L'homme sans nom
Aujourd'hui nous sommes remorqués vers un avenir incertain par la iriple chaîne des partis, si vite que nous ne pouvons détourner la tête et regarder le passé qui fuit. La nature elle-même semble ne plus poser comme
autrefois sereine , souriante^ tant l'on se sent r, I. 1
vivre par brusques el rapides secousses. Tout change , tourbillonne, se confond autour de nous avec une telle rapidité , qu'à peine le spectateur passager du drame sans fin peut-il en sténographier quelques scènes, que les acteurs ne recommenceront jamais.
Mais n'est-ce pas la tâche de Fécrivain, de recueillir les faits , de les commenter , de les analyser, d'en faire ressortir l'influence qu'ils ont exercée sur les mœurs, les habitudes, les opinions de ceux qui les ont vu s'accomplir , et les abus mêmes qu'ont amenés les événements qu'il raconte? N'en doil-il pas ressortir une leçon pour ceux qui ne les ont point vus. Pourquoi donc le romancier n'aurait-il pas sa mission comme l'historien a la sienne? De nos jours tout ce qui écrit trouve des lecteurs qui jugent, apprécient, recueillent, soumettent au creuset de la raison et de la critique l'examen ' patient , les savantes élucubralions de la pensée humaine. Si le proie-
taire aime a parcourir les pages où F archéologue s'est plu à reproduire les monuments, témoignage du génie, des mœurs, de la puissance et de la croyance de ceux qui ne sont plus, lirait-il avec moins de plaisir, avec moins de fruit, des ouvrages moins sérieux, qui lui retraceraient des faits qu'il est à même de coiïiprendre et de juger?
Est-ce d'ailleurs à ses contemporains que doit penser l'écrivain pénétré de sa mission? ne doit-il pas avoir sans cesse devant les yeux les générations à venir, qu'il peut garantir des erreurs qui ont égaré la sienne , s'il a su les frapper d'anathême ou de ridicule , en démontrant sans partialité leurs effets malheureux?
Ces réflexions étaient faites par un homme qu'une longue expérience avait amenée juger la littérature actuelle, comme la plaie sociale la plus funeste de notre époque. Doué d'un esprit élevé, d'un jugeaient sage, d'une per-
spieacité merveilleuse, il no se laissait pas abuser, comme la plupart des lecteurs, par un style brillante , des situations forcées , une nature idéale , des caractères monstrueux ou tellement parfaits, qu'il ne leur trouvait aucun type dans la société, qu'il avait vue dans toutes ses phases et à tous les étages. Personne ne professait plus d'admiration pour l'écrivain utile; mais aussi personne n'était plus sévère que lui pour ceux qui , disait-il, gaspillent les trésors de la pensée, en propageant de fausses idées , ou en ne châtiant point avec l'arme du ridicule celles qui peuvent devenir dangereuses pour l'inexpérience des lecteurs.
Ce dur mais juste censeur avait traversé nos deux révolutions sans quitter la France, bien qu^il se nommât le comte de Gerville : il avait applaudi à l'une comme à Tautre; car toutes deux lui avaient paru la suite naturelle d'un ordre de choses vicieux. A l'épo-
que où nous commençons celte histoire , le comte avait soixante-dix-huit ans; il sortait rarement, recevait peu de monde , et vivait seul. Il habitait un assez bel hôtel du faubourg Saint-IIonoré , dont les jardins donnaient sur les Champs-Elysées. M. de Gervillc était un très beau vieillard , droit , vert, ayant été un des hommes recherchés de la cour dans sa jeunesse. Sa physionomie était spirituelle, mais son sourire avait quelque chose de malin, de moqueur même, qui rendait timides ceux qu'il regardait ou écoutait. Sa conversation était très attachante; il avait beaucoup vu et contait avec grâce les choses les plus insignifiantes en apparence. Sa vie était régulière, mais exempte de toutes les manies de la vieillesse. Veuf depuis quinze ans, le comte ne voyait habituellement qu'un jeune homme qu'il appelait simplement Georges ; il paraissait l'aimer beaucoup^ et s'occupait avec une sollicitude toute paternelle de son avenir, sans
— loque personne, pas même Georges , connût la cause de rattachement qu'il lui portait.
La seule chose qu'il avait dite à son protégé , c'est qu'il était chargé de lui remettre mille francs par mois depuis sa sortie du collège Henri IV; la défense d'entrer au service avait accompagné cette confidence. Il ne devait être ni avocat, ni médecin, ni artiste; n'accepter aucun emploi du gouvernement, enfin, rien dans sa carrière ne pouvait ressembler à la dépendance , s'il voulait conserver les douze mille livres de rentes qu'était chargé de lui payer M. de Gerville. Georges avait essayé vingt fois d'en savoir davantage, mais vainement; le comte avait été inflexible, et jamais un mol, jamais le plus léger indice, ne lui avait fait entrevoir à qui il devait le jour.
Le mystère dont sa naissance était entourée avait donné à ce jeune homme une tristesse , un découragement, une insouciance de la vie, qui imprimaient â ses idées une propension
grave cl sérieuse; ceci devait ramener à re-, chercher la seule occupation qui ne lui fiU pas interdite par le comte : il se fit romancier. Comme il n'avait pas besoin d'argent, il trouva un éditeur qui voulut bien se charger de vendre son livre et de le faire imprimer, pourvu que lui, libraire, n'entrât pour rien dans Topération , si ce n'est pour les bénéfices. Un mois après, Georges apporta son œuvre au comte, auquel il n'avait rien dit de sa nouvelle vocation. Il fut accueilli avec ce sourire dont nous avons déjti parlé, et qui produisait toujours un si terrible effet sur lui , nialgré l'habitude. Cependant il fut rassuré lorsque M. de Gerville lui dit :
— Je suis bien aise que vous vous occupiez, mon ami, et les lettres peuvent apporter dans votre caractère un changement que je verrai avec satisfaction. A votre âge on doit aimer la vie; mais pour cela, il faut savoir l'employer ulilemcnt :- c'est le moyen de ne se
point blaser sur ses plaisirs. Je lirai votre livre avec attention : s''il est bien, je vous le dirai ; s'il est mal, ma franchise et mon affection pour vous ne vous épargneront ni la critique ni les conseils. Je vous en préviens , mon cher Georges, ajouta le comle en accompagnant ces mots d'un regard affectueux.
— Je les recevrai avec reconnaissance, mon ami, répondit le jeune homme en pressant la main du vieillard, et j'en profiterai. IN'èles-vous pas le seul au monde qui vous occupiez du pauvre Georges, le seul qui puissiez comprendre cet ouvrage, né des désillusions que fait naître ma position dans le monde, malgré la précieuse sollicitude de votre tendresse pour moi. Oh! oui, s'écria Georges avec une exaltation douloureuse, vous comprendrez le besoin d'épancher mon âme qui m'a dominé en traçant le caractère de mon héros; vous serez indulgent pour ses divagations d'esprit, ses fureurs, ses malédic-
lions contre le monde, et le préjugé, qui, vingt fois dans un jour, abreuve ma vie d'amertume et de dégoût. Et quand vous aurez pu juger de mon désespoir sur l'avenir qui me menace, peut-être, mon généreux ami, votre cœur sera-t-il moins inflexible, et me dirczvous le secret de ma naissance.
— Ne l'espérez pas, Georges, c^est impossible, répondit le comte dont la physionomie était devenue sévère en écoutant le jeune homme. Puis il garda le silence; sa tète blanche et vénérable, appuyée sur une main, tandis que, de l'autre, il pressait le bras de son fauteuil avec une contraction nerveuse, exprimait une émotion cruelle, qui saisit Georges (l'une terreur indicible. Il fléchit les genoux devant ce vieillard , et couvrit de larmes et de baisers la main que lui tendit le comte pour le relever. Mais celte scène lut silencieuse : M. de Gerville, livrée un souvenir pénible, ne le trahit par aucune marque ex-
— Intérieure qui pût fixer rincertitude du pauvre jeune homme; il sentit s'évanouir Tespérance qui s'était glissée jusqu'à son cœur, au mo»ment où il était tombé aux genoux du comte.
— Mon amî, dit enfin M. de Gerville, je vous attendrai après-demain pour déjeuner; j'aurai lu votre livre : l'inspiration que j'en recevrai dictera ma conduite.
En disant cela, il s'était levé, avait ouvert son secrétaire, et pris un portefeuille qu'il tendit à Georges en lui disant :
— Vous n'êtes pas assez riche pour payer sans vous gêner l'impression de votre ouvrage; il me semble juste de vous aider dans celte petite affaire.
— Monsieur le comte ! répondit le pauvre auteur un peu humilié de la pénétration de son bienfaiteur, et sentant le besoin de se relever même à ses yeux, mon livre couvrira ses frais.
— Peut-être, dit le comte en souriant de
son lerrifianl sourire. Et puis il n'est pas certain que voire éditeur en convienne; acceptez donc ce que je vous offre : celle pelile somme sera toujours à votre disposition toutes les fois que vous en aurez besoin. Ce n'est point un don que je vous fuis; je suis chargé en cela, comme dans tout ce qui vous concerne, de ne jamais vous laisser dans l'embarras, et de pouivoir à vos besoins ou à vos plaisirs sur les fonds qui me sont confiés pour vous les remettre. — Bonjour, mon ami, n'oubliez pas que je vous attends après-demain, et croyez que mon jugement vous tiendra compte de vos efforts pour le bien, comme mon attachement vous garantit mon indulgence pour vos faiblesses. Beaucoup de gens sont privés comme vous de la tendresse d'un père, des caresses d'une mère, et ne rencontrent pas comme vous un ami qui leur tienne lieu de l'un et de l'autre.
— Oh ! je le sais, Monsieur, et ma reconnaissance...
— Dites votre affection, Georges, c'est tout ce que je désire.
C'était après avoir lu le roman de son protégé, que le comte de Gerville avait fait les réflexions qui commencent ce chapitre, et qui, pour le lecteur, peuvent se résumer comme la suite d'une lecture où le vieillard n'avait rien approuvé, rien trouvé de vrai, d'utile, rien enfin qui lui donnât une idée de ce qu^il espérait de l'esprit éclairé et de l'instruction de Georges. H l'attendait avec impatience ; cependant on pouvait voir à son agitation que cette entrevue lui serait pénible. Il marchait à grands pas dans son cabinet; de temps à autre il s'arrêtait devant un portrait en pied, admirablement peint et représentant une femme d'une grande beauté, mais dont le visage avait une expression de tristesse qui faisait mal à voir. Ses grands yeux bleus, aux
longs cils noirs, pénétraient jusqu'à l'àmc, et l'impressionnaient douloureusement.
— Pauvre Camille! murmura le comte, oh! tu as bien souffert! mais lui... qui lui donnera le bonheur? qui, sur cette terre, le placera dans la situation commune des hommes? \ivrai-je assez pour accomplir ion dernier vœu? inspire-moi donc, toi qui pénètres peut-être la volonté de nos destinées... Le comte était retombé sur son fauteuil^ et semblait attendre avec plus de patience celui qui l'occupait. Cependant l'heure était passée et Georges n'arrivait pas. Un domestique vint en ce moment rappeler à M. de Gerville que le déjeûner était servi depuis longtemps; alors seulement il s'aperçut qu'une heure s'était écoulée depuis qu'il était là, désirant et redoutant la présence de son jeune ami.
— Germain, dit-il au serviteur qui attendait ses ordres, envoyez à l'instant chez M. Georges, et sachez la cause qui le retient.
— Oui, monsieur le comte^ répondit le valet en sortant.
Une heure plus lard, Georges se présenta chez son ami, pâle comme un mort, et le bras enécharpe. Il venait d'avoir un duel avec ua journaliste, qui l'avait insulté en déchirant son livre.
— Georges, qu'avez-vous fait? s'écria le comte lorsqu'il connut la cause de celte rencontre , où le sort s'était montré injuste , comme cela arrive presque toujours.
— J'ai soutenu, les armes à la main, que l'enfant du liasard peut et doit occuper le
même rang dans la société que celui accordé par la loi aux enfants légitimes. Je Favais écrit, je devais soutenir ma pensée, car elle est juste, car elle attaque le plus immoral des préjuges, la plus révoltante de toutes les injustices. Après le combat , mon adversaire en est convenu , et n'eussé-je gagné que sa voix à une cause qui est la mienne, je ne croirais pas l'avoir payée trop cher de tout mon sang.
— En principe, vous avez raison, mais vous avez le tort d'avoir fait un ouvrage sur un sujet puisé dans votre situation particulière, parce qu'on juge toujours avec partialité dans sa propre cause. Si vous m'eussiez consulté, mon ami , je me serais élevé contre une pareille imprudence , persuadé que je suis qu'en toute chose, pour faire loi, il faut se montrer désintéressé dans la question qu'on traite. H a été évident pour le journaliste, qui, d'après ce que vous me dites, a bien lu
votre livre, que vous voyez uniquemciU dans votre position le bien à conquérir, sans vous inquiéter des conséquences que ce même bien pourrait avoir pour les familles et la société tou entière. Il y a cependant là une moralité que vous n'avez pas discutée, mon ami, poursuivit le comte d'une voix pénétrée d'une douloureuseconviction.il faut voir deux victimes dans la fatalité d'une existence comme la vôtre ; et peut-être votre pensée ne s'est-elle jamais arrêtée sur des souft'rances plus cuisantes que les vôtres, puisqu'elles avaient deux sources intarissables : le remords d'une faute , et la presciencederinfïuence fâcheuse qu'elledevait avoir sur votre bonheur. Ah î si, comme moi, Georges , vous eussiez pu apprécier combien sont légères les douleurs qui ne frappent que l'amour-propre, comparées à celles qui déchirent le cœur quand on se sent coupable ! Non, vous n'avez pas un instant songé à votre mère, en composant ce livre, ou vous êtes péné-
tré i\o. Tidéo fausse qu'on no doit pas de pitié au malheur au([uol la faiblesse a pris part. Qu'ai-je trouvé dans ces pages où vous croyez avoir indiqué des plaies à guérir ? la hideuse lèpre de notre siècle, i'éjoïsme , cette passion basse, étroitement personnelle, qui, par cela même, détruit toute pensée généreuse. Elle a dominé même vos bonnes intentions, et ce qui devait mériter à votre roman indulgence et protection, est devenu une arme pour vous combattre. Car s'il est admis pour chacun que l'intérêt personnel est le moteur de la société actuelle , elle doit naturellement repousser tout ce qui tendrait à la froisser dans son libre arbitre, et par-dessus tout dans sa fortune.
Le comte garda un moment le silence , comme s'il attendait une réponse.
Georges avait les yeux sur le tableau dont nous avons parlé ; il semblait méditer profondément, et ne répondit pas. M. de Gerville
repi il la parole , el dit avec une affectation très marquée.
— Vos souvenirs d'enfance vous ont-ils quelquefois reproduit les traits que vous regardez en ce moment avec tant d'attention ?
— Oh! bien souvent, Monsieur, j'ai vu cette femme dans mes rêves, comme je la vis un jour où j'étais bien malade. J'avais dix ans alors; j'étais à Marseille, où je suis resté une année encore avant d'entrer au collège. J'ai su depuis que les présomptions de mon cœur s'étaient égarées, en apprenant que cette dame était la comtesse deGerville. L'intérêt qu'elle m'avait témoigné s'expliqua alors d'une manière toute simple , puisque son époux était mon bienfaiteur. Mais je perdis l'illusion longtemps écoutée , qu'elle pouvait être ma mère , et je tombai dans ce découragement dont toute votre amitié ne peut me faire Irioraplier. J'espère moins y parvenir encore maintenant que je me reconnais, d'à-
près votre jusle critique, incapable d'employer rintelligence que vos bienfaits ont développée en moi : bêlas! pourrais-je seulement me la rendre utile à moi-même, si elle ne peut l'être à mes semblables ?
— Je n'ai rien dit, il me semble, mon cber Georges , qui ait pu vous faire penser cela. Vous écrivez bien; vous possédez une érudition peu ordinaire, un jugement qui ne vous fera pas défaut, lorsque vous voudrez traiter un sujet où vous ne vous poserez pas en opposition avec toutes les idées reçues ; et parce que vous avez échoué une fois, je ne vois pas la nécessité de renoncer à une carrière où vous trouverez des succès quand vous y entrerez dégagé de toute prévention contre une société à laquelle vous reprochez un grief qu'elle ne peut cesser d'avoir, bien qu'elle le déplore et le trouve absurde. Si vous êtes sage, vous ferez vous-même justice de votre livre : vous l'enverrez modestement
au pilon, et ne mettrez pas à l'avenir le publie clans la confidonee de vos secrets de famille... Pour vous être inconnue, celte famille n'en existe pas moins, et je crois remplir le vœu de votre mère en vous demandant ce petit sacrifice d'amour propre. Me le promettez-vous, Georges?
— Oh ! de grand cœur, Monsieur, je vous l'assure.
— Pour vous dédommager, mon ami, reprit le comte d'un ton aifectucux, je vous promets, pour votre prochain roman, des matériaux qui vous mettront à même de faire un livre utile et amusant ; nous y travaillerons ensemble. A nous deux , peul-èlre feronsnous quelque chose qui puisse vous placer en tète de nos liltcraleurs (C élite , comme on dit aujourd'hui , où chacun , comme vous savez, se passe très agréablement la main sous le menton.
— Aidé de vos lumières , monsieur le comte, répondit Georges en pressant la main de son bienfaiteur, je pourrai, je n'en doute pas , acquérir des titres de gloire que je ne posséderais jamais sans vous; car outre mon peu de mérite, je n'ai pas, comme il faut l'avoir dans notre siècle, la conscience de ce que je voudrais être, à défaut de ce que je ne suis pas.
— C'est précisément pour cela que vous deviendrez quelque chose, reprit le comte en riant. Depuis ma jeunesse , poursuivit-il , j'ai beaucoup écrit, non pas qu'il me soit jamais venu à la pensée de me faire imprimer; mais parce que^, à toutes les époques de ma vie, je me suis trouvé à même de beaucoup voir, et conséquemment de bien savoir. Je n'ai pas, il est vrai, dans des notes prises presque sans but, analysé mes plaisirs, disséqué mes sensations, supputé les battements demoncœur^ comme un avare pèse et examine ses pièces
d'or : Vhnhne n'clait pas encore à la mode lorsque je traçais mes essais , dit gaîmcnt M. de Gcrville ; et depuis quelques années, mon cher Georges, je ne le lis plus. Mais rexpériencc que j'ai chèrement acquise jette aujourd'hui ses tristes lumières sur les événements passés , et le souvenir m'apporte ses images, comme les flots de la mer restituent capricieusement à la grève les débris d'un naufrage. Ma vie ne fut pas exempte déco que vous appelez du drame; mais j'ai toujours évité (|ue les acteurs (jui y jouèrent un rùle pussent me donner celui de tyran ; je préférais être la vicilme. Vous jugerez si je méritais de le devenir, ajouta M. de Gerville en accompagnant ces mots d'un soupir.
11 y avait eu tant de tristesse dans ce soupir, que Georges avait instinctivement tondu sa main au \ieillard, et avait pressé la sienne avec unealïeclucuse pitié. Cette pression était
plus éloquente et plus naturelle que toutes les phrases artistement arrangées que prodigue l'indifférence aux douleurs qu'elle ne comprend ni ne partage, et qu'une recherche de mots ne peut alléger. Pour celui qui souffre ou a souffert, rien n^est moins consolant que cette pitié banale où le cœur n'a point de part, et dont la parole fait tous les frais. Le comte sut un gré infini à son jeune ami de son silence, et de sa réserve à le faire entrer en confiance avec lui sur les chagrins de sa vie ; de sa discrétion à les connaître devait, selon l'usage, naître chez M. deGerville le besoin de les épancher dans cette âme qui en recevrait la confidence comme un dépôt sacré, et comme la preuve convaincante de l'affection de son bienfaiteur. Mais cette révélation devait apprendre à Georges des événements auxquels il a'était pas étranger ; et le temps où le comte les lui ferait connaître ne pouvait être marqué que par l^a Providence. Il refoula
donc son secret au l'oiid de son cœur. Habitué à surmonter promptement ses émotions, M. de Gerville reprit la parole d'une voix calme, et demanda au jeune homme s'il s'était assuré que sa blessure n'olfrait aucune gravité.
— Une simple égratignure, répondit-il, à peine cela valait-il un pansement?
En ce moment on annonça au comte que madame la baronne de Mérinval était au salon j Georges pâlit subitement, et suivit, dans une agitation visible, le comte, (|ui se rendit près de cette dame. Un rapide regard avait été échangé entre elle et le jeune blessé; et la même pâleur se lit remarquer sur le charmant visage de la baronne. M. de Gerville était trop observateur pour ne pas s'apercevoir delà disparition des fraîches couleurs de la jolie visiteuse; mais il savait être aussi trop homme du monde pour se montrer clairvoyant. Il s'empressa de remercier la jeune
femme de ne pas abandonner nn vieil ermite, oublié de Dieu et des hommes, mais qui se sentait encore fier d^elre visité par les anges. Ce peu de mots fut dit avec beaucoup de grâce ; peut-être même la baronne trouva-t-elle que le comte avait conservé toutes les traditions de Versailles, sans en excepter la malice; mais, en femme habile, elle se servit de l'esprit du comte pour motiver sa visite.
— Je vous apporte la preuve, Monsieur, que vous n'êtes pas oubliée des hommes non plus, car je viens vous prier de vouloir bien accepter mon dîner demain. Une personne que vous avez connue, et que je ne vous nomme pas, parce que je veux vous ménager une surprise, m'a chargée de vous la présenter; je me suis senti assez d'orgueil pour ne point lui avouer que, peut-être, je ne serais pas assez favorisée pour obtenir de vous une faveur que
V ous n'accordez à personne
— Eh Lien ! Madume, vous avez sagement fait
de vous abstenir ; car j'accepte avec bonheur, et dans ma condescendance il y a beaucoup d'égoïsnie : j'ai tant de plaisir à me montrer docile auprès des dames! Et voyez jusqu'où va mon ingénuité en vous avouant cela... Mais ne vous moquez pas trop de moi , je sais que ce qu'il vous plaisait de nommer tout à l'heure une faveur, est pour votre sexe une non valeur dont il ne fait aucun usage.
— Mon Dieu, vous êtes blessé, monsieur Georges, dit la baronne, comme si elle venait de s'en apercevoir^ bien que ce fut la première chose qu'elle eût vue.
—Ce n'est rien, Madame... une légère écorchure que je me suis faite ce matin en faisant des armes; dans deux jours il n'y paraîtra plus.
— Comment! vous vous êtes blessé vousmême? mais je ne comprends pas.
— Ce garçon-là, Madame, ne sait pas mentir^ reprit le comte qui voulait s'assurer que
madame Je Mérinval n'était pas vcnuo pour lui j et cela se conçoit : quand on ne peut pas avouer la cause d'un duel, il faut au moins avoir le temps de préparer une petite histoire vraisemblable. Voyons, Georges, est-ce pour une volage que vous avez croisé le fer? vous auriez pu nous mettre dans votre confidence: Madame vous eût approuvé et moi aussi.
— Ah ! c'est pour une femme que vous vous êtes battu? dit la baronne en froissant un magnifique mouchoir, garni de point d'Angleterre.
— Mais, Madame, je vous jure et
M. le comte sait bien...
— Non, mon ami, répondit M. de Gerville, je ne savais pas... mais je sais maintenait que ce n'est pas pour une femme que vous avez eu une renconlre. Vraiment, poursuivit-il en s'aJressant à la baronne, je lui faisais là une belle affaire ! est-ce
qu'un homme grave comme lui est amoureux ? où diable avais-jc la Icle ?
La baronne s'était levée pondant que le comte parlait; Georges lui offrit son bras, qu'elle accepta, après avoir fait promettre à M. de Gerville de tenir sa parole, et prit congé avec une aisance de manières qui fit dire au comte :
— Oh! les femmes, les femmes! comme elles savent dissimuler.
Puis il ajouta en souriant :
— Cette veuve-là ne mourra pas de chagrin.
— Georges, s'écria la baronne aussitôt que la porte de l'hôtel fut refermée, pourquoi ce duel ? avec qui l'avez-vous eu? Moosienr, ne me cachez rien.
— Louise, cette sincérité que vous demandez sera affligeante j je vous la dois
pourlant... Depuis mon cnfiince, j'entends retenlir autour de moi une qualincatiou sur laquelle le monde épanche tout son fiel, qu'il mêle à tous ses sarcasmes, qu'il attache à tout être, que dis-je, à toute chose qui semble illégitime, selon les lois étroites qu'il s'est données. Partout et à propos de tout, le nom de Bâtard tinte à mon oreille comme un tocsin de malédiction. Il me poursuit dans le sommeil agité de mes nuits; il pèse, cauchemar implacable, sur mes sens, éveillés ou soumis aux prestiges des songes... Eh bien ! ce nom, empreint d'une infamie inique, un journaliste me l'avait jeté à la face, dans sa critique amèrement joyeuse... il avait fait de ce tourment de ma vie l'amusement de ses lecteurs. Et ne croyez pas, Louis,e, qu'en le provoquant j'aie voulu satisfaire une vengeance à laquelle il faudrait les cent bras de Briarée pour punir un outrage à chaque instant renouvelé; cet homme répétais Ta-
nalliùmc de la société : voili\ tout ; et se venge-t'On de l'écho? Ce que j'attendais de lui, c'était une balle salutaire qui éteignît pour jamais à mon oreille celte injure incessante... Le hasard du combat a trompé mon espérance : le salut s'est détourné de ma tète... vous savez tout.
— Quoi ! Georges, c'est la mort que vous cherchiez, et votre cœur ne vous disait pas que je vous aime assez pour ne vous avoir pas survécu !
— Louise, oui, je le savais^, et je n'ai point hésité: doutes-tu encore que j'aie compris ton âme, et que je sois digne de toi?
— Digne de moi, interrompit la baronne avec l'élan de l'àme; mais je n'ai pas attendu cette preuve pour le croire. Écoute, Georges, il y a un mois, je t'aurais dit : — Ami, la mort est préférable h l'avenir que nous nous préparons, puisque tu refuses de m' unir à
ta destinée, et que|<lemaiii peut-être, il me faudra voiler mes traits du masque de l'hypocrisie pour cacher au monde, lorsque je serai près de toi , que tu es l'idole à laquelle j'aurai sacrifié tous mes principes, toute ma vertu de femme. Penses-tu, aurais-je ajouté, que ce monde sera longtemps dupe de ma fausseté ? non, va, et de son regard d'aigle il découvrira la trace de mes larmes ; il comptera nos soupirs, il nous demandera compte de nos heures de solitude; et de sa voix satani** que, il lancera l'anathôme sur nos joies les plus pures, sur nos sensations les plus suaves, parce qu'il ne les aura point approuvées. Ce monde , vois- tu , est un juge cruel, qui demande sans cesse des victimes pour alimenter son besoin le plus impérieux, le plaisir du scandale. Georges, poursuivit Louise avec exaltation, il y a un mois je t'aurais dit celaj mais depuis ce malin,
\os tortures do l'incertitiido sur la cause qui le retenait loin de moi, quand je t'avais promis de l'attendre, ont changé toutes mes idées; je ne veux pas que lu meures, et je veux te donner ma vie tout entière. Je veux que tu foules aux pieds le préjugé de ta naissance, comme je le foule moi-môme; je veux être ta femme, m'appeler Madame Georges avec orgueil, et relever fièrement la tète devant le monde qui te fait trembler, et que je brave de toute la puissance de mon amour.
— Louise , ma bien aimée, tu veui donc me rendre fou? tout ce que je viens d'entendre est-il vrai ? suis-je destiné au supplice de repousser ce que je désire le plus ardemment? veux-tu que je passe mes journées à me défendre d'une làclieté, mes nuits à souhaiter de m'en rendre coupable? Sans doute, je n'aurai pas besoin de te répéter une seconde fois que le bonheur que tu
m'oiïres est impossible, caria réflexion succéJera promptement à l'exaltation inquiùte qui, seule, a pu l'inspirer ridée de sacrifier ton nom, ta position dans le monde, à la possession d'un cœur qui sera toujours à toi, sans ces sacrifices dont famour-propre ne comprend l'étendue qu'après les avoir accomplis. Louise, je ne t'aimerais pas, si je consentais à livrer ta vie brillante aux humiliations de la mienne, ajouta-t-il tristement.
— Georges, ne m'avez-vous pas entendue?
faut-il vous dire que je suis déjà devinée de M. de Gerville, par la seule démarche que je \'iens de faire auprès de cet homme si pénétrant, si habile à glisser sa perspicacité sous lesemblani de noire comédie sociale. IN'avez- \ous [)as reconnu (|ue je lui ai fait une histoire pour justiher ma visite , et vous étesvous abusé au point de croire que mon trouble ait pu lui écliappcr? Oh ! croyez-moi, mon
ami, le comlc a trop d'usage dti monde pour n'avoir pas lu mon anxiété à travers ma gaîté feinte. N'ai-je pas rougi et pâli tour à tour, sous son regard Ijienveillant , mais scrutateur ; et vous-même , ne vous étes-vous pas trahi, lorsqu'il cherchait à vous faire avouer que votre duel était la suite d'une intrigue d*amour. Enfin, ne craignez-vous pas, comme moi, que déjà je n'aie perdu l'estime de celui que je vénère comme s'il était votre père ? Et demain lorsqu'il viendra , que lui dirai-je?
— 11 ne vous fera aucune question j il sera tout au plaisir de revoir l'ancienne connaissanc^e que vous lui avez annoncée.
— Je lui ai annoncé une connaissance imaginaire : il me fallait un expédient , j'ai saisi le premier qui s'offrait à ma pensée. Personne ne m'avait demandé à voir M. de Gerville; j'ai dit cela comme j'aurais dit autre chose, et parce ([ue j'espérais qu'il me refuserait.
— Je conçois que cela est embarrassant, chère amie. Enfin, d'ici àdemain nous trouverons bien , dans les connaissances du comte, une personne qu'il n'a pas vue depuis longtemps.
L'entretien des deux amants en était là, lorsqu'ils arrivèrent à la porte d'une des plus jolies maisons de la rue de la Paix, qu'habitait madame de Mérinval.
Un hasard providentiel , un de ces hasards qui se trouvent toujours dans les romans et presque jamais dans la vie, était venu à son secours pendant son absence. Elle montait lentement son escalier , appuyée sur le bras de Georges, cherchant un moyen de sortir d'embarras vis à vis du comte, lorsque le concierge, qui l'avait vue passer, sortit précipitamment de sa loge , et courut lui remettre quelques cartes de visite, avec une lettre qu'on venait d'apporter de la part d'un mon*
sîciir qui s*olait préscnlé deux fois dans la mal in ce.
Après a\oir remercié, la baronne jela macliinalemenl les yeux sur la siisci iplion de la lettre, et elle s'ccria :
— Oh! \oici un sauveur! puis, elle agita \ivement la sonnette, et fit signe à Georges de la suivre au salon.
— Cette lettre est du père de ma meilleure amie, Juliette de Yermancé , dont je vous ai souvent parlé.
En disant cela, Louise avait brisé le cachet de la providentielle missive, et lut :
«Madame, H J\ni eu l'honneur de me présenter deux « fois à votre hôtel sans avoir eu le bonheur « de vous rencontrer. Je me décide à vous « écrire, pour vous prier de me recevoir dans « la soirée. Est-ce trop espérer de vos bontés, «! de ne pas attendre votre réponse pour vous
« porter toutes les tendresses de ma fille, efc « l'expression de mon profond respect ? J'ose « me flatter, Madame , que je ne m'abuse pas « sur le plaisir que je vous causerai en vous • parlant d'une tendre amie, et que vous par- « donnerez l'empressement à vous voir de « voire sincère admirateur , comme il est le « plus dévoué de vos amis.
« DE Vermancé. »
— C'est vraiment le ciel qui me l'envoie, s'écria la baronne en pressant avec tendresse la main de Georges: le marquis de Vermancé a connu le comte dans sa jeunesse , d'après ce que m'a écrit Juliette, en répondant à une lettre où je lui parlais de vous.
— Alor*s, rien de plus simple que vous ayez cherché à les réunir, mon amie, et vous voilà rassurée sur les conjectures que vous redoutiez. Elles tomberont d'elles-mêmes, en présence de la vérité.
— Espérez-vous aussi , Monsieur, que ma rcsolulion d'otrc votre l'emnie s'cvanouira devant vos scrupules?
— Non, Louise, mais elle se rendra à l'appel que je ferai à votre raison, en dominant, au prix de mon bonheur, le désir insensé qui me ferait vous obéir.
— Georges, vous m'avez trompée ; vous ne m'aimez pas ^ s'écria la baronne avec désespoir.
— Je ne t'aime pas , grand Dieu ! Louise, Louise, repousse celte affreuse pensée ; n'abuse pas de ton pouvoir pour égarer ma raison. Tu sais bien que loi seule au monde me retiens à la vie, que jamais mon cœur n^a ressenti un autre amour. Ne ternis pas d'un doute cruel mes sentiments pour toi ; ne livre pas mon âme au chagrin d'être méconnu de la seule amie que le ciel m'ait donnée. Ecoutemoi, Louise, poursuivit Georges en lombantaux pieds de la jeune femme; ne me cache pas
les larmes; laisse-moi lire dans tes yeux que lu m'as déjà rendu ta confiance en mon amour. Dis-moi que tu approuves le douloureux sacrifice que je fais au préji-gé qui nous sépare ; dis-moi surtout que tu reconnais dans l'abnégation que je m'impose, l'obligation impérieuse de remplir un devoir nécessaire à ton bonheur , commandée par le respect de ton nom.
— Alors vous êtes résigné à me perdre, Georges , car , ou il faut que je sois votre femme, ou que vous renonciez à me voir. Ma réputation exige Tun ou l'autre, choisissez.
— Cruelle! dans quelle alternative affreuse osez-vous me placer, dit d'une voix étouffée le pauvre jeune homme ; mais dussé-je succomber dans celte lutte, je serai digne de vous. Adieu, Louise, à demain, ou adieu pour toujours.
Sans attendre la réponse de la baronne, Georges sortit comme un insensé du salon,
connu oliGz M. de Ger\illc pour tenter un nouvel effort sur le cœur du vieillard, et lui arracher le secret de sa naissance. C'était sa dernière espérance.