LA CRITIQUE
La critique ! Vous avez quelquefois entendu prononcer ce mot-là, sans doute. Mais celui qui le prononçait eu comprenait-il le sens ? Je ne le croîs pas. Il est peu de paroles plus méconnues. Si la critique littéraire existait aujourd'hui à Paris, la face du monde serait changée dans huit jours.
La critique, telle qu'on la pratique habituellement, est une bavarde lâche et complaisante, qui ne sait parler, ni ne ie peut, ni ne l'ose. M. Paul, critique, connaît M. Pierre, écrivain ; il faut qu'U le ménage, quoi que fasse M. Pierre. D'ailleurs M. Pierre est admiré par M. Jacques : donc M. Paul est tenu de l'admirer. D'ailleurs M. Paul n'a rien à dire : il n'a ni idée, ni style, ni désir, ni regret, ni horizon. Il trouve tout simple que M. Pierre lui ressemble, il l'applaudit, et voilà. Ou bien encore, M. Paul a lu dans son enfance un livre quelconque signé d'un nom vieux et connu ; depuis ce temps-là, M. Paul admire ce livre et le propose pour modèle aux écrivains de l'avenir. M. Paul est ferme-
ment convaincu que tous les livres qu*il a lus dans son enfance sont sacrés, mais qu'aucun homme supérieur n'a plus le droit de nattre et que le créateur est fatigué. Après Buffon et Montesquieu, U. Paul pense que rien ne reste à dire.
. Que de fois, en regardant Paris, je me suis dit : Mon Dieul pauvre ville! Que de forces perdues s'agitent dans son sein! Pendant que de froides médiocrités parviennent gaiement à un succès facile, que d'intelligences égarées ou captives n'ont pas trouvé, faute d'un guide et d'un appui, leur route ou leur délivrance! Que de jeunes gens qui peut-être avaient la vie en eux, repoussés froidement par l'hostilité ou par l'indifférence, persécution plus terrible encore, repoussés par l'indifférence qui déteste les tentatives faites contre elle, et condamnés sans retour pour être restés euxmêmes, malgré l'injonction des pédants qui veulent que chacun ressemble à (ous, et que nul ne dépasse le niveau connu! Quelle œuvre que celle du critique qui parcourrait le monde pour faire justice conmie Hercule 1 Demandez-vous un instant ce qui arriverait dans l'Europe et dans le monde, si la justice de l'Art se levait à Paris sur les vivants et sur les morts 1 Supposez un instant (n'ayez pas peur, c'est un rêve), supposez un instant qu'elle^ se lève aujourd'hui, cette justice des intelligences, avec le soleil de Dieu, sur la ville endormie ! Supposez qu'il soit donné aux hommes de sentir une seconde leur cœur battre d'accord avec la vérité, de secouer le manteau deplomb qui glace, qui écrase leurs épaules et leurs yeux, de se réveiller dans la lumière vive, en face des beautés vraies, vides des vieilles erreurs qu'ils répètent depuis l'enfance, remplis d'un
amour jeune qui les rajeunirait, remplis de l'amour de ce qui ne vieillit pas; supposez que le soleil d'aujourd'iiui éclaire A Paris ce spectacle, et devinez ce qu'éelairerait sur la face du globe le soleil de demain.
Mais le découragement, cette ruse terrible de Terifer est là qui glace l'âme et retient le bras. « Tu ne feras pas tout, dit-il; ainsi, ne fais rien. > Mais, en. vérité, est-ce une raison?
^ Faut-il, pour parler, attendre que tout le monde soit persuadé d'avance, et parce qu'il y a des sourds, la parole perd-elle ses droits?
Je ne le pense pas. Parlons donc, malgré les sourds.
Parlons de la critique telle qu'elle est, et de la critique telle qu'elle devrait être.
Si je dis à la petite critique qu'elle est médiocre et niaise, je ne l'étonnerai pas beaucoup. Les hommes prennent assez bien leur parti d'être médiocres, , dans la conviction où ils vivent qu'on ne peut pas être autre chose, à moins de* tomber dans Tezagération.
Mais si je lui dis qu'elle est cruelle, je l'étonnerai, car, ne se prenant pas au sérieux, elle ne prend pas au sérieux les blessures que fait sa main froide et gantée : si je lui dis qu'incapable d'édifier quoi que ce soit, elle est capable de détruire beaucoup, que, sansTorce pour donner la vie, elle a la vertu de donner la mort, à force d'être faible, et que, pour cesser d'être cruelle, il faudrait devenir intelligente, alors, ne sachant plus ce que je veux dire, elle me répondra que je vais un peu loin. Elle me dira qu'elle n'a pas l'intention de donner la mort. — Eh ! je ne vous parle pas de vos intentions ! ie sais très-bien que vous n'avez pas d'intentions ; mais
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voîlà précisément ce que je vous reproche : vous devriez en avoir.
J'insiste sur la cruauté de la critique inintelligente, parce qu'il faut appuyer sur les vérités utiles. Il faut dire à celui qui va juger, que l'élévation, la largeur et la profondeur ne sont pas pour lui des objets de luxe, mais des loiis.
Offrez au critique vulgaire un chef-d'œuvre inconnu ; il attendra votre avis avant d'oser donner le sien. Avant d'avoir une opinion, il consultera tous ses intérêts et le visage de tous ses amis. Ayant épuisé sa faveur sur les anciens, il n'a plus que raideur et indifférence pour ceux qui luttent, qui souffrent, qui ont besoin de coulage;
Changez la signature d'une œuvre, les pages qu'il trouvait folles lui paraîtront sublimes , et réciproquement.
Il flatte, il gêne, il persécute.
En général, la petite critique croit tout impossible, elle n'admet comme pouvant être^ que ce qui est dans ses habitudes. Or, le génie n'est pas dans ses habitudes ; aussi le traite-t-eile comme elle traitait, il y a quelques années, les locomotives et les télégraphes électriques. Quant au génie des gens morts autrefois, elle le proclame à tort et à travers, sans savoir ce qu'elle dit, parce qu'elle a l'habitude de ie proclamer, et que d'ailleurs elle croit à peine à l'existence de ces gens-là. Elle lance à pleines mains à des personnes qu'elle croit abstraites des couronnes qui ne lui coûtent rien à distribuer ^ car elles n'existent pas. Que le passé ait ses gloires, elle y consent, car elle ne croit ni au passé, ni à la gloire; mais le présent? mais l'avenir? allons donc I
Aussi n'a-t-elle, cette critique polie, correcte, miel* leuse et médiocre, que des opinions convenues, des admirations prudentes, des enthousiasmes officiels. Elle ne vous absoudra d'être moderne que si vous êtes en même temps médiocre; elle a pour la médiocrité je ne sais quelle condescendance tendre, elle se reconnaît et se complaît en elle. Lors même qu'elle consent à ne pas la trouver irréprochable, elle lui pardonne toujours, elle lui passe tout. L'homme médiocre, c'est l'enfant chéri, c'est le Benjamin de la critique étroite. Elle a pour lui des faiblesses. Il suffit que la médiocrité soit la médiocrité pour avoir droit à l'indulgence de cette €ritique-là. Car les défauts de la médiocrité sont médiocres eux-mêmes et parla sympathiques à la critique dont je parle : ils sont effacés, et tout ce qui est effacé lui platt. Les défauts de l'homme supérieur attestent une personne vivante qui se déploie, et la petite critique les déteste, non parce qu'ils sont défauts, mais parce qu'ils sont énergiques. Molle et morte, elle aime ce qui est mou et mort. Craignant que l'homme armé d'une idée ne pousse un cri qu'on n'ait pas l'habitude d'entendre, elle préfère, et de beaucoup, ceux qui écrivent pour ne rien dire : ceux-là lui sont plus soumis : elle se complaît et se reconnaît en eux. Elle défend à un homme d'être lui-même et lui ordonne de ressembler à un autre; elle appelle cela être sévère. Avant d'admirer, elle cherche dana ses habitudes pour voir si l'on admire ordinairement ce qu'elle a sous les yeux ou les choses analogues, et, au nom du bon goût, elle refuse le passage à toute beauté dont elle ne connaît pas d'avance le signalement. Elle ne juge pas pour juger, elle juge pour plaire à ses propres juges ; aussi aime-t-
elle ceux qui répètent des phrases faites, parce qu'ils ne compromettent pas ; elle sait que cette monnaie a cours ; les phrases faites sont de vieilles connaissances qui ne lui font pas peur ; mais l'homme qui parle une langue à lui est un jeune homme pour ses contemporains, avant d'être un grand homme pour la postérité. La petite critique, persuadée que les grands hommes n'ont jamais été jeunes, ni même vivants; que de tout temps ils étaient des anciens^ morts depuis quatre mille ans, ricane et se détourne en face d'une grandeur présente et vivante. L'horreur qu'elle a du. génie est mélangée de honte. Devant cet étranger, elle rougit d'être elle-même. Devant le génie, la grandeur consisterait à s'effacer; mais la petite critiquene s'efface jamais, elle se tient droite et raide. Pour se venger, elle montre, dans les conceptions du génie, la virgule qui manque, et la médiocrité applaudit. '
Quelque raison qu'on veuille assigner à ce fait étrange, la médiocrité ne se déconcerte jamais. Elle veut que ce monde soit sa proie ; elle le réclame et s'en empare avec l'assurance du bon droit, comme s'il lui appartenait en propre. Les gens médiocres n'ont qu'à se présenter pour que les portes s'ouvrent ; elles se ferment instinctivement devant l'homme supérieur. Songez à la quantité des hommes médiocres. L'enthousiasme est la récompense de la simplicité, et lésâmes compliquées ne sentent ni ne comprennent rien. N'espérez pas que la médiocrité soit touchée de votre courage, de vos efforts ; voici son caractère : Elle est naturellement impitoyable! Si elle se laissait une fois surprendre, émouvoir, elle ne serait plus elle-même.
Elle n'a rien d'imprévu dans les mouvements.
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Elle n'a qu'une physionomie; elle vise à la gravité. En même temps elle est hargneuse, mesquine, tracassière, étroite et envieuse. Elle aime les petites choses, lespttites proportions, les projets mesquins, les niaiseries accoutumées, les timides inepties qu'on lui sert ordinairement. Elle juge un ho:nme sur son âge, son succès, sa position, sa fortune.
Elle le juge sur son passé et sur son apparence, ne croyant ni à la réalité des hommes ni à leur avenir. Elle a le plus profond respect pour ceux qui ont déjà beaucoup imprimé. Elle pèse tout, et ne mesure rien. Elle n'osera pas dire devant l'œuvre d'un homme, encore ignoré : Voilà la gloire et le génie. Voit-elle un homme débordant de vie et d'amour, elle l'entoure d'un cimetière. Si j'insiste sur la cruauté inconsciente de la sottise, c'est que cette cruauté est inaperçue de celui qui Texerce et de celui qui la voit de loin. Le géaie est la seule souffrance qui ne trouve nulle part de pitié, pas même chez les femmes. Les femmes, qui s'attendris-^ sent si volontiers sur les grandenrs fausses, sont souvent sans miséricorde pour les grandeurs vraies. Elles aiment ce qui brille; elles n'aiment pas ce qui resplendit.
Regardez les liOms de tous ceux qui sont parvenus non pas à la réputation, mais à la gloire : lisez leur histoire. Interrogez-les ; ils vous répondront qu'ils ont usé, pour écarter la foule et se faire place, plus de force qu'il n'en fallait pour créer mille chefs-d'œuvre. Us ont passé des heures qui auraient pu être belles et fécondes à subir le supplice de l'injustice sentie; ils ont dépensé le plus pur de leur sang dans une lutte exté-
rieure et stérile qui arrêtait le travail fécond de l'Art ; le découragement leur a volé mille fois, à eux et au monde, leurs plus beaux transports, leurs plus jeunes ardeurs ; que d'heures, qui auraient été des heures de génie, des heures de lumière, qui auraient rayonné dans le temps et dans l'espace, qui auraient produit des choses immortelles, ont été des heures stériles de tristesse et d'accablement ! Or, cela a peut-être été l'ouvrage de la petite critique qui restait indifférente. Elle a pris pour tâche d'éteindre le feu sacré qu'elle était chargée d'entretenir. Puisse -t- elle être enterrée vive!
Voulez- vous savoir jusqu'où peut s'élever la critique? regardez jusqu'où elle peut descendre. Mesurez ses bienfaits possibles par les ravages qu'elle peut aussi faire. /
L'Art a ses périodes, ses phases, ses âges : un jour arrive dans sa vie où il reçoit pleine connaissance, pleine conscience de lui-même. Chacun de nous ne connait-il pas ces heures admirables de lumière intérieure où il semble que l'homme, en présence et en possession de lui-même, s'aperçoive pour la première fois et se reconnaisse? On dirait que débarrassé des obstacles, et délivré des ténèbres derrière lesquelles il était voilé à lui-même, il entre enfin dans la liberté et dans la joie de son être. C'est un coup d'œil jeté sur des domaines qu'on croyait perdus ! c'est le réveil du regard humain : ces instants sont rares et rapides!
Le plus souvent, nous sommes invisibles à nousmêmes, destitués de nous-mêmes. L'homme ne se reconnatt qu'à la lueur d'un éclair. L'éclair interrompt 1
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nuit, brille et s'éteint, et l'homme vit d'un souvenir, en attendant le prochain éclair.
Or, quand l'éclair passe sur l'Art, c'est la critique qui s'éveille. Il faut venger ce mot, critique, du sens négatif et restrictif qu'on a attaché à lui. II signifie discernement. Or, le discernement est une œuvre de lumière.
La Critique est la Conscience de VArt.
Quand l'Art se voit et se sent, quand il dit : J'existe, me voici, fon cri de joie c'est l'essor de la Critique qui se lè?e. Aussi vit-elle d'enthousiasme et non de négation. On se la figure toujours tournée vers le néant, je la vois tournée vers l'être. 11 est temps qu'elle admire.
Une des prérogatives du génie, c'est que l'enthousiasme, qui seul a le don de le sentir, a seul aussi le droit de le juger. La médiocrité, qui est privée de ce sens, n'aperçoit en lui que le côté négatif, le défaut; elle le juge comme un magistrat jup:e un coupable. Aux yeux de la médiocrité, le génie est le coupable par excellence ; et même, si la médiocrité ne trouve pas dans les leçons qu'elle sait par cœur le texte qui le condamne, peu importe, il est condamné d'avance parune loi sans formule, faite tout exprès pour lui. La grande critique vit d'admiration, la petite de chicane. L'enthousiasme manque en ce monde : que la critique s'emploiç toute entière à le rallumer, et elle deviendra vivante. Qu'elle apporte sa pierre à l'édification d'une jeunesse nouvelle, de la jeunesse que le monde attend, car la jeunesse manque sur cette terre. Des cadavres refroidis peuplent les ateliers et les mansardes.
La débauche a passé par là. C'est elle qui fait errer dans Paris, sous un soleil tout jeune, des vieillards de
vingt ans. Or, la critique a cette mission sublime de rafraîchir le sang des travailleurs, et de leur refaire une jeunesse. Pour accomplir sa tâche, il faut qu'elle ait de Tâme et beaucoup d'âme. .
Ignorez-vous que l'artiste qui veut créer souffre toujours horriblement î Songez-vous qu'il ne réalise ;amais ce qu'il voulait réaliser ? Songez-vous que tout chef-d'œuvre est nécessairement un sacrilBce ? Songezvous que le grand artiste livre une bataille avec la certitude de la perdre, qu'il est condamné à manquer toujours son but, son but étant la beauté absolue qu'il lui est ordonné de poursuivre et défendu d'atteindre dans son œuvre. User sa vie, et se demander si on ne l'use pas inutilement; commencer son œuvre et douter d'elle; tout craindre, et marcher comme si l'on ne craignait rien 1 L'inspiration exige le bonheur, et il y a pourtant des hommes qui ont travaillé dans la tristesse, dans la nuit, dans la douleur, qui ont imposé silence à leurs cris, qui ont négligé leurs souffrances, pour ne pas devenir stériles, qui ont produit, parce qu'ils voulaient produire, alors même qu'ils ne le désiraient plus.
En vain le grand artiste essaierait d'ailleurs de se répandre autour de lui. Ses pairs ne sont pas de ce monde. Il faut qu'il traverse les terrains glacés de la solitude.
Quand elle le voit de loin, la petite critique (je veux bien reconnaître qu'elle ne sait ce qu'elle fait) le pique avec mille épingles, pour voir, en jouant, combien de gouttes de sang il lui reste encore à verser.
Comprenez-vous alors la tâche sublime qui se présente à la critique vraie. Il faut qu'elle se fasse assez
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grande pour devenir consolatrice. Il faut qu'elle entre dans le champ de la vie, il faut qu'elle prenne d'une main la main froide de celui qui marche seul, et que de l'autre main elle le désigne aux regards des hommes. Il faut qu'elle soit capable d'oser assez pour admirer et pour flétrir librement. Il faut qu'elle fasse honte au troupeau de sa docilité stupide envers les aveugles qui .le mènent, de sa résistance stupide vis-à-vis de ceux qui voient le jour. L^ où Tamour n'a aucune place, il n'y a rien ni de vrai, ni de beau, ni de fécond : le caractère de la critique négative, c'est l'absence d'amour. Que la critique s'éveille à l'amour de Tinfini , et la face de l'art sera changée, car, si elle aime l'inflni, la critique aura des vues d'ensemble.
Le premier mot de l'homme médiocre qui juge porte toujours sur un détail, et ce premier mot est toujours faux, '— fût-il vrai. Il est faux par la place qu'il occupe, faux par l'importance qui lui est donnée, faux par l'isolement où il reste. Il a l'air d'exclure tout ce qu'il ne dit pas, il a l'air de compter pour tout ce qui n'est rien, et pour rien ce qui est tout.
Le grand critique se place assez haut pour saisir du même coup d'œil le tout et les parties. Nul ne peut juger ce qu'il ne domine pas. L'engouement vulgaire entraine la partialité. L'enthousiasme supérieur entraîne l'impartialité, qui est la gloire du juge. L'enthousiasme donne le courage, et le courage a deux accents» Il admire ce qui est beau, il flétrit ce qui ne l'est pas.
Que faut-il donc? Oser. Voilà la condition de tout.
Si vous êtes grand, il faut que la critique le dise, dussîez-vous l'ignorer vous-même et vous en étonner-
Il faut qu'elle vous traite, quels que soient votre nom et votre âge, comme si quatre mille ans avaient passé sur votre tombeau. Ceci est son devoir, sous peine de déshonneur. Si vous avez volé votre nom, il faut qu'elle le dise, qui que vous soyez.
Qui donc nous empêche d'oser, et que craignonsnous? Pourquoi ce respect imbécile, ce respect du néant? Est-ce que la souveraineté de la mort est un droit inviolable ? Pourquoi laisser la parole, comme un monopole, à ceux qui veulent empêcher le sang de circuler et le cœur de battre? Est-ce qu'il y a, en faveur de rineptie et de Tinfamie, quand elles se prolongent, une prescription? Élevez donc la voix, vous qui jugez : en face de l'Art qu'on nous a fait, élevez la voix qui condamne! Aq<ioi vous sert l'arme que vous tenez, si vous voyez de sang-froid l'universel abaissement î Si vous supportez des hommes qui s'appellent artistes et qni ont peur que cette terre ne soit pas assez pleine de boue? Ils veulent renchérir sur les hontes de la vie réelle par les hontes de la vie imaginaire où ils nous promènent.
Réveillez donc dans le public l'étincelle menacée, l'inquiétude du beau! Critiques, élevez la voix et dites à ces hommes : Vous, artistes, vous, hommes investis d'une telle dignité et d'une telle puissance que votre pensée devient le pain qui nourrit les autres hommes, le sang qui circule dans leurs veines, vous gardiens de la pureté de la langue, vous avez souillé la langue, vous . avez enseigné vos vices à vos contemporains pour spéculer ensuite sur leur dégradation qui est votre ouvrage. Vous qui portez le nom d'artistes et qui vendez si cher la honte aux hommes, comprenez votre dignité
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perdue, pour mesurer^ s'il est possible, la profondeur de votre dégradation.
Le grand critique cherche le grand poète comme le fer cherche l'aimant. Ne me demandez pas lequel des deux domine l'autre ; je ne leur assigne pas de rang. Je les enveloppe dans le même respect, dans la même admiration. La Critique est une des plus hautes formes de l'Art. Le critique féconde le sol et proclame les lois. Il a découvert le poète ; il le couronne. Tous deux ont subi l'épreuve, tous deux ont osé, combattu, souffert. Tous deux ils ont eu l'honneur d'exciter les mêmes co - 1ères. Ceux qui s'inclinent par convenance devant les réputations les ont également détestés. Qu'ils soient donc confondus dans la même gloire I Laissons-les se rencontrer et s'embrasser sur les hauteurs du courage et sur les hauteurs de la joie. Celui qui peut dire à un travailleur inconnu : Mon enfant^ tu es un homme de génie ! celui-là mérite l'immortalité qu'il promet. Comprendre, c'est égaler, a dit Raphaël.
Le champ de la critique est plus large qu'on ne le croit généralement. Elle n'est pas bornée à la culture de tel ou tel arbre. La nature est son domaine. Elle doit être partout où il y a une grandeur en péril. Elle a passé le cap de Bonne-Espérancè avec Yasco de Gama. Tous les accents, toutes les harmonies sont permises à sa parole; il lui est permis d'aimer, il lui est permis de soutenir. Elle avait sa place près de Christophe Colomb cinq minutes avant que le cri : « Terre I terre I » n'ait retenti sur le pont du navire béni. Voilà même sa vraie place; voilà son labeur, sa destinée, sa gloire. Fidélité! fidélité! voilà sa devise triomphante. La fidélité, c'est la durée conquise enfin par l'enthousiasme. La Critique
doit être fidèle comme la postérité, et parler dans le présent la parole de l'avenir.
La Critique doit commencer, près de Thonmie qui attend, le rôle de l'humanité, et préluder au concert que feront sur sa tombe ses descendants. Elle doit faire les noms, faire les gloires. C'est elle qui lance les rayons. Cette palme ne vaut-elle pas la peine d'être cueillie? Quant à moi, je crois qu'il est bon que quelqu'un soit là, debout et vaillant^ qui puisse, après l'Amérique découverte, n'ayant ni calomnié, ni trahi, regarder en face Christophe Colomb !