I. Voir Lubbock, L'Homme avant ehûloire, p. 3T
de Tarchéologie la simple explication que la chimie nous suggère. Nous croyons que le bronze a été fabriqué sur les lieux, par les peuples mômes qui en firent usage. Pour obtenir le bronze, il suffit de mêler et de fondre ensemble les minerais de cuivre oxydé ou la pyrite de cuivre, et le minerai d'étain oxydé, avec addition d'un peu de charbon. Or les minerais- de cuivre abondent en Europe; ceux d'étain sont rares, il est vrai, et c'est cette rareté même des minerais d'étain que Ton invoque pour justifier la conjecture que nous combattons. Mais si les minerais d'étain sont rares aujourd'hui ailleurs (|u'en Angleterre et en Saxe, ils se rencontrent pourtant dans le centre et le midi de l'Europe, et ils ont pu suffire, dans les premiers temps de Thumanité, aux très faibles besoins d'une industrie à son aurore. On pourrait dire peut-être que les minerais d'étain ne sont si pauvres aujourd'hui dans le midi et dans le centre de l'Europe, que parce qu'ils ont été épuisés par l'exploitation de nos pères. C'est ainsi que bien des gisements de cuivre, d'argent et de plomb ont été épuisés par les Romanis, et ne nous montrent plus que les restes de mines autrefois très abondantes.
On voit qu'il n'est pas nécessaire, pour expliquer la présence du bronze en Europe aux temps primilifs de l'humanité, d'élever l'échafaudage que M. Nilsson a si péniblement édifié.
En résumé, l'emploi du bronze a précédé celui du fer dans l'industrie primitive de l'Europe et de l'Asie; les peuples de notre Iiémisphère ont connu le bronze avant le cuivre et l'étain purs : voilà tout ce que l'on peut affirmer.
Il aurait pu arriver que le cuivre et l'étain eussent été employés seuls, et que l'idée fût venue plus tard de les allier, pour les corriger l'un par l'autre. Mais les faits démontrent, en ce qui concerne l'Europe, que les choses ne se passèrent pas de cette manière, et que le bronze fut employé dans l'industrie primitive avant que le cuivre et l'étain fussent connus isolément.
Disons pourtant que, dans le Nouveau Monde, il n'en fut pas ainsi. Les Indiens de l'Américjue du Nord, longtemps avant de connaître le bronze, martelaient le cuivre, extrait des mines du lac Supérieur, et en faisaient des armes, des ornements et des outils.
Après ces considérations théoriques générales , passons à l'histoire proprement dite de l'emploi du bronze chez les pre-
itiiers liommes el à la (lescriI^tion de leurs usines métallurgiques.
Les fails acquis par la tradition montrent bien que chez les peuples de l'Europe el de l'Asie l'emploi du bronze précéda celui du fer.
Homère dît que les soldats de l'armée grecque et troyenne L'iaient munis d'armes de fer, et il réserve pour les héros les armes de bronze. C'est que le bronze était plus ancien, et par conséquent regardé comme plus noble; dés lora on le réservait aux chefs ou aux grands guerriers. Chez tous les peuples, ce qui est le plus ancien est toujours le plus noble, le plus sacré. C'est ainsi, pour n'en citer qu'un exemple, que chez les Juifs la circoncision s'opère encore, de nos jours, avec un couteau de pierre. Ici le couteau de pierre est un objet consacré par la religion, parce que l'antiquité de cet objet se perd dans la nuit des temps.
11 est souvent question du bronze dans la Genèse. Tubalcaïn, le forgeron de l'Écriture, qui forgeait le fer pour toutes sortes d'ouvrages, travaillait aussi le bronze. Cet alliage était consacré aux objets d'ornement.
On lit dans le Livre des Rois : « Salomon fit venir de Tjt Hiram, qni était fils d'une fenmie veuve de la tribu de Ne]]h(ali, dont le père était Tyrien, qui travaillait en cuivre. Cet homme était fort expert, intelligent et savant pour faire toutes sortes d'ouvrages d'airain. » Airain doit s'entendre ici comme synonyme de bronze, et certainement le mot hébreu avait celte signiGcation.
Comme pièce particulièrement remarquable en bronze, on peut citer la mer d'airain des Hébreux, qui contenait cent corbeilles d'aliments.
Hérodote ' parle d'un autre bassin colossal en bronze qui était soixante fois plus grand que celui dont Pausanias, fils de Cléobrontos, fit hommage au temple de Jupiter Orios, temple qui était biti près du Pont-Euxin, aux frontières de la Scythie. Sa capacité était de six cents amphores, et son épaisseur de six doigts. Les Grecs faisaient servir ces bassins énormes & des cérémonies religieuses.
En Suède et en Norvège, des récipients semblables étaient employés autrefois dans les sacrifices : ils servaient à recevoir le sang des animaux qu'on égorgeait.
t. Utk IV
Pour produire des pièces d'un pareil calibre, il fallait posséder de grandes fonderies de bronze. Ces fonderies, qui existaient pendant les temps historiques, avaient été précédées de fonderies de moindre importance pendant la période antéhistorique que nous étudions, c'est-à-dire pendant Tépoque du bronze.
Les vestiges de ces fonderies primitives ont été découverts, en Suisse, à Devaine, près de Thonon, à Walflinger, près de Winterthur, et surtout à Échallens, où Ton a trouvé des pièces qui provenaient évidemment de Toutillage d'une fonderie antéhistorique.
A Morges, en Suisse, on a trouvé un moule en pierre destiné à couler des haches à ailerons. En coulant du bronze dans ce vieux moule, on a obtenu une hache semblable à celle de nos collections.
Le moulage s'effectuait aussi dans des moules de sable, ce qui est le plus ordinaire et le plus facile.
D'après ces données, il est possible de se flgurer ce que pouvait être une fonderie à Tépoque du bronze.
Pour préparer le bronze, on prenait le minerai d'étain oxydé, on le mélangeait, dans la proportion que Texpérience avait enseignée, avec le minerai de cuivre oxydé ou avec la pyrite de cuivre, et Ton ajoutait à ce mélange une certaine quantité de charbon. On plaçait le tout dans un vase de terre, au milieu d'un fourneau allumé. Les deux oxydes étant réduits par le charbon à l'état métallique, le cuivre et l'étain, rendus libres, s'alliaient et formaient le bronze.
Quand l'alliage était obtenu, il suffisait de le puiser avec des poches de métal, et de le verser dans des moules de sable ou de pierre, préalablement disposés.
L'art du mouleur en bronze dut jouer un rôle essentiel chez les peuples primitifs. Il n'était aucun instrument que l'on ne pût fabriquer en le coulant en bronze. Les lames d'épée mômes étaient ainsi coulées. Pour durcir le tranchant de l'arme, on commençait par le chauffer, puis on le refroidissait brusquement, et on le martelait alors avec un marteau de pierre.
Nous représentons dans la figure 177 Y atelier d'un mouleur de bronze de l'époque qui nous occupe. L'alliage, préalablement fabriqué, est fondu dans un fourneau, et un ouvrier le coule dans un moule de sable. Un autre homme examine la lame d'une épée de bronze qui vient d'être coulée.
29tJ AGE DES METAUX.
I,(' hronze élant cher, il est probable que clans lu société de ces ti'iii)is antiques les ut^tensiles et armes en bronze étaient réservé» aux personnages riches et puissants, et que les armes de pierre restaient le privilège de la plèbe. Ce ne fut que par le progrés <li) temps que l'emploi du bronze put se généraliser.
La cherté du bronze amenait à économiser, autant qu'onze * pimvait, cet alliage. Le Musée antéhislorique de Copenhaf^ue | n^nfonne des preuves irrécusables de cette pénurie et de la maiiitro dont on y remédiait. Parmi les haches de bronze qui e\i»- | t(>nl au Musée de Copenhague, il en est qui n'ont pu servir que j d'ornement, car elles contiennent un noyau d'argile, et le métal 1 dont elles se composent n'a pas plus d'épaisseur qu'une feuille | de papier. C'était un plaqué de bronzo, le ruoh des temps antiques.
Ajoutons que les vieux bronzes ou les ustensiles hors de scr^ vice étaient conservés avec soin, pour être refondus et renaitr sous d'autres formes, avec la même matière.
Nous venons de représenter un alelicr île tnoulew en bronxefi mais il nous reste à ajouter qu'outre ces établissements fixes il'J df^vait exister, à l'époque dont nous parlons, des fondeurs a bulanis, qui, emportant sur ;leur| dos tout leur bagage, voya-^ geaient pour olTrir leurs services lAoii ils étaient utiles.
On connaît ces chaudronniers nomades qui de nos jours descendent des montagnes de l'Auvergne, de la Forét-Noire, des Alpes, ou des Cévennes. On les désigne sous le nom de petré" TOUS et d'estamabrazaïres dans le midi de la France, et à'épirtghers en d'autres pays. Ils travaillent sur les places des villageB et jusque dans les carrefours des villes. Voyageant avec ud attî^ rail réduit au strict nécessaire, ils sufïisent pourtant à tout Cp creux pratiqué dans le sol est le foyer dans lequel ils dirigent le tuyau de leur soufflet portatif, et ils battent le fer sur une petite enclume fichée en terre.
Avec ces moyens rudimentaîres ils exécutent des pièces de métal de dimensions vraiment surprenantes. Ils fabriquent des clous et des pointes, ils taraudent mêmes des vis, raccommodent les serrures, nettoient les horloges à poids, font des couteaux, restaurent les écumoires et rhabillent les carcasses des parapluies. Ils fabriquent des bagues de bronze avec un vieux décime républicain, et vendent ce bijou populaire aux beautés villageoises.
Ciiaudronniers incomparables, ils n'ont pas leur égal pour ra-
piécer, élamer les vases de fer-blanc, de fer battu ou de tôle. Le raccommodage de la faïence rentre môme dans leurs attributions multiples, et le rajustement, à Taide d'un fil de fer, d'un plat brisé est un jeu pour la dextérité de leurs doigts. Mais la fonte et le moulage, voilà leur triomphe. C'est à eux que la ménagère du bourg va porter sa vieille vaisselle d'étain, pour la voir renaître en un nouvel ustensile, brillant et poli. Les lampes, les burettes, les couverts, les assiettes et plats d'étain reviennent ainsi au jour avec leur éclat primitif.
La fusion et le moulage du bronze ne les embarrassent pas plus que celle de Tétain. Ils coulent divers ustensiles de bronze, tels que des chandeliers, des clochettes, des crochets, etc. Le creuset qui leur sert à opérer la fusion du bronze est un trou creusé dans le sol et rempli de charbon allumé. Ils entretiennent la combustion à Taide de leur soufflet, dont le tube se prolonge de manière à déboucher au milieu du charbon. Sur ce foyer ils placent leur creuset portatif, qui est une espèce depochon en terre, muni d'un manche.
Quant à leur système de moulage, il est bien simple. Le sable comprimé qui leur sert de moule est emprunté au fossé de la route. Dans ce moule, ils coulent l'alliage, au moyen du creuset même où ils l'ont fondu.
Ces métallurgistes ambulants, ces eMama-brazaïres que nous avons vus fonclionner, pendant notre enfance, dans les villages du bas Languedoc, et dontnoqs venons de nous complaire à tracer le portrait, ne sont que les descendants des fondeurs nomades de l'époque antéhistorique dite du bronze. Outre ces établissements permanents, ces fonderies dont on a recueilli les vestiges en Suisse, dans le Jura français, en Allemagne et en Danemark, il y avait alors certainement des ouvriers qui allaient isolément exercer leur industrie d'un lieu à l'autre. Leur outillage était simple, comme les objets qu'ils avaient à confectionner ou à réparer. Le sable des fossés était leur agent de moulage, et leur combustible était le bois des forêts.
Ce qui prouve qu'il existait, à cette époque reculée de l'histoire de l'humanité, des rafistoleurSj ou des métallurgistes ambulants, c'est que Ton trouve dans les premiers temps historiques de semblables praticiens, dont le travail est déjà un peu perfectionné par le progrès. Le législateur des Hébreux, Moïse, put faire fabriquer, dans le désert, un serpent d'airain, dont la vue
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guérissait les Israélites mordus par les reptiles, et penJunl retriiite de ce prophète sur le mont SinaT, Aaron ne fut pu ,j embarrassé pour faire couler le veau d'or que réclamaient les murmures du peuple. Des fondeurs ambulants accompagnaient donc l'armée juive.
Nous avons dû nous étendre sur les considérationâ gént'rales relatives à l'introduction du bronze chez les habitants de l'Europe [irimilive qui ont succédé aux hommes de V&ge de la pierre. Dans les chapitres qui vont suivre, nous allons tracer le tableau de celle période de l'histoire de l'humanité que nous nommons I Vépofjim du hrome, et qui commence Vùge des nuflaux.