L'ASIE, LA GRÈGE. ET ROME
L'Asie, la Grèce, Rome (la Rome de Romulus). La spéculation, la science et la formule : ces trois mots traduisent les trois conceptions des connaissances humaines que notre humanité s'ei^t autrefois formées, les trois aspects suivant lesquels elle a considéré les œuvres de son intelligence. Quand ces trois points de vue se donnent pour contradictoires, la contradiction règne
dans les domaines de l'intelligence humaine; quand ces trois pensées vivent en guerre, l'art est l'expression de la guerre.
Si la paix se faisait dans ces domaines, au moins dans la mesure où ce monde la comporte, l'art serait l'expression de la paix.
Jetons un coup d'œil sur l'histaire ancienne.
jQu'y voyons-nous?
L'Asie, d'abord.
L'Asie, c'est-à-dire un œil ouvert. Partout où les traditions n'ont pas été gardées intactes, la vérité se mêle d'erreur. Mais toute pensée, vraie ou fausse, qui vient de l'ancienne Asie, a le caractère d'un spectacle conemplé, et non celui d'une formule trouvée. L'erreur et la vérité, qui viennent de l'Asie, si elles diffèrent absolument, en tant que l'une est vérité et que l'autre est erreur, ont toutes deux un caractère commun, et pour définir ce caractère, je cède la parole à Joseph de Maistre. J'ai besoin de l'entendre me parler de l'Orient :
« L'Asie, dit-il, ayant été le théâtre des plus grandes merveilles^ il n'est pas étonnant que ses peuples aient conseçvé un penchant pour le merveilleux plus fort que celui qui est naturel à l'homme en général, et que chacun peut reconnaître dans lui-même. De là vient qu'ils ont toujours montré si peu de goût et de talent pour nos sciences de conclusion. On dirait qu'Us se rapp^lsnt encore la science primitive et l'ère de Pintuition.
L'aigle enchaîné demande-t-il une mongolfîère pour s'élever dans les airs? Non; il demande seulement que
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ses liens soient rompus. Et qui sait si ces peuples ne sont pas destinés à contempler des spectacles qui seront refusés au génie ergoteur de l'Europe? Quoi qu'il en soit, observez, je vous prie , qu'il est impossible de songer à la science moderne, sans la voir constamment environnée de toutes les machines de l'esprit et de toutes les méthodes de l'art. ^
Sous Thabit étriqué du Nord, la fête perdue dans les volutes d'une chevelure menteuse, les bras chargés de livres et d'instruments de toute espèce, pâle de veilles et de travaux, elle se tratne souillée d'encre et toute pantelante sur la route de la vérité, baissant toujours vers la terre son front sillonné d'algèbre. Rien de semblable dans la haute antiquité. Autant qu'il nous est pos&i' ble 4' apercevoir la science des temps primitifs a. une si énorme distance^ on la voit toujours libre et isolée^ volant plutôt qu'elle ne marche et présentant dans toute sa per^ sonne quelque chose d'aérien et de surnaturel. Elle livre au vent des cheveux qui s'échappent d'une mitre orientale, l'éphod couvre son sein soulevé par l'inspiration ; elle ne regarde que le ciel, son pied dédaigneux semble ne toucher la terre que pour la quitter, etc. »
L'esprit de l'Orient, c'est l'Art, c'est-à-dire la contemplation,^ c'est-à-dire le repos. La science orientale, c'est l'esthétique.
L'esprit de la Grèce, c'est la science, c'est-à-dire le travail. La Grèce ne contemple pas; elle juge, elle compare, elle mesure. .
Son instrument,^ c'est le compas. La mesure 1 La
Grèce est toute dans ce mot. Toute sa beauté est dans la proportion.
Le sublime lui est inconnu , car le sublime^ c*est ce qui échappe, non pas à la mesure (il faudrait pour cela échapper aux lois de la création, et en dehors de la loi on n'atteindrait que le désordre), mais à la mesure commune, à la mesure ordinaire, à la mesure telle que les hommes ont coutume de la déterminer. Le sublime est une quantité incommensurable avec nos habitudes, parce qu'il touche une habitude plus haute. C'est un chiffre que nous ne nommons pas dans les comptes de nos affaires; c'est un angle inconnu.
L'angle grec est Tangle habituel. L'architecture grecque est l'œuvre de cet angle. Ce n'est pas l'architecture de la spéculation, c'est celle de la science.
La sculpture grecque, c'est la ligne droite, la ligne facile à mesurer. Sa beauté n'est pas violée, ont dit les Allemands, même par la douleur. Voyez Niobé. J'ajouterais que cette même beauté n'est pas non plus violée par le sublime. Quant à la tragédie grecque, c'est la sulpture grecque en mouvement : les acteurs portent le masque et parlent à travers le porte-voix.
La sculpture égyptienne est hiératique; son caractère, essentiellement typique et symbolique, lui permet de ne pas représenter la forme humaine, mais lui ordonne de représenter toujours une idée. Ce n'est jamais un homme qu'il s'agit de montrer, c'est toujours quelque chose de sacré et de mystérieux qu'il s'agit de faire comprendre. Le caractère hiéroglyphique est toujonrs là : le langage de l'Orient, c'est le symbole.
En Grèce, la statuaire n'est plus directement au service de la religion : elle est au service de la race ; elle
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n'exprime plus le mystère, elle n'exprime pas encore l'individu, elle exprime le type. Si elle représente un dieu, c'est ce dieu dp l'Olympe, qui n'est ni caché, ni terrible, ni grandiose, ce dieu qui est un Grée, et qu'on coudoie en se promenant dans les domaines humains.
Plus l'art est antique, plus il exprime Tidée générale: pltis il s'éloigne de son origine, plus il tend à ne traduire qu'une idée particulière.
La Grèce arrache l'art du sanctuaire où l'avait posé l'Orient, et le place sur le petit autel de la beauté humaine, exclusivement représentée par la beauté grecque.
Nous allons le voir maintenant sur l'autel plus petit encore de la patrie.
Car la Grèce avait succédé à l'Asie, mais Rome, la Rome de Romulus, la Rome de la louve, est là qui guette sa proie, et sa proie c'est le monde; nous voulons dire le monde d'alors, et c'était vraiment la Grèce qui le représentait.
Le jour où Rome dévora la Grèce, la formulé dévora la science.
Aussi certainement que l'Orient est spéculatif et que la Grèce est scientifique, Rome est formulaire : voyez ses lois. Elle envoie quelqu'un copier à Athènes, et elle écrit les douze Tables sous une dictée étrangère. Ses généraux enlèvent à la Grèce ses œuvres d'art, mais obligent ceux qui les transportent à en fournir de pareilles, s'ils endommagent les premières. Cette Rome croyait à la puissance des recettes. Elle agissait toujours
de la même manière, étouffait froidement dans ses bras de marbre les aspirations des vaincus, et réglementait ce qu'elle avait conquis.
Voyez son art : elle imite, elle copie, elle réduit en formule. Sa littérature est une période.de la littérature grecque, et cette période est celle des formulés.
Il fallait.bien, au bout du compte, que l'univers conquis servît à quelque chose. Eh bienl il fournira la formule. On fouillera les vaincus ; ils ont la beauté, on la leur prendra, ou du moins on croira la leur prendre. Le vainqueur croira leur faire trop d'honneur en leur empruntant quelque chose, à eux, races inférieures, qui n'ont pas su se défendre; il leur demandera leurs secrets. Mais les secrets ne se prennent pas, ils se donnent : ils se donnent aux amis, car le secret, c'est la moelle de la vie^ et quand Tennemi veut les prendre, il n'arrache que leur formule. Le secret de la Grèce c'était la beauté ; Rome, en dépouillant la vaincue, crut lui prendre cette beauté, mais quand elle ouvrit ses mains victorieuses pour montrer s^ proie au monde, ce fut un squelette qu'elle montra ; elle ne tenait que le squelette.
Elle n'avait que la formule des belles proportions.
En général, celui qui veut copier l'élégance atteint la grossièreté. Ce culte des proportions, qui avait fait la splendeur d'Athènes, devint à Rome le culte de la masse et Tadoration de la solidité. La Grèce avait adoré la beauté. Rome n'adora que la forcée
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