‹ L'homme, précédé d'une introdChapitre 52 sur 68 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

Eq face de cette pensée» qui a occupé ma vie, et qui est une en moi, je voudrais pouvoir tout dire en une parole. Cependant l'Art subit, quand il entre parmi nous, la loi de la succession: il se décompose; il admet Vavant, Yaprès: il prend plusieurs formés. Il faut, en parlant de lui, obéir à la même nécessité, entrer dans les mêmes harmonies.

L'Art est l'expression sensible du beau.

Il est, dans Tordre naturel, la manifestation de l'idéal.

Comment fera-t-il pour pénétrer dans notre terre d'exil?

Le temps et l'espace gardent les barrières de ce monde et saisissent tout ce qui veut entrer. Bien ne leur échappe. Aussi sans violer son unité, l'Art adoucira-t*il ses splendeurs immenses et complaisantes pour les accommoder à notre spécialité hvmaine.

Son premier acte sera une concession, un sacrifice. Nous avons vu ailleurs que le sacrifice est Tessence de la parole. Le son ne nait que pour mourir, et ne se possède que pour se donner, L'Art se divise pour apparaître.

Forcé de subir le temps et Tespace, il leur demande leur secours pour rester beau chez eux. Le temps lui prête la parole, l'espace lui prête la lumière.

La parole et la lumière sont les deux ministres de l'Art.

L'arithmétique exprime les lois du temps, la géométrie les lois de l'espace.*

L'arithmétique enfante dans le monde de l'Art la poésie et la musique, ministres de l'idée au département du temps. C'est le temps qui en détermine la mesure, et cette mesure c'est le rhythme.

La géométrie lance dans lé monde idéal l'architecture, la sculpture et la peinture, ministres de l'idée au département de l'espace ; c'est l'espace qui fait leurs proportions.

Nous l'avons dit, les formes de l'Art qui objectivent la pensée, quant aux phénomènes du temps, ont pour ministre la parole.

Les formes de l'Art qui objectivent la pensée, quant aux phénomènes de l'espace, ont pour ministre la lumière.

La parole et la lumière me frappent par leurs similitudes cachées. La parole est la splendeur du monde invisible; la lumière est la splendeur du monde vi-

«ible. Par la parole la création se fait lumière pour nos -esprits : elle explique ses splendeurs à nos intelligences. Par la lumière, la création se fait parole pour nos yeux : elle leur raconte la gloire du Créateur. Les cieux seraient muets, destitués de la lumière, comme Thomme serait muet, destitué de la parole. La parole humaine explique la beauté de cette création, qui est révélée par la lumière; par la parole, et par la lumière le visible et l'invisible se rapprochent et se glorifient. Ils parlent, ils louent, ils chantent: ils chantent leur amour dans la joie de leur beauté. La parole et la lumière ont les mêmes amis et les mêmes ennemis.

La lumièreprésentele monde visible à l'admiration de l'intelligence; la parole met le monde invisible au service de l'intelligence. Toutes deux sont impondérables, mystérieuses. Toutes deux appartiennent à chacun et à tous, sans division, sans diminution. Toutes deux traversent, touchent et pénètrent les corps les plus abjects sans salir leurs rayons. Toutes deux se réfléchissent : l'écho renvoie la parole ; le miroir renvoie la lumière. Que la lumière pénètre une goutte d'eau, elle en fera une perle. Que la parole pénètre une intelligence morte, Dieu sait de quelles couleurs il la verra resplendir. La chaleur suit la lumière^ et Tamour suit la parole.

La parole et la lumière chassent toutes deux tes fantômes. Toutes deux dévoilent. Voulez-vous connaître la valeur de .cet objet? Éclairez-le d'un nom. Voulez-vous -démasquer ce criminel? Nommez-le.

Le crime fuit la parole comme il fuit la lumière, et le mensonge est une obscurité. ,

Le nom exprime l'être moral comme la lumière fait voir l'objet matériel.

La parole éclaire ce qu'elle nomme. La lumièce défi* nit ce qu'elle montre. Toutes deux distinguent, déterminent. Toutes deux volent et disparaissent, éclatantes de leur nature ; toutes deux se cachent pour agir, l'une au fond des Ames, l'autre au fond des corps, et ne manifestent leur présence qu'autant qu'elles trouvent matière à leur activité ; toutes deux s'asisimileht ce qu'elles ont saisi, assujettissent tout à elles-mêmes, et ne s'assujettissent elles-mêmes à rien. Elles discernent leut proie, comme l'aigle, du haut des montagnes, fondent sur elle, la dévorent, la renouvellent, puis reprennent leur vol, et échappent, par leur rapidité, à tout asservissement; mais elles subsistent, par leur splendeur communiquée, dana les corps dont elles s'emparent. Quand elles sont déposées, comme un germe, quelque part, leur présence active et inaperçue demande un choc pour se réveiller. C'est au choc qu'elles éclatent; elles rayonnent alors et se communiquent sans se diminuer. Le jour où l'homme, surprenant la lumière en travail, a inventé un miroir qui se souvienty il a découvert, par la photographie, la loi de la parole. Permanente et fidèle là où elle s'est attachée, mais mystérieuse dans ses opérations, la parole reçue demeure souvent dans l'âme, mais ne «e montre qu'à certaines conditions.

L'homme qui a reçu le don de la parole est particulièrement ému par la beauté de la lumière. La lumière est un symbole si évident, que son nom s'applique aussi souvent à la lumière invisible qu'à la lumière visible*

Dans la création artistique, à l'instant précis, à cet admirable instant où il exprime la beauté qu'il pense, l'artiste se sent pénétré d'une lumière invisible, lumière chaude et vivifiante, qui va lui donner la parole. Plein de sa pensée, possédé de son type, il sent quelque chose se mouvoir en lui. Ce sont les paroles qui naissent, lumineuses et ardentes, dans son esprit. Elles se modèlent sur la pensée, s'embellissent de sa beauté, resplendissent de sa splendeur. ,

La pensée est si belle, quand il la contemple^ non encore réalisée, dans son unité et son intégrité, sans s'être sali les mains à la matière multiple, pour la constater une fois de plus incapable, insuffisante, et cepen^ dant indispensable à ses projets! Écrivain, peintre ou sculpteur, voilà que, quand il prend dans sa main tremblante l'instrument qui réalise, il écoute la pensée, prête son ministère, travaille, contemple son œuvre et la trouve imparfaite. C'est qu'il n'a pas réalisé son .idéal. L'idéal demande encore^ et n'ayant plus rien à donner, l'artiste, les mains vides, pleure et demande pardon. Il a abaissé sa pensée, pour lui donner une fi* gure. Il lui a posé une limite, il Ta déterminée. Il a renoncé à l'immense dans leiquel il la contemplait. lia attenté à son idéal.

Le lever du soieil est le triomphe de la lumière en ce monde/ La création apparaît. Laissez faire la lumière, et regardez 1 Cette magnificence est le reflet symbolique et mystérieux de quelque harmonie invisible et spiri

tuelle qui veut bien se laisser symboliser par la couleur.

Le lever du soleil ressemble à la création du monde ; il en est la figure 1 Ne ressemble-t-il pas merveilleusement au lever de la parole dans l'&me de l'artiste ? Quelquefois il est minuit dans Vâme^ et à cette heure-là Thomme ne peut rien faire. Mais, tout à coup, il voit resplendir sa pensée : c'est la parole qui se lève. La pensée ét^it latente, elle devient lumineuse : elle était, pour rhomme, comme si elle n'était pas : elle reçoit la conscience et là splendeur de sa vérité : . elle se sent vivre, parce qu'elle parle.

La parole, comme la lumière, monte lenteo^ent à l'horizon. C'est d'abord une lueur, puis un éclat de jour. Gomme au lever du soleil les bétes féroces rentrent dans leur tannière, les passions se cachent honteuses^ quand la parole se lève, illumine et inonde. Puis un nuage trouble la parole dans l'âme, comme la lumière dans le ciel ; mais elles se jouent toutes deux dans cet embarras inférieur ; elles oscillent et éclatent en Jeux divers qui embellissent le ciel et la terre de splendeurs plus variées, plus riches, plus abondantes. Enfin le grand jour se fait et la chaleur arrive. Le laboureur creuse son sillon : les champs déchirés s'exposent aux influences du ciel, et la terre porte son fruit.

Contemplons enfin la splendeur de l'Harmonie. Nous disons: Cette mélodie est belle, et, dans un tableau, cette figure est belle.

L^Harmonie, qui est la beauté de la parole, a sa racine dans le rh^thme, c'est-à-dire dans le nombre.

Et disons en même temps que la Beauté, qui est l'harmonie de la Forme et la splendeur de TÂrt exposé à la Lumière, a., comme Tharmonie des sons, sa racine dans le nombre; car la Beauté réside essentiellement dans l'Angle, et l'Angle peut s'évaluer en nombre.

L'artiste, l'artiste, digne de ce nom, donne de Tair à l'âme humaine. L'Art, dans une certaine mesure, et dans un certain moment, est la force qui fait éclater la voûte du souterrain où nous étouffons. De quel levier dispose4-il donc? quelles masses a-t-il à son service? La parole, la musique. faibles choses 1 Un peu d'air battu par des lèvres de chair.

Pauvres notes fugitives, pauvres syllabes qu'emporte le vent, majestés invisibles, que vous êtes puissantes! Vous remuez la terre, et le ciel vous écoute. Dans les instants solennels où nous vous appartenons, l'âme a de l'air : elle respire, elle prend conscience d'eUe-même. Elle dit: Oui, mon Dieu, je suis grande et je l'avais oublié. Par vous Tâme humaine goûte les prémices de sa délivrance. Elle s'étonne alors de ses oublis habituels; elle s'étonne de ne pas se rappeler toujours ce qu'elle se rappelle instantanément. La lumière accidentelle lui découvre la profondeur des ténèbres ordinaires I En face du réveil, elle ne comprend plus que lui et ne se souvient du sommeil que pour s'en étonner. Elle s'é^ tonne d'avoir pu oublier leslypes, au point de s'ensevelir dans les accidents, dans la laideur. Une porte épaisse et lourde, la porte de notre prison, nous masque notre grand amour; elle nous en dérobe quelquefois jusqu'au souvenir. Mais tout à coup l'horizon apparaît,

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large et profond, lointain, chargé d'éclairs, ruisselant de feu. Emporté par la parole et la lumière, enlevé sur les ailes croisées de ces deux aigles, l'Art a passé, il a traversé, il a détruit : le mur s'est écarté un instant, déchiré par la puissance impondérable, par la vapeur d'encens, comme une nuée ouverte par la foudre

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