu en lui un camarade; c'était parce qye Goethe lui-même avait écrit cette phrase :

« Il y a quatre choses que je déteste également : le tabac, les cloches, les punaises et le christianisme. »

Eu effet, il détestait également les cloches et le christianisme : il ne détestait les cloches qu'à cause du christianisme. Le son des cloches, pris en lui-même, eût été agréable à Goethe. Goethe était même très-ca-

1. M. Renan, l* Allemagne et V Athéisme au di»-neut)ièMe siècle, p. 133. — Douniol, libraire -éditeur, rue de Tournon,29.

LA SCIENCE. i^h

pable d'admirer cette voix grave, si elle eût parlé d'autre chose. Maïs la haine dti christianisme, qu'il a gardé. pour le dernier des quatre mots de sa phrase, parce qu'il était le principal, altéra en lui l'amour qu'il avait naturellement potlr l'harmonie; et ce chercheur infatigable, qiii scrutait avec tant de conscience ses moindres sentiments, et leurs causes et leurs effets, oublia de se demander d'où lui venait cette aversion.

Goethe faisait aussi devant une statue de Jupiter sa prière du matin. D'où vient cette sympathie monstrueuse, qui ressemblait ^ une adoration idolâtrique, sinon de cette haine profonde et unique, de cette haine qui, ne sachant comment faire pour s'exprimer directement, s'exprime indirectement par la voix des alliances secrètes? Goethe priait Jupiter, sfans reculer même devant i'énormitédu ridicule, tant il avait horreur de prier Jésus-Christ.

Cet attrait in vraisenTiblàble, inexplicable en lui-môme, n'est pas particulier à Goethe. Toute la philosophie fausse incline vers le goût du Paganisme. Cette pente est plus ou moins sensible, plus ou moînç rapide; mais presque partout elle se laisse voir ou au moins deviner. Le Paganisme attire le Rationalisme comme le fer attire l'aimant. Ce n'est pas que logiquement le Rationalisme conduise toujours à l'adoration des idoles grecques ou romaines. Mais c'est que mystérieusement le Rationalisme prépare l'âme à ne pas détester ces idoles. L'âme incline verselles, entraînée par son propre poids, et ne s'étonne pas de cet entraînement, si bien fait pour l'étonner :

226 * L'fl03iM£»

car elle n'en a pas TexplicâtioD. Et si l'explleation n'était pas là, ne semblerait-il pas bizarre de voir up homme, parce qu'il devient esprit fort, se réconcilier avçc Tesclavage dés ancieDS cultes rf jetés jadis par Lucrèce? ne sèraitril pas bizarre de voir Goethe, cet hoo^me si fier de la science, de la culture, si fier de l'amour^-propre, si fier de l'indépendance, si fier de n'adorer rien^ ressembler, vis-à-vis de Jupiter, aux sauvages les plus ignorants des îles perdues de l'Océanie?

Montrés à la lumière de cet attrait révélateur, tous les mensonges avoueraient peut-être une, efirpyable et inconnue parenté. Quoi de plus contraire en apparence à l'Athéisme que le Jansénisme? L- Athéisme esjlil'iabr sence franche de Dieu. Le Jansénisme ressemble à une exagération religieuse. L'Athéisme proclame la divinité de l'homme : car il faut bien ici-bas mettre quelque chose à la place du Dieu qu'on rejette* Le Jansénisme est une négation de l'homme, un amoindrisse^pceoti une corruption, un effacement du type humain. Le Jansénisme et l'Athéisme occupent logiquement dçux places qui, dans le monde de Terreur, sont aux antipodes l'une de l'autre. Eh bienl chose admirable! l'Athée porte en lui un certain fond de tendresse pour 1q Janséniste. Vous ne trouverez pas un Athée qui n'ait un faible pour Port-Royal. L'Athée, qui a horreur des saints, surtout des saints très-contemplatifs^ admire volontiers cette sévérité apparente du Janséniste. Il trouve que c'est bien la vraie Religion. Cette tristesse noire et infécoqde lui plait, carelle ressemble àsa tristesse : cette mauvaise

LA SGIBNOE. 227

-humeur lui platt, parce qu'elle r^3embleàsa mauvaise humeur : cette froideur lui plaît, parce qu'elle ressemble à sa froideur. Le Jansénisme est si faux, qu'il est l'ami de tous les mensonges; les erreurs les plus étrangères à lui le saluent comme un allié. Qn dirait qu'entre les r^thées a circulé un billet sur lequel il était écrit : Le Jansénisme est étranger à nous en principe ; mais, en fait, il a tant menti qu'il est devenu nôtre : respectonsle.

L'Athée, qui admire le Janséniste, se donne deux plaisirs à la fois : d'abord il admire l'erreur ; ensuite il a l'air de rendre hommage à la Religion. Par cette tactique habile, il trompe en lui le besoin de rendre justice. Il trompe ce besoin, sans danger pour l'injustice* Il est fidèle à l'erreur, et il se donne le délicat plaisir de lui sembler infidèle, par largeur d'esprit.

Beaucoup de gens repoussent Terreur revêtue d'une forme doùtrina^e et acceptent la même erreur présentée sous une forme légère. Ceux-là admirent dans un volume de vers (car ils croient cela très-léger) la doctrine qu'ils repoussent dans un traité de philosophie. La complicité de ces gens avec l'erreur réside dans Tâme plutôt que dans la formule de la croyance, et ils se ven-^ gent de ne pas adopter cette formule en adhérant par le cœur à la même chose dite autrement. Dès que l'ennemi a> changé de vêtement, ils font semblant de ne plus le reconnaître et se jettent à son cou.

. Dans les relations de la vie privée, le même fait se présente. Pour mesurer l'amitié de Paul pour Pierre,

•ne vous demandez pas seulement comment Paul se comporte vis-à-vis de Pierre ; demandez-voUs comment Paul se comporte v.is*4-vis des ennemis de Pierre, de quelle façon il ressent l'injustice commise envers Pierre. C'est là qu*est le secret.

Essayez de vous figurer un saint qui n'aurait pas la haine du péché ! L'idée seule de ce saint est ridicule. Et <^pendant c'est ainsi que le monde se figure le chrétien qu'il faudrait canoniser. Le saint véritable a la charité; inais c'est une charité terrible qui brûle et qui dévore, une charité qui déteste le mal , parce qu^elle veut la guériiton. Le saint que le monde se figure aurait une charité doucereuse, qui bénirait n'importe qui et n'importe quoi, en n'importe quelle circonstance. Le saint que le inonde se figure sourirait à l'erreur, sourirait au péché, sourirait à tous, sourirait à tout. Il serait sans indignation, sans profondeur, sans hauteur, sans regard sur les abîmes. li aérait bénin, bénévole, doucereux pour le malade, indulgent pour la maladie. Si vous voulez être ce saint-là, le monde vous aimera, et il dira que vous faites aimer le christianisme. .

Le monde, qui a l'instinct de l'ennemi, ne demande jamais qu'on abandonne la chose à laquelle on tient : il demande seulement qu'on pactise avec la chose con** traire. Et alors il déclare que vous lui faites aimer la Religion , c'est-!i-dire que vous lui devenez agréable, en cessant d'être un reproche pour lui.

Il affirme alors que vous ressemblez à Jésus-Ghrfist, qui pardonnait aux pécheurs. Parmi les confusions que le monde chérit, en voici une qu'il chérit beaucoup : il <^onfond le pardon et l'approbation. Parce que Jésus- Christ a pardonné à beaucoup de pécheurs, le moDde

LA SCi£NG£. 22^

veut en conclure que Jésus-Christ ne détestait pas beaucoup le péché.

L'homme se familiarise étonoai^ment avec tous les maux. 11 ne s'étonne pas d'être méchant, il ne s'étonne pas d'être dupé, il ne s'étonne ps^s d'être malheureux^ Ce goût du malheur, dont je parlais dernièrement, est une des causes de son indulgence pour tout ce qui lui a fait mal. L'homme trouve tout simple qu'on lui nuise, parce que l'homme ne s'aime pas. V homme ne s aime pas : voilà le grand mot. Sainte Catherine de Gênes dit que l'amour-propre devrait s'appeler la haine propre. Qu'est-ce en effet que l'amour-propre, sinon le sacrifice que l'homme fait de lui-même à la vanité ? L'homme ne s'aime pas, et l'homme doit s'aimer beaucoup : car il doit aimer beaucoup son prochain, et il doit aimer son prochain comme lui-même.

Si l'homme s'aimait, il haïrait le mal, il haïrait tout ce qui est contraire à sa destinée, à ses besoins, à sa. joie, à sa lumière, il haïrait l'erreur. Le drame du Paradis terrestre serait toujours devant ses yeux, et l'hor-^ reur du serpent serait plus intime à lui que sa respiration même. Si l'homme s'aimait, il ea^écrerait d'une exécration inconnue tout ce qui s'interpose entre lui et Dieu comme obstacle. Si l'homme s'aimait, il se prouverait à lui-même son amour, en détestant ce qui Técarte de sa fin dernière. Mais l'homme ne s'aime pas,, et il fait alliance avec Tennemi. Il joue avec le serpent; il commet envers lui-même celte iofiiélité que je signa-^ lais tout à l'heure vis-à-vis des autres et vis-à-vis de Dieu.

Parce que l'homme ne s'aime pas, il plaisante avec son malheur.

Parce que rhomme n'aime pas la vérité, il plaisante avec son erreur.

L'horreur du faux, l'horreur du mauvais, l'horreur brûlante du mensonge est peut-être parmi les hommes le plus rare des sentiments*

Page 1