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CHAPITRE XXIII La monstrueuse envie de la bête

La chaleur les retint dans la torot ou lis vagabondaient, de ci, de là, au gré de leur caprice. Cependant, ils revenaient avec prédilection au coin sombre où cachée sous les plantes, la source jaillissait. Sa fraîcheur était reposante pendant les heures de la canicule.

Jamais un soleil aussi radieux n'avait llanibé. Dès l'aube, il prenait le ciel de sa majesté, il montait comme un dieu et le soir, il se drapait dans une pourpre impériale.

Les désirs qui avaient mordu les humains semblaient être apaisés, après les gloutonneries du début. Maintenant, ils reprenaient leur bonne vie fraternelle. De nouvelles habitudes étaient nées. Le sentiment de la possession rapprochait les hommes et les femmes qui s'étaient connus.

Il y avait dans les yeux de ces dernières un peu de crainte et beaucoup de soumission.

Le mâle se révélait, protecteur. C'était lui qui assurait la pâture et le gîte. La femelle se prêtait aux travaux ménagers. On la devinait un peu lasse.

sa chair se raffermissait, on sentait que le sourd travail de la nature agissait pour des germinations prochaines.

Le désir incivilisé avait rapproché les sexes. L'amour se levait comme un lys sauvage entre l'affection et l'amitié.

Une pouvait appartenir à un seul, comme Céline à Louis-Pierre, parce qu'il y avait entre eux des affinités profondes. Mais une pouvait être à plusieurs, comme Mélie qui pensait que le don de soimême était une fonction naturelle. Mais une ne pouvait être à un seul s'il n'y avait symétrie de sentiment.

Ainsi Groscoulas avait pris la marquise. Celle-ci avait subi l'étreinte dans une surprise des sens, mais le coup de chair passé, rien n'existait entre elle et lui, si ce n'est le droit de la force. Il avait voulu l'exercer et prendre possession de la femme comme d'un bien de conquête, Marie-Louise s'était cabrée. Il n'y avait entre eux rien de commun. Il voulut l'astreindre à de basses besognes, elle refusa, il la battit, mais ne put obtenir d'elle qu'une obstination têtue.

Les autres qui n'étaient jamais intervenus dans la liberté réciproque, s'interposèrent alors par esprit de justice. Et comme l'abbé voulait faire valoir ses droits par la brutalité, ce fut par la force qu'on lui imposa l'équité. '^

A deux reprises, Capitaine et Sixte le mirent à la raison avec des arguments irrésistibles auxquels il se soumit dès lors sans résistance.

Marie-Louise fut libre de disposer d'elle-même. Du reste, à quelque temps de là, elle se choisit un

maître parmi les mariniers. C était un éphèbe qui portait dans ses yeux l'infini de la mer et du ciel.

Inquiets depuis leur alerte, Milou et Minouzou avaient l'air de se fuir, mais leur jeunesse aventureuse reprit vite le dessus et la forêt les vit bientôt courir ensemble, battant les buissons, escaladant les rochers, j^frimpant aux arbres pour dénicher les nids.

Le plein air leur avait donné une vitalité et une robustesse au-dessus de leur âge. Le corps du jeune homme s'était raffermi, ses muscles s'étaient durcis. Il était heureux d'étaler sa force, alors qu'il soulevait un quartier de rocher ou un tronc d'arbre ((ui gênait leur chemin.

On n'aurait pas reconnu dans Minouzou la maigre fillette d'autrefois, à l'aspect souffreteux, au visage douloureux, qui traînait sa misère dans les rues de la grande ville.

Ils se levaient avec le soleil. C'étaient alors des randonnées fantasques. Ils marchaient dans la forêt comme s'ils allaient à la con([uête du monde. Ils étaient les maîtres absolus allant où ils voulaient, mangeant au hasard ce qu'ils trouvaient, des baies ou des fruits, couchant même loin de leurs compagnons. Ils dormaient alors dans les bras l'un de l'autre, souriants et calmes, l'âme pure.

Tous doux découvrirent une nouvelle suuill-, plus abondante, plus folle que l'autre. L'eau tombait d'un rocher, en cascade, avec des étagements successifs, puis c'était un bouillonnement tumultueux, les eaux se couvraient d'une écume neigeuse, enfin, sagement, elles coulaient limpides entre deux rives fleuries.

Lon^emps, ils cachèrent leur découverte à leurs amis. Ils aimaient venir là jouer et se baigner dans l'eau glacée.

Après la baignade, ils paressaient sur l'herbe ou restaient accroupis à regarder l'eau.

Un après-midi, Minouzou aperçut son image réfléchie. Elle applaudit joyeuse :

— Regarde, regarde, Milou... Minouzou est dans l'eau, elle rit, elle bat des mains.

En effet, sa frimousse rieuse se reproduisait là comme dans un miroir. Aussitôt, l'instinct de la coquetterie féminine se réveilla. Elle ramena ses cheveux et coupant un ajonc sur la rive, elle les attacha élégamment :

— Suis-je mieux ainsi ? demanda- 1- elle.

— Bien mieux. ^

— Je te plais ?

— Beaucoup.

— Alors, embrasse-moi.

Il tendit les lèvres, mais souple, elle lui échappa...

... Un seul rôdait inquiet et sombre, depuis que le printemps s'était manifesté.

Capitaine avait vu la joie des autres, sans la partager. II vivait à l'écart et lorsqu'il tombait par hasard sur des embrassements, il s'éloignait la tête basse, le dos en boule, à grandes enjambées.

II comprenait alors qu'il n'était pas semblable à ses compagnons. II aurait voulu goûter leurs plaisirs et vibrer avec eux. La mentalité humaine qu'on lui avait insufflée lui disait : « Va, prends ta part, tu as droit au bonheur comme les autres », mais son instinct de bête le retenait.

306 l'homme qv] vint...

Un jour, le désir vint. La nature le travailla. Il fut affolé.

Il partait à l'aube, espérant mater sa chair par la fatigue. Il courait, fou, droit devant lui, évitant les couples. Dans sa force tumultueuse, il défiait le ciel et l'eau, fmalement, dans sa rage dévastatrice, il s'en prenait à la forêt qu'il rendait responsable de son état d'âme.

Dans des souvenirs lointains, il se rappelait que c'était elle qui lui donnait la consolation, lorsque la chair en émoi, il partait avec ses frères à la recherche de l'apaisement.

Il fouillait les buissons, guettait des heures entières derrière un hallier espérant une proie facile.

Le vent agitait-il la cime d'un arbre, une branche avait-elle une forme équivoque, d'un bond, il était là-haut, les narines frémissantes, la gueule ouverte, il descendait en saccageant les feuillages. Parfois, il s'entêtait ù vouloir déraciner l'arbre. Un jour, les muscles tendus dans un suprême elFort, il arracha un chêne de sept ans.

11 rentrait le soir, harassé, fourbu, brisé, mais non satisfait. Le lendemain, il repartait.

Il passa trois jours au creux d'une caverne, blotti dans un coin, les poils frissonnants, l'âme ravagée.

Quand il sortit, ivre de faim, de soif et de désir, il tomba sur Céline et Louis- Pierre qui, se tenant enlacés, se prenaient des baisers. Ceux-là, il les rencontrait partout sur sa route. Il se précipita les poings levés. Mais la petite flamme du cerveau veillait. La lueur du meurtre s'éteignit dans ses yeux,

il passa près d'eux en poussant des cris rauques.

Cette nuit-là, il appela Kââh-Kah, le chien de Mjouk, et comme si la bête pouvait comprendre sa douleur, il lui raconta son histoire.

Il évitait Sixte ayant peur du regard clair du jeune homme. 11 rentrait au camp le dernier, alors que tous dormaient. 11 repartait le premier quand tous sommeillaient encore.

Mais la présence qu'il redoutait le plus était celle de Catherine. 11 s'était pris d'une grande amitié pour cette belle fille, dont il sentait la mentalité peu éloignée de la sienne.

Elle avait pris l'habitude, aux jours d'hiver, de dormir tout contre lui afin d'avoir plus chaud. Elle avait pour lui des prévenances que d'autres n'avaient pas et puis, il se souvenait de ses doigts qui grattaient doucement son crâne... Lorsqu'il y pensait maintenant, ses poils se dressaient.

11 passait des nuits à la guetter, la regardant dormir, plantureuse et grasse. Jusqu'alors, il avait résisté au désir de la prendre et de l'emporter dans ses bras, là-bas, loin des autres et de la posséder.

Un soir qu'il n'osait prendre sa place au foyer, il la vit se frôler à Sixte, elle s'offrait à lui, riche de promesses. Sixte appuya la main sur son flanc, toute sa chair vibra, secouée, un rire pâmé sortait de sa gorge, sous les prunelles chavirées, presque e|oses, un rais lumineux se glissait.

Pour ne plus voir, la Bête partit, hurlante.

— Qu'a donc Capitaine? demanda quelqu'un.

Mais comme on ne répondit pas, personne n'y prit garde.

. . . Au détour d'un sentier brusquement, ils se trouvèrent face à face. Impossible de fuir, la rencontre était inévitable.

Catherine, très crâne, soutint le regard de la Bête. Celle-ci gênée, détourna la tête légèrement.

La belle fille savait l'envie montrueuse dont elle était l'objet, elle ne recula pas d'un pouce, son cœur battait plus fort, sa poitrin^^ se sonlova un peu oppressée.

Une idée folle la prit, voulant dommer le danger qu'elle sentait imminent, elle brava le mâle.

Un léger frisson lui courait sous la nuque.

— Il n'osera pas, disait-elle, et cette affirmation lui laissait des regrets.

Alors, elle allongea le bras et les doigts crochus, elle lui gratta doucement la tête.

Un grognement fauve lui répondit. D'une brusque détente, la Bête la saisit, la ramena vers elle et l'emporta dans un bond fantastique.

11 serrait la fille nue sur sa poitrine velue, la Bouliche dans une demi-hébétude se laissait aller, molle et résignée. La rapidité de la course, la vigueur de l'étreinte la grisait et lui faisait mal. C'était abominable et très doux.

Capitaine arriva ainsi près de la source où venaient jouer les enfants. Il desserra l'étau de ses bras. Catherine chut sur l'herbe et comprenant que tout i^este «'tait innfiliv <'1I«^ nft.^ndif son destin.

Depuis qu'il l'avait lâchée, il n osait la reprendre. 11 tournait autour d'elle, bête sauvait qui ne sait par quel côté attaquer sa proie

Catherine revenait à eÙe, peu a peu, elle se mit

sur son séant et voyant son indécision, elle éclata d'un rire insolent.

Ce rire secoua la brute d'un long tremblement, elle se rua sur la fille qui fut renversée. Il la tenait à sa merci, leur haleine se confondait, leurs membres étaient mêlés lorsqu'on se penchant, tout à coup, la Bête vit sa face dans l'eau, son mufle écumant, ses gencives saignantes, ses crocs déchaussés... Les yeux hagards regardaient l'eau, de pauvres yeux mourant de désirs inassouvis dans lesquels passaient toutes les violences.

Devant l'image de sa bestialité, il se ressouvint qu*il était aussi un homme, il dénoua son étreinte. Le corps blanc tachait l'herbe. Il partit sans se retourner...

— ...Tu comprends, petit frère, ce que j'ai fait une fois, je ne me sens plus le courage de le refaire. Gela me tue. C'est collé à ma peau, c'est dans moi. Quand j'y pense, il me monte des poussées de sang au cerveau. Je l'ai tenue, là, contre moi, consentante, oui, consentante, petit frère, que cela ne t'offusque pas.

Je n'en puis plus, c'est pour cela, ce soir, que je suis venu vers toi pour te dire qu'il faut que je m'en aille. J'étais déjà parti pendant que tu dormais, j'avais mis une grande distance entre nous mais j'ai compris que je ne pouvais pas te quitter ainsi. Toi, tu es bon, tu comprendras. Alors, je t'ai réveillé pour te dire adieu. Je suis une chose malheureuse. Qu'a-t-on fait de moi ? Un monstre. Que m'a-t-on donné en échange ? La possibilité de souffrir.

Et puis, il faut bien que je te le dise, je pars

pour ne pas avoir à te haïr. Nous autres bêtes, nous ignorons la haine, je dois bien être un humain, puisque j'allais te haïr. J'étais jaloux de toi, oui, moi, jaloux de toi, c'est grotesque et c'est ridicule, cela est. Chaque fois, que je la voyais s'approcher de toi, mes dents grinçaient, j*étais comme un insensé.

Petit frère, plains-moi, j'ai une grande souffrance. La flamme vivante que l'on a mise dans mon cerveau me fait comprendre bien des choses. Je dois m'en aller ; mais si, mais si, il faut me laisser partir. Un jour peut-être je reviendrai, lorsque l'apaisement sera fait dans ma chair douloureuse.

Tes compagnons et toi, vous n avez plus besuiu de moi. Vous êtes heureux de votre vie animale. Vous n'avez plus les impérieux besoins d'autrefois. Vous vivez d'une autre manière, mais vous vivez. Certains même vivent mieux, sans soucis importuns et libres. Moi seul suis triste, moi seul rêve à des choses confuses que j'essaye en vain de définir. Je préfère aller chercher la paix des solitudes.

Non, vuis-tu, Si je restais, y ... pourrais plus châtrer mon désir, les conséquences seraient folles. Quel être vivrait de moi? Non, non, non, non.

Embrasse-moi, petit frère, je m'in vais, pour ne pas me coudmre comme un homii!

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