‹ L'homme religieuxChapitre 1 sur 31 · SOLITAIRE · texte numérisé non relu

SOLITAIRE

Le docteur angélique comparant ces deux vies , dit (1 ) que la vie solitaire convient mieux aux parfaits ,. et que la vie de communauté est plus utile à ceux qui tendent à kt perfection» Voici comment il le prouve : La solitude , dit-il , et la pauvreté ne font pas l'essence de la perfection ; ce sont seulement les moyens pour y arriver. Il est évident que la solitude n'est pas faite pour Faction , mais pour la contemplation , selon cette parole que Dieu dit par Osée : Je mènerai Vante dans la solitude et je lui parlerai au cœur {2). La solitude n'est bonne qu'aux hommes religieux qui s'appliquent à la vie contemplative , et elle ne Test pas pour ceux qui font profession d'une vie active , si ce n'est pour un temps ; à l'exemple de Notre Seigneur qui se retirait seul sur la montagne , et y passait la nuit en prière (3).

(2) Omsb 2. 14.

(3) Luc 8. 12.

2 L'HÔBIME n£UGJt£t3)t.

Celui qiii tit dans la solitude doit se suffire à luimême , et n avoir aucun besoin des autres , il faut qu'il soit parfait , car une chose est parfaite quand il ne lui manque rien ; aimnlasoUtûde convient au contemplatif , en supposant qu'il soit parfait. II ne peut Tétre que de deux manières : ou par une grâce extraordinaire de l>ieu qui^ de bonne heure et comme tout à coup, élève un homme à la perfection , comme il le fit pour saint Jean-Baptiste , qui dès son enfance habita le désert ; ou bien par Texercice des vertus ; mais pour cela un homme est bien fortement aidé par la compagnie des autres , ,8oit pour recevoir des instructions, et apprendre d eux qu -die chose il faut contempler, soit pour modérer ses passions , corriger ses défauts , se dépouiller de ses vices par les bons exemples et les sages avertissemens. La vie de communauté est donc nécessaire pour s'exercer à la pratique de la vertu et acquérir la perfection ; la vie solitaire , à le bi^ prendre , ne peut coiivenir qu'aux parfaits. Ce qui est parfait est plus excellent que ce qui ne L'est pas , mais qui s'efforce de l'être }• ainsi si l'on em- ' brasse la vie solitaire avec les dispositions requises , elle est plus* noble et préférable à la vie de communauté. MaiS; si l'on s'y jette inconsidérément , sans s'être aupa-^ ra vant bien préparé , elle devient très dangereuse , à moins que Dieu ne suppl^ à ce qui manque par sa bonté. Saint Thomas dit ^ en expliquant cette fameuse sentence d'Ariirtote i L'homme est né pour la société ; s'il est seul , iliaut qu'il soit ou une bête ou un Dieu. C'est une bête parée qu'il a l'esprit bourru , sauvage et farouche , et ne peut vivre avec les autres hommes ; c'est un homme divin lorsque , pour vaquer entièrement à la contemplation de Dieu , il s'éloigne du commerce des hommes.

Saint Basile avant saint Thomas , s'était fait cette question : Est-il plus expédient à un homme qui veut quitter

le monde pour penser sériensement à son salut y de vivre séparé des autres dans la solitude ou avec les autres dans un monastère bien réglé. Il répond que le mieux est de vivre dans un monastère bien réglé , et il en donne plusieurs raisons : Nous avons besoin de vivre en société d'abord à cause de nos besoins corporels , par nousmêmes nous ne pouvons pourvoir à tous. Le pied peut bien quelque chose pour la conservation du corps , mais il ne peut conserver le tout , dont il n est qu^une partie ; il ne peut se conserver lui-même que par le secours des autres membres. Dans la vie solitaire ce que nous avons nous est inutile , et nous ne pouvons avoir ce qui nous manque. Si un solitaire est éloquent , s'il est capable de consoler et de donner de bons conseils , toutes ces qualités ne lui servait de rien , ses talens sont enfouis et ne rapportent rien. Et s'il a lui-même besoin de consolation , 4e conseil dans ses doutes , de secours , qui viendra lui donner ce qui lui manque , puisqu'il est seul ? Nous avons besoin les uns des autres; Dieu l'a voulu pour nous lier et nous unir ensemble. Mais en considérant la chose plus profondément , qu'elle est la plus grande obligation du christianisme? N'est-ce pas celle de la charité , qui , selon saint Paul , ne cherche pas ce qui lui est propre? Et pourtant celui qui se retire dans la âtolitude et dans un désert ne pense qu'à lui.

Mais il est une autre raison en faveur de la vie de communauté. Les bons exemples empêchent de tomber ; si l'on tombe , malgré ce secours , on nous voit , on nous relève , on nous corrige. Alors on ne fait pas de chute , ou si on a le malheur d'en faire , il est une personne charitable qui vous donne la main pour vous relever. Dans la solitude on tombe sans le savoir, et ensuite sans se relever, parce que personne ne fait connaître la faute que Ton a commise ; l'amour-propre nous aveugle , et

4 l'homm£ religieux.

personne ne reprend. Ce fut la raison qui fit sortir de sou ermitage saint Guillaume , comte de Poitou , pour rentrer en communication avec les hommes. Après avoir demeuré long- temps dans la solitude, dit son historien , il voulut avoir quelque communauté avec les hommes en méditant ces paroles du Sage : // vaut mieux que deux soient ensemble qu'être seul ; car ils ont le prix de leur union. Si Vun tombe ^ Vautre le soutiendra. Malheur à Vhomme seul I lorsqu'il tombe, il n'a personne qui le relève (1). Il fit bien, ajoute l'historien , car personne ne peut corriger le mal qui n'est pas vu ; quand on ne craint pas d'être repris , le démon tente avec bien plus de hardiesse , et on fait le mal avec beaucoup plus de liberté (2).

Saint Basile ajoute encore une autre raison. Ceux, dit-il , qui vivent ensemble remplissent en même temps plusieurs devoirs : l'un visite les malades , un autre reçoit les pèlerins , d'autres chantent les louanges de Dieu ; le solitaire ne peut remplir qu'un de ces devoirs. Il est encore un autre inconvénient. Gomment pratiquer dans la solitude le grand devoir de la charité , que Notre Seigneur nous a si fortement recommandée , qui est si nécessaire à notre salut ? On ne peut donner à manger à ceux qui ont faim , vêtir ceux qui sont nus , et remplir les œuvres spirituelles et corporelles de charité. Qui peut alors préférer une vie inutile à celle qui est fructueuse et conforme aux commandemens du Seigneur?

De plus nous sommes chrétiens , composant un corps

(1) Mclitts esl duos esse simul quàm unum : babet eaim eniolumcR^ lum sociclatis suae : si udus ceeideril , ab allero fulcietur. \x, soli , quia cùm ccciderit , non habet subie vantem se. Apud Sur. in ejus vita Fehr. 10.

(2) Quia malum quod nemo \idct , nemo arguil : abi enini non timotur rcprehensor, tentalor accedit securiùS; et iaiquilas perpeiralor iiceoliùs. Eccl, 4. 9.

dont Jésus Christ est le chef , nous sommes les membres ; il faut donc que nous soyons unis ensemble pour nous aider les uns les autres. Mais comment pourrons-nous nous rendre ces secours mutuels de la charité si nous sommes séparés? Gomment pourrais-je me réjouir du bien qui arrive à mon prochain , ou m'attrister de ses maux , si je ne le connais pas ? Les membres ne s'entr 'aident que parce qu'ils sont étroitement unis.

Un homme ne peut pas tout avoir. Dieu , par une admirable sagesse , divise ses dons. Gomme dit saint Paul : Il donne à Tun la sagesse , à Fautre la science , à un autre la foi, celui-ci guérit les maladies, cet autre annonce les choses futures (l ). Dans la solitude nous ne pouvons avoir que les dons particuliers que Dieu nous a faits ; dans un monastère non seulement on a les dons particuliers, mais on participe à ceux des autres et on en retire profit. « Qu'y a-t-il de plus dangereux , dit saint Bernard, « que de lutter seul contre le démon , cet ennemi ancien « et rusé de notre salut , qui nous voit sans que nous « puissions le voir? Apprenons à combattre avec ceux « qui défendent la même cause , et nous; aurons autant « de défenseurs qu'il y aura de personnes : une commu- « nàuté est aussi terrible par sa force qu'une armée « rangée en bataille (2). »

On sait combien la vie de communauté servit à saint Antoine pour arriver à la perfection de la vertu et devenir le modèle de tous les Beligieux de son temps. Gomme une sage et prudente abeille qui cueille sur différentes

(1) 1. Cor. i2,%.

(2) Qaid periculosius y quàm solum luctari contra anliqui hoslis veraotias , à qao Videalur etquem 'videro Don posait ! noTerit aciem multorum pariter pugnaïUiam esse quaerendaiiii ubi tôt sunt aaxiliarii , quoi socii : coDgregatio pro forlitudine sua terribilis est ut castrorum acics pt^inata. iSerm. 3. de Ciroumc,

fleurs le suc dont elle fait soii miel , il allait pour arriver à la perfection à laquelle il tendait avec tant d'ardeur , étudier ceux qui étaient les plus éminens en yertu , afin de prendre ce qu'il y avait de meilleur. Il prenait de l'un rhumilité , de l'autre la patience , d'un autre l'assiduité à la prière ; à celui-ci les jeûnes et les austérités , à celuilà la douceur d'esprit et l'humeur agréable ; tous, par ce moyen, étaient obligés de contribuer à son avance-^ ment.

Et lors même q^'uir Beligieux ne remarquerait pas avec autant de soin que saint Antoine les vertus de ceux avec lesquels il vit , il ne laisserait pas d'en tirer un très grand fruit ; car, comme dit Sénèque i Gdui qui va au 9ol6U se hàle , quoiqu'il n'en ait pas l'intention ; celui qui demeure quelque temps dans la boutique du parfumeur, emporte l'odeur des parfums ; de même ceux qui virent ^vec les sages participent, à la longue, à leur sagesse,, sans y penser et deviennent meilleurs ( !)•

l^n&n , dit saint Basile , la vie commune est exempte des dangers auxquels est exposée la vie solitaire. Et quand il n'y aurait à craindre dans la vie solitaire que la vanité et la vaine complaisance en soi-même, ce serait d^à beaucoup. Il est iacile à un homme seul qui n'a ni accusateur, ni témoin , ni juge visible de ses actions , de croire qu'elles sont bonnes , de s'appuyer sur le mérite de ses jeûnes , de son silence et de sa vertu. Il est très facile à l'orgueil de pénétrer dans l'esprit d'un solitaire , dit saint Jérôme , pour peu qu'à ait jeûné quelque temps, et qu'il ne se soit montré à personne, il pense être quelque

(1) Qui uk solem venit , lieèt non in hoc Tenerit , coloratnr , et qui ifk labernam unguentariam resederunt> et paulb dintiùs commorati sunt, o4orem loci secam deferunt : ila qui cam aapiente consaetadinem hal^jBnt > eliamsi hoc non agant; tamen reddnnlar iççliores*

chose et plus que les autres (1). Quand Torgueil entre dans la solitude il semble qu'il eu bannit toutes les yer-' tus. Gomment pratiquer rbumilité , quand il n est per-r ^ipe qui nous humilie et qui nous méprise ? Gomment eiereer l'obéissance puisqu'il n'y a point de supérieur? lAk patience , puisque persoi^ne ne résiste à nos volontés ? L9 ^mp^ssion pour les misères des autres, puisqu'on n'en^ voit point de misérables ? Il &ut donc en conclure , dit saint Basile , que la vie de communauté est plus propre que la \ie solitaire à nous empêcher de tomber, à nous relever si nous sommes tombés ^ à nous faii^ acquérir et pratiquer la vertu et arriver à la perfection. ' On pourrait bien encore ajouter que la vie commune est plus coiitfoi^e à la nature de l'homme , et bien plus facile. L'homme est né pour la société > dit Aristote, Wen ^his que les abeilles et les autres animaux qui vivent ensemble (2). Il est donc bien difficile de vivre dans la solitude ; ceux qui embrassent ce genre de vie doivent être |)ien plus forts que les autres. Lorsque saint Onuphre youlut sie retirer du monastère d'Hermopole en la Thé- ]»aï4e pour vivre seul dans le désert , les Beligieux lui dirent : Ceux qui viveQt dans le désert sont plus forts ^ue npiit qjaÎL TJiyons en communauté ; nous trouvons see6ttfs i^Btm OQ0 besoins (3)vBi dans la solitude un homiae est' afflué) 4oi: le eansoleni ? S'il est tenté du dânon., ^HuMsifta ? s^'ilaftim, qui lui donnera du pain? s'U a i^if , iç(tti lui préseiitëra de l'eau , où il n'y a ni pain

(1) l9.4p|lUacHnç ^lè obiepii siiperbia, et si parjuiperjejanaverii. hominemque non vident, pulat sealicujus esse inomenli* Epiti, 4. : a) Polit, 1, 1. c. >

(3) Fortiores nobis suot , qui sine humano adjutorio vivunt. ^pud ^ip^jfd, Ub, U in viia S, Onuphrii*

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ni eau? Tl est certain qull faut travailler bien plus dans la solitude , où tout manque (1).

Toutes ces raisons obligèrent Tabbé Jean , après vingt ans de vie solitaire , à revenir dans son monastère , pour jouir des grands avantages de la vie de communauté , tant poar éviter beaucoup de péchés , que pour mieux pratiquer les vertus. Nous trouvons de lui une conférence sur ce sujet dans Gassien , c'est la dix-neuvième (2). L'homme se porte lui-même dans la solitude avec toutes ses mauvaises inclinations ; sans une assistance particulière et extraordinaire de Dieu , il tombera bien plus aisément, parce qu'il sera moins aidé des hommes, et parce qu'on sait qu'il aura bien plus de peine à se corriger et à se rendre vertueux et parfait. Buffin ra-> conte , dans la Yie des Pères du désert , qu'un Religieux porté à la colère , sentant qu'il se présentait beaucoup d'occasions dans la communauté d'être entraîné par cette passion , se dit à lui-même : J'irai dans le désert , où n'ayant rien à démêler «^vec personne , cette malheureuse passion me laissera en repos. Il suivit son dessein , et demeura seul dans une caverne. Un jour^ après avoir rempli sa cruche d'eau , l'ayant mise à terre , la cruche se renversa ; il la remplit encore deux fois , et elle se renversa par deux fois. Ne pouvant plus alors retenir sa col^e 9 il la dédiargea sur la cruche, la jeta de dépit et la brisa. Lemoment d'effervescence passé , rentrant en luimême , il connut que le démon de la colère l'avait trompé : puisqu'étant seul , je ne lotisse pas de me mettre en co-i 1ère , puisque partout il y a à Xx)mbattre , se dit-il intérieurement , que partout on a besoiu de patience et du recours de Dieu , je retournerai dans mon monastère.

(1) Maximos labor in dcserlis locis esse non dubitatur , ubi nihi\ pecessariam reperitur.

(2) Collai. 19. cap. 3.

Concluons donc , et disons que ceux qui sont appelés de Dieu à vivre en communauté, doivent estimer et aimer beaucoup ce genre de vie , comme fort utile au salut ; qu'ils doivent s'efforcer d'en goûter les douceurs, d'en cueillir les fruits et de s'y perfectionner ; qu'ils se soutiennent mutuellement pour ne pas tomber, et que s'ils tombent ils s'aident à se relever ; qu'à l'exemple de saint Antoine , ils profitent les uns des autres , qu'ils apprennent de l'un l'humilité , de l'autre la patience, la r^;ularité ou toute autre vertu , afin de choisir ce qu'il y a de bon pour l'imiter. Celui qui fait un voyage en bonne compagnie a de grands avantages sur celui qui marche seul : il est plus assuré des chemins ^ plus fort contre les voleurs et toutes sortes d'ennemis , plus à couvert des dangers ; il marche avec plus de légèreté et de joie, le chemin lui semble plus court et la peine plus douce, n en est de même de celui qui fait le voyage de son salut dans une communauté bien r^lée , entouré de frères qui marchent dans la même voie , et tendent au même but.

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