‹ L'homme, précédé d'une introdChapitre 61 sur 68 · I/ART · texte numérisé non relu

I/ART

Racine semble chercher le pathétique. Molière sem* ble le fuir, le trouver en le fuyaut, et jeter sur lui un voile transparent qui s'appelle le comique.

Les passions humaines sont tristes, quand* on les regarde dans leur cause qui est Terreur et dans leur effet qui est le malheur.

Elles sont comiques quand on les regarde sous un certain angle, quand on considère, par un côté accidentel, Terreur qui les produit, et par son côté accidentel, la méprise qu'elles produisent.

Alceste s'étonne quelque part d'être plaisant, parce qu'il voit rire autour de lui. La Harpe croit qu' Alceste est en effet très-plaisant, par cela même qu'il se croit bien sérieux. Alceste et La Harpe se trompent tous deux.

Alceste n'est pas plaisant le moins du monde. Personne n'est aussi loin que lui de la plaîlsanterie.

Mais il est par moment très-comique. Il est comique parce qu'il essaye de concilier en lui des passions contradictoires, et parce que ses souffrances, qui raisonnent, au lieu de pleurer, ne connaissent ni leur vraie nature ni leur vrai remède. S'il se bornait à gémir, AJceste ne serait pas comique. Il est comique, pîjrce qu'il disserte.

Molière était doué, à un degré éminent, du sens comique. Mais 11 le déshonora. Il possédait le don de saisir les choses vaines dans leur vanité et de les montrer aux hommes bouffis de leur néant. Mais n'ayant dans Tintelligence aucune notion du vrai et dans Tâme aucune pureté, il n'indiqua jamais le remède du mal qu'il montrait. Ce mal ne lui apparaissait jamais dans sa profondeur et dans son horreur , mais seu-

ement dans son vide. Ce vide lui-même était insuffisant : ce n'était pas un abtme, c'était un trou. Et pour combler ce trou, Molière ne propose rienl rien! rien! absolument rien! Ainsi son ironie, au lieu déporter sur l'abus, sur le mal, sur la corruption, semble porter sur la nature intrinsèque des choses, et si l'on voulait conclure de lui quelque chose» la conclusion serait qu'il est ridicule de vivre. Il semble se moquer nonseulement de la vie, telle que la vivent les hommes qui se trompent, mais de la vie en elle-même. On dirait que recueil est partout et que la route n'est nulle part. Comme l'élévation d'esprit manque à Molière aussi complètement que la connaissance du vrai, il ne cherche pas la lumière plus qu'il ne la possède. Il promène dans les bas-fonds sa lanterne qui jette une lueur fausse, et s'égare avec ses personnages dans les impasses sombres où il se promène lui-même avec eux. Aussi Molière, en se moquant des autres, se moque de luimême continuellement. C'est lui qui est Alceste, c'est lui qui est Georges Dandin. Mais son ironie, juste sans miséricorde, frappe et ne redresse pas. On sent qu'elle sera stérile pour lui comme pour les autres. Elle ne contient ^bls la paix.

Elle est vide de l'espérance. Il semble considérer la vie comme un jeu où tout le monde perd la partie. Si Molière avait raison, le comique seraitr^^^nc^ des choses, de sorte que si l'on voulait considérer sérieusement son œuvre, et lui donner un sens philosophique, il faudrait dire que chez lui le comique est Venvers du blas' phème.

Mais jamais il n'eut cette intention.

Pour traiter un sujet, il faut le dominer. Si jamais

il arrive un écrivain vraiment comique, cet homme possédera le rire, au lieu d'être possédé par lui. Il ne rira pas à propos de tout. Il saura la place du rire, et placera toujours dans le voisinage quelques larmes rafraîchissantes. Cet homme saura que le comique devient horrible, s'il est isolé ; que nul ne doit toucher une plaie humaine, s'il n'a rien pour la bander. Cet homme saura manier l'élément comique, au lieu d'être sa dupe : il faudra une grande tendresse et une grande pureté dé cœur. Il faudra aussi une main très-légère, pour ne pas blesser les malades. Il faudra un esprit élevé pour circonscrire ]e comique dans le& régions qui sont à lui. Il faudra une grande puissance pour féconder cette terre stérile.

Considérée dans sa cause et d'une façon abstraite, la passion est comique parce qu'elle est au fond un qui^r proquo, un malentendu. La conversation de deux hommes qui causeraient dans la nuit sans se reconnaître, ne sachant pas à qui ils ont affaire, se prenant pour d'autres, et se donnant des noms qui ne leur appartiennent pjis, cette conversation pourrait être très -comique. Or, cette supposition se vérifie dans le langage des passions humaines. L'homme passionné se trompe sur le nom, sur la nature, sur la qualité, sur la valeur de la personne ou de la chose qui est l'objet de sa passion.

Il parle dans la nuit et apostrophe, par des noms qui ne leur conviennent pas, les objets inanimés contre lesquels il se heurte : de là un malentendu qui peut donner lieu aux combinaisons les plus étranges. L'amour, dans le sens où il est une passion, est fécond en effets de ce genre. Comme il tend par sa nature à adorer une

créature humaiDe, il sent la nécessité de soustraire cette personne à la nature humaine, et fait pour la diviniser des efforts qui sont comiques, parce qu*ils ont à la fois le caractère de Tenthousiasme^t le caractère de l'impuissance.

Mais^ poursuivons notre hypothèse. Supposons que nos deux interlocuteurs qui s'adorent ou se querellent dans la nuit, prennent au sérieux leur erreur, la prolongent et l'adoptent pour point de départ de leur vie. Il en résultera des catastrophes parce qu'ils auront pensé, senti, agi, vécu, en vertu de choses qui n'existent pas. Les rapports vrais des choses détruisant à chaque instant les rapports imaginaires sur lesquels ils ont bâti leur édifice, il en résultera un écroulement, et trèssouvent les hommes seront ensevelis sous les décombres de leur monument renversé.

Alors leur malheur devient une réalité sérieuse. L'effet du malentendu en fait oublier la cause et la nature. Le pathétique succède au comique.

Ainsi, dansles passions, quand la réalité se venge, quand l'argent avoue à l'avare son insuffisance pour donner le bonheur, quand les choses reprennent leur vrai nom, quand la vérité présente ou absente abat de près ou de loin les choses construites sans elle, tout tombe, tout se heurte, tout se précipite comme au dernier moment d'un cauchemar. Alors l'effet de la passion en fait oublier la cause et la nature. Le patiiétique succède au comique. Car le comique n'est jamais le dernier mot des choses. ^

En pénétrant plus avant, on aperçoit quelle est cette méprise qui produit le comique. La passion est une^reur de nom qui amène une altération de substance. La

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passion est une idolâtrie qui youdrait communiquer à une créature le nom trois fois saint, le nom incommunicable.

A cette hauteur le tragique et le comique disparaissent devant une œuvre qui n'a pas encore été faite. Cette œuvre pourrait s'appeler le drame, si l'on écarte absolument de ce nom toutes les idées et toutes les œuvres qu'on a rattachées à lui jusqu^à ce jour. Les passions soqt pathétiques accidentellement : elles sont comiques naturellement.

La tragédie ne les étudie pas : elles les admire. La tragédie, dupe des passions, s'arrête au pathétique. Elle constate leurs effets en ignorant leur cause. Elle déclame avec enthousiasme sur les malheurs que les passions produisent, et célèbre en même temps la beauté des passions qui produisent ces malheurs. La tragédie ressemble à une hymne de gloire que l'homme malheureux chanterait au malheur. On dirait Tadoration de la catastrophe. La tragédie ressemble au culte de la mort considérée comme déesse.

La comédie s'aperçoit que la nature des passions est comique, mais elle s'arrête au moment où il faudrait prendre son essor.

Le drame comprendrait que les passions et les erreurs, au lieu d'être les moyens et les sujets du drame, comme on l'a toujours pensé, en sont les obstacles, les négations, les contradictions. Le drame comprendrait que l'action seule est dramatique, et que le mal ne peut entrer dans l'art que comme il entre dans la vie, à titre de contradiction. Il comprendrait que cet obstacle, au lieu d'être glorifié comme l'âme du drame, doit être vaincu comme son ennemi, et que

l'art a comme la vie pour principe et pour Un, pour A et pour ilj l'acte pur.

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