‹ L'homme qui vint, romanChapitre 48 sur 50 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

En ce temps-là, ils arrivèrent sur le sommet d'une colline.

Il y avait des années et des années que la horde était en marche. Depuis le départ de Capitaine, ils avaient erré au hasard, traversant des forêts, franchissant des montagnes, parcourant des plaines. Ils campaient dans les carrefours, sous les hautes futaies ou dans des cavernes. Les saisons suivaient les saisons. Pour eux, deux choses comptaient ; l'hiver et l'été. L'hiver, maintenant qu'ils avaient l'habitude, ils ne s'en eifrayaient plus. Instinctivement après la chute des feuilles, ils se dirigeaient au midi, vers des climats plus tempérés et plus doux. L'été les retrouvait au cœur des bois.

Qui étaient-ils ? Combien étaient-ils ? On ne savait pas. Des enfants étaient nés, puis d'autres encore et puis d'autres. Des vieillards étaient morts, des hommes plus jeunes s'étaient tués en voulant escalader un roc, d'autres s'étaient noyés en voulant traverser un fleuve.

Car un jour, ils avaient rencontré devant eux le Grand Fleuve. Certains en parlaient avec effroi. Ils contaient, le soir, à la veillée des choses effroyables,

une pluie qui était tombée sans fin, le refuge sur une gabare. Qu était-ce cela ? On ne savait ! On parlait d un Ancêtre, de Vliomme qui vint pour gouverner la Ville. Certains alïirmaient l'avoir connu, lui avoir parlé, l'avoir eu pour chef. T n homme qui s'appelait Ilou et qui avait Ouzou pour compagne affirmait qu'il avait joué avec lui, alors qu'il était enfant. Mais fallait-il le croire? Et croire aussi les propos radoteurs du Très -Vieux, celui qu'on était obligé de porter sur un lit de branchages, car il était devenu impotent. Ce Très- Vieux qu'on avait toujours vu, Ilou lui-même déclarait qu'il était déjà âgé au temps de sa jeunesse. Souvent il parlait seul tandis qu'on le transportait, il racontait des choses chimériques. 11 avait une manie, il répétait un nom: Institut, Insti-tut...

Institut ? Qu'est-co que cela pouvait bieu être ? Ce n'était pas un mot connu dans la langue, c'était peut-être une formule pour adorer un ancien Dieu! On ne savait pas.

Le Très- Vieux avait l'air aussi de ne pas savoir, lorsqu'il le prononçait en agitant son proiil de poule.

La vénération de la horde allait à un vieillard, dont l'aspect imposait, qu'on prénommait Sixte.

Droit comme un peuplier, sa barbe blanche et ses cheveux lui donnaient une allure de prophète. On le voyait prendre part à toutes les joies et à toutes les tristesses. 11 dansait même avec les jeunes filles, quand le printemps venu, on s'arrêtait à la clairière d'une forêt.

Il avait toujours refusé d'être le chef, il se con-

tentait seulement d'être le meilleur et le plus grand par la vertu. Il n'avait jamais consenti à être servi le premier. « Il n'était, disait-il, -qu'un individu dans la foule ».

Lui aussi parlait avec regret de Fhomme qui était un jour venu. Et cet homme, au sujet duquel les jeunes générations n'avaient pas de précisions, prenait dans les imaginations juvéniles, une importance immense. C'était un géant, un demi-Dieu, un être fabuleux qui avait accompli des prouesses magnifiques. Et certains vivaient avec l'espoir de le rencontrer plus tard, quand les temps seraient révolus...

Or, ils étaient arrivés sur le sommet d'une colline. Depuis de longs jours, la chaleur était intense. La sécheresse dévorait la terre. Les sources, presque taries, ne laissaient couler qu'un mince lilet d'eau.

L'homme qu'on appelait Ilou et qui marchait en avant poussa un grand cri :

— La Ville !

Sa compagne Ouzou se précipita et gravement répéta :

— La Ville !

— Sixte, Sixte, Sixte, la Ville.

A cette apostrophe, le vieillard s'avança, de ses mains tendues, il désigna tout l'horizon, en criant à son tour :

— La Ville...

Et la horde s'assembla autour d'eux. Qu'était-ce la Ville?

Tous les yeux regardaient. En effet, à leurs pieds, s'étalait, dans la plaine, un chaos de choses

indescriptibles, des pierres assemblées drôlement.

Un fleuve immense avait dû la couvrir encore récemment car il y avait du limon et de la vase. Mais les eaux s'étaient retirées. Un squelette informe se dressait.

^Deux ou trois vieilles s'étaient jointes à Ouzou, à llou et à Sixte, Et la horde entendit alors des propos étranges.

Des mots incompréhensibles sortaient de leurs bouches : « Le Sacré-Cœur, le Panthéon, la Madeleine, Saint-Eustache, tout cela est mort, tout cela a disparu. Les Invalides aussi... 4)

On vit alors le Très- Vieux qui se faisait apporter là. Ses paupières bordées de rouge s'agrandirent démesurément, il essaya de se lever sur sa couche de branchages, mais il tomba en bégayant son mot favori : « Institut, Institut, Institut ! »

Les enfants et les jeunes hommes s attendaient à voir jaillir de cette immensité étrange l'être dont on parlait tant.

Puisque c'était cela la Ville, on allait voir celui qui vint pour la gouverner.

Tout à coup, llou cria désignant du doigt une double carcasse encore debout :

— Notre Dame !

Deux ou trois vieilles joignirent les mains en répétant :

— Notre Dame !

Quelques jeunes gens d'esprit aventureux voulurent voir de près ces choses qui intriguaient tant les anciens, mais ils ne purent pénétrer dans la Ville.

Celle-ci défendait son inviolabilité, la vase et le

limon engloutirent les plus téméraires. Les autres revirent précipitamment vers leurs compagnons.

Sixte ne pouvait se résigner à donner le signal du départ. On aurait dit que la Ville le fascinait. Il restait de longues heures à la contempler immobile, sans un mot, la pensée lointaine.

Un soir, quelqu'un lui entendit murmurer :

— Qu'est ce qui vaut mieux, ceci ou cela?

Il revint lentement vers ses frères. Les femmes attisaient le feu, les hommes regardaient tourner la flamme, les enfants jouaient. Un vieux très drôle qui ne ressemblait à personne faisait danser en rond des fillettes. 11 riait et son rire plissait ses paupières qui étaient obliquement fendues.

— Myouk, Myouk, encore, encore, criaient les fillettes.

Et l'allure pesante, le vieux dansait, dansait, tandis que ses petites amies poussaient des cris joyeux.

— Tu les regardes aussi, fit Sixte à Milou.

— Oui.

— Ne sont-ils pas plus heureux ?

Avant de répondre, l'homme réfléchit, comme dans un éblouissement, il revit sa jeunesse affamée, sa misère, la rude bataille pour la vie qu'il avait menée, alors qu'il n'était pas armé pour se défendre.

Il s'approcha de sa femme qu'il serra tendrement dans ses bras, alors seulement, il répondit :

— Oui, Sixte, ceux-là sont plus heureux. Quelques jours après, un gamin de cinq ou six

ans jouait avec un objet bizarre, une sorte de tube allongé.

316 L*H'~»^'^".- .^T I \MNT...

— Donne, ordonna un plus grand garçon.

Le petit enfant voulut garder son joujou. L'autre le lui arracha. Dans la courte lutte, letlibe s'ouvrit, un papier apparut.

Réconciliés par cette trouvaille, les deux gosses furent trouver leur père et lui demandèrent des explications. L'homme ne sut que répondre. Mais comme le Très Vieux était couché tout près de là, il alla le consulter, suivi de ses enfants.

Le T^ès-^'ieux prit dans ses mains trembleu.^e^. le tube et le papier. 11 poussa aussitôt un cri aigu. On s'attroupa. Le Très-Vieux suffoquait. Des bras secourables le soulevèrent. Il put alors respirer librement.

Des larmes coulaient de ses paupières rougies, ses lèvres murmuraient :

— Mon discours... mon discours... DE LA CI- VILISATION.

11 répéta trois fois h^nionif^nt, détachant chaque syllabe avec nette l

DE-LA-CI-VI-Ll-bA- i l-UN.

Alors un jeune homme s'approcha, écartnnt la foule intriguée, et demanda :

— Explique-nous, Très- Vieux ; ce que tu dis et que nous ne comprenons pas, dis-nous cette chose dont tu parles. Qu'est-ce que la Civilisation '

Et le Très-Vieux répondit, simplement, hochant sa tête de poule :

— Vn mot, mon enfant, rien qu'un mol., un mot.

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