L'HOMME
« L'arbre de savoir n'est pas l'arbre de vie. »
(BTEOV.)
— Michel !... Michel !...
Une forte voix retentit, dans le silence du petit
jour provincial. Michel Bedée, qui descendait de la gare, une valise au bout du bras, leva la tête et reconnut, dans le cadre d'une fenêtre haute, le \
visage de son vieux professeur.
— Oh ! bonjour, maître !
Le bonhomme continua :
— Est-ce vraiment toi? Mais que viens-tu faire ici, homme de génie?... La maman n'est pas malade?...
Michel tressaillit :
— J'espère que non... Je ne crois pas...
— Mais non, mais non !... Je le saurais... Entre un peu, que nous bavardions...
— Plus tard, maître : j'arrive... Je ne suis pas encore allé à la maison.
— A la maison !... Tu as dit ça comme, jadis, le petit Michel Bedée, qui était doux, gentil et gnangnan... Mais il n'est pas cinq heures. Est-ce qu'on t'attend?... Non?... La maman dort : ne la réveille pas. Entre chez moi, jusqu'à une heure raisonnable.
Michel hésita. Il regardait, au bout de l'avenue, la maison de sa mère, une vieille maison quiète,, persiennes fermées, une demeure de sommeil.
— C'est vrai! dit-il; j'entre chez vous.
— Bon ! Je vais t'ouvrir. Attends-moi deux minutes. Sauf ton respect, je suis en chemise !
Le bonhomme disparut. Michel examina cette fenêtre d'où était parti le cri de : « Michel, Michel !... « Et il se souvint d'avoir, une seconde avant cela, entendu sans y être attentif le bruit d'une espagnolette qui grince, d'une croisée qui s'ouvre et de deux volets qui, lestement chassés, claquent à une muraille. Il imagina le réveil allègre de son maître, saluant l'aube et la journée qui recommence, coq du travail quotidien.
Cinq heures sonnèrent à la cathédrale. Le premier coup prit Michel au dépourvu, lui fit peur. Ensuite il s'étonna de l'étrangeté qu'avaient pour lui les plus familières impressions de son enfance. Les cinq coups se succédèrent à de si longs intervalles, et telle était leur belle gravité, qu'on eût dit que cette horloge mettait un peu d'emphase à signaler les étapes du temps. Un vacarme sou-
dain ; puis, une vibration qui allait s'amenuisant vers le silence ; mais alors éclatait de nouveau le vacarme. Michel, au fond de sa mémoire, retrouvait les sons el leur rythme. Après le cinquième coup de l'heure, il en attendit un autre : le silence s'épanouit et fleurit en invisible merveille qui gagne l'étendue entière et la veut emplir.
La maison du bonhomme — et pareillement ses voisines — prolongeait en hauteur un talus fortifié de l'ancienne ville, sorte d'acropole autour de laquelle la vie s'était, durant les âges, répandue. Elle utilisait, pour son étage inférieur, un vieux rempart qui sortait du sol comme une roche naturelle. Cette architecture séculaire était surmontée de murs solides autant qu'elle, plus jeunes à peine, percés de fenêtres étroites ; ils ne se dressaient pas à pic tout à fait, mais ils se retiraient un peu et formaient un large tronc de pyramide.
De cette façon, les bâtisses de cette avenue avaient l'air de reposer sur des fondations mises à nu. Leur file irrégulière, vue d<\ loin, ressemblait à uiie gigantesque mâchoire dont la denture est incomplète sur des racines déchaussées.
De l'autre côté de l'avenue, i? y avait, en contrebas, les jardins de l'évêché : le feuillage de leurs beaux arbres luisait de gaie lumière matinale.
Tandis que Michel attendait, devant une porte de bois armée de fer et basse comme une entrée de catacombes, et contemplait cette avenue déserte, ces maisons fenriéos, il se disait que le sommeil, en qui le mûllirur de vivn: s'apaise, avait dans
ce coin du monde son refuge le plus tranquille. Le bonhomme arriva.
— Une seconde, une seconde ! annonçait-il, à travers la porte.
La clé tourna dans la serrure, difficilement. Et puis, la forte voix s'écria :
— Entre chez moi, Michel, homme de génie I
Le vieillard que Michel Bedée traitait comme son maître, on l'appelait, dans cette petite ville bretonne, l'Alchimiste. Ce surnom résumait le déplaisir et l'effroi qu'inspirait sa personne.
Un homme de soixante-dix ans, haut, mince et vigoureux, les cheveux blancs et drus taillés courts, la barbe blanche en pointe aiguë, de petits yeux très mobiles, les traits remarquablement fins, sauf le nez, qu'une cornue avait, en sautant, détérioré autrefois. Gros, cicatrisé, bourgeonnant, ce nez donnait à la figure un premier aspect comique. Et l'on eût imaginé les gamins de la ville s'en amusant, multipliant un facile badinage, si l'habitude de le voir n'avait aboli dès longtemps, parmi les générations successives, l'aptitude à le remarquer. Il était là comme, aux arcs-boutants de la cathédrale, les gargouilles, ridicules et grimaçantes, devant lesquelles on passe sans les apercevoir et qui n'empêchent pas le monument d'être consacré à une ferveur sublime. Si l'on observait avec goût le visage de l'Alchimiste, ce nez ne paraissait plus être le résultat d'un accident; indispensable, au contraire, il ajoutait à la physionomie un caractère de bonhomie dédaigneuse et de spiritualité volontaire : l'âme qui brillait dans les petits yeux régnait sur la matière lourde et laide.
Le vieillard avait été professeur de chimie au collège ; mais il avait, de bonne heure, renoncé à l'enseignement. Dénué de toute ambition, refusant les places qu'on lui offrait, disait-il, v à son tour de bête », il ne rêvait que d'un tranquille et perpétuel travail. De menues rentes lui permettaient de réaliser son idéal d'une solitaire existence.
Un jour, on Paccusa bel et bien d'athéisme. Ce n'était rien : on l'accusa de se livrer à de diaboliques travaux. Ne cherchait-il pas à créer chimiquement de la vie? N'avait-il pas montré à ses élèves des tubes d'expérience où, dans une pâle gélatine, poussaient et se ramifiaient de bizarres arborescences, nées à son gré d'un sulfure de calcium et pareilles au végétal qui, du flanc de Jessé, monte aux vitraux des églises, porteur des saintes généalogies?... Dès lors, on le vit d'un mauvais œil. Des dévotes, à son passage, se signèrent. Des parents d'élèves ne laissèrent pas leurs fils une minute de plus exposés à la contagion de la mécréance. Pusillanime et judicieux, le principal pria son collaborateur de démentir les bruits fâcheux qui couraient : non, il ne prétendait point à créer de la vie ; non, il ne désirait pas de rivaliser avec Dieu !...
— La question ne se pose pas du tout comme ça, répondit l'Alchimiste, avec simplicité.
Il ajouta :
— Du reste, j'ai autre chose à faire que de discuter avec de telles bourriques !...
Et il donna sa démission.
Ensuite il vécut retiré chez lui. De temps en temps, il se promenait. Mais non, comme le philosophe Kant de Kœnigsberg, à heures régulières : docile à ses expériences, il attendait leur bon plaisir et ne voulait pas d'autre liberté que celle qu'elles lui accordaient. Comme il n'avait plus le laboratoire du collège à sa disposition, il transforma sa cuisine à cette fin et relégua sa vieille bonne ailleurs, quoiqu'elle protestât contre cet envahissement des cuisinages du diable.
— Viens, mon petit ; viens ! disait TAlchimiste à son ancien élève.
Il l'avait pris par la main, comme un enfant, et il le conduisait au long de corridors tournants et obscurs. Puis il le fit entrer dans le laboratoire.
C'était une grande pièce, mal éclairée et qui ressemblait à la salle des gardes d'un château ancien ou, plus encore, à une crypte d'église. Creusée dans le talus, contre lequel s'appuyait son mur de fond, elle n'ouvrait sur l'avenue qu'une fenêtre, et toute barrée de fer. La voûte, en caissons ogivaux, retombait à espaces réguliers sur des piliers forts et trapus, écrasant d'un effort immobile les chapiteaux sculptés où l'on voyait, parmi des figures d'anges, un prêcheur à tête de renard jeter de petites femmes dans sa capuce, et Aristote à cropetons que chevauche une prostituée. Tout cela était couvert et empâté d'une couche épaisse de peinture, usée par endroits et laissant voir, aux angles vifs, la pierre, enfumée ailleurs.
Dans les coins d'ombre, on apercevait des meubles, une crédence, un guéridon, des tables, chargés de livres, de flacons, de godets, de casseroles. Le sol était dallé de granit. Une immense cheminée tenait presque tout un panneau et paraissait capable d'abriter sous son manteau, comme
sainte Ursule les filles dans les plis amples de sa robe, une frileuse famille.
L'Alchimiste ne se servait plus de cette cheminée ; il y jetait de- vieux ustensiles et des résidus. Et il avait installé sous la fenêtre un beau fourneau moderne pour le charbon, le gaz, l'électricité : c'était là qu'il travaillait ; et substituant ses besognes de science aux besognes alimentaires de sa bonne, c'était là qu'il faisait cuire des chimies probantes ou chimériques.
Il amena Michel Bedée à la lumière qui entrait par les vitres verdâtres ; il lui mit ses deux mains sur les épaules, il le regarda dans les yeux et lui dit avec gravité :
— Je te salue, Michel, homme de génie !...
Michel voulut se débattre. Il était mince, élancé,
nerveux ; il avait la physionomie inquiète, la bouche sans cesse agitée sous les fines moustaches noires. Les énergiques mains de l'Alchimiste le tenaient ; et le vieillard, sans bouger, répéta obstinément :
— Je te salue, homme de génie !
— Mais non! bégaya Michel. Ne dites pas cela, je vous en prie, maître !
— Et toi, ne m'appelle plus n maître ». Tu as Tair de te moquer de moi... Je sais bien que non... Mais enfin, tu es un homme de génie et je suis une vieille bête !
— C'est ça ! conclut Michel, affectant de rire et faute de trouver une réplique meilleure.
— Ne ris pas ; c'est ça, exactement ça ! répondit le vieillard.
Puis il reprit :
— Maintenant, asseyons-nous ; et tu vas me raconter un peu ta découverte.
Il y eut, sur le visage de Michel, un air de lassitude, comme s'il avait ennui et difficulté à chercher dans sa mémoire le détail d'une aventure ancienne et qui ne l'intéressait plus.
Le vieillard l'épia :
— Je t'embête ; mais ça ne fait rien... Voyons, dis-moi... Ton sirium, tu l'as trouvé d'abord dans Sirius?...
— Oui, en somme, oui... Ou, plutôt, dans Sinus, ce n'est pas moi qui l'ai trouvé. On savait qu'au nombre des corps qui composent Sirius et que révèle le prisme, il y en avait un, singulier, inconnu ailleurs et dont le spectre ne se confond avec le spectre d'aucun autre. Alors, moi, en étudiant des terres rares, j'ai trouvé un corps qui a exactement le même spectre. C'est le même corps. Je l'ai appelé sirium. Il est infiniment moins abondant chez nous que dans l'étoile. Je n'en ai que des bribes. Mais il est doué de propriétés étranges.
— Et qui bouleversent la chimie?
— Possiblement.
— C'est-à-dire?...
Le vieillard pressait Michel de questions urgentes ; et telle était sa vive curiosité que Michel ne songeait plus à reconduire.
— Eh bien, voici. Le sirium dégage de la chaleur, de la lumière, de l'électricité. Il est un foyer de perpétuelle énergie ; il ne cesse pas d'être actif :
et cela, sans perte aucune de substance, sans nulle diminution de son volume ni de son poids.
— Sacrebleu ! murmurait TAlchimiste.
Michel ajouta :
— Du moins, je crois... Je n'en suis pas sûr... Mais l'Alchimiste négligea cet adoucissement
final d'une affirmation qui l'accablait.
— Alors? fit-il, avec rudesse.
Michel ne répondit pas. Et il continua :
— Alors, les lois de la transformation de l'énergie, ce dogme sur lequel nous nous reposons depuis l'antiquité, ce dogme unique et absolu qui soutient toutes nos hypothèses et dirige toutes nos recherches?...
Michel Bedée leva les bras et puis les laissa retomber. Il ouvrit grands les yeux, serra les lèvres et ne dit rien. Entre les deux savants, il y eut quelques secondes de silence. Ils se regardaient, immobiles, et ne se voyaient pas, chacun à son rêve.
— Tu en fais de belles ! s'écria enfin l'Alchimiste, en se dressant.
Et il éclata de rire, mais sans gaieté, avec une sorte d'émerveillement sarcastique. Puis il marcha de long en large, dans son laboratoire, méditant seul, tandis que Michel ne bougeait pas de son escabeau.
Il s'écria encore :
— C'est tragique et c'est magnifique !
Et, croisant les bras, il vint se camper devant son élève ; il lui dit :
— Voilà presque un demi-siècle que je travaille à mes fourneaux, Michel, comme si la transformation de l'énergie était la vérité première. Et j'aurais tout aussi bien pu, bêta que je suis, jouer aux billes tout ce temps-là, comme un gosse, ou faire la vie, profiter de la beauté des femmes et courir le guilledou... D'ailleurs, je ne regrette rien !...
Il insista sur ces derniers mots, avec une sorte de stoïque violence. Et il reprit :
— C'est ridicule, ridicule !... Encore, moi, qu'importe? Je ne suis qu'un ouvrier parmi des milliers d'autres, dans le laboratoire de la science. Mais songe aux grands savants qu'il y a eus depuis trois mille ans ! C'est eux, c'est la portion sublime et efficace de l'humanité qu'il faut que tu voies penchée sur des fourneaux où elle ne cuit que de l'erreur, avec un zèle glorieux. Quelle aventure, mon petit Michel !... Toi, tu arrives, tu es jeune : nous te prenions pour un enfant, l'année dernière. Et tu découvres qu'on n'a dit que des bêtises, depuis qu'on travaille... Je te répète que c'est tragique et magnifique !
Michel Bedée voulut mettre les choses au point :
— Attendez, maître. Ce n'est pas démontré encore. Je ne formule que des hypothèses...
Le vieillard continua de marcher, de long en large. De temps en temps, il interrogeait Michel, s'arrêtait un instant pour écouter la réponse, et repartait. Et il songeait, avec une ardeur opiniâtre. Quand il sut le principal, il revint à Michel ; et, doux, il lui dit :
L'HOMME QUI A PERDU SON MOI iS
— Mon petit, tu as du travail sur la planche. Et nous, les vieux, pour que nous nous remettions à la besogne avec cœur, il faut que tu nous démontres, une fois pour toutes, notre faute et que tu nous donnes une autre doctrine; ou bien il faut que tu te sois trompé. D'ici là, nous sommes dans le marasme !
Et, riant, il ajouta :
— Sais-tu que tu es un redoutable garçon?
Quand je pense que mes imbéciles de voisins ont peur de moi ! C'est toi qui es le diable, Michel, c'est toi !...
Un peu plus tard, il s'aperçut que Michel ne le suivait pas, demeurait à l'écart de son émoi et s'occupait d'autres idées. Il lui demanda :
— Mais, avec tout ça, que viens-tu faire ici? Au lieu de travailler et de te dépêcher, pendant que nous sommes suspendus à tes recherches?... Qu'est-ce que tu viens faire, dans cette petite ville idiote ?...
A cette question, si nettement posée, Michel sentit qu'il ne saurait pas répondre en une phrase et que même il ne saurait pas répondre du tout. Il se tint coi.
Le vieillard l'épiait, comme un médecin son malade. Il s'assit à côté de lui ; et, gentiment :
— Tu as des ennuis, Michel?
Et Michel aurait bien voulu s'enfuir, sans dire un mot, sans dire un seul des innombrables mots qu'il lui faudrait pour indiquer l'extravagante misère de son cœur et de son esprit. Parmi tous ces mots, il s'égarait. Et il ne put que murmurer :
— Oui, des ennuis ; de gros ennuis...
Il espéra, une seconde, que cela suffirait. Mais le vieillard le saisit au poignet :
— Quoi? fit-il.
Et Michel essaya encore d'éluder la question :
— Oh ! rien... Ce n'est rien.
Mais le vieillard le secoua, durement :
— Je te demande : « Quoi?... »
Michel était éperdu.
— Enfin, quoi? reprit le vieillard.
— Ça n'en finirait pas, de vous le dire...
— Ah !... Et tu es venu ici, Michel, pour arranger ça?
Le vieillard fit semblant de s'adoucir et d'être un peu plus discret. Michel répondit :
— Arranger ça?... Oh ! non ; je n'y compte pas.
— Alors?...
— Alors, je suis venu... je ne sais pas trop pourquoi. Je ne suis pas venu : je me suis sauvé. Et, puisque je me sauvais, où aller, plutôt qu'ici, chez moi, dans mon enfance?
— Hein?...
— Qu'est-ce que vous voulez? C'est instinctif. Les petits enfants qui ont du chagrin se réfugient près de leur maman.
— Oui, mais tu n'es plus un enfant...
— Si !...
Le vieillard se fâcha :
— Tu es fou, Michel !... Combien de temps vastu passer ici?
— Je ne sais pas... Toute la vie, peut-être.,.
Ces bouts de phrase firent, dans la tête de l'Alehimiste, un bruit farouche. Et ce fut comme si, au beau milieu d'une expérience normalement conduite, une absurdité se manifestait. Or il n'admettait pas l'absurdité : elle le choquait et l'épouvantait. En hâte, il résolut de la chasser.
— Voyons, voyons, Michel, ce n'est pas tout ça : tu vas me dire de quoi il retourne. Tu vas me le dire tout de suite. J'en ai assez. Qu'est-ce qu'il y a?
— Eh bien, ma femme... Oh mais, ce n'est pas seulement ma femme, c'est... tout !... .
— Ta femme te trompe?...
Michel pâlit ; et il se récria :
— Non, non, non!... Quelle idée avez-vous?... Et il frissonnait.
— Alors?...
— Alors, non, elle ne me trompe pas. Seulement, elle s'ennuie...
L'Alchimiste faillit pouffer de rire. Mais il était furieux, en outre ; et, sur un ton de commisération narquoise, il grommela :
— Elle s'ennuie?... Ah ! c'est dommage !
Tel était le malentendu, et qui prêtait à la plaisanterie, que Michel ne le put tolérer. Penaud, mécontent, il expliqua, et les mots n'allaient point assez vite, à son gré :
— Oui, oui, elle s'ennuie. C'est ma faute : je ne m'occupe pas d'elle. Les journées après les jour-
,nées l'ennuient. Et je sens qu'elle ne m'aime plus... L'Alchimiste l'interrompit :
— Comment, elle ne t'aime plus?... Qu'est-ce que ça veut dire?...
— Vous savez bien, répliqua Michel avec impatience, VOUS savez bien ce que ça veut dire, que d'aimer une femme qui vous aimait et qui commence à ne plus vous aimer?...
— Mais, non, je ne sais pas ! Et toi non plus, tu ne devrais pas le savoir, puisque tu es consacré à la science !...
Michel ne fit que hocher la tête.
— Tiens, mon petit, viens voir.
Il prit Michel Bedée par le bras et il le mena au chapiteau d'Aristote :
— Tu vois?... Cette bourrique humiliée, c'est Aristote, notre père. C'est la plus forte tête de jadis. Regarde-le. A quatre pattes!... Une femme nue est à cheval sur son dos, regarde. C'est la concupiscence qui l'a terrassé, qui l'a dégradé. Ce vieil emblème est riche de signification... Tu ne dis rien?...
Michel, en effet, ne disait mot. L'Alchimiste, en manière de conclusion, réclama un aveu :
— Tu es amoureux de ta femme, Michel?
— Oui...
Michel sentit que son cœur se gonflait ; et il sentit un frémissant souvenir de volupté le parcourir.
— Ah ! Michel, mon petit Michel, la sale histoire!... Quand tu es venu m'annoncer ion mariage, il y a deux ans, j'ai tout prévu, tout deviné. Je te disais : « Michel, ne te marie pas ! » Tu étais pris, je le voyais bien; tu étais amoureux...
L'HOMME QUI A PERDU SON MOI i7
— Je le suis encore ! déclara Michel.
Et TAlchimiste le toisa :
— Tais-toi, Michel : tu me dégoûtes !... Quand on s'est une fois consacré à la science, on a des devoirs envers la science ; et, quand on est un homme de génie, on a des devoirs plus impérieux. Un savant est un homfhe chaste : voilà le premier devoir d'un savant. Chaste d'esprit, je veux dire !... Le reste, c'est une affaire de physiologie ; et la luxure ne me choque qu'autant qu'elle porte atteinte à l'esprit. Que diable, on s'arrange ! On prend des habitudes régulières, afin... tu comprends?... afin de ne pas y penser, dans l'intervalle. Mais il faut que l'esprit — ou le cœur, ou l'âme, comme tu voudras — soit en dehors de ces choses-là... L'esprit d'un savant, c*est un endroit où viennent jouer ensemble et se combiner logiquement faits et idées. Les catholiques qui vont communier jeûnent, pour recevoir au tabernacle de leur corps Dieu proprement. Il faut que l'esprit d'un savant soit propre et net et pur, pour que les idées et les faits ne s'y souillent pas et y travaillent d'eux-mêmes, tout seuls, selon l'intacte logique. Un savant, Michel, est une espèce de moine qui s'impose une règle sévère. Il renonce à être lui pour devenir le sanctuaire de la science... Tu es un moine qui a fauté ; tu es un mauvais moine !
Michel gémit :
— Je n'y peux rien... Tant pis !...
— Tu n'y peux rien?... Ah ! il y a deux ans, je ne savais pas que tu étais un homme de génie.
Autrement, je ne t'aurais pas laissé faire ce que tu as fait. Je t'aurais supplié mieux ! J'aurais pris ton mal au début ; je t'awais guéri... Ou bien je t'aurais enfermé!
— Je ne suis pas un homme de génie ! murmiu'a Michel. Je ne suis qu'un pauvre être qui demande qu'on lui permette de vivre, à sa manière, comme il pourra; oui, à sa manière, maladroite comme toutes les manières de vivre que trouvent, pour leur usage particulier, les pauvres êtres, les uns après les autres, ici-bas !...
L'Alchimiste lui coupa la parole :
— Tais-toi!... Tu n'es pas un pauvre être. La science a besoin de toi. Tu l'as menée à un point critique où elle ne peut pas languir. Et tu n'as pas le droit de la planter là, si tu es seulement... si tu es seulement un honnête homme!...
Michel se rebiffa :
— Eh bien, je la plante là !... Tant pis !
Ils étaient debout, l'Alchimiste et Michel, face à face. Et Michel avait pris, pour l'instant, la suprématie. Il se livrait à son exaltation et il parlait haut.
— Ah! elle est trop exigeante, après tout!... Je lui ai trop donné, je lui ai trop sacrifié. J'en ai assez, je me révolte!...
— Michel!...
— Maintenant, je réclame mon bonheur, qu'elle m'a volé; ou bien je le lui ai livré, follement... Vous me regardez avec colère, maître, et vous me méprisez?... Tout de même, c'est à cause d'elle
que j'ai perdu cette tendresse d'une femme que j'adorais. J'ai négligé cette femme, pour travailler. Si VOUS saviez!... Ce travail-là, ça ne vous tient pas seulement l'esprit, mais le corps, les sens... Ah ! comment dire?... on est accaparé, on n'existe plus... Alors, j'ai fait, à cette femme, une vie impossible. Entre elle et moi, même la nuit, il y avait une intruse, la science. Je ne le comprends guère qu'aujourd'hui ; et il est trop tard !... Une femme qu'on a choisie pour sa femme, il faut qu'on la fasse fleurir. La science mettait autour de nous une atmosphère irrespirable, une atmosphè e à laquelle, moi^je me laissais peu à peu asphyxier, sans m'en apercevoir. Elle, brusquement amenée dans cette atmosphère-là, s'est aperçue de ce péril où elle était. Et elle a protesté. Elle a ouvert toutes grandes les fenêtres par où entrent la lumière et l'air ; et, tandis que je demeurais, stupide, à ma besogne, je crois qu'elle s'est enivrée d'effluves qui lui arrivaient du dehors avec une abondance merveilleuse...
Michel cédait à son emportement et profitait de la facilité des métaphores. L'Alchimiste le rappela aux réaUtés concrètes :
— Alors?...
— Alors, elle s'en ira...
— Par les fenêtres?... Oui!... Ferme les fenêtres!...
Cette brutalité de langage ne troubla pas Michel. Il répondit, avec douceur :
— Non, je ne veux pas la tuer ; je ne l'obli-
gérai pas, je ne l'inviterai pas à mourir avec moi.
— Eh bien, qu'elle s'en aille ! Et, toi, travaille.
— Non, non. Elle s'en ira, je le devine. Elle m'a déjà quitté, en imagination. Seulement, moi, je ne travaillerai plus.
Il y eut un peu de silence. L'Alchimiste semblait contempler un désastre ; et il se taisait. Michel reprit avec véhémence :
— Avant de sacrifier à la science ma femme, je lui ai sacrifié ma mère. Vous ne l'avez peutêtre pas oublié? Vous n'avez peut-être pas oublié ces jours affreux où ma mère a pleuré toutes les larmes qui lui restaient d'une vie déjà longue, parce que, moi, l'enfant qu'elle avait choyé, je quittais la maison natale, l'ombre de l'église et la foi qu'elle m'avait donnée.
Le vieillard grommela :
— Ta mère voulait te garder dans ses jupons.
C'est moi qui t'ai délivré d'une servitude puérile.
— Je ne vous en veux pas, maître ; vous l'avez fait pour mon bien.
— Pas du tout !... Non, je ne l'ai pas fait pour ton bien ; je l'ai fait pour le bien de la science. Je l'ai fait parce que je te voyais un esprit curieux, intelligent... là-dessus, je ne me suis pas trompé... et parce que je croyais que tu allais être un bon serviteur de la science... Là-dessus, je me suis trompé, à ce qu'il parait.
— Vous vous êtes trompé, repartit Michel résolument. Depuis que je me suis éloigné de l'existence que m'avaient ici préparée mes ascendants
et, plus douce, plus attentive, plus tendre qu'eux tous, ma mère, depuis ce temps-là, ma mère ne vit presque plus. Elle prie pour moi. Elle joint à ses prières et à sa douleur continuelle ma sœur. Je viens leur demander pardon, à toutes les deux.
— Tu es fou !...
— Je leur demanderai pardon d'une équipée qui m'a chassé loin d'elles, et dont je suis revenu, mais dont elles mourront tout de même.
Michel se tut. L'Alchimiste le regardait avec stupeur. Il dit soudain, comme s'il concluait de rapides et urgentes méditations :
— Écoute, Michel. Si tu vas chez ta mère, dans l'état d'esprit où je te vois, tu es perdu. C'est elle qui t'a rendu sentimental comme tu l'es. Elle et ta sœur!... Toutes les deux, elles t'ont, jour après jour, alarmé, à force de tendresse et de catholicisme et de caresses larmoyantes. Je te dis qu'elles vont te reprendre. Écoute : il y a elles et la science ; choisis I
— C'est tout choisi.
— Michel, tu es un lâche !•..
Plusieurs secondes s'écoulèrent, dans un silence pareil à une houle, dans un silence qui semblait agité de remous profonds et violents. L'Alchimiste, assis sur un tabouret, les coudes aux genoux, les joues appuyées sur les paumes, les yeux baissés vers le sol, prononça lentement ces mots :
— Quand j'y pense, Michel, que c'est toi qui as du génie, et pas moi !... Il y a plus de quarante ans que je travaille, sans discontinuer. Dès le
matin, dès avant le matin, je me lève, j'entre dans mon laboratoire et je me mets à la besogne. Cela dure jusqu'au soir. J'ai là, en train, des expériences qui sont commencées depuis cinq ans. Je suis vieux. Un jour, on me ramassera, claqué, auprès de mes fourneaux, comme un imbécile et comme un brave homme. Je n'ai pas fait une découverte qui compte; et je n'en ferai pas... Mais je continue et je continuerai d'être à mon poste, auprès de mes fourneaux. Il faut avoir une morale, dans la vie. Eh bien, moi, toute ma morale est dans une phrase de Claude Bernard; une simple phrase qui recommande aux gens de faire « des expériences, pour voir ». Oui, multipliez les expériences : il y en a des centaines de mille à faire, pour voir si quelque chose d'imprévu ne va pas, tout à coup, se révéler. Alors, voilà. Je fais des expériences. Et je regarde. Seulement, je ne vois rien, ou presque rienl... Pourtant, ça n'est pas possible que, dans le nombre de mes expériences, il ne se soit pas quelquefois produit des phénomènes admirables ! J'ai dû avoir sous les yeux, au fond de mes casseroles, tout le mystère... Seulement, j'avais beau regarder, je n'ai rien vu, parce que je n'ai pas de génie, moi!... C'est dommage ; oh ! pas pour moi, mais pour la science. Oui, Michel, c'est dommage que ce soit toi, et non pas moi, qui aies du génie. Parce que, moi, j'ai le caractère d'un savant. Tandis que toi...
Il s'abandonna, une minute, à sa mélancolie.
Et puis, conone s'il ne prenait pas son parti d'un effroyable désastre, il se leva et, suppliant, dit à Michel :
— Mon petit Michel, il est encore temps. Ramasse ta valise ; retourne à Paris, tout de suite, sans aller chez ta mère. Tu expliqueras à ta femme...
Il s'échauffait en parlant.
— Tu lui expliqueras que tu lui rends sa liberté... Si elle barguigne, tu la chasseras. Oui, tu la chasseras; ça n'est pas possible autrement!... Cela, il le faut !... Et alors, dès qu'elle sera partie, Michel, tu te remettras au travail, tout de suite, sans traîner. C'est déjà trop de temps perdu. Au travail, bon Dieu, au travail!...
Michel se tut.
— Eh bien ! tu ne me réponds pas?
Michel répondit :
— Je suis désolé de vous faire de la peine.
— Fous-moi le camp : tu es un lâche !
Michel partit, sa valise à la main. Le vieillard
l'écouta qui marchait par le corridor, ouvrait la porte, sur l'avenue, et la fermait. Alors, au moyen d'une chaise, il grimpa sur son fourneau ; et, par la fenêtre, il cria :
— Michel !... Michel !... Pas par là ! Non, non I... Fais ce que je t'ai dit... Michel !...
Michel ne se retourna point. Et le vieil Alchimiste, d'une voix sourde, gémit :
— Adieu, Michel!...
Puis, il redescendit au sol, se passa la main
SUT le front, frotta contre le mur une allumette, alluma le gaz de son fourneau et commença de travailler, ce matin-là comme les autres matins.
Quand Michel Bedée se trouva de nouveau sur l'avenue, iï n'hésita point à se diriger vers la maison de sa mère. Il ne leva point la tête, à la voix de l'Alchimiste. Mais, s'il marchait vivement, comme un homme que guide une résolution nette, un singulier trouble d'idées le tourmentait.
En dépit de l'Alchimiste, la gare et le retour immédiat à Paris ne lui représentaient pas le devoir : c'était pour lui, au contraire, la tentation ; et il désirait de revoir sa femme. Il la désirait et il avait peur d'elle. En lui-même, il l'appela :
— Geneviève!... Toute petite Geneviève!...
Mais il continua son chemin.
L'aspect de la maison familiale, au bout de l'avenue, l'attristait et, malgré lui, l'attirait. Il avançait, les yeux fixés sur la porte peinte en brun, sur la sonnette en fer forgé, qui pendait et dont la poignée, saisie par lui, ferait brimbaler un compliqué système de fils de fer frémissants, avant que retentit le son grave et beau qu'il imaginait déjà.
Et il tremblait, en approchant.
Il redoutait cette tendresse qui allait l'accueillir avec un mélancolique empressement. Il devinait la joie qu'auraient à le revoir les deux femmes tristes, sa mère et sa sœur, une joie très douce et
très subtile, une joie qui aussitôt demande combien de temps on lui accordera, une joie qui s'alarme du départ et qui se gâte elle-même à songer qu'elle sera courte.
Et il arrivait avec un mortel chagrin dans le cœur. Il s'effraya d'avoir à cacher un secret, d'avoir à duper difficilement l'intimité si exigeante des âmes amicales : épiée, sa douleur le lancinerait davantage.
Au moment où il tira la sonnette, il ne savait plus du tout pourquoi il était venu; il regretta ce voyage, absurde et imprudent. En même temps, il sentit qu'il ne pouvait pas éluder le péril ; et, quand retentit dans le corridor le vacarme familier qu'il avait prévu, un flot de tendresse l'envahit.
(( Me voici, maman ! » songea*t-il.
Le mot de « maman » lui chantait dans l'esprit d'une façon câline, douloureuse et délicieuse. Il lui sembla qu'il venait d'éveiller l'âme endormie de la vieille demeure. Le tintement de la sonnette s'acharnait ; maintenant il bégayait comme une plainte sénile. Du dehors, Michel entendit que, sur le couloir, des portes s'ouvraient : celle de la cuisine et celle du petit salon ; des pas firent un peu de bruit.
Enfin Michel vit, à contre-jour, en images d'ombre sur la lumière qui, par la porte vitrée du jardin, entrait dans le couloir, sa sœiu* et la fidèle servante Mélanie.
— Oh ! bonjour, Michel !
— Bonjour, monsieur Michel I
— Bonjour.
Et, du salon, faible et heureuse, pressante avec difficulté, une autre voix réclamait :
— Oh ! Michel, Michel... C'est toi?... Embrassemoi la première !
Elle insistait :
— Michel, Michel, ta maman la première !
Marie posait déjà ses deux mains sur les épaules
de son frère et tendait ses lèvres vers lui : elle s'écarta, obéissante et scrupuleuse ; elle laissa pendre ses bras. Et Michel vit, dans ces yeux de jeune fille, une résignation confuse. Il lui saisit les doigts et l'emmena ; il souriait nerveusement.
— Maman chérie !...
De son fauteuil d'impotente, madame Bedée avançait les bras, les agitait. Elle s'empara de la tête bien-aimée qui se penchait vers elle et la couvrit de baisers et de larmes. Michel, les paupières closes, s'abandonnait ; et il croyait redevenir enfant, mais avec une terrible angoisse.
— Combien de temps nous restes-tu?
Michel ne savait plus. A tout hasard, il répondit :
— Un jour.
— Seulement?
— Un jour entier... Maintenant, puis-je embrasser Marie ?
— Maintenant, oui.
Et ils furent tous les trois à s'être tout dit, l'essentiel de leur adoration commune, dès le premier baiser. Ils se turent, assis tout près. Ils se turent, involontairement; et ils se regardèrent. Michel
t8 L*HOMME QUI A PERDU SON MOI
voyait sa mère, en peu de mois vieillie encore. Mais, pour la première fois, il aperçut que sa sœur vieillissait : il remarqua ses lèvres plus fines, son nez plus mince, ses joues plus pâles et dont la peau était moins lisse. Il baissa les yeux. Une seconde, il crut que le silence allait être secoué d'un triple sanglot.
— Et ton bagage? demanda madame Bedée.
Il n'était pas douteux que Michel répondrait :
— Ce n'est qu'une valise. Je l'ai déposée dans le corridor.
Madame Bedée ne s'informait pas : elle interrompait le trop pathétique silence, tout simplement. L'inutile question, lancée à temps, opéra le sauvetage de ces débiles âmes qui allaient se noyer dans le silence. Un vain bavardage commença : Michel détestait les bagages ; il n'avait jamais pu tolérer de traîner des malles après lui, de les attendre à l'arrivée du train, de parlementer avec des porteurs. Un rire contraint naquit de cette pauvre conversation, qui n'était qu'un alibi pour ces tendresses alarmées.
Mélanie apporta, sur un plateau, une tasse de chocolat, des rôties, un verre d'eau fraîche. Michel se mit à déjeuner. Il reconnut la cuiller d'argent, cabossée, usée, la tasse à filets dorés et à fleurs roses. Tout cela, tout le détail du passé l'émouvait ; il éprouvait un sentiment mêlé de nostalgie pénible et de joie quiète.
Madame Bedée lui demanda soudain :
— Et ta femme? Va-t-elle bien?...
— Très bien.
Ils furent l'un et l'autre contents de ce que fût posée la question et faite la réponse. Madame Bedée ne connaissait pas beaucoup et n'aimait pas du tout la femme de Michel. D'abord, il lui avait déplu que son fils épousât une Parisienne, frivole sans doute ; et puis, elle était jalouse de cette Geneviève que Michel adorait et qui l'avait tout le temps, jalouse comme le sont les mères, qui sont aussi des femmes.
Alors Marie interrogea son frère :
— Par quel train es-tu donc arrivé?
Michel avoua qu'il était arrivé par le train de cinq heures et qu'afin de ne pas réveiller sa mère il était entré chez l'Alchimiste. Madame Bedée fut mécontente :
— Ah ! tu es allé le voir? déjà?
Elle ajouta :
— Je le déteste !
Michel le savait bien. Cette querelle datait de plusieurs années. Et il savait que la rancune de sa mère durait.
— C'est le diable, cet homme-là ! dit-elle.
— Mais non, répliqua Michel ; c'est un homme simple et innocent, qui travaille; c'est une sorte de saint la!c, à peu près sublime...
— Il n'y a pas de ssfints laïcs ! déclara madame Bedée.
Dans la violence de ce langage, Michel reconnut le caractère de chaque dogmatisme. Il n'avait pas trouvé l'Alchimiste moins impétueux. Et il réfléchissait, à part lui :
« Chacun des dogmatismes s'exprime et agit comme s'il était seul au monde. Seulement, ils sont plusieurs; tout le malentendu vient de là. Ils demeurent, ainsi, merveilleusement irréconciliables. Si tous ont tort, quelle aventure !... »
Madame Bedée continua :
— Dieu le jugera, et je ne veux pas commettre à son endroit la faute des pharisiens qui, orgueilleux de leur piété, concluaient trop vite sur l'imperfection du prochain. Je lui pardonne, puisqu'il est dit : « Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. » Seulement, Michel, ce que j'ai à lui pardonner, c'est de m'avoir privée de ta compagnie quotidienne. Il t'a écarté de moi. Il t'a mis dans la tête sa folie scandaleuse de la science. C'est par sa faute que tu n'es pas resté mon petit Michel pieux, soumis à Dieu, fidèle aux enseignements de l'Église. C'est lui qui t'a lancé dans une imprudente recherche, par laquelle tu es entraîné à rencontre des vérités de l'Écriture... Ah! Michel, s'il ne m'était pas commandé de lui pardonner, je le haïrais ; et mon péché le plus fréquent, ma tentation la plus difficile à éluder, c'est de le haïr
I^e visage de madame Bedée, quand elle cédait ainsi à la véhémence de sa foi, perdait sa maternelle douceur. La colère en marquait rudement les traits; les rides semblaient s'immobiliser, durcir, composer une farouche physionomie de marbre sculpté dès longtemps et captif à jamais de sa forme.
— Tu me grondes? demanda Michel, sur un ton de puérile timidité.
— Non, non, je ne te gronde pas, Michel ; même quand tu étais petit, je ne te grondais pas : rappelle-toi ! Ce n'est pas pour commencer, à présent que je n'ai plus, devant Dieu, la charge et la responsabilité de ton âme et à présent que je suis vieille, vieille... Remarques-tu conmie je suis beaucoup plus vieille qu'à ton dernier voyage?
— Mais non! répondit Michel angoissé.
Madame Bedée sourit tristement; et, dans un
élan de tendresse où elle rajeunit, elle s'écria :
— Viens encore m'embrasser. Tu ne m'as presque pas embrassée. Viens !...
Michel s'approcha d'elle. Et elle le câlina, le dorlota, jouant avec sa tête comme, jadis, au temps où il était un bébé petit et presque sans poids, elle jouait avec lui tout entier. Même, elle se mit, en berçant contre sa joue cette tête chérie, à ehantonner :
— Pan, pan ! — Qu*est-c* qu*est là?
— C'est Polichinelle, Mam'selle.
Pan, pan ! — Qu'est-c' qu*est là?
— Cest Polichineir que v'ià!...
Et alors Michel cacha ses yeux contre l'épaule de sa mère, afin que ne fussent pas visibles les larmes qui lui montaient aux paupières, larmes chaudes et abondantes et que multipliait, note après note, la chanson d'allure gaie et de son désespérant.
Cette chanson qu'il avait oubliée, il se la rappelait subitement et avec tant d'exactitude que son souvenir devançait les paroles et l'air, tout le détail des mots et des inflexions où le rythme devait mener la voix chevrotante, la voix qui essayait de se faire pimpante, allègre. Mais, entre la voix de jadis, demeurée intacte en sa mémoire, et la voix de maintenant, il percevait, à chaque épisode de la chanson, la différence, mesure pathétique du temps écoulé, témoignage de la fatigue et de la déchéance. Cette chanson qu'il avait oubliée, qui était morte et qui renaissait presque mourante encore, éveillait avec elle un passé diversement lointain. La pensée de Michel en remontait les années, l'une après l'autre, jusqu'à se perdre dans un mystère d'originelle inconscience. Il lui sembla qu'il se souvenait obscurément de faits qu'il n'avait pas sus et de sensations qu'il n'avait guère éprouvées. Il les reconnaissait et croyait, malgré l'ombre vague où se manifestait l'apparition nouvelle, ne les avoir jamais connus aussi nettement que cette fois. Sa prime enfance était là et l'environnait, douce, berceuse, harmonieuse, chanteuse de refrains endormants, et câline, attentive à le tenir en état d'ignorant bonheur.
Durant quelques secondes, Michel goûta cet oubli. Mais, tout à coup, la fiction trop belle se déchira ; et, plus ce rêve l'avait enchanté, plus la réalité le tortura.
Il n'osait pas se relever. Il devinait sa mère comme lui docile au prestige du passé renaissant»
et il craignait de lui montrer une figure consternée.
Peu à peu, la chanson de Polichinelle fut moins alerte, plus molle. La voix se fatiguait ; les reprises de souffle, plus fréquentes, interrompaient le cours monotone des mots. Et la chanson n'était plus qu'un babillage las ; le bercement des bras s'alanguit. La chanson et le bercement cessèrent ensemble.
Michel sentit une larme tomber sur son oreille.
Il se dressa. Il embrassa longuement sa mère et, pour excuser leurs larmes à tous deux, il rit, disant :
— Votre bébé n'est plus assez petit.
— Votre maman n'est plus assez jeune ! repartit madame Bedée.
Tous deux se turent, graves et attendris.
Michel observa que Marie allait et venait, affectant de ranger, ici et là, n'importe quoi, de menus objets sur les planches d'une étagère, des bobines de fil dans une corbeille à ouvrage. Elle cherchait à se divertir de la mélancolie qui la gagnait.
— Marinette, irons-nous un peu nous promener, tantôt? lui demanda Michel, avec un faux air de gaieté.
— Oh ! quel bonheur ! répondit-elle.
Et elle battit des mains, plus jeune en cette minute. Une joie véritable éclaira ses yeux. Elle répéta :
— Quel bonheur !
Ce mot de « bonheur » détonna étrangement, au milieu de la tristesse qui était installée en celte
chambre depuis tant d'années qu'il aurait paru impossible de l'en éconduire. Et Michel épiloguait secrètement sur la misère que suppose la joie qui accueille une aumône toute petite. Marie, à l'offre d'une promenade, avait eu le regard de gratitude qu'on voit aux mendiants vraiment pauvres, quand on leur donne un sou.
Involontairement porté à se faire souffrir, Michel insistait sur de telles images que revêtait la détresse d'âme otSi il avait laissé sa mère et sa sœur. Il eut pitié d'elles et il se repentit avec amertume de ne leur avoir pas consacré toute la ferveur de sa vie.
Marie et Michel s'assirent auprès du fauteuil de leur mère, l'un en face de l'autre, un peu en avant d'elle. Et elle tendit à chacun d'eux une main. Michel et Marie, semblablement, se prirent la main; et tous trois, ainsi, formèrent un cercle lié. C'était un jeu d'autrefois qu'ils se rappelèrent ensemble. Et ils firent : « Amis !... amis !... amis!... » en agitant la chaîne de leurs mains. Puis, ils se turent : chaque souvenir ravivé les affligeait.
Comme ils étaient émus encore, madame Bedée regarda Michel dans les yeux et lui dit :
— C'est aujourd'hui dimanche ; accompagnerastu ta sœur à la grand'messe ?
— Mais oui, répondit Michel ; je veux bien.
Il avait reconnu, dans la voix de sa mère, l'accent d'impérieuse supplication qu'elle avait toujours su mettre à ses exigences et qui les ren-
L'HOMME QUI À PERDU SON MOI Si
dait, pour lui, plus convaincantes que des ordres. Ses paroles, doucement dites, et leur ton de tremblante inquiétude contenaient déjà la menace du chagrin où il faudrait que Michel vit sa mère s'il négligeait de lui répondre oui. Ce stratagème affectueux avait réglé, asservi, opprimé son adolescence et puis sa jeunesse. Michel se retrouva, comme jadis, docile avec impatience.
Madame Bedée continua :
— C'est triste, pour moi, de ne pouvoir plus aller à l'église avec vous.
Ils se ttu^ent. Michel savait bien où sa mère voulait en venir. Elle dit, en effet :
— Alors, si vous étiez gentils, vous réciteriez avec votre vieille maman qui n'a plus de jambes une dizaine de chapelet, avant la messe... Cela t'ennuie, Michel?... Non!... Je vois bien que non. Tu es gentil. Merci. Embrasse-moi.
Marie s'agenouilla, tira de sa poche, vite, un chapelet d'acier luisant, fit le signe de la croix et commença de réciter les prières, en latin. Michel s'était levé. Il observa que sa mère avait fermé les yeux, affectant de ne pas regarder s'il faisait le signe de la croix. Il se tenait debout, les bras allongés et les mains jointes. Puis il lui sembla que cette attitude de protestation déférante ne valait rien, était niaise ; et il s'agenouilla.
Les Açe se succédèrent, petit à petit. Et Michel, avec sa mère, les ponctua du mystérieux amen, qui est venu d'Orient jusqu'aux âmes et aux lèvres de tous pays chrétiens et que ressasse dévo-
tement la quiète ignorance, fidèle à ces deux inintelligibles syllabes.
« In principio erat çerbuniy se dit à lui-même Michel. D'abord il y eut le mot ; et la signification n'est plus nécessaire, quand le mot s'est une fois chargé de hasardeux et touchants souvenirs... »
— ... Nunc et in hora mortis nostrœ.
Marie achevait sa récitation.
— Amen, répondirent madame Bedée et Michel.
Michel, en se relevant, fit le signe de la croix.
— Vous êtes de bons enfants, murmura madame Bedée.
Les cloches de, la cathédrale commencèrent de boin*donner. Leur son magnifique se répandit en ondes frémissantes et longues.
— Voilà les premiers coups de la grand'messe. Préparez-vous, dit madame Bedée ; il est temps.
Cette phrase, Michel l'avait, tous les dimanches de jadis, entendue. Il regarda, par la fenêtre, le jardin tout plein de la lumière du soleil et du beau tumulte des cloches. Des rosiers et des géraniums y étaient flewis, en massifs réguliers que des briques rondes bordaient, et une vigne vierge grimpait au mur du fond, mêlée à du lierre. Michel se rappela les matinées de Pâques, où il avait cru voir, dans le ciel splendide, passer les cloches qui, miraculeuses, laissaient tomber, parmi les fleurs du jardin familial, des œufs de sucre, dons divins et prodigieux.
Pour aller à la cathédrale, Marie et Michel suivirent l'avenue que de vieux arbres bordaient et ombrageaient. Le sol en était usé ; les cailloux de sa structure y apparaissaient à vif, usés eux-mêmes.
Ensuite ils entrèrent dans une ruelle si encaissée entre les maisons bossues et inégales que les voitures n*y eussent point passé. D'ailleiœs, elle était barrée de deux bornes auxquelles jadis une chaîne devait s'attacher : on voyait encore les premiers anneaux scellés dans la pierre et à la fois rouilles et polis, la pierre devenue par le frottement des passants luisante comme du marbre.
Le frère et la sœur allaient, d'un même pas distrait et lent. Occupés de pensées pareilles et que nuançaient diversement leurs rêveries, ils se turent comme s'ils avaient peur des paroles qui leur échapperaient.
Enfin Marie demanda :
— Tu as trouvé maman bien changée?...
— Oui, répondit Michel, sur un ton d'aveu pénible; oui, plus nerveuse encore et inquiète.
Un peu plus tard, il ajouta :
— Tu as une existence bien triste !..-
Marie leva vers son frère des yeux étonnés et, avec un désespérant sourire, elle dit :
— Mais non. J'ai l'habitude de vivre ainsi. Je
ne songe pas à une autre existence. Je ne suis ni heureuse ni malheureuse.
Quand ils entrèrent dans la cathédrale, Michel eut d'abord une impression de fraîcheur douce et humide. L'immense nef, où surgissaient, comme des stalagmites, les piliers superbes, lui fit l'effet d'une grotte marine où séjoiœne la même atmosphère, en dépit dçs saisons qui changent et s'échauffent sous le soleil. Le demi-jour était, de place en place, orné de lampes. Mais elles ne répandaient pas loin leur clarté : ces lueurs ne faisaient que rendre plus sensible et agréable aux yeux l'obscurité diurne enclose là.
Et le silence!...
On eût dit que tout le silence des âges et tout le silence de la terre, chassé de partout, s'était réfugié entre les murs de cette cathédrale. Et il l'emplissait de sa souveraine présence. Il y régnait de telle sorte, incontestable et intangible, que les bruits habituels, le va-et-vient des gens, ne l'offensaient pas. Si parfois Técorchait le grincement d'un prie- Dieu sur les dalles ou la toux quinteuse d'une dévote, la cicatrice était bientôt faite. Ainsi la chute d'une feuille n'agite pas longtemps l'eau d'un étang : les ronds s'éloignent peu à peu, s'en vont ; les profondeurs n'ont pas été touchées et la surface, un instant frissonnante, reprend son immobilité sempiternelle.
Michel et Marie cheminèrent par l'allée centrale et puis par d'étroits sentiers de chaises, et arrivèrent à leurs places, à côté du banc d'œuvre, en
face de la chaire. Sur des plaques de cuivre clouées à Tappuie-coudes des prie-Dieu, ces noms étaient gravés en noir : Mme Bedée, Mlle Marie Bedée» M. Michel Bedée. Michel vérifia que sa place» comme autrefois, l'attendait. D'année en année, madame Bedée continuait d'acquitter cette triple location. Seule, Marie en profitait ; mais, tandis que la mère impotente et Tenfant prodigue ne venaient plus prier devant le sanctuaire, leurs noms fidèles subsistaient pour attester qu'ils comptaient encore dans la communauté paroissiale.
Marie s'agenouilla et, offusquant de ses mains dégantées ses yeux et ses oreilles, portes des sens par où pénètre jusqu'à l'âme la superfluité du monde extérieur, elle se recueillit en sa contemplation divine.. L'une de ses mains ne se libéra que le temps de battre sur la poitrine le meâ culpâ de fautes scrupuleuses; l'œil qu'elle découvrit demeura fermé, l'oreille sourde évidemment.
Michel, lui, debout, regardait fleurir à l'extrémité du transept la rose du vitrail où se brisait en éclats de lumière le reflet matinal du soleil. Des anges, dont les ailes étaient rouges, y brillaient, pétales de cette rose épanouie. Et ces anges tenaient des lyres, des violes, des trompettes, des cymbales, de sorte qu'il semblait que leur concert fût celui des belles couleurs irradiées et que, de la mystique fleur, émanât, au lieu d'un parfum, cette siu*naturelle musique.
La messe commença. Et Michel ne s'en aperçut presque pas. Gomme si, malgré le temps écoulé.
l'habitude Pavait soudain repris et comme s'il continuait une pratique ininterrompue, il assista sans surprise, et même sans que fût sollicitée son attention, aux divers épisodes de l'office ; et ni l'emphase orientale de ce culte qui faisait avec l'usage et les mœurs de cette petite ville un tel contraste ne l'émerveilla, ni la simple familiarité de ces bonnes gens qui étaient chez Dieu comme chez soi ne l'étonna, ni enfin ne l'importuna la discipline qui exigeait qu'il se levât ou se rassît à point marqué. Il était las ; les heures de nuit passées en chemin de fer et, depuis son arrivée si matinale, tant d'émois subis confusément le laissaient en état de morne atonie. Le calme du lieu et la lenteur compassée des divins protocoles l'entretenaient en une sorte de torpeur. Il ne regardait pas plus les fidèles qui l'entouraient, et qui eux l'épiaient, que s'il les avait quotidiennement vus ; d'ailleurs, il les savait pareils à eux-mêmes, figés dans leur accoutumance d'une vie morose et docile.
Même, d'abord, il n'entendit pas l'orgue.
Il l'entendit, tout à coup ; et il en subit l'impérieuse violence.
Ce fut un déchaînement formidable, une tempête de forces exaspérées. Michel crut qu'un vent terrible se ruait, saccageant tout ; et à son sifflement continu se mêlait le fracas des écroulements et des ruines. Telle était cette véhémence que sa hâte parfois s' alentissait et que, sûre de ses effets calamiteux, elle se jouait, affectant une fausse
nonchalance; et puis, sur le désastre universel, souveraine féroce, elle éparpillait le persiflage de son ironie. Michel l'approuva. Son désespoir, que le vacarme avait révolté, aima ce nihilisme.
Il regarda, autour de lui, dévotes et dévots, bourgeois de la ville et de la campagne environnante, garçons et jeunes filles : leurs placides visages certifiaient que la tempête passait audessus d'eux sans les avertir.
L'orgue s'amollit et se tut. Le prêtre qui ofiiciait procéda au divin sacrifice. Une clochette signala le pathétique instant où l'hostie et le vin deviennent la chair et le sang de la rédemption. Tous les assistants s'inclinèrent. Michel, qui avait omis de baisser les yeux et qui suivait distraitement les gestes symboliques du prêtre, fut effaré de se sentir seul indemne du prestige, écarté de la grâce offerte à chacun.
Marie, plus longtemps que personne, resta confinée en elle-même, toute à son Dieu ; et Michel, auprès d'elle, était aussi loin d'elle que si les eussent l'un de l'autre séparés les plus longues distances de la terre.
L'orgue, de nouveau, multipliait ses beaux tumultes. Michel, qui ne suivait pas les péripéties de la messe, s'abandonnait aux volontés tourmentantes de la symphonie. Elle ne lui suggérait plus, comme autrefois, les sentiments religieux qui doivent accompagner le cours de la liturgie. Et elle l'exaltait encore; mais elle suscitait en lui, au lieu des piétés anciennes, une ferveur idéo-
logique. Involontairement, il la détourna de ses réelles significations : il l'accordait à d'autres métaphysiques et la mettait au service d'un rêve savant.
Cette voix, puissante comme une énergie naturelle, et qui semblait désordonnée et qui pourtant obéissait à un rythme profond, cette voix qui avait des flux et des reflux, des vagues inégales, les unes dressées haut, d'autres rondes et tournoyantes, d'autres délicates et fragiles, porteuses de gouttelettes fines et cristallines, cette voix pareille à la mer secouée en ses masses lourdes et libre en ses superficielles fantaisies, n'était-ce pas la voix même de la subconscience, fertile matière de nos âmes, secrète substance de nos pensées, de nos velléités contradictoires, folles et innombrables?—
Michel méditait là-dessus ; et il songeait, mené par les caprices indéfinis de l'orgue :
c( Subconscience, réserve prodigieuse, océan plein de vie élémentaire, premier grouillement de toute la spiritualité ultérieure ! . . . Pour aller des ténèbres de l'absolue inconscience jusqu'au soleil de la conscience claire, la route est longue et périlleuse. Nos âmes, nos âmes, vous perdez, durant ce voyage, beaucoup de vous-mêmes. Et que vous êtes pauvres à l'arrivée, indigentes et pourtant si vaniteuses !... Vous faites pitié, comme des dames, riches naguère et qui, ayant éprouvé des revers de fortune, se parent encore de leurs derniers bijoux, des colifichets qui leur restent : et elles minaudent!...
» De l'inconscience, nous n'avons rien à dire :
le silence» qui n'est pas plus le néant que le tout, est son formidable et mystérieux symbole. Pour la conscience, paradoxal chef-d'œuvre de l'individualité humaine, il y a les mots, falots et qu'on arrange comme on peut. Mais, pour la subconscience, le seul langage est la musique et , merveilleusement, celle de l'orgue.
» musique, parole indéterminée et, pour cela, si chaste ; musique, tu ne prétends pas à raconter Tanecdote vaine de notre vie : mais tu es une allusion poignante à la profonde vérité de nos âmes !... »
Les sonorités de l'orgue emplissaient la nef et se heurtaient aux parois des chapelles. Parfois, de ses multiplicités farouches» se dégageait une mélodie ; et» timide d'abord, inquiète de son audace, frêle dans le désordre de l'accompagnement, elle était pareille à une fleur qui pousserait sur une tige menue, parmi les frénésies d'un ouragan. Michel s'intéressait à elle, avait peur pour elle; et il BongcLlt :
« Ainsi naît une pensée dans le fond trouble de la subconscience ; elle s'élève au-dessus des redoutables tourbillons où elle a pris son origine ; contre tant de menaces, elle n'a que sa fierté vierge. La voici ; elle émerge et, plus elle se hausse, plus elle devient fragile. Souvent, elle est brisée avant la floraison parfaite ; et alors elle retombe dans les abîmes où elle a germé ; elle est reprise et noyée, anéantie !... »
La mélodie jouait, comme dédaigneuse ou igno« rante des vacarmes ; elle jouait et s'amusait, comme
divinement distraite et un peu puérile. Et tantôt elle s'égayait, sans que l'on sût d'où lui venait son plaisir; tantôt elle avait des grâces charmantes, des rires qu'elle rendait mélancoliques avec une coquetterie langoureuse ; tantôt elle s'attristait, demandait la pitié, la sollicitait : et, dolente, elle était bien habile à éveiller un chagrin pareil à celui dont elle se plaignait. Pâmoisons et jérémiades alternaient, tandis qu'alentour tonnait, parmi les bourrasques et la rafale, la fatalité victorieuse.
Elle se déployait, celle-ci, avec tant de fougue que nul obstacle ne l'eût arrêtée. Elle brisait tout sur son passage. Ce qui subsistait, aux environs, elle l'avait dédaigné. Quand la tempête souffle sur la forêt, les arbres sont détruits ; mais, auprès de leur écroulement, des brins d'herbe et des fleurs survivent. Ainsi les fureurs de la subconscience épargnent quelques petites idées, qui lancent assez haut leurs tiges incertaines pour aller s'épanouir jusqu'à la claire conscience.
On eût dit que, dans la tourmente extravagante qui sifflait aux arbres, se ruait aux montagnes, se répercutait aux échos, des hautbois et des flûtes s'obstinaient à chanter et à filer des sons ténus, jolis, délicieux, sous la menace des clameurs naturelles. Parfois leur fine musique était impossible à entendre : on la croyait perdue, on la regrettait. Et puis, à la première occasion favorable, elle revenait, subtile ; elle profitait, pour s'insinuer, du moindre espace, comme une plante vivace pousse dans l'interstice des rochers. Et alors on
était heureux de ce qu'elle ne fût pas morte.
Vers la fin de Toffice, Michel avait bâti un système d'idées auquel la religieuse influence du lieu imposait une forme théologique.
« Oui, disait-il en lui-même, il y a trois hypostases, selon le vœu des rêveurs anciens. L'inconscient est le Père, le subconscient est le Fils et le conscient est l'Esprit.
» Spiritus domini ferebatur super aquas... L'Esprit de Dieu était porté sur les eaux... Cela veut dire que les idées claires nagent sur l'océan profond de la subconscience, qui est la réalisation première de la totale inconscience.
» L'Esprit n'est que la troisième hypostase.
Comme les deux premières, d'où il résulte, il mérite le nom de Dieu, grâce à leur efficace. Mais le Père n'est que Dieu, le Fils s'est fait homme, l'Esprit est homme. Hypostase la plus éloignée du Père et la plus proche de nous, il est nous divinement. La puissance divine s'est affaiblie en passant du Père au Fils ; elle s'est affaiblie bien davantage en passant du Fils à l'Esprit. Dieu va s'amenuisant jusqu'à l'esprit humain, qui est sa dernière réalité. La prodigieuse abondance de l'inconscient s'appauvrit dans le subconscient ; et elle s'appauvrit encore pour aboutir aux idées claires et distinctes.
» Et nous, les raisonneurs d*îci-bas, qui essayons de mettre en ordre logique et nécessaire ces idéeslà, nous commettons la même faute de méthode que si, négligeant les racines d'un arbuste et ne rcgar-
dant que les fleurs, nous voulions expliquer ces fleurs les unes par les autres. L'œuvre de nos dialectiques est pareille à un bouquet de giroflées, de lis et de pâquerettes. Tiges coupées, on peut les disposer avec goût : ce n'est pourtant qu'un assemblage artificiel.
» Comme toute la vérité est dans le silence, toute l'erreur est dans la parole dialecticienne. Cependant nous n'avons que cela!... Seigneur, puisque, du fait de notre naissance individuelle, nous sommes chassés à jamais du paradis de votre silence où est toute la vérité, permettez-nous d'éviter quelquefois la cruelle souffrance de l'Esprit. L'individualité est le péché originel. Toute la rédemption dont nous sommes capables est dans la subconscience, où beaucoup de vérité subsiste encore. Oui, le Fils est le seul rédempteur offert aux hommes.
)> Seigneur, puisque votre silence nous est inabordable, préservez-nous des mots de l'Esprit ; et donnez-nous, sinon la paix magnifique, du moins le repos, le relâche dans la musique I...
» En attendant que, le crime de notre individualité supprimé par la mort expiatrice, nous rentrions dans votre silence, donnez-notis de jouir de la subconscience, qui est comme un purgatoire entre votre paradis et notre enfer.
» L'orgue chante la gloire du Fils !... »
La messe était finie. Les prie-Dieu, les chaises, poussés sur les dalles, grincèrent. La foule, après une contrainte longue, s'agita volontiers. En arri-
vant à l'axe de la nef, les femmes se prosternaient, à l'intention du tabernacle, et puis allaient rejoindre ici ou là les groupes qui déjà s'organisaient pour la sortie ensemble, la mutuelle reconduite et le dominical bavardage.
Marie priait encore, indifférente à ces départs ; Michel l'attendit. Quand elle dégagea de ses ferventes mains son visage, elle parut s'éveiller difficilement d'un rêve ; et, ses yeux, on eût dit que la lumière d'ici-bas les offensait.
Elle se leva. Et, gentiment, comme si elle revenait de loin, elle dit à son frère :
— Bonjour, Michel. C'est doux que tu sois ici!...
Elle ajouta :
— Veux-tu que nous allions à la chapelle des Douleurs ?
C'était un usage, en effet, d'aller après la messe, le dimanche, à cette chapelle qui, derrière le chœiir, se blottissait entre deux contreforts de la cathédrale. Des cierges innombrables brûlaient en ce recoin mystique et l'emplissaient d'une odeur ftcre.
Au fond, parmi ce fourmillement de lueurs fumantes et jaunes, entre des fleurs en papier que des feuillages d'or encadraient, droite sur un pilier de pierre, était érigée la statue de la Vierge souffrante. Une statue bizarre et à demi barbare, qui provenait d'âges problématiques et qui avait dû, au cours des siècles, changer de signification. Les archéologues de la ville afiir-
maient qu'avant d'être installée en cet asile catholique, très anciennement, elle avait appartenu à un temple druidique et figuré là quelque divinité dont le souvenir était perdu. Son visage farouche, aux yeux terribles, aux lèvres épaisses et graves, se colorait d'une teinte foncée, intermédiaire entre le rouge et l'ocre. Elle ne souriait pas ; elle n'avait pas l'air ineffable des madones plus récentes ; elle ne tenait pas entre ses bras l'Enfant divin ; elle ne tendait pas au monde le rédempteur que sa maternité sacrifie. Dénuée de douceur, elle n'était qu'une lourde pierre, rudement taillée en forme humaine.
La piété nouvelle qui lui était échue lui accordait les vertus émouvantes et le renom de la Vierge-Mère et l'habillait de vêtements d'or. Cette petite robe, d'étoffe épaisse et riche, ne lui allait pas, l'engonçait encore et ne trouvait pas le moyen de prendre les bras, à peine ébauchés dans la pierre et engagés dans le bloc opulent du corps. La tête portait mal un diadème de pierreries. A la hauteur du sein gauche, on avait accroché un gros cœur de métal où sept petits glaives étaient fichés.
Michel la reconnut, telle qu'il l'avait toujours vue sans surprise ; et il suivit sa sœur docilement, jusqu'à poser ses lèvres sur le pilier de la statue, à la place qu'un clerc essuyait d'un linge dès l'approche d'un fidèle. Il reconnut le froid que la pierre lui faisait à la bouche.
Et puis, tous deux, le frère et la sœur, parmi
d'autres gens coutumiers de cette dévotion, s'installèrent à peu de distance de la Vierge. Marie recommença de prier; Michel regarda l'étroit et pathétique sanctuaire.
Il songea aux tribulations que la statue avait subies avant d'être immobilisée ici. Et il songea aux tribulations qui l'attendaient, quand son culte serait tombé dans la désuétude où il faut que tombent, les unes après les autres, les ferveurs de l'inquiétude humaine. Il regarda les cierges inégaux et qui se consumaient avec patience devant la belle idole. Et il songea au dernier cierge qui, — plus tard, beaucoup plus tard, — serait allumé pour elle. Le laisserait-on, celui-là, brûler jusqu'à la dernière parcelle de sa mèche pareille à l'âme et de son suif pareil au corps? ou bien quelque énergumène, pressé de conclure, l'arracherait-il de la herse, aujourd'hui scintillante comme un morceau de ciel nocturne tombé sur terre avec ses étoiles, et l'éteindrait-il d'un talon républicain ?... Michel imagina, dans la première hypothèse, l'ultime ardeur du cierge, sa lueur finale, décroissante, hésitante, moribonde, par instants ranimée, mais plus faible toujours et, soudain, morte.
Il regarda, qui formaient à la statue un arc triomphal, des cœurs en cuivre doré, suspendus à la voussiu*e de la chapelle, sur lesquels se reflétait le tremblotement des vingtaines de petites lumières. Il regarda les ex-voto qui rendaient grâce pour des bienfaits temporels, périls évités, gué-
risons obtenues; il remarqua, rangées au mur, des béquilles qui attestaient la médicale efficacité de la Vierge. Et il aima, comme jadis, ce sanctuaire si humain qui, non loin du chœur où les divines métaphysiques sont exaltées, se prêtait mieux aux quotidiennes et humbles instances d'une souffrante clientèle. Il se disait :
« Les trois hypostases, à propos desquelles j'allais, tout à l'heure, constituer une hérésie, ne suffisent pas. Il faut aux âmes des chapelles qui ressemblent à des salles d'hôpitaux. Ce qu'elles demandent, ce n'est pas une mystique certitude, mais l'emplâtre d'une bonne consolation. Toutes les âmes en sont là ; et non seulement celles des pauvres gens, mais aussi la mienne que la science ne contente pas. Je m'enfermerais au laboratoire où seraient appendues, en guise d'incontestables témoignages, les béquilles des miraculés. La science inhumaine ne m'est rien!... troisième des hypostases, ô Esprit, je t'abandonnerais pour la Vierge des Sept Douleurs, si tes audacieuses folies ne m'avaient pas éloigné de la douce chapelle où un rêve humain dorlote et endort une souffrance humaine! »
Michel goûtait, à être là, en la compagnie crédule de sa sœiu*, une sorte d'apaisement. Il lui semblait qu'autour de lui les choses étaient disposées comme il le souhaitait et l'invitaient à la vie pour laquelle sa mère l'avait mis au monde et instruit.
Quand se leva Marie, ayant achevé ses prières.
il regretta de s'en aller. Ni le signe de croix ni la génuflexion ne lui furent un effort de soumission volontaire. Il sentait renaître en lui l'habitude ; les gestes lui venaient d'abord» et l'oraison peutêtre allait venir.
Quand ils sortirent de la cathédrale, endoloris encore de pénétrante religion, Michel et Marie, du portail où ils arrivaient, aperçurent TAlchimiste qui allait, d'un pas rapide, vers la poste. Il tenait d'une main ses lettres et, de l'autre, son chapeau : on lui connaissait bien cette manie d'être nu-tête ; il aimait à sentir sur le front la fraîcheur de l'air. Il les vit ; et il fit semblant de ne pas les voir. Michel fut éperdu : la science passait, se rappelait à lui, le méprisait, le réclamait. Marie reconnaissait, comme tous les dimanches, des amies et disait bonjour. Il fallut que Michel entamât quelques bavardages et, pour les éluder ensuite, manœuvrât.
Sur le parvis, des groupes s'étaient formés, qui regardaient le frère et la sœur, les attendaient, guettaient leur passage.
— Rentrons! dit Michel.
Marie savait bien qu'il n'avait ni patience ni gentillesse provinciale.
— Tu es toujours aussi sauvage ! fit-elle, rieuse. Et elle pressa le pas autant que lui, le conduisit,
pilote habile, parmi les dangers des conversations toutes prêtes, évitant les causeurs aguichés et prenant son parti des susceptibilités qu'exciterait cet évident refus d'affable bonhomie.
La messe avait duré longtemps. La petite ville s'était, pendant cette heure et demie, transformée : à son air matinal de hâtif et incomplet réveil, se substituait le dimanche, le vrai dimanche, coquet, désœuvré. Boiu*geois et commerçants, petits rentiers, militaires avaient revêtu leurs costumes les plus neufs. Rubans éclatants et fleurs vives pavoisaient les chapeaux des dames. Et ces gens, qui devaient consacrer au loisir cette journée, cheminaient d'un pas lent, fatigué, sous l'accablement de l'ennui. A les voir, Michel se souvint d'anciens dimanches, traînés par les rues, l'été, avec des souliers neufs que les pavés bousculent, ou bien dans le silence, que des bruits d'abeilles traversent, de jardins clos, un livre de tentants voyages sur les genoux.
Derrière sa vitre, à côté de flacons géants jaunes, rouges et verts, où le soleil se reflétait, le gros pharmacien bête que Michel avait eu pour camarade de classe ne faisait rien. Endimanché, il demeurait fidèle à son poste, parce que la pharmacie ne chôme pas plus que la maladie ; cependant, il chômait, sans le vouloir, auprès de ses remèdes languissants. A la vue de Michel, il s'anima.
— Filons! dit Michel.
Marie, amusée, raconta :
— Tu sais qu'il est conseiller municipal. Et radical-socialiste. Un enragé!...
— C'est naturel, remarqua Michel ; si un pharmacien n'était pas radical-socialiste, qui le serait?
Tous deux rirent.
Et ensuite, ils passèrent devant une fenêtre ouverte, d'où sortaient, comme des effluves de torpeur exaltée, des ritournelles de piano. Michel reconnut la maison et, tout de suite, imagina une amie d'enfance, montée en graine, qui, ce dimanche-là, de même que jadis, et interminablement, accomplissait, avec un zèle ridicule, ses exercices vains, ses gammes, sa Prière (Tune vierge et tout son répertoire... Hélas! hélas! elle était toujours là, cette demoiselle de Trémémont, si distinguée,' probe et fidèle à ses ancêtres impérieux ! Elle n'avait pas fini de dévider la série de ses jours semblables et que le piano même, sautillant, pépiant, n'égayait pas!...
— Elle n'a que trente-deux ans ! objecta Marie.
— Mais chacun de ses ans, répliqua Michel, est pareil à tous les autres !
Et il lui semblait très sincèrement que mademoiselle de Trémémont aurait bien pu faire l'économie d'un tel rabâchage inutile.
La grêle mélodie, éparpillée dans l'air déjà chaud, avait d'enfantines ou séniles gentillesses. Tantôt elle se précipitait en saccades vertigineuses ; tantôt elle s'alanguissait. Et cette alternance d'effets prévus, toujours les mêmes, était si pauvre d'invention, si naïvement prétentieuse, niaise, que Michel eut pitié de l'artiste et de la mélodie ensemble. Mais la musique s'évertuait, dans le silence de la rue où les boutiques étaient closes, où les passants étaient morosef, s'évertuait de telle façon qu'elle
conquérait tout l'espace. Elle était la voix même d'une âme qui habitait ce lieu presque désert, âme de mélancolie et d'ennui, âme à demi résignée et qui a pourtant ses minutes fébriles, ardentes, un peu folles, âme captive et non encore tout à fait désespérée, âme de douleur et de désœuvrement.
— Te rappelles-tu nos dimanches d'autrefois, Marie? demanda Michel.
Et Marie répondit que oui, si évasivement que Michel ne sut pas si les dimanches lui avaient laissé un souvenir amer ou agréable.
n reprit :
— C'étaient de longues journées 1 Mais elle répliqua :
— C'étaient de bonnes journées !
Et, comme il se taisait à son tour, elle continua :
— Je me rappelle que je les aimais pour leur monotonie et leur lentem» ; et toi, tu ne pouvais pas les souffrir, à cause de cela. Que nous sommes différents l'un et l'autre! Cette espèce d'ennui qui nous prenait dès le matin et qui nous durait jusqu'au soir, moi, j'en avais le goût ; toi, il t'exaspérait. Moi, j'aurais voulu que le temps traînât davantage ; et toi, tu éprouvais une grande hâte.., Une grande hâte de quoi, Michel?... Je me le demande souvent. Prévoyais-tu que tu serais un savant célèbre? Qu'est-ce que tu attendais avec tant d'impatience?
— Je ne sais pas, répondit Michel.
Et il s'interrogeait sur cette hâte qui ne l'avait jamais abandonné. Aujourd'hui encore, que dési-
rait-il? Rien! Et cependant il souffrait, comme jadis, de la durée.
Ses vieux dimanches lui occupaient l'esprit. Il les détestait aussi. N'étaient-ce pas eux qui, avec leur langueur insistante, l'excès de leur loisir, leur mollesse énervante, lui avaient fait son âme avide et nostalgique, son âme malheureuse, son âme de rêve vague, pareil à un étang qui déborde sans cesse au delà de ses plates rives? N'étaient-ce pas eux qui l'avaient alarmé une fois pour toutes et qui, avec leur ennui frénétique, lui avaient donné le perpétuel désir qu'il ne se définissait pas?...
Un peu plus tard, il dit à Marie :
— Un soir d'été, papa nous emmena faire une promenade, là-bas, dans la campagne, après l'octroi. C'était un dimanche. Nous avions nos cerceaux, nous courions, nous nous poursuivions, nous grimpions aux talus. Au retour, un peu las, je pris la main de mon père et me laissai traîner. J'avais sommeil. Dans le faubourg, une véritable tristesse m'envahit, à voir les petites maisons, noires et basses, des ouvriers. Il y avait des pots de fleurs sur les fenêtres; et des volubilis montaient à des ficelles. C'était lugubre, ces maisons pauvres sous le ciel mauve du soir tombant : ces maisons pauvres emprisonnent des existences lamentables, qui s'accomplissent là tout entières. J'ai frissonné de chagrin. Te rappelles-tu cette promenade?
— Non, répondit Marie, étonnée.
— Je ne voudrais pas refaire cette promenade \
je ne voudrais pas, ce soir, passer par ce faubourg trop émouvant. J'aurais peur d'y attraper cette tristesse d'autrefois, qui, sans doute, y est restée, comme des miasmes...
Quand Michel et Marie arrivèrent à la maison, madame Bedée les attendait avec une impatience qu'eUe n'essaya point de dissimuler. Tendrement, elle demanda :
— Sortirez-vous encore, tantôt?
— Comme Marie voudra, répondit Michel.
Marie se résigna tout de suite, amèrement :
— Mais non, fit-elle ; je n'y tiens pas.
— Alors, conclut madame Bedée, nous passerons la journée ensemble, tous les trois?... Comme ce sera bon !
Et elle rayonna d'une joie inquiète.
Après le déjeuner, madame Bedée, à cause du dimanche, ne fit pas de tricot; Marie ne broda point. Michel, entre les deux femmes à qui pesait leur oisiveté, sentit que la conversation languissait. Il redouta l'après-midi interminable.
Madame Bedée s'en aperçut. Elle prit ses lunettes, un paroissien, et lut. Michel se leva et alla chercher, dans la bibliothèque de son père, le premier tome des Mémoires d* outre-tombe. Quand il revint, Marie s'était discrètement mise à lire une vie de sainte Chantai. Assise sur une chaise, elle serrait d'une main le livre, de l'autre un signet ; et elle gardait une attitude rigide, austère, comme si une règle ou un rite l'y obligeait.
Michel poussa près de la fenêtre un large fauteuil voltaire en tapisserie rouge à ramages blancs, s'y enfonça et posa son livre sur ses genoux. Sa lecture fut peu active. Mais elle servait de prétexte au silence inévitable ; elle cachait une lente et perpétuelle rêverie.
Il plut.
— Vous avez bien fait de ne pas sortir ! remarqua madame Bedée.
Us regardèrent tous les trois par la fenêtre. La pluie d'orage bondissait et s'écrasait sur le sol dur
de Pavenue : les ruisseaux se gonflèrent et se joignirent.
Michel éprouva une sorte de bien-être ; il goûta cette tranquillité de la maison où il était. Et il se dit : « N'est-il point ici, l'asile de paix désirable? Pourquoi ai-je quitté le bonheur quotidien des enfants sages qui ne s'éloignent pas beaucoup de la robe de leur mère? Mais, à présent, il est trop tard. L'enfant sage a fait la folie de se sauver ", il est allé ailleurs, labourer et ensemencer des champs étranges, de mauvais champs, caillouteux et stériles. Ne lui demandez plus de rester : il faut qu'il aille voir pousser l'herbe chétive qu'il a semée... »
Bientôt Michel ne lisait plus du tout. Ses regards se fixèrent sur le papier qui tendait les murs, jaune avec des feuillages verts ; sur la pendule de cuivre, de style Louis XVI, délicate et vieillotte, en son globe de verre à chenille rouge : il fut attentif à son battement vif et saccadé. Tout cela lui parut joli, charmant, triste à pleurer. Il regarda sa mère et sa sœur, chères aimées, toutes deux vieillissantes; — plus triste, le vieillissement de sa sœur encore jeune : c'était fini de sa grâce et de sa beauté, qui avaient passé sans faire de bruit.
Il se pencha sur son livre. Il éprouva un grand désir de rendre heureuses ces deux femmes qu'il aimait ; et il sentit l'impossibilité de changer rien à leur vie qui s'était ainsi installée dans un renoncement définitif. Alors telle fut sa pitié, tel fut son désespoir qu'il lui sembla qu'autour de lui l'univers
des réalités et du rêve se dévastait. Mais il ne bougea point.
A plusieurs reprises, il se souvint de Geneviève ; il commença de penser à elle. Et il l'écarta sans rudesse, comme d'une main douce on éloigne un enfant qui troublerait une méditation. Même il lui demandait pardon de l'écarter. Mais, dans l'intimité de cette après-midi, les âmes de Michel, de sa mère et de sa sœur s'étaient approchées au point que les idées de l'une dussent toucher les deux autres; et, instinctivement, Michel craignit que sa mère, avertie ainsi, ne l'interrogeât soudain : alors, il y aurait eu trop de choses à dire, et douloureuses, impossibles à dire, dif&ciles même à songer. Il écarta le souvenir de Geneviève ; et il frémit.
Et telle passa la journée, variée seulement des épisodes du thé, d'une visite qu'on reçut, des vêpres et du salut qui sonnèrent, de causeries intermittentes.
Le soir, Marie se mit au piano. Après l'orage, le soir fut doux et pur. Le ciel était d'un bleu verdâtre, quand les étoiles s'y allumèrent. Dans le jardin, les massifs d'arbres s'assombrirent ; les marronniers prirent et emprisonnèrent plus de nuit que les autres. L'odeur des platanes se répandit. Des vols d'hirondelles crièrent très haut dans le firmament. Michel vint s'accouder à l'appui de la fenêtre... Alors, tout à coup, le souvenir de Geneviève se présenta, si net et ardent, que Michel ne l'eût pas éconduit. Il se la figura si jeune, jolie
et, dans sa robe claire d'été, si tentante ! Mais elle s'éloigna...
Marie chanta une romance. Sa voix fluette vibrait dans l'air du soir et n'osait pas s'épanouir. Cette romance était câline et presque voluptueuse : elle invitait au voyage une bien-aimée chimérique ; elle invoquait et les étoiles et le lac. Michel sentit alors plus péniblement, par le contraste, la tristesse qui l'environnait ; et, quand Marie ferma le piano, il lui sut gré de ne pas continuer plus longtemps cette tourmentante musique. Une odeur trop forte montait de l'herbe et des fleurs mouillées, un émoi trop vif émanait de cette romance pâmée. La détresse qui s'abattit sur la pensée de Michel le laissa misérable.
Mélanie apporta la lampe, la posa sur le guéridon. Marie éteignit les bougies du piano, approcha le fauteuil de sa mère, s'assit elle-même, de sorte que Michel comprit qu'il lui fallait, lui aussi, venir à la lampe.
Il souhaita de lire ou d'en faire semblant. Mais il vit que ni madame Bedée, ni Marie ne prenaient leurs livres : inoccupées, elles attendaient une causerie. Michel offrit de lire à haute voix : c'était le dernier alibi auquel pût recourir sa douleur. Cette offre fut accueillie avec une excessive allé* gresse.
Pour la dixième fois, il lut à sa mère et à sa sœur l'enfance de Chateaubriand dans le château farouche de Combourg, au milieu des bruyères roses de la lande. Il lut, et il sentit, fixés sur lui,
les chers yeux doux et tristes. Alors sa pensée abandonna Combourg, la Bretagne, la lande. Les mélancoliques idées arrivèrent, touchèrent son âme, éveillèrent en elle des résonances, comme le vent léger du soir fait bruire les feuilles des arbres.
Et puis, il devina que sa mère et sa sœur étaient contentes; et il crut que fleurissait une fragile fleur de bonheur, lentement, ainsi que poussent des pariétaires entre les pierres disjointes des murs moussus des vieilles maisons... Une fleur pâle» rosée à peine, toute petite... Elle a fleuri sans qu'on s'en aperçût, timidement... Et elle est si fragile qu'en la regardant on pense à l'inévitable fin de toutes choses... Michel se souvint brusquement de la vieillesse de sa mère. En lui, se fit le calcul pathétique des années possibles encore : les nombres jouaient dans son esprit, le hantaient ; il les comparait à la durée de sa vie déjà vécue. Il s'affola. Il continua de lire ; mais, pendant qu'il lisait, des kyrielles de mots passèrent dans sa tête, disant : « Oui, tout est là... Rien ne bouge... Et voici le bonheur, pareil à ces petits villages qui dorment à moitié, sous le tiède soleil d'automne... Tout est calme, tranquille, en repos... »
Michel était de plus en plus inattentif à sa lecture... Au milieu d'une phrase, il cessa de lire... Quelques secondes s'écoulèrent, pour lui d'une infinie douceur, d'une lenteur délicieuse» d'un charme bienfaisant...
— Eh bien, Michel?...
L*HOMM£ QUI À PERDU SON MOI i3
Madame Bedée et Marie, étonnées, l'épiaient ; leur angoisse était manifeste.
— A quoi penses-tu?
Michely sans répondre, baissa les yeux et recommença de lire. Ses joues étaient brûlantes, ses paupières gonflées. Il lisait vite, d'une voix brève, sans comprendre. Soudain, cette phrase du livre, détachée de toutes les autres, lui entra dans les oreilles, battit le glas dans sa tête : « Ah I qu'elle ne soit point trop chère, la main qui nous donnera le verre d'eau fraîche, dans la fièvre de l'agonie !... »
Michel ferma le livre là-dessus, décidément. Il lui sembla qu'un éclair avait illuminé l'ombre où il tâtonnait depuis des jours et des jours. Il lui sembla qu'à l'extrême limite de la sensibilité alarmée, il avait trouvé l'indispensable remède.
Il se leva et, ferme, déclara :
— Il est tard, il faut aller se coucher.
Les tendres bonsoirs, les remerciements, les cajoleries ne l'émurent pas ; ni, le lendemain matin, ne l'engagèrent à prolonger son séjour, les adieux désolés et les larmes. Il avait pris sa résolution. La science, où il retournait, lui apparaissait comme le couvent rigoureux où il devait s'emmurer, où il devait fuir à jamais renivrant martyre de la sensibilité, où il devait anéantir son individualité malheureuse. Couvent rigoureux et refuge de désespoir : qui entre ici a renoncé à tout ; qui entre ici n'est plus personne, et travaille ; qui entre ici meurt à lui-même. Et Michel, à bout de sou£france individuelle, ne désirait plus que mourir à lui-même, volontairement.
Quand Michel partit de chez sa mère pour aller à la gare, sur les neuf heures du matin, il aperçut l'Alchimiste, qui tirait derrière lui sa porte, rudement, et qui sortait, d'un pas de promenade, les bras dans le dos, la canne battant les talons. Avant de prendre à gauche, comme c'était son habitude,le vieillard avait donné un coup d'œil à la maison de madame Bedée : il avait vu Michel et, vite, s'était détourné.
Michel eut envie de courir après lui. Mais il pensa que sa mère derrière les vitres, levant les rideaux, l'accompagnait du regard et le guettait. Alors, affectant de ne pas se presser, il s'éloigna. Une fois, il fit vers la fenêtre de sa mère un signe d'adieu qui le désola. Puis il continua sa route. Ni le vieillard n'alentissait son allure, ni Michel n'osait se hâter : ils se maîtrisaient l'un et l'autre, ayant tous les deux à lutter pour résister à leur égal désir de se joindre et de causer.
TièÈ qu'ils furent à l'écart de la fenêtre qui guettait, Michel courut :
— Bonjour, maître.
Le vieillard grommela :
— Bonjour.
Et il fit semblant de haïr cette rencontre. Mais il s'arrêta, remarqua la valise que Michel portait ; d'une voix bourrue, il demanda :
— Où vas-lu?
— A Paris, répondit Michel.
— Quoi faire?
— Travailler.
La figure de T Alchimiste sUUumina de joie. Et, tendant à Michel sa main frémissante, il dissimula sous un rire son émotion :
— Ça n'est pas trop tôt !...
n prit le bras de son élève, l'accompagna vers la gare ; il marcha vite, allègrement. Et il disait :
— Donc, tu t'es ressaisi?... Tant mieux, ah!
tant mieux, mon petit Michel !... Merci.
Michel était silencieux. Le vieillard bavardait :
— C'a été dur?... Tu as souffert, je le comprends. Oui, on souffre; je connais ça... N'importe!... Merci pour la science. Et merci pour moi, Michel, bien que, moi, ça n'ait pas d'importance... Tout de même, tu m'avais mis, depuis hier, dans un sale état. Je me disais : « Voilà, si les meilleurs, les seuls, sont lâches et désertent, la science est fichue. Ce n'est pas moi, ni des gaillards tels que moi, qui pouvons suffire à cette tâche ! » Et, tu vois, je n'avais plus ni entrain ni zèle. Je me suis levé, ce matin, comme les autres jours ; j'ai allumé mon feu : seulement, je n'ai pas pu travailler... Impossible !... Si les généraux passent à l'ennemi, les soldats n'ont plus qu'à jeter leur flingot dans les ronces... C'est pour ça que je suis dehors à me promener... Ah ! Michel, tu as bien fait de te ressaisir... Merci, mon petit, c'est bien!...
Le vieillard bavardait :
— Ça me dégoûtait, vois-tu, de croire que tu désertais, toi, Michel. Ça me dégoûtait par trop !... Je me disais : a Toute Thistoire de rhumanité est là. Si les hommes, depuis qu'ils sont pourvus d'intelligence, avaient bien travaillé, la science serait faite. Mais non ! la sentimentalité les a, en tous temps, perdus; la sentimentalité, l'égolsme, les sens !... » N'importe !... C'est bien, c'est fameuèement bien, si tu as rompu tous ces liens charnels. Parce que, tu sais, on ne peut être qu'un ascète ou... un cochon : il n'y a pas de milieu.
Le vieillard ajouta :
— Tu vas le dire à ta femme?
Michel fut au supplice. Il répondit entre ses dents :
— Oui.
Le vieillard éclata de rire, tant sa joie était forte. Il mena Michel jusqu'au train. Et, en le quittant, comme le train s'ébranlait, il cria :
— Adieu, Michel, je vais travailler !
— Moi aussi, répondit Michel, qui faisait un grand effort pour empêcher son visage de tressaillir.
Quand Michel arriva chez lui, après des heures de chemin de fer, après des heures de réflexion méthodique et opiniâtre, il avait tout organisé, en théorie, de la façon la plus nette ; il avait fixé avec rigueur le programme de ses volontés : il possédait les arguments et les conclusions, tout le théorème de son renoncement.
Et il songeait : « Je lui dirai... »
Mais aussitôt apparaissait l'image de Geneviève ; et les paroles qu'il devrait lui dire s'en allaient, tout efiilochées, perdues. Il les rattrapait et il les remettait en ordre logique, en ordre de bataille. Il lutta contre lui-même, et il se dompta.
Son théorème était chargé de convaincre Geneviève et lui. Et lui, surtout !... Elle, il pensait que la besogne serait facile. Et, quant à lui, moins commodément, il se disait qu'en vérité cette vie ne pouvait pas être menée plus longtemps, cette vie d'inquiétude, de souffrance multipliée, de jalousie, — était-ce de la jalousie? — enfin, de stérile et vague susceptibilité mentale. Non, il fallait en finir. Il n'avait su ni être jamais heureux ni faire le bonheur de personne, a Travaille, travaille ! » se disait-il encore ; « il n'y a pas de suicide plus convenable, pour un malheureux de ton espèce ! »
Et il invectivait contre lui-même.
Pour se donner du courage, il essaya aussi d'accuser Geneviève, à part lui. Mais, s'il ne trouva que trop les motifs de quelque rancune, il les détesta plus que tout le reste : ingénieux, il prît toutes les responsabilités ; elles étaient, à sa tendresse et à sa vanité, moins dures que les responsabilités de Geneviève.
« Je lui dirai... » Il avait préparé même les mots.
Il revit Geneviève. Elle l'attendait. Il la revit, telle exactement qu'il se l'était figurée, avec la robe qu'il avait supposée, à tel endroit de l'antichambre où elle serait pour venir à sa rencontre ; mais il s'étonna de son air étrange, de sa vivacité, de ses manières fébriles.
Elle s'approcha de lui, pour l'embrasser ; et elle ne l'embrassa point. Elle offrit ses joues à baiser, après avoir, une seconde, tendu ses lèvres.
Elle était charmante, avec le teint plus animé que de coutume, un peu décoiffée ; une mèche blonde lui barrait le front, gentiment. Et, quand il lui baisa les joues, il sentit la petite poitrine qu'il appuyait, d'un geste voluptueux, contre la sienne, ^ors il craignit de manquer à toutes ses résolutions.
Il fut guindé. Il fut gauche. Il se dépêcha plus que de raison, parce qu'il avait peur de défaillir.
Bientôt il dit à Geneviève :
— Écoute. J'ai à te parler. C'est grave et c'est à peu près terrible, ce que j'ai à te dire. -^Seulement, c'est inévitable. Il faut que tu m'aides, en étant sincère tout à fait. Sans cela, il me semble
L'HOMME QUI A PERDU SON MOI i9
que j'oublierais toutes les promesses que je me suis faites...
Geneviève le regardait avec ses beaux yeux couleur de pervenche. Elle trembla et murmura :
— Qu'y a-t-il?
Michel lui prit la main, ta fit asseoir, resta debout devant elle et commença, malgré l'angoisse qui le suffoquait :
— Ne tremble pas. Je ne songe pas à te faire du mal ; je n'ai souci que de ton bien. Je t'aime beaucoup. Tu vas me répondre à deux questions que voici. Et en toute franchise!... D'abord, dismoi, tu n'es pas heureuse, n'est-ce pas?
— Non! répondit-elle simplement.
— Je le savais.
Il crut sangloter. Il se maîtrisa et reprit :
— Secundo... Oui, voici ma deuxième question... Pierre Dauzanne t'aime?
Elle blêmit ; son visage se contracta. Elle se dressa et, les lèvres serrées, elle répondit :
— Tu n'as aucun droit de me poser cette question.
Michel fut éperdu. Toute la série des phrases décidées lui échappait. Il réagit et, avec un entêtement réfléchi, continua :
— C'est vrai !... Seulement, il le faut. Répondsmoi; je l'exige... ou bien, je te supplie de me répondre.
Elle demeura, quelques secondes, immobile et silencieuse. Puis elle dit, très calme, avec énergie :
— Si je te réponds, Michel, si tu IN^xiges, c'est
bien. Mais sache qu'à partir de ce moment-là, où j'aurai subi de toi cette torture humiliante, je serai détachée de toi pour toujours ; je serai pour toi une étrangère. Cela, je le sens avec certitude. Le veux-tu, Michel?...
— Oui.
— Eh bien, Pierre Dauzanne m*aime.
Elle était blanche coname une morte.
Michel, avec une dure passion, reprit :
— Il te Ta dit, qu'il t'aimait?...
— Ah!... Ah mais, qu'il me l'ait dit ou non, qu'importe? Il n'avait pas besoin de me le dire, 8*il me l'a dit... Une femme sait qu'on l'aime !...
— Toi, l'aimes-tu?
L'interrogatoire était, à force de rapidité, brutal. Geneviève se révolta :
— Enfin, si je l'aimais?...
— Si tu l'aimais, je te dirais ceci, que je me suis apprêté à te dire ; je te dirais : ce Je renonce à toi, Geneviève. Je t'ai beaucoup aimée ; et, si je t'aime encore, mon sacrifice, plus cruel, n*en est pas moins absolu, sincère et complet. Je n'ai pas su, je n'ai pas pu te rendre heureuse. Ce n'est pas ma faute. Je travaille. Il faut que je travaille. Il est impossible que je ne travaille pas. Je ne m'appartiens pas, non, pas plus que je ne t'appartiens. Je suis un homme qui s'est voué à une tfiche. Cela vous prend, vous accapare ; on n'est plus soi : un moine, soumis à la règle de son ordre, est mieux un homme, et tel homme, que je n'en suis un. Alors, voici : je te rends ta liberté. Nous divorcerons. Tu iras à
Pierre Dauzanne qui t'aime et que tu aimes... > Je te dirais : « Adieu, Geneviève, oublie-moi et sois heureuse ! »
— Je refuse ! cria Geneviève.
Michel insista :
— Mais si!...
— Je refuse.
Une joie immense exalta soudain Michel. Il gémit, plutôt qu'il ne prononça :
— Tu ne l'aimes donc pas?...
Il suppliait. Geneviève répéta seulement :
— Je refuse!...
Ils furent, l'un et l'autre, comme abasourdis. Michel demanda, timidement :
— Pourquoi?
— Je ne sais pas, répondit-elle.
Un peu plus tard, Michel baisait les mains de Geneviève, pleurait et demandait pardon. Il disait :
— Si tu veux, nous partirons. Nous irons loin. Tu me feras oublier la science et tout cela. Bientôt je n'y penserai plus. C'est un vieil alchimiste qui m'a intoxiqué de sa manie, comme on raconte qu'il y a des moines qui endoctrinent leurs élèves et les font entrer au couvent. Mais toi, tu me délivreras... Veux-tu que nous partions?
Elle déclara :
— Non. Nous resterons.
— Tune veux pas?
— Non, je ne veux pas.
— Alors, je serai repris 1
— Tu travailleras.
— Tu seras malheureuse?
— Oui.
— Allons-nous-en ; je t'en supplie !
— Non!
Et Michel goûtait le délice d'aimer, le reposant plaisir d'être lâche, de s'abandonner à la vie, de la sentir plus forte et de laisser qu'elle le fût.
Et puis, il dit à Geneviève :
— J'ai pitié de toi.
Geneviève répondit :
— - Michel, j'ai pitié de nous deux.
C'était un beau matin de plein été. La lumière se répandait avec une égalité parfaite et la chaleur ne sévissait pas encore. Le jardin rayonnait de l'évidente félicité des arbres.
Michel Bedée se leva de très bonne heure, aussi tôt qu'il put le faire sans inquiéter, sans étonner Geneviève. Il n'avait, de toute la nuit, dormi que par moments, de pénibles réveils suivant la courte et difficile somnolence : une vive douleur le taquinait au bout des doigts. Il savait bien ce que c'était : la veille, sans méfiance, il avait manipulé son chlorure de sirium et la bizarre drogue l'avait brûlé profondément. D'abord, il ne s'en était pas aperçu; maintenant, il souffrait, comme de la piqûre de mille aiguilles qui auraient incessamment traversé la chair et touché l'os.
n descendit, avec le soin de ne pas éveiller Geneviève. Il se sauva, sur la pointe des pieds, et ne fut tranquille qu'après s'être enfermé dans son laboratoire, grande baraque de planches, à laquelle on accédait par des allées de sable joli, entre des massifs de fleurs ; des végétations abondantes masquaient la bâtisse.
La maison qu'habitait le ménage Bedée était charmante, Puiie de ces vieilles demeures qui ont, à Auteuil, gardé l'aspect de l'ancien temps et qui I font souvenir de Boileau, de Racine, de La Fontaine, d'une vie simple, réglée encore par un bel usage,
Michel se réfugia dans son laboratoire. Avec la loupe, il examina ses blessures. Il avait de la peine à remuer les doigts ; il éprouvait, à l'extrémité des phalanges, une sorte d'exaspération du tact. S'il appuyait le moins du monde, les multiples aiguilles s'enfonçaient davantage ; la chair, une seconde, se glaçait, puis elle s'échauffait, comme si elle allait cuire, à faire éclater la peau.
Cependant il ne voyait pas grand'chose, même à cet endroit de son pouce qu'une récente coupure laissait béant. Les émanations impalpables du sirium avaient pénétré, s'étaient cachées et con*tinuaient un obscur et terrible travail, dans les tissus, très loin. Michel résolut d'observer et de noter l'évolution du phénomène. Comme le mal s'était développé en peu d'heures, il attendit de rapides épisodes.
Il s'assit à une table et regarda ses doigts. Il souffrait et il était amusé : d'une part, il y avait la douleur et, d'autre part, une aventure scientifique. Les deux séries de manifestations ne se mêlaient pas. Et Michel remarqua bientôt que son moi se dédoublait. Comme il en étudiait scrupuleusement les deux portions, chacune d'elles se constituant à l'état dj riche individualité, une troi-
sième personne domina sur les deux autres et, curieuse, les contempla. Elle eut la suprématie.
Michel voulut écrire tout cela. Il saisit un crayon; mais il ne put le placer commodément, ni entre le pouce et l'index, ni entre l'index et le médius : il craignit, en augmentant la douleur, de modifier la véritable donnée du problème.
Alors il resta immobile, à guetter, sur sa peau, l'apparition d'une tache ou enfin de quelque signe, n crut distinguer un peu de rougeur, un fré*missement bref de l'épiderme ; il n'en était pas sûr.
Mais, tandis que le pincement des nerfs se prolongeait jusqu'à la paume des mains, il répétait tout bas un aphorisme de Newton : « physique, sauve-moi de la métaphysique!... »
n endurait une torture assez cruelle, assez intéressante aussi, pour en être occupé, de sorte que sa pensée était toute confinée là : elle s'y reposait des courses qui, d'habitude, la menaient aux hasardeux voyages de l'idéologie. Michel se demanda si la métaphysique n'était pas une maladie du loisir spirituel. Pour la paix de son âme, il préféra sa maladie, laquelle était de qualité positive. Geneviève entra .
Ck>mme elle entrait, Michel avait les yeux fixés sur un calendrier, cherchant les dates afin d'enregistrer la blessure et, de jour en jour, ses modifications. 25 juillet ! Cette date le bouleversa : cette date, c'était le deuxième anniversaire de son mariage, n se souvint des semaines voluptueuses ; il s'en souvint avec ardeur et avec effroi, lorsque
Geneviève, toute parfumée et fraîche, fut auprès de lui et lui posa un baiser sur le front.
Elle lui demanda :
— Que fais-tu ?...
Comme s'il avait été pris en faute, il eut une voix penaude pour raconter l'histoire du sirium et de ses doigts. Elle se récria; elle eut pitié de Michel. Et puis elle dit :
— On ne voit rien.
Alors elle toucha les doigts de Michel ; et Michel ne faisait que regarder cette main si gentille, blanche et potelée. Mais, soudain, la douleur fut telle qu'il blêmit et que les doigts malades se retirèrent, contractés.
— Il faut appeler un médecin, dit Geneviève Je vais téléphoner à Pierre Dauzanne...
A ce nom, Michel souffrit davantage, et autrement ; il souffrit dans sa jalousie, plus douloureuse que sa blessure. Après quelques secondes éperdues, il déclara :
— Je te supplie de n'appeler aucun médecin.
— Pourquoi?...
Cette question, qui n'était pas difficile à entendre, le désespéra : l'impossibilité d'y bien répondre lui fit l'effet d'un mur auquel se heurterait sa volonté.
— Pourquoi, Michel?
D parvint à résumer son émoi et dit :
— Parce que je veux étudier ma blessure, sans qu'on la dérange.
Il aiu'ait mieux aimé trouver autre chose : il
savait bien que, là-dessus, Geneviève s'indignerait. Et elle s'indigna. Elle parla de suicide absurde et elle détesta cette science, à laquelle Michel faisait par trop de sacrifices. Elle ajouta :
— Pour Tamour de moi, permets qu'on te soigne.
Pour l'amour d'elle, que n'aurait-il donné? Il aurait donné tout, et sa vie, de cœur plus content qu'à la science. Il aurait donné tout, excepté de faire venir une fois de plus, auprès d'elle, ce Pierre Dauzanne qui était amoureux d'elle et ne le cachait pas. Quant à demander un autre médecin, non : autant avouer qu'il était jaloux de Dauzanne ; cela, il ne le voulait pas.
Geneviève pleura et dît :
— Tu ne m'aimes pas beaucoup!...
n n'y avait rien du tout à répliquer, absolument rien ; après avoir cherché, très vite, Michel le sut. Mais il la regardait et il l'aimait. Il la sentait, dans son peignoir du matin, nue et charmante, douce aux mains ; et, à cette imagination, ses mains lui firent mal, tourmentées par les invisibles aiguilles. Cette souffrance le rappela de loin. Et il se maîtrisa, comme sa tête, avec ses sens aguichés, allait battre la campagne.
— Veux-tu me rendre un service, Geneviève?... Ce serait d'écrire, sous ma dictée, mes remarques.
— Mais oui...
Seulement, elle eut un geste de tel découragement qu'il regretta d'avoir rien demandé. Il continua, tout de même :
— Je ne peux pas écrire, en ce moment. Alors, voici...
Et il dicta ce qu'il avait observé, d'heure en heure. Mais, premièrement, ce fut la date. Et, quand il indiqua : « Vingt-cinq juillet », la voix faillit lui manquer. Il eut peur que Geneviève ne soulignât l'anniversaire ; il eut peur aussi qu'elle ne s'en aperçût point. Et il l'épia.
Geneviève répéta, docile :
— Vingt-cinq juillet.
Et, manifestement, elle était sur le point de dire quelque chose : il dicta. Il crut que Geneviève se félicitait de n'avoir pas à insister. Alors son cœur ne lui fit pas moins de mal que ses doigts. Il dicta; et Geneviève écrivait. Elle avait bien l'air de ne pas penser au petit supplice dont il décrivait l'industrieuse minutie : il eut envie d'exagérer, peu à peu, afin de voir à quel moment précis elle compatirait. Mais il eut honte de cet artifice et fut exact. Geneviève, machinalement, répétait la fin des phrases et, ainsi, l'avertissait de continuer. Soudain, la voici consciente et qui se révolte :
— Michel, Michel !... Mais c'est fou, voyons !... n remarquait, justement, que la peau de ses
doigts se tuméfiait et que de singulières marbrures y apparaissaient. Il dit :
— Ce n'est pas l'aspect d'une brûlure.
— Tu souffres?...
— Je ne crois pas, fit-il.
Et il était sincère, avec une extrême attention.
— Non, non, je ne souffre guère... je ne souffre
même presque plus. Pourtant la sensibilité subsi3te. Si j'agite mes mains, je sens la fraîcheur de l'air.
n agitait ses mains, comme des éventails ; et il avait de la sueur au front. Puis il songea qu'il ne savait pas trop si la chair n'était pas atteinte jusqu'en ses profondes cellules, si la chair n'allait pas se corrompre, si le mal ne gagnerait pas, de proche en proche» et enfin s'il ne devait pas mourir. Cette échéance ne le troubla que d'une manière : il devina que, veuve de lui, Geneviève épouserait le docteur Dauzanne. Alors, dans sa tête, les idées chaviraient.
Il s'interrogea ; il désira de savoir si Geneviève se formulait cette hypothèse et l'accueillait complaisamment : il souhaita que, malgré lui, elle appelât le guérisseur.
Il la questionna diversement, avec une hypocrite habileté. Mais à peine répondit-elle, comme si, en définitive, l'absurdité de l'occurrence la pre*nait au dépourvu. Il essaya de l'intéresser à ses curiosités de savant : de même que toujours, il la sentit à ce propos séparée de lui par une muraille. Il ne lui disait rien qu'elle n'admit volontiers; seulement, les mots et les idées n'allaient pas jusqu'à elle. Michel les voyait, mots et idées, tomber ayant de l'atteindre, comme ces flèches bien lancées et dont un prestige détruit le vif élan, lorsque les dieux protègent un guerrier, dans les combats de la mythologie. Elle était, pourtant, fine d'esprit, et si intelligente qu'il l'en admirait.
et si preste d'imagination, si rapide à saisir les plus délicates nuances de la pensée, qu'il l'appelait « petite fée », jadis, au temps de leur premier amour, quand il s'amusait à lui raconter, devant les tableaux et les sites, en voyage, partout, ce qu'il savait.
Il lui vanta le sirium et la merveille de ses propriétés. Elle ne Técoutait plus.-
— Ça ne t'intéresse pas?...
Elle fut loyale et impitoyable :
— Non, dit-elle; qu'est-ce que tu veux? non... Je n'y peux rien ; c'est plus fort que moi. J'ai fait tout ce que j'ai pu; non... Je sais que tu es un homme de génie... Mais, quoi? ton sirium qu'on ne voit pas, qui ne sert vraiment à rien, et qui t'a fait du mal... Si seulement il guérissait !...
S'il guérissait !... Michel comprit que Geneviève, sans peut-être le savoir, songeait à Pierre Dauzanne, un savant, lui, et qui guérissait, un savant de la science bienfaisante. Il comprit que Geneviève, selon le vieil instinct de l'humanité douloureuse et ardente, haïssait l'inutilité d'une science qui n'augmente pas la somme des plaisirs, qui ne diminue pas la somme des souffrances, une science de curiosité. Geneviève ainsi lui plut davantage. Il l'aima, de conserver en elle, si impérieux et si forts, les vœux des âges anciens. H lui sembla que leur dialogue à tous les deux continuait un malentendu séculaire et pathétique, celui-là même qui, aux époques de la rude énergie, mettait au feu les philosophes et leurs livres.
Et sa mère, non plus, n'admettait pas cette recherche des vérités vaines. Seulement, sa mère la condamnait au nom des dogmes ; Geneviève la refusait au nom de la vie, au nom de la belle, douce et amusante vie, laquelle vaut bien, à elle toute seule, d'être vécue.
Michel épiloguait secrètement sur tout cela, tandis que Geneviève, d'un coin de son mouchoir, se polissait les ongles et rêvait, l'air triste.
Elle demanda :
— Souffres-tu encore?
— Non, presque plus.
Et puis, elle demanda :
— Tu n'as plus besoin de moi?
— Non, non, fit-il.
Et elle s'en alla. Mais, à la voir partir, Michel n'eut pas un plus amer chagrin qu'à la sentir toute proche et si lointaine, si étrangère à lui !
Pourtant, lorsqu'elle fut à la porte et prête à sortir, il ne put se maîtriser. Alors, cédant à ses velléités, il l'appela :
— Geneviève !...
Elle parut bien étonnée. Elle regarda Michel :
— Qu' y a-t-il, mon ami?
Et Michel dut parler. Il dit ce qu'il avait voulu taire :
— C'est le 25 juillet ; c'est l'anniversaire de notre mariage, ce matin. T'en souviens-tu?
— Je m'en souviens. Mais toi?...
Comme elle était, visiblement, plus triste que fâchée, il s'attendrit. Il demanda pardon, sans
bien savoir quelle faute il avait commise ; mais, à tout hasard, il s'accusait, afin de déterminer la querelle. Et puis, il aimait la douceur infinie d«s repentirs et des pardons ; il éprouvait, à prendre tous les torts et à mériter toute l'indulgence, le trouble qui jadis lui rendait délicieuse l'ombre des confessionnaux.
Geneviève lui dit :
— Tu es gentil, Michel.
Et elle lui parla comme à un enfant. Il en fut touché. Du reste, la beauté de Geneviève le tentait, car elle était plus ravissante que jamais, dans sa robe du matin, rose, avec des rubans. Il se souvint du temps où il l'aimait au point de ne plus inventer les mots qui le lui diraient; alors, il empruntait les mots des autres :
Que je t'aime, dans cette robe Qui te déshabille si bien I...
Et il voulut la câliner, puisqu'elle était gaie et souriante; il la voulut presser dans ses bras, il l'attira vers lui. Mais, soudain, ses doigts imprudemment affolés lui firent mal et il poussa un cri de douleur. Il se sentit infirme et il sentit que Geneviève était roide, glacée, dans ses bras qui ne savaient plus l'étreindre. Geneviève et lui se regardaient sans rien dire. Il ouvrit ses bras pour qu'elle pût s'en aller. Elle s'en alla, ayant trouvé une ou deux petites phrases de pitié, de politesse amicale, une ou deux petites phrases gracieuses et terribles. Elle s'en alla, cependant.
Demeuré seul, Michel songea :
« C'est fini... Je suis consacré... J'ai les stigmate» de la science... »
D regardait, avec une détresse curieuse, ses doigts où se marquait décidément la rougeur de la brûlure.
L'après-midi de ce même jour, Michel était à languir misérablement auprès de Geneviève silencieuse, quand on vint annoncer le docteur Dauzanne.
La physionomie de Geneviève s'anima soudain.
Michel qui la regardait, la vit, à ce nom, s'éclairer comme fait un paysage sous un furtif rayon de soleil. Il demanda :
— Tu Tas prié de venir?
— Oui, répondit-elle.
Ce n'était pas vrai. Seulement, l'assiduité de Pierre Dauzanne importunait Michel ; et Geneviève profita d'un facile mensonge pour prêter à la visite de l'imprudent amoureux une raison, somme toute, plausible.
Michel ne dissimula point sa mauvaise humeur :
— Je désirais qu'il ne vint pas !
Elle parut hésiter et prendre un parti hâtif :
— Ah ! j'étais inquiète !...
— Tu lui as téléphoné?
— Mais oui !
Et elle s'apprêtait à passer au salon ; Michel la retint, avec un peu de vivacité :
— Non, non, tu ne vas point le recevoir ainsi. Habille-toi : c'est trop intime, cette petite robe. ,
Elle s'impatientait ; et Michel fut tendre :
— Non... Ces petites robes-là, qui ne te cachent pas beaucoup, c'est pour moi tout seul, tu sais bien.
Elle obéit, s'éloigna. Et Michel, sans l'attendre, alla recevoir Pierre Dauzanne.
C'était un beau garçon, de forte carrure, à l'opulente barbe blonde et au perpétuel sourire.
— Il ne fallait pas venir ! dit Michel. Ce n'est rien,
— Qu'est-ce qui n'est rien?
— Non, je ne te donne pas la main... Tu serres trop fort : aujourd'hui, ta loyale poigne me ferait crier.
Pierre Dauzanne, évidemment, ne comprenait rien à ce qu'il entendait. Michel lui demanda :
— Geneviève ne t'a pas dit?...
— Rien du tout.
— Mais elle t'a téléphoné?
— Pas du tout !
— Alors, tu venais?...
— Je venais vous voir en passant...
Bientôt Geneviève arriva. Michel comprit que
Pierre l'accueillait avec joie, et non seulement pour le plaisir de sa présence ; mais il fallait qu'elle fût là, pour qu'un mystère s'éclairclt, pour qu'un secret bizarre se dissipât. Geneviève lui dit bonjour et lui tendit sa main, qu'il baisa cérémonieusement.
— Je croyais, fit observer Michel, que tu avais appelé Pierre, au sujet de mes doigts?
— Eh bien, oui...
— Eh bien, non ! reprit-il.
Et, des yeux, il réclamait le témoignage de Pierre.
— Vous m'avez téléphoné? dit le docteur.
— Mais oui!... Vous étiez sorti; votre domestique m'a répondu... Il a oublié de faire la commission?... N'importe!
— N'importe? répéta Michel.
— Mais oui, puisque Pierre est là : n'importe ! Elle articula ces mots si nettement que Michel
n'eut pas envie de continuer son enquête.
(( N'importe ! » songea-t-il, avec une étrange docilité. Mais Geneviève parlait déjà de la brûlure, de l'inquiétude où elle était, de l'entêtement de Michel qui ne permettait pas qu'on le soignât.
— Montre-moi ça, dit le docteur.
Alors Michel se rebiffa :
— Mais non, ce n'est pas ton affaire •••
— Comme tu voudras...
— Mais, en définitive, oui, comme je voudrai! Il chercha, pour sortir, un prétexte. Faute de
mieux, il dit, et il se sentit gauche :
— Excuse-moi... J*ai des choses qui chauffent, là-bas. Si je les laisse toutes seules, elles feront des bêtises.
Et il se retira. Mais à peine fut-il dehors, il le regretta. Il s'accusa de sottise, quand il laissait ainsi Geneviève et Pierre tête à tête, bien satisfaits, sans doute, de son départ. Dans son laboratoire, comme il venait d'y entrer, il désira de retourner au salon; mais il n'osa point. Et il se mit à épiloguer avec lui-même.
Assurément, il n'allait pas soupçonner Gène-
viève : il la savait sincère, brusque, enfin capable de lui dire qu'elle ne l'aimait plus, qu'elle l'abandonnait, incapable de le trahir, de le tromper. Mais pourquoi, en lui disant qu'elle avait appelé Pierre Dauzanne, avait-elle menti?... Car il ne doutait pas qu'elle n'eût menti.
« N'importe ! » répéta, en lui-même, Michel.
Mais il ne cessait pas de chicaner là-dessus péniblement, avec une lucidité trop vive. Il partait de faits authentiques et il en tirait, avec une apparence de rigoureuse logique, des corollaires extravagants : il en apercevait l'étrangeté, mais il se fiait à la justesse de sa dialectique et il ne savait que penser. Son humeur chagrine l'engageait à n'ima^ner rien que de funeste, même aux instants où il sentait avec le plus d'entrain cette grande et magnifique liberté de l'hypothèse, qui est, pour le savant, une immense réserve d'incertitude, parfois décevante et parfois heureuse.
Puis il regarda l'heure et il compta les minutes que durait la visite de Pierre Dauzanne. Elle durait trop de minutes. Michel tâchait de deviner la causerie de ces deux êtres qu'une tendresse évidente sollicitait ; et il se demandait s'ils parlaient encore de lui : que disaient-ils de lui?... Maintenant, non, c'était fini : et ils parlaient d'eux... Mais où en étaient-ils, de leurs confidences?... Michel entrait dans les chemins d'un dialogue tout naturel et qui se développait selon le cours habituel d'une pensée molle et innocente ; et puis, il arrivait à des carrefours d'idées et ne
savait plus par où prendre : il se perdait. Il prenait vite les plus mauvaises routes de la jalousie, tristement inventive.
Il épiait les aiguilles de sa montre ; et il détestait leur lenteur. Il ne comptait une minute qu'après que l'aiguille avait tout à fait dépassé le trait noir et laissé du blanc derrière elle. En outre, il veillait à ne pas incliner la tête vers la gauche de manière à favoriser la marche illusoire du temps.
Et il s'abêtissait ainsi, dans la plus morne rêverie.
Or Geneviève disait à Pierre Dauzanne :
— Pourquoi êtes-vous venu?...
Il répondait bravement :
— Pour vous voir !
Telle fut la fougue de ces mots que Geneviève, arrogante d'abord, n'eut qu'à les supporter. Mais Pierre Dauzanne, qu'un vif amoiu* exaltait, alla plus loin et déclara :
— Pour vous voir, parce que je vous aime.
Alors Geneviève riposta :
— C'est peu que vous m'aimiez, si moi...
Et il parut si malheureux que Geneviève s'adoucit :
— Pierre, dit-elle, ne m'obligez pas à vous faire de la peine, quand je n'ai rien au cœur, pour vous, que d'amical... Mais voulez- vous que nous causions, avec un peu de simplicité?...
— Je ne demande pas mieux, fit-il.
— Asseyez-vous. Tâchez d'être calme et de m'entendre... Et tâchez d'être de mon avis, parce que, tout de même, l'énergie d'une femme a des limites...
— Je vous écoute.
Il avait l'air bien sage d'un enfant docile et qui vft laisser qu'on le chapitre, quand il a fait une faute et quand il a vu qu'on lui pardonnait.
Geneviève sentit qu'en somme il n'y avait plus qu'à parler; elle sentit aussi que l'horrible difficulté était là. Une seconde, elle chercha, parmi ses idées, celle qu'il fallait choisir. Elle hésita, elle se troubla, commença de sangloter, sans larmes, tira sur ses doigts enlacés et gémit :
— Je suis trop malheureuse, vraiment!...
La compassion de Pierre, toute prête, prompte, élancée, la rappela vite à sa fierté. Comme il s'approchait, elle l'écarta d'un geste :
— Non, non, ne me plaignez pas. Il ne s'agit pas de me plaindre. Mais il faut seulement que je vous parle et que je vous dise... Ah! j'en ai long à vous dire, si long que je n'en finirais pas...
• Et elle était désespérée jusque dans l'avenir. Pierre l'interrompit :
— Mais, Geneviève, qu'y a-t-il? J'ai grand soin de ne pas vous fâcher. Tout de même, je ne peux pas endurer, je ne veux pas que vous soyez dans un tel état sans qu'il me soit permis...
— Écoutez-moi, reprit Geneviève ; écoutez-moi. L'autre jour, quand vous êtes venu, quand Michel était allé voir sa mère en Bretagne, nous avons été fous...
— Oh! non!...
— Si, nous avons été fous... Je sais bien que vous ne m'avez pas dit un mot qui pût offenser mon goût d'être une honnête femme. Non! Et moi je ne vous ai rien dit dont j'aie à m'accuser. Mais, enfin, notre bavardage a pris, sans que nous y pensions, une douceur, une étrange douceur.
dont je n'ai pas fini d'être alarmée. Ce que nous disions, je ne le sais plus. D'abord, vous m'avez parlé de votre métier, qui est si beau, si émouvant ! Et puis il me semble que nous avons parlé de n'importe quoi, sans même attacher aucune importance aux paroles, et pour le seul plaisir d'entendre nos voix...
— Geneviève !...
— Oui, oui... Ce n*est pas tout... Laissez-moi vous dire... Quand vous êtes parti, après deux heures, j'ai cru que vous n'étiez resté qu'un peu de minutes, tant les heures avaient passé comme par enchantement; et j'ai cru que vous étiez resté toute la vie, tant l'habitude s'était vite installée entre vous et moi... C'est bien cela, n'est-ce pas?... Avez-vous éprouvé la même chose?
Il répondit, avec véhémence :
— Oh ! oui ; nous nous aimons I...
— C'est possible, dit-elle.
Ils furent, Pun et l'autre, dans l'extase, à ne pas bouger et à ressentir leur mutuel amour. Pierre était heureux, avec une sorte d'inquiétude; et Geneviève, multipliant les mots de la félicité, avait l'air de contempler un désastre. Elle réagit la première contre l'émoi qui la tenait captive et elle dit, très simplement, comme si elle énonçait une évidente vérité que Pierre connaissait et acceptait :
— Maintenant, il faut nous quitter.
— Déjà ! . . . Quand vous reverrai-j« ?
Alors elle se rappela qu'elle avait à lui annoncer
sa résolution; elle s'étonna qu'il ne la sût pas, qu'il ne l'eût pas devinée ; elle rougit d'avoir été si tendrement abandonnée en ses propos sans qu'il comprit que c'était pour lui dire adieu. Et elle dit avec flamme :
— Jamais!...
Il se récria. Mais elle continuait :
— Jamais! Après de telles heures, de tels aveux et un tel plaisir, nous n'avons qu'à ne plus nous revoir.
Il ne se soumit pas facilement. Il protesta contre le sacrifice inutile, affirma la sincérité de son amour, se débattit comme il put contre la volonté de Geneviève et se désespéra quand il sentit que Geneviève s'était emprisonnée dans cette volonté comme dans une citadelle.
Désormais, elle se taisait obstinément. Après les mots d'exquis amour qu'elle avait prononcés, avoués plutôt, elle ne disait plus rien. Même, elle paraissait ne plus entendre les ardentes déclarations de Pierre. Elle le regardait et peut-être ne le voyait pas. Pierre eut l'impression qu'il parlait dans le vent et que ses paroles étaient dispersées au bord de ses lèvres. Il pleura. Puis, comme il était à bout d'arguments :
— Nous ne pouvons pas ne plus nous revoir; Michel n'y comprendrait rien !
— Michel sait tout, répliqua Geneviève.
Et Pierre fut de mauvaise foi, comme on l'est avec une espèce de loyauté subtile :
— Que sait-il? et qu'y a-t-il à savoir? Nous
L*HOMME QUI À PERDU SON MOI 9t
n'avons rien fait de mal. Je ne vous ai priée que d'être mon amie. Je ne vous en ai même pas priée ; mais nous sommes devenus amis sans le vouloir, sans le savoir, et par l'ardeur intime de nos âmes. Ce n*est pas notre faute; et ce n'est pas une faute.
Elle perçut le danger de cette sophistique et, puisque la vérité seule pouvait triompher d'une erreur trop ingénieuse, elle eut recours à la rude franchise :
— Ne jouons pas la comédie de l'innocence, dit-elle, — et elle bravait les mots dont elle aurait eu peur ; — si j'avais été votre maîtresse, aurionsnous trompé Michel plus que nous ne l'avons fait... avec nos âmes, comme vous dites?...
Il évita de répondre. Et il détournait déjà la causerie ; elle le ramena, violemment :
— Aurions-nous eu les heures de l'autre jour, si Michel avait été là?... Oh! il ne faut pas poser autrement la question ; elle est ainsi.
Il se taisait.
— Alors, reprit-elle, adieu.
Et elle se levait. Mais lui :
— Nous nous aimons ; je ne veux pas renoncer à vous !
— Il le faut.
— Je ne veux pas vous abandonner à une existence où vous êtes malheureuse.
— Il le faut.
— Il ne le faut pas ! On n'a pas le droit, Michel n'o pas le droit d'anéantir un être, un être tel
que VOUS, qui êtes si belle, si jeune, si éblouissante, si aimée !...
Il était comme fasciné. Il récitait des litanies, insignifiantes et qui les ravissaient tous deux. Il la regardait dans les yeux et leurs têtes chaviraient. Il s'approcha d'elle et elle ne recula point. Leurs lèvres furent comme des gouttes d'eau qui vont se joindre et se mêler. Soudain Geneviève, tremblante, se raidit d'un puissant efifort d'énergie recouvrée ; elle ouvrit la porte et murmura :
— Allez-vous-en. Vite, vite ! Adieu.
Et Pierre s'en alla, poussé par cette énergie dominante.
Geneviève, quelque temps, écouta s'ouvrir et se fermer les portes qui devaient s'ouvrir et se fermer pour le départ de Pierre Dauzanne. A travers les rideaux des fenêtres, en se plaçant assez loin pour que du dehors on ne la vit point, elle regarda. Il partait; son allure était un peu vacillante; le gravier des allées roulait sous ses pas et le faisait glisser.
La voix de Michel retentit :
— Pierre I appelait-il.
Et Pierre se retourna. Il était pâle. Michel l'eut bientôt rejoint. Ils causèrent un peu.
Geneviève les examinait avec une mortelle angoisse. Le battement de son cœur était si fort qu'elle mit sa main sur sa poitrine et l'appuya tant qu'elle put. Elle était aux aguets. Elle songeait à marcher vers ces deux hommes, afin de les séparer si leur mutuelle rancune les jetait l'un contre l'autre ; mais elle était immobilisée par la frayeur. Elle avait envie de crier ; mais sa bouche ne se fût pas ouverte. Elle avait envie de mourir ; mais elle demeurait en état de souffrance paralysée.
Elle épiait les deux visages : et, tout à coup, ils somrirent l'un et l'autre. Elle en eut honte et elle aurait voulu se cacher ; cette ridicule bonhomie la
gêna... Michel montrait ses doigts à Pierre; et Pierre faisait le signe de ne pas savoir. Ils causèrent encore. Puis ils se séparèrent, en camarades.
Quand Michel entra dans le salon, Geneviève était assise, profondément, dans un fauteuil. Elle avait les deux mains appuyées sur les bras du fauteuil et elle regardait devant elle, clignant des yeux souvent, comme s'il lui fallait, à chaque instant, écarter un songe qui l'étourdissait et reprendre possession d'une réalité rassurante.
Michel lui demanda si elle n'était pas fatiguée. Elle affirma que non. Mais, comme il insistait gentiment, elle raconta qu'il faisait lourd, étrangement lourd, et qu'il y avait de l'orage dans l'air. Ce fut l'avis de Michel. Avec le dos de sa main malade, il écarta un rideau et montra le jardin. Le ciel était couvert ; une lumière de crépuscule, sans reflets, sans vivacités, dormait, emprisonnée sous le réseau des branches et des feuilles. Aucun souffle de vent n'agitait les arbres ni l'herbe. Le jardin, tranquille, attendait la pluie. Le silence était aussi celui d'une attente calme. Le pépiement d'oiseaux déjà réfugiés dans leurs cachettes y éclatait seul et semblait ne pas l'atteindre : c'est ainsi que, dans l'obscurité, une petite lumière ne rayonne pas loin.
— J'ai montré mes doigts à Pierre, fit Michel.
— Qu'en dit-il?
— Rien. Il ne sait pas.
Geneviève se taisait. Et il ajouta :
— J'ai pensé que j'avais tort d'examiner ma blessure sans l'aide d'un connaisseur...
— Souffres-tu?...
— Non, plus du tout. Mais il se passe de drôles de choses ; Ja peau se boursoufle... J'ai dit à Pierre que je ne voulais pas être soigné. Mais, pour le diagnostic, j'ai besoin de lui. Je l'ai prié de venir tous ces jours-ci...
— Mais non ! fit Geneviève.
— Si! Pourquoi pas?
— Il viendra?...
— Il m'a dit qu'il espérait bien venir, qu'il tâcherait... Ah ! ces gens-là ne sont pas curieux !...
— Si tu ne veux pas qu'il te soigne?...
— Mais il n'y a pas qu'à soigner, vraiment !
— Si!
— Mais non!
— Si!...
Et, là-dessus, ils ne cédaient ni l'un ni l'autre. Cette querelle, d'apparence à la fois pédantesque et puérile, était au fond de leur malentendu perpétuel.
La polémique tomba et, avec elle, toute la conversation.
Michel, un peu plus tard, reprit :
— Vous avez causé? Qu'avez-vous dit?
Geneviève allait raconter n'importe quoi. Et
puis, impatiente, elle aima mieux en finir :
— Je l'ai prié de ne plus revenir, voilà.
— Pourquoi?
— Mais tu le sais!...
Elle avait mieux aimé être sincère que de subir l'ennui d'un mensonge par omission. Tout de même elle désirait que Michel se contentât d'un résumé.
— Qu'y a-t-il eu? demanda-t-il.
Nerveuse, elle répliqua :
— Je l'ai prié de ne pas revenir, afin de n'avoir pas de questions à entendre de toi, de récits à faire, et de susceptibilités à ménager... Que sais-je, enfin? Épargne-moi, Michel; j'en ai assez, j'en ai trop. Laisse-moi, je t'en prie...
Les derniers mots, de brefs sanglots les secouèrent. Geneviève, bouleversée par tant d'émois, n'était plus, devant Michel, qu'une petite fille craintive. Et, sans doute, il eut pitié d'elle ; mais une rancune d'homme l'excitait à riposter. Et le moins qu'il put dire fut :
— Je t'ai offert de te laisser bien davantage, de te laisser absolument. C'est toi qui ne l'as point voulu.
— Non, fit-elle ; c'est bien.
Ils eurent tous deux la certitude qu'il leur fallait maintenant se réfugier dans le silence. Ils avaient beaucoup à se dire; mais ils étaient fermés l'un à l'autre si bien que nulle pensée de l'un n'irait à l'autre, même portée par les phrases les plus vives, les plus adroites. Geneviève ferma les yeux, afin de marquer son vœu d'être seule. Michel la regarda, une seconde ; et il s'éloigna d'elle comme d'une tombe close, auprès de laquelle on redouterait de s'attarder.
Les jours suivants, Geneviève était plus douce que d'habitude; en apparence, elle était calme. Seulement, elle était plus silencieuse que jamais ; et non qu'elle voulût se taire, de sorte que Michel pût s'en fâcher : il la voyait captive de son silence et incapable d'en sortir.
Il avait soin de ne pas la tom^menter et il ne l'importunait pas de questions. Mais il l'observait, avec une tendresse de savant. Comme il l'aimait, il la devinait bien ; et il classait avec méthode ses remarques.
Elle tâchait d'organiser sa vie et cherchait éperdument un principe d'activité quotidienne, le hasard l'ayant mal conduite. Les plus simples occupations lui manquaient, faute d'un enfant ou faute d'un amant, faute d'une ferveur de femme. Elle n'avait point à se dissimuler que Michel lui fût un compagnon singulier, qui la déconcertait, loin de la guider. Et puis, elle ne possédait pas une manie à servir ; étant de caractère grave, elle ne se dévouerait pas à des niaiseries. Son existence lui semblait environnée de néant.
Parmi cette détresse universelle où elle refusait de languir, elle allait et venait, très exacte, plus attentive aux soins de la maison, à ses comptes, à la correspondance journalière, aux visites, à tout
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le trantran des matins, des après-midi et des soirs, mais triste jusqu'à n'éprouver même plus l'envie de pleurer, l'envie de rien... Michel assistait à cette douleur. Et l'idée ne lui venait pas d'y remédier. Comme Geneviève ne s'adressait pas à lui, de même il ne se fût point offert : ils étaient l'un et l'autre également avertis de la distance infranchissable qui les séparait, une distance d'esprits dissemblables.
Les doigts de Michel se dépouillèrent, firent des plaies saignantes. Il les examinait avec curiosité. Mais il ne demandait plus à Geneviève de noter les épisodes bizarres de son mal. Son attitude scientifique la révoltait ; et il sentait en elle un grand désir de le soigner. Elle aurait été heureuse de lui mettre des compresses, de lui ficeler au bout des phalanges des poupées de batiste et de guetter de jour en jour la guérison, comme il trouvait, lui, de l'attrait au continuel progrès du ravage.
Un soir qu'il lui montrait cela, il la vit, devant son refus des médecines, décontenancée comme l'avait été Dauzanne, quand il l'avait éconduit. Et il comprit que l'âme de ces deux êtres était accordée profondément. Il en souffrit et il s'apitoya sur la solitude farouche à laquelle sa jalousie avait condamné Geneviève. Il dit :
— C'est absurde que Pierre ne vienne pas !
— Mais non, répondit-elle, à demi-voix.
— Si ! Je t'assure. Ça devait môme l'intéresser, pour son art. On n'a pas vu encore une telle blessure. C'est la première.
Geneviève se tut. Mais Michel observa que le seul nom de Pierre Dauzanne l'éveillait d'une longue torpeur. Il insista :
— Écris-lui de venir ; je te le demande.
— Non! fit-elle.
Il arriva que les plaies de Michel se guérirent comme par miracle. La chair, après le minutieux travail de la corruption, se dégageait et une peau nouvelle se formait, parfaite, saine, toute pareille à celle que le sirium avait brûlée, un peu plus rose seulement. L'on ne voyait même pas de cicatrice ; et la coupure antérieure du pouce avait disparu.
Michel dit à Geneviève :
— Regarde !... C'est un remède que j'ai trouvé. Tu vois? Ce n'est plus une invention diabolique, mais un remède. Regarde, je suis guéri. Mais touche !...
Elle examinait le miracle du sirium. Pour la première fois depuis longtemps, elle avait les yeux égayés. Avec une timidité gentille, il lui demanda :
— Tu es contente, n'est-ce pas?
Et il fallut lui raconter tout le détail de cette aventure physiologique. Elle l'aima passionnément. Elle posa vingt questions à Michel; et il admirait son entrain.
— Tu comprends ? disait-il. Si la blessure s*était tout bonnement cicatrisée, j'en conclurais que la brûlure du ^irium n'est pas grave et, mon Dieu, voilà tout. Mais ce n'est pas cela. Non, la brûlure a été profonde ; elle a rongé les tissus fort loin. Et puis, û s'est refait de la chair intacte. Il ne
iOS L'HOMME QUI À PERDU SON MOI
s'agit pas d'un tissu cicatriciel, mais d'un tissu neuf...
— Alors?
— Alors, je me demande ce qu'il adviendrait si l'on brûlait, avec ce même sirium, une plaie cancéreuse, par exemple, ou chancreuse, ou bien, je suppose, un lupus...
Et Geneviève conclut avec ardeur :
— La chair malade serait rongée et remplacée par une autre, saine, toute neuve.
— Peut-être, accorda Michel.
Il s'était d'abord amusé tendrement de voir Geneviève si exaltée, de sentir que se transformait, pour elle, en merveille émouvante une science qui passait de la vierge inutilité à l'efficacité féconde. Puis, il songea. Et c'était maintenant Geneviève qui le guettait, qui attendait une parole, un mot. Elle était sortie de sa tour solitaire et elle revivait.
— Il faut absolument que j'en cause avec Dauzanne.
— Oui, répondit Geneviève ; va donc le voir.
— Mais non, qu'il vienne !
Et Pierre Dauzanne vint. Ils se revirent, Geneviève et lui, Pierre Dauzanne éperdu premièrement, et Geneviève tranquille, apaisée comme par l'oubli, apaisée par un grand espoir qui la soulevait, la faisait régner sur les contingences de sa destinée individuelle. Pierre Dauzanne eut de l'amertume à la trouver ainsi; et il avait craint son trouble, mais il accusa son indifférence.
Quant à l'histoire de la brûlure si bien guérie, il l'accueillit avec scepticisme. Puis les commentaires de Michel et l'enthousiasme de Geneviève le rendirent plus attentif. Il discuta ; il admit la singularité du fait.
— Il faudrait voir, dit-il.
— Oui, oui, voyez ! répliqua Geneviève.
— J'ai, dans mon service, un vieux Chinois dont le visage est dévoré par un lupus... Veux-tu que j'essaye?...
Michel hésita et répondit enfin :
— Je n'ose pas...
Geneviève et Dauzanne se turent. Il continua :
— Ce n'est pas mon affaire... Non, non... Laissons cela. Je n'ose pas. Si le malheureux en mourait... Non, non.
Dauzanne reprit :
— Si tu n'es inquiet que du Chinois •••
— Eh bien?
— Mon Chinoi**, tu sais !...
Il n'attachait à ce Chinois nulle importance.
— Alors, fais comme tu voudras, conclut Michel.
Ensuite, il fut soucieux. Le Chinois était sa perpétuelle hantise.
— Allons le voir, hasarda Geneviève.
Il refusa de sortir ; et, pour qu'il ne téléphonât point à Pierre Dauzanne d'abandonner Texpérience, elle dut veiller sur lui. Comme il venait de s'enfermer dans son laboratoire, elle sortit, alla trouver Pierre Dauzanne et, brave, le pria de la mener à ce Chinois. Il obéit. Elle était arrivée de telle sorte, avec tant de simplicité, de jolie hardiesse, qu'il ne sut pas lui dire un mot de leur amour ni de leur querelle. N'avait-elle point oublié tout cela? Il se le demandait, avec stupeur, et il ne l'interrogeait pas.
De retour, elle dit à Michel :
— On ne sait seulement plus si c'est un Chinois. Il n'a presque plus de figure. Et il crie ! Ce n'est ni du chinois ni du français; non, ce n'est que de la souffrance.
Elle en était bouleversée.
— Il va mourir? demanda Michel.
— Oui, oui, certainement ; il va mourir.
— Alors, je ne veux pas !... Il faut que Pierre le soigne autrement, comme on soigne. C'est de la folie. Je ne connais pas ça, moi. Pierre n'aurait, pas dû!...
L'HOMME QUI A PERDU SON MOI lOS
— Attends.
— Non, non. Je ne veux pas que ma science soit meurtrière. Elle m'a déjà fait assez de mal. A moi, c'est bien. Mais pas à d'autres. La science n'a pas à guérir. On est toujours à lui demander autre chose que ce qu'elle donne...
— Que donne-t-elleî
— La vérité, voilà tout. Elle ne donne que la vérité, dont il n'y a rien à faire, absolument rien. La vérité n'est pas une drogue. La vérité, on la regarde... et on n'y touche pas !
Plus il argumentait ainsi et plus il excitait, dans l'esprit de Geneviève, l'idée opposée. Elle était sur le point de discuter ; mais elle eut peur de le faire et elle dit :
— J'ai confiance dans ta découverte.
Là-dessus, Michel s'emporta : sa découverte
n'était pas de qualité médicale. Non, il avait trouvé le sirium ; il en étudiait les caractères positifs ; et c'est tout. Pendant qu'il parlait, avec véhémence, la petite phrase de Geneviève revenait à sa pensée, chargée d'une signification nouvelle (jui, peu à peu, commençait de l'émouvoir et l'étonnait doucement. Il cessa de songer à ce qu'il disait. Il ne se fâcha plus et il demanda, comme pour s'assurer d'un bonheur :
— Tu as confiance dans ma découverte? Pourquoi?
Elle répondit que jamais elle n'avait douté du génie de Michel et qu'il était injuste s'il le croyait. Il fut content ; mais il s'attendait à quelque effu-
S ion plus tendre : ce génie qu'on lui accordait, il l'aurait donné pour que les bras de Geneviève se missent autour de son cou, ainsi que jadis.
Il détesta ce Chinois moribond, de qui dépendait, de façon trop calamiteuse, la confiance de Geneviève, cette confiance, tout ce qu'il gardait d'un voluptueux amour. Et il était tourmenté de scrupules, à cause de ce vieux gaillard, venu l'on ne savait pas trop comment de l'Orient jaune et merveilleux, venu, lui justement, lui l'un de ces milliers de millions de grands singes minaudiers, venu ici, venu en tel lieu précis, à telle date exacte, pour que cette malchance lui fût infligée, la première application du sirium sur une face humaine. Il l'imaginait qui chemine par les pays étranges et les mers admirables et qui s'attarde ou se dépêche sans le vouloir, au gré d'une fatalité ingénieuse, organisatrice de coïncidences. Puis il arrive : le voici. On lui ôte son costume de soie brodée, on le couche dans un lit d'hôpital. Son visage s'est détruit, la physionomie a disparu. Et ce Chinois n'est plus que de la chair anonyme, à la disposition d'une science aventureuse. Il va mourir, après avoir reçu le baptême d'une découverte.
Michel, dans ses méditations, lui restituait une personnalité, une sorte d'âme qui protestait obscurément contre les hasards, leurs méchancetés et leur désinvolture. Et il était en butte aux réclamations de cette âme, toute petite, aiguë et vindicative.
Deux jours plus tard, le docteur Dauzanne arri-
vait, quand Michel et Geneviève, après le déjeuner, ne faisaient rien que rêver côte à côte, diversement, partis d'une même idée par des routes qui ne devaient pas se rejoindre.
Dauzanne déclara tout de go :
— C'est magnifique!...
— Il est sauvé? s'écria Michel.
Et Dauzanne sourit :
— Ah ! non, pas lui... Lui, il est mort. Michel pâlit ; ses doigts tremblèrent, ses doigts
guéris et au bout desquels frémissait la responsabilité. Geneviève était aux écoutes ; elle attendait les paroles de Pierre et elle épiait le visage de Michel avec inquiétude.
— Il est mort, continua le docteur; mais il était en voie de guérison.
Ce résumé loyal blessa Michel comme un inconvenant badinage.
— Bref, il est mort, conclut Michel ; a-t-il souffert?
— Ah ! oui !
— Je te demande s'il a souffert davantage.
— Non... Je ne crois pas... Il y a un maximum de souffrance qu'on ne dépasse guère.
Geneviève aperçut que Michel était torturé.
— Mais, reprit-elle, vous disiez qu'il était en voie de guérison?
— Eh ! oui. La plaie de son visage a évolué un peu comme celle de tes doigts, dit Dauzanne à Michel ; en quelques points, la peau se reformait et, à l'autopsie, j'ai trouvé des tissus qui déjà se refaisaient ...
— Seulement, û est mort ! répliqua Michel, sur un ton d'ironie douloureuse.
— Ah! écoute, tu ne vas tout de même pas porter le deuil de ce Chinois ! . . . Qu'est-ce que tu veux? Nous l'avons pris un peu trop avancé. Pour une première expérience, je n'osais pas. J'ai eu tort... C'est à recommencer, voilà tout.
Michel cria :
— Je te le défends ! . . .
— Tu es fou? Cette expérience a donné des résultats étonnants. Si la méthode n'est pas au point, nous le verrons; nous tâtonnerons et, de proche en proche, nous aboutirons...
— Il en mourra d'autres?
— Eh bien, oui!...
— Eh bien, non!... C'est fini. Tu vas me rapporter mon sirium, aujourd'hui.
— Jamais !
— Aujourd'hui.
Et ils se disputèrent, l'un qui avait pitié de quelques êtres et l'autre qui, dans l'avenir, entrevoyait de belles guérisons. Une idéologie heurtait une autre. Mais ils se disputaient aussi comme deux hommes que des rancunes d'hommes sollicitent. Geneviève, auprès d'eux, le sentait et, à cause de cela, n'abondait point dans le sens de Pierre Dauzanne ; mais elle était avec lui de tout cœur. Elle savait ce qu'elle eût répondu aux scrupules de Michel et, quand Pierre Dauzanne passait à côté des bonnes raisons pour en choisir de brutales et de paradoxales, une persuasive éloquence
était dans sa tête, abondamment, et l'exaltait, presque à lui faire mal.
Pierre Dauzanne dit à Michel :
— C'est une chose bizarre. Il n'y a pas de savant plus hardi que toi. Tu as formulé des hypothèses, tu as établi des doctrines qui mettent la science en échec. Les plus braves auraient peur d'énoncer le quart de tes rudes théories. Et, s'il faut passer des théories à leurs conséquences pratiques, tu n'es plus que doute et pusillanimité ; dans la réalité concrète, tu m'as l'air d'un petit enfant.
Michel écouta docilement ce diagnostic. Il en reconnut la justesse avec épouvante; et il n'eut rien à répondre.
— Et pourquoi? continuait Dauzanne. Quelle différence fais-tu entre tes expériences et les miennes ?
— La différence, dit Michel, c'est la douleur. Où je travaille, moi, il n'y a pas de douleur. Et je peux aller de l'avant : qu'importe ? Mais la réalité concrète est pleine de douleur; on n'y fait rien sans exciter de la douleur, on n'y touche pas autrement. Oui, plus je songe, plus je vois que c'est de ça que j'ai peur.
Et il regarda autour de lui, craintivement, comme s'il sentait toute la réalité du monde prête k frissonner, prête' à marquer par des cris ou des gestes muets son infinie douleur. Dauzanne riposta :
— Ce n'est pas brave I
El Michel se retira, pour aller s'enfermer dans son laboratoire avec ses méditations abstraites et insensibles.
Geneviève dit à Pierre Dauzanne :
— Vous allez continuer, n'est-ce pas?...
— Certes !
Et, après un peu de silence, Pierre Dauzanne reprit :
— Vous n'êtes plus du tout la même... Que s'est-il donc passé en vous?
Elle ne cacha point qu'elle voulait éluder cette causerie :
— Travaillez, dit-elle ; ce sera beau, superbe. Et, si cela vous plaît, je serai l'amie de votre bienfaisante besogne.
Pierre Dauzanne multiplia les expériences. Michel le sut et il le toléra, mais à la condition de n'y être pas du tout mêlé. Il s'enferma dans son laboratoire, plus étroitement. Et il y fut encore plus malheureux, parce qu'il lui semblait qu'en dehors des planches de son refuge poussait une moisson de douleur qu'il avait semée.
Longtemps, les expériences ne réussirent pas. Dauzanne venait les raconter à Geneviève. Il notait des résultats partiels ; seulement, il vérifiait qu'il devrait hésiter encore, avant de déterminer les doses du sirium, la durée des applications, les combinaisons opportunes... Il y eut des morts, autant de morts que d'expériences. Du reste, ces malades étaient condamnés ; mais plusieurs moururent trop vite et hurlèrent sous la torture. On protesta. M
Geneviève, si Dauzanne était effaré, l'encourageait. S'il paraissait quelquefois pris d'incertitude, elle trouvait, pour le rassurer, les mots les meilleurs. Mieux que les mots, elle avait son véritable
amour, qui ne disait rien, mais qui était là : elle éprouvait une joie de son efficacité. Quand Pierre s'en allait plus ardent qu'il n'était arrivé, elle se félicitait de sa belle influence. Elle se disait aussi que Michel l'aurait voulue telle auprès de lui,intel-
ligente compagne de son labeur. Mais quoi ! elle s'était offerte ; il ne l'avait pas refusée : simplement il l'avait désirée, sans la prendre. Et cette nonchalance les séparait.
Bientôt Pierre Dauzanne triompha des difficultés. Le sirium fit des merveilles, que la presse connut et signala. Le jour de la première victoire, quand il fut avéré que la drogue arrêtait les hémorragies d'un cancer et qu'elle en réduisait la marche extensive, Geneviève et Pierre, émus de pareille allégresse, en avertirent Michel.
Il travaillait ; et il dit seulement :
— C'est bien. Mais, au surplus, ces qualités du sirium, je les avais déjà vérifiées sinr mes doigts.
Il étudiait la formule des dégagements électriques du sirium. Et il ne leva point la tête.
— Excusez-moi, fit-il ; je travaille.
Tant de sécheresse glaça Geneviève. Puis elle s'écria :
— Tu as eu tant de chagrin pour ce Chinois !...
— Eh bien?...
— Tu pourrais, pour la pauvre femme qu'on vient de sauver, être un peu content. Je le croyais : c'était humain.
— Oui, oui, répliqua-t-il, je suis content... Seulement, je travaille.
Il y eut quelques secondes où Geneviève le détesta.
Quand ils se retirèrent, Pierre et elle, Michel ns les regarda point partir. Mais, quand la porte se ferma derrière eux, il abandonna sa tâche : il ne
résista plus ; il accepta de souffrir, tout simplement. Et il se dit : « Pourtant je souffre, comme un homme !... »
n répondait ainsi, tardivement et en secret, au reproche de Geneviève : « C'était humain. » Et il comprit, mieux que jamais, la poignante particularité de son cas, Texil où son austère idée de la science le confinait.
Pourtant il souffrait, oui, comme un autre homme ; il souffrait de ce mal vulgaire, la jalousie. Avec ses manières distraites, il avait tout de même surpris la délicieuse intimité d'esprit et d'âme qui unissait Geneviève et Pierre. Il enviait pareil bonheur, qu'il se laissait voler. Et il se repentait de ne pas se défendre ; mais, avait-il des velléités de le faire, un engourdissement l'accablait. S'il écartait Geneviève de Pierre, elle ne venait pas à lui : elle languissait toute seule et il ne profitait pas d'elle, car elle demeurait aussi éloignée que jamais. Il avait pitié d'elle et il se méprisait. Seulement, à force de souffrir, il était capable de mauvaise humeur : ainsi avait-il éconduit ces triomphateurs un peu rudement II se demanda si, au surplus, la guérison de la cancéreuse l'enchantait. Il sut que non; et il conclut qu'il n'avait plus d'humain que la souffrance.
Les guérisons, ou leur promesse, allèrent leur train de victoire. A l'hôpital et aux consultations du docteur Dauzanne,les malades se présentèrent si nombreux qu'il fallut refuser du monde. Geneviève s'en désolait.
Un jour, elle eut cette idée : donner sa maison, pour qu'on y établît des malades. Elle garderait, pour elle et pour Michel, deux pièces du second étage. Le reste serait un hôpital, où Pierre avec ses internes ferait des applications de sirium ; et elle servirait de garde-malade... Michel y consentit, parce qu'elle montra, pour ce projet de dévouement, un vif entrain qui la rendait plus rose et plus jolie encore : et, faute de ce plaisir, que lui offrirait-il? Bref, il ne réserva que son laboratoire.
Et puis, avec un zèle heureux, elle l'avertit bientôt d'une résolution nouvelle et dont elle était frémissante. Elle vendrait ses meubles, ses bijoux, son luxe charmant, pour acheter, à la place, des lits, des draps, des appareils, tous les ustensiles d'un hôpital... Michel s'y résigna, parce que c'était là, somme toute, la suite naturelle de son abnégation, laquelle était un fait, comme les autres, chargé de conséquences. Et il vit partir, en plusieurs voiturées, tout le souvenir du bonheur, les divans de leur flânerie tendre, les fauteuils de leurs bavardages, les miroirs aux coquetteries, les tableaux où leur rêverie s'était amusée. Tout cela 8*en allait, emporté par des gens qui avaient l'indifférente brutalité des minutes, lesquelles, les unes après les autres, passent, prenant chacune son butin; et la kyrielle du déménagement fut pareille, en son allure, au temps, ce grand voleur perpétuel. Michel regarda de loin le défilé; il songea que la mort travaillait, ce jour-là, plus vite que jamais, à le préparer pour le néant.
Mais, en peu de jours, les lits furent montés, les rideaux blancs accrochés, les draps blancs étendus et Geneviève habillée de blanc, coiffée de blanc, comme ces nonnes qui, pour soigner la pourriture humaine, ont revêtu les insignes de la parfaite pureté.
Ensuite une dame étonnamment riche, et qui, n'étant plus jeune, avait des pénitences à faire en vue de la vie éternelle, donna la somme qu'il fallait pour acheter l'immeuble voisin et pour le transformer en hôpital. C'était un ancien couvent, jadis habité par un quarteron de bonnes sœurs qui enseignaient la lecture, l'écriture et le calcul à de petites filles et devinrent ainsi un danger pour la république. D'autres bonnes sœurs furent appelées, au nombre d'une douzaine et qui portaient le costume des infirmières laïques, de sorte que la république les tolérait sans épouvante. On mit des lits partout et jusque dans la chapelle ancienne, désaffectée ainsi que les religieuses étaient laïcisées, mais non pas davantage : en dépit de l'installation nouvelle, cette petite nef gardait son air de lieu consacré, avec son fenêtrage lancéolé, ses vitraux de couleur, son isolement doux, ses dalles, où le bruit des pas aurait eu le même son que dans une église; mais tout y invitait au silence, et l'on y marchait sur la pointe des pieds, et l'on y parlait à voix basse.
Geneviève, dans ce décor imprévu, sembla aussitôt chez elle. Et, tandis que Michel y était désorienté, perdu, elle allait et venait avec assurance,
avec famfliarité. On eût dit qu'elle retrouvait là des habitudes, au lieu d'avoir à s'installer parmi des choses récentes. A la regarder, si simplement heureuse et naturelle, on voyait qu'elle avait enfin les entours qu'il lui fallait ; et Michel aperçut que naguère, au milieu des élégances inutiles, elle était comme une étrangère qui ne réussit point à s'établir : il en eut quelque tristesse, pour le passé. En infirmière, elle restait jolie, charmante, avec sa taille fine et souple, sa démarche nette, son buste jeune, son visage rose; ses traits gagnaient encore en beauté, par la bonté satisfaite qui les animait. Et, quand Michel se souvenait d'elle, parée en jeune femme élégante, alors elle lui paraissait déguisée.
Elle parlait aux internes sans timidité, sans désordre ; elle parlait aux malades amicalement et sans trop de sensibilité, avec une justesse attentive. Elle commandait aux servantes et ne multipliait pas une activité vaine ; mais, pour apporter les tisanes, bien chaudes et odorantes, elle avait une allure de fée bienfaitrice.
Il arriva des gens de toutes sortes, des hommes et des femmes, de tous les âges, de toutes les conditions et, bientôt, de tous les pays. Les riches avaient des chaml>res séparées ; ils payaient leur séjour, afin que les pauvres pussent être admis gratuitement. Il arriva des ouvriers des bas faubourgs ; leurs mines farouches se faisaient modestes et aimables, à cause de la maladie, laquelle ne leur permettait pas d'être menaçants. Et ils tft-
chaient d'être bien polis et humbles ; mais souvent leurs façons étaient, malgré eux, brusques et vite exigeantes : ils oubliaient facilement qu'on ne leur devait pas ce qu'on leur donnait avec simplicité. Il arriva des paysans de Normandie, en blouse bleue q[u'une petite soutache blanche ornait au col; des paysans de Bretagne, avec leurs vestes courtes, leurs ceinturons bardés de métal, leurs chapeaux à rubans qui pendent ; des Provençaux, q[ui racontaient leur maladie avec volubilité. Il arriva un nègre, dont les jérémiades étaient sinistrée et puériles : son babillage ressemblait à une plaisanterie falote et qui a tort de choisir, pour son thème, une terrible aventure de désespoir et de folie. Il arriva une Zélandaise, casquée de cuivre sous la coiffe de dentelle, les bras nus et la jupe si large qu'elle avait l'air d'une mère Gigogne; la maigreur effarante de son visage lui prêtait aussi l'air de la mort : et elle était horrible, cette mort, ainsi costumée comme pour un carnaval absurde et macabre. Il arriva, barbus et bottés, des Russes, un Sibérien qu'emmitouflait une touloupe en poil de chèvre et qu'une tiare d'astrakan haussait. Il arriva une petite fille, qui ne savait presque pas comment elle s'appelait, ni d'où elle venait et qui restait hagarde, sans se plaindre. Il arriva un fils de prince balkanique, aux yeux larges et noirs comme une nuit sans lune et sans étoiles, un petit prince mélancolique et impertinent et qui cachait sous de fins vêtements les tares d'une hérédité corrompue. Il arriva des
spécimens de toute la douleur qui est éparse dans le monde. Ce fut un défilé intermittent des grimaces que la maladie imprime sur les faces de toutes les couleurs. Il y eut les lupus qui détruisent les visages ; les cancers qui rongent les estomacs, les seins, les langues, les matrices ; il y eut les ulcères qui ravagent les épidermes, les gangrènes qui font de la boue immonde avec de la chair vivante ; il y eut toutes les larmes que la misère physique tire des yeux qui ne regardent plus et ne sont plus que des organes à pleurer ; il y eut les lamentations et les cris, les grognements et les vagissements de toute la souffrance aiguë ou chronique ; et il y eut le morne abêtissement des êtres en qui Pâme est accablée par les tourments du corps.
Michel avait pitié de tout cela, mais peureusement ; et cette horde malsaine excitait en lui une religieuse horreur. Il vivait de plus en plus retiré ; il se sentait plus abandonné, du fait qu'auprès de lui se fût organisée à merveille, et sans lui, l'existence de Geneviève. Quand elle était éperdue au milieu des hasards quotidiens, il attrapait encore des bribes d'elle ; maintenant, le zèle de la charité active l'avait accaparée tout entière et elle ne laissait rien traîner d'elle qu'il pût ravir. Alors il se rencogna davantage ; mais il ne parvenait point à se confiner dans son étude, parce que la pensée de Pierre et de Geneviève, assemblés par une même ferveur, l'appelait hors de lui-même.
Il tâcha de se joindre à eux. Il prit, un matin.
cette résolution ; et il entra dans l'hôpital, avec le volontaire désir de n'y être pas un vain spectateur.
C'est à la chapelle qu'il vint premièrement. Six femmes y étaient couchées, dans des lits parallèles, six pauvres femmes. Deux dormaient, très calmes, sous la garde d'une infirmière. Elles respiraient bien, avec une régularité large ; mais elles avaient le corps ridiculement tordu, comme si la vieille habitude d'être mal couchées les empêchait de profiter du bon lit. Les autres, éveillées, ouvraient tout grands leurs yeux où l'on n'apercevait la trace de nul sentiment, leurs yeux vagues et silencieux. Michel s'approcha de l'une d'elles ; et il lui dit :
— Cela va mieux, madame?
Elle ne répondit que par une moue inintelligible. Michel aurait voulu lui dire autre chose. On raconte qu'il y a, pour les malades, des mots qui font du bien, qui encouragent, donnent de la patience, divertissent les malheureuses têtes, les dispensent de ressasser leur chagrin. Michel y songea; puis, comme il ne trouvait absolument rien, il s'éloignait déjà, lorsque l'infirmière survint. Et elle n'eut point à parler; elle n'eut qu'à être là, souriante on ne sait comment : la pauvre femme sourit aussi, d'une façon de bonne intelligence. En quelques secondes, ce fut un dialogue muet, un échange d'idées nombreuses, confiantes et compatissantes, auquel Michel n'était pas invité.
Il demeura, un peu de temps encore, dans cette chapelle. Et il se souvint de la chapelle où, jadis.
à la cathédrale, avec sa mère, avec sa sœur, avec les dévotes et les dévots de sa petite ville bretonne, il priait la Vierge des Sept Douleurs, immobile dans la démonstrative gloire que lui faisaient les béquilles, les épaulettes de soldats, les rubans pris à des robes d'enfants, les ex-voto de toute espèce. Il se souvint de la chapelle ; et il se souvint d'y avoir ressenti naguère le désir d'une science bien humaine, guérisseuse et miraculeuse.
« Or, disait-il en lui-même, cette science, la voici. Elle a perdu la fierté de son indifférence hautaine. Elle s'est habillée en bonne sœur; elle se penche sur les blessures manifestes ou cachées ; elle impose les mains et elle guérit ; elle apporte des tisanes et elle fait chauffer des cataplasmes; elle est de mèche avec les pauvres gens et avec la destinée ; elle apitoie la destinée et, en faveur des pauvres gens, l'incite à commettre des injustices. C'est le rôle émouvant et joli de la Vierge, dans les légendes que les cœ\u*s chrétiens ont adoptées. Et ils lui attribuent sept douleurs, parce que le nombre sept compte ici pour un symbole de l'infini : avec les sept doule\u*s, la Vierge est conviée à compatir universellement. Mais ce sont les douleurs de l'âme, qu'elle assuma ; et, pour la douleur des corps, voici la Notre-Dame nouvelle. »
Dans cette chapelle où six femmes étaient couchées, subsistait une Sainte- Vierge bleue et blanche, aux mains étendues et qui avait les pieds posés sur un croissant de lune : Michel la vit et, mentalement, il la nommala Vierge de la huitième douleur.
Alors il sentit que se réveillaient en lui des velléités d'autrefois, pieuses et ardentes. Il n'était plus en état de sécheresse et d'incrédulité, quand il monta les escaliers qui menaient à la salle des cancéreux. Il aperçut Pierre, Geneviève et deux internes, auprès du lit d'un bonhomme. Pierre faisait une appUcation de sirium à la hauteiu* d'un estomac. Il parlait : il indiquait sa volonté, donnait des ordres ; et Geneviève l'écoutait, obéissait comme une servante. Elle tenait une grande écuelle blanche où Pierre jetait des linges ignobles ; et elle ne se détournait pas : ni l'odeur ni la laideur ne l'engageaient à s'éloigner. Elle était pareille à ces fraîches Flamandes que les vieux peintres ont mises dans les tableaux des Œuvres de Miséricorde.
Lorsque Michel arriva, elle ne le regarda pas. Un interne eut à s'éloigner, Pierre voulant de l'eau, et vite. Michel, maladroitement, lui barrait la route.
— Pardon, fît-il.
Pierre eut un air d'impatience.
Un peu plus tard, Michel demanda :
— Puis-je vous aider?...
Et Pierre, avec une cordialité brutale, répondit :
— Mais non, mon vieux : toi, tu n'as que du génie !...
Et il riait. Geneviève regarda Michel, avec un bon sourire ; il y avait là, pour Michel, de l'admiration. D'ailleurs, il n'y fut pas sensible. Ce qu'il comprit, c'est que Pierre et Geneviève étaient
parfaitement bien d'accord pour l'écarter : on n'avait pas besoin de lui et, alors, il était gênant. Il ne répondit point au sourire de Geneviève. Il se contracta ; il ne resta que le temps de n'avoir l'air ni trop docile ni dépité. Puis il partit, sans même qu'on s*en aperçût. Il descendit les escaliers. Quand il passa devant la chapelle, la porte en était ouverte. Il n'osa point regarder la Vierge de la huitième douleur : elle aussi, comme l'autre, comme la Vierge au cœur transpercé des sept glaives, dans la cathédrale de son enfance, l'avait chassé.
L'après-midi de ce jour, Tautomne passa, beau cavalier d'or, par les jardins qu'il avait déjà marqués de ses couleurs. Il arriva, porté par un vent tiède ; et les feuilles, tombant, claquetaient comme de petites choses métalliques, très minces, finement ciselées. Un soleil rouge multiplia, parmi les arbres, ses fantasmagories. Il peignit les branches, les unes après les autres; ensuite, elles s'éteignaient, peu à peu ; elles devenaient violettes, brunes, grises, et puis entraient dans l'ombre qui, sournoise, éconduisait le soleil.
Enfin, le crépuscule s'installa. Le demi-jour régna, en attendant la survenue dominatrice de la nuit.
Sur un banc qu'une tonnelle de vieux tilleuls et de saules entourait, Michel s'abandonnait à la mélancolie de l'heure et de la saison. Il regardait le jeu alternatif de la lumière et dé l'ombre ; le double déclin de l'année et du jour coïncidait avec sa tristesse : il goûtait cette complaisance de la nature et l'aimait de participer ingénieusement à son ennui. Une sorte de vague bien-être l'apaisa ; une sorte de bonté molle s'empara de lui et le berça. Il se prit à songer sans amertume à ces malades qui ne le connaissaient pas et qui lui devraient, sans le savoir, leur guérison. Il eut conscience
d'être leur bienfaiteur caché. Pour la première fois, il sentit qu'un lien les reliait à lui. Mais, entre eux et lui, le lien, c'était Geneviève et Pierre, tous deux, perpétuellement tous deux, unis par la commune volonté, l'effort assorti, la réussite pareille.
Soudain, les feuilles mortes remuèrent, furent écrasées. Tous deux, Geneviève et Pierre, sortaient de l'hôpital et entraient doucement dans le jardin. Michel eut d'abord envie d'aller à eux ; mais il ne put bouger : une étrange torpeur immobilisait son corps, tandis qu'il avait l'esprit aux aguets, l'esprit tendu vers eux comme des antennes d'insecte.
Ils regardèrent le jardin, dont la demi-clarté leur plut. Et ils ne disaient rien, mais ils éprouvaient une joie délicieuse à être seuls dans la tranquilUté du soir, après qu'ils avaient travaillé côte à côte et qu'ils étaient las. Ils suivirent l'allée qui les menait à la porte de la maison. Seulement, ils n'entrèrent pas. Sans qu'ils se fussent rien dit, ils s'arrêtèrent tous les deux au même instant, leur allure à tous deux étant réglée sur le même sentiment, leurs gestes conjugués, leur rêve identique. Habillés de toile écrue l'un et l'autre, Geneviève en long tablier, Pierre en longue blouse, ils semblaient, dans la pénombre, deux fantômes d'amour. Ils s'attardaient à ce délice que leur était leur commune solitude. Ils ne bougeaient pas; ils regardaient ensemble, au ciel, les primes étoiles s'allumer. Et leur bonheur rayonnait mieux que les étoiles.
Michel eut envie de leur dire qu'il était là, qu^il
les voyait : les mots lui manquaient. Et il eut envie au moins de révéler sa présence de quelque manière, en faisant un peu de bruit ; il lui suffisait de remuer, de tousser : il ne le pouvait pas. Il se reprochait de mal agir, il était gêné de son hypocrisie, de son espionnage ; et, surtout, il avait peur de ce qu'il entendrait, de ce qu'il verrait, s'il persistait dans son imprudente perfidie. Il avait peur et il désirait d'en finir bientôt : il accusait la lenteur des amoureux qui n'avaient pas pitié de lui et qui prolongeaient sa torture avec une apparente méchanceté. Peu de minutes s'écoulèrent, cependant, mais, pour Michel comme pour eux, si pleines, si abondantes, qu'elles durèrent excessivement. Puis la main de Pierre Dauzanne, qui était toute proche de la main de Geneviève, la prit, la tint et la garda. Geneviève n'en frémit pas, tant ce mouvement d'amour continuait naturellement la mutuelle caresse de leurs âmes.
Michel frémit pour elle; et il eut mal à cette main de Geneviève, que Pierre ne Iftchait pas. Il pensa crier ; il pensa s'élancer et secouer jusqu'à la rompre, cette chaîne des mains amoiœeuses. Mais Geneviève et Pierre, les mains unies, muets, se détournèrent et entrèrent dans la maison.
Alors Michel n'eut aucune velléité de les poursuivre. Une idée, soudaine et concluante, l'avait terrassé : la destinée se manifestait, l'inévitable destinée, avec ses volontés qu'elle indique brutalement. Il crut que la destinée avait amené Geneviève et Pierre devant lui pour qu'il fût
i26 L'HOMME QUI A PERDU SON MOI
informé de façon nette et cessât d'être un vain empêchement : c'était la destinée qui les avait obligés à ne pas rentrer tout de suite, quand ils allaient le faire. Ils ne savaient pas pourquoi ils s'attardaient : la destinée le savait bien. Et elle n'avait pas été par trop cynique, la destinée : elle avait épargné Michel en ne lui présentant qu'une décente image de la vérité dont elle l'avertissait. Une décente image, mais évidente : ils n'avaient pas eu un mot à se dire pour se prendre la main, pour goûter ensemble une félicité merveilleuse, tant ils s'aimaient !...
Le crépuscule s'achevait ; et la nuit, maintenant, s'était emparée du jardin. Michel s'abandonnait à la quiétude morne du désespoir. Il lui venait une douceur à sentir qu'il était arrivé au pire de sa détresse. Il ne protestait plus ; il acceptait tout le malheur, il n'en refusait rien.
Il se disait : « Je m'en irai. Il faut que je m'en aille. Et ce ne sera pas très difficile, car je suis déjà parti, je suis déjà très loin. Je ne sais pas exactement où je suis, mais loin, dans une plaine de silence qui est comme le vestibule de la mort. Il faut que je m'en aille, parce que la vie est ici parfaite en sa complète activité ; elle a l'espace qu'elle réclame et elle emplit cet espace ; elle s'y meut facilement : elle n'a pas d'autre imperfection que ma présence, pareille à une feuille morte qui serait tombée dans un pur bassin d'eau et qui en altérerait le limpide miroir. Ah! qu'on enlève cette feuille morte !... Je m'en irai... »
Il était docile et trouvait, à l'être, son repos. Tout à coup, de la porte de la maison, partit une voix, la voix claire de Geneviève. Elle appelait :
— Michel !...
Et Michel tressaillit. Elle appelait très fort, comme si la voix devait aller jusqu'à l'intérieur du laboratoire pour rencontrer Michel. Il la reçut de près et il en fut bouleversé. Et puis, il avait honte d'avouer qu'il était là, caché, ainsi que tout à l'heure. Il attendit.
— Michel!...
— Qu'y a-t-il?
Et il approcha. Geneviève ne remçirqua point qu'il venait seulement du berceau des tilleuls et des saules.
— Une visite... Une visite qui te fera plaisir... Bientôt, dans le corridor éclairé, dont la lumière
l'éblouissait, il reconnut l'Alchimiste. Ce fut, pour lui, un coup terrible, à cause des conversations qu'il devina.
— Comme c'est gentil, maître !
— Mais oui... Le vieux bonhomme est à Paris, pour toi. Ah! il faut bien que ce soit pour toi! Depuis vingt-cinq ans...
— Venez.
— Tu m'emmènes? Excusez, madame.
L'Alchimiste, pour venir à Paris, avait revêtu
son costume de cérémonie, tout noir, avec la redingote, une petite cravate blanche et un chapeau de haute forme dont le poil était capricieux, le dessin suranné.
— Allons au laboratoire, dit Michel
— Bravo !... Et nous causerons.
— Vous dînez avec nous?
— Mais volontiers !
Michel guidait l'Alchimiste ; et ils n'avançaient qu'à tâtons. Ils entrèrent dans le laboratoire obscur. Michel tourna les boutons électriques ; et la grande pièce se révéla de telle sorte qu'à peine la reconnut-il. L'Alchimiste y jeta un regard circulaire ; il parut hésiter et il dit :
— C'est drôle : on n'a pas l'air de travailler là dedans?...
Michel ne répondit pas.
— Asseyez-vous.
Et il offrit son fauteuil. L'Alchimiste s'y enfonça, posa sur une table son chapeau et ôta ses gant?.
— Eh bien, fît-il tout de go, où en es-tu?
Cette question heurta Michel, comme déconcerte un accusé le point vif de l'interrogatoire. Il chercha où il en était, précisément ; et puis :
— Je vais vous montrer l'hôpital.
— Ça, nous avons le temps !
— Mais non, parce qu'ensuite les malades dormiront...
— Bien !
Et Michel mena son maître de salle en salle. Cet asile de la maladie était déjà disposé pour le sommeil. La lumière n'y avait point d'éclat. Elle semblait, comme les êtres, un peu assoupie. A demivoix, Michel donnait un bout de commentaire ici ou là ; puis, dans les corridors, d'autres détails.
— C'est curieux, accordait TAlchiniiste, c'est curieux.
Il s'informait du traitement, des résultats. Et il approuvait tout cela, posément. Puis, quand il sut comment le sirium travaillait dans la chair des cancéreux, il fut content et il n'en demanda point davantage. Il y avait encore deux salles à parcourir ; il dit :
— C'est un peu toujours la même chose. Allons causer.
Us retournèrent au laboratoire. Alors, impérieux et méfiant, l'Alchimiste renouvela sa question :
— Voyons, où en es-tu?
— Eh bien, voilà, répondit Michel, vous avez vu.
— Oui, oui, j'ai vu. Mais je voudrais savoir où tu en es, en fait de chimie, en fait de science, sacrebleu ! Parce que, tout ça, c'est très joli : ça n'est jamais que de la médecine, au bout du compte, pas plus !... Je sais bien qu'on a fait une musique de tous les diables, autour de ces machines-là; mais, entre nous, sérieusement?...
Michel était interloqué. Le vieux reprit :
— Voyons, voyons, tu ne vas tout de même pas me faire croire que tu t'es établi médecin, toi, Michel?...
— Mais non !...
— Pas même médecin : pharmacien!... Non?...
Tu as trouvé une drogue. C'est bien; ça peut servir, comme le jujube et la réglisse. Mais parlons d'autre chose, toi et moil
i30 L'HOMME QUI A PERDU SON MOI
Michel balbutia, confusément, et rAlchimiste s'écria :
— Ah! misérable, tu ne fiches rien!... Je m'en 4outais.
Il grommela. Et il dit encore :
— Je m'en doutais. Au fond, c'est pour ça que je suis venu. Raconte-moi. Qu'est-ce que tu as?
Il était si pressant que Michel voulut tâcher de répondre. Mais Geneviève entra, simple et gaie.
— Nous allons dîner, dit-elle.
Ce fut, pour Michel, la délivrance. L'Alchimiste, en se levant, déclara :
— Nous reprendrons cette conversation-là.
Il fallut grimper au deuxième étage de la maison, où Geneviève avait relégué la salle à manger. Pierre attendait. Michel le présenta au vieillard ; 6t Pierre fit une phrase à laquelle le vieillard ne fut pas attentif.
Geneviève, à table, essaya de causer. Mais l'Alchimiste ne disait pas grand'chose. Il était farouche ; il lançait des mots de mauvaise humeur et puis se taisait obstinément. D'ailleurs, il regar-* dait : il épiait Geneviève, Michel et Pierre ; il ne fie gênait pas pour les examiner avec des yeux sévères et curieux. Il mangeait ; et il renonçait à manger, durant des secondes, comme s'il réfléchissait à part lui, durement. Geneviève s'amusait de lui, avec timidité. Afin de rompre un silence qui durait, elle hasarda :
— Vous êtes fier de votre élève, maître?
— Mais non ! dit Michel, ennuyé.
L'Alchimiste bougonna :
— Non. Pas pour le moment.
Geneviève insista :
— Vous n'admirez pas l'ampleur que sa découverte a prise?
— Les guérisons?
— Oui.
— Non, madame, non. Les guérisons, ce n'est pas mon affaire, ni l'affaire de Michel. C'est de la médecine. Nous ne nous occupons pas de médecine, Michel et moi. Nous sommes des savants, des hommes de science.
— Mais, quand la science réussit à guérir...
— Non, madame. La science n'a pas à guérir.
— Si elle diminue les souffrances de l'humanité...
— Non, madame. Ce n'est pas l'affaire de la science. S'il ne s'agissait que de supprimer la souffrance, dans le monde, il n'y aurait qu'à percer la planète, un peu profondément, à y fourrer une bonne dose de dynamite et à faire sauter tout ça, en un clin d'œil. La suppression de la souffrance, la voilà.
Geneviève allait rire. Elle riposta :
— Mais on peut tâcher de guérir, sans tuer !
— A quoi bon?
— Multiplier la vie...
— Ça, madame, c'est l'affaire de Tamour. Mais la science, la belle science, ce n'est pas du tout ça.
— Qu'est-ce que c'est donc?
Geneviève appuyait son coude sur la table» son
menton sur sa paume, et elle écoutait l'Alchimiste. Comme s'il préférait se taire, il prit un air entendu et, vite, avala des raisins, nerveusement. Mais Geneviève l'interrogeait ; il répondit :
— La science n'a qu'un objet : la vérité, qu'elle guérisse ou tue... Ça n'empêche pas les médecins et pharmaciens de répandre leur industrie. D'ailleurs, j'approuve qu'on délivre les gens de leur souffrance, parce que la douleur nous occupe et nous détourne de la vérité. Mais, premièrement, cette vérité-là, il faut qu'on la cherche, pour avoir à l'offrir aux gens qui seront guéris. Autrement !...
Pierre fit observer qu'on ne pouvait pourtant pas attendre l'achèvement de la science pour lutter contre la maladie; ou bien alors l'humanité risquerait de mourir avant la trouvaille suprême.
— Ça m'est égal, répliqua l'Alchimiste; ça m'est égal que l'humanité meure en cherchant la vérité, pourvu qu'elle la cherche. Toute sa dignité est là.
Il y eut un silence. L'Alchimiste hésita quelques secondes à tout dire. Et puis, il éclata :
— Du reste, si Ton veut que la science se fasse, il faut d'abord qu'on laisse les savants travailler...
Cela tomba dans le silence général. Mais il reprit :
— Ainsi, Michel... C'était un grand savant, Michel, le plus grand savant de l'époque...
— Mais non, maître ! dit Michel suppliant.
— Tais-toi !... Nous comptions sur lui, nous l'attendions. Il nous conduisait à une nouvelle
idée de la matière. Il était à la porte de la vérité, je le jure ; et il allait déjà Touvrir, cette porte. Regardez-moi ce que vous en avez fait, tous les deux, de Michel : un infirmier !...
Il se leva de table. Il était tout frémissant. Et il ajouta :
— Je vous demande pardon... Mais, voyez-vous, c'est trop abominable, tout de même ! Je ne peux pas supporter ça, moi qui sais de quoi il retourne. Michel accaparé par vous, c'est la science retardée d'un siècle peut-être, ou de dix siècles... Je vous dis qu'il était sur le point de trouver ce qu'on ne saura peut-être jamais sans lui !
L'Alchimiste criait. Geneviève ne riait plus...
— Mais je ne l'empêche pas de travailler, voyons !
— Si, madame! Ne discutons pas là-dessus :
c'est un fait... Alors, je vous en prie, je vous en supplie, rendez-le-moi. Je vais l'emmener. Nous avons besoin 'de lui. Vous, au contraire, vous n'avez pas besoin de lui. Avec monsieur, vous vous occuperez de l'hôpital : ça suffit bien. J'emmènerai Michel.
Pierre Dauzanne dit :
— J'ai deux malades à visiter avant de partir : excusez-moi...
— Je vous accompagne, fit Geneviève.
Puis, à l'Alchimiste :
— Michel est parfaitement libre ; et vous avez tort de croire que nous le séquestrons. Il est à vous : le voici.
Quand rAlchimiste et Michel furent seuls, TAlchimiste se campa tout droit devant Michel et, avec la brutalité d'un homme résolu qui veut en finir, il s'écria :
— Ah ! mon pauvre petit, tu n'y vois donc pas clair?
— Quoi?
— Tu ne vois pas que ta femme et ce beau docteur...
Michel se fâcha :
— Maître !...
— Oh ! je ne dis rien de mal. Seulement, ils s'aiment, ça, tu sais, c'est clair comme le jour.
— Mais non !...
— Si ! Je te dis que si ! Et tu le sais bien. Et ça n'est pas digne d'un homme de science, de dissimuler, fût-ce à lui-même, la vérité... Non, non, tais-toi !... Et, si tu le veux, n'en parlons plus ; mais ne me dis pas que je me trompe : tu mentirais. N'en parlons plus. Seulement, Michel, tu ne vas pas rester ici. C'est dégoûtant, je t'assure. Tu vas t'en aller, je ne sais pas où, travailler. Ah ! il le faut, que diable !
— Je m'en irai peut-être, dit Michel.
— Oui ! parce qu'il faut tout de même que nous sachions si un corps est fichu de développer une
énergie quelconque sans rien perdre de sa substance ; et alors, il faut que nous sachions ce que c'est que la matière, ce que c'est qu'une molécule, ce que c'est que tout ça ! N'est-ce pas?... Va travailler, mon petit... Où iras-tu?
— Je ne sais pas... J'y songerai.
— Non, non. Sur-le-champ !... Il faut t'en aller sur-le-champ !...
— Enfin, pas ce soir !...
— Pas ce soir, non, mais quelque chose comme demain soir, par exemple... C'est convenu?
— Peut-être...
— Mais non, pas peut-être !... Il le faut, Michel. Et l'Alchimiste protestait contre la dernière
hésitation de Michel. Mais, plutôt, il admirait de l'avoir si facilement persuadé. Il comprit que le service de la science n'était pas le seul argument efficace, en l'espèce, et que, s'il décidait Michel à partir, il l'avait trouvé qui déjà s'en allait... « On ne commande à la nature qu'en lui obéissant », songea-t-il, selon les termes de Bacon.
Il continua :
— Tu ne peux pas rester ici. Tu te dégrades, à y rester. Il est temps ; sauve-toi ! Tu n'es seulement pas heureux. Si tu l'étais, je te commanderais tout de même de t'en aller, parce qu'il n'est pas important d'être heureux. Mais quoi ! tu te morfonds, tu es jaloux, tu es humilié, tu es vil. Sauve-toi, mon petit, avec la science dans tes mains, précieusement, comme on emporte un trésor en se sauvant de la maison qui brûle.
— Où irai-je? demanda Michel.
— Ah ! je t'aurais bien pris avec moi. Je t'aurais installé chez moi, dans mon laboratoire. Quelle joie !... Et je serais ton préparateur. Mais non, impossible : c'est trop près de chez ta maman, c'est trop près de chez ton enfance. Tu m'échapperais. Je te connais, mon pauvre petit ! Il faut que tu ailles dans un pays où tu n'aies ni amusement, ni souvenirs, ni rien qui te rappelle rien. Comme ce Spinoza, quand il quitta, un beau jour, Amsterdam où il avait été si amoureux et déçu : il se réfugia, tout 3eul, à Rijnsburg, dans un pays de choux et de paysans ; et alors il ne s'occupa que de ranger des idées sous la forme géométrique. Voilà l'exemple.
Michel se taisait ; et il rêvait de Spinoza. Il n'eut besoin de rien dire, pour que l'Alchimiste fût satisfait.
L'Alchimiste reprit :
— Au revoir l A demain... Je reviendrai demain te chercher, vers le soir. Je t'emmènerai. Je te conduirai à la gare, comme l'autre fois, quand la maman faillit te reprendre; et je te dirai adieu, pour que tu ailles être seul et libre.
Michel songeait aux paroles de l'Évangile où Jésus professe qu'il séparera le fils et le père, la fille et la mère. Ainsi le séparait la science; elle le séparait de tout ce qu'il avait aimé. Il dit tout haut, continuant sa pensée :
— Les doctrines sont rudes I...
— Quoi?
— A demain ! Je m'en irai.
— Oui. Je te laisse jusqu'à demain soir pour que tu mettes tes affaires en ordre, pour que tu te prépares. Je viendrai le soir. S'il n'y a pas de train, — ça dépend de l'endroit que nous choisirons, — eh bien, nous passerons la nuit à l'hôtel, et tu partiras le lendemain matin. Mais, demain soir, tu quittes ta maison, hein?...
Michel acquiesça.
Se retirant alors, le vieux ajouta :
— Préviens ta femme ; et n'aie pas peur de lui faire du chagrin !... Dis donc, est-ce que tu as ton lit dans la même chambre qu'elle?...
— Oui.
Le vieux regarda Michel dans les yeux et, en lui serrant la main, il lui dit :
— Je compte sur toi, Michel, Ne sois ni un lâche ni un ...
Il ouvrit la porte. Geneviève entra.
— Adieu, madame. Je prenais congé !...
Geneviève, aussitôt après, dit à Michel :
— C'est un fou?...
— Non, non. Ce n'est pas un fou. C'est un sage. Il attendait que Geneviève l'interrogeât. Elle
ne le fit pas. Il attendait qu'elle lui demandât s'il partirait : il devinait qu'elle ne pensait pas à autre chose et que la question lui venait anx lèvres ; mais elle ne voulait pas la formuler. Alors il était prêt à lui dire, spontanément : « Oui, oui, je m'en irai, demain, pour jamais. » Et il se taisait, parce qu'il n'admettait pas que Geneviève se tût. Bientôt
il crut deviner que Pierre avait supplié Geneviève de ne rien dire, de ne pas s'opposer, fût-ce avec une imprudente politesse, à un départ qui la libérait, qui la donnait à lui et qui organisait leur splendide bonheur. L'attitude qu'elle observait ne lui était point naturelle. Et Michel détesta de sentir en elle la volonté de l'autre ; il en éprouva de la haine et du dégoût. « Comme il la tient ! songea-t-il. Comme il la possède !... y
Une heure passa. Et ce fut une étrange veillée funèbre. Le mort qu'ils veillaient : leur amour. Ils étaient là, l'un en face de l'autre, sur deux fauteuils pareils, à côté de la cheminée, sans rien dire et sans rien faire. Une servante vint, pour ôter le couvert. Cela dura quelques minutes ; et ils furent moins malheureux, pendant ces minutes où ils n'étaient pas seuls auprès du mort. Puis la servante se retira, ferma la porte ; et, dans la pièce mortuaire, le silence fut enclos avec eux.
Michel avait la tentation de prononcer les mots décisifs : a Je m'en vais demain. » Il craignit des protestations fausses et continua de se taire. Geneviève attendait; et sa patience muette ne dissimulait pas qu'elle attendait. Puis, au bout d'une heure, elle se leva, s'approcha de Michel, lui posa la main sur l'épaule, lui baisa la tempe et lui dit:
— Bonsoir.
— Bonsoir, répondit Michel
Jusqu'au lendemain, fl vécut dans un rêve, soumis à des fatalités qu'il sentait fort empressées à le conduire. Il les imaginait, analogues aux divinités de la fable, formant, au-dessus de lui, à mi-chemin entre lui et le ciel, un groupe de fileuses diligentes. Il leur était obéissant avec facilité.
Cette hantise l'occupait. Cependant il continuait d'aller et de venir. Il déjeuna, en face de Geneviève et auprès de Pierre. Il ne parlait pas, il ne pouvait pas parler, il épiloguait à part lui très nettement. Il écartait avec énergie les occasions de s'attendrir et de s'irriter. Comme il se mettait, au commencement du déjeuner, à observer Pierre, à déduire de ses façons ses pensées, à les haïr, il parvint à se divertir de ce cruel manège. L'aprèsmidi, quand Geneviève et Pierre furent à l'hôpital, tous deux, il combina les préparatifs de son départ, donna des ordres, écrivit la liste de ce qu'il emportait. Une malle et une valise, avec le linge, les vêtements, les livres, quelques ustensiles de chimie, en petit nombre. Il fit des comptes et, assez vite, résolut les questions d'argent.
A six heures, qui était le moment où Geneviève quittait l'hôpital, habituellement, il la guetta. Et il la pria de venir : il avait à lui parler. Pierre l'accompagnait. Mais il s'excusa près de lui :
— Cinq minutes. J'ai besoin de causer avec Geneviève, cinq minutes. Après cela- Il fut si gauche que tous trois en éprouvèrent
une gêne désagréable. Michel conduisit Geneviève au laboratoire.
— Qu'y a-t-il? demanda-t-elle.
Et elle le regardait avec angoisse, avec fierté aussi, avec un air d'être offensée et de ne pas le mériter. Elle était pâle et se tenait droite, raide.
Michel lui répondit :
— J'ai voulu te dire, Geneviève, que je m'en vais.
— Ah ! fit-elle ; où vas-tu?
— Je ne sais pas, répliqua-t-il. Mais l'endroit où je vais, qu'importe? Ce qui est grave, ce qu'il faut que tu comprennes et admettes, c'est que je pars.
— Oui, je l'ai compris dès hier soir. Et je l'admets, parce qu'en somme je n'ai jamais contrarié aucun de tes projets, aucun.
Elle s'arrêta, comme si elle attendait une réplique. Elle était provocante, réfléchie, volontaire. Elle reprit :
— N'est-ce pas?
— Aucun, reconnut Michel.
— Seras-tu longtemps parti?
Michel dut assembler tout ce qu'il avait d'énergie éparse et de force éperdue, pour répondre :
— Toujours.
— Bien ! dit-elle. Bien !
Il y eut des secondes pendant lesquelles un ver-
tige fou les roula dans ses tourbillons. Ce qui les environnait dansa, tourna et s'écroula.
Geneviève se ressaisit la première :
— Avant de t*en aller, Michel, réponds-moi.
J'ai besoin de savoir de toi si tu as des reproches à m'adresser...
— Mais non!...
— Tout de même on ne quitte pas sa femme et son foyer, comme ça, pour la seule raison qu'un vieux bonhomme, un fou, est venu vous dire...
— J'avais résolu de partir, avant qu'il vint. —^ Quand donc?
— Eh bien, par exemple, hier...
— Hier?
Il fallait en finir. Et Michel, avec tout son courage défaillant, déclara :
— Hier, oui. A pareille heure, quand le soir tombait, comme à présent. J'étais là, sans le faire exprès ; j'étais là, sur le banc des tilleuls et des saules. Vous êtes sortis de l'hôpital, Pierre et toi... Ah ! je ne voulais pas te le dire. Mais tu exiges que je parle : tant pis !... Je vous ai vus...
La voix s'étranglait, dans sa gorge.
— Eh bien?...
— Eh bien, je vous ai^ vus. Et j'ai compris... jamais on n'a rien.compVis si nettement... j'ai compris, à ne plus pouvoir écarter cette idée-là, qu'il y avait ici un homme de trop et que, cet homme, c'était moi !... Oh ! ne prends pas la peine de me consoler ni de me raconter que je me trompe.
Je VOUS ai vus, pareils à des fiancés que rien au monde ne séparera. Il t'a pris la main...
— Non !
— N'est-ce pas? Tu ne t'en es pas aperçue...
J'étais sûr que tu ne t'en apercevais pas, tant, à ce moment-là, il devait te prendre la main. Il le devait. Ce n'est pas ta faute ; et ce n'est peut-être pas la sienne. Vos mains, ta petite main et puis la sienne, se sont unies, comme ceci, bien doucement, de même que vos âmes sont unies ; et vos mains ont fait, en cachette de vous, comme vos âmes !...
Il y avait là plus de vérité profonde que Geneviève n'en avait encore discerné dans son aventure, tant de vérité qu'elle fut effrayée de la voir d'un coup. Elle se mit à trembler : et elle n'était pas seulement confuse de se trouver surprise ; mais elle eut peur, pour elle-même et indépendamment de Michel. Maintenant, elle n'était plus hautaine ; et la jalousie ardente de Michel s'adoucissait de compassion.
Et il reprit :
— Alors, adieu, Geneviève.
Elle frissonna ; elle sentit passer l'irréparable et bégaya :
— Tu es impitoyable,
— Non, non, dit-il; ce n'est pas moi qui suis impitoyable. S'il ne s'agissait que de pardonner... Mais Je n'ai rien à te pardonner : ce n'est pas ta faute. Je ne te punis pas non plus... Tout simplement, je m'en vais. Et je te dis adieu. Une fois déjà, je t'ai offert de m'en aller. Tu as refusé : il
ne fallait pas refuser. Cette fois-ci, je m'en vais.
— Adieu, fit-elle.
Et ils étaient sur le point de sangloter, lorsque à la porte du laboratoire on frappa, fort, avec une tête de canne.
— Entrez ! cria Michel.
L'Alchimiste entra. Il n'avait pas l'air commode. Geneviève le regardait avec épouvante.
— Madame...
Geneviève se détourna de lui.
— Eh bien, Michel, es-tu prêt?... Tes malles sont faites, je vois... C'est bien... Alors...
— Alors, dit Michel, nous nous en allons.
— Tu as bien tout ce qu'il te faut pour travailler? tes observations, tes notes, tes outils?... Où as-tu mis ton sirium? Ça ne doit pas être facile à trimbaler, cette machine-là.
Geneviève, soudain, fut aux aguets. Elle fit un brusque mouvement, lorsqu'elle vit que Michel hésitait. L'Alchimiste la remarqua; il insista : ^
— Où l'as-tu mis, ton sirium?
Geneviève n'attendit pas la réponse de Michel et s'écria :
— Tu ne l'emportes pas !... ^
— Mais non, mais non; je ne l'emporte pas.
Alors, l'Alchimiste se fâcha :
— Tu n'emportes pas ton sirium? Ah çà ! mais voyons, tu es fou !...
Michel essaya d'arranger les choses : "^
— Mais non, fit-il, je peux très bien m'en passer. Mes expériences sont assez nombreuses maintenant . . .
— Ah mais, mon petit Michel, ne me raconte pas d'histoires. Je ne suis peut-être qu'un vieil imbécile ; mais, tout de même, je sais ce que c^est que le travail d'un chimiste, depuis le temps !... Il ne s'agit pas de métaphysique, sacrebleu !... Où est-il, tonsirium?
— Je vous en prie...
— Où est-il? Je te demande où il est.
Geneviève intervint :
— Mais le sirium est à l'hôpital, où il sert à guérir des dizaines de pauvres gens qui, sans cela, mourraient dans des souffrances abominables.
— Ah ! ah !... Et dis-moi, Michel, tu n'en as pas d'autre?
— Non. J'en ai sept décigrammes, en tout. Je les ai prêtés, pour l'hôpital ; je n'en ai pas d'autres.
— Et ça dure? Depuis quatre mois. Ça ne m'étonne pas, si tu ne fiches rien ! Tu ne pourrais pas t'en procurer d'autre?
— Il n'y en a pas d'autre sur terre.
— Tu ne pourrais pas en préparer d'autre?
— Il m'a fallu tirois ans pour tirer de quatre quintaux de pechblende sept décigrammes de sirium. Non, je ne peux pas recommencer, non.
— Et puis, nous n'allons pas attendre trois ans !...
L'Alchimiste dit à Geneviève :
— Madame, je vous demanderai de bien vouloir rendre à Michel son sirium : il en a besoin pour travailler.
Geneviève cria :
— Jamais !
Elle était prête pour la lutte. L'Alchimiste, un instant, recula.
— Michel, veux-tu, s*il te plaît, demander à ta femme de te rendre ton sirium?
Michel se tut. Et l'Alchimiste repartit :
— Voici, madame. Je vais vous expliquer.
Michel s'en va, pour travailler. Son travail intéresse tout l'avenir de la science. Il n'était pas dans de bonnes conditions, ici, pour accomplir cette grande et cette auguste besogne. Ça réclame de la tranquillité, de la solitude. Alors il s'en va...
— Oui, oui, je sais. Vous lui avez mis dans la tête des idées qui le font partir. Il s'en va, emmené par vous d'une façon... n'importe !... Mais...
— Mais il a besoin de son sirium, pour la science. Geneviève répliqua :
— Nous en avons besoin, pour nos malades.
L'Alchimiste ne se contint pas. Il oublia toute
courtoisie :
— Ah ! je m'en fiche, de vos malades !
— Pas moi ! riposta Geneviève.
— Si ces dizaines de moribonds achèvent de claquer, je vous demande un peu ce qu'il y aura de changé sous le ciel. Quand un général mène ses troupes en guerre, il sacrifie des hommes : qu'estce que ça fait, des hommes?... Eh bien ! la science, c'est plus beau que la guerre ; et c'est plus important, c'est tout. Alors, si la science sacrifie des hommes, tant pis : je n'hésite pas.
Geneviève était prise de la même fureur d'idées :
— Moi, je VOUS dis que, si la découverte de Michel peut diminuer la souffrance qu'il y a sur la terre, c'est beau, c'est splendide et que, si Michel ôtait aux pauvres gens qu'il peut sauver la guérison toute proche, il serait un criminel, le pire des criminels, le plus sauvage.
L'Alchimiste, à bout d'arguments, lança :
— Enfin, c'est à Michel, ce sirium ; vous le lui volez?
— Je le lui vole !...
— Ah mais, non : rendez-le !
— Jamais !
— Il le faut !
— Jamais, jamais, jamais !
Elle sortit. Et Michel ne faisait que songer à Geneviève : elle n'avait pas lutté ainsi, en lionne furieuse, pour le garder, lui, Michel. Ni le fanatisme scientifique de son vieux maître ne l'exaltait, ni le fanatisme guérisseur de Geneviève ne le persuadait ; et il pensait tout simplement aux personnes, qui ne sont pas des idées et qui ne sont pas l'humanité non plus.
L'Alchimiste fut silencieux, quelque temps. Il appuyait un doigt sur sa lèvre, et il méditait. Soudain :
— Reste là, mon petit, ne bouge pas. Je vais voir si la voiture est arrivée. J'ai commandé un omnibus automobile. Attends-moi.
Michel attendit. Il ne savait pas ce qu'il advien* drait de ce débat bizarre ; il ne savait plus rien. Il se souvint d'avoir vu, un jour, une horloge
d'église, qui s'était détraquée ; et les aiguilles tournaient comme des folles : quand le temps est fou, c'est la pire absurdité. Michel se souvint d'avoir regardé avec stupeur cette frénésie des heures délirantes. Et il éprouvait, maintenant, le même malaise, à sentir que l'emportait une démente fatalité. Il se demanda s'il reverrait Geneviève, ou bien s'il s'en irait tout d'un coup, jeté hors de chez lui par la vélocité prodigieuse des événements. Si une feuille avec laquelle joue la tempête pensait ou seulement sentait, elle éprouverait la même épouvante abandonnée à laquelle cédait Michel.
L'Alchimiste revint. Sous un pan de sa redingote, il cachait quelque chose. Et il riait. Ah ! il riait de tout son cœur. Et il dit à Michel :
— Je l'ai ! le voici !
Il montrait un petit coffret de fer, où était le sirium.
— Je l'ai volé, ou à peu près !... Je suis allé à J^ l'hôpital... J'ai esbroufe la vieille... tu sais, la
vieille infirmière que tu m'as présentée, à la pharmacie, et qui a l'air d'une chouette... Je lui ai raconté une histoire : tu avais besoin du sirium, ^
à l'instant, pour faire une expérience avec moi, dans ton laboratoire ; tu ne pouvais pas venir toimême et tu m'envoyais... J'ai parlé avec autorité : elle m'a cru. Elle m'a donné le sirium ; et le voici !... Ouvre ta malle, vite, vite, dépêchons-nous, filons !.. A présent, leurs malades peuvent claquer, leurs malades, leurs sales malades, qui ne vont plus
empêcher la science de se faire. Allons, ouvre!... Michel ouvrit la malle. Le vieillard y posa le petit coffret de fer, avec une précaution religieuse ; et il dit :
— C'est sacré, ça ; c'est la science. Si je n'avais pas perdu l'habitude de me mettre à genoux, je ferais bien un bout de prière devant ce petit tabernacle en fer où est le dieu, le vrai bon dieu.
n ajouta :
— Dépêchons-nous. Je vais aller dire qu'on vienne prendre tes malles. Où est ton pardessus? Je te l'envoie. Et je t'attendrai dans la voiture.
Michel implora :
— Vous me donnez quatre minutes, maître?
— Quatre minutes, pas une de plus !
Et il sortit.
Michel, qui était à l'extrême limite du désespoir, y trouva une sorte de calme suprême et une étonnante facilité de sacrifice. Il avait la pensée lucide, la volonté nette. Il ouvrit de nouveau la malle ; et il y prit le coffret du sirium ; il le mit à l'écart. Quand on vint chercher ses bagages, il les donna. Son pardessus, son chapeau, sa canne. Et sous son bras, le coffret. Il attendit que les bagages fussent emportés. Il regarda son laboratoire, éteignit les lampes électriques et sortit.
Ses pas, dans le jardin, firent du bruit qui lui déplut. Il regarda sa maison. Les contrevents étaient fermés ; à travers les interstices du bois, do la lumière passait, là-haut : Geneviève devait
être dans sa chambre, dans leur chambre. Il regarda ces minces rais d'une lumière qui éclairait Geneviève ; et il gémit, tout bas :
— Adieu, ma petite Geneviève !...
Il marcha sur la pointe des pieds et, au lieu d'aller tout droit devant lui, comme pour rejoindre l'Alchimiste, il tourna vers la gauche, vers l'hôpital. Il monta l'escalier... A la place où l'on mettait le sirium, il le remit, exactement.
Il songeait : « Voilà. Et l'on ne saura jamais absolument rien de tout cela... »
Il songeait : « Maintenant, je n'ai plus rien à quoi je puisse renoncer; plus rien, absolument plus rien !... »
Et il songeait, sous la forme d'une prière, parce qu'aux moments où l'âme atteint au plus haut point de ses péripéties, elle retrouve son langage d'enfance : « Seigneur, je n'ai plus rien à vous remettre. Me voici nu comme vous m'avez fait naître. Tout ce que j'avais, tout ce que j'aimais, Seigneur, je ne l'ai plus !... »
Le vieille infirmière à figure de chouette parut. Et il lui dit, avec simplicité :
— Bonsoir, madame Rose.
Il descendit. Il traversa un coin de nuit ; et il fit le chemin que, la veille, Pierre et Geneviève parcouraient amoureusement. Il ouvrit la porte de la maison, entra dans le couloir ; et, quand il fut au bas de l'escalier, il s'arrêta : il crut qu'il ne pourrait physiquement pas continuer sa route et s'en aller sans avoir dit encore adieu à Geneviève. Mais,
comme il hésitait, la porte d'en face fut entr'ouyerte, sans violence.
— Michel !...
Et la tête de l'Alchimiste, avec son gros nez, passait par rentre-bâillement, dure, impérieuse...
— Michel !...
Et Michel partit.
Michel Bedée arriva, dès le petit jour, en Hollande. L'Alchimiste l'accompagnait.
Quand l'Alchimiste, au moment du départ, lui avait demandé où décidément il irait, il s'était senti éperdu comme dans un carrefour où eussent abouti toutes les routes de l'univers ; et il ne préférait aucune d'elles. Mais l'Alchimiste, alors, lui avait dit :
— Si tu allais au pays de Spinoza?... Celui-là, qui a su vaincre la vie et être seul, t'enseignerait la solitude.
Et Michel avait bien voulu aller en Hollande. Il songeait : « Pourquoi serais-je désormais en tel lieu de l'univers plutôt qu'ailleurs? Dieu, qui a renoncé à choisir, est partout. Et nous, dans l'incertitude, nous devrions bien n'être nulle part. Soyons, en attendant, n'importe où. »
Le nom de Spinoza, que l'Alchimiste avait jeté dans sa pensée, y faisait de grands remous d'idées.
« A Rijnsburg, lorsque l'eurent chassé d'Amsterdam la rancune des gens et le trompeur amour d'une femme, à Rijnsburg, dans un morne paysago,
Spinoza n'était nulle part. Et je vais m'installer là aussi, nulle part... »
Michel était dans une sorte de quiétude, à condition de résister contre la vive tentation des larmes qui lui montaient aux yeux ; en même temps, ses oreilles bourdonnaient, sa tête s'emplissait d'un bouillonnement bizarre. Mais il se maîtrisait ; et l'effort attentif de sa volonté l'occupait.
En face de lui, dormait l'Alchimiste ; allongé sur la banquette, il dormait bien, comme un juste dont c'est l'heure.
Le jour vint en catimini.
A travers les vitres du wagon, Michel le guetta. Ce furent d'abord quelques touffes de nuages qui blanchirent. Puis, dans leur intervalle, parut l'aube d'argent. Et puis, ce fut la profondeur libre du ciel qui s'éclaira : les nuages étaient plus foncés. Il passa un défilé d'arbres, tout noirs encore. La lumière se dégagea quand les prairies manifestèrent leur verdure, sous l'ombre et la buée. Et puis, ce fut triste et brouillé. Il n'y eut pas d'éclat, mais une lente transformation sans épisodes. Le progrès était imperceptible. Michel se fatiguait les yeux à tâcher de discerner les nuances et leur métamorphose. En outre, il avait les reins si las et les jambes si lourdes qu'à peine osait-il bouger pour regarder mieux.
Ils allèrent, à La Haye, voir le tombeau de Spinoza.
C'est dans la Nouvelle Église, vaste, carrée et laide. Une bonne femme les conduisait, qui n'était
bavarde qu'en hollandais. Elle raconta maintes choses ; mais, de tout son commérage, Michel ne retint que la familiarité souriante avec laquelle une vieille supporte le voisinage d'une tombe émouvante. Elle les mena, parmi des chaises et des stalles. Elle les mena jusqu'à la chaire où le pasteur, chaque dimanche, monte, pour affirmer à ses fidèles la supériorité du calvinisme. Et, en face, elle montra une tribune où vient la petite reine, volontiers, apprendre encore le calvinisme et sa supériorité.
Comme ils réclamaient la tombe de Spinoza, la bonne femme, très gaie, tapa du pied sur une dalle : le mouvement qu'elle se donnait agita le trousseau de elefs qui pendait à sa ceinture et le fit bruire.
L'Alchimiste la prit au poignet, rudement, et l'écarta.
Il y avait deux dalles, côte à côte, usées, sans nulle inscription, si ce n'est un chiffre sur l'une d'elles : 21. La bonne femme eut assez de mimique pour annoncer que celle-là, le 21, couvrait le corps de Spinoza.
— Pas de nom, dit l'Alchimiste à Michel ; cela est bien. Celui-là méritait de n'avoir pas de nom qui dépensa tout son génie à réduire son individualité, pour que les idées fussent, chez lui, comme chez elles. Je crois qu'il y parvint. Et il a mérité cet hommage. On l'appelait, pour plus de commodité, Spinoza : on ne savait pas ! Mais, en vérité, les idées se rencontraient là, voilà tout.
Sous la dalle voisine, il y a l'un des frères de Witt. Et sur les deux dalles s'appuie le pilier qui soutient la chaire.
Michel regardait obstinément la pierre qui cou- \Tait le corps de Spinoza; il regardait le pilier, massif et chargé de tout le poids de la chaire. Il eut un sentiment d'oppression presque suffocante à examiner cette architecture. Il lui sembla aussi que, le dimanche, lorsque le pasteur est là, porteur d'une éloquence abondante, ce calvinisme devait opprimer plus lourdement le corps léger qui multiplia l'énergie et l'adresse pour être libre ; le pilier lui fit l'effet d'une forte jambe, dont le talon maintient au sol un ennemi tué.
— N'importe ! dit l'Alchimiste ; n'importe ! Il s'était libéré en esprit. Et, après cela, que le curé prêche, ça ne fait rien.
Mais, en dépit de tous les arguments, Michel, qui était de chair plus douillette, participait, en conjecture, à l'étouffement perpétuel du cadavre.
L'Alchimiste reprit :
— Crois-tu que c'est beau, cette pierre anonyme !... Ce serait encore plus beau si l'on ne savait seulement pas que Spinoza est ici, oui, et si l'on ne savait plus quel il était, si l'on ignorait qu'il a existé. Ce qui n'était, en lui, que lui-même, cela aurait disparu. Et il ne resterait que le livre, la rencontre des idées. Imagines-tu cette pierre, si l'on ne savait pas ce qu'il y a dessous? Tu me diras qu'alors... Mais non : les choses suffisent, les choses, qui sont la vérité!...
Dehors, il dit :
— C'était un homme de petite taille... Puisqu'on le sait, profitons-en... C'était un petit homme aux traits marqués, au teint jaune ; un grand nez ; les yeux à fleur de tête, des yeux très noirs, brillants comme du jais. Il ne s'habillait pas mal. Dans tout l'arrangement de sa vie, il cherchait la décence, afin de n'attirer pas l'attention, de sorte qu'on voulût bien le laisser un peu tranquille.
Michel se laissait conduire de rue en ruQ, de même que jadis, enfant, par son père. Il se laissait aussi conduire par les propos du vieillard ; et, quand survenait, pour l'affoler, la pensée de Geneviève, il la chassait : et il écoutait le vieillard assidûment. Celui-ci disait encore :
— Il est mort le 21 février 1677, le samedi devant le carnaval. Il demeurait, tout près d'ici, chez les bons Van der Spyck. Ce jour-là, il ne paraissait pas plus malade que jamais. Il avait quarante-cinq ans ; mais il était de constitution faible et vivait de régime. Van der Spyck et sa femme allèrent au sermon. Peu de minutes plus tôt, ils causaient avec Spinoza, lequel les engageait à suivre leur coutume et, quant à lui, fumait une pipe de tabac. Lorsqu'ils rentrèrent à la mai^n, Spinoza, sur son petit lit dur, était mort... Dame! il avait reçu un médecin : le gaillard se sauva, par le bateau de nuit, ayant chipé un ducaton et un couteau à manche d'argent... Ces gens-là, tu sais !... Spinoza, en mourant, laissait, avec ses bardes, un peu de livres, des estampes, des mor-
ceaux de verre poli, les instruments qui servent à polir le verre. Le tout, à la vente, rapporta quatre cents florins treize sous. Avec cela, on paya le barbier, le prieur d'enterrement, l'église, les taillandiers, le notaire. Tout ça fut fait bien proprement. Et il ne resta rien de M. Benoit de Spinoza sur terre. Il y avait passé délicatement. Après sa mort, toute sa trace fut effacée. Il n'avait nui à personne. Et il n'avait non plus servi à personne Simplement, il prêtait sa tête aux idées; et il écrivait les idées, pour qu'après sa mort les idées ne fussent pas sans gîte : elles sont dans le livre.
Ils arrivèrent au Vivier. L'air était doux, les architectures et l'eau composaient un aimable décor en grisaille. Il y avait là une harmonie heureuse, un juste équilibre des objets, un accord des nuances, une jolie ampleur des lignes, qui invitaient l'âme au repos et au loisir. L'Alchimiste et Michel s'assirent sur un banc. Michel ne résistait pas au charme fin du lieu et de l'heure. Mais l'Alchimiste, obstinément, parlait de Spinoza, citant les dates, relatant les faits authentiques de telle sorte que chacun devint un emblème et un exemple. Il cédait à la force évocatrice des souvenirs et il prêchait, en outre, son disciple mal commode : il lui organisait une religion pour la solitude. Michel songeait :
« Ils ont leurs saints, comme les autres ; ils ont leurs petites chapelles et leurs dévotions ; ils ont leurs légendes, leurs vies des saints, leurs évangiles, leurs litanies... »
Il le constatait ; mais il ne refusait pas cette piété qu'on lui offrait. Soudain l'Alchimiste, concluant tout haut des pensées qu'il avait remuées tout seul, s'écria :
— Il s'était bien dompté !... Encore, celui-là, ne fut-ce qu'un philosophe : on pouvait se passer de lui. Mais toi, Michel, toi un savant, ce sera sublime !...
Michel ne se tint pas de sourire, comme si, emporté par son zèle, l'Alchimiste avouait ses intentions édifiantes.
Ils partirent pour Amsterdam.
Ils y arrivèrent au crépuscule, quand la ville était rouge, noire et dorée. Ils longèrent des canaux où Peau coulait à peine, sans reflets, sans couleur, sans limpidité ; il y tombait des feuilles, qui s'en allaient, petites escadres mortes avec lesquelles jouait la nonchalance de l'eau.
Le lendemain matin, de bonne heure, ils sortirent. Il pleuvait ; plutôt, il bruinait, d'abord : l'eau des canaux montait en un brouillard qui se mêlait avec le ciel bas. La grande ville s'y dessinait comme un fantôme de la Bible. Il y avait de grands navires qui s'en allaient, on ne savait pas où, pareils à des ombres glissantes ; on ne savait pas où, vers l'Inde et ses ports de soleil, vers les lointains splendides, par les mers magnifiques. Et, dans le port, il y avait une étrange odeur d'épices, de pacotille orientale.
Par les ruelles et les ponts dessus, l'Alchimiste mena Michel jusqu'à la Waterloo-Platz, qui autrefois s'appelait le Burgwal et où naquit Baruch de Spinoza, parmi des juifs, négociants heureux.
— Voici, mon petit, la maison. Ce n'est plus elle ; c'est une autre, qu'on a bâtie a la même place. Mais, enfin, le petit Baruch est né ici, en ce point exact de l'univers. C'est un hasard, que veux-tu?
Sa race venait d'Orient ; puis elle avait prospéré au Portugal ; puis elle aboutissait, après ces pérégrinations, ici, de telle sorte qu'il n'était pas un homme d'ici plus que d'ailleurs. Et il écrivit en latin : cette langue morte et universalisée convenait à celui qui n'était pas d'un pays. Tout de même, il eut à se tirer du ghetto ! Il se promenait ici où nous sommes, son cartable sous le bras, sa bible. Et il pouvait rencontrer un garçon qui ne demeurait pas loin d'ici, Rembrandt. Évidemment, ils se rencontrèrent. Je crois qu'ils ne le surent pas. Ils auraient eu pourtant des choses à se dire, ces deux-là!... Et d'autant plus que Spinoza aimait les estampes... Ils n'ont pas su qu'ils se rencontraient : la destinée est une folle, qui gaspille tout.
Ils allèrent à la synagogue des Portugais. Un bedeau, qu'ils interrogèrent, parut ne rien entendre à ce Spinoza qu'on lui désignait. A sa mimique et à son balbutiement confus, on voyait qu'il ne demandait qu'à être officieux ; mais, ce « Spinoze », dont il marquait le nom d'un fort accent, ce « Spinoze », non, il n'avait rien à en dire ; non, non... Il avait l'air désolé, plus malicieux encore. Et l'Alchimiste, en français, langage incompréhen* sible pour ce drôle, l'injuria :
— Sale canaille, tu sais très bien qui c'est !... Mais tu le détestes encore, tu le renies et tu venges tes vieux rabbins...
Michel crut que recommençait la querelle de la philosophie et de la synagogue.
iGO L'HOMME QUI A PERDU SON MOI
Devant la synagogue, il y avait une grande cour encadrée de murs, comme un parvis de citadelle. Quand l'Alchimiste et Michel sortirent, une horde les assaillit, une horde mendiante, humble et inso* lente, qui baragouinait, ricanait, grouillait. D'où était venue cette bande? Tout à l'heure, on ne la voyait pas. Mais, maintenant, cela sortait des coins de la cour, comme des ribambelles de cloportes ; cela se dépêchait, boitillant, sautillant ; cela montrait de vilaines misères, des moignons, des plaies, des bras desséchés, plus minces que des baguettes de bois mort et au bout desquels pendaient de grosses mains gourdes ; cela pullulait ; cela était de la pourriture vive sous de sordides haillons ; cela s'inclinait, saluait ; des bouches hideuses, baveuses s'approchaient et voulaient baiser l'étoffe des manches, toucher les mains des bienfaiteurs. Michel eut peur de ces contacts; il lança des piécettes ; et la horde, batailleuse et vile, se ruait sur l'aubaine. L'Alchimiste, lui, menaçait de sa canne et bougonnait. Il invectivait contre une marmaille immonde qui l'avait pris à partie et qui, avec des façons piteuses, tirait les basques de sa redingote. Pour se délivrer de ces horribles bêtes, il fallut foncer en avant, écarter les plus hardis, s'arracher à des doigts prenants, bousculer des poussées compactes. Mais, à la porte de la cour, la horde s'arrêta, continua son papotage d'indigence active et resta chez elle, docile héréditairement à l'habitude du ghetto.
Tandis que l'Alchimiste s'ébrouait et vérifiait
qu'on ne lui avait volé ni sa bourse ni sa montre, un adolescent passa, de bonne maison juive. Il était habillé de noir ; il portait sous son bras des livres, et de la main droite manœuvrait gauchement une petite canne. Il faisait de grands pas. Il avait le visage de sa race, maigre, au long nez et aux lèvres fortes, la lèvre inférieure soulevant Tautre. De son chapeau trop enfoncé sortaient de longues mèches de cheveux noirs. Il ressemblait à un jeune homme et à un vieux rabbin. Quand il vit les chrétiens se dégager difficilement de la horde, il eut honte, baissa les yeux, pressa le pas. — Regardez-le, dit l'Alchimiste ; pauvre petit, peut-être fier !... Je me figure notre Baruch cheminant ainsi, sur ses dix-huit ans, bien sage, dégoûté de la synagogue, tourmenté de sentir en lui quelque chose de fraternel avec ce qu'il méprise. Alors il ne s'était pas encore élancé hors des Écritures. Il épiloguait avec la Bible, se heurtant aux versets et, parfois, s'échappant au long des commentaires... Pauvre petit ! Crois-tu qu'il a dû donner des coups de coudes et être vif, adroit, volontaire, pour se sauver de là, comme nous de cette horde malpropre et bavarde ! Il s'en est tiré, tout de même !... Et c'est ici, tiens, à peu près ici qu'un jour un juif l'accosta, un fanatique, et le frappa d'un poignard. Le justaucorps en fut troué. La chair n'eut rien. Mais Baruch alors sentit que sa race le haïssait et qu'il était chassé de la vieille communion juive. Il était délivré ; mais, d'abord, il sentit seulement qu'on le chassait.
D'autres n'allaient pas raccueillir. J'estime qu'il souffrit, amèrement. La solitude, qui est une grande merveille, ne plaît pas dès le principe. Et je le vois qui ne sait plus que faire, ainsi éconduit par les siècles de sa race, tout seul déjà, tout seul !... Michel répondit :
— Je le plains l
L'accent de mélancolie qu'il y eut dans ces mots, la détresse qu'ils signalaient émurent l'Alchimiste. D'ailleurs, il guettait Michel ; et, s'il avait mené son propos jusqu'à cette allusion, ce n'était pas maladresse. Il voulait que Michel eût conscience de la leçon, la prit pour lui ; et il voulait aussi savoir où en était Michel, qui parlait peu.
Il répliqua, rudement :
— Tu verras, ce n'est qu'un temps à passer.
Tu verras.
— Toute la vie n'est qu'un temps à passer, à user, répondit Michel.
Et il songeait à la pierre qui recouvre les os poudreux de Spinoza, dans l'église des calvinistes.
— A user noblement ! riposta le vieillard. A user pour la science, jour après jour, sans relâche...
A la fin de l'après-midi, l'AJchimiste et Michel se promenèrent encore, par les rues d'Amsterdam, au bord des canaux. Michel regardait l'eau morne réfléchir pareillement et les maisons et les navires, composer avec ceux-ci et celles-là des paysages renversés et immobiles où se confondaient, pour un peu de temps, la vie casanière et la vie errante,
la patience et la folie ; de jolis paysages, qu'animaient à peine les moires lentes de l'eau. Comme il voyait, à la surface des canaux, l'image aussi nette que les objets, il se disait que le monde est, dans la pensée où il se mire, aussi véritable que dans la réalité ; là-dessus, il bâtissait un idéalisme auquel bientôt le faisait renoncer la fortuite rencontre d'un autre symbole ; car il ne dirigeait pas sa rêverie et, las, il la subissait.
Il lui sembla que les navires tiraient durement sur les amarres. Les anneaux des quais grinçaient. Dans les mâtures, les poulies, les cordages avaient parfois l'air de gémir : on entendait un petit cri pareil à celui d'un oiseau que des mains retiennent et qui veut partir. Michel ressentit la captivité des navires, leur désir exaspéré du voyage, la tourmentante folie qui les empêche de goûter jamais le repos. Et il se dit que les navires, vieux vagabonds, réussissaient à n'être nulle part : ils avaient trouvé ce remède à leur nostalgie infinie.
Au jour tombant, l'eau, dans les canaux, fut malade. Il y eut des lueurs aux vitres qui se reflétaient sur l'eau noire, sur l'eau lourde et huileuse, sur l'eau dont les plis avaient la couleur du plomb, puis de l'étain, puis de l'argent, puis où tombaient des trésors de perles magnifiques et des paillettes multicolores.
Ensuite, le silence passa sur l'eau dormante des canaux, conune un oiseau de nuit dont battent les ailes courtes, à petits coups précipités.
Et ensuite le silence fut là, sur les canaux,
comme un parfum dans les environs d'une fleur.
Auprès des phénomènes de la lumière et de l'ombre, Michel promenait une susceptibilité malheureuse. Et l'Alchimiste le laissait teinter de sa mélancolie un paysage qui, du reste, s'y prêtait complaisamment. Il n'avait pas résolu de le guérir tout d'abord ; et il respectait aussi un émoi qui ne lui était pas, en tout son détail, intelligible.
Dans le quartier juif, où ils retournèrent, il y avait une vive animation. C'était le jour du marché, sur le Burgwal. Un étonnant marché de ferraille, de vieux habits, de vieux objets quelconques, chaises branlantes et dépaillées, abat-jour défraîchis, coiffes de chapeaux périmés, fleurs en étoffe, et des patères, et des fourneaux défoncés, des broches à rôtir que la rouille avait rongées et déformées, casques de théâtre, cuirasses cabossées, tout cela pêle-mêle, des oripeaux, des loques de velours et de satin, dorures ternies, un ramassis de ce qu'on jette, un bric-à-brac des épaves de la vie, un grand cimetière de ce qu'abandonnent la coquetterie, la pauvreté, la vulgarité quotidienne. Toutes ces choses avilies, de qui s'étaient retirées les âmes attentives ou falotes, gisaient dans un désordre injurieux. Elles composaient, avec leiir bigarrure sordide, une couleur de bronze riche et que rehaussent des éclats de pourpre et d'or.
Au milieu de tout cela, errait une populace rapide, preste et babillarde. Il y avait de la chicane autour des loques soulevées, marchandées, lâchées avec dépit, reprises, disputées: il y avait des
l*homme: qui a perdu son moi ies
astuces, des feintes, des victoires. Et quelle agitation ! Des gestes de marionnettes sèches qui, à force de se dépêcher, feraient tous leurs mouvements à contretemps. Et quel entrain persévérant, pour la dispute d'intérêts dérisoires !...
Ces juifs étaient de provenance variée. De la Judée ancienne, leurs familles avaient émigré n'importe où, subissant les tribulations des peuples qui les adoptaient bien ou mal, s'enrichissant des hasards de l'amour et du climat, gagnant à leur type des caractères imprévus, des beautés ou des tares, des singularités de toutes sortes et gardant, malgré les métissages, les signes permanents de la race, et puis lançant, en fin de compte, sur une place du vieil Amsterdam ces échantillons qui résumaient une multiple et séculaire aventure. Les teints blêmes, basanés ou olivâtres, les cheveux qui se plaquaient sur les tempes comme si une pommade les y collait, ou bien qui retombaient en papillotes souples, ou bien qui frisaient et moussaient en légère crème blonde sur les fronts étroits, les barbes de vieux patriarches, les mentons glabres les yeux très noirs et d'autres qui semblaient avoir déteint, d'autres qui étaient presque violets entre les paupières courtes et rouges, les hommes qui, avec de grands pardessus^ se faisaient des robes de la Bible, d'autres qui portaient comme un déguisement des jaquettes étriquées, les femmes grasses, lourdes, souvent belles parmi les gaillards maigres, efflanqués, cette humanité de rencontre avait des disparates analogues à celles de ce marché
i66 L*HOMMË QUI A PERDU SON MOI
de toutes désuétudes ; elle n'était pas moins éparpillée, nombreuse, absurde : elle n'était pas moins unie dans une tonalité ardente et complexe.
Et le papotage de tour de Babel se résolvait en une criaillerie moqueuse, quémandeuse, violente, qui avait ses hauts et ses bas, ses flux, ses reflux, ses poussées, ses fatigues.
Tout à coup, dans la foule négociante, il se fit de singuliers mouvements. Des gens allaient et venaient, courant, jetant aux groupes une nouvelle. Des transactions s'arrêtèrent net. Il y eut, vers le quai, des galopades ; puis, les traînards ayant rattrapé les plus prompts, la place fut vide.
L'Alchimiste et Michel ne comprenaient rien à cet exode subit. Ils virent les marchands et les acheteurs se ruer sur le parapet du canal ; les uns y grimpaient ; les autres, dans les créneaux que ceux-là formaient, s'avançaient à qui mieux mieux, tâchant de voir, jouant des coudes, tendant leurs fines têtes curieuses. L'Alchimiste et Michel s'approchèrent et surent qu'il était tombé à l'eau, dans le canal, un juif; évidemment, tel juif que cette foule connaissait et dont le nom passait de bouche en bouche. Tous regardaient, épiaient l'eau grise, l'eau perfide sur les terribles profondeurs de la vase, l'eau où les becs de gaz qui s'allumaient traçaient de longues traînées jaunes, l'eau du soir, morne et opaque.
Il arriva des barques : elles marchaient sur l'eau, avec leurs rames pareilles à des pattes, et semblaient de grandes araignées qui se hâtent. Les
sauveteurs fouillaient, à coups de perches, la masse de l'eau ; ils enfonçaient, de-ci, de-là, des harpuns, lançaient des cordes au bout desquelles des pierres se balançaient, qui, en touchant l'eau, l'éclaboussaient et puis y disparaissaient. L'eau, égratignée, griffée, déchirée, se cicatrisait vite ; le linceul d'eau, qu'on essayait d'écarter, se refermait obstinément sur le mort.
Cette pêche sinistre dura longtemps. Les assistants ne s'en allèrent du parapet qu'un à un, lentement. Et, derrière les rangées d'hommes qui ne bougeaient pas, qui suivaient la recherche du cadavre et se taisaient, il y avait, de place en place, des femmes accroupies, qui balançaient de droite et de gauche leurs corps pesants, et qui débitaient une jérémiade indéfinie.
— Regarde-les, dit l'Alchimiste à Michel ; c'est de là (et il désignait la maison du Burgwal), c'est de là que notre Spinoza est parti, traversant ces foules d'épouvante, pour aller s'installer dans les idées pures. Quel chemin !...
Michel frissonnait. Ce qu'il avait vu lui laissait une impression de désespoir. A toutes les images de désolation qui défilaient devant lui, comme des symboles énigmatiques et persuasifs tout de même, se mêlait, selon le vœu de l'Alchimiste, le poignant souvenir de Spinoza. Michel le voyait parmi ces foules, et qui s'écarte d'elles ; mais elles l'accompagnent et il ne s'en délivre pas sans peine. Il s'écarte d'elles ; mais il en garde, aux plis de ses vêtements, l'odeur. Et il ne se débarrasse pas de
leur ressembler par les traits de son visage, même quand il s'est arraché fortement à leur voisinage, même quand elles l'ont chassé...
L'Alchimiste, en retournant à l'hôtel, dans l'ombre sournoise du crépuscule, disait :
— Il leur a bien échappé. Mais, d'abord, ils le tenaient bien !... Tu as senti comme ils le tenaient, là-bas, à la synagogue, par les liens serrés des Écritures, par l'image séculaire des rites, l'habitude familiale, le souvenir enfantin des offices, le prestige des rabbins, la peur des rancunes toutes prêtes, et puis enfin la jalousie, l'orgueil humilié, l'orgueil tout de même, d'une collectivité de hasard, qu'on persécute et qui résiste avec entêtement. Il s'en allait, par la seule force de son génie. Mais il était encore attaché. Le poignard de l'énergumène, qui lui a troué son habit, a coupé en outre le lien... Brave énergumène !
L'Alchimiste riait. Et Michel, qui retournait à lui-même, comparait, en son aventure, l'Alchimiste à cet énergumène : TAlchimiste l'avait, lui aussi, détaché de son Église.
L'Alchimiste continua :
— Seulement, ce n'est pas tout. Il y avait encore, pour l'enchaîner, cette diablesse de petite Van den Ende. Pas bête ! Elle savait le latin et la musique. Elle prit, avec son latin, le cerveau du jeune Baruch : le latin, qui avait l'attrait du libre paganisme... Et je crois qu'avec la musique elle sut l'attendrir.. • Il fut amoureux d'elle. Mais elle préféra, par bonheur, ce Kerkering, natif de Ham-
bourg, qui lui avait donné un collier de trois cents pistoles... Je me la figure, cette petite, pas bien jolie, maligne, à la fois savante et femme. Oui, oui, de la conversation, du corsage, une peau blanche. Elle se décollette et elle a, sur sa jeune gorge, les perles de Kerkering ; elle en est fière et Baruch est jaloux. Elle excite sa jalousie, sans plus de méchanceté, mais selon le jeu des femmes. Il est encore plus jaloux qu'amoureux ; il n'a point de plaisir. Mais il a mieux, pour être ému : le désir et la peine.
Michel, éperdument, songeait à la petite Van den Ende. Il la voyait pareille à la Fiancée juive de Rembrandt, potelée, fervente et contente de quelques bijoux. Il la voyait jeune et un peu lourde déjà, ingénue et pourtant rouée, alarmée d'amour et munie des malices de la race, disgracieuse et qui a cependant, avec son effort pour être gentille, quelque chose d'attendrissant.
— Ces petites-là, dit l'Alchimiste, ont de quoi vous prendre et vous garder, par la double concupiscence du corps et de l'esprit. Dans le bricà-brac de cette juiverie, cette fille était charmante et portait bien son collier de trcis cents pistoles. Et alors il était perdu, notre Baruch, un peu poitrinaire déjà, excitable et à qui sa continence faisait du bruit dans les oreilles... Mais il y eut, cette fois encore, le coup de couteau de la délivrance' En plein cœur !... Le coup de couteau, ce fut le mariage de la petite Van den Ende, qui épousait ce donateur de Kerkering. On ne peut pas être
là, pour ces choses : il s'en alla.;. Il était libre. Et Michel unissait, en pensée, la vie qu'il venait de quitter et la vie qu'avait quittée, en fuyant Amsterdam, Baruch de Spinoza. Elle lui apparaissait, sa vie à lui, tumultueuse, bruyante, féroce et ridicule. Et il l'exécrait ; mais il sentait aussi combien était difficile et déchirant l'arrachement, combien était vaste et vide la liberté. Il languissait et il avait envie de crier.
Ils allèrent à Rijnsburg. C'est là que T Alchimiste avait résolu d'installer Michel et de le laisser, tout seul, avec sa tâche à faire, selon l'exemple de Spinoza.
Ils entrèrent dans un grand paysage d'air et de vent. Le ciel était magnifique, avec les abondantes volutes de ses nuages, qui roulaient, voguaient et qui ressemblaient aux escadres, empanachées de voiles, des anciens tableaux de marine. Les nuages se cabraient sous l'effort de la tempête ; leur proue émergeait, large et ronde, ornée d'emblèmes en relief. Des escadrilles de petites nuées allaient plus vite, croisaient d'un bord à l'autre. Et puis, le combat naval des flottes aériennes se perdait dans une confusion pareille à celle des fumées qui jaillissent des canons et emplissent bientôt l'atmosphère ; ou bien l'on eût dit que frégates et caravelles avaient gagné des horizons de brume et de néant.
La fraîche vivacité de l'air plut au visage de Michel et à ses mains qu'une sorte de fièvre chauffait. L'Alchimiste aussi l'aima ; et il ôta son cha- 'peau pour la rcevoir sur le front. Après les bousculades et les vacarmes d'Amsterdam, ils goûtèrent la paix de Rijnsburg, petit village emmitouflé de silence.
Et l'Alchimiste disait :
— Écoute !... On entend le silence.
Il ajouta :
— Comme c'est tranquille !... Je ne crois pas qu'il y ait sur terre un autre village plus calme.
Michel y consentait ; et il avait l'impression d'entrer enfin dans le repos. Sa tête se dégageait ; ses membres se détendaient. Il éprouva, pendant quelques minutes, un peu d'apaisement. Il crut que, bientôt, s'il pouvait s'asseoir, être seul devant une feuille blanche, avec une plume, tracer des chiffres, ou des mots, ou de vagues figures de géométrie comme on en dessine quand on pense à autre chose, il classerait les éléments de son chagrin, il les mettrait en ordre et s'arrangerait pour vivre à côté d'eux à peu près doucement.
Mais l'Alchimiste, qui était infatigable, lui dit :
— Nous irons premièrement voir la maison de Spinoza. Ensuite, nous chercherons un logement pour toi. Et puis, mon cher petit, je m'en irai, parce qu'il est temps que je rentre chez moi, tout de même. C'est assez de vagabondage, pour un vieux bonhomme !
Ils avaient laissé à la petite gare les bagages de Michel, la valise de l'Alchimiste. Ils s'informèrent ; et ils ne trouvèrent pas facilement cette maison de Spinoza. Ils se trompèrent de route, allèrent plus loin qu'il ne fallait, revinrent sur leurs pas. Les chemins étaient glissants, à cause de la boue et à cause des feuilles de choux qui les jonchaient. Une odeur fade montait de ces choux et se mêlait
à une odeur de vase qui arrivait de mares stagnantes où s'étaient immobilisés des canaux.
Du reste, pendant leurs longs détours, ils ne rencontrèrent presque personne. Us se demandèrent où étaient bien les paysans, qu'on ne voyait ni dehors ni dans les petites maisons basses dont les portes, larges ouvertes, montraient de jolis et propres intérieurs, avec de la faïence peinte et luisante, avec des brocs de cuivre et d'étain, avec de l'ombre douce et des clartés discrètes. Ainsi le silence était parfait. Et il régnait sur tout ce paysage, auprès de sa sœur l'immobilité.
Il n'y avait de mouvement qu'au ciel, où les nuages n'en unissaient pas de dérouler leurs lents voyages, leurs fantasmagories merveilleuses, leurs ressemblances extravagantes et sans cesse renouvelées.
L'Alchimiste, qui regardait tout cela, dit à Michel :
— C'est ici qu'il vint, après les deux coups de couteau.
Il ajouta :
— Le souvenir d'une petite Kerkering, née Van den Ende, se dissipe, en un tel lieu, comme ces nuées que tu vois.
Il avait l'air de trouver cela bien facile et tout naturel. Michel songeait à Geneviève, dont le souvenir serait persistant.
La maison de Spinoza les émut, la maison qu'il habita et dont il occupa deux chambres, l'une pour le travail de la pensée, et l'autre pour le tra-
vail mécanique. Celle-ci, avec le toit qui descend en soupente, faisait, au rez-de-chaussée, une sorte de grenier ; mais on avait, sous les pieds, la terre nue.
Et voici rétabli où il s'asseyait pour polir ses verres de lunettes. C'est un long meuble en bois : le banc, l'appui pour les coudes, la roue, la vis, la pédale. Et il s'asseyait là, petit et maigre ; il se penchait là, pour travailler bien, exactement, pendant que la subconscience veillait à des métaphysiques. Son pied, sur la pédale, était diligent. La planche est usée par sa chaussure ; l'appui est usé par ses coudes ; et la roue ne tourne plus, depuis que, lui, on l'a mis, à l'Église Neuve de La Haye, sous une dalle... Comme on le devine sans peine et comme on le voit, si assidu, qui s'incline vers la besogne et parfois se redresse afin de vérifier la transparence et la juste épaisseur du cristal, la concavité des surfaces ou leur convexité ! Mais la pédale rythme une pensée qu'on ne devine pas, une pensée qui va trop loin, d'un vol trop vigoureux pour qu'on l'attrape, une pensée qui même donnerait de trop vifs coups d'ailes, s'il ne savait la maintenir dans les voies de la dialectique. Le battement de la pédale rythme continûment les coups d'ailes de la pensée.
Et l'établi de Spinoza parut, à l'Alchimiste et à Michel, une relique aussi auguste, vénérable et sainte que serait, pour des fidèles, l'autre établi, celui auquel travaillait, durant les jours de Nazareth, dans l'atelier du menuisier Joseph, Jésus Fapprenti.
Puis, quand il avait assez longtemps tourné sa roue, quand sa pensée avait assez longtemps battu de l'aile, Spinoza revenait à cette chambre où étaient, avec son lit, ses livres, sa table, son écritoire. Alors il notait les divers épisodes de sa dialectique, les péripéties de logiques séries qui, des axiomes, descendaient aux théorèmes successifs, à leurs scholies et à leurs corollaires. L'axiome était,, en sa nudité, plus beau; les derniers corollaires avaient un agrément plus nombreux et joli. Et il se réjouissait de voir fleurir les rameaux divers de l'idée, jusqu'à devenir peu à peu pareils à la réalité apparente des choses, qu'il suffit de regarder pour la trouver abondante et merveilleuse. Ensuite il remontait le cours des séries, afin d'échapper aux séductions éparpillées des corollaires et de se réfugier dans l'austère silence de l'axiome.
Quelquefois, il se mettait à sa fenêtre ou bien, par les vitres fermées, il voyait le paysage.
— Il avait, quand il arriva, dit l'Alchimiste, vingt-huit ans !... Et il venait d'être amoureux de cette fille qui était si blanche, savante et potelée !... Il avait vingt-huit ans ; et il s'enferma ici !...
Oui, quelquefois il se mettait à sa fenêtre. Mais plutôt, à travers les vitres fermées, — la fenêtre est toute petite et les vitres n'étaient ni régulières ni bien transparentes, — il voyait ce paysage, cette plaine de choux, si monotone qu'un chou violet, dans la quantité des choux verts, est le
seul amusement du regard. Il y a, là-bas, Katwyck-sur-le-Rhin, village, maisonnettes dans les arbres ; plus loin, Katwyck-sur-la-mer, devant le large espace de la mer et du vent. Les yeux du reclus n'allaient point à ces distances. Après les choux, ils ne voyaient qu'une ligne de peupliers derrière laquelle passait, de temps en temps, la voile d'un bateau ; ils ne voyaient que le haut de la voile, parce que le bord des canaux est longé par des remblais.
Et voilà tout ce qu'il voyait, si l'on ajoute les changements délicats et nuancés que le jeu de la lumière et de l'ombre multiplie, avec richesse et goût, à la surface des plus modestes paysages.
— Alors, — dit enfin l'Alchimiste, donnant sa conclusion à la muette pensée qui occupait lui et Michel, — alors, il travaillait, faute de mieux... Faute de mieux, pour sa concupiscence ; et, pour la liberté de l'âme, il n'y a pas mieux !...
Ils sortirent. Sur le seuU, ils s'arrêtèrent un instant. Et l'Alchimiste dit encore :
— Parfois il venait ici, prendre l'air et fumer une petite pipe de tabac... Je ne sais pas quel tabac c'était ; j'imagine, du tabac fort, apporté par les gros bateaux d'Amsterdam, avec les charges d'aromates, et qui devait sentir l'Orient, les pays étranges où l'on n'ose pas aventurer son esprit... Ou bien il cherchait des araignées ; il les mettait en présence et il les regardait se battre. Il n'était pas méchant ; mais le combat des araignées lui donnait l'occasion de rire, parce qu'il ne pensait
pas qu'on pût rien changer à Tordre de la nature, et il avait pris l'habitude philosophique de considérer comme nécessaire ce qui est réel : donc il s'en amusait, ayant volontiers de la bonne humeur et sachant, une fois pour toutes, que la nature est féroce... Ou bicE il causait familièrement avec les gens du logis, à propos dç tout ce qui est la matière d'un entretien courtois, et à propos de bagatelles. Un jour, son hôtesse lui demanda si, à son avis, elle faisait bien dç suivre la religion où on l'avait élevée. Comme il. ne prétendait pas à corriger cette bonne femme, il lui dit qu'elle faisait bien et que tout irait le mieux du monde si, en pratiquant la piété, elle menait une vie paisible et tranquille. Ah ! mon petit Michel, tout est là. Et, maintenant, allons chercher ton logement. Le temps passe. Dépêchons-nous.
Ils trouvèrent, chez des villageois, deux chambres honnêtes, propres et qui donnaient sur le même paysage que la fenêtre de Spinoza. L'Alchimiste, avec ses poings, constata que le lit n'était pas mauvais. Il demanda une table meilleure, plus large, bien établie sur ses quatre pieds. Pour les repas, la villageoise les préparerait et les apporterait à Michel. Le prix de la pension fut convenu.
Puis l'Alchimiste dit :
— Tu ne seras pas mal du tout !... Il ne te faut pas grand'place, pour ta besogne, ni beaucoup d'appareils. C'est la beauté de tes découvertes : elles sont exemptes d'artifice et parfaitement
is
simples, comme la vérité !... Voilà. Maintenant, mon petit...
Au moment de partir, il était ému ; il ne le dissimulait pas très bien. Même, avec le dos de sa grosse main, il essuya des larmes qui lui chatouillaient les paupières. Michel le regardait avec chagrin. L'Alchimiste reprit :
— C'est bête !... Ah ! je vieillis... Allons, Michel, mon petit Michel, viens m'embrasser !...
Ils s'embrassèrent tous les deux. Et Michel eut le sentiment d'assister, avec une angoisse véritable, à une scène qu'il ne comprenait pas tout à fait. Depuis son départ de Paris, il vivait d'une manière quasi automatique, sans révolte comme sans volontaire adhésion à des fatalités qui le menaient et ne le persuadaient pas. Il n'était point abêti par les souffrances : sa pensée était ausfi lucide et nette que jamais et aussi active ; mais elle travaillait toute seule, indépendamment de lui, sans qu'il aperçût aucun lien entre cette pensée et lui. Tandis que cette pensée alerte travaillait, il était dans une sorte de marasme et d'engourdissement. La soudaine tendresse de l'Alchimiste l'éveilla, comme en sursaut. Il eut de grands yeux étonnés, éblouis, de même que si l'on avait ouvert une fenêtre de soleil, dans la chambre où il achevait de dormir.
L'Alchimiste éprouva quelque chose de ce genre, en dépit de la rigueur énergique avec laquelle, durant ces trois jours, il avait exécuté son plan, réalisé de point en point ses décisions, exactement
accompli ses volontés minutieuses. Tout à coup, l'entrain lui manquait, Tentrain qu'il faut pour accepter la dernière conséquence d'un acte et pour conclure. Il eut un moment de faiblesse, à ne plus savoir s'il avait eu raison d'agir ainsi, à se demander si les résultats du poignant exil où il reléguait Michel vaudraient le sacrifice consenti, la responsabilité prise et tout l'effort d'une telle hardiesse. Alors, s'il avait vu Michel hésiter, Michel trembler devant la solitude où il le laissait, il l'eût empoigné par le bras et emmené, en lui disant : « Pardon. Je me suis trompé. Viens, je te reconduis chez toi ; et veuille me pardonner !... » Mais Michel, qu'il observait avec une amicale compassion, ne fit aucun signe de désespoir. Michel n'avait pas la conscience précise de lui-même; et il se guindait plutôt que de céder à des transports confus.
L'Alchimiste s'écria :
— Donne-moi la main. Tu es magnifique !
Michel n'était pas magnifique. Mais il négligea
de raconter qu'il ne l'était guère.
L'Alchimiste reprit :
— Alors, mon petit, travaille.
Il aurait voulu le bénir en le quittant, lui, vieux patriarche de la science et qui venait de consacrer un admirable néophyte. Un moine qui a coupé la chevelure d'un postulant n'est pas touché d'un mystère plus grave, d'une horreur plus sainte. Mais il a, pour y cacher son trouble, et pour y mettre sa ferveur, les paroles latines
de la liturgie : elles sont impersonnelles et ont la noble pudeur d'un symbole.
Au lieu de cela, Michel et l'Alchimiste n'eurent que le vain, timide et pauvre bavardage des séparations, les médiocres et inutiles mots qu'on dit afin de ne pas se taire et qui sont aussi des symboles, mais frissonnants, maladroits, mêlés d'allusions et lamentables ; l'offre d'accompagner celui qui s'en va, le refus, les aphorismes d'une hygiène morale un peu rudimentaire, le ressassement des adieux et toute une hypocrisie de courage que démentent de menus gestes gauches, des bégaiements, des airs de deuil.
— Adieu, Michel. Porte-toi bien, mon petit !
— Adieu, maître.
Et le vieillard s'en alla. Il se ravisa et dit encore :
— Je commanderai qu'on t'apporte tes bagages.
— Merci.
— Ou bien, vaut-il mieux qu'on les prenne d'ici?...
— Peut-être...
— Mais non : je trouverai là-bas quelqu'un pour te les apporter. Ne bouge pas.
Ces vulgaires soucis occupèrent, tant bien que mal, les dernières secondes de leurs adieux.
Demeuré seul, Michel s'abattit dans un grand fauteuil qu'habillait une housse de perse. Il avait en face de lui sa fenêtre, avec le paysage terne des choux et le ciel émouvant. Il ne sentit d'abord que sa fatigue. Il dodelina de la tête et bientôt laissa tomber sa nuque sur le dos du fauteuil. L'éclat du ciel l'aveugla : il ferma les yeux. Il les ouvrit pour regarder sa chambre.
Un papier blanc, luisant, la tendait depuis le plafond jusqu'aux plinthes, dont la peinture imitait un marbre noir veiné de vert. Il y avait un grand bahut de bois sculpté ; il y avait un lit, avec ses amples rideaux de dentelle empesée ; il y avait trois chaises, de paille blanche, verte et rouge ; il y avait, aux murs, sous verre, deux vignettes coloriées, l'une religieuse et l'autre galante.
Aucun de ces objets n'était extrêmement laid ; et cette juste simplicité, somme toute, valait mieux, pour contenter le regard, que le gros luxe composite de Paris. Cependant Michel s'attrista. Les larmes lui vinren* aux yeux et il s'amollit.
Tant qu'il ne fit que pleurer, ce fut bien : cette détente de son corps et de ses idées le reposa. Ainsi tombe la pluie, après l'orage, sur un jardin : et les plantes, qui étaient accablées, renaissent. Michel sentit renaître en lui son cœur.
Mais alors il eut pitié de lui-même, de son abandon, de son isolement. Il ne sut ce qu'il faisait en ce lieu écarté. L'image de Geneviève passa devant ses yeux, et ses lèvres tremblèrent. Sa gorge se serra. Il ne put rester en place. Il se leva, ouvrit la fenêtre, s'appuya contre l'accoudoir et, devant le paysage désolé qui serait la contemplation de ses journées, il sanglota éperdument, et non à cause de ceci ou de cela : il ne dégageait pas de sa douleur les éléments divers et nombreux ; mais, à cause de toute la vie, il se désespéra.
Des voix dans le corridor et des coups frappés discrètement à sa porte le saisirent.
— Entrez, dit-il.
Et il tâcha d'avoir une bonne tenue de bravoure. On lui apportait ses bagages. Ce fut l'occasion de paroles, de réflexions, de cérémonies, l'hôtesse ne demandant qu'à l'aider pour l'arrangement de ses tiroirs, de ses placards. Il réconduisit avec bienveillance. Et il se mit à cette besogne.
Premièrement, il s'y appliqua, veillant à bien dresser la pile des chemises, la pile des mouchoirs. Et puis, à quoi bon? Il transporta, des casiers de la malle aux planches du bahut, les tas branlants et inégaux de ses vêtements.
Il trouva, au fond de sa malle, les quelques ustensiles de chimie qu'il y avait placés. Hasardeux, incomplets, ils lui semblèrent une dérision. Pourquoi donc avait-il apporté tout ça?... Hélas ! en quittant Paris, ne jouait-il pas la comédie lamentable d'aller ailleurs afin de travailler?... Ces four-
neaux étaient pour le gaz ; et îl n'y avait pas de gaz à Rijnsburg. Éprouvettes, creusets, casseroles, autant de babioles. Dans une armoire de la chambre voisine, il déposa ce vain attirail de science abandonnée ; et puis les livres ; et puis les paperasses qu'il avait naguère couvertes de ses remarques ferventes. Tout cela, comme les épaves d'une science qui a fait naufrage !
Et pas de sirium ! Il se souvint d'avoir laissé là-bas le coffret de fer où la précieuse drogue était enfermée. Il s'aperçut des générosités folles où il s'était ruiné, le soir du grand renoncement, lorsqu'il donnait, en se sauvant, Geneviève à Pierre, le sirium à des malades, son bonheur à l'oubli. Et il ne le regretta point : son orgueil ne lui permettait point de reprendre, même en imagination, ses prodigalités. Il se haussa dans la certitude de sa volonté destructive et se violenta jusqu'à s'interdire le simple regret de ses cadeaux.
Mais le pauvre vieil Alchimiste qui l'avait tout à l'heure quitté, Michel se le rappela si drôlement qu'il en sourit. Le pauvre vieil Alchimiste qui avait cru enfermer dans une prison de science Michel et puis le sirium, Michel laborieux et le sirium complaisant, pauvre vieil Alchimiste, Michel avec amertume se moqua de lui, de sa créduli é, de sa naïveté. Il se moqua de lui, avec la méchanceté qu'il avait alors contre soi.
Car il était acharné contre lui-même ; c'est lui qu'il sacrifiait, avec une sorte de rage, et c'est lui qu'il tuait lentement.
ii4 L*HOMME QUI À PERDU SON MOI
Lorsqu'il eut fini de ranger tout ce qui lui restait de sa vie, il monta au grenier sa malle et ses valise vides, rentra dans sa chambre et y connut son authentique solitude.
Le lendemain matin, Michel, qui avait dormi lourdement, eut besoin d'air. Il ouvrit sa fenêtre. La plaine des choux fut ensoleillée un instant. Puis des nuages passèrent ; puis le soleil revint et l'alternance continua, rapide, pendant des heures. Les yeux de Michel se fatiguèrent à regarder ces changements, si complets que le paysage, de minute en minute, n'était plus le même. Les ombres se déplaçaient ; le clair et le foncé bougeaient et, à chaque endroit, se succédaient capricieusement.
Sa pensée, prompte à philosopher, trouvait là des emblèmes de doctrines, distinguait de l'insaisissable réalité les prestiges de l'apparence et cherchait, sous la multiplicité mobile des accidents, la substance éternelle.
Il sortit, comme s'il devait aller quêter, par la campagne, la substance que les accidents dissimulent. Ainsi l'on écarterait des broussailles pour attraper les racines ; et ainsi l'on déchirerait un voile pour examiner le mystère qu'il recouvre.
Mais le voile de l'apparence adhère à la réalité ou, plutôt, il y a, sur la réalité, des voiles en nombre infini, de telle sorte que celui qu'on déchire montre le suivant : on ne les déchire pas tous, et le dernier qu'on déchire n'est pas plus proche de la réalité que les autres, puisque l'infinité ne dimi-
nue pas. Et pus, entre les racines les plus profondémant cachées et les fleurettes extrêmes que les broussailles portent à leurs sommets, il y a des chemins de sève, desquels on peut tracer le dessin ; mais, entre la substance et l'accident. Ton ne sait pas quelle est l'attache, quel est le passage...
Michel se promena par les sentiers, accompagné de son idéologie, consacrant au service d'une métaphysique opiniâtre le paysage et ses métamorphoses. Il arriva au bord d'un canal et vit trois chalands, larges, lourds et lents, dépourvus de voiles, tout chargés d'oranges. Des gaillards agiles, l'épaule appuyée sur des gaules qui plongeaient dans l'eau et se fixaient au fond du canal, marchaient courbés, d'un pas rythmé, sur les bor-^ dages. Les trois chalands avançaient, d'un mou^ vement continu, paresseux, et conduisaient selon la ligne du canal cette cargaison magnifique, odorante, sucrée, cette cargaison de soleil.
Il passa une péniche de chrysanthèmes. Et l'on eût dit que le canal avait fleuri.
Le beau temps rayonna. Les nuages s'étaient dissipés. La lumière, égale et tiède, s'installa et régna en souveraine tranquille. Et l'on eût dit que le voile des apparences n'allait plus bouger, dissimulant à jamais la substance ou devenant, à force d'immobilité, substance.
Le calme soleil consacrait l'apparence et Iqi divinisait.
Michel fut la dupe amusée de ces sortilèges. Il aima le beau temps et il en goûta la divertissante
douceur. Il s'aperçut qu'il y prenait plaisir. Il eut peur de son plaisir, étant de nature catholique et, par un usage ancien, se méfiant des délices du corps, étant aussi de nature voluptueuse et redoutant la fugacité de ces coïncidences miraculeuses, les bonnes minutes. Mais il cédait à un charme plus fort que la crainte et le scrupule. Même, il fut satisfait de songer que rien ne l'appelait ailleurs, non, personne ni aucun travail, ni Geneviève ni le sirium, et qu'il était admirablement libre. Au bout de ses abnégations, en récompense de ses renoncements et, bref, au terme de son désespoir, il recevait le don d'une frivolité heureuse.
Il souriait de se sentir bohème. Il lui semblait qu'il y avait, autour de lui, du badinage. Il croyait vaguement que la nature se prêtait à son jeu. Parmi les apparences, il cheminait avec précaution, attentif à un gracieux et fragile mystère.
Il rencontra un paysan et lui parla. Le paysan ne comprit pas et répondit en son hollandais. Michel ne comprit pas et répliqua en son français. Les deux langages se firent des politesses, à plusieurs reprises. Et Michel éclata de rire.
Il rencontra une jolie fille ; elle portait des brocs de lait. Il lui sourit et elle le salua. Quand elle fut passée, il lui envoya des baisers, par plaisanterie.
Toute la matinée, il baguenauda. Ensuite, peu à peu, il cessa d'être gai. Une sorte de chagrin tombait en lui, comme parfois une petite pluie sournoise et fine commence de tomber sans qu'on
s'en aperçoive et a bientôt mouillé toute la campagne. Du reste, il n'^avait pas, autour de Michel, un seul motif à changer d'humeur. Le soleil continuait d'animer le paysage ; les heures continuaient leur ronde aimable, dans une atmosphère de bel automne. Mais il n'était plus accueillant pour les menues distractions de la route. Il s'ennuya. Et, même, il détesta de s'être éloigné, de telle façon qu'il eût maintenant longtemps à marcher pour rentrer chez lui. Il désira d'être chez lui, de s'enifermer dans sa chambre : il subissait l'instinct qui fait que les animaux malades se cachent.
Quand il fut rentré, il déjeuna. Puis il ne sut que devenir. Il se mit à sa table de travail, avec un livre, V Ethique, de Spinoza, que l'Alchimiste avait achetée pour lui, à La Haye, et lui avait donnée comme un bréviaire de solitude.
Il lut. Il ne demanda pas mieux que de se laisser conduire des définitions et des axiomes aux théorèmes et aux corollaires. Il était docile aux rigueurs de cette logique ; ayant tout accordé à la substance, il ne refusait rien à Dieu ni à ses modes. Mais il éprouvait une difficulté perpétuelle à fixer son intérêt sur des formules sèches et insidieuses, qui ne révélaient pas tout d'abord leur plénitude et d'où les idées sortaient comme d'embuscades. Cette dialectique, claire et abstraite, contrastait avec ce qu'il sentait en lui de mélancolie abondante. Le malaise qu'il endurait finit par l'occuper mieux que les scholies mêmes où Pieu prend un peu d'étoffe.
Il ferma le livre.
Il était malheureux, jusqu'à s'en apercevoir au lourd découragement de ses mains. Il n'avait pas envie de remuer et, à rester en place, il languissait éperdument.
Il ouvrit d'un geste machinal le livre. Et il lut : Celui qui comprend ses passions et lui-même clairement et distinctement aime Dieu.., Puis : Cet amour de Dieu doit occuper Vâme au plus haut point. Et puis : Dieu est exempt de passions et il n^est touché ni de joie ni de tristesse.
Afin de trouver le repos, Michel voulut aimer ce Dieu intelligent et impassible ; afin de l'aimer, il tâcha de se connaître lui-même, et ses passions. Mais il n'entrevoyait en lui que trouble et confusion véhémente... Il rCy a aucune passion dont nous ne puissions nous former un concept clair et distinct...
« Oui, en vertu de tout ce qui précède, songea Michel ; et je n'ai pas accepté tout ce qui précède pour marchander là-dessus. »
Et il s'appliqua davantage à démêler les éléments de sa douleur tumultueuse... Il nous faut donner tous nos soins à connaître chacune de nos passions le plus clairement et distinctement possible : ainsi Vâme ira de la passion qui V affecte à la pensée des objets qu^elle perçoit clairement et distinctement et où elle trouve un parfait repos...
« Un parfait repos !... »
Et, ainsi, la passion étant séparée de Vidée d^une cause extérieure et jointe à des pensées vraies, Vamour, la haine seront anéantis...
Cette promesse réconforta Michel. Et il se mit à chercher en lui-même la vérité de son chagrin. Il lui sembla que son corps souffrait avec son âme et que ses nerfs, ses muscles, son cerveau combinaient leur excitation frémissante avec une peine morale pour composer le total de sa misère. Il analysa le tourment, il en éparpilla les bribes. Et, comme il s'embrouillait dans la multiplicité subtile de tout cela, soudain se fit en son esprit la synthèse vive ; il gémit :
— Geneviève !... Geneviève !..•
Alors il sut tout et n'eut pas à chercher plus avant. Mais il ne trouva pas le repos dans l'idée de Geneviève. Et à l'idée de Geneviève se joignait, de la plus offensante manière, l'idée de Pierre Dauzanne. La jalousie de Michel commença de le torturer, non plus obscurément, mais avec de manifestes cruautés.
Il ne s'efforçait plus de connaître sa douleur : il s'efforçait de bien deviner, là-bas, Pierre et Geneviève. Il les poursuivait, il les surprenait, il entrait dans leurs cachettes, il pénétrait dans les cœurs de la maîtresse et de l'amant. L'amant et la maitresse n'avaient pas de refuges où lui échapper ; ils n'avaient pas d'hypocrisies qui le pussent décevoir ; ils n'avaient pas de secrets l'un pour l'autre que Michel ne découvrît avec le flair aguiché d'un chien qui chasse.
Michel les voyait qui, après son départ, le lendemain, ou le soir même, — oui, le soir ! — s'approchent l'un de l'autre, animés d'un pareil
désir. Et Geneviève se laisse défaillir, Pierre la reçoit, Pierre la tient dans ses bras. Geneviève a la tête renversée contre l'épaule de Pierre ; et Pierre, de ses grosses lèvres qui tremblent, lui baise la bouche ardemment. Elle sent la moustache et la barbe de Pierre... Ses yeux chavirent ; elle est livrée à l'énergie câline de l'amant.
Michel passa ses doigts sur ses paupières et, de ses paumes, fit le geste d'écarter l'image.
L'image revint, cynique et obstinée. Parfois elle se faisait clémente, et puis elle redoublait de férocité. Pierre et Geneviève allaient à la promenade, tous les deux, comme des amoureux bien sages à qui suffit le bonheur d'être ensemble. Leurs pas étaient égaux, leurs démarches pareilles. Et Pierre parlait bas ; Geneviève somait, déjà emmitouflée de fourrures : elle avait sa casaque d'astrakan, son manchon que sa main gauche balançait.
— Geneviève, Geneviève ! murmurait Michel.
A cause des gens qu'on rencontre dans la rue, ils avaient une bonne tenue et Pierre ne prenait pas le bras de Geneviève. A cause des gens; et non à cause de lui !... Car ils l'avaient, lui, oublié aussitôt, évidemment. — Ah ! combien Michel aurait souhaité que les gens fusseat toujours là, les gens à cause de qui Pierre se tenait un peu éloigné de Geneviève ! — Et Geneviève regardait devant elle, modestement, comme une petite femme très distinguée !...
Mais à peine eut-il désiré que durât la prome-
nade si raisonnable, par les rues et puis par les allées du Bois, — c'est la fin du jour, il y a beaucoup de monde dehors, à profiter de l'heure si douce, — les amants furent, comme par un détestable prestige, transportés au but de leur course... Oui, oui, chez Pierre, dans la chambre de Pierre !
Et Pierre, soudain, ferme la porte à clef. Les voilà seuls. Michel les voit... Ah ! tout à coup, Michel se dresse. Il marche, il arpente sa petite chambre. Elle est trop petite : ses déambulations arrivent aux murs trop vite ; il y buterait, si l'acuité multipliée de la subconscience ne l'avertissait de retourner sur ses pas et de s'éloigner avec la promptitude souple des bêtes féroces qui vont et viennent dans leurs cages. En manœuvrant, il évite les murs ; et, en s'agitant, il empêche aussi les images de se fixer sur ses rétines. Il se sauve. Et il ne voit ainsi que des fragments d'images, par de brusques ouvertures de pensée.
Il voit cette gentille Geneviève qui grimpe sur un lit, les bras en avant, ses bras nus. Elle est en chemise^ Ses jambes sont nues, ses belles petites jambes.
Michel est comme un fou que suivent des hallucinations, et il ne leur échappe que par la fuite. Parfois, il s'arrête et regarde avec insistance n'importe quoi, la sculpture modeste du bahut, la dentelle des rideaux. Il s'applique à démêler, parmi les fibres du bois, une veine claire ou foncée, qui se cache et reparaît, fait de nombreux méandres et s'anéantit, perdue dans l'épaisseur des planches.
Ou bien, dans la dentelle, il compte les fils et les dégage de leurs nœuds ; quand la piste lui échappe, il s'attache à une autre, qui bientôt l'aura dérouté. Il essaie d'occuper ses yeux avec une indifférente et manifesta réalité, de sorte que, pleins du dessin que font les veines du bois ou les fils de la dentelle, accaparés par la difficile recherche, ils n'aient pas de place pour les fausses et troubles visions. Il n'y réussit guère :1a surface du bois réalise d'obscènes figures et les fils de la dentelle ont des enlacements de luxure.
Toute la journée, Michel lutta ainsi contre l'ignoble hantise.
Quand il se coucha, de bonne heure, il était si las qu'il dormit. Seulement, il s'éveilla, tourmenté par d'ineptes cauchemars. Il n'osa point se rendormir, alluma une bougie, vérifia qu'il n'était pas minuit encore et garda les yeux ouverts.
Il se sentait à peu près calme, depuis que sa chambre était éclairée. Mentalement, il énuméra les propriétés étranges du sirium ; et, puisqu'il n'avait plus de sirium pour instituer de nouvelles expériences, il résolut de classer les résultats acquis, afin d'en déduire les conséquences logiques : de cette manière, il userait la longueur de ses journées... Puis, sans nulle transition, mais avec une telle simplicité que le passage d'une idée à l'autre ne l'étonnait pas, il songea que cette nuit de sa dure insomnie était peut-être la première nuit de Pierre et de Geneviève. Pour que ce fût celle-ci justement, il y avait des arguments si persuasifs
qu'à peine fallait-il les apercevoir, on leur cédait. Et Michel ne les eût point énoncés; mais il en éprouvait la force convaincante. D'ailleurs, il ne protestait aucunement. Il ne chicanait pas avec l'évidence. Et il épiloguait sur tout cela sans presque souffrir, de la même façon qu'il avait eue pour se formuler nettement les singularités du sirium. Il continuait, sur le même ton de rêverie molle, une méditation qui, peu à peu, s'endormait, jusqu'au moment où Geneviève, dans les bras de Pierre, lui apparut avec la blancheur de sa peau, avec son visage d'extase...
Alors il détesta les mains velues de Pierre, ses mains blondes à cause des taches de rousseur et dont le poil, au soleil, était doré. Alors il cria.
Il se leva, ne pouvant plus tenir au lit. En robe de chambre, à sa table de travail, éclairé de sa bougie, il chercha furieusement cette page de VEthique, où Spinoza décrit les phénomènes de la jalousie. Ses doigts frémissaient, chiffonnaient les feuilles du livre. Et il lut, — ses yeux étaieût brûlés par les lignes comme par des lettres de feu : — Cest ce qui arrive le plus souvent dans Vamowr qu^on a pour une femme; car celui qui se représente la femme quHl aim£ en train de se prostituer à un autre homme est accablé de tristesse, non seulement parce que son appétit trouve un obstacle,.. Il passa vite : ces mots-là n'étaient pas ceux que réclamait sa folie. Et puis il tomba sur les mots effroyables : Mais, parce quHl est forcé de joindre à V image de Vobjei aimé celle... Les mots effroyables ébran-
lèrent dans ses oreilles un glas farouche, les mots que Spinoza semble avoir voulus cyniques, dégoûtants, immondes, les mots abjects... Et puis la colère aboutit au désespoir et à la tendresse malheureuse. Ajoutez à cela que le jaloux rCesl pas accueilli par Vobjet aimé du même visage que âHfWr bitude, nouvelle source de tristesse pour lui qui aine, — Il y a donc de la tristesse encore dans la colère ? et, jusque dans la fureur déchaînée, il y a donc de la tendresse encore? Michel le sentit.
Michel souhaita de raconter la torture qu'il endurait; il souhaita qu'on le plaignit un peu gentiment. Il ne s'accoutumait pas sans défaillance à être seul. Et il se mit à invectiver contre Spinoza. Il lui disait :
« Après que tu as eu écrit ces lignes-là, est-ce que tu t'es senti mieux? Est-ce que cela t'a fait du bien, d'aller jusqu'au bout de ta rancune?... Tu en voulais à Kerkering; et c'est toi que tu martyrisais, en jetant ta fiancée aux bras de ce garçon plus hardi que toi, ta fiancée toute nue. Et tu as écrit comment tu les voyais, tous les deux, cette petite Van den Ende avec le Kerkering. Tu l'as écrit volontairement, pour te venger. Est-ce que ta plume tremblait, en écrivant cela?... »
Il feuilletait le livre ; et il disait encore en luimême :
« Après les deux coups de couteau, lorsque tu arrivas tout seul ici, on ne sut pas ce qu'il y avait dans ton cœur malade, dans ta chair mécontente. Tu étais un homme doux et poli. Tu étais ce
maniaque étonnant, ce maniaque du rangement, ce collectionneur. Tu as fourré dans de petits casiers ta pensée et ta douleur. Après cela, tu allais mieux... Allais-tu mieux?... »
Et il arrivait à narguer Spinoza. Ensuite il s'endormit comme il put, dans son lit où il n'y avait pas de bonne place.
Les jours suivants, il tomba dans une sorte de langueur. Ce nouvel état lui fut moins pénible que tant d'exaltation.
Il était indulgent pour lui-même et, faible, ne se tourmentait plus. Il sortit peu. Le temps, avec ses lenteurs, cessa de lui être un mortel ennui.
D'ailleurs, il s'occupa d'organiser les heures de ses journées. Il regretta de ne pas avoir une besogne quelconque et inutile. Mais quoi! l'inutilité parfaite, qui est, après tout découragement, la volonté suprême, il la réalisait à merveille dans la combinaison de sa vie.
Il résolut de travailler dans les idées, de bâtir la physique et la métaphysique du sirium, posément, ligne après ligne.
Il relut ses notes anciennes, avec une assiduité raisonnable. Et il se demandait : « A quoi bon? » Mais il était satisfait de ne trouver aucune réponse à telle demande qui attriste une imprudente jeunesse et rassure un sage.
Les crises de la jalousie revinrent de temps à autre. Michel réussissait, non à les conjurer, mais à les adoucir. Les vilaines images furent moins fréquentes. Et, plus souvent, apparaissait une Geneviève toute seule, en costume du matin, qui va et vient dans la maisofi, qui ne. fait pas de
bruit et qui est, tout simplement, la Geneviève d'autrefois : elle est, depuis peu, une dame et elle apprend à gouverner chez elle. Michel la regarde. Il n'ose pas lui parler, non : elle n'aurait qu'à être soudain l'autre Geneviève, une autre, celle qu*il y eut un peu plus tard et qui s'impatientait facilement !... Michel la regarde ; et il pleure : ses larmes ne sont pas amères. Il pleure doucement ; et puis, il travaille.
Il décida de conclure à une théorie moléculaire qui fût conforme aux phénomènes bizarres du sirium. Il s'acheminait à construire une physique imprévue et qui n'eût point pour principe l'égale transformation de l'énergie, puisque le sirium donnait une énergie qui ne l'appauvrissait point d'autre part. C'était, en somme, tout à refaire. L'ancienne hypothèse convenait à la totalité des phénomènes précédemment enregistrés, non aux phénomènes du sirium. Il fallait une hypothèse nouvelle, qui accueillit les phénomènes du sirium et les autres, afin que se reconstituât l'unité. Mais, là-dessus, Michel épiloguait.
<c L'unité, songeait-il, c'est beau et c'est commode. Seulement, moi, je ne sais pas si l'unité est autre chose qu'un désir de l'esprit humain, mettons : un procédé de classement. N'importe, la science ne souhaite que de réunir la multiplicité dans Funité. Il lui semble que la multiplicité est l'apparence, et l'unité la substance. Si elle se trompait, ce serait quasi drôle : les savants feraient la besogne d'un Bouvard et d'un Pécuchet, qui
rangent, qui classent... Ah ! n'importe : nous travaillons pour la science. Et, puisque la science n'en demande pas davantage, eh bien, cherchons Tunité. Ainsi tout le monde sera content !... »
L'incertitude le menait à une sorte de nihilisme. Il n'en souffrait pas.
Son travail le détachait de la pensée de Geneviève. Comme jadis elle ne s'était point associée à son œuvre de savant, il ne la retrouvait pas au cours de sa besogne. Mais il lui arrivait souvent, à la minute où il ne travaillait plus, de la revoir et d'imaginer qu'elle se moquait un peu de lui. Il souriait, en signe de ne pas prendre tout cela fort au sérieux.
Quelquefois, s'il se promenait, elle l'accompagnait. Le long des sentiers, il lui parlait. Mais elle ne répondait pas beaucoup. Et, quand il se remettait à table, devant ses papiers, ses chiffres et ses noires écritures, il la quittait. Il devait la quitter, attentif aux heures qu'il avait fixées pour sa discipline. Alors il hésitait et il éprouvait des velléités de partir, de s'en retourner à Paris, voir Geneviève, réellement. Il lui dirait... Mais non S Le jaloux rCest pas accueilli par Vohjet aimé du
même visage que d*habitude... Alors, non! Et il
avait un peu de peine à reprendre le fil de sa dialectique. Il rétivait, comme un cheval qui ne s'est pas reposé assez longtemps. Et puis, il trottait, sage, dans les brancards, ses œillères lui cachant les tentations des bords de la route.
Il pensa de moins en moins à Geneviève, ayant
la tête occupée autrement. Il l'apercevait de temps en temps; et il ne s'arrêtait pas à la regarder. Quand la rancune s'en alla, le souvenir ne dura guère. La jalousie avait succédé à l'amour : la jalousie, peu à peu, disparut; l'amour n'était plus là.
Il y eut un jour où Michel pensa pour la dernière fois à Geneviève. Comme il ne savait pas que c'était la dernière fois, il n'y prit pas garde. Et c'est ainsi qu'on laisse mourir auprès de soi des êtres chers, sans consacrer à leurs derniers moments une ferveur qui, ensuite, n'aura plus son occasion : ne sachant pas qu'ils vont mourir, on gaspille étourdiment la suprême grâce de leur présence. Mais ils meurent et l'on est averti de la faute qu'on a commise : on se repent. Michel ne fut pas averti. Ce fut, pour lui, comme quand un jour s'achève ; et d'autres jours viendront.
Le souvenir de sa mère et de sa sœur, lui aussi, s'était retiré, sans faire de bruit. Le souvenir de l'Alchimiste, pareillement. Voilà comment Michel ne fut seul qu'assez longtemps après avoir cru l'être. Lorsqu'il le fut, il n'en eut pas une conscience nette.
Il ne parlait guère à personne. Avec son hôtesse, bonne femme exacte, il n'échangea que des propos de courtoisie quotidienne ; et il n'avait pas de commandements à faire, parce que l'ordre de ses journées était réglé précisément.
Il travaillait. Il montait des phénomènes aux lois et il assemblait en lois plus générales des lois
L*HOMME QUI À PERDU SON MOI tll
plus particulières. La mécanique du sirium le haussait à la notion pure et simple de la vie. Il fut dans la métaphysique.
De même que, jadis, à la messe de la cathédrale, tandis que l'orgue chantait la gloire du Fils, il concevait les hypostases et l'efficace vertu qui va du Père à l'Esprit par le Fils, maintenant encore il spéculait sur la trinité de la conscience, de la subconscience et de l'inconscience, — trois états de l'être ; — et l'inépuisable fécondité du sirium était le symbole de l'inconscience fertile. Seulement, désormais, sa dialectique avait dépouillé le splendide vêtement du mythe. Elle était nue, ou presque nue, habillée à peine des mots qui adhéraient le mieux à l'idée. Entre l'activité inconsciente de la matière et l'individualité pensante, il ne trouva pas d'autre différence que la mémoire. Elle lui suffisait ; et il la prit comme un absolu. Il bâtit une métaphysique de la mémoire ; mais, pour l'unir à une physique de la fécondité spontanée, il travailla. Il dépensa, au service de l'unité, des heures laborieuses.
L'époque où il constitua cette métaphysique de la mémoire est celle où il devint, quant à lui, le plus oublieux. Son individualité subit alors de singulières péripéties. Comme il ne songeait avec attention qu'à des idées qui n'avaient pas trait à lui et comme ses journées étaient dépourvues d'incidents, l'habitude lui vint de ne rapporter à lui-même rien de ce qui occupait son esprit. Il se désaccoutuma d'être heureux ou malheu-
reux. II fut, selon le vœu de rAlchimiste, un endroit où les idées faisaient entre elles de la logique.
"^ Du reste, il continua d'agir, au dehors, comme un autre homme. Il avait le même soin de sa mise, de sa nourriture, de son sommeil. Il regardait l'heure et ne manquait point à son règlement. Il répondait avec amabilité au bonjour qu'on lui disait ; et il marchait posément par les chemins, fidèle à son itinéraire et n'y cherchant aucun amusement.
Les semaines passèrent, puis les mois.
Arriva l'hiver. Michel demanda du feu.
Mais, ce qu'il faisait pour lui, ce n'était pas lui tout entier qui le faisait. Il y avait une partie de son intelligence qui s'était comme détachée de lui et qui veillait sur lui, à la manière d'une servante. Il ne s'en apercevait pas.
A travers les vitres de sa fenêtre, il aurait pu voir la plaine se couvrir de neige ; il aurait pu voir, sur les vitres, geler de bien délicates arborescences de ^vre, des paysages de petits arbres aux rameaux lourds, et supposer que la ligne lointaine des peupliers s'était réfléchie là, y avait laissé son image, figée en glace fine ; il aurait pu voir, à quelque distance, les gens aller, courbés, glissant sur le sol difficile, chargés les uns de bois mort, les autres de sacs, et formant, sur la campagne blanche, des kyrielles d'ombres noires. Il regarda tout cela; mais il ne le vit pas. Seulement, s'il sortait, il mettait son pardessus, relevait le col
et fourrait ses mains dans ses poches : la servante secrète l'avait prévenu.
Il savait l'heure, et non le jour. Le changement de la saison ne lui donna point à se dire qu'il était là depuis longtemps. Il était patient : c'est qu'il demeurait dans l'éternité.
A la fin de Thiver, il eut bâti le système de son idéologie. Il avait réalisé l'unité.
Alors il ne lui resta que de la contempler. Et il s'y plut, un bout de temps. Les séries de théorèmes faisaient des routes étroites et sûres où sa pensée aimait à cheminer, dans les deux sens, tour à tour, soit qu'il fût tenté d'aller voir un peu comment s'éparpillent les réalités concrètes, à l'extrémité de ces routes, soit que bientôt le prit l'inquiétude et qu'il voulût, berger prudent, ramener ces folles au bercail de l'unité.
Mais il s'ennuya. L'effort actif auquel son dur labeur métaphysique l'avait contraint le laissait en état de travail ; et il n'avait plus rien à faire. Il se dit que, pour étendre davantage sa doctrine, il lui faudrait des réalités nouvelles : et il n'en avait plus. D'ailleurs, il n'en désirait pas d'autres, car il redoutait, pour sa doctrine, cette épreuve.
Elle fut auprès de lui, sa doctrine, comme une tour. Il en avait été l'architecte ; et il n'en était plus que le gardien. Il s'ennuya, comme font ces vieux militaires retirés du service, et qui, du matin au soir, restent assis sur leur chaise de paille au pied du monument que l'on a confié à leur vigilance oisive. Leurs cannes tracent des arcs dans le sable et ils attendent qu'il soit l'heure de dormir.
S'ils ont jadis couru le monde avec des armées conquérantes, ils se souviennent des pays où ils allaient et ils souffrent de nostalgie, malgré leur lassitude; et, si le monument commémore une activité dont ils ont eu leur part, ils l'aiment ; cependant, ils ne le regardent pas sans cesse et ils languissent auprès de lui. Ainsi languissait Michel.
La poursuite des idées est une chasse à laquelle l'esprit s'amuse. Leur contemplation deviendrait vite fastidieuse.
Michel connut que l'esprit n'est pas fait pour contempler : il a besoin de mouvement et il a peur du repos.
Auprès de sa tour fine et solide, Michel fut analogue à ces adolescents de province qui trouvent les journées longues et iraient bien à Paris. On leur dit : « Vous avez, dans votre petite ville, une si belle cathédrale!... » Et, en effet, la cathédrale est belle, comme si, pour l'édifier, on avait dévasté tous les alentours. Elle est large et haute, sculptée avec délicatesse jusqu'en ses recoins, illuminée de ses vitraux, riche de son trésor. Mais il n'y a, autour d'elle, presque plus rien : toute la vie, toute la ferveur, l'opulence et l'ingéniosité se sont enfermées dans l'espace de ses murailles; depuis qu'ils eurent construit leur cathédrale, les gens n'ont plus rien fait et les générations humaines se sont, au cours des siècles ultérieurs, assoupies. La petite ville est morne et les adolescents répliquent avec flamme qu'ils ne vont point à la
cathédrale sans cesse. Il n'y a de vivant, alors, que les dévotes qui ont leur habitude constante au sanctuaire.
Michel, lui, n'était pas un dévot de sa tour. Cette bonne architecture, mais froide, le satisfaisait et ne l'enchantait pas. Ce n'était pas un sanctuaire ; et aucun dieu n'y habitait. Michel en grimpait de temps en temps les escaliers. Quand il arrivait tout en haut, la vue n'était que d'un désert immense. Seule pouvait l'intéresser l'architecture forte et hardie ; mais voilà tout.
Bâtirait-il une autre tour? Les matériaux lui manquaient. Tout ce qu'il possédait de faits et d'idées, il l'avait mis là, — les faits, solides, pour les fondations, puis les idées en étages qui s^amincissent et, au faîtage, comme la pointe d'un clocher, l'unité. — Mais ce clocher n'avait pas de cloches, pour appeler aucun fidèle.
Ainsi, Michel ne pouvait point bâtir une autre tour. Pour en bâtir une autre, il aurait dû premièrement démolir celle-là. Mais l'autre serait pareille ou moins parfaite. Celle-là, où il avait su placer en ordre accompli toute la pierre et tout le ciment, celle-là valait mieux et il fallaîl s'en contenter. Elle était, pour la structure, un chef-d'œuvre; mais elle avait peu d'agrément, à cause de sa perfection.
Michel, quand le printemps commença, eut de mauvaises journées.
Un terrible malaise lui vint de cet horaire qu'il avait fixé pour l'emploi de son temps. Les heures
du travail étaient vides. Parfois il regardait la tour ; et si, par chance, il y apercevait un menu défaut, vite il le réparait, taillant, grattant et ciselant la pierre, affinant un joint... Puis il retombait à sa nonchalance.
Il résolut de relire VEthique. Elle lui parut sèche, aride. Il lui sembla aussi, à mesure que se plaçaient les théorèmes sur les théorèmes, qu'une autre tour s'élevait, dans son esprit, à côté de la sienne; et il redouta de les voir, l'une et l'autre, hostiles et hargneuses. D'ailleurs, elles n'iraient point à se quereller. Chacune d'elles était inattaquable en sa solitude revêche ; et il n'y avait pas de projectiles pour que l'une détruisit l'autre.
Et Michel songea que la pensée humaine a dressé, depuis les âges de l'histoire, beaucoup de tours, dans la plaine indéfinie du rêve, beaucoup de tours plus ou moins hautes et toutes terminées en pointe. Il les vit, très diverses et qui formaient un paysage extravagant. Plusieurs s'étaient écroulées d'elles-mêmes : les décombres attestaient que jadis il y avait eu là de l'architecture ; des morceaux de pierre gardaient encore les traces de la scie ou du ciseau. D'autres étaient inachevées : l'arête des profils indiquait la direction voulue et l'œil continuait les lignes montantes et fières, projetait les arcs dont le départ seul marquait l'ampleur ; mais parfois il aboutissait à un tel enchevêtrement de capricieuses courbes qu'on devinait poiu*quoi le bâtisseur s'était découragé. Les autres tours, celles qui avaient leur faîtage, Michel les
vit nombreuses, toutes proches, à composer une foule, et prodigieusement fermées. Chacune d'elles n'était habitée que d'un solitaire. Des gens étaient venus, avaient regardé ; quelques-uns même entrèrent et puis s'en allèrent et, à côté, bâtirent de leur mieux.
Dans ces tours, les solitaires étaient morts. On en bâtissait encore d'autres, où d'autres solitaires s'enfermaient et où ils mourraient, captifs de leur ingéniosité constructive.
Parmi ces tours, Michel vit la sienne, la plus fraîche de celles qui étaient achevées : il la préféra. Il remarqua les défauts, les pauvretés ou la fragilité des autres, certaines qui menaçaient ruine et certaines qui ne devaient leur durée qu'à des étais ou à des replâtrages. Il préféra la sienne. Et il ne l'aima guère. Elle était si grêle ! Haute, oui, mais étroite.
Il se souvint des cathédrales, qui sont moins hautes, mais où s'abritent des multitudes.
Il n'aima point les cathédrales ni les multitudes. Il sentit qu'il était l'homme des tours solitaires, l'homme d'une tour, de la sienne, où il s'enclorait et où, ainsi que les autres bâtisseurs de tours dans les leurs, il mourrait. .
Au point où il était arrivé, il n'avait plus qu'à mourir. Quand on a une fois bâti sa tour, on y loge, on y est enfermé. 'Seulement, les tours sont inhabitables aux vivants : ce ne sont pas des demeures ce sont des tombes. Et Michel désira de mourir ; plutôt, sentit que sa mort serait l'incident le
plus opportun. Mais, tandis qu'il mourait à luimême, de jour en jour plus complètement, quelque chose en lui durait : la mécanique de la vie.
Donc il fallait occuper cette mécanique et ne point laisser qu'elle manœuvrât dans le vide, comme ferait un moulin dont les ailes auraient gardé leur toile au vent, alors qu'il n'y a plus de grain sous les meules.
«c Mais, au demeurant, pourquoi? » se demanda Michel.
Pourquoi ne laisserait-il pas les ailes du moulin tourner comme des folles, puisque c'est leur usage, tant qu'il plaît au vent?... Mais non : fl était un moulin qui sait qu'il tourne et qui ne veut pas tourner à vide.
, Pourquoi?... Il ignorait, à vrai dire, pourquoi cet exigeant moulin refusait d'être, au soleil de printemps, des ailes qui se meuvent sous la caresse de l'air léger. Mais il souffrait et supportait mal de souflfrir.
Il n'y avait plus qu'à mourir, ou bien à contempler.
Comme, distraitement, il feuilletait VEthique, il tomba sur ces lignes étranges : Il est donc utile, au premier chef, àans la ne, de perfectionner autant qu^on le peut V entendement ou la raison,..
« Bien, songea-t-il, cela, je l'ai fait; et je ne suis plus que raison !... »
C^est en cela seulement que consiste la meilleure félicité, la béatitude...
Il répéta, mentalement :
« La meilleure félicité, la béatitude.. • »
Et ces iQots lui semblèrent un paradoxe un peu absurde : il leur sourit amèrement.
La béatitude, en effet, n'est pas autre chose que cette tranquillité de Vâme qui naît de la connaissance intuitive de Dieu; et la perfection de Ventervdement consiste à comprendre Dieu.
Il songea : « Or, je connais Dieu, Dieu est l'unité. Je l'ai placé au sommet de ma tour ; il en fait la pointe. Je suis donc, à n'en pas douter, en état de béatitude !... »
Il fallait occuper cette béatitude : « car, songeat-il encore. Dieu lui-même s'est fait homme, afin d'occuper sa béatitude, plus parfaite pourtant que la mienne ! »
Dieu est allé au monde. Mais, autour de Michel, le monde était ravagé : il avait employé à bâtir sa tour» sinon le monde, au moins cette portion du monde qui l'environnait.
Et laissons Dieu ! Mais il se souvint de Spinoza qui, tout de même, pour occuper sa béatitude, polissait des verres de lunettes. Et Spinoza n'eût point fait battre, à coups réguliers, la pédale de sa machine, s'il n'avait eu des verres de lunettes, de véritables verres de vraies lunettes, à polir.
Michel était privé de cette besogne. Mais le bonhomme qui le logeait possédait un verger, auprès de sa maison, et puis un jardin potager. Comme il y travaillait constamment, seul, sans aide, Michel lui demanda de l'employer : oh ! ce n'était que pour l'amusement et afin de prendre
un peu d'exercice. En outre, Michel affirma qu'il n'ignorait pas tout à fait l'art des jardins, ayant été campagnard : c'est c provincial » qu'il devait dire; meus il exagéra.
n eut une bêche, une binette, un sécateur, les instruments divers du jardinage; et, le temps qu'il donnait jadis à mettre le monde en théorèmes, il le consacra de tout son cœur à favoriser la croissance des fruits et des légumes.
Il préféra cette nouvelle besogne, la trouva moins revêche que l'autre et plus aimablement variée. Il eut à émonder les arbres et à diriger leurs rameaux; il eut à remuer la terre, à semer des choux, à en repiquer d'autres ; il eut à enlever de mauvaises herbes... Il fut, les premiers jours, importuné de courbatures ; il eut, autour des reins, une ceinture de douleur. Il se souvint de Biaise Pascal, ennemi de lui-même et qui, à la taille, portait une ceinture tout armée de clous : avec ses coudes, il tapait dessus et il enfonçait les clous dans sa chair, afin de lui apprendre à n'être pas voluptueuse... Michel sourit mélancoliquement à l'idée qu'il n'avait plus besoin de cette discipline ; la réclusion suffisait, avec le travail et la modeste nourriture, pour mater sa chair. Et il se moqua un peu de lui-même, sans nulle gaieté.
Quand apparurent les premiers bourgeons, il s'en réjouit. Il les examinait; il observait leiu* quotidienne poussée, leur teinte rouge et rose, leur gonflement ; il regardait leur coque veloutée et poissée qui se tendait, à éclater, sur l'afilux de
2i2 L'HOMME QUI À PERDU SON MOI
la sève. Et, un matin, sous le joli soleil, les fleurs se montrèrent, petites et fines, d'un rose pâle et charmant. La veille, à peine pouvait-on les deviner. Une tiède aurore les avait épanouies : elles furent le délicat miracle du printemps qui préludait.
Aux arbres, fl n'y avait pas de feuilles : les arbres étaient pareils à ceux qu'on voit sur les peintures japonaises ; leurs petites ramures brunes et roses, d'un dessin net, semblaient fragfles et, à cause de cela, plus précieuses. On craignait pour elles le plus léger souffle du vent ; mais elles résistaient avec souplesse et, fières, se relevaient, le vent passé. Le contraste que faisaient la vieille écorce et la floraison fraîche était, dans le verger, comme un emblème poignant et gracieux de la nature antique et neuve, de la terre qui est mortuaire et féconde... Et Michel admira la patience des saisons, le bel entrain des printemps obstinés.
D'ailleurs, ces phénomènes le divertissaient. Comme il ne tâchait point de les ranger dans une dialectique, il éprouvait, à les considérer, le plaisir d'un libre jeu; et, comme il n'avait nul intérêt d'aucune sorte à la réussite des fleurs, il les aimait pour leur simple beauté : tout cela lui était un agréable badinage. Et il se dit que, la chaîne de la pensée allant de l'unité austère aux fleurs délicieuses, les idéologues avaient tort de monter toujours à l'unité ennuyeuse, tandis que les invite, à l'autre bout, la profusion ravissante des fleurs. Il se repentit. Mais bientôt il redouta le sophisme qui
le séduisait : les fleurs étaient rallégorie de tout le péril auquel il échappait, depuis des mois, quand il se réfugiait vers Tunité.
Il bêcha le sol et n'osa pas beaucoup lever les yeux sur le miracle du printemps. Si le frôlaient parfois les idées de dissipation qui émanent du renouveau, il se détournait et, comme le divin jardinier du verger de Jérusalem, il murmurait :
— Noli me langer el,..
Il sentit le danger. Il l'évita et jardina ainsi que jardinent les moines, pour fatiguer leurs muscles.
Mais, un jour, il y eut une lettre pour lui. Grande merveille ! C'était la première qui, depuis son départ, lui arrivait. L'Alchimiste seul savait son adresse ; et il ne lui écrivait pas. Michel examina l'enveloppe : il n'en connaissait pas l'écriture. Il détesta le timbre de Paris.
Il avait le pied sur le fer de sa bêche, le manche appuyé sur son ventre. Il déchira l'enveloppe et il lut.
— Ah !... Bien ! fit-il.
C'était un avoué qui lui écrivait, de la paît de Geneviève. Oui, de la part de Geneviève, qui demandait à divorcer.
« C'est parfaitement juste », songea-t-il.
Et il s'étonna de n'avoir pas encore pensé à ce détail. Il avait eu, en partant, l'illusion de délivrer absolument Geneviève. Mais non : il fallait que cela fût ratifié par les justes tribunaux ; il fallait qu'on l'eût bien légalement supprimé, lui, Michel. L'avoué indiquait les meilleurs moyens,
les plus rapides et les moins scandaleux. Tout simplement, Michel voulait-il faire défaut, aurait-il l'obligeance de se laisser condamner, en n'étant pas là? Mais oui, volontiers... Et Michel admira comme cette procédure était ingénieuse, comme elle le dérangeait peu. H lui suffisait d'écrire à l'avoué qu'il consentait, qu'il ne bougerait pas.
Tout de suite 1... Il enfonça dans la terre sa bêche ; et il s'en alla pour écrire cette petite lettre.
Quand il revint, il se remit à bêcher.
Il avait beau faire et lutter là-contre avec de bons arguments, il se sentait plus abandonné. Certes, avant qu'arrivât cette annonce du divorce, il ne projetait pas de retourner à Paris, de reprendre Geneviève, ni seulement de la revoir. Même, elle avait disparu de son souvenir. Maintenant l'image de la gentille femme se présentait à lui avec une insistance telle qu'il ne savait comment réconduire. Il bêchait, d'un geste rythmé, traçant des bandes larges de terre toute fraîche ; il tapait sur les mottes, il abattait leurs arêtes, il arrachait les bouts de racines mortes et les secouait. Puis il se dressait et soufflait, un instant. Si l'image de Geneviève s'approchait alors un peu trop, il murmurait :
— Noli me tangere/
Il frissonnait. Et il se remettait à la besogne.
Il ne savait pas oombien de temps les formalités du divorce pouvaient durer ; il ne savait pas non plus en quoi exactement consisterait la procédure. Et il réfléchissait, à ce propos, comme si telle était
la chose importante et bien qu'il n'en eût aucun souci. Mais, cependant, au fond de lui, dans l'intime secret de son cœur, s'installait, comme une grande nappe de brume sur un paysage, le chagrin, le morne chagrin de l'abandon définitif.
Vers le soir, il s'attrista plus encore. C'était l'heure où jadis, au temps même de son bonheur, il lui venait une sorte d'inquiétude. Mais Geneviève lui disait : « Je suis là. » Elle riait, et lui aussi. Elle l'appelait, pour l'égayer, a le vilain Michel d'entre chien et loup ». Les lampes allumées, tout allait bien.
Le lendemain matin, pendant que Michel travaillait au jardin potager, il arriva une lettre encore. Michel la reçut avec impatience. Il reconnut, cette fois, récriture de l'Alchimiste.
— Ah ! s'écria-t-il, qu'on me laisse un peu tranquille. Je ne demande pas davantage ; mais qu'on me laisse !...
Et, plutôt que de l'ouvrir, il fourra la lettre dans sa poche ; puis il travailla. Il était en colère : et qu'est-ce que l'Alchimiste allait réclamer, touchant le sirium, sans doute, et la transformation de l'énergie? « Voulez- vous ma tour, maître? Je vous la donne ! »
Il ajouta : « Je vous la donne pour ce qu'elle vaut... Et elle en vaut une autre. Pas un sou de plus, par exemple !... »
Il raillait. Et puis, il fut assez curieux de la lettre pour avoir un effort à faire, s'il ne l'ouvrait pas. Elle lui parut lourde, dans sa poche ; et elle l'importuna. Mais il ne voulut pas céder à luimême, sottement, et il continua de semer de menues graines dans les sillons qu'il avait préparés. De sorte qu'il oublia, en fin de compte, la lettre et l'Alchimiste, et aussi le reste du monde, pour n'être qu'un bon maraîcher qui s'occupe d'avoir bientôt de bons légumes.
Cotte journée passa comme les autres. Michel, avec sa lettre dans sa poche, fut le Michel habituel. Il ne pensait pas beaucoup à Geneviève ; et il ne pensait beaucoup à rien. Il regardait quelquefois sa montre ; et, quand ce fut l'heure de la promenade, il sortit. Il se promena comme toutes les après-midi, longea le canal, suivit des chemins qui ne le menaient pas autre part que jamais. Il alla jusqu'à un point où l'air de la mer, venu de Ryswick, apportait une odeur saline : il la huma, cette odeur ; et il rentra chez lui, par la grand'route. Il dîna, il lut, de même que les autres soirs.
Mais, quand il vida ses poches, avant de se dévêtir, pour se coucher, il trouva la lettre. Elle lui déplut. Il l'accusa d'être acharnée et de le poursuivre : il la déchira, en quatre morceaux, qu'il jeta.
Et puis, sans plus songer et comme s'il ne pouvait pas faire autrement, il se baissa ; d'un geste bien soumis, il ramassa les quatre morceaux. Il tira, d'un coin d'enveloppe, un bout de papier. Des mots sautèrent à ses yeux, comme des bêtes étranges, pour le griffer :
Mon petit,,. Ta pauvre,,, mourir,..
Il crut que son cerveau était envahi de folie. Il essaya de réunir les lambeaux de la lettre. Seulement, il s'embrouilla; et ses doigts tremblaient, lâchaient un fragment et en présentaient un autre à l'envers ; ses yeux se voilaient ou bien étaient éblouis. Il dut prendre tout cela, en poignée, sa
lampe de l'autre main, et aller à sa table, apercevoir des mots qui le désespéraient, deviner avant de lire et lire enfin :
Mon petit Michel, Ta pauvre maman çiênt de mourir,..
Alors il ne lut pas davantage. Il se leva, marcha, en chavirant, s'arrêta. Il aspira autant d'air que sa poitrine en pouvait contenir. Et il tomba sur son lit, le corps plié en deux, le front sur sa manche. Il appela :
— Maman !... maman !...
Et il ne fut qu'un enfant malheureux. Il souffrit comme un autre, et de tout son être, divisé ordinairement et dont les éléments se joignaient soudain pour composer une terrible unité de douleur. Quand il eut réagi contre le premier choc, il douta s'il n'avait pas été la victime d'un cauchemar. Autrefois cela lui arrivait, de rêver que sa mère était morte ; il s'éveillait, en sursaut : et alors, en touchant le bois de son lit, en écoutant, en allumant sa bougie, il vérifiait que non, il savait qu'un mensonge affreux l'avait dupé. En outre, il n'avait jamais appris la mort de personne sans croire, une seconde, qu'on se trompait et sans garder un peu d'espoir.
Mais il lut de nouveau :
Mon petit Michel^ Ta pauvre maman vient de mourir...
Il eut cette abominable certitude,^ contre laquelle ne lutta pas longtemps son imagination
L'HOMME QUI A PERDU SON MOI 2i9
découragée : il se débattit un peu et fut vaincu.
Il désira de partir, d'aller là-bas, d'y être assez tôt pour l'adieu qu'on donne au corps inanimé. Mais quoi ! en pleine nuit?... Non ; il n'y avait plus de trains... Il devait, de toute manière, attendre au matin, attendre comme cela, dans cette détresse... Et la lettre, il la tenait depuis le matin ; l'Alchimiste l'avait écrite la veille ou l'avantveille : pourquoi une lettre et non pas une dépêche? Il lui faudrait plus d'un jour, maintenant, pour aller de Rijnsburg en Bretagne. Un jour, deux jours, trois jours... Ah ! trop tard, trop tard !... Il ne serait pas là ; c'était fini, à jamais fini ; le néant triomphait, le néant venu en sournois !...
Michel, enfin, lut toute la lettre :
Mon petit Michel, Ta pauvre maman vient de mourir...
Mais cela était si absolument tout que Michel ne réussissait point à franchir ce mot; et il dut s'y prendre à plusieurs fois pour continuer.
Je rapprends à Vinstant : tu sais comme je vis retiré. Mais elle a trépassé avant-hier matin. Plus exactement, ta sœur, avant-hier matin, Va trouvée ne respirant plus. Elle avait Pair de dormir; seu-lement, elle ne vivait plus.
Je Vai appris tout à Vheure. Comme la cathé" dràle sonnait aux morts, fai demandé qui c^étaii. D^habitude, je ne demande pas, n^ayant plus d^amis dans la ville. J*ai bien fait de demander. Ma vieille Marie-Claude m* a répondu que c* était madame Bedée
et qu^on sonnait pour la cérémonie. Elle rrCa raconté ce que je f écris.
Il est trop tard pour que tu {tiennes. Tu n^as pu être accise, parce que je ne suivais pas et que je n^açais donné ton adresse à personne. Je le regrette; mccis, aussi, je ne poui^ais pas trahir la retraite volontaire où tu travailles. Je ne Vai donnée, sous le sceau du plus grand secret, qu^à un avoué qui m^affirma f écrire pour le divorce.
Mon petit Michel, j^ai grand^pitié de toi et du chagrin que tu vas endurer. J'ai connu ça; et toi, tu es beaucoup plus sensible que moi. Je te conjure d'être énergique. Travaille : il n'y a pas autre chose à faire. Ainsi Von devient chaque jour moins tendre, moins douillet et plus fier, plus capable de refuser la souffrance. La vie est horrible : c'est pour cela^ que des gens comme nous ne l'acceptent pas et se réfugient dans la science.
Ne viens pas. Il n'y a plus aucune raison pour que tu viennes. On dit que ta sœur va entrer au couvent. Je l'approuve. A défaut de la science, qui n'est point à sa disposition, le couvent vaut toujours mieux que la vie. Mais ne viens pas. L'émotion que tu aurais te ferait perdre le profit de ta longue solitude. Il faut te raidir : je ne vois que cela.
J'espère que tu travailles; et, bientôt, je te demanderai compte de ce que tu as fait. Si tu veux que j'aille te voir, dis-le ■: j'irai. Mais il vaut mieux, sans doute, que tu t'arranges tout seul Pourtant, ^{i n'as qu'à m'écrire.
Michel, je te serre la main.
L'HOMME QUT A PERDU SON MOI Mi
Michel eut besoin de relire tout cela pour s'y reconnaître. Les mots défilaient trop vite : il ne pouvait les retenir ; et il s'attardait aux uns, quand les autres s'étaient déjà sauvés.
Il ne garda que le principal, les dates et le fait : depuis quatre jours, sa mère était morte ; depuis deux jours, enterrée.
Il fit le signe delà croix. Il se mit à genoux et il récitai le Pater.
Il n'avait pas décidé d'agir ainsi; et ce fut spontané, presque machinal.
A Padoue, dans l'église de VArena, il y a le tableau de la Mort de la Vierge, par Giotto. Et la Vierge meinrt ici-bas, sur terre, entourée des soins de pieuses personnes. Mais, dans le ciel, Jésus soudain redevient un enfant et il repose, petit orphelin, entre les bras du Père.
Michel, en esprit, redevint de même un entant et, sans guère savoir qu'il le faisait, il porta au giron du Père son âme orpheline. Et il pleura.
Quand il se releva de sa prière, il ne sut que devenir. Il lui manquait, auprès de la mort, l'occupation qu'elle donne à ceux qui sont là, les rangements, les apprêts, le souci funèbre et enfin le protocole désolant dont le détail, au moins, empêche qu'on ne tombe dans un néant pareil à celui de la mort toute proche. Michel eut le sentiment de se noyer dans un remous de désespérantes idées.
Les phrases qui lui avaient annoncé la mort de sa mère étaient dans sa pensée, dans ses oreilles et dans ses yeux : il les entendait et les voyait.
Il se demanda si sa mère avait dû souffrir. Il se dit que non et qu'elle s'était endormie doucement. Oui !... Cependant, à la dernière seconde, à l'instant même de mourir, — car le néant n'est tout de même pas la suite simple du sommeil, — à cet instant-là, devina-t-elle qu'elle mourait, et songea-t-elle à lui, pour désirer de le voir et pour accuser son absence? Michel le redouta.
Et il crut voir sa mère morte, couchée sur le dos, les mains jointes parmi les grains d'un chapelet ; ses mains blanches et qu'il aimait et qu'il se rappelait, avec leurs grosses veines bleues et leur douceur fine. Il en avait encore aux doigts le contact, aux doigts et au visage, car elle lui caressait naguère les joues en le câlinant.
Il consacra toute la nuit à se souvenir de sa mère. Il lui fit de loin, de si loin, cette veillée pieuse et troublée de larmes. Il se. souvint de sa mère telle qu'il l'avait aimée jadis et récemment. n la revit jeune et vieille, petite maman qui mène à la promenade les enfants, et qui alentit ses pas, et qui a une belle ombrelle bleue ; puis la voici, veuve très tôt, habillée de noir à jamais ; et la voici vieille, très vite vieille et impotente.
Comme avait été rapide la transformation ! Les années qui s'étaient écoulées entre la jeunesse de sa mère et la vieillesse, il les oubliait ; il lui semblait qu'elles n'avaient pas duré. Il comprit que ces années-là étaient celles.de son adolescence, à lui : et, comme font les garçons, il ne pensait alors qu'à l'amusement d'être un jeune homme. Il avait
gaspillé tout ce temps-là, ce joli temps, à ne pas profiter de la présence de sa mère, à vivre ainsi qu'«n vivrait sans absurdité si la vie devait durer toujours. Ensuite, elle était vieille, sa pauvre maman, vieille et captive d'un fauteuil.
Et maintenant elle était morte.
Les périodes de la vie allaient, dans son esprit, si promptement qu'il se crut lui-même vieux et tout près de l'âge où l'on meurt. Est-ce qu'il n'était pas mort à demi? Seulement, il s'en apercevait plus nettement que jamais. Les dizaines et les vingtaines d'années passaient, dans son imagination, d'une course tellement rapide que les jours et les nuits sont moins brèves, les nuits et, entre toutes, celle-ci.
Michel perdit la juste notion du temps ; il l'évaluait au gré d'une méditation tourmentante. Tout ce qu'il savait de sa mère lui paraissait tenir en peu de jours ; et cette nuit de son regret durait indéfiniment.
Il s'assoupit, de lassitude.
Et, quand il s'éveilla, il pleurait, à cause de la robe de sa mère, à cause de sa robe noire, qu'il ne reverrait plus, qu'il ne toucherait plus et dont il gardait aux doigts le souvenir.
Jadis, il disait à madame Bedée : « Vous devriez avoir une robe neuve. »
Elle répondait : a Oh ! puisque je ne sors plus !... »
Et, à cette époque lointaine, il eût souhaité qu'elle fût un peu élégante, pour la gaieté que cela suppose ; mAÎs il lui plaisait aussi de retrouver, à
2U L'HOMME QUI A PEBfDU 80N MOI
chacun de ses voyages, la même robe noire, si parfaitement propre et qu'il reconnaissait. Et il avait souhaité que sa mère portât un deuil moins rigoureux. Un jour, par complaisance, elle mit à son bonnet de dentelle noire une coque de ruban mauve. Il fut déconcerté : elle s'en aperçut et fut en noir à tout jamais. Michel ne se consolait pas de cette vie tout en noir
Au matin, quand il sortit pour aller, ainsi que d'habitude, au jardin, le printemps nouveau réalisait son chef-d'œuvre. L'air était si pur que la vue, au loin, distinguait tout le menu détail de la plaine. Les arbres, à l'horizon, plus petits, n'étaient pas moins nets que les objets du premier plan. Sur les canaux passaient des voiles molles qui profitaient d'une insensible brise. La lumière était limpide. Au bout des branches, les brindilles fleuries et immobiles, tendues vers la beauté du paysage, semblaient imposer un prestige, comme les baguettes d'invisibles fées.
Et Michel, de même que les autres matins, se mit à sa besogne. Il se souvint de la mort de son père. Un tel matin, jadis, au temps de son enfance, son père venait de mourir ; Michel était, avec sa sœur, descendu au jardin de la maison natale pour y cueillir les roses qu'on placerait sur le lit mortuaire. Et, depuis lors, il avait oublié tant de choses que, de ces années-là, il ne gardait, en somme, presque rien ; mais l'odeur de ces rosPd demeurait dans sa mémoire, à l'importuner. Les fleurs du verger de Rijnsburg la lui rappelèrent si précisément qu'il n'osait pas les regarder. Il sentit une odeur de mort autour de lui ; et le mer-
ft6 fnOMME QUI A PERDU SON MOI
vcilleux printemps lui apparut tel qu'un cimetière un peu orné.
Il crut voir, au cimetière de là-bas, la tombe.
C'était la tombe où dormait, depuis trente ans, son père ; la tombe qu'autrefois il visitait fréquemment, avec un émoi que les années avaient rendu moins pathétique; la tombe qui soudain redevenait, par la présence de sa mère, plus émouvante et que couvraient les fleurs fraîches de l'enterrement.
Gomme il se dressait, après avoir bêché, il aperçut par-dessus la haie, à quelque distance, une jeune fille, de noir vêtue. Il la reconnut et, frémissant, il murmura :
— Noli me tdngere/
Il avait reconnu sa sœur.
Oui, c'était bien elle, qui évidemment le cherchait, le demandait aux gens et, de chemin en chemin, s'égarait. Il fallait courir après elle; et il fallait au moins l'appeler. Michel essaya de le faire ; mais une étrange paralysie du corps et de l'ftme le tenait : il ne pouvait pas bouger, il ne pouvait seulement pas crier. Et il restait à regarder Marie, comme si toutes forces lui manquaient. Une voix, en lui, suppliait :
— Noli, noli me tangeref
Il avait peur de cette jeune fille en noir, qui lui apparaissait ainsi qu'une courrière de la mort et qui était sa sœur.
Il craignit qu'elle ne l'aperçût et il se pencha vers le aol, espérant qu'elle ne le verrait pas, qu'elle
L'HOMME QUI A PERDU SON MOI 2t7
renoncerait à le trouver et s'en irait : il avait peur d'une tendresse qui venait à lui, tout alarmée encore, et qui lui parlerait et qui le ferait mourir de chagrin.
Il leva les yeux ; il regarda par-dessus la haie et ne vit plus personne. Il attendit. Son cœur battait fort. Il était angoissé. Au bout de quelque temps, il crut que Marie ne viendrait pas : il eut pitié d'elle ; mais, plus encore, il avait peur qu'elle ne vint. Et, en travaillant, il était aux écoutes, pauvre être qui subit une menace et ne peut résister, lutter contre elle en faisant mine de l'ignorer.
— Michel !...
Et Marie arriva. Ils s'embrassèrent.
Et puis ils furent, l'un devant l'autre, à ne plus savoir que se dire. Ils se regardaient avec des yeux pleins de larmes. Leurs bras pendaient.
Michel dit à Marie :
— Viens dans ma chambre.
Il la prit par la main et l'emmena.
Ce grand espace, autour d'eux, cette ample et gaie lumière, le ciel éblouissant les étourdissaient.
Quand ils entrèrent dans la petite chambre, ils éprouvèrent un peu d'apaisement. Les volets étaient clos, avec la fenêtre ouverte. Et ce fut trop d'ombre, trop d'air aussi. Michel ouvrit les volets et ferma la fenêtre. Il y eut, dans cette chambre, le jour et le silence, la tranquillité souhaitables.
— Assieds-toi, dit Michel.
Et il approcha deux chaises.
Le frère et la sœur b 'assirent l'un auprès dj
l'autre. Ils se turent, parce qu'ils n'étaient pas animés du même souci, Michel qui ne songeait à parler que de sa mère, et Marie étonnée de l'étrange état où elle le retrouvait.
— Que fais-tu ici? demanda enfin Marie.
Il eut honte de lui-même : et comment raconter un peu vite l'aventure absurde et minutieuse qui a conduit de Bretagne à Rijnsburg un jeune savant de bonne famille, devenu jardinier?
Michel répliqua :
— Mais toi, que vas-tu faire?
Elle répondit :
— Je vais entrer au couvent.
Elle expliquait déjà que c'était sa vocation dès longtemps et qu'elle n'avait ajourné son vœu que pour soigner sa mère.
— A présent...
Elle affecta cette allégresse de l'esprit dont revêtent leur renoncement tous les désespérés qui ont de la noblesse au cœur et qui sont au point où l'on refuse la compassion même.
Michel l'interrompit :
— Eh bien, tu vois, je suis entré au couvent, moi aussi !
Elle sembla ne pas comprendre d'abord; puis elle dit :
— Mais ce n'est pas un bon couvent... Non, ce n'. st pas du tout un couvent...
A demi-voix, elle ajouta :
— C'est un couvent sans Dieu.
Et alors il y eut un abîme entre eux, un abîme
que leur tendresse ne comblait pas, un abîme si profond et large que leurs paroles y fussent tombées, au lieu d'aller de Tun à l'autre, comme des flèches qu'on lancerait de trop loin.
Ils se turent encore.
Puis Michel demanda :
— Comment est-ce arrivé?
— Maman s'était confessée, la veille au soir. Elle avait causé longuement avec l'abbé. Après cela, je l'ai vue si sereine, si heureuse que, depuis bien longtemps, je ne l'avais pas vue ainsi. Son visage était comme quand tu arrivais. Oui, une félicité de ce genre, mais sans l'appréhension d'un départ... Comme si tu étais venu pour ne plus t'en aller. Un grand contentement paisible. Le lendemain matin, je l'ai retrouvée pareille. Seulement, elle ne bougeait pas, elle ne respirait pas. Elle possédait la joie éternelle.
Michel désira de savoir si, les derniers jours, sa mère l'avait réclamé, si elle avait souffert de son absence. Il ne dit pas un mot. Et Marie eut l'air de répondre aux pensées muettes de Michel, quand elle dit :
— Dieu seul peut donner cette joie, parce qu'il ne s'en va jamais. Il est la perpétuelle présence.
Michel interrogeait sur les choses de la terre ; et Marie ne disait que les choses du ciel. Ainsi, leur dialogue ne les satisfaisait pas. Ils semblaient causer et ils dévidaient, l'un à côté de l'autre, chacun son chapelet d'idées.
Ils déjeunèrent tous deux, Michel et Marie,
dans la petite chambre. Ils ne parlèrent presque pas ; et ils avaient beaucoup à se dire : mais ce qui leur touchait le cœur, ils ne le disaient pas et ils ne tenaient que de vains propos, dont la vanité même les offensait. Le silence leur valait mieux, si pénible et gênant qu'il fût.
Ils se promenèrent. Mais bientôt Marie avoua qu'elle était fatiguée : son grand voile de crêpe lui tirait la tête en avant. Michel remarqua, seulement alors, que lui-même n'était pas en deuil. Il dit :
— A quelle heure veux-tu partir?
— Je ne sais pas.
Et Marie fondit en larmes :
— Je voudrais surtout t'emmener, fit-elle.
Il répondit, avec dureté :
— Non !... tu as ton couvent ; j'ai le mien.
Elle reprit :
— Si tu savais comme je sens que tu as tort ! Mais je ne pourrais pas te persuader... Non, non, je ne le pourrais pas !... Je prierai pour toi, Michel.
Il répondit gentiment :
— Oui, Marinette, prie pour moi. Cela, je veux bien... Mais as-tu raison d'aller au couvent? Tu es jeune...
— Je ne suis pas jeune et je ne suis pas vieille : je ne désire que l'éternité.
Michel songea : « C'est le nom le plus aimable du néant. »
Il conduisit Marie à la gare. Le néant et l'éternité se dirent adieu.
Après cela, Michel comprit, d'une façon plus décisive, que sa mère était morte. Il n'avait ressenti encore que la douleur de la séparation ; maintenant il connut l'absence.
Il connut aussi qu'il était désormais un ôtre séparé de tout, sans nulle attache humaine en ce monde où les hasards l'avaient laissé. Mais quoi ! depuis une demi-année, ne le savait-il pas? Non. De là-bas, de loin, sa mère le gouvernait, sa mère, sa sœur, la petite ville, la cathédrale. Même après qu'il s'était enclos dans sa méditation farouche, il obéissait à une influence mystérieuse, à une règle morale, qu'il avait conformée à ses doctrines, laïcisée, dénuée de son dieu, mais conservée pourtant et observée avec rigueur. Une règle de cloître. Il avait été un moine dans son étroite cellule.
a Dans son étroite cellule vide, songea-t-il, sans crucifix, sans image peinte qui rappelle le sacrifice que fait l'Unité pour les hommes I... »
Il continua : « Car l'Unité s'est éparpillée dans le monde. Seulement, elle n'a pas dit à la Multiplicité qu'il fallût vivre d'une façon plutôt que d'une autre. L'Unité n'a pas fait connaître ses volontés. Elle n'a pas de volontés. Elle n'a pas d'autre volonté que de se répandre avec une profusion magnifique, tout en restant l'Unité. Ensuite,
elle est l'indifférence même. Et il n'y a rien de vil dans la maison de l'Unité. »
Michel se souvint d'une phrase de VEthique, Rentré dans sa chambre, il en chercha les termes ; et les voici :
// est (Tun homme sage (Tuser des c?ioses de la çie et de s*en délecter, non certes fusqu*à Vexcès^ parce qu'alors il rCy a plus de délices; il est d*un homme sage de se refaire et de se réparer par une nourriture et une boisson modérées et agréables, de profiter des parfums et de la beauté des plantes {verdoyantes, d^orner son vêtement, de jouir de la musique, des jeux, des spectacles et de tous les divertissements qu^on peut se donner sans dommage pour autrui.
Il ne voulut pas relire les axiomes, les théorèmes précédents et il omit toute la dialectique opiniâtre qui avait amené cette phrase, ou bien dans les réseaux serrés de laquelle cette phrase s'était insinuée. Il lui sembla qu'elle fleurissait singulièrement parmi l'aridité environnante. Elle eut pour lui un charme étrange. Il en goûta la douceur engageante. Et il abusa d'elle, en esprit ; il la mena plus loin qu'elle n'allait toute seule.
Les jours suivants, lorsque son chagrin lui donnait un peu de relâche, il avait une telle impression de liberté qu'il en était éperdu. Il se sentait plus libre qu'on ne l'est avec sécurité. Geneviève qui divorçait ; et puis sa sœur qui entrait au couvent ; et puis, surtout, sa mère qui était morte : enfin, tous les liens étaient rompus, tous les liens
qui jamais, jadis ou naguère, rattachaient à quelque tendresse ou à quelque habitude.
Il était libre comme le serait, dans la durée, une minute dont personne au monde n'aurait conscience et que nulle mémoire n'enchaînerait à la continuité des minutes.
Pour le retenir, il n'y avait plus que la science, la prison d'idées où il s'était retiré ainsi que dans un monastère.
Il décida de n'y pas rester davantage. Un matin gris et froid, l'un de ces matins secs d'hiver qui interrompent les préludes jolis du printemps, il souffrait de sa libre solitude et il fut pris de cette méchanceté qu'on a parfois contre soi-même : il décida d'être plus libre encore ; il fit de sa physique et de sa métaphysique un paquet ficelé. Sans lettre et sans commentaire, il envoya ces papiers — sa tour — à l'Alchimiste. Et, quand il revint de la poste, il balançait largement ses bras qui ne portaient plus rien, il offrait à la fraîcheur de l'air son front qui ne pensait plus rien, il livrait au vent son âme qui n'aimait plus rien.
Il répétait en lui-même : « Il n'y a rien de vil dans la maison de l'Unité ; dehors, non plus !... »
Et la phrase de Spinoza l'invitait à user des choses de la vie, à jouir du parfum des fleurs, à chercher le divertissement. Les mots qui, dans le texte, modèrent tout cela, il les négligeait. Et il n'entendait qu'un aventureux conseil.
D'ailleurs, il n'en recevait aucune gaieté. L'invitation bizarre venait le prendre au plus fort de
sa détresse. Elle ne lui promettait ni le plaisir, ni la consolation, ni seulement l'oubli. EUe proposait le véritable hasard au vagabond qui est chassé de partout et qui ne veut plus de repos, de gîte pour son corps dans les demeures humaines, de gîte pour son esprit dans les idées.
Un jour il s'en alla.
Michel arriva, un matin de printemps, à une petite ville, dans un pays de montagnes. II n'avait pas décidé d'y venir. Mais il passait et le paysage lui plut. Alors, comme il ne connaissait aucune raison d'être ailleurs plutôt qu'en ce lieu, il s'arrêta.
Au fond de la baie que forme un lac en son extrémité, dormait cette petite ville : suisse d'aspect, française de langage. Suisse ou française? peu importait à Michel. Un silence éternel y habitait, un passé immémorial y continuait.
Un fleuve, qui allait au lac, traversait un entassement confus de maisons vieilles à auvents et divisait en deux villages cette petite ville. L'un des villages était plus triste que l'autre, à cause des montagnes hautes contre lesquelles il s'appuyait et qui le privaient de soleil. Mais l'autre, bâti sur un sol marécageux où, de place en place, émergeaient des roseaux, sentait la vase et la fièvre. Un couvent, d'heure en heure, y tintait.
Pour traverser, d'une rive à l'autre, il y avait un grand bateau plat, qui n'était pas facile à conduire. Une fille le conduisait pourtant, une étrange
fille, jolie malgré le hâle, et toute habillée de noir, encapuchonnée de noir, pareille à quelque nonne. Si elle n'avait personne à mener d'une rive à l'autre, elle restait assise, tête penchée, sur la banquette du bateau, entre les deux rames pendantes ; et elle récitait son chapelet. Mais il suffisait qu'on la hélât : et elle arrivait avec son bateau. Elle se dépêchait ; ses petites mains travaillaient dur ; de toute la force de son corps menu, rejeté en arrière, elle tirait sur les lourdes rames. A l'homme, à la femme ou à l'enfant qui voulait passer l'eau, elle faisait une profonde révérence ; et, mettant les bras en croix sur sa ronde poitrine, elle disait :
— Je vous demande pardon, très humblement.
On ne prêtait à ses paroles nulle attention. En
débarquant, on ne lui donnait ni un sou ni un remerciement. Elle recommençait la révérence d'humilité, puis, de nouveau, demandait pardon. Et l'homme, la femme ou l'enfant s'éloignait. Alors, à pas rapides, elle allait jusqu'à un pilotis de bois, lequel soutenait la première attache d'un pont qui avait disparu : il n'en existait plus, à chacune des rives, que le départ. Elle s'agenouillait devant le pilotis, faisait un signe de croix, baisait le bois humide, faisait encore un signe de croix et retournait à son bateau, pour ramer ou prier, selon qu'elle était réclamée ou non.
Michel la regarda longtemps, avec surprise et avec attendrissement. Il s'informa ; on lui répondit :
— C'est Brigitte,
Il sut enfin l'histoire de Brigitte.
Une petite fille se nommait ainsi. Son père était un vieil homme veuf, religieux et morose. Elle, au jeu, avait plus d'entrain, de gaieté, de zèle à courir, à sauter, à vouloir être la première, elle avait plus d'invention drôle que ses compagnons et compagnes. Mais son ardeur tombait vite ; et alors elle s'éloignait, avec une douceur obstinée.
On la voyait, par les rues, cheminer, enfant sage, son tablier d'écolière serré d'une ceinture, le visage incliné en avant. Un visage beau et mobile, que le sourire illuminait et que divinisait la mélancolie. Les cheveux, blonds et brillants comme le cuivre, tirés en arrière, pendaient en natte que terminait un ruban noir. Les yeux étaient bruns ; et, s'ils regardaient, ils se posaient longuement ; mais, quelquefois, ils ne s'ouvraient que sur d'invisibles pensées.
A cette époque-là, les deux rives étaient reliées par un pont. Et on l'appelait le pont de la Mort. Les rampes étaient de bois plein jusqu'à la hauteur des épaules de qui passait. Puis, les poutres, distantes les unes des autres, laissaient voir le double paysage du lac et de la vallée, étroite bientôt comme un ravin. Ces poutres supportaient une toiture en tuiles. De sorte qu'on était, sur ce pont, comme dans un corridor. Les architectes anciens qui l'avaient construit ne s'étaient pas appliqués à le mener tout droit d'une rive à l'autre ; mais il affectait la forme sinueuse d'une chenille qui circule entre des cailloux. Sous le toit, d'un rampant à l'autre, en cet espace triangulaire,
t38 L'HOMME QUI À PERDU SON MOI
étaient, de poutre en poutre, placés des panneaux de bois peint où un artiste d'autrefois avait représenté les épisodes nombreux d'une Danse des Morts.
Au cours de sa dixième année, Brigitte, un jour, regarda ces peintures. Comme elle les avait toujours vues, il fallait qu'un hasard l'avertit de les remarquer.
Ce lui fut un sujet d'étonnement pénible.
Sur le premier tableau, elle vit des squelettes, encore habillés de quelques muscles, et qui dansaient ; l'un, pour cela, jouait de la viole, un autre de la flûte et, un troisième, du triangle. Brigitte crut qu'elle entendait cette musique aux tintements vifs et aux prestes ritournelles.
Sur le second tableau, elle vit un pape qui officiait. Il disait la messe, mitre, levait l'hostie. Mais, en guise d'enfant de chœur, il y avait derrière lui, vêtus d'un surplis, un squelette. De la main gauche, ce gaillard tenait le bas de la chasuble pontificale ; de la main droite, il secouait la sonnette avec frénésie. Et il riait.
Sur le troisième tableau, elle vit l'Empereur, qui visite ses beaux domaines. Il est paré d'étoffes d'or et de fourrures; il porte la couronne et le sceptre. Un courtisan qui l'accompagne et qui lui fait admirer l'opulence des jardins rares et des palais, ce courtisan qui s'incline avec respect, c'est un squelette effronté qui se moque, badine et dupe.
Brigitte regardait ces bizarres images. Et elle
L'HOMME QUI A PERDU SON MOI t39
n'en comprenait pas toute la signification, mais elle en subissait l'attrait redoutable. Elle s'arrêtait longtemps devant chacune d'elles, laissant, avec les formes colorées, pénétrer dans son âme les incertaines et frémissantes idées.
Elle vit l'Impératrice et les dames d'honneur; elle vit le Roi et la Reine, et l' Évêque, le Duc, l'Abbé, le comte du Saint-Empire, la comtesse et le chevalier former, de tableau en tableau, un long cortège auquel se mêlaient, comparses d'épouvante, des squelettes : chapeau à plume et pourpoint de velours, souliers à boucles ; et les hideux personnages, élégamment costumés, plaisantaient, ricanaient.
Brigitte s'étonna d'observer que l'Empereiu', l'Impératrice, le Roi, la Reine et les autres puissants seigneurs ou clercs n'apercevaient pas la compagnie mortuaire où ils étaient, ne remarquaient pas les farces qu'on leur faisait et ne savaient pas qu'ils s'avançaient en procession funèbre.
Sur un autre tableau mourait un moine, couché dans un lit de fer. Un squelette avait escaladé la paillasse; de ses deux mains, il secouait les épaules du moribond qui, la bouche ouverte, haletait.
Puis, il y avait le Juge, le Banneret, l'Avocat, le Négociant et le Philosophe. Négoce et philosophie éveillaient la même ironie des squelettes.
Un architecte construisait. Les ouvriers, sur les échafauds, hissaient les pierres; et lui, avec le compas, traçait le plan de l'édifice. Mais un sque-
24e L'HOMME QUI À PERDU 80N MOI
lette couronné d'or l'embrouillait dans ses calculs ; un autre faisait choir les ouvriers ; un autre éployait une banderole où on lisait : Sic transit ghria mundi, Brigitte ne sut pas lire ce latin ; mais elle devina que s'écroulerait l'édifice, par la malice des squelettes.
Un peintre s'efforçait de représenter au naturel les personnages importants d'une corporation. Mais tandis qu'un squelette broyait à tort et à travers les couleurs, un autre insinuait son horrible visage entre les faces radieuses de ces drapiers ou de ces orfèvres qui posaient ; et, en leur place, il se faisait portraire.
Un capitaine brandissait l'étendard, afin d'exciter le courage de ses troupes, engagées avec l'ennemi. Un squelette avait saisi le bout de l'étoffe ; et il tirait dessus, de telle sorte que la hampe échapperait aux poings du capitaine.
Des amants, en qui Brigitte ne voyait qu'un beau jeune homme et une belle jeune fille, se promenaient par les allées d'un parc fleuri. Leurs mains étaient liées, leurs pas accordés, leurs yeux extasiés. Des squelettes, vêtus comme des pages de fêtes galantes les entouraient, officieux, cérémonieux, narquois.
Parmi les paysans, les jardiniers, les artisans divers, toujours s'introduisait, subtile et triviale, la taquinerie des squelettes.
Un panneau montrait la boutique d'un horloger. Cet homme était soigneux de combiner délicatement les rouages, les cordes et les contre-
L'ÛOMME QUI À PERDU SON MOI t4l
poids d'une machine qui battrait la mesure du temps et selon laquelle les gens supputeraient, crédules, l'avenir. Et il ne voyait pas, derrière lui, le berceau où dormait son bébé, le berceau qui avait déjà la forme d'un cercueil et que, d'un genou sec, balançait un squelette.
Brigitte, quand elle vit cela, eut peur. Elle courut et rentra chez son père. Le vieil homme religieux l'interrogea siu* le trouble où elle était.
— J'ai vu la mort, dit enfin Brigitte.
n la mena au pont et il* la conduisit tout de suite au dernier panneau. C'était le jugement final, Dieu le Père en sa gloire, entouré des chérubins, des dominations, des anges sonneurs de trompettes. Et, plus bas, les corps ressuscitaient. Les uns, surgis de la fange terrestre, avaient recouvré leur forme et la liberté de leurs mouvements ; d'autres, encore engagés à demi, faisaient avec les bras un grand effort pour se hisser; d'autres soulevaient des couvercles de cercueils.
Le vieil homme religieux commenta selon le mode spiritualiste cette scène. Il voulut que Brigitte, avec lui, conclût au triomphe de l'âme et à ses destinées surnaturelles. Mais non : Brigitte avait conclu spontanément à l'universelle corruption de la chair et à la mort, compagne inévitable et malicieuse de la vie.
Les paroles du prêcheur n'entrèrent pas dans son esprit, qui était plein d'une pensée funèbre.
Depuis ce jour, Brigitte parut toute consacrée à un rêve de mélancolie. Ses velléités d'allégresse
ne duraient pas et la rendaient à un silence dôu-* loureux. L'idée de la mort l'habitait.
Elle connut les raffinements d'une sensibilité inquiète. EHe ne gaspilla, plus les minutes : leur nombre, désormais limité, ne permettait pas qu'on fût prodigue ou distrait. Elle évaluait les probabilités d'heures et de jours que l'avenir lui gardait : leur somme se faisait et se défaisait dans son esprit, sans que d'ailleurs elle songeât à la désirer plus abondante. Mais, résignée, elle assistait, avec un émerveillement pathétique, au jeu des durées, pareil aux remous de l'eau.
Quelquefois, après de longues flâneries mentales qui l'avaient égarée parmi les détresses de la prévision mortelle, de vives révoltes la prenaient et la jetaient dans une imprudente gaieté. Alors, exubérante, les yeux scintillants, elle courait, bondissait ; sa natte brimbalait sur son dos, son tablier se relevait et laissait voir ses petites jambes émues de la joie de danser.
Elle eut quinze ans et fut une belle fille.
Un jour de cette année-là, vers le début d'un clair printemps, elle était à la maison, le matin, comme dîhabitude. Elle se mit à la fenêtre. L'air était doux, un peu tiède à peine et encore mêlé d'une fraîcheur savoureuse. A l'horizon, la neige des montagnes fondait et laissait apparaître le feuillage des arbres que l'hiver n'atteint pas, les sapins bleus ou verts et les cyprès noirs. De place en place, le soleil allumait des reflets admirables, sur le lac principalement, où les petites
L'HOMME QUI A PERDU SON MOI t43
vagues étaient un luxueux frisson de pierreries.
Le carillon du couvent éclata et multiplia ses gentillesses. Les notes grêles ou graves, et d'aucunes toutes frémissantes de joie enfantine, et d'autres qui allaient jusqu'au ciel comme des fusées, prirent leur vol. Une bande de colombes partit pêle-mêle ; et elles suivaient si bien leur fantaisie que leurs blancheurs ensoleillées s'enchevêtraient avec grâce. Brigitte les voyait se disperser ainsi, en même temps qu'elle entendait le carillon s'éparpiller. Il lui sembla qu'il y avait une concordance entre ces deux phénomènes charmants. Les colombes disparurent, au ciel, quand le carillon se tut.
Le silence qui se fit alors fut si beau que Brigitte, sans le savoir et sans le vouloir, chanta. Elle n'avait pas encore chanté, depuis les rondes bégayées de sa prime enfance. Soudain sa voix, qui venait de naître, l'enivra.
Son père était à l'église. Elle chanta éperdument. Elle ne disait point de phrases ni de mots ; elle chantait, elle épandait sa voix en mélodies ferventes et hasardeuses. Les bonnes femmes qui passaient, surprises, s'arrêtèrent, le panier contre la hanche, la tête levée pour voir en haut, sous le fichu qui les coiffait. Leurs bouches firent une moue de blâme. Les hommes, immobiles, écoutèrent. Jeunes gens et jeunes filles subirent la singulière alarme de cette musique.
Brigitte chanta tout le matin, surprise, elle aussi, de sa voix et ravie. Quand son père rentra, elle
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ne cessa guère de chanter. Il ferma les fenêtres. Elle chanta cependant ; et, de la rue, on Tentendait encore.
Les autres jours, elle chanta pareillement.
A dater de ces chants, une folie anima les gens de cette petite ville. Par sa victorieuse voix, Brigitte avait éveillé en eux un besoin d'allégresse qu'ils ne connaissaient pas encore. Elle fut leur prophétesse innocente. Elle ne s'aperçut pas du grand tumulte qu'elle avait suscité dans leurs ftmes, la veille somnolentes et mornes.
Ce printemps-là, on résolut de mener une autre existence. L'existence qu'on avait jusqu'alors menée parut chétive, misérable, humiliante. D'autres villes du bord du lac, on le savait, s'étaient hardiment transformées en luxueuses stations estivales où af&uaient les étrangers, gaspilleurs d'or et de joie.
On décida d'imiter cet exemple. On sollicita le concours de sociétés riches et audacieuses qui donnèrent des capitaux et escomptèrent des bénéfices. On fit venir des ingénieurs, des architectes, de la pierre, du fer, des matériaux et des ouvriers.
Le vieil homme religieux alla s'établir dans le voisinage, assez loin cependant pour ne voir ni entendre une ville se bâtir sur l'oubli de la ville où il était devenu vieux.
Brigitte refusa de l'accompagner : il fallait bien qu'elle assistât au triomphe de sa frénésie adolescente.
Tout le temps que les travaux durèrent, elle
fut l'âme extravagante et heureuse de ce rêve de vie nouvelle. De l'aube au soir, elle allait et venait parmi les pierres qu'on taillait, qu'on entassait et qui poussaient du sol en hôtels, casinos, maisons modernes, palais du municipe, théâtre. Elle chantait : sa voix exaltait le labeur des maçons et des charpentiers. Et l'on eût dit que sa voix suscitait ces vaillantes architectures.
A l'heure d'entre chien et loup, elle regardait s'allumer les deux lampes électriques devant le relai de poste. Ces petites lumières, dans la demiobscurité gagnante, charmaient son cœur, où des lueurs semblables étaient apparues.
Le matin, plus d'une fois, on la vit, sur les routes, s'approcher des poteaux télégraphiques, appuyer sur leur bois son oreille et, longtemps, écouter leur chanson singulière, une sonorité complexe, métallique, rythmée par le vent, une chanson qui lui semblait venir de pays inconnus. Et elle regardait, au soleil couchant, les fils brillants, mystérieux, dorés, où elle savait que passaient nouvelles, avertissements, propos d'ailleurs.
Elle songeait à des pays dont elle ignorait les noms et les distances. Elle croyait ouïr le bruit qu'ils faisaient, l'écho de leur vie et leur conseil de persuasive joie. Ils lui disaient que la brève destinée est une fièvre magnifique ; ils lui disaient d'être docile au brûlant désir d'ici-bas; ils lui disaient que la douleur même entre dans l'allégresse de vivre.
Ainsi le vaste monde concourait à son ardeur.
Mais il ne l'appelait pas à lui, hors du lieu où elle s'était exaltée. Il venait à elle; toute l'ampleur des royaumes et des océans convergeait, pour l'exalter davantage, vers sa félicité autonome.
Son plus beau jour fut celui qu'on démolit le pont de la Mort.
Les habitants, par crainte superstitieuse, étaient d'avis qu'on l'épargnât. Il y eut des palabres, les ingénieurs réclamant cette destruction. Brigitte se joignit à eux, fut éloquente, acharnée, féroce contre le symbole de tristesse. Elle emporta, sinon tous les scrupules, du moins toutes les incertitudes : le pont de la Mort serait démoli.
Le couvent réclama les panneaux de bois peint : il les eut sans difficulté. Les nonnes vinrent, avec le prieur, les prendre et, en procession, les portèrent au couvent, afin d'éviter le sacrilège et d'orner le cloître. Elles les accompagnèrent de misérérés.
Quand le pont fut débarrassé de ses images, Brigitte y entra ; et, narquoise puérilement, toute excitée de sa victoire sur la mort, elle se mit à chanter, de sa voix merveilleuse :
Sur le pont d'Avignon, L'on y danse, Ton y danse...
Car les chansons du peuple voyagent, vont loin, jusqu'en des pays où l'on ne sait pas ce qu'elles signifiaient d'abord.
Brigitte ne chanta point le Pont â^ Avignon comme les petites filles. Mais à l'air naïf elle ajouta des roucoulements et roulades tendres, des
L'HOMME QUI A PERDU SON MOI Ul
gaietés de voix, des fioritures ironiques, des grâces mièvres et de chaudes résonances. Elle ne dansa point. Mais, de ses bras à peine remués, de sa robe un peu haussée, elle indiqua le rythme d'une ronde.
La foule vint à elle et dansa vraiment, dansa sans chanter. Brigitte chantait. Les pas des danseurs sonnèrent sur le plancher du pont.
Puis les charpentiers travaillèrent. Ils déclouèrent, arrachèrent poutre après poutre. Des morceaux de bois, des clous tombèrent dans Teau ; toute l'ossature du pont s'en alla former un tas de décombres sur la rive. Il ne resta bientôt que les pilotis, qui émergeaient du lac comme des bras lançant des signes de détresse.
La ville nouvelle s'édifia. Elle fut, la deuxième année, prête à recevoir ses hôtes. Ses grandes maisons de pierre blanche attendirent.
Elles attendirent en vain. Les autres villes deè bords du lac empêchèrent cette rivale imprévue de prospérer. Les hôtels demeurèrent vides. Lé casino renvoya ses musiciens inutiles. Les rails des tramways s'enfouirent sous la poussière. Ce fut une débâcle ; et il y eut des faillites, des procédures, des misères. Beaucoup d'habitants fuirent.
Brigitte assista, jour après jour, à cet échec de son jeune apostolat. Elle n'osa plus chanter : sa voix, étrangement retentissante parmi les archi' lectures neuves et désertes, lui semblait absurde. Le vieil homme religieux mourut. Elle vit premièrement la solitude se faire fiutour d'elle. Puis
us L'HOMME QUI A PKBDU SON MOI
on la détesta, on Tinjuria, on la honnit pour la défaite comme naguère on la glorifiait pour l'espérance. N'était-ce pas elle qui, avec ses chansons délirantes, avait déchaîné la folie dont il fallait subir le châtiment ? On la menaçait de vengeances brutales.
Les nonnes lui offrirent l'asile du couvent : elle prendrait le costume des femmes qui renoncent à vivre ; elle circulerait, silencieuse, sous les voûtes du cloître où s'étaient réfugiées avant elle les images de la mort victorieuse; elle y accoutumerait lentement ses yeux et son âme ; et, si elle chantait encore, ce serait, d'une voix modeste et retenue, les cantiques de la vie spirituelle et de l'abnégation.
Mais elle refusa, disant qu'elle devait racheter sa faute et, puisqu'elle avait nui aux gens de cette ville, consacrer maintenant son zèle et sa force à les servir.
C'est ainsi que Brigitte, après avoir compté sur les belles ardeurs de la vie, était devenue cette pauvre fille, habillée de noir, qui peine à sa besogne, dévide les prières de la contrition, fait de bien humbles révérences et demande pardon. Jamais elle ne disait un mot que pour indiquer son repentir et implorer la miséricorde. Comme le pont de la Mort avait disparu, démoli par son chant, — ainsi que s'écroula au son des trompettes une ville de la Bible, — elle ne parla plus qu'à demi-voix et elle passa d'une rive à l'autre, avec son bateau loui'd, les gens qui n'avaient plus le chemin du
pont. Elle distribua sa petite fortune et, pour sa nourriture, elle s'abandonna aux charités aléatoires de quelques bonnes personnes qu'elle remerciait avec confusion.
Michel la vit ; et il l'aima.
Il l'aima d'avoir voulu vivre et d'y renoncer. Il aima son ftme et son visage, parce que son âme avait suivi la route qui mène de la ferveur au désespoir; et son visage était beau comme un miroir fidèle qui aurait gardé, les unissant avec délicatesse, les deux images de l'allégresse et du chagrin.
Michel, d'une rive, la regardait, inattentive à lui et toute dévouée alternativement à la tâche de Marthe et au rêve de Marie : elle réalisait le plus bel évangile. Et il n'osait pas l'appeler, monter sur le bateau qu'elle conduisait.
Un jour, il l'osa. Elle lui fit la révérence, lui demanda pardon et se mit aux rames. Il n'osa point lui parler. Et, quand il fut arrivé à l'autre rive, il s'en alla, timidement, et il erra dans le village que la montagne couvrait d'ombre. Il y erra, ne sachant comment s'occuper. Il gravit un sentier de montagne et, d'une éminence, regarda le lac où Brigitte manœuvrait son bateau. Le jour était gris et blanc. Sur le lac, qui avait la couleur de l'ardoise, Brigitte en noir semblait la fille du passeur funèbre qui porte les vivants au royaume des ombres ; elle semblait la mort elle-même, qui a pris la place de son nocher, la mort jeune, un peu minaudière et très douce.
tSO L'HOMME QUI A PERDU SON MOI
Michel aima Brigitte et la mort.
Il redescendit au lac et il monta sur le bateau. Brigitte ne parut pas le reconnaître et ne fut pas gênée de son regard. Il lui dit :
— Vous êtes fatiguée, Brigitte. Donnez-moi les rames.
Elle profita, pour s'incliner profondément, du geste qui la courbait sur les rames, et répondit :
— Je vous demande pardon.
Elle continua de ramer comme si Michel n'avait absolument rien dit. Michel reprit : ,
— Vous avez renoncé à vivre, après avoir aimé à vivre, plus que personne, Brigitte. Je suis le frère de votre deuil.
Elle ne répondit pas. Il dit encore :
— Enseignez-moi votre sagesse désespérée.
Elle se tut obstinément. Quand le bateau fut
à la rive, elle fit Iq même salut que toujours, demanda le même pardon, baisa le bois du pilotis avec la même pieuse humilité que de coutume et retourna vite à son bateau, où elle récita son chapelet. I
Michel l'aima d'amour et il n'obtint pas d'elle une parole. Mais il songeait à elle sans cesse et désirait de joindre à sa mélancolie éperdue la mélancolie calme de Brigitte. Il l'aimait assez pour en être égoïste et pour dédaigner comme un vain scrupule la crainte d'alarmer Brigitte, enfin quiète, par la compagnie de sa déraison. D'ailleurs, elle ne semblait pas le remarquer. Pas une fois elle ne leva les yeux vers lui.
Dès le matin, Michel venait au lac*. Il ne s'en écartait qu'autant que le lui commandaient sa gaucherie et peut-être le sourire moqueur des passants. Mais il s'éloignait avec peine et il revenait en hâte, afin de regarder encore Brigitte, afin de croire qu'il était auprès d'elle. Pourtant, le silence les séparait.
Ce pays humide amollissait Michel, le disposait à la douceur du renoncement. Au bord de ce lac, il goûtait une sorte de paix languissante. Il y eut toute une semaine de nuages et de brumes. La montagne en était voilée. On ne distinguait plus les arbres qu'au travers d'une buée, comme d'immobiles fantômes. Les architectures vieilles ou récentes s'y confondaient et y formaient de grandes masses un peu plus foncées que l'air. Et, sur le lac, des vapeurs loiH'des s'éployaient comme de longues et traînantes éoharpes qu'agiterait un vent léger. Le paysage se simplifiait ; les formes et les couleurs y perdaient leurs angles, leurs arêtes vives,
leurs reflets. Et Michel s'accoutumait lentement à
ce séjour, à cet horizon morne comme l'était celui de sa vie, à cet environnement de crépuscule perpétuel et pareil à celui dans lequel il sentait sa vie s'éteindre.
Si parfois les nuages s'écartaient, laissant tomber des rayons de soleil et découvrant la montagne, il ne regardait plus que le lac. Il redoutait le reste ; il ne tolérait plus que l'eau où Brigitte avait son chemin.
L'eau était devenue son paysage. Il en aimait
le cours et les remous ; il aimait à l'imaginer, selon le temps, plus lourde ou plus légère, et tantôt gaie, lorsque la brise y plissait de petites vagues courantes, tantôt accablée d'une lassitude infinie et plus souvent encore abandonnée aVec mdifférence à des fatalités incompréhensibles.
Ses yeux apprirent à se contenter des menus hasards qui changeaient l'aspect de l'eau. Il ne demandait pas davantage.
Et, à mesure qu'il s'éprenait de pauvreté spirituelle, il s'éprenait aussi plus intimement de Brigitte qui était l'âme de ce paysage résigné. Il lui parlait en lui-même ; il lui disait :
a Brigitte, vous priez ; et Dieu ne vous entend peut-être pas. Mais vous priez, et cela vous suffit. »
Ou bien :
a Brigitte, vous travaillez de vos bras et vous donnez beaucoup de mal ; et l'on ne vous en est pas reconnaissant. Mais vous travaillez, et cela vous suffit. »
Et encore :
« Brigitte, vous mourrez ; et alors ce sera comme si vous n'aviez pas prié, comme si vous n'aviez pas travaillé. Les gens que vous passez d'une rive à l'autre mourront; et alors ce sera comme si vous aviez laissé là-bas ceur de l'autre rive et ici les gens de celle-ci. Mais tout cela n'est que pour attendre la mort en affectant de ne point y songer. A moins que vous ne soyez vous-même la mort, la douce mort, Brigitte qui ne parlez et ne souriez pas, la mort qui nous appelle : et nous voici. »
L'habitude lui était venue de parler ainsi à Brigitte, sans qu'elle entendit ses paroles, sans que ses paroles même fussent prononcées. Le sflence de Brigitte ne le gênait pas : fl croyait causer avec elle, tant fl avait la certitude mystique d'une communion de leurs âmes. Il fut l'amant de tout ce qu'A sut d'elle, de tout ce qu'il devina et aussi de ce qu'A imagina. Il fut l'amant de son sflence. Il l'aima comme une muette singulière, dont les regards auraient plus de signification que des paroles ; fl l'aima comme une ombre qui se serait réalisée sous les apparences d'un corps intangible ; et fl l'aima comme une morte qui durerait de corps et d'âme étrangement, de corps atténué, d'âme taciturne; et fl l'aima comme la mort qui aurait pris l'aspect d'une jeune fille farouche, obligeante et belle.
« A moins que vous ne soyez la douce mort qui nous attend, Brigitte : et nous voici... Brigitte, me voici !... »
Et fl monta sur le bateau, salué par la douce mort. La douce mort se mit aux rames et nagea vers l'autre rive. Michel, en cette compagnie, sentait sa volonté se dissoudre et son individualité s'anéantir : fl en éprouvait une sorte de joie analogue à celle que les reclus appellent d'un mot bizarre « jubflation », et qui est le transport de leur piété.
Quand le bateau fut arrivé au mflieu du lac, soudain la douce mort vira, entra dans le courant de la rivière et la suivit, laissant les rives, s'éloignant.
Michel la regardait ; et il ne vit sur son visage nul changement ; le rythme des rames était le même : et il n'y eut absolument rien qui indiquât une résolution subite, un désir, un caprice. Il n'y eut que la brusque et nouvelle direction du bateau. Michel ne fit pas un geste et ne dit pas un mot. Le voyage imprévu l'erichantait ; et il s'abandonnait au vœu de la douce mort. Bientôt il ne se demanda plus où il allait ; il cessa d'être étonné ; tel était, songea-t-il, le chemin de sa destinée, que Brigitte menait. Le paysage se transformait peu à peu. Il n'y avait pas de villages sur les rives. Le lac se rétrécit. Ce fut la rivière, encaissée entre des montagnes et bordée d'arbres qui l'ombrageaient. La ville était loin; Michel l'oubliait, comme semblait l'oublier Brigitte. Il se croyait conduit par la douce mort chez elle, dans sa demeure lointaine de sommeil.
Tout à coup le bateau, comme précédemment, vira : il rebroussa chemin. Brigitte alors fut troublée. Elle rougit et çUe eut l'air de s'être difficilement ressaisie. Elle dit :
— Je vous demande pardon.
Et elle fit force de rames vers la ville. Michel demanda :
— Pourquoi retourner à la ville?
Mais elle se tut. Et la vigueur régulière des coups de rames signalait une décision telle que Michel la dut accepter.
Ensuite, il pensa que la mort avait voulu le prendre, puis avait renoncé à lui. Et il s'en attrista.
Le lendemain, vers la fin du jour, fl était au bord du lac. Le crépuscule flambait dans les nuages. L'incendie gagnait de proche en proche, lançant le feu rouge,. rose et jaune, calcinant les masses profondes d'où il émergeait en splendeurs vives et ne laissant après lui que cendre qui s'éparpillait. Il y eut des écroulements ; les décombres étaient violets avant de s'éteindre dans la pénombre nocturne.
De l'autre rive, déjà sombre, Michel vit se détacher le bateau de Brigitte. A l'avant, Brigitte ramait ; sa forme noire se tassait vers l'eau. Puis fl y avait, au mflieu du bateau, une femme debout. Une grande femme, toute vêtue d'un manteau rouge; de sa tête pendait un long vofle jaune d'or : elle portait les couleurs du solefl. Quand elle passa dans le reflet des flammes crépusculaires, elle parut incendiée comme les nuages. Et Brigitte, auprès d'elle, était la nuit, la douce nuit.
La voyageuse ne regardait pas Brigitte. Elle examinait le paysage et manifestement se plaisait à le trouver digne d'elle. Brigitte ne levait pas les yeux.
La voyageuse était belle et richement parée.
Bientôt Michel put distinguer son collier de perles, ses chaînes d'or et, plus éclatante, la blancheur de son gai visage. Un poing sur la hanche, elle se cambrait. Et elle avançait comme une conquérante. Elle ressemblait à ces figures de proue que les anciens navigateurs plaçaient à Tavant de leurs navires et qui, peintes de couleurs claires, fendaient hardiment les vagues.
Mais elle était, sur le bateau de la douce mort, la vie et non une image de la vie, la vie ellemême.
Ainsi la mort amenait la vie jusqu'auprès de Michel qui aimait Tune et commençait d'admirer l'autre.
Lorsque la voyageuse descendit du bateau, Brigitte, comme à tout le monde, lui fit la révérence. La voyageuse, afin de n'être pas en reste de courtoisie et parce qu'elle était joyeuse, répondit par une autre révérence : du bout de ses doigts gantés, elle pinça les pans de son manteau rouge ; mais, tandis que Brigitte avait incliné la tête profondément, elle garda haute sa tête qui riait sur des dents brillantes.
Et ainsi, sur le rivage d'une ville défunte où le soleil couchant prodiguait ses fantasmagories, se saluèrent, avec une cérémonie attentive, ces deux étrangères, la vie et la mort.
La voyageuse, après cela, voulut donner à la passeuse une piécette. Mais Brigitte, avec un geste de politesse, se détourna.
Et ainsi la mort refusa le cadeau de la vie.
Michel suivit leur double manège. Il aimait Brigitte et il s'attendrit de la voir si humble, si pauvre ; il eut pitié du petit tas noir que fut, dans le bateau, Brigitte revenue à sa prière. Mais, quand la voyageuse partit vers le village, il sembla qu'une solitude inaccoutumée se fit au bord du lac.
Lorsque la nuit tomba, elle tomba sur un désert que la lanterne du bateau de Brigitte n'éclairait pas.
Et Michel ne réussissait plus à se confiner dans le silence qu'avait laissé, en s'écartant, le passage de la vie; dans la pénombre qu'avait laissée, en s'écartant, la clarté de la vie ; dans la rêverie morne où la mort l'avait installé.
Il dit en lui-même :
« Adieu, Brigitte. Et à demain ! Je reviendrai demain, dès le petit jour, afin de vous voir et d'être auprès de vous, dans l'ombre de votre quiétude, Brigitte. i>
Et il était sincère, avec un peu d'hypocrisie. Il s'en alla et souhaita de rencontrer la voyageuse qui avait le visage de la vie.
La voyageuse était descendue au même hôtel que lui, une auberge plutôt, où firent grand tapage son automobile venue par une autre route, son chauffeur, son valet de pied, sa camériste, un chien gros comice un ours, un autre chien petit comme un rat.
Michel, après avoir été quelques minutes dans sa chambre, descendit à la table d'hôte et y trouva les habituels convives, négociants, petits employés, gens qui parlaient fort.
Un peu plus tard, la voyageuse arriva. Et ce fut, dans la compagnie, un émerveillement, mêlé de moquerie et de concupiscence. Elle était vêtue de blanc, le col découvert et les bras nus, depuis les mains, étincelantes de bagues, jusqu'aux coudes ronds et potelés. Elle était brune et portait un grand chapeau analogue à celui qu'ont les bergères dans les allégories pastorales ; ses cheveux avaient de belles ondulations et cachaient le haut de ses oreilles. Elle était si blanche de peau que le contraste de son visage et de ses chaveux ressemblait à celui de l'ivoire et du jais. Elle était si souple qu'à chacun de ses mouvements tout son corps s'animait et son corsage dessinait la grâce de sa gorge. Elle était si gaie qu'elle s'amusa de déplier une serviette épaisse comme du carton, si
aisément familière que bientôt elle causait avec son voisin, lequel, dans la vie ordinaire, voyageait pour une fabrique de chocolat.
Elle lui demanda :
— Je crois qu'il y a des promenades par ici?
L'autre répondit que non, que c'était un sale
pays. Elle éclata de rire. Son rire fut pareil à une avalanche de roses. Et, sa voix, Michel en goûta, comme une volupté surprenante, les sonorités de cristal, le murmure, le gazouillement, l'éclat subit, la musique nombreuse et variée; il la savoura comme une gourmandise ; et, si les paroles étaient triviales quelquefois, il n'entendait que leur bruit magnifique, leur chant délicieux.
Il remarqua aussi que l'étrangère avait un accent particulier, qui scandait les mots, qui donnait aux phrases un rythme de poème et qui souvent les achevait en mélodie confuse, jolie, balbutiée à peine. Souvent, le rire accompagnait la phrase depuis le commencement jusqu'à la fin ; et alors on eût dit qu'une guirlande de roses se déroulait au long d'une devise d'allégresse.
Quand les dîneurs s'en furent allés les uns après les autres, l'étrangère, qui buvait du café, resta. Et Michel, qui n'avait aucun prétexte pour rester, demeura pourtant. Il était placé en face de l'étrangère et il la contemplait sans discrétion.
Elle lui dit :
— Vous ne buvez pas de café?
Il répondit que non ; et elle répliqua :
— Moi, toujours, afin de ne pas dormir. Le
sommefl tue la moitié de la vie ; et, moi, je veux vivre toutes les heures.
— Vous ne dormez pas du tout? fit-il.
— Le moins que je peux. Le sommeil est de la mort ; et, moi, je suis de la vie.
Il le savait bien, qu'elle était la vie ellç-même. Ces paroles ne Tétonnèrent pas : il admira seulement que la vie fût venue à lui, dans cette auberge d'un village de montagne, quand il était près de mourir.
Elle lui demanda :
— Qui êtes-vous?
Il ne répondit pas tout de go : il éprouvait un véritable embarras à se rappeler quel il était, le nom qu'il portait, tout cela qui compose une personne et la distingue. Il hésita ; et l'étrangère dit :
— Moi, je suis la Métienka...
Ces syllabes n'étaient pas neuves pour Michel ; mais il ne savait pas non plus à quel souvenir les rapporter.
— La Métienka, reprit-elle ; la danseuse. Et vous?
Il dit, avec une timidité ridicule :
— Michel Bedée.
Il lui sembla que les syllabes de son nom lui étaient moins familières que le nom de la danseuse ; il lui sembla qu'elles tombaient dans le silence comme des pierres dans l'eau. Mais la Métienka ouvrit de grands yeux, battit des mains :
— Michel Bedée?... le sirium?...
Il avoua que c'était lui, Michel Bedée, et qu'il
avait jadis découvert le sirium; oui, oui, sans doute, mais jadis !... Il se souvenait peu du sirium et n'était plus qu'un vagabond qui se promène au hasard...
— Au hasard, répéta-t-il, au hasard !...
La Métienka fut ravie.
— Venez chez moi, dit-elle, nous causerons.
Elle l'emmena. Il la suivit volontiers.
La chambre de la Métienka n'était plus cette chambre d'auberge telle que Michel en avait une autre. Michel, quand il y entra, fut émerveillé des parfums, de la lumière, et des étoffes qui ornaient les murs, et des cadres, et de la grande fourrure blanche qui tapissait le sol, et de tout un décor d'existence douillette.
— Voilà, dit la Métienka, je voyage avec mes manies. Comme une bohémienne, je porte avec moi par le monde ce qu'il me faut. Seulement, il me faut, pour être contente, beaucoup.
Elle ajouta :
— Je ne peux pas voyager autrement. C'est à cause du soir. L'après-midi, avec le soleil, tout est beau et joyeux. Mais le soir, s'il n'y a plus qu'à s'enfermer avec des pauvretés, je m'attriste, j'ai la nostalgie. Or, la nostalgie est une tristesse, et la tristesse est de la mort. La Métienka refuse la mort.
Ils s'assirent sur des fauteuils que des coussins de soie avaient métamorphosés.
— Alors, vous dansez? demanda Michel.
— Mais oui, je danse !
Et elle riait de ce que Michel Bedée ne le sût pas.
— Vous ne m'avez pas vue?
Il avoua que non ; mais il sortait si peu !...
— C'est vrai, fit-elle ; un savant !... Du reste, les savants ont tort de ne pas sortir, je vous jure. Ils doivent expliquer la vie ; et ils ne la connaissent pas. Alors, très souvent, leurs philosophies ont quelque chose d'enfermé, de sec. Ce n'est pas de la vie et, en vérité, ce n'est rien.
Michel fut bien de son avis. Un instant, il se souvint de la tour qu'il avait naguère bâtie pour ses idées. Ses idées y étaient logées, dans la tour étroite et haute ; mais la Métienka n'y eût pas dansé.
Elle raconta :
— Oui, je danse où l'on m'appelle, dans les music-halls ou ailleurs. Mais pour de l'argent. Car j'ai besoin d'argent : la pauvreté, c'est de la mort. Ce que je danse, les gens ne le savent pas. Ils ne le comprennent pas. Ils le sentent tout de même !...
— Que dansez-vous?
— Je danse le couloir çiçre et la négation du couloir vivre. Je suis disciple de Schopenhauer. Tenez, voici mon maître : il ne me quitte pas.
Elle prit, sur la table qui était à portée de sa main, trois volumes reliés en rouge.
— Le voici. Mes amants me quittent ; mon maître, non. Vous savez comment il a défini la musique : « l'objectivât ion immédiate de la volonté... » Il aurait défini de même la danse, s'il
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avait vu danser la Métienka. Le pauvre, fl est mort !...
Elle en avait un peu de chagrin. Mais elle continua :
— Le couloir vivre n*est pas immobile. Et il ne fait pas non plus les gestes qui accompagnent une parole : les paroles viennent après ou ne viennent pas. Et il ne fait pas non plus des gestes désordonnés : il y a un rythme, dans la nature, qui est son œuvre. Alors il danse. Et moi, j'imite sa danse. Ou bien, quand je danse, je suis le vouloir vivre qui danse.
Michel récoutait avec surprise.
— Vous comprenez, n'est-ce pas?... Un autre jour, je vous expliquerai aussi pourquoi je danse la négation du vouloir vivre. Ce n'est pas la mort. Je vous l'expliquerai... si cela vous amuse.
Certes !... Mais la Métienka, vive, reprit :
— A vous!... Parlez-moi du sirium.
Pour Michel, aussitôt, quel ennui ! Que savait-il encore du sirium? et fallait-il que, dans les décombres de sa mémoire, il fouillât, pour y chercher les bribes de cette vieille histoire?
— Oh ! non, fit-il, je vous en prie !...
Elle rit. Mais elle insista. Elle fut tourmentante, exigeante avec grâce. Et Michel dut, en fin de compte, énumérer les qualités du sirium. Cela l'intimidait aussi; les mots techniques l'embarrassaient.
— Ne craignez pas, dit la Métienka; je comprends.
Quand il eut indiqué le principal, avec une lenteur morne, la Métienka fut enchantée. Elle conclut :
— Le sirîum est, visiblement, le couloir çiçre. Ou bien, s'il vous plaît, le sirium est Tobjectivation manifeste du couloir vivre, comme ma danse, et comme moi. Je danserai le sirium.
Michel ne s'attendait point à cette aventure. Et il en rit :
— Ne riez pas, dit la Métienka ; vous verrez. Si la danse me prend, si je suis possédée par le vouloir vivre, mes jambes, mes bras et tout mon corps sont animés d'un mouvement (jui naît de lui-même et qui n'a de ressource qu'en lui-même et qui se multiplie par lui-même ; et ce n'est pas de l'énergie qui se perd ou qui se gaspille ou qui se transforme : c'est de l'énergie qui se répand et qui garde sa plénitude. Les yeux qui me regardent sont avides de la recevoir; et les corps qui me sentent près d'eux frémissent; et les âmes fleurissent.
Michel cédait à l'ardeur de ces promesses. Tout de même, il objecta :
— Seulement, vous vous fatiguez?
— Ah ! vous n'avez pas vu danser la Métienka ! s'écria-t-elle.
Aussitôt elle fut debout. Elle appela : vinrent la camériste et le valet de pied. Les meubles, on les poussa aux murs, on les emporta dans la chambre voisine, avec la fourrure blanche qui servait de tapis. Ce déménagement laissa un assez large
espace, que mesurait, allant et venant, la Métîenka.
— Otez ceci encore, disait-elle; et puis ceci... Non, ce fauteuil, là-bas, dans le coin, pour M. Bedée. Voilà. C'est bien.
La camériste et le valet de pied s'en allèrent. Michel était effarouché de ces apprêts. Il le fut davantage lorsque la Métienka dégrafa sa robe, son corsage, et apparut en jupon de dentelle fine, les bras nus, la gorge à demi découverte.
— Regardez-moi! dit-elle.
Elle étendit les bras, se dressa sur la pointe des pieds. Et, sans bouger, elle se mit à chanter une sorte de cantilène bizarre, dont il ne comprenait pas les mots et dont l'harmonie avait l'air de soulever lourdement les masses du chaos originel. Puis ses bras remuèrent, comme durent premièrement s'animer, en se dégageant, les confusions élémentaires. Les yeux de la danseuse étaient clos : ils s'ouvrirent peu à peu. Les lèvres n'étaient qu'à peine disjointes pour laisser passer le souffle de la cantilène monotone ; la cantilène s'exalta et la belle bouche frissonna d'un sourire joyeux. Le corps s'échappait du sol, s'envolait et, s'il retombait, ce n'était que pour bondir. Il courut et il galopa ; il évoqua la course des ménades, la furie des bacchantes, la craintive, la furtive coquetterie des nymphes ; il évoqua la joie universelle des bêtes qui mènent dans les forêts leurs vélocités sauvages, l'allégresse des jeunes filles qui mènent sur les plages leurs farandoles. La Métienka dansait de tout son corps. Et elle n'avait plus besoin du
chant pour accompagner la mimique, la musique prodigieuse de sa danse. Elle se cambrait et elle dessinait la forme des montagnes. Elle ondulait et elle avait les flux et les reflux de la mer. Elle planait et elle avait la légèreté merveilleuse de l'air. Elle tournait sur elle-même, et la lumière posait de vifs reflets parmi les frétillements de la dentelle; ils semblaient monter jusqu'à ses bras levés, jusqu'à ses mains qu'elle agitait et où brillaient ses bagues, comme des flammes, après avoir multiplié les prouesses de son ardeur ; mais alors on eût dit que sa langueur était encore plus ardente, comme si, autour d'elle, toutes choses suivant son rythme, l'apparence de son repos indiquait le paroxysme de la frénésie générale. Et cela repartait, comme si, autour d'elle, les choses s'alentissaient et qu'il fallût leur redonner le branle. Ses cheveux se dénouèrent ; et longs, souples, ils dansèrent avec elle ; tantôt ils sautillaient, tantôt ils la suivaient comme une écharpe de nuit. Et palpitaient passionnément, aux gestes de la danse, fiers et blancs, ses deux seins. Vers la fin de la danse, la Métienka chanta de nouveau ; et ce fut une grande clameur mélodieuse qui acheva de s'évanouir dans le silence lorsque déjà la danse défaillait dans l'immobilité.
La Métienka vint à Michel ; et il l'épiait avidement : il subissait une fascination des sens et de l'esprit. Tout son être avait participé à l'exubérante folie de cette fille qui avivait d'idées un bel entrain ; et il était livré à elle.
Elle lui dit :
— La Métienka n'est pas fatiguée. Elle n'a seulement pas ohaud. Touchez ses mains, touchez ses bras.
Et Michel la touchait, de ses doigts tremblants ; il lui obéissait et le contact de la peau blanche et fraîche l'affolait.
Elle reprit :
— La Métienka danserait encore, si elle n'avait pas mieux aimé venir vous dire : « Fatigue donc la Métienka, si tu es brave ! »*
Alors toutes pensées chavirèrent dans la tête de Michel ; et tel fut, dans ses veines, le tumulte du sang qu'il entendit à ses oreilles un grand vacarme de cloches. Il prit la Métienka dans ses bras et, tombant au creux d'un fauteuil, il la sentit tout amoureuse, sur ses genoux, contre sa poitrine, contre sa joue. Il admirait qu'elle fût si légère à porter, si douce à tenir.
Et il lui récita des litanies délirantes :
— La Métienka est du soleil qui me réchauffe- La Métienka est une source où je vais boire... La Métienka est une fleur dont le parfum me grise. Métienka, tu es la vie !...
Elle lui versa toutes les délices de la volupté. Pour la première fois depuis qu'il était homme, il connut le plaisir et la gaieté ensemble; pour la première fois, l'amour ne lui apparut pas comme le fraternel compagnon de la mort.
Il dit à la Métienka :
— Métienka, je t'aime I
Elle répondit :
— Ne m'aime pas. L'amour est le fraternel compagnon de la mort. La Métienka est la vie. Ne m'aime pas : profite de la vie, qui se donne à toi. Tout cela n'est que du plaisir. Et l'amour tuerait le plaisir.
Mais il oubliait, parmi les baisers, la prudence de n'aimer guère. Il confondait l'amour et la volupté.
Michel, avec la Métîenka, eut de beaux jours. Il les passa dans une heureuse luxure.
Ils se promenèrent. Et le paysage semblait à Michel tout autre. Une fête extraordinaire s'y était installée, une fête des arbres, des montagnes, de Tair et de l'eau. S'il aimait jusqu'alors la nature, c'était pour lui prêter un sentiment mélancolique, de subtils souvenirs et de savantes finesses de chagrin. Mais la nature maintenant n'est plus que joie.
La Métienka célèbre, en philosophe, le couloir çwrCy qu'elle sait, en outre, danser. Elle célèbre aussi le sirium, première ♦ émanation du couloir vivre. Et Michel y consent.
Il tient, quant à lui, des propos épars ; et la Métienka rit du désordre de ses idées. Il rit avec elle.
Mais, un jour, la Métienka lui dit :
— Nous partirons demain.
Il ne voulait point partir; et il pleura comme un enfant de qui l'on blesse le caprice. Il demanda :
— Pourquoi ne pas rester?
— Toujours?
— Mais oui, toujours ! Si le bonheur est ici, nous n'allons pas le trouver ailleiuTS.
Elle répondit :
— Le vouloir vivre ne demeure pas ; fl est le mouvement.
Elle ajouta :
— Et puis, tu sais, le baron me réclame ; je n'ai pas envie de le perdre. C'est un cœur d'or !...
Elle éclata de rire.
— D'or, tu entends? Et il faut de l'or à la vie !... Elle ne lui avait pas encore parlé de ce baron
d'une telle façon péremptoire. Michel se récria ; il fit une scène. La Métienka le traita comme un jeune garçon qui ne dit rien que des bêtises. Et puis, elle eut pitié de lui et, gentiment, lui raconta ce qu'elle inventait, en somme, de plus consolant. Comme il résistait à de si persuasives remontrances, elle s'impatienta :
— Je t'avais dit de ne pas m'aimer. Je te croyais plus intelligent. Et, au surplus, adieu, je partirai seule !...
Mais, à l'idée de la laisser partir. sans lui, telle fut sa révolte que bientôt il accepta ce que la Métienka voulut. Même il la supplia de lui pardonner sa violence ; il se repentit et il promit d'être plus sage désormais.
Elle sut amadouer Michel et divertir son amertume.
Ils partirent le lendemain. Ils allaient à Paris ; Michel avec chagrin, la Métienka sans regret. Michel avait toujours peur du temps qui passe ; à condition de ne bouger guère et de rester dans le même environnement de joie ou de tristesse, il oubliait que les heures se précipitent comme des
folles ; mais, lorsque finissait un épisode de sa vie, — et celui-là, le seul qui l'eût bien satisfait ! — il assistait à la fin de tout et se désespérait. La Métienka, elle, comptait sur les inépuisables ressources de la vie, sur l'abondance des hasards : elle n'avait aucun sentiment du passé. Et, bref, leurs imaginations n'habitaient pas la même portion du temps. Ils s'étaient rencontrés, un instant, au point où leurs domaines d'âmes voisinaient; et uis, maintenant, ils s'éloignaient.
Ce fut une fantaise de la Métienka : pour s'en aller, ils traversèrent le lac. Le chemin qu'ils avaient choisi pour le voyage commençait à l'autre bord. L'automobile fit un grand détour et dut les attendre là-bas.
Ils traversèrent le lac sur le bateau de Brigitte.
Michel y éprouva le double attrait de ses deux compagnes, la vie et la mort. C'était la vie qui l'emmenait ; c'était la mort qui, docile aux volontés de la vie, les emportait l'un et l'autre : mais il ne savait pas si la mort l'abandonnerait tout à l'heure ou le garderait.
Il observa que, tout en ramant, Brigitte l'épiait ; et elle épiait aussi la belle Métienka, triomphante et qu'amusait la promesse des lendemains. Mais la Métienka ne le négligeait pas. Elle lui dit :
— Regarde comme les nuages courent. Celui-ci, qui est tout brodé de soleil, va plus vite que les autres. Les autres veulent le rattraper : ils se dépêchçnt. Il y en a un qui vient de tomber sur la montagne : il est mort ; les autres se dépêchent.
C'est une folie superbe qui les exalte, la folie de celui qui a volé des bribes de soleil et qui s'en décore... Il les entraîne tous. Que c'est beau, Michel !... Et il faut donc que tu m'embrasses.
Michel baisa les lèvres rouges de la vie. Il lui sembla que la douce mort s'inclinait plus profondément sur ses rames et, chaste, évitait de voir le manège ardent des amants.
Ils descendirent du bateau. Brigitte fit la révérence. La Métienka n'y prit pas garde : le voyage l'appelait.
Michel dit à Brigitte :
— Adieu, Brigitte. Je ne sais pas pourquoi je pars. Mais je pars : cela est un fait que je constate avec étonnement.
Brigitte se tut. Pourtant' elle s'attardait à entendre Michel. Et Michel lui dit encore :
— Je ne vous oublierai jamais, Brigitte; et, quand je mourrai, je croirai que votre bateau m'emporte et que vous êtes aux rames. Adieu ; et, puisque vous priez, priez pour moi.
Brigitte l'écoutait en silence.
Mais la Métienka, de l'automobile, réclamait Michel :
— Eh bien, Michel, venez !...
Il vint. Et, quand il arriva, la Métienka, riant, lui demanda :
— Mon cher, n'êtes-vous pas amoureux de cette fille?
Il ne sut que dire. Et elle ajouta .:
— Cette fille qui est jolie et qui a le visage de
la mort... Je la déteste. Je ne veux pas que le visage de la mort soit joli.
Et Michel dit :
— Vou$ êtes jalouse?
— Ah ! fit-elle, vous m'impatientez !...
Et ils .partirent. Brigitte, dans son bateau, priait.
A Paris, Michel eut d'abord l'impression de n'être plus qu'un étranger dans cette ville qui lui était familière et dont il reconnaissait les rues, les maisons, l'aspect.
Il n'avait pas de domicile ; et il prit une chambre dans un hôtel, comme un voyageur qui est là pour un peu de temps. Du reste, il ne savait pas s'il habiterait Paris désormais : il n'y pensait pas. Il fut, le premier jour, assez surpris d'être là.
Mais, principalement, il songeait à la Métienka ; et il souffrait à cause d'elle, ne l'ayant plus. A la gare, il avait dû, par son ordre, faire semblant de ne pas la connaître : le baron l'attendait. Il vit ce baron, gros homme blond, tout frisé. Même sa barbe était d'or. Il vit la Métienka, très câline auprès de lui.
Et il s'en était allé, comme la Métienka le voulait.
Dans sa chambre, maintenant, il appartenait à sa jalousie; et il n'imaginait que trop le plaisir du baron, la complaisance de la Métienka.
Elle avait dit :
— Je tâcherai de venir te voir demain.
— Aujourd'hui!...
— Aujourd'hui, non. Comment veux-tu?...
Alors il avait compris qu'elle réservait à son
amant toute la journée, toute la nuit. Et fl s'était fâché, de sorte qu'à son tour elle s'était fâchée aussi. Et puis, il l'avait tant suppliée, avec tant de sincère douleur, qu'elle, pour ne plus voir ses larmes, avait promis de venir, oui, le jour même.
Il l'attendit. Et elle ne vint pas. Mais, comme elle devait venir, il n'osa point sortir et, absurdement, guetta jusqu'à la nuit close le plus faiblo bruit du corridor, le roulement des voitures dans la rue, le halètement des automobiles. Ses doigts frissonnaient et les jointures des phalanges lui faisaient mal. Il regardait l'heure et il marchait de long en large, comptant sur la durée de ces courts trajets pour occuper des séries de minutes.
Sa nuit fut alourdie de fièvre et bouleversée d'insomnie.
La Métienka ne vint pas, le lendemain. Et Michel lui écrivit. Elle arriva, furieuse : a Cette lettre pouvait tomber sous les yeux du baron ; et alors?... »
— Alors, dit Michel, c'est cela que je veux !
La passion l'affolait.
Elle arriva, furieuse mais plus charmée encore de cet amour qu'elle avivait par le désir autant que par la joie. Elle enivra Michel avec le don magnifique de son ingénieuse ferveur. Mais, quand elle annonça qu'elle retournait chez elle, chez le baron, Michel se débattit et cria.
Elle se sauva ; et Michel n'eut pas le temps de la suivre. Par la fenêtre, il l'appela. Pour ne pas hurler, il appuya son poing contre ses dents.
La Métienka, ensuite, fut habile à dompter cette fureur. Avec des mensonges, des aveux calculés, avec de la plaisanterie, de la volupté, du cynisme, elle vint à bout d'une jalousie incommode. Et elle avilissait Michel de telle sorte qu'elle obtint sa patience.
Elle le présenta même au baron. Et Michel accepta des dîners, des soirées de théâtre et de cabaret. Il prit son parti de n'y être pas drôle et de permettre qu'on rît parce qu'il était rêveur, niais et taciturne.
La Métienka l'appelait « son philosophe ». Et, en fait, il n'était plus Michel Bedée, mais le philosophe de la Métienka, le philosophe et l'amant de cœur. Il fut aussi le parasite du baron, l'un de ses parasites, car ce gros garçon possédait une cour, une valetaille mondaine qui lui coûtait cher.
Un soir, la Métienka débutait dans un musichall. Michel était dans une avant-scène, avec le baron. Coriime on regardait le baron, le rubis énorme de sa chemise, sa figure si « parisienne », on voyait aussi Michel ; et on le reconnut ^ les journaux et les magazines avaient, au moment de la découverte du sirium, publié son portrait. Michel aperçut qu'on bavardait à son propos ; il sentit qu'on le méprisait, ou il le crut. Et il eut honte, un instant ; puis il affecta de penser qu'il provoquait ces multitudes et, lui, les méprisait. Ensuite il se rabâcha désespérément à lui-même qu' « il n'y a rien de vil dans la maison de Jupiter, dans la maison de l'unité ». Alors, qu'est-ce qu'avait
cette foule d'imbéciles? et lui, qu'avait-il donc, à rougir et à trembler?...
Le baron dit à Michel :
— Dites donc, Bedée; vous avez un peu trop de Succès, mon vieux. Vous allez faire rater l'entrée de la Métienka. Coulez-vous derrière moi, au fond de la loge : vous serez gentil.
Michel se cacha volontiers. Mais, quand la Métienka parut en scène, il oublia tout le reste. Les applaudissements qui éclatèrent lui retentirent aux oreilles comme un bruit de gloire et lui donnèrent envie de pleurer, tant il participait à ce triomphe.
Modeste, la baron n'applaudissait pas.
Et, quand la Métienka dansa, Michel la guetta, curieux de savoir si elle sourirait à lui ou bien au baron, qu'à cette minute il détesta. Elle ne sourit pas au baron ni à lui; elle n'eut pas un regard pour eux. Mais elle se livrait à l'anonyme foule, l'emportait avec elle dans son mouvement, la jetait d'une extrémité à l'autre de la scène en courant, lui faisait craindre son départ et l'animait de l'allégresse de ses retours.
Michel fut jaloux de cette foule ; et puis, il se confondit avec cette foule véhémente et, au milieu d'elle, reçut les prodigalités de sourires, de gestes, de pâmoisons, de grâces que répandait la Métienka généreuse.
Après cela, il y avait un souper splendide chez la Métienka. Les amis du baron, leurs maîtresses, — des gens qui voulaient rire. — Le baron faisait
bien les choses. Et Ton soupa dans une profusion de fleurs.
La Métienka, par le vin, les fleurs et le succès, fut ivre. Elle chanta, en russe, des chansons turbulentes dont sa mimique indiquait l'obscénité. Elle eut sommeil et récita des phrases de Schopenhauer qui, ainsi présentées, semblèrent un peu équivoques. Et le baron, l'œil farceur, l'âme innocente, affirmait qu'il ne comprenait pas : on cherchait alors des sous-entendus. La Métienka déclarait :
— Crois-tu qu'ils sont bêtes, mon petit Michel !
Et elle pria Michel de venir la déshabiller, parce qu'elle était lasse. Mais le baron protesta. Et il y eut des mots offensants, des mots ridicules.
Michel s'en alla et, dehors, à l'air, il sentit qu'il était ivre comme la Métienka. Il la désira ; ses mains concupiscentes la voulurent et la cherchèrent devant lui, pendant qu'il marchait. Il revint sur ses pas et, soiu*nois, se cacha de son mieux à l'angle de la maison voisine, pour l'attendre, stupidement. Il ne rentra chez lui qu'à l'aube et il se mit à la fenêtre : le jour naissait difficilement, parmi des confusions de vapeurs jaunes et grises. Michel fut écœuré du vilain aspect de ce ciel en gésine qui accouchait d'une aurore malade.
Et il se coucha ; il dormit lourdement, comme accablé.
Il dormait encore à la fin de l'après-midi. Mais, à sa porte, on frappait : il s'éveUla, dit qu'on
entrât et vit, rayonnante et fraîche, la Métienka.
— Non, non, tu ne rêves pas, dit-elle, c'est moi!
Et elle venait en courant, parce que le baron ne lui permettait plus de voir Michel.
— Oh ! oh ! je te verrai encore, affirma-t-elle ; seulement, mon petit Michel, soyons prudents !
Et elle n'avait que deux minutes. Tout de même, ah ! tout de même, elle ne s'en irait pas comme ça, non, non. Elle désirait Michel depuis la veille ; non, depuis le matin, — l'on ne sait plus, avec ces folies nocturnes ; — et tant pis pour le baron !...
Elle désirait Michel, en effet, depuis le matin ; et ce fut son désir du matin qu'elle contenta. Quand elle s'en alla, gaie encore par habitude, elle n'était plus lancée vers l'avenir par un désir nouveau. Et Michel ne la retint pas. Ils étaient, ensemble, arrivés au plein assouvissement et ils se quittèrent avec indifférence.
— Je reviendrai la semaine prochaine, dit la Métienka.
— Oui.
— Adieu, mon chéri !
— Adieu, ma belle !
Et Michel fut dégoûté de ces mots qui n'étaient (ju'Aine politesse hypocrite : il essuya sur ses lèvres le lamentable baiser de leur adieu. Puis il ne regretta point la Métienka ; mais, faute de divertissement, il regretta cette occupation de ses journées et de son cœur, le fol amour de cette fille.
Désormais il n'y avait plus pour lui qu*à errer par les rues de la ville, comme un chien perdu.
Il connut l'horrible ennui des après-midi qu'on traîne pas à pas ; il connut la détresse des crépuscules citadins, la lueur désolante des premières lumières qui étoilent la demi-clarté du jour à son déclin ; il connut la fatigue des vaines marches.
Plus d'une fois, des passants le saluèrent. Il n'essaya point de se rappeler les noms ni les visages. Les journaux avaient annoncé son retour : il ne le sut pas. Il vivait peu ; mais le peu qu'il vivait ne se plaçait pas dans la réalité : il n'appartenait plus au temps ni à l'espace. Il durait et vaguait au hasard.
Un soir, pourtant, la fantaisie le prit d'aller voir sa maison, là-bas, à Auteuil. Il n'y arriva qu'à la nuit ; et, comme un voleur, il longeait les murs.
Cette maison qui n'était plus la sienne, il la distinguait cependant des autres avec un émoi singulier. Ce n'étaient pas seulement ses yeux qui la retrouvaient : un extraordinaire mouvement de son cœur la lui signala. Et il la regarda longtemps.
Elle était exactement telle qu'il l'avait laissée, telle au milieu des touflfes d'arbres. Mais, lors de son départ, les arbres effeuillaient leurs frondai-
sons mortes. Maintenant, au printemps, leur verdure nouvelle faisait de grands bouquets.
A toutes les fenêtres de la maison, il y avait de la lumière. Geneviève était là, veillant aux malades ; — Geneviève et Pierre Dauzanne. — « Geneviève Dauzanne » : Michel se répéta ce nom, qui Tétonnait. Il attendit que s'ouvrit peutêtre la grille du jardin. Et Geneviève sortirait, Geneviève Dauzanne : elle ne le verrait pas, mais il la verrait.
Geneviève ne sortit pas. Michel, au bout de quelques minutes, partit. Et il n'était pas bouleversé. Mais il avait senti comme la vie continuait, sans lui.
Et la vie l'avait oublié : il l'oubliait aussi.
Le lendemain matin, mené par le hasard, il entra dans une église. Il y avait de l'orgue et des. chants, pour une cérémonie funèbre; il y avait des tentures noires et des cierges qui, autour d'un catafalque, faisaient comme un morceau de ciel nocturne, tombé là, sur le mort, pour le réclamer à la terre.
Michel s'assit parmi les gens qui rendaient un amical hommage à ce mort. Et l'église lui plut. ' Il en reconnut l'atmosphère, l'odeur ; il s'y sentit environné de souvenirs : il crut qu'après d'étranges aventures, il était retourné là-bas, en Bretagne, et que les vieilleries de son enfance l'accueillaient obligeamment. Il en éprouva une sorte de gratitude, une sorte de molle tendresse ; et il cédait à ce charme.
Jadis, quand il avait quitté le voisinage de Téglise, quand il s'était éloigné de Tombre douce qu'elle épandait sur le jardin de sa mère, il languissait depuis longtemps au milieu des saintes coutumes et dans leur tristesse : elles étaient sur lui comme un lourd manteau. Jeune et comptant sur des merveilles, il avait jeté ce manteau; et il était parti, plein d'espoir, curieux. Mais le voici qui revient, l'âme nue, l'âme grelottante : le manteau de deuil lui fait envie.
De même que, naguère, il se divertissait d'un pathétique ennui à se gaspiller parmi les nouveautés perpétuelles de l'idéologie et de la nature, maintenant c'est le passé qui l'étonné et qui le tente par un attrait bizarre. Les épisodes de la liturgie le mènent par les chemins de sa mémoire. Il suit le cours des phrases latines; parfois il devance les mots et l'air : et il est content lorsque arrivent les mots à la place qu'il leur assignait.
Quand éclata le Dies irœ, il subit comme une fatalité de tempête la farouche déclamation du psaume. Et il se livra passionnément à l'universelle mort qui passait, ouragan qui tue, qui se dépêche de tuer, oui, de tuer tout, puisque tout n'est que douleur.
Die ir«9 dies iUa
Sohet seclum in façillal,..
Cendre !... Cendre dernière, éparpillée au vent du suprême cyclone ; cendre où s'anéantit le résidu des êtres et des choses ; cendre des peuples et des
individus, cendre des monuments et des demeures ; cendre de la pensée et de ses inventions ; cendre de l'effort et de ses besognes ; cendre de l'espérance et de ses duperies; cendre de la frénésie barbare ou ingénieuse ; cendre de la dévastation générale, dissolution du Tout et de ses miçères, cendre finale et enfin stérile !...
Cette tragique malédiction de la vie n'épouvantait pas Michel. Sa pensée l'acceptait facilement. Il l'avait toujours entendu proférer, dans les églises, avec la véhémence du spiritualisme qui saigne la chair pour dégager l'âme. Et, cette fois, la fureur des chantres le secouait plus profondément ; mais la paradoxale doctrine de la vie que les vivants blasphèment le trouva tout prêt à la persuasion.
La plainte infinie, l'appel désolé, la prière tremblante du Requiem allèrent, au delà de son âme actuelle, chercher son âme d'autrefois. Agneau de Dieu, qui pçrtes les péchés du monde, donne-lui le repos sempiternel,
a Agneau de Dieu, qui portes les péchés du monde... — songeait Michel. — Le péché du monde, c'est la vie. Agneau de Dieu, donne-nous le repos sempiternel : le repos sempiternel, c'est la mort. Agneau de Dieu, donne-nous de mourir. »
La rêverie de Michel s'apaisait, comme si elle était bercée par une tendre et continuelle chanson de nourrice, une chanson pour le sommeil, pour le repos et le sommeil, pour la mort et la nuit.
Il se souvint de sa mère, qu'U avait oubliée. Il se souvint d'elle sans plus de chagrin qu'on n'en éprouve à l'occasion du lointain passé. Il se souvint qu'elle était morte et dormait dans le repos sempiternel.
Il se souvint encore de sa sœur, qu'il avait oubliée, et qui était morte au monde, au péché de la vie et qui, dans un lointain couvent, participait au repos sempiternel.
Et il se souvint de lui-même, comme s'il était mort aussi et mort depuis assez longtemps pour que même son regret fût mort.
Toutes ces morts, la chanson du sempiternel repos priait pour elles et, avec sa prière, les berçait, les endormait.
Michel resta, jusqu'au bout de la messe, occupé d'elles avec candeur, avec douceur. Puis il sortit. Sur le parvis, il attendit, ne sachant pas ce qu'il attendait. Il ne pensait plus à rien précisément ; ses idées s'étaient peu à peu dispersées dans une atonie singulière.
Quand on porta le cercueil au corbillard, il crut que ce cercueil était le sien. Et, quand le corbillard s'ébranla, il accompagna le cortège ; et il crut qu'il suivait son propre convoi.
Il pensa quelque temps à lui-même, comme les gens qui suivent un convoi consacrent au mort le premier bavardage de la route.
— C'était un bien bon garçon, dit quelqu'un.
Et Michel commença de s'attendrir sur le bon garçon qu'il était lui-même, ici-bas.
— Il n'a pas eu de chance, ajouta un autre ami.
— Non, murmura Michel, il n'a pas eu de chance ; mais il était un bon garçon, très simple, très gentil.
Et il aurait volontiers échangé divers souvenirs, touchant ce bon garçon très simple et très gentil, avec ses voisins de cortège. Seulement, eux, parlaient déjà d'autre chose. Alors Michel, pareillement, cessa de penser au mort, à ce mort qui était lui.
Ensuite il abandonna le cortège.
Il déjeuna dans un petit restaurant de faubourg ; il commanda son repas, comme s'il n'était pas mort, et mangea très attentivement.
Et puis il se remit en marche, sans but, les bras ballants. Il rencontra une foule, qui se tassait à une étroite porte et n'entrait pas facilement. Il prit la file. Comme les gens le bousculaient, il les bouscula aussi, joua des coudes, fut habile, dédaigna des injures et entra.
Il s'aperçut qu'il était dans une grande salle malodorante, où l'on fumait, où l'on braillait. Et il regretta l'air du dehors ; mais il ne devait point essayer de sortir : la foule continuait d'affluer et l'on n'eût pas remonté ce fqrt courant.
Michel vit, en face de lui, une estrade, tendue d'andrinople rouge, décorée de drapeaux rouges, une espèce de théâtre, assez misérable, un guignol de dimensions inaccoutumées.
Deux souvenirs se mêlèrent, dans l'esprit confus de Michel, le souvenir du guignol puéril où son enfance aimait à voir rosser le commissaire, — et quelle joie lorsque cet officier de police agonisait, la tête pendante, sur le rebord de la petite scène ! — le souvenir aussi de cette autre marionnette, mais aguichante, la Métienka rose et blanche qui
se démène et se trémousse. Michel l'eût volontiers rejointe !...
Il ne savait pas et il ne se demanda guère ce qu'on allait représenter, la polémique de guignol et du commissaire ou bien la danse de la Métienka. Il ne distinguait pas les deux spectacles si nettement qu'il lui fallût choisir.
Mais une affiche qu'il aperçut changea le cours de ses idées. Cette affiche était, comme tout le reste, rouge, d'un rouge sang de bœuf. Et, en lettres noires, elle annonçait une grande réunion sociale. Titre : « La Science et la Révolution ».
Michel regarda autour de lui. La salle, profonde et large, était bondée d'hommes et de femmes, pêle-mêle. Et même, il y avait des bambins, plusieurs à la mamelle.
L'un des voisins de Michel l'importuna, parce qu'il crachait un peu trop souvent : il crachait à chacune des bouffées qu'il tirait de sa courte pipe. Michel se rappela très exactement qu'il n'avait jamais pu souffrir le contact des masses dites « laborieuses » et il regretta d'être ici comme le prisonnier de gens malpropres et violents.
Mais il lut les noms des orateurs inscrits.
C'étaient : le citoyen Lourdelot, député ; le citoyen Lionel Dupont, a de la Société des peintres », et le citoyen Flandreau, « astronome ». Michel se souvint de ce Flandreau, qui autrefois avait été son camarade ; il s'en souvint et il ne désira point de le voir; mais il le verrait, parmi d'autres, voilà tout.
Il se fit, dans l'assistance, un vif mouvement, lorsque, sur l'estrade, apparurent les dignitaires de la science et de la révolution. Lourdelot marchait devant. Il avait une grosse figure, chevelue, barbue et très noire ; il était corpulent : s'il représentait au Parlement les meurt-de-faim, toutefois il ne se laissait pas dépérir. Mais il avait l'air extrêmement timide, voire pusillanime. Ses petits yeux, qui ne brillaient pas mal entre les épaisses paupières, consultaient l'assistance avec inquiétude. On l'applaudit et il fut satisfait. Puis, dans un coin de la salle, on siffla : il ne fut pas tranquille. Seulement le siffleur, ayant reçu de convaincantes bourrades, se tut. Et Lourdelot, rassuré, triompha.
Le citoyen Lionel Dupont, très haut sur ses jambes, mince de taille et large d'épaules, soigneusement vêtu, s'efforçait de sourire avec une bonhomie joviale qui n'était ni dans son caractère ni dans son talent. Il avait consacré la plus grande partie de son existence à faire le portrait de dames luxueuses : pour imiter les fourrures et les étoffes, on ne lui connaissait pas de rival. Et il possédait la faveur des salons, lorsque soudain le prit le désir de changer sa clientèle pour une autre : l'État. Les jolies femmes de Paris, de Londres, de New-York et de Chicago l'avaient enrichi : l'État lui donnerait les honneurs, la présidence des comités, l'influence et les croix. Donc, il se mit à la peinture décorative : pour les murailles des monuments nationaux, il composa maints panneaux républicains, où le peuple sympathise avec
un président noir, barré de rouge, avec des députés de gauche, avec les symboles nus de la vérité, de la justice et du progrès. Et il invectiva rudement contre le capitalisme bourgeois. Il ne le fit pas facilement : malgré lui, son langage conservait une subtilité singulière. Quand il annonçait le grand soir, il avait le ton d'un gandin qui raconte une jolie soirée. Il s'en apercevait : cela le gênait. Cependant il éprouvait une satisfaction perverse et délicieuse à frayer avec les ouvriers et à peindre les patrons : car les salons ne lui tenaient pas rigueur; voire, ils l'accueillaient avec plus d'ernpressement, comme un plus singulier personnage, très dangereux et qu'on ferait semblant d'apprivoiser.
Et Flandreau, lui, petit homme leste et pointu, grisonnant, se faufila.' Il entra le troisième et fut à la table rouge des orateurs le premier. Comme on applaudissait Lourdelot, Flandreau salua. Et l'on applaudit alors ce garçon souriant qui allait au-devant de la politesse.
Après les orateurs, advinrent quelque douze gaillards, anciens ouvriers qui ne travaillaient plus, ayant trouvé, dans la politique syndicale, de bonnes sinécures. Ils s'assirent et encadrèrent les orateurs, comme une garde bénévole.
Lourdelot se leva et proposa le chant de V Internationale, Tout le monde fut debout. Michel, demeurant à son banc, reçut aux bras et dans le dos de vives admonitions.
Il obéit. Et l'on chanta.
Le chant traîna, comme une médiocre litanie.
La voix aiguë de Flandreau y passait, ainsi qu'un iil dépareillé dans une trame. Lourdelot y allait de tout son cœur. Et Lionel Dupont, un peu désorienté, se contentait de battre la mesure, parfois à contretemps.
Michel, lui, écoutait avec étonnement ce morne cantique. Il n'en était pas ému. Il avait l'impression vague d'assister à la célébration d'un culte étranger, d'un culte neuf et dont les rites ne le concernaient pas. L'église, en outre, le choquait par sa laideur ; et l'aspect des officiants lui déplaisait.
Après le chant, lorsque ce fut l'heure des discours, il ne crut pas entendre un sermon : le guignol se substituait à l'église et la forte mimique de Lourdelot lui parut drôle.
L'énorme garçon manquait de place pour se démener à sa guise. Lionel Dupont, qu'il avait à sa droite, et Flandreau, qu'il avait à sa gauche, s'en aperçurent. Ils s'éloignèrent de leur mieux, faisant signe à leurs voisins de se pousser, prenant de leurs deux mains leurs chaises sous le siège et sautillant comme des puces. Us se tassèrent ainsi. Mais Lourdelot semblait s'élargir à mesure qu'il avait plus d'espace, de sorte qu'à plusieurs reprises il les bouscula.
Maintenant qu'il parlait, il ne paraissait plus craintif. Il parlait fort, comme chantent les enfants qui ont peur dans l'obscurité : le son formidable de sa voix le tranquillisait.
Ce qu'a disait n'avait pas d'importance. Mais il le disait avec tant de zèle qu'on n'eût pas cru qu'il le répétât mécaniquement, pour la centième fois. Il déroula de romantiques métaphores, qui flottèrent sur son propos comme des banderoles. Et les banderoles furent bientôt si nombreuses qu'elles s'embrouillèrent : ainsi font les drapeaux dont on a excessivement pavoisé une façade; la façade ne se voit plus et les couleurs des drapeaux s 3 mêlent.
Michel n'essaya point de s'y reconnaître. Il subissait le flux verbal de Lourdelot : quand on applaudissait, il applaudissait aussi, n'ayant au^cune raison de protester contre des mots très abondants, innocents et qu'il ne comprenait pas. Un contradicteur soudain le surprit : même, il se demanda ce que cet homme pouvait bien avoir à se fâcher. On fit taire ce polémiste; et Michel trouva qu'on avait raison.
Au bout d'une demi-heure, Lourdelot se tut.
Michel lui en sut gré : le silence de Lourdelot, c'était un bienfait qui coûtait au bienfaiteur. En outre, il n'y avait aucune raison pour qu'un discours de Lourdelot se terminât ici plutôt qu'ailleurs, à tel endroit plutôt qu'à tel autre : l'orateur était riche de souffle et, ce qu'il ressassait» il pouvait le ressasser davantage. Michel apprécia le bon procédé : si la pluie cesse quand il y a encore des nuages dans le ciel, on est content. On le serait plus encore si les nuages avaient disparu, car l'on redoute une reprise de la pluie. Michel voyait
Lourd'^lot, tout chargé encore d'éloquence : U se méfia d'une nouvelle averse.
En fait, Lourdelot se leva derechef. Il fit semblant de lutter avec peine contre le vacarme des applaudissements. Il se balançait d'arrière en avant, le ventre posé sur la table rouge. Michel applaudit, afin qu'il se tût.
Il parla. Mais ce ne fut que pour donner la parole au citoyen Lionel Dupont, « le grand et généreux artiste, le penseur superbe ».
Le citoyen Dupont n'était pas un improvisateur. Il tira de sa poche un papier, tout griffonné de crayon, et il le lut avec embarras. Les petites phrases coulèrent comme elles purent. Ce fut, après le torrent bourbeux et violent de Lourdelot, un ruisselet assez pur, gracieux, mais qui se heurtait à des cailloux.
Comme ce discours n'eut aucun succès, le citoyen Dupont éprouva le besoin de se rattraper. Il chiffonna son texte, le fourra dans la poche de son pantalon; puis, changeant de voix, il s'écria :
— Vive la révolution par la science ! Vive la science pour l'humanité! Vive l'humanité pour elle-même !...
Michel l'excusa. Vraiment, un orateur ne peut pousser l'abnégation jusqu'à refuser tout assentiment.
Et la parole fut au citoyen Flandreau.
Celui-là ne s'empêtrait pas de littérature. Mais il se réclamait d'une longue tradition de savants dissipés, de l'anticlérical et malheureux Galilée et
du républicain démocrate Arago, sur lesquels il encl^érissait. Son éloquence consistait à parler haut et vite. Il n'était pas timide ; et il s'adressait à la foule comme à un auditoire d'élèves. Seulement, il bégayait un peu.
Michel l'avait toujours connu bavard. Mais il admira la désinvolture de cet astronome qui sortait de son astronomie avec tant d'aisance.
Premièrement, Flandreau fit le procès des religions. Il fut grossier, traitant de sorciers les prêtres catholiques, les accusant de répandre un mensonge qui profitait à leur cupidité et d'abêtir le peuple. Michel n'aima point cela. Flandreau traça, de la cour de Rome, un tableau qui excita la vive et sympathique hilarité de l'assistance. Michel en était froissé ; Michel s'impatientait.
Flandreau se mit à railler les cérémonies de l'Église, la messe, la communion, les cierges et l'encens. Il raconta des anecdotes, qui enchantèrent ce public : et l'on trépignait de satisfaction. Michel se retint de crier à Flandreau qu'il était un imbécile. A côté de lui, le fumeur de pipe ne crachait plus : il écoutait, bouche bée, et parfois essuyait du revers de sa main ses lèvres qui, dans le rire, bavaient un peu.
Secondement, car le discours de l'astronome se développait comme un bon gros théorème, Flandreau fit l'éloge de la science. Il opposait aux absurdes momeries des sorciers romains la sereine activité des savants, leur désintéressement parfait, leur studieuse pensée. Et, tandis que la
religion spécule avec cynisme sur la naïveté des multitudes, la science les soigne : les découvertes des savants deviennent les remèdes que réclame l'infirmité humaine... Ici se plaça, bon gré mal gré, une digression relative à « l'infâme comédie » de Lourdes : c'était indispensable pour animer un auditoire qui commençait à ne plus guère s'amuser. Il s'amusa. Puis Flandreau, qui n'oubliait pas son idée, revint à la science, incomparable guérisseuse de toutes maladies.
— Il y a deux ans, annonça-t-il, un homme de génie trouva une substance nouvelle, le sirium...
Michel frissonna.
— Le sirium a, depuis lors, guéri plusieurs dizaines de malades qui, autrement, seraient morts...
— Ils mourront tout de même ! grommela Michel.
Son voisin lui jeta un mauvais regard :
— Quoi ! ils mourront? fit-il.
— Ils mourront, oui ! répliqua Michel.
L'autre eut l'air de comprendre une plaisanterie :
— Ah ! bien sûr I...
Et il riait... Michel, lui, écoutait Flandreau, qui prophétisait sans précaution les miracles du sirium.
— On a guéri plusieurs dizaines de malades :
on en guérira des centaines ; on en guérira des milliers; on en guérira des millions. Et puis on guérira tous les malades. Il n'y aura plus de malades. Et qui aura fait ça? La science. A qui ça
nuira-t-il? Aux curés, parce que les curés sont les parasites de la maladie et de la mort ; ils en vivent. Le sirium aura tué ces deux fléaux de l'humanité : la maladie et la religion.
Michel se sentit provoqué. Toutes les sottises que prodiguait Flandreau TofFensaient. Il se dressa et dit :
— Je demande la parole.
On le hua.
Mais Flandreau le reconnut :
— Citoyens, déclara-t-il, citoyens...
Comme Michel restait de})out, de toutes parts on lui cria de s'asseoir. Le tumulte fut tel que Lourdelot s'en occupa. Mais Flandreau revendiqua la suprématie. Il vociféra :
— Citoyens, nous avons le grand honneur de compter parmi nous Thoïnme de génie que tout à l'heure je vous citais, le citoyen Michel Bedée, l'inventeur du sirium, le sauveur de ces foules malheureuses...
Michel protestait. Mais sa dénégation se perdit dans le vacarme de l'enthousiasme déchaîné.
Flandreau reprit :
— Citoyen Bedée, faites-nous l'honneur de venir siéger avec nous au bureau ; votre place est ici.
Alors, parlant debout, il saisit sa chaise par le dossier ; d'un geste énergique, il la planta entre le citoyen Lourdelot et lui. Lourdelot, qui n'avait point à parler, se recroquevilla. Michel ne désirait pas de monter à l'estrade. La faveur de l'assistance l'y porta. Quand il y fut, Lourdelot le féli-
cita; et Lionel Dupont voulut sans retard être présenté. Michel s'inclinait. Il était en colère ; il avait la rage de dire pourquoi. Il commença :
— Citoyens...
Et il regrettait ce mot, lorsque Flandreau l'interrompit :
— Je demande au citoyen Bedée la permission d'achever mon discours. Ensuite, nous lui donnerons la parole avec joie.
Dans l'assistance, on cria :
— Bedée !... Flandreau !.., Bedée !... Lourdelot se leva :
— La parole est au citoyen Flandreau, pour la continuation de son admirable discours.
Il savait ce qu'on soufire à ne plus parler et vint au secours de son camarade : le peu de mots qu'il eut à dire lui fit du bien. Flandreau arrivait à son troisième point : la substitution de la morale scientifique à la morale religieuse.
Michel se contenait mal ; et il dit à Flandreau qui, un instant, soufQait :
— Il n'y a pas de morale scientifique.
Flandreau fut ahuri.
— Tout à l'heure ! fit-il.
Et il développa son idée d'une morale fondée BUT la connaissance de la vérité intégrale. Ce n'était pas drôle. D'ailleurs, il comptait bien relever de gaudrioles cette philosophie ; seulement, Michel le gênait. A cause de Michel, il n'osa point se livrer à son humeur badine. Il était partagé entre les exigences de la foule et la crainte d'une contra-
diction qu'il devinait. De sorte qu'il fut ennuyeux. Et puis, l'auditoire, curieux de Michel, ne l'écoutait plus. Ce qu'il dit, Michel l'écoutait seul; et Michel en était exaspéré. Il fallut qu'à plusieurs reprises intervînt Lourdelot, pour l'apaiser.
Michel, à chaque phrase, allait répondre. Il s'agitait. Et Lourdelot, inquiet, eût volontiers levé la séance, lorsque Flandreau se tut, parmi l'indifférence générale. Mais l'auditoire demandait le citoyen Bedée.
Michel cria brutalement :
— Messieurs, on vous trompe !...
Flandreau, qui s'y attendait, affecta de rire.
Mais Lourdelot, lui, se fâchait. Il essaya de se fâcher. On hurla :
— Laissez parler le citoyen Bedée.
— On vous trompe ! reprit Michel. Ce n'est pas du tout ça, la science; pas du tout!.,. Ils sont là quelques-uns à vous parler de la science comme de quelque chose qui existe. Ce n'est pas vrai. La science n'existe pas !...
Flandreau continuait de sourire ; mais il avait la bouche singulièrement contractée et ses mains tremblaient de telle façon que, pour les occuper à quelque mouvement qui parût volontaire, il tapait les bouts de ses doigts les uns contre les autres. Il souriait, mais il ne s'amusait pas : c'était Lionel Dupont qui s'amusait. Il s'amusait, lui, secrètement, avec un petit air de gourmandise. Sa récente manie d'anarchiste effronté trouvait un plus malin plaisir à cette vive démolition de la science qu'aux
faciles bâtisses d'idées d'un Lourdelot, voire d'un Flandreau. Les paroles de Michel lui procuraient une sorte de joie quasi voluptueuse.
Mais Lourdelot, lui, était éperdu. Il examinait l'assistance avec une réelle angoisse. On ne savait pas encore comment elle prendrait cet incident bizarre. Elle hésitait. Et elle semblait fort égayée, à tout hasard. Seulement, si elle admettait les dires de Michel Bedée, la réunion tournait à la confusion des organisateurs ; et, si elle évinçait le trouble-fête, c'était au moins du vacarme, des coups peut-être : et le bon Lourdelot n'aimait pas cela. Il se pencha, derrière Michel Bedée, vers le camarade Flandreau, le consulta du regard. Flandreau fit une moue dédaigneuse.
Lourdelot, à qui la peur donnait de la décision, se leva :
— Citoyens ! cria-t-îl.
Mais, au premier rang de l'auditoire, un garçon blême et rageur prononça énergiquement ces mots :
— Laissez parler le citoyen Bedée !
Lourdelot recommença :
— Citoyens !...
— Laissez parler le citoyen Bedée ! répéta l'autre, avec une obstination qui évidemment ne céderait pas.
Lourdelot se débattit :
— J'ai la responsabilité de cette réunion. Le citoyen Bedée n'est pas au nombre des orateurs inscrits. Je n'ai pas le droit...
On lui hurla, de loin :
— La barbe !...
Et le petit énergumène du premier rang répéta :
— Laissez parler le citoyen Bedée !
— Oui, oui, oui ! fit-on, de toutes parts.
Lourdelot se demanda s'il n'allait pas lever la
séance. On crut qu'il se retirait. Déjà Ton ricanait, dans l'auditoire. En outre, Flandreau ne bronchait pas ; et Lionel Dupont ne renoncerait pas à un tel divertissement. Lourdelot, penaud, retomba sur sa chaise, avec un air de patience malheureuse. Et Michel reprit :
— Non, la science n'existe pas. Si elle existait, avec cette évidence qui est son caractère même, elle n'aurait pas de sceptiques, elle n'aurait pas d'infidèles ; et die s'imposerait. Ce qu'ils appellent science n'est qu'un petit travail à peine commencé, qui n'avance pas et qui est toujours à recommencer. On vous a vanté mon sirium. Eh bien, la vérité, la voici. Mon sirium montre que l'hypothèse scientifique la mieux assurée jusqu'alors ne tient pas, ne vaut rien. C'est tout à refaire. Oui, on le refera ; et peut-être l'ai-je refait. J'ai mon hypothèse : un de ces jours, une autre découverte la démolira ; je m'y attends, je le souhaite.
Il parut brave. On applaudit ; et l'on cria :
— Bravo !... Bravo, Bedée !...
Lourdelot était en déroute ; il ne savait plus où Ton irait.
Et Michel, lancé, ne s'arrêtait pas :
— Or, continua-t-il, je vous le demande, qu'est-ce ça peut bien vous faire, à vous, que le sirium pro-
duîse de la chaleur et de rélectricité sans que diminuent son poids ni son volume? Qu'est-ce que ça peut vous faire, à vous, que les lois de la transformation de l'énergie soient exactes ou fausses? C'est une conversation pour l'astronome Flandreau et moi... Et encore, lui, non, ce n'est pas son affaire !...
On éclata de rire, parce que Flandreau boudait.
— On vous a dit que le sirium guérissait des maladies. Je ne dis pas non. Je n'en sais rien : ce n'est pas mon affaire. Mais, parce que des médecins et des pharmaciens utilisent quelquefois les découvertes des savants, ce n'est pas une raison pour qu'on vienne vous exciter au nom d'une science qui n'existe pas. Il n'y a aucune espèce de rapport entre la science et la politique, entre la science et la vie sociale, entre la science et votre labeur d'ouvriers. Il n'y a aucune espèce de rapport entre la science et vos peines, entre la science et vos joies. Il n'y a aucune espèce de rapport entre la science et vous !
Cela contrariait plusieurs vanités dans l'auditoire. De place en place, on protesta. Lourdelot, qui se sentait appuyé, lança :
— Je réprouve énergiquement cette notion tout aristocratique de la science. Le peuple appréciera.
— Laissez parler le citoyen Bedée ! cria le petit energumène.
— On vous dupe ! reprit Michel. Je sais où en est la science. Et je vous jure, moi, qu'elle n'a rien trouvé, rien, rien, absolument rien, qui vous en-
gage à vivre désormais autrement que vous ne viviez. La science, c'est peu de chose ; mais, en tout cas, c'est autre chose que la vie. Quoi ! si l'on vous dit qu'à Pékin je ne sais quel mandarin s'est fait couper les ongles, vous n'allez pas pour cela vous exalter. Si l'on vous dit que j'ai découvert le sirium, ça n'a pas plus d'importance pour vous. C'est autre chose; je vous dis que c'est autre chose !...
Il s'animait. Et il eut un accent de fougueux prophète :
— La science... la science est inhumaine. Elle serait la merveille unique, si elle existait et si nous étions, pour la contempler, de pures intelligences. La science est l'éternel divertissement de Dieu.
— A bas la calotte ! beugla-t-on.
— Tenez, moi, j'ai voulu consacrer toute ma pensée à la science. Regardez-moi ; ayez pitié de moi. Pour consacrer toute ma pensée à la science, je vais vous dire ce que j'ai fait. J'ai quitté la maison de ma mère, la cathédrale de mon enfance, la douce vie que mes parents et mes grands-parents m'avaient soigneusement préparée. J'ai quitté ma maison, mon pays, ma femme. J'ai quitté mes souvenirs, mes tendresses, mes amours. J'ai tout quitté. Je me suis, moi-même, quitté. Je me suis enfermé dans un paysage qui n'avait nul agrément pour me distraire. J'ai offert ma tête aux idées. Elles s'y sont installées, comme chez elles ; et elles m'ont chassé. Je suis devenu ceci : yn homme qui a perdu son moi. Je ne suis plus qu'un
vagabond, parce que j'ai laissé la place aux idées. Il aurait fallu mourir, en bonne logique. Mais le corps continua de vivre, après que j'eus perdu mon moi. Et c'est le corps qui vagabonde, à la recherche de son moi.
On le crut fou. Cette éventualité imposait.
— Quand je vous dis que je le cherche, non.
Je n'en veux plus. Hélas ! où le loger, maintenant que les idées ont pris toute ma tête? Je sais bien où il est. Il est où est le moi de chacun : à l'ombre d'une église, dans la maison maternelle. Mais alors je vous avertis : la science est inhumaine ; l'humanité n'a rien à faire avec la science. Ne soyez pas dupes, vous ! Restez à l'ombre d'une église, dans la maison de souvenir et d'habitude où vous êtes n 's. Cultivez votre dieu.
— A bas la calotte !
— On vous a raconté que les religions n'étaient que mensonge. Ne le croyez pas. On vous a menti. Les religions, je vous le dis, sont des vérités humaines, comme la science est inhumaine.
L'auditoire s'agita. Il y eut des cris. Mais Michel n'y prenait pas garde :
— Les ingénieuses religions, qui ont vécu, souffert au cours des siècles avec l'humanité, qui se sont amusées avec elle, les belles et bonnes religions vous invitent. Ne sortez pas de leurs limites saintes; ne sortez pas de leurs murailles, tapissées de vos ex-voto. Redoutez de faire la folie dont je me repens : ne soyez pas des hommes qui ont perdu leur moi. Je vous le dis, je vous le dis :
faites votre prière, à Timitation de celle que votre vieille maman débite.
On siffla. On hurla. Et, comme Michel voulait parler encore, on le hua. Ses bras battirent l'air ; il esquissa de grands gestes et, sans le savoir, sans y songer, il fit avec lenteur, avec ampleur, le signe de la croix, criant :
— Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, ainsi soit-il !
La foule se rua sur lui. Les premiers arrivés le saisirent. Lourdelot le leur abandonnait ; Dupont n'était pas un homme de combat et Flandreau renonça bientôt à le défendre. On insulta Michel et on le secoua. On le jeta dehors.
On l'y laissa, plus mort que vif
Il était là, debout, les jambes flageolantes, le dos appuyé contre un mur, les vêtements déchirés, les mains saignantes, il frémissait et il pleurait, lorsque lui apparut un étrange visage que d'abord il eut peine à reconnaître.
— Michel !
Et c'était l'Alchimiste.
— Michel !... Mon petit Michel !... Viens !...
Mais Michel ne pouvait pas bouger; il craignait de tomber, s'il bougeait. Un gardien de la paix aida le vieillard à le soutenir ; ils le prirent sous les bras et le menèrent jusqu'à un fiacre.
L'Alchimiste s'assit auprès de Michel, l'agent auprès du cocher. Dans la boutique du pharmacien, Michel s'évanouit. Pendant que le pharmacien rétendait sur le sol, l'éventait, s'occupait de lui, l'agent questionnait le témoin pour son rapport.
— Monsieur Bedée... répondait l'Alchimiste. Oui, monsieur Bedée, le savant... J'étais là par hasard... Non, je ne sais pas où il demeure. Je suis venu à Paris pour le voir, il y a six jours. Impossible de trouver son adresse. Il voyageait depuis quelques mois... Alors, oui, en passant, je suis entré dans cette salle de conférences... Je ne
savais pas qu'il y fût.,. Voilà tout ce que j'ai à VOUS dire. Le reste ne me regarde pas.
L'agent insistait.
— Je VOUS dis que le reste ne me regarde pas. Ce n'est pas moi qui ai maltraité monsieur Bedée. Je me suis porté, comme j'ai pu, à son secours, en traversant une foule de furieux.
Michel revint à lui. On lui demanda son adresse : il la dit. Le pharmacien certifia qu'il n'y avait pas de blessure grave ; des contusions : un peu de repos, du calme...
Il était quatre heures de l'après-midi. Le dimanche flânait par les rues. Il y avait, à la porte de la pharmacie, un attroupement, qui ne s'écarta guère au passage de l'Alchimiste et de Michel. Sans chapeau, en loques, Michel avançait comme un homme ivre. L'Alchimiste fit relever la capote de la voiture. Cette aventure le mettait au supplice ; et lui, qui autrefois bravait si bien la colère de toute une ville, avait honte de ce compagnon dépenaillé.
Surtout, une épouvantable inquiétude le tourmentait à la pensée que Michel devenait fou.
Ils firent en silence tout le chemin qui les séparait de l'hôtel et grimpèrent jusqu'à la chambre de Michel, parmi des regards railleurs de garçons et de bonnes.
— Couche-toi, dit l'Alchimiste; je vais t'aider.
Michel, comme un enfant malade, se laissa faire. Quand il fut couché, il ferma les yeux. Des idées
allèrent et vinrent, dans son cerveau, ne s'y arrêtèrent pas. Et il s'endormit.
L'Alchimiste prit un fauteuil ; et il regarda dormir, la bouche ouverte, comme un mort abandonné, Michel Bedée, son élève, la tête géniale qu'il avait éveillée à la science, la tête géniale qui devenait folle.
Les minutes duraient comme des heures ; l'Alchimiste les emplissait de son chagrin.
Il se consulta sur le point de savoir s'il appellerait un médecin : la vieille haine qu'il avait pour ces gens de métier le retenait. Et puis enfin, si Michel devenait fou, est-ce qu'on l'enfermerait comme un dément vulgaire, entre les murs d'un cabanon? et est-ce qu'on prolongerait l'agonie de cette admirable cervelle?... A quoi bon?...
D'ailleurs, Michel n'était pas fou. Le discours qu'il avait tenu, son odieux discours, ne révélait pas un aliéné : les idées se suivaient avec rigueur. Non, Michel ne devenait pas fou. Mais, alors, il avait, en pleine lucidité, blasphémé la science? L'Alchimiste ne savait pas s'il avait pitié de Michel ou si, principalement, il le haïssait. Dans l'incertitude, il veillait près de lui, épiait sa respiration, guettait les mouvements de ses muscles qui, par instants, se contractaient.
Et il aurait voulu l'interroger, lui demander doucement :
a Qu'y a-t-il, Michel ; qu'y a-t-il dans ta pensée? Raconte-moi ce qui est arrivé à ta> pensée, à la plus belle, forte et subtile pensée de l'époque. Si
quelque chose t'effare, dis-le-moi. C'est peut-être une chose très simple qui t'effare : je t'expliquerai... »
Le sommeil de Michel l'importunait. Il lui semblait que, s'il pouvait causer avec Michel, un peu de temps, il le ramènerait au juste sentiment des réalités, il toussa. Mais, aussitôt, il craignit de voir Michel se dresser sur le lit et alors divaguer. Il se tint coi, évita de bouger. Seulement, il craignît que, dans cet étrange sommeil, si soudain, si absolu, Michel ne sombrât, comme se noie un homme qui est tombé à l'eau.
Il attendit. Et il songeait à l'œuvre de Michel, à ce manuscrit de Rijnsburg dont il avait le dépôt. C'était, sous la forme la plus nette, le plus puissant effort de dialectique fourni par une tête humaine depuis Leibniz. C'était une monadologie prodigieuse, menée plus loin que nulle autre, fondée sur la plus riche et neuve expérience, riche de faits imprévus et de surprenantes promesses.
« Michel, Michel, disait en lui-même l'Alchimiste, tu as été le grand honneur de la science. Ton génie rayonnait. Tu étais notre clarté !... »
A la porte de la chambre, deux petits coups furent frappés. L'Alchimiste n'osait répondre. Il se leva sans faire de bruit ; il ouvrit avec soin la porte.
— MonsieurBcdée?... Est-ce queje me trompe?...
— Entrez ! dit la voix de Michel.
La Métienka entrait, s'étonnait de trouver Michel en telle posture. Michel la regardait et ne lui répondait pas.
— Monsieur Bedée est malade, dit l'Alchimiste ; j'espère que ce n'est rien, mais il a besoin de repos.
La Métienka faisait mille questions.
— Il a besoin de repos, répondait l'Alchimiste. Et il indiquait assez bien qu'il n'avait pas à
commenter autrement cette affirmation. La Mé* tienka posa sur une table ses gants, son ombrelle, son boa de plumes ; et elle s'assit, auprès du lit, sur une chaise.
Michel ferma les yeux... Puis, tout à coup, il se dressa, se mit sur son séant et, regardant la Métienka, il déclara :
— Va-t'en, ma belle Métienka, va-t'en !
— Mais non, fit-elle.
— Si, si! Va-t'en. Je ne veux plus de toi. Il faut que tu t'en ailles. Ta place n'est plus auprès de moi. Va-t'en ; sois gentille. Tu iras où je vais te dire. Tu iras, bien vite, là-bas où nous étions. Tu iras au lac. Tu appelleras Brigitte. Tu lui diras de venir et de se dépêcher. Car je l'attends.
La Métienka l'écoutait avec stupeur. Elle ne répondit pas. Michel la vit embarrassée et qui, des yeux, consultait le vieillard. Celui-ci était pâle, serrait fortement ses mâchoires et tremblait.
Michel parlait comme dans une sorte de rêve.
Il sourit un peu, pour dire kla Métienka :
— Tu ne veux pas aller me chercher Brigitte?
Serais-tu jalouse, ma belle Métienka?...
Elle essaya de sourire, elle aussi. Mais elle ne le put ; et ses lèvres peintes firent sur ses jolies dents une grimace de douleur.
— Adieu, dit encore Michel, adieu, ma belle Métienka. Et amuse-toi bien, dehors. Il faut que tu t'amuses ; ou qu'est-ce que tu ferais?
Elle ne s'en allait pas. Elle désirait de s'en aller ; mais elle s'attardait par un sentiment de politesse. Et elle avait la tête rejetée en arrière, les narines pincées avec horreur, comme si elle redoutait une odeur de mort et s'en écartait.
— Va-t'en ! va-t'en ! va-t'en ! s'écria Michel. Il commençait à se mettre en colère.
— Va-t'en, Métienka, si tu ne veux pas que j'aie à te chasser. Va-t'en!... Et, si tu refuses d'aller me chercher Brigitte, oh ! Brigitte viendra toute seule. Je ne suis pas en peine de Brigitte. Elle viendra, quand tu seras partie. Mais va-t'en !...
La Métienka se leva. Et elle tendit à Michel sa main.
— Non, non, va-t'en !...
Michel se laissa retomber siu» l'oreiller. Il y cachait son visage et il respirait longuement.
L'Alchimiste reconduisit la Métienka jusqu'à la porte. Il la salua et elle disparut.
— Elle est partie? demanda Michel.
— Oui, répondit l'Alchimiste. Qui est-ce?
— Vous ne l'avez pas reconnue?... Ah! mais, c'est vrai, vous ne la connaissez pas, vous ! Non, non. Comment la connaitriez-vous ? Un vieux savant, toujours enfermé entre les murs épais de son laboratoire. C'est vrai, c'est vrai, vous ne la coimaissez pas, mon pauvre vieux maître !...
n éclata de rire et il dit :
— C'est drôle !...
— Qui est-ce? reprit TAlchiiniste.
— Eh bien, mais, c'est la vie !...
— Ah! fit l'Alchimiste, avec un air de bonne foi. Et cette Brigitte, que tu réclamais, qui est-ce?
— Vous la connaîtrez, celle-là. Elle viendra. Elle n'est pas loin. Vous la verrez. Elle est charmante. C'est la mort.
L'Alchimiste se tut : Michel battait la campagne.
— Voilà, continua Michel. Dans un pays, je ne sais plus lequel, j'ai rencontré la vie et la mort. J'hésitai entre ces deux femmes, qui toutes les deux me tentaient. J'ai pris d'abord la vie : elle était moins patiente. Maintenant, j'attends l'autre. Vous la verrez. C'est une étrange fille, tout habillée de noir, encapuchonnée de noir. Elle a, aux mains, un chapelet. Elle vous fait des révérences et vous demande pardon. Je l'aime depuis longtemps. Elle est blonde. Le bandeau de ses cheveux blonds, à côté de la coiffe noire, est une chose ravissante. Et sa voix !... C'est une voix qui parle aux âmes, tout bas.
— Repose-toi ! dit l'Alchimiste.
Michel se reposa quelque temps. Il était couché sur le dos ; et il regardait devant lui, vaguement. L'Alchimiste s'éloigna un peu, lut des papiers qu'il tira de sa poche et ne fit pas de bruit, pour laisser Michel dans une solitude où il s'apaisât.
Mais, soudain, Michel l'interpella :
— Est-ce que vous avez compris ?
— Quoi donc?
L*flOMMË QUI A PERDU SON MOI 311
— Ce que je vous disais tout à l'heure?
— Mais oui !
— Je ne crois pas. Cela m'étonnerait, parce que tout cela n*est pas une affaire de savant. Ce que je vous dis, c'est pourtant le principal ; mais, justement, c'est ce que vous avez négligé pendant toute votre existence. Quelle aventure !...
Un peu plus tard, il dit encore :
— Il y a tout de même ceci, que, moi, je ne comprends pas : c'est que vous soyez ici, près de moi.
L'Alchimiste fut satisfait de la surprise que marquait Michel, une surprise judicieuse. Il lui sembla que le malade revenait au juste sentiment des réalités : c'était un bon signe.
Alors, en phrases courtes et faciles à entendre, il raconta comment il était venu à Paris, sur cette note des journaux qui annonçaient le retour de l'illustre savant. Et puis...
Mais Michel l'interrompit :
— Je ne dis pas non. Du reste, qu'importe?
Seulement, lorsque Brigitte viendra, vous vous en irez?
L'Alchimiste, déconcerté, n'eut rien à répondre.
— Avant cela, reprit Michel, j'aurais cependant plusieurs choses à vous dire. Premièrement, j'aurais à vous pardonner. Vous m'avez fait beaucoup de mal. Oui, tout le mal, c'est vous qui me l'avez fait. Je ne vous demandais rien. J'étais un enfant comme les autres. J'avais ma mère et ma sœur. Je demeurais dans la maison de ma mère. J'étais un enfant sage, qui aime à se tenir auprès de la
robe de sa mère. Et vous m'avez appelé dehors. Je suis venu. Ah ! vous n'avez pourtant pas Pair d'une sirène, quand on vous voit !...
Michel riait, presque méchamment.
— Ce n'est pas vous qui m'appeliez : c'était la science, votre belle !... Ah ! elle est jolie, votre belle !...
L'Alchimiste frémissait. Michel eut pitié de lui :
— Je vous pardonne. Ce n'est pas votre faute. Vous étiez un vieil homme qui a une maltresse fort exigeante et qui ne suffit plus à la contenter. Cette maltresse, la science, vous lui avez procuré un jeune homme. Et ce fut moi, malheureusement ! Nous 3ommes partis, elle et moi. Le plus cynique, par exemple, c'est que vous protégiez nos amours. Et vous nous avez accompagnés ; vous nous avez installés tous les deux, là-bas, dans une solitude où elle m'aurait bien tout à elle, pour assouvir sa vive ardeur. J'étais marié ; mais quoi ! la demoiselle avait besoin de mes services. D'ailleurs, ne soyez pas troublé, puisque je vous pardonne!
Le jour baissait. L'Alchimiste alluma l'électricité. Puis il ferma les rideaux de la fenêtre. Il y avait, au plafond, un petit lustre et, sur la table de nuit, une lampe.
Michel, les yeux brillants de fièvre, parlait sans discontinuer. Une idée amenait l'autre, souvent de loin; et c'était une kyrielle ininterrompue.
— Brigitte fait mieux... On l'a, elle aussi, chassée, blessée ; on ne l'aime pas, on ne lui parle pas, on ne la remercie pas, on la méprise. Et c'est
eUe qui, au lieu de pardonner, demande pardon... Moi, je vous pardonne, voilà tout... Mais, quand Brigitte viendra, je lui dirai : « Brigitte, approche tes mains, laisse mes doigts se mêler aux tiens; et nous allons tous les deux réciter le iriême chapelet... » D'abord, elle s'écartera, parce qu'elle est un peu farouche. C'est tout naturel : une jeune fille ! Mais, moi, je saurai la convaincre. Et nous irons ensemble par les rues de cette ville, récitant notre chapelet, pour que les gens de cette ville apprennent de nous que l'on doit faire ainsi, et non pas autrement. Nous irons partout, dans les faubourgs, dans les réunions publiques. On nous menacera. Et Brigitte, avec ses révérences, adoucira les plus féroces. Moi, auprès d'elle, je dirai : a Au nom du PèrC; du Fils et du Saint-Esprit, je vous assure qu'il n'y a pas d'autre science que de réciter, d'une voix modeste, son chapelet auprès de Brigitte qui est la mort. La science est un mensonge inhumain... »
— Non! s'écria, malgré lui, l'Alchimiste.
— Alors, reprit Michel, si vous l'aimez mieux, je dirai : « La science est une vérité inhumaine... » Ah ! non, c'est beaucoup trop ! Maître, vous me faites dire des choses !... Je dirai : « La science est un petit bout de vérité inhumaine ; mais il y a, dans le chapelet, toute l'espérance humaine. Méprisez la science ; et dites votre chapelet, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, ainsi soit-il ! » Voilà ce que je ferai. Je vous pardonne, oui ; mais il ne faut tout de même pas que d'autres soient
dupés comme je le fus, moi, par vous !... Je serai un apôtre de repentir, contre la science.
L'Alchimiste repartit :
— Michel, tais-toi, tu blasphèmes !
— Non, non !...
— Si ! tu blasphèmes. C'est toi, pourtant, qui as écrit ces pages sublimes...
— Ah ! parlons-en !
— Oui, ces pages où il y a une somme de vérité, la plus forte qui soit sortie d'un cerveau...
— Déchirez-les : je me repens. Donnez-les-moi, que je les déchire. Donnez -les -moi, donnez-lesmoi !...
Il s'échappa de son lit, avec fureur. Mais il était si faible que l'Alchimiste eut raison de lui et le coucha. Il lui disait :
— Voyons, Michel, mon petit Michel, tâche de dormir. Il est tard et tu as besoin de repos.
— Oui, j'ai besoin de repos! avoua Michel, avec peu de voix. Il me faudrait un immense repos. Seulement, Brigitte n'arrive pas... Quelle heure est-il?
— Dors, dors. Ferme les yeux ; ne pense à rien. Et dors.
Michel se plaignit de la lumière ; l'Alchimiste éteignit le lustre. La lampe aussi importunait Michel. Et il promit de dormir, si l'on éteignait la lampe.
Tous les deux furent dans la nuit, l'Alchimiste sur un fauteuil, immobile, et Michel, qui sous ses couvertures s'agitait ; l'Alchimiste, accablé comme
devant un désastre, et Michel, sincèrement docile, essayant de s'endormir.
Il n'y réussit pas. Après un peu de temps, il déclara :
— Malheur à la science ! Otez-la d'ici. Elle me torture.
— Tais-toi et dors, répondit l'Alchimiste.
— Je vous dis qu'elle me torture. Délivrez-moi de la science. Malheur à elle J...
— Tais-toi et dors ! répéta l'Alchimiste et, cette fois, brutalement.
— Malheur à elle ! malheur à elle !...
— Tais-toi ! tais-toi ! tais-toi !
Ainsi alternaient, dans l'obscurité, leurs véhémences contradictoires. Et maintenant, l'Alchimiste ne ménageait plus Michel. Il renonçait à lui et, en fin de compte, il défendait contre lui la science injuriée.
Il renonçait à Michel, parce qu'au surplus comment faire autrement? Michel, le vrai Michel, était mort. Ce qui subsistait de Michel ne valait rien.
Et ces deux voix de ces deux hommes qui ne se voyaient plus se disputèrent violemment pour et contre la science, avec des phrases mystiques et haineuses.
Michel ne pardonnait plus à l'Alchimiste; et l'Alchimiste n'épargnait plus Michel : il lui reprochait son apostasie, le honteux discours de la réunion publique et cette fille, la Métienka, et cette autre fille, Brigitte, bref toute la débauche où le génie du savant s'était galvaudé, avili. Et
Michel répliquait par des sarcasmes, des imprécations, des prières.
Ensuite il s'endormit, de lassitude.
L'Alchimiste l'entendait respirer fort, avec régularité. Quand il fut certain que Michel dormait profondément, il se leva de son fauteuil, marcha sur la pointe des pieds, prit son chapeau et sortit.
Il revint quelque temps après.
Il ouvrit la porte avec une infinie précaution, s'approcha du lit, écouta : Michel dormait.
Il prit, sur la cheminée, une bougie, l'emporta, la posa par terre et plaça devant elle son chapeau comme un écran, de telle façon que la lumière n'allât point éveiller Michel. Il se mit à genoux et commença de manier, sans bruit, divers petits objets, une seringue de Pravaz, un flacon. Il emplit la seringue de cyanure de potassium. Il se dressa et il s'approcha de Michel.
Michel dormait. Il avait le cou dégagé, les bras hors des couvertures, allongés mollement.
L'Alchimiste le regarda et songea :
« Il ne saura seulement pas qu'il meurt. Il continuera de dormir. Tu ne vas plus t'éveiller, Michel !... »
Il regarda la figure fine, le front haut où les cheveux décoiffés dessinaient une frange. Il regarda la petite moustache, les lèvres minces que le soufïle de la respiration faisait frémir; les ailes du nez palpitaient. Il regarda ce visage qu'il aimait, ce visage resté si jeune et que n'avaient altéré ni le travail, ni les rudes alarmes de la pensée, ni les péripéties de l'existence. Il murmura :
— Pauvre petit Michel, mon enfant !
Et il lui vint aux yeux des larmes.
Seulement, il craignit de s'abandonner à plus d'émoi qu'il en fallait pour agir comme il l'avait résolu.
a II le faut ! » songea-t-il.
D'un geste rapide, il passa ses doigts sur ses yeux ; il se raidit ; il attendit une seconde que sa volonté fût devenue souveraine sur tout son corps ; il se campa fortement sur ses jambes ; il se pencha vers Michel, releva la manche du dormeur. Le dormeur bougea. Aussitôt, d'un coup sec, l'Alchimiste enfonça dans la chair du bras la pointe aigu ë. Le dormeur eut un sursaut bref. Et ce fut tout.
La chose faite, l'Alchimiste abaissa sur le bras de Michel la manche de la chemise. Il boutonna les poignets. Il écarta les cheveux qui dissimulaient la belle ampleur du front. Il disposa la tête de sorte qu'elle n'inclinât point vers une épaule. Et il dit d'une voix tremblante :
— Comme ça, tu es beau !
Puis il tomba dans le fauteuil et sanglota.
Puis il parla tout haut :
— Pauvre petit, qui n'avais pas la force de ton génie ! Pauvre petit, qui avais, avec ce génie-là, toute la faiblesse de l'humanité ! Jamais la science ne sera faite, si les têtes humaines sont trop débiles pour en porter les commencements admirables. Adieu, Michel, homme de génie et pauvre enfant !...
L'Alchimiste prit une plume et du papier. Il écrivit :
Tai tué par une injection de cyanure de potassium Michel BedcCf qui aç>ait du génie. On trouvera dans mon laboratoire Fœuçfre de sa pensée. Je rai tué parce quHl était devenu fou et qu'il blasphémait la science : il Vaurait déshonorée après en avoit été Vhonneur, Il ne fallait pas que le fou pût avilir r œuvre et la mémoire du savant sublime...
Il ajouta :
Je r aimais; il avait été mon élève.
Il signa. Il plaça le bord du bougeoir sur le haut du feuillet qu'il avait couvert de son écriture attentive. Il relut avec soin ces lignes. Il écrivit encore :
Et je me tue pareillement.
Il s'étendit sur une chaise longue, se piqua, mourut. Et, dans la chambre que la bougie éclairait mal, le maître terrible et son élève extraordinaire commencèrent de dormir leur sommeil sempiternel.