‹ L'homme, précédé d'une introdChapitre 56 sur 68 · I/ART · texte numérisé non relu

I/ART

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C'est un spectacle magnifique que de voir aux prises ' la spéculation, la science et la formule, parées sous ces trois noms : l'Asie, la Grèce et Rome. Chose bizarre 1 la Victoire a toujours marché en descendant.

La Grèce a vaincu TAsie à Troie. Elle a raconté sa victoire, et voilà Y Iliade.

Rome a vaincu la Grèce, le jour où elle a posé sa première pierre. Sa fondation, c'est sa victoire. Elle a raconté cette victoire, et voila YÉnMde.

Mais ne me suîs-je pas trompé quand j*ai dit qu'Homère avait raconté la victoire de la Grèce sur l'Asie ?

Je me suis trompé I Homère a raconté la lutte, mais Homère était du parti des vaincus. Homère aimait Hector, Homère a chanté en grec ses préférences orientales ; Homère a raconté la lutte, le courage lui a mainqué pour raconter la victoire ; il a laissé ce soin à Virgile, au Romain Virgile, à Virgile dont la main ne tremblait pas. Vous croyez peut-être que Virgile pleure sur Iliotî, parce que, dans l'Enéide, c'est Enée qui a la parole? Détrompez-vous : c'était le Grec Homère qui pleurait sur llion: c'était lui qui pleurait avec son Hector, prévoyant et prédisant avec lui que les murs de Troie vont tomber : c'était lui qui pleurait quand il pensait ces choses xaxà <ppeva xat xaxà 6u[xov; mais Enée, l'Enée de Virgile, ne se souvient plus de son origine orientale; il voit d'un œil sec et gai tomber et brûler la ville de Priam, parce que cela prépare la bataille de Pharsale,

et Mécène et Virgile. Il est complice de Junon, et sa main ne tremble pajs.

Quand elle a conquis la Grèce, Rome sait qu'elle a conquis le monde. 11 restait bien encore en Occident quelques amis du vieux mystère. Les forêts druidiques étaient encore debout; le gui des chênes était encore là, commç une protestation dernière. Mais Rome se sentait la plus forte ; dès qu'elle eut vaincu la science et la ruse, la Grèce et Garthage, elle comprit que les forêts de la Gaule éclairciraient dBvant ses armées leurs profondeurs, que les chêne? sacrés tomberaient sous la hache de ses soldats, et que la formule militaire aurait raison de l'humanité.

La statue, à Rome^ n'est plus ni hiératique comme en Egypte, ni belle comme en Grèce : elle est patriotique. C'est un portrait, et ce portrait est le portrait de Ron\e ou le portrait d'un Romain. Ce n'est ni un dieu, ni un type, c'est un individu, un soldat; c'est, si vous voulez, Jupiter Stator. Comme cette épittiète est bien romaine 1 Comme ce dieu est bien le dieu de Rome! Cette Rome dévorante, ayant conquis le monde, veut conquérir les intelligences ; elle veut être à la fois centre du monde visible et centre du monde invisible, dominer à la fois l'Europe, l'Asie, l'Afrique, à la fois la religion, la science et l'art. La religion du Romain, c'était Rome; sa science, c'était Rome; son art, c'était Rome. C'était Rome qu'il fallait servir, Romo qu'il fallait aimer, Rome qu'il fallait adorer. A quoi bon peindro ou chanter autre chose qu'elle? Rome absorbait le Romain dans son unité morte, et la vie chassée n'avait pas de refuge ; les temples étaient envahis comme les

maisons par cette patrie terrible; ni religion, ni littérature, ni famille, rien n'échappait à l'étreinte de Rome. Rome s'étalait sur l'univers, sur la pensée, sur Tâoie, comme une formule immense, dure comme la formule, calme comme elle, comme elle inflexible et inexorable.

Un jour vint où la grande machine craqua. Le monde endormi fut réveillé par le bruit du craquement. Les rouages usés ne fonctionnaient plus. La Rome de la louve n'avait depuis longtemps déjà plus de sang dans les veines, et ce mouvement de rotation sur elle-même, un peu semblable à la vie, qu'elle gardait par habitude, allait s'éteindre par lassitude.

La formule avait fourni sa carrière* Elle ne suffisait plus.

Depuis bien longtemps déjà, l'Orient ne dominait plus l'Occident. Le peuple juif avait gardé le dépôt en dépit de tout, pour attester Dieu, par la singularité même de sa foi. Mais l'Orient était vaincu. Chose extraordinaire I l'Homère de l'Odyssée n'est plus l'Homère de l'Iliade. L'Hiade atteste, disais-je tout à l'heure, les préférences orientales de ce Grec qui pleure Troie, et qu'on dirait né dans le palais de Priam. Mais dans rodyssée, le Grec apparaît. L'Odyssée est moins haute et plus savante que llliade. On croirait quelquefois reconnaître au style de l'Iliade un descendant d^s bergers chaldéens; le style de TOdyssée trahit un ancêtre de Périclès* En ramenant Ulysse à Ithaque, on dirait qu'Homère se réconcilie avec les choses de l'Occident. . Phis tard, le roi de Macédoine dompte l'Asie; Tlnde

s'épouvante, la terre fait silence devant lui ; la civilisation grecque s*impose aux extrémités du inonde; les mtrs d'Asie, si elles avaient gardé quelque chose du parfum des anciens jours, à l'heure où les vaisseaux d'Alexandre les traversèrent pour la première fois, les mers d'Asie durent s'étonner de voir passer la science.

Peu de jours après ce jour-li, cette science si fidèle fut attelée au chiar d'un soldat romain, et peu dè^jours après ce nouveau our, Rome tomba en putréfaction.

Mais, vers ce temps-là, dans une nuit de décembre, les rois d'Orient voyageaient, guidés par une étoile, et dans cette nuit-là des bergers entendirent les atiges qui chantaient : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terrelahx hommes de bonne volonté! »

Et Rome, en jouant, prépare dans ses arènçs la moisson de l'avenir. La semence qui ne périt jamais fut confiée à la terre. Le sang des martyrs allait germer.

Or, quelle est notre œuvre à nous? Quelle est l'œuvre du dix-neuvième siècle? Son œuvre est de sentir et de proclamer le grand accord, l'accord de la spéculation, que je vais maintenant nommer l'art; l'accord de l'art, de la science et de la formule, l'accord de l'Orient et de rOccident. Cette harmonie, qui existe, il s'agit de la faire résonner, autant que le comportent les vibrations de l'atmosphère terrestre, sur la surface du globe habité. Par la plus bizarre peut-être des ignorances, les

hommes sont arrivés à croire que les connaissances humaines, que les œuvres humaines sont contradictoires avec elles-mêmes, les unes ayant pour fond la vérité, les autres la beauté ; les autres enfin n'ayant pas de fond, et ayant le droit de n'en pas avoir.

Au fond de ce délire, cette vérité et cette beauté^ ennemies l'une de l'autre, se débattent dans le vide. Les hommes admettent quelquefois que l'ordre est bon dans la science, mais ils sont persuadés que le désordre est la condition de l'art. Quelques-uns pensest que le mal est le domaine de l'art, que Tartiste, pour être artiste, doit vivre en dehors de la loi, et que le beau, c'est le péché.

Les hommes ayant regardé comme contradictoires les choses qui devraient être unies, sont devenus contraires les uns aux autres^ eux qui devraient être unis. L'Occident est devenu l'ennemi de l'Orient comme le travail est devenu l'ennemi du repos I Aussi le travail et le repos tendent-ils à- s'abtmer tous deux dans une fatigue inféconde^ cauchemar monotone qui remplace à la fois le sommeil et la veille.

Place à la vie enfin! Place à la lumière! Place à la paix !

A la formule répond la Loi, à la science répond la Vérité, à l'Art répond la beauté. L'Ordre répond à tout et rien ne contredit rien. Jamais l'être ne se dément ni ne se tourne contre lui-même. C'est le néant qui se trahit.

Mettons les vérités de l'ordre naturel sous la protection des vérités de l'ordre surnatureL Écoutons, comme les bergers, le chant des anges, le chant de gloire et le chant de paix! Mettons nos drapeaux humains, qui

branlent entre nos doigts dès que le vent s'élève, bous la protection et sons Fombre de Fétendard qui ne s'ébranle pas.

La Rome de la mort avait donné asile à tons les dieux. La Rome de la vie donne asile à tous les'saints. Que Tarty que la science et la formule ne tentent jamais rien contre le Dieu qui Est ! Que l'Orient et l'Occident» tournés enfin l*un vers Tautre, s'embrassent déjà aussi étroitement que cela peut se faire avant Tembrassement complet, aussi étroitement que cela se peut avant que l'ange n'ait proclamé la fin du temps 1 Que rorient et l'Occident, contemplant à la fois de lears yeux ouverts la porte orientale, celle que Rome proclame immaculée, Marie, la sainte Vierge, s'embrassent les bras immenses de l'Église^ ouverts comme ceux du Crucifié!

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