LE COMIQUE
Parmi les phéDomènes les plus bizarres et les moins étudiés de la nature humaine , il faut compter le rire. Le rire est inconnu dans sa cause , bizarre dans ses effets. Ce n'est pas au point de vue physiologique, mais au point de vue littéraire^ que je vais le regarder aujourd'hui.
Dans le temps où l'on divisait en genres les manifestations de la parole et de l'art, on avait inventé le genre comique. L'association de ces deux mots est assez bonne pour faire comprendre la nature des pédants ; mais sans parler du genre comique^ parlons du comique. Qu'est-ce que ce mot veut dire ?
Il y a une manière d'avoir de l'esprit (je prends ce dernier mot dans le sens le plus l)as qu'il puisse avoir), il y a une manière d'avoir de l'esprit qui consiste à rapprocher inopinément deux idées qui ne semblent pas s'appeler l'une l'autre. C'est unei aptitude à découvrir les rapports apparents, extérieurs, superficiels des choses entre elles. C'est assez bien là ce qu'on appelle quelquefois l'esprit français. M. Scribe possédait cet esprit-là : ses vaudevilles en fournissent de nombreux exemples ; les gamins de Paris ont quelquefois ce talent.
Mais est-ce là lé comique ? Pas le moins du monde. C'est le plaisant quelquefois, ce n'est jamais le comique.
La plaisanterie court en jouant sur le bord des choses : elle les regarde extérieurement , et son coup d'œil oblique les groupe d*une façon capricieuse et originale. On rit, et le but est atteint. Quand Gavroche, dans les Misérables , voit un chien très-maigre dont les os percent la peau , il lui dit : Mon pauvre toutou^ tu as donc avalé un tonneau? il fait une plaisanterie et ne demande pour réponse que le rire. Sa phrase peut bien être plaisante, le comique est à mille lieues de là.
Quand un homme veut se donner une importance qu'il n'a pas, quand il a des prétentions, quand il vise plus haut que sa portée ne le lui permet, où se moque de lui. Est-il donc comique? Pas^encore, ou du moins pas toujours. Est-il plaisant? Pas le moins du monde.
Il est seulement ridicule.
Le ridicule est l'effet immédiat de l'amour-propre. De quelque côté que soufQe le vent, les fleurs ne sont pas ridicules. Les animaux ne le sont jamais , à moins que l'homme ne fausse à dessein leur nature. C'est que les fleurs et les animaux ne font aucune réflexion sur l'éfl'et qu'ils produisant. Voilà le secret de leur grâce. La fleur qui se balance et le chevreuil qui court ne posent pas devant le spectateur. Ils cèdent au mouvement qui les emporte, sans se soucier de l'œil qui les regarde. Ils sont admirables parce qu'ils remplissent, $ans s'occuper de nous, leurs fonctions, ils (ont ce qu'ils sont chargés de faire, et ne s'interrompent pas pour se faire regarder. Le lion qui i)ondit dans le désert ne se demande pas si sa beauté a des témoins ; s'il se complaisait dans la pensée de sa force et de sa &OQpIesse, il deviendrait roide et guindé.
L'homme vise à l'éfl'et; de là le ridicule. La passion,
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même la plus coupable, quand elle se jette sur sa praie sans souci d'être admirée, n'est pas ridicule, parce qu'elle agit d'une façon animale. Mais à l'instant où elle se complaît dans la pensée de la violence, phénomène bizarre mais très*fréquent chez l'homme, elle ajoute à son crime le ridicule.
L'homme qui fait une bonne action, si par malheur il mêle à l'intention la plus louable une pensée d'àmourpropre , n'échappe pas au ridicule. Quand vous sauve* riez la vie, dans un naufrage, à tout l'équipage d'un navire au péril de votre vie, si, au lieu de vous livrer à la joie pure de l'acte accompli , vous visez à l'admira* tion d'un spectateur quelconque, le ridicule intervient. L'héroïsme ne suffit pas pour le chasser. La simplicité seule lui ferme la porte. Nul homme ne sera jamais simple et ridicule. Tout homme qui cessera d'être simple deviendra immédiatement ridicule, quoi qu'il fasse d'ailleurs et quoi qu'il dise ; les larmes même deviennent ridicules , si elles ont l'air, en coulant, de penser qu'on les voit.
La beauté des créatures a pour condition Tabandon de l'amour-propre. Cet abandon conviendrait essentiellement à l'Art , qui ne vit pas sans beauté. L'art qui songe aux applaudissements, abdique. Il regarde en bas, au lieu de regarder en haut. Il pose sa couronne sur le front de la foule. Dans beaucoup de tableaux, les personnages semblent étrangers les uns aux autres et occupés du spectateur qui se promène dans la galerie. Ils ne pensent pas à ce qu'ils font, ils pensent à nous, ils nous regardent : c'^st pour nous qu'ils sont là, non pour l'acte qu'ils accomplissent. Ceci arrive surtout aux tableaux qui représentent des enfants, et en ce cas, il se
produit un accident étrange et fâcheux : Fart rend lesenfants ridicules.
L'amour-propre est le sentiment qu'éprouverait le néant, s'il se repliait sur lui-même, pour se complaire en lui, au lieu d'aspirer à l'être. Le ridicule découle de ce sentiment, qui est son essence elle-même.
Jusqu'ici nous nous promenons dans les domaines du rire sans rencontrer le comiqne. Qu'est-ce donc que le comique?
La vie a bien des aspects. Le même fiiit peut être envisagé de mille manières. Plus le regard pénètre au fond, plus le sérieux éclate. Mais le regard de l'homme, pour se reposer, aime souvent à se promener au lieu de pénétrer, ou du moins, à montrer l'extérieur et non l'intérieur de l'objet aperçu.
Or, la situation qui, vue au fond par son aspect intérieur, est pathétique^ devient comique quand on la regarde du dehors, au point de vue de Terreur humaine qui a produit un accident.
Le pathétique est Tendroit de la chose qui, montrée à l'envers, devient it^omigi^(?.
' Voilà pourquoi Molière est si triste. Tous les tableaux qu'il présente sont lugubres. Mais il ne montre que l'envers de la situation. Quelquefois l'aspect comique d'un événementest plus déchirant que l'aspect pathétique du même événement : c'est que, dansle comique, le pathétique est sous-entendu, et quelquefois les choses sousentendues parlent plus haut que les choses dîtes. Molière est beaucoup plus triste que Racine assurément.