‹ L'homme qui a perdu son moiChapitre 3 sur 4 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

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Droits de reproduction et de traductkm réserTés pour tous pays.

ù-if^'^f A PAUL BOURGET niiC

Mon cher maître et ami^

^ Vous avez bien voulu accepter la dédicace de ce

^ roman. Je vous V offrais comme un témoignage de

mon admiration déférante et affectueuse, comme le souvenir aussi des heures, inoubliables pour moi, d'un commun travail où j'ai senti votre maîtrise et voire amitié.

De même que dans mes précédents écrits, — mais, cette fois, peut-être un peu plus nettement, — fai À

tâché de mettre ici en contact les pures idées et Les âmes qui les reçoivent, qui font d'elles la règle de leur vie et, pour cela, ne manquent pas de les altérer. Si j'avais mon exégète ou mon commentateur, et si je le méritais, il indiquerait sans doute que tel, au surplus, est l'objet de tous mes livres : la rencontre des idées et des âmes.

Historien, j'aurais montré comment l'humanité est occupée, tout au long des siècles, à détourner d^ leur véritable signification les idées que les princes de Vin^^ ieUigence trouvent, répandent et livrent ainsi à de^ tribulations inquiétantes.

Ce roman n'est qu'une anecdote, mais embléma^ tique. Je l'ai utilisée pour le dessein que j'avais de comparer la science et la religion, qui sont les deux sommes idéologiques entre lesquelles hésitent les époques. La querelle des savants et des fidèles remonte loin; et elle continue. Où est la vérité? Ce nest pas mon propos de le dire. Si j'avais eu l'au^ dace d'y prétendre, je ne donnerais pas un roman, certes^ mais un traité dogmatique ; et je l' aurais ^ de préférence, écrit en latin^ pour que tout de suite fût en garde un lecteur qui a bien raison d' être futile ,

Quoi qu'il en soit du conflit dialectique oit sont aux prises les savants et les fidèles, ce que j'ai cru aper^ cevoir, quand j'arrivais au terme de la jeunesse, le voici : cest qu'on a tort de compter sur la science pour organiser la vie des sociétés et des personnes.

En dépit du cher intellectualisme auquel je me souviens d'avoir consacré toute ma ferveur adoles^ cente, je le vois aujourd'hui, que nous ne sommes pas uniquement des endroits où les idées font de la logique entre elles. Mon héros s'y efforce; et il perd son moi : je x>eux dire que la science ne favorise pas l'heureux et normal développement de nos individua^ lues. Elle est abstraite; et nous sommes vivants.

Si mon héros parait bizarre, c'est qu'il va jusqu'au bout de son projet, tandis qu'en réalité les plus

savants ne vivent pas tout à fait scientifiquement. Ils sont des savants : c'est leur métier ; mais, le principe même de leur vie, ils Vont emprunté à d'autres disci^^ plines .

Michel Bedée prouve, à son dam, que la science est inhumaine. Ce mot n'est pas pour la dénigrer; mais je constate que l'admirable science est tout autre chose que nous et, bref, na presque rien à faire avec nous.

En 1890, quand les hommes de mon âge avaient dépassé leurs vingt ans, nous avons subi fortement r influence (t un livre qui datait de 1848 et qui venait de paraître j l'Avenir de la Science, d'Ernest Renan. Et alors, nous nous sommes figuré, avec une prompte certitude, que la science allait, toute seule, gouverner nos esprits et conduire nos existences. Nous lisions ardemment cette préface des Dix ans d'études historiques oit le vieil Augustin Thierry, malade, aveugle pour avoir travaillé sans cesse, composait le sublime évangile du dévouement à la science. Et feus pour maître le grand Gaston Paris, qui res-semblait à Charlemagne et que f aimais avec respect. En 1870, au Collège de France, il avait affirmé tragiquement que le souci de l'exacte vérité prime tout, et fût-ce la passion patriotique. Or, il était animé d'un immense amour de la douce France; et^

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quand il énonçait, en pleine guerre^ ces hautaines formules, il offrait à sa foi scientifique un holo^ causte magnifique et paradoxal.

De si imposantes doctrines m'ont ému; toute ma génération en connut le prestige : elle a produit des savants, des érudits et des philosophes qui ont servi et servent bien la science.

Philosophes, érudits, savants, ils ne sont pourtant pas allés aussi loin que mon héros dans l'absolu aban^ don de tout ce qui nest pas tidée pure. Ils ne lui ont pas fait le sacrifice de leur moi. Aussi peuvent-ils durer; et aussi pensé -je que leur exemple est illu" soire, s'il s'agit d'établir que la science toute seule suffise à constituer une éthique.

Combien est mieux humaine et mieux adaptée à nos besoins une croyance très ancienne ^ qui ait accompagné, à travers maintes péripéties, nos fa^ milles, nos parents, et qui ait peu à peu, dès avant notre naissance, pt*éparé nos âmes et les conditions de leur épanouissement naturel!

C'est ce que j'ai tenté de rendre, sous les espèces d'une allégorie persuasive, dans ce roman de l'Homme qui a perdu son moi. Le verra-t-on? Je le désire. Et le verra^t^on comme je le souhaitais, lorsque j'examinais, avec une sincérité tremblante, ce fait auquel on ne peut rien, ce fait poignant : la

nécessité de n avoir, en fin de compte^ fortifié sa raison que pour la soumettre? C'était à l'heure oii, dépassant le milieu de ce qu'est une vie très longue, j'éprouvai une grave tendresse pour mon enfance, hors de laquelle autrefois je m'évadais avec entrain. Enfin, voici, mon cher Paul Bourget, ce roman. T ai des craintes, pour lui; mais je t ai placé sous ta fjarde tutélaire de votive nom.

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