IV
Louise élait encore assise à la place où l'avait laissée Georges, lorsqu'on lui annonça M.de Vermancé ; elle se leva précipitamment et courut à lui les bras ouverts.
— Ah 1 soyez le bienvenu , lui dit-elle ; il y a si longtemps que mes vœux hâtent ce
moment ; mais pourquoi Juliette n'en a-t-elle pas doublé le bonheur par sa présence?
— Sa lettre vous l'apprendra mieux que moi, Madame; je suis trop heureux de votre affectueux accueil, pour en attrister le charme par le récit des r^igi'cts que ma fille vous exprime, sans doute très longuement, dans ce volumineux paquet, ajouta le marquis en le présentant à la baronne.
— En effet , répondit Louise en souriant, ma Juliette a voulu me dédommager de son absence; maisje suis toute à vous, et je la lirai quand je n'aurai plus le plaisir de vous entendre. Combien de temps me donnez-vous, Monsieur ?
— Le plus possible. Madame.
— Alors je vais faire préparer votre appartement; et dès ce soir vous ne me quitterez pas.
— Je vous rends mille grâces, baronne; maisje ne puis accepter : je suis descendu rue
do Richelieu, à l'Iiùtal des princes, où j^ai retenu mon appartement pour un mois.
— JNiais c'est très mal, cela ; comment^ vous venez à Paris , je puis vous recevoir , et ce n'est pas chez moi que vous descendez !
— Cela ne m'empochera pas de vous voir tous les jours, et vous voyez que ma première visite a été pour vous.
— Au moins nous dînerons ensemble:
vous n'avez pas -commandé vos repas pour un mois.Quant à cela, je ne reçois aucune excuse, je vous en avertis.
— J'accepte avec bonheur.
^ Voilà qui me raccommode avec vous.
Précisément j'ai demain quelques personnes, et entre autres une de vos anciennes connaissances ; mais je ne vous en dis pas davantage, et vous ménage une surprise dont vous me saurez gré.
— D'avance, baronne, je vods en remercie; ù mon âge, c'est toujours avec un vif
plaisir (ju'on relrouvc do vieux amis ; c^est encore quelque chose que la jeunesse des souvenirs : cela rejeunit pour quelques heures. Les illusions les plus trompeuses ne sont pas celles qui nous séduisent le moins, lors môme qu'il n'est plus permis d*y croire.
— Mais il me semble, Monsieur, que vous êtes loin d'en être là ; d'ailleurs le cœur et l'esprit ne vieillissent pas.
— Je vous arrête , baronne , sur la pente d'une flatterie à laquelle je ne pourrais croire... Si vous voulez que j'assiste à votre second mariage, comme je l'ai fait au premier, dépêchez-vous , ma chère Louise : j'ai soixantedouze ans , avec un cortège assidu de goutte, d'asthme, de catarrhe : enfin toute la récolte de l'arrière -saison de la vie ; et vous savez qu'un arbre qui produit trop, ne produit pas long-temps. Quand vous mariez-vous ? j'ai promis à Juliette de lui porter une promesse
positive que vous viendriez passer la lune do miel à sa terre d'ArgciUiùre.
— Vous avez donc acheté cette propriété ?
— Non, c'est ma fille qui l'a reçue pour cadeau de noce.
— Comment , Juliette est mariée , et. je ne le savais pas...? la méchante !
— J'ai préféré vous apporter moi-même sa lettre de faire-part. Oh ! mais soyez tranquille, vous n'y perdrez rien, et sous ce cachet vous trouverez des détails que je ne vous donnerais pas.... de vrais mémoires de jeune mariée ; et ceux-là n'ont pas couru le feuilleton... ce sont des confidences intimes inédites.
— Je vous félicite bien sincèrement , marquis, reprit Louise, devenue rêveuse malgré la joie que lui causait le mariage de Madeluoiselle de Vermancé; M. d'Argentière est un charmant cavalier, un homme distingué sous tous les rapports. Son nom, sa fortune et sa personne eussent tenté bien des mères pour leurs
lilles, m'a-t-on dit ; aussi élait-il très recherché dans les salons d'outre-Seine , où l'on craignait de le voir passer à ceux de la finance. J'ai vu souvent le comte, et je suis persuadée que ma Juliette sera heureuse.
— Cette union m'a paru olVrir toutes les garanties qu'il est possible de se donner quand on veut assurer le bonheur de sa fille, et j'espère ne pas m'être trompe. Mais vous, Louise, n'avez-vous rien à m'apprendre? le baron de Mérinval n'a pas dû emporter avec lui toutes les illusions du cœur Jont on est si riche à vingt-six ans. On renonce difficilement à être aimée quand on n'a pas épuisé, dans un premier lien, toutes ses tendresses de jeune femme. Votre époux était un homme dont le souvenir ne vous ser^ jamais importun; mais son âge et le vôtre étaient trop disproportionnés pour que l'amour pût exister de votre côté: il faut une affection vive au coeur des femmes pour
qu'elles soient heureuses ; vous ne l'étiez pas, vous ne pouviez pas l'être avec Mérinval. Vous le serez quand vous voudrez faire un choix où la naissance, le nom, l'âge, les qualités, la fortune, se trouveront réunis ; et vous êtes assez parfaite pour aspirer à tout cela.
— Eh î c'est dans cette réunion qu'est la difficulté, répondit tristement Louise, ramenée à la position de son amant par les conseils du marquis. Cependant je n'ai aucune répugnance pour le mariage ; et si je n'ai pas encore fait un choix, c'est que^ peut-être, celui que j'aurais fait n'eût pas obtenu l'approbation du monde. J'ai suivi le conseil du sage : dans le doute , je me suis abstenue.
— Il ne faut pas toujours consulter l'opinion en pareil cas; et lorsqu'on a la conscience de bien faire, on ne doit pas hésiter. Nous reparlerons de cela ; et si vous m'ac-
ceplez pour conficlent, croyez (jue mes conseils seront ceux d'un véritable ami. d'un père à son enfant. Je vous quitte; demain, à quatre heures, je viendrai chercher la surprise que vous m'avez promise. Réfléchissez à ce que nous venons de dire... Eh ! mais je pense que ma fille va beaucoup aider à votre détermination^ je dis détermination, car, d'après ce que vous m'avez dit, il y a un prétendant préféré à cette jolie main. Bonjour, chère enfant, vous êtes belle; mais vous le serez davantage encore lorsque vos beaux yeux ne seront plus tristes.
— Si je suis triste, c'est que vous me quittez : je vous assure que je n'ai aucun autre sujet de peine.
— Taisez-vous^ flatteuse, je vais croire que j'ai trente ans , et que vous voulez m'épouser.
— A demain, mon ami, avant quatre heures, si vous êtes libre.
— Vous avez deux garanties de mon empressement à me rendre près de vous : d'abord le plaisir de vous voir, ensuite la curiosité, et sur ce dernier point, les vieillards deviennent fen)mes... Pardonnez, baronne, une brutale apostrophe à votre sexe, dont je m'ap[)liquc bénévolement le partage.
— Voilà bien les hommes, répondit Louise en souriant, s'égratignantd'un coup d'épingle, pour justifier le coup de stylet fju'ils nous donnent.
Lt la baronne iit au vieillard un salul gracieux; puis, rentrée dans son salon, elle se mit à lire la longue missive de Juliette, où elle espérait trouver une réponse à la confidence qu'elle lui avait faite de son amour pour Georges.
Après avoii lu laletlredela jeune femme, Louise fut plus découragée, plus désespérée que jamais. Juliette comprenait son amour, mais elle regardait son mariage comme impossible, à moins qu^elle ne quittât la France pour dérober au monde le nom pour
ainsi dire négatif (jui remplacerait celui du colonel Mcrinval , qui l'avait anobli en versant son sang pour la patrie.
€ Peut-èlre, lui écrivait son amie,, si j'étais « à ta place, penserais je comme toi, et « préfère rais-je la certitude d'être le point « de mire des sols au sacrifice de mon « bonheur. Mais le ridicule, le sarcasme tf dont tu deviendras la victime, si tu con- « dus ce mariage, je les vois mieux que toi, « moi qui ne sjuis pas fascinée par la passion « dont notre pauvre raison est si souvent, (( hélas ! le triste jouet. L'amour ne m'é- <c gare pas ; je vois l'abîme où tu vas englouti r « ta considération, ta position dans le monde? <( et, laisse-moi te le dire, l'heureux avenir <i que tu as rcvé. Car, pour goûter le honte heur dans le mariage , il faut à toute u heure pouvoir se dire : — Je suis fière de « mon choix ; il faut avoir la certitude a qu'on vous envie celui qui s'est donné à
« vous, pour en l)iou sonlir le prix; il faul € que sa propre gloire rejaillisse sur vous; « que le nom qu'il vous a donné ne soit « prononcé qu'avec vénération, et que ce- <c lui dont on le tient ait ajouté une illus- « tration à celle qu'il avait reçue de ses « aïeux. Sans tout cela, Louise, crois-moi, « l'amour s'envole, le regret reste, l'avenir se « dccelore, et le positif désespérant remplace « les enivrantes illusions du cœur.
« Tu sais cependant combien je me ré- « volte contre tout ce qui ressemble à la ty- « rannie dans le jugement du monde; peut- « être si tu n'étais pas mon amie, t'approu- « verais-je de braver le préjugé qui me fait « repousser ce bon jeune homme, que tant de « belles qualités recommandent. Et, d'un a u- « ire côté, n'est-il pas la victime d'une faiblesse « que mon sexe ne devrait jamais juger sans « appel. Et puis je le trouve si digne, si noble, « quand il refuse la main que tu lui oflVes; il
« y a tant d'amour dansce douloureux sacrifice
« de sou boubeur ; ta tendresse doit être sî
« bien sentie de Iri qui n*a jamais été aimé
« d'une mère, d'un père, d'une sœur ! Oh!
« crois-lebien, Louise, mon cœur t'approuve,
« si ma raison ou la crainte de ton malheur
« me donne le courage de te blâmer. Consulte
« mon père; il l'aime comme si tu étais son
« enfant ; sa franchise ne te fera pas plus dé"
« faut que sa tendresse ; et son expérience te
« garantit des conseils que tu pourras suivre,
« sans danger de l'égarer dans une fausse
« route.
(( Tu ne trouveras pas dans les opinions de « mon excellent père un rigorisme outré pour « notre sexe : j'ai souvent pensé que son « indulgence^ si peu commune aux hommes « de son âge, a dû prendre sa source dans la « faiblesse d'une femme, dont le souvenir le « rend encore assez heureux pour qu'il lui
« doive un tribut de reconnaissance, et à nous « sa vénération. »
Juliette, avec le tact exquis d'une véritable amie, ne parlait point à la baronne de son bonheur, très peu de son mari ; dang cette retenue, il y avait un sacrifice fait à l'amitié que toutes les femmes comprendront, et dont Louise apprécia toute la délicatesse.
Nous avons dit que Georges, en quittant la baronne, s'était rendu chez M. de Gerville. Il venait de sortir; cet incident inattendu, d'après les habitudes du comte, fut un nouveau sujet de désespoir pour le pauvre jeune homme. Une voix intérieure l'avertissait que son bienfaiteur ne lui aurait rien appris; mais enfin il pouvait espérer encore ; et l'homme le plus découragé , le plus violemment frappé du sort, accueille jusqu'à sa dernière heure une espérance consolatrice. Georges regagna sa demeure lentement, fatigué par les émotions qui s'étaient succédées
avant et depuis sa rencontre du malin avec le journaliste, qui les avait en quelque sorte provoquées les unes après les autres. Sa blessure, irritée par l'agitation de son sang, s'était rouverte, et lorsqu'il arriva chez lui, ses forces étaient épuisées comme son courage. Ce fut avec une peine extrême qu'il parvint à monter les deux étages qui conduisaient à son appartement; son domestique, effrayé de sa pâleur et de sa faiblesse, après l'avoir aidé à s'asseoir, courut demander un médecin qui demeurait dans la maison, et qui heureusement se trouva chez lui. Jl descendit à la hâte, pansa la blessure, ordonna le repos, ic calme le plus absolu , assura le malade que son état n'avait rien d'alarmant, et qu'il pourrait sortir le lendemain.
— Du calme , murmura Georges lorsqu'il fut seul, je n'en puis obtenir de ma pensée... ]N'ai-je pas quitté Louise sans lui faire partager l'espoir qui me reste, bien qu'il soit basé sur
une chimère, qui s'évanouira, peut-être, aussi. Oh! pourquoi ne suis-je pas mort ce malin; pourquoi ma destinée ne s'est-elle pas accomplie sans de nouvelles tortures , où ma résignation s'épuise. Louise, ange do ma vie , serais-je donc réduit à maudire le jour où je fai vue.
Le lendemain matin , le domestique ouvrit doucement la porte de la chambre, s'avançant sur la pointe du pied pour ne pas éveiller son maître , posa sur la table placée près du lit deux lettres, et sortit avec la môme
précaution.
Lorsque Georges ouvrit les yeux^ son regard
tomba instinctivement sur les deux missives. La première était d'une écriture inconnue,
la seconde de Louise. Elle lui demandait avec
prière de venir avant deux heures; elle était
inquiète^ malheureuse, elle l'aimait toujours.,.
L'autre lettre, sans signature , contenait ce
qui suit :
« Une personne qui ne vous perd pas de c( vue depuis votre enfance, est en ce moment « à Paris. Elle y est venue pour vous voir^ « pour vous servir dans la seule occasion où « son assistance puisse vous être utile ; mais il « faut, pour qu'elle puisse agir, que vous ne (c voyiez pas le comte de Gerville pendant trois « jours. Trouvez un moyen : si vous consentez a à ce qu'on vous demande, vous serez l'époux « de Louise. Celui qui vous l'assure a la puis- « sance de faire taire vos scrupules ; sa mis- « sion près de vous lui a été confiée par votre « mère, qui vous a tant aimé, et que le re- « mords d'une faute a conduite au tombeau. « Courage, Georges, vous aurez un nom^ « une famille, si vous vous laissez conduire « par la main invisible qui peut, seule, de- « nouer le lien mystérieux de votre desti-
« née Ab! croyez-le, Georges, il a fallu
« à votre ami inconnu bien des combats pour <c attendre le moment de se faire connaître j
(( il a fallu plus de force encore à son cœur « pour ne pas voler vers vous; car personne au « monde n'a compté avec plus d'angoisse les « chagrins de votre jeunesse, les humiliations « de votre position intolérable, dans un « monde où votre naissance devait vous placer « avec tant d'avantage.
« Oh ! n'est-ce pas, Georges, vous ouvrirez « vos bras à celui qui vous voulait tant de <c bien^ et qui n'a pu vous en faire, parce qu'il « était lié par un serment que la mort n'a pas « encore rompu, et qu'elle seule peut rompre.
<t Ne parlez de cette lettre à personne, pas « même à celle à qui Ton dit tout ; ne voyez a pas M. de Ger ville avant de m'a voir vu: c'est « ma première prière, ne la repoussez pas. »
— J'obéirai, s'écria Georges : mon cœur me dit que je dois le faire, sous Tempire d'une émotion inconnue. Oh ! merci à toi, âme généreuse, qui viens briser la fatalité qui me poursuivait} merci à toi surtout, voix inlé-
rieure, pressentiment du cœur, qui m'avertis que si je dois pleurer ma mère , tu promets à mon âme la joie, immense sans doute, d'embrasser un père.
Le lendemain de ce jour où Georges avait fait à la fois le sacrifice de sa vie, de son amour et de son bonheur, il retrouva ses illusions perdues; Tavenir se déroula devant lui radieux, enchanteur; celte existence qu'il avait mau-
(Jile lui parut, alors qu'il la voyait à travers le prisme (le ses riantes espérances, l'épreuve cjn'il devait subir pour être cligne des félicités qui lui étaient promises par son ami inconnu. Une seule pensée assombrissait le front de l'heureux jeune homme : il ne pouvait confier à Louise le contenu de la lettre anonyme qu'il avait reçue : « môme avec celle à (jui l'on dit tout, » lui écrivait son mystérieux prolecteur, « soyez discret. » Comment obéira cet ordre? pensait Georges ; si je la vois inquiète, désolée comme hier, pourrais-je lui taire mes espérances? ne lira-t-elle pas sur ma physionomie l'expression de mon bonheur ; et comment ne pas faire cesser son supplice , lorsque d'un mol cela m'est possible? Ah ! je le sens, je n'aurais pas l'atroce courage de voir ses larmes... je parlerais. Il vaut mieux lui écrire que je suis forcé de m'absenter pour quelques jours; et Georges écrivit à son amie :
« Je ne puis vous voir aujourd'hui, chère
« Louise, unoalYaire in\prévue luoblige à me « rendre à Orléans. Ne prenez aucun souci de « ce peiit voyage : ce qui m'éloigne de vous (( n'a rien (jui doive vous altrisler.
« Pour te rassurer, mabien-aimee, pour te « préserver de l'influence des conjectures qui « vont t'assaillir en lisant ce billet, je vais y « tracer une phrase que tu as vainement solli- « citée hier de Ion ami : je serai ton époux. « Laisse au temps à t'apprendre ce qui a pu « me déterminer; mais trouve dans ces mots « que mon cœur a tracés avec transport, l'as- « surance de notre comnaunauté de désirs et « de pensées. Pendant mon absence, que mon a souvenir n'apporte à ton âme que de douces t persuasions, de caressantes espérances; et * que ta conliance en mon amour soit pour « noire bonheur à venir une garantie de plus.
€ Dans peu de jours, bien aimée, j'irai . chercher à tes pieds mon pardon pour le « çctil mystère de mon voyagea, et ressouder
(T la chaîne des l'élicités que je trouve près « de loi.
« Adieu, je te laisse mon âme.
Georges.
M. de Gerville reçut aussi une lettre qui lui faisniî pn "étendu vovai^^e de so-; pro-
te,.
de Georges. Le coin le se rendit donc chez madame de Mérinval; elle n'avait encore personne lorsqu'il se lit annoncer.
La baronne lisait pour la vingtième fois la lettre de son ami; elle la cacha précipitamment dans un buvard de satin bleu, richement brodé d'or, posé sur ses genoux , cl qu'elle jeta avec négligence, au milieu des albums, des brochures, des romans, (jui couvraient le guéridon placé dans le salon où elle attendait ses convives. Puis elles'avança, le sourire sur les lèvres, le front rayonnant de bonheur, au devant du comte,
on lui leiulanlla main, (|u'il baisa ros[)eclucusemonl.
— Combien jo suis reconnaissante , Monsieur, de vous posséder, lui dit-elle, et combien je me trouve heureuse d'avoir pu vous soustraire , en ma faveur, à votre solitude , dont vos amis se montrent si jaloux.
—r Vous êtes mille fois trop bonne, Madame, d'attacher (|uel(|ue prix à une démarche où tout le plaisir doit être pour moi.
La baronne s'inclina, puis elle reprit :
— J'espérais que vous seriez devancé par la personne que je vous ai annoncée; mais j'ai encore à vous remercier de me laisser la bonne pensée que c'est à moi que vous avez songé d'abord en venant ici.
— En vérité , vous auriez eu grand tort de croire qu'il put en cire autrement ; à mon âge, la curiosité est fort émoussée. J'ai bien encore dans mes vieilles connaissances quehjues personnes <jui pourraient désirer me revoir,
mais je n'en sais pas une dont la vue me Ht éprouver autant de plaisir que j'en ressens en vous voyant, vous, Madame, si jeune, si recherchée , attacher quelque prix à ma respectueuse admiration pour vos belles qualités. Je puise, d'ailleurs, dans votrecharmant accueil, fait à un vieillard que le monde oublie, une conviction qui m'est bien douce ; mais en cela je ne suis point égoïste, et le bonheur que vous me laissez entrevoir, mon désir le plus ardent le reporte sur un autre plus digne de le bien sentir.
— J'avoue, Monsieur, (jue je ne vous comprends pas^ répondit la baronne en rougissant beaucoup trop pour tromper l'attention minutieuse du comte... A ce moment, un domestique annonça le marquis de Yermancé.
— Vermancéî s'écria M. de Gerville soulevé de son siège par un soubresaut convulsif...
Puis il retomba pesamment, les yeux fer-
mes, \o visage pourpre et sans connaissance. Tout cela avait été rapide comme la pensée ; la baronne et le marquis se regardaient sans comprendre; mais lorsqu'ils virent le comte immo!)ile, ils s'approchèrent avec effroi.
— Il se meurt, Monsieur... vite, vite, un médecin...
— Louise, s'écria M. de Vermancé avec une effroyable expression de douleur, quel est cet homme?
— Le comte de Gerville , répondit la baronne en agitant la sonnette pour appeler du secours.
— Gerville! Gerville! ah! malheureux,
c'est moi qui l'ai tué s'écria le marquis
avec désespoir.
La baronne fut anéantie en entendant ces paroles, qu'elle ne pouvait s'explicjuer, mais qui lui semblaient malheureusement vraies.
Pendant dix minutes, il y eut entre eux un morne silence, une anxiété horrible.
L'arrivée d'un médecin ranima leur espérance de sauver le comte : madame de Mérinval surtout interrogeait le docteur du regard, pendant qu'il observait le malade, qu'une tentative infructueuse de saignée n'avait pas soulagé.
— Plus d'espoir, Madame, dit le docteur après de vains efforts pour obtenir du sang , la vie s'éteint : dans trois minutes tout sera fini.
— Oh ! c'est horrrible ! chez moi, mourir ainsi... pauvre comte!
— Il n'est plus. Madame, reprit froidement le médecin, vous pouvez le faire porter chez lui. Cette mort violente a été causée par une émotion cruelle; car peu de congestions sont aussi promptes; mais enfin cela arrive, et vous ne pouvez être responsable d'un événement que rien ne peut empêcher.
Après avoir prononcé ces froides paroles,
l'homme de l'art salua profondément et sortit.
La baronne, désespérée, blanche comme
un voile (Je fianccc , restait immobile devant celui qu'une heure auparavant, elle écoutait avec tant de bonheur.
Le marquis tenait sa tele dans ses mains , et paraissait abîmé dans une profonde douleur j il semblait oublier, dans son muet désespoir, tout ce (|ui était arrivé, lorsqu'il sentit la main de Louise prendre la sienne. Il releva alors la tête, el dit en pleurant :
— Oh I ce que je souffre est au dessus des forces humaines; pourtant il faut que je vive pour Georges.
A ce nom, les larmes de la baronne s'ouvrirent un passage à travers la poignante stupéfaction dont elle avait été saisie; elle tomba dans les bras du vieillard, qui l'entraîna dans une autre chambre.
11 en ressortit bientôt pour veiller à ce que M. de Gerville fût transporté chez lui, et pour prévenir Georges de la perte qu'il venait de faire et l'y préparer. Dans celte situation e\-
Ircmc, le marquis était décidé à se faire connaître pour la personne qui avait écrit la malin à ce jeune homme.
Nous dirons plus tard pourquoi M. de Yermancé était devenu, par le seul fait de sa présence chez la baronne, la cause involontaire de la mort du comte ; mais pour cela, il faut remonter à des événements dont nous n'avons pas encore parlé, etque Georges ignore lui-même, bien qu'il soit un des principaux personnages'gdu drame qu'il nous reste à rcretracer.
vir
M. de Vermancé était un de ces hommes dont l'énergie peut fléchir un moment sous le poids d'une douleur inattendue; mais prompts à retrouver cette force de caractère qu'on aps pelle , sans assez d'examen , résignation , et
qui n'est autre chose, pour les âmes fortement trempées, que la connaissance froidement discutée d'une position à laquelle on ne peut rien changer. Empirer encore cette position d'un désespoir stérile est, à leur sens, le fait d'un esprit faible, plutôt qu'une preuve d'exquise sensibilité. Nous ne prétendons pas ici généraliser notre opinion à ce sujet ; plus que personne, nous sommes à môme cependant de bien apprécier le vrai courage moral aux prises avec la vie physique; mais chez nos lecteurs qui n'ont point été appelés à soutenir ces luttes cruelles du corps et de Tâme, ces incessants combats entre la volonté et l'obstacle, nous trouverions plus de croyances aux douleurs persistantes, que nous ne ferions de prosélytes à nos convictions fatalistes.
M. de Vermancé était-il fataliste, lui? nous ne le croyons pas; car les sombres arrêts de Ict destinée sont rarement redoutés des gens qui, comme lui, sont, par leur naissance, leur
fortune, leur position dans le monde, à Tabri des tourments qu'éprouvenllesôlros moins favorisés du sort, et qui ne peuvent pressentir pour l'avenir que le malheur de leur passé. Le marquis devait donc, au premier moment de douleur que lui causa la mort du comte, sentir succéder une consolation aux réflexions poignantes qu'elle avait fait naître; et dès qu'il eut donné des ordres pour faire transporter M. de Gerville à son hôtel^ il se fit conduire chez Georges, avec un calme qui eût trompé plus d'un observateur expert à deviner la joie cachée sous le voile du chagrin.
Lorsque le marquis se présenta chez Georges, on lui dit qu^il était absent pour trois jours.
Sans répondre, il prit une carte de visite, écrivit sous le nom qu'il était l'ami qui lui avait écrit le malin , et dit au valoL auquel il
s'éiail adressé , de porter sa carte sur-lecliamp.
Il y avait eu dans raccenl de M. de Vermancé une volonté d'être obéi qui ne permit pas la moindre hésitation au valet ; deux minutes après, Georges lui-môme venait au devant de son mystérieux protecteur.
Le vieillard prit la main du jeune homme, la pressa tendrement sans rien dire, en le re^ gardant avec une ineffable expression de bonheur, malgré les larmes qui bordaient ses paupières, et que Georges sentait tomber, brûlantes, sur la main que le marquis avait portée à ses lèvres.
L'émotion douces deux hommes était idïe que ni l'un ni l'autre ne songeait à s'en éêottner; ils ne s'étaient jamais vus, et ils s'aimaient; une attraction invincible les attirait, les unissait de cœur ; et pour changer en certitude le doute qui s'était emparé de lui, Georges n'eût pas prononcé ces mots : Vousétes on pèrem^
tant il lui eut ôlc horrible de renoiver à sa délicieuse espérance.
— Comme il lui ressemble ! murmura enfin M. de Vermancé.
Puis, il ajouta :
— Qu^imporle avant ou après, son cœur ne m'a-t-il pas deviné ? Et il ouvrit ses bras au jeune homme, qui s'y précipita en s'écriant.
— Oh ! oui, oui, j'ai deviné, ou plutôt j'ai senti que c'est mon père que j'embrasse en ce moment.
— Va , je le savais bien (juc lu me comprendrais, Georges; je l'ai tant aimé, sans pouvoir te le dire. Noble enfant, ah! viens, viens encore sur mon cœur; car ce moment, pour nous deux, entends-tu j doit racheter bien des larmes.
— Dites qu'il les efface, mon père... mon père! que ce nom est doux à mon oreille! comme mon cœur se dilate en le prononçant !
Oh! laissez-moi vous remerciera genoux, mon père, et bénissez -moi au nom de ma pauvre mère...
— Aujourd'hui, mon fils, le dernier vœu de ton angélique mère s'est accompli... hélas ! son époux n'est plus, continua tristement le vieillard. Mais console-toi, cher enfant, ton père remplacera l'ami qui devait usurper mes droits, pour obéir à la volonté dernière de Camille de Gerville.
— Grand Dieu! que m\apprenez-vous? ma mère était la femme du comte de Gerville... Et vous dites qu'il est mort! On vous a trompé, mon père; il existe, il m'aime, je l'ai vu hier. Aujourd'hui, il a dû aller chez madame de Mérinval... Mais vous deviez assister à ce diner ! s'écria Georges, qui eut l'affreuse crainte qu'une rencontre eût eu lieu entre son bienfaiteur et son père.
— Sans doute, je devais dîner avec lui, reprit tristement Vermancé; mais sans le sa-
voir : la baronne ne nous avait pas nommes l'un à l'autre. Je ne connaissais pas le comte personnellement; il me connaissait, lui... et mon nom seul, prononcé par le valet qui m'annonçait, a tué le malheureux Gervillc.
— Mort ! lui , mon bienfaiteur, si tendre, si dévoué... et si héroïquement généreux sans doute... Ah 1 Monsieur! ah! mon père !
Ici le marquis raconta à Georges ce qui s'était passé dans le salon de la baronne.
Le jeune homme fut anéanti par cette nouvelle si inattendue; il aimait tendrement le comte; sa mort lui fut douloureuse. Il craignait aussi que cet événement ne devînt funeste à la santé de sa bien-aimée ; le marquis rassura son fils, et lui sut gré des regrets qu'il donnait à celui qui avait été son ami dans des conditions si noblement interprêtées. M. de Vermancé déplorait d'être la cause involontaire de la mort du comte ; mais il était facile
de découvrir, à travers son aflliction, une se- T. I. 6
— secrète joie de rester seul à remplir les dernières volontés de la mère de Georges.
Le marquis avait redouté la mort jusqu'à ce jour, moins par amour de la vie que par le désir de laisser à son lils un nom qui succédât au sien. Nous verrons si le comte avait eu le môme désir, et lequel de ces deux hommes avait le mieux senti le prix de ces longues années, qui leur avaient été départies par la Providence.
— N'avais-tu donc aucune idée, Georges, sur les liens qui pou va ient l'attacher au comte ? demanda le marquis ; ne t'a-t-il jamais laissé deviner par qui tu lui avais été confié?
— Jamais, mon pèrej souvent j'ai tenté de l'amener à me découvrir le mystère de ma naissance ; mais je l'ai toujours trouvé inflexible, et à toutes mes prières il répondait : J'ai juré de me taire, Georges, vous ne me fléchirez pas. Je dois avouer cependant, continua le jeune homme, qu'il j a deux jours j'ai cru
possible un moment de <iiUerminer M. de Gcrville à me confier (|uel(|iie secret pénible pour lui; mais cet espoir a été passager.
— Ne parlait-il pas queUpiefois de madame de Gerville.
— Jamais à personne.
— Cet homme avait une grande ame, reprit le mar(|uis.
Puis il continua d'un Ion où perçait plus de doute que de persuasion :
— Il aimait, peut-ôlre; mais jopense (ju'il était peu capable de grandes affections.
-- Je crois, mon père, que vous le jugez de trop loin pour le bien juger, répondit gravement Georges ; j'ai d'ailleurs eu tant à me louer de mon bienfaiteur, que je ne saurais être de votre avis sur rexcellent cœur de M. de Gerville.
— Je vous approuve, mon (ils : ma convie- ^.{^n même (et je n'ai émis qu'un doule) ne
devait pas ébranler la votre, car elle se base
sur une reconnaissance juslenient et pieusement acquise par celui que nous regrettons tous les deux. Je n'ai jamais été l'ennemi du comte, et j'ai toujours ressenti pour lui un sentiment de profonde estime. Par le fait j'ai été l'auteur de bien des peines pour lui, mais le plus malheureux , cependant , c'est moi, car j'aimais ta mère avec idolâtrie, et lui ne l'a jamais aimée...
« Georges, je vous retrouve à un âge où le jugement est sévère pour le vieillard qui s*est égaré dans le tortueux chemin de la vie; hélas ! vous ne pouvez apercevoir encore sa pente, quelquefois si rapide qu'il est impossible d'y conserver l'équilibre qu'on avait la volonté de garder.»
— Ah î ne croyez pas, mon père, répliqua vivement le jeune homme, qu'une idée de blâme ait été une minute présente à ma pensée ; je devais au comte ma reconnaissance,? à vous je dois la vie, ma tendresse sans bor-
nés, la gloire de mon avenir, et je vous vénère autant que j'ai désiré vous connaître... Vous chérir sera désormais le premier besoin de mon cœur.... Croyez-le bien, mon généreux pére> Georges ne sera pas indigne dn nom que vous lui donnerez ; votre sang ne coule pas en vain dans mes veines, et je le porterai avec orgueil ce nom, parce que je sens en moi le besoin de l'honorer encore, en le perpétuant illustre comme je le recevrai.
— Va,jetecrois avec traiisport, cher enfant, et si je veux le parler de ce que j'appelle mes torts vis à vis du comte , c'est que j'ai besoin de te confier des douleurs que je n'ai dites à personne , pour que la mémoire de la mère soit entourée de toute la vénération qui lui est due.
— Je vous écoute, mon père... parlezmoi de vous, de ma mère, dont je reçus une seule fois les caresses. Et pourtant alors, comme depuis, l'instinct du cœur ne m'avait
pas trompé : je l'avais devinée à sa tendrecse, si vivement exprimée par ses baisers... Combien de fois, poursuivit Georges, je me suis surpris à contempler son portrait, placé dans le cabinet de M. de Gerville. Je trouvais dans l'expression, si douloureusement triste, que le peintre a donnée à ses traits, une espèce de compassionqui semblait me dire :« Tu souffres, pauvre enfant, hélas ! tu ne souffres pas seul, car je compte les heures où ta mère ne te console pas, et c'est le châtiment de ma faute qui retombe sur toi....» Le comte lui-même, lorsque nous étions ensemble devant ce portrait, semblait aussi i'ii.terroger quand je lui demandais à qui je devais lejour^ cl sa physionomie devenait plus sévère si ses yeux se reportaient sur moi en quittant l'image de la comtesse. Alors je retombais dans le doute; mais j'aimais toujours celle que mon cœur avait adoptée pour mère. Oh! parlez-moi (relie, dites-moi qu'elle m'a aimé.
— Fais-moi d'abord servir à dîner, ou plutôt à sonpor, car je me sens alïreuscment fatigué; ensuite je te dirai lout ce qui m'a rendu heureux au delà de toute croyance et plus que personne au monde.
Vllï.
— « Madarae de Gerville , reprit M. de Vermancé après un court repas, était admirable^ ment belle et douée d'une imagination tendre, d'un esprit sérieux. Elle avait une tendance à la misanthropie , qui devait s'accroître dans
Vunion qu'avaient formée les convenances du rang, sans consulter son cœur. Elle épousa le comte avec répugnance , n'apportant dans la communauté d'existence (lu'on leur avait faite, qu'une soumission obtenue d'une éducation sévère, mais non une espérance de voir changer en affection l'espèce de répulsion qu'elle éprouvait pour celui auquel sa vie allait êlre liée.. Camille avait vingt ans, le comte quarante-cinq ; cette disproportion était un motif de plup) pour éloigner toute sympallue.
« La comtesse n'avait plus ni père ni mère; une de ses tantes, vieille chanoinesse, regrettant l'ancienne cour, appelant notre grand Napoléon, Buonaparte, soldat parvenu ; débitant enfin toutes les sottises (ju'elle avait entendu dire au podagre Louis XVIH, trouva sa nièce trop heureuse d'échapper, comme elle disait, aux brigands de Cempire (jui avaient sollicité sa main, en l'accordant au comte de Gerville avec empressement.
« J'élaîs niirié avant Camille; ma femme, bonne, simple, mais froide et dévote, était parente avec la comtesse de Gcrville. Nous reçûmes un billet de part de ce mariage; mais nous ne pimies visiter les nouveaux époux. C'était au mois d'août qu'avuit eu lieu la cérémonie; à cette époque, nous étions à Vermancé. Lorsque nous revînmes à Paris, M. de Gerville était en Italie avec sa femme; nous ne les vîmes pas, et ce ne fut que deux ans après que le hasard me conduisit cà Plombières, en même temps que Camille. Elle était venue seule pour la saison des eaux; mon âge, notre parenté, établirent une douce intimité, dont ni elle ni moi ne pensions avoir à nous inquiéter. Peu à peu notre confiance fut si bien établie, que je connus comme la mienne la triste vie de cet ange, qui , jusqu'au jour où nous nous étions rencontrés , n'avait point épanché ses chagrins dans un cœur ami. J'essayai de la consoler, en lui faisant à mon tour
le tableau de mon intérieur : je lui peignis ma femme, plus occupée de son confesseur que de moi; faisant de ma maison une espèce de couvent, où tout se passait avec une monotonie désespérante qui pavalysait toutes les facultés de mon âme.
« Elle m'écoutait avec une attention où se peignait une touchante pitié, mêlée d'un étonnement qui ne m^échappa pas ; aussi fus-je peu surpris lorsqu'elle m'interrompit pour me demander si elle avait mal entendu lorsque je lui avais dit mon âge.
— ^11 est impossible que vous ayez quarantequatre ans, me dit-elle naïvement : vous tenez trop à être aimé pour que je puisse le croire.
— En cela vous vous abusez, chère Camille, lui dis-je en pressant sa main; jamais mon cœur n'eut plus besoin d'une affection vraie et durable. Pour qu^il n'en soit pas ainsi à l'âge où vous pensez que le besoin d'aimer et d'être aimé doit s'affaiblir, il faudrait n'avoir jamais
été liompé, et je dois vous le dire, mon amie, je l'ai été tant de fois^ que je me prends à penser que je ne connais pas encore le véritable amour.
— Madame de Yermancé ne vous a donc point inspiré ce sentiment? reprit-elle en rougissant.
— De Testime, une sainte amitié qui ne finiraqu'avecmavie, oui, mais de l'amour, obi certainement, la femme qui aime Téglise plus que moi n'aura jamais le mien. Dussé-je emporter dans la tombe ce que je regarde comme le seul bien inappréciable que le ciel nous ait donné, je conserverai au fond du cœur cette fleur de la vie, sans l'efleuiller à consulter le destin sur de trompeuses apparences d'affection.
« Je ne sais pas bien ce qu'on appelle en poésie ou dans la conversation, Vamour; mais le sentiment qui se révéla tout à coup en moi, mon clier Georges, en voyant Témotion dont
Camille ne pouvait se défendre en m'écoutant, je ne l'ai trouvé peint ni dans les phrases métaphysiques de Rousseau , ni dans les belles conceptions de nos deux siècles littéraires, ni dans les tableaux de l'Italie, où l'amour seul avait cependant inspiré l'art sublime qui devint notre école. Enlin, mon fils, cette flamme divine, dont je croyais emporter dans la tombe l'étincelle avortée, elle venait soudain d'embraser mon âme et mes sens ; tout ce prestige s'était opéré par la puissance attractive du regard de Cahiille. A ce moment, je me sentis vivre d'une vie nouvelle, je devins poète : je crois qu'alors j'eusse chanté Camille avec la verve d'Ovide.
« Notreamourcommença ainsi. Depuis, chaque heure le vit s'augmenter, ou plutôt se consolider dans une conformité de goûts, de pensées, et dans un échange de sentiments si intimement liés dans nos natures intellectuelles, que nous finîmes par nous persuader l'un et
l'autre (|uo \,\ main de Dieu nous avait ia|>procliés pour compléter l'un de nous, ou ne faire qu'une œuvre de ce (ju'il avait k tort séparé.
« Nous restâmes trois mois à Plombières dans une sécurité que devait, hélas! remplacer un effroyable réveil, que j'avais craint, mais à la possibilité duquel Camille ne croyait pas. Une lettre du comte la rappelait à Paris ; il voulait partir pour l'Angleterre, où quelques affaires exigeaient sa présence, et il désirait qu'elle revînt avant son départ.
« Nous nous mîmes en route dès le lendemain. Pendant ce voyage, la comtesse fut malade au point que nous fumes obligés de rester dans une mauvaise auberge sur la grande route.
Je fis venir un médecin de la ville la plus voisine; tout ignarequ'il me parut, il m'assura que madame de Gerville était indisposée d'une grossesse peu avancée, et qu'il fallait prendre
les plus grandes précautions si notre voyage devait se prolonger.
— J'ai bien entendu, me dit Camille lorsque le médecin fut parti; ne t'inquiète pas, mon ami, j'aurai du courage si tu me soutiens et surtout si tu m'aimes.
Deux jours après, nous étions à Paris, séparés , malheureux , mais confiants dans l'amour que nous nous étions juré.
VIlï,
«Nolrcrelour à Paris, poursuivit le marquis, commença celle existence mêlée do contrainte, d'abandon, de bonheur et de souffrance, dont chaque nuance était une nouvelle preuve de lendresse pour l'un comme pour Tauire. Mais il fi\ut pour bien sentir colto si- T, i, 7
tuation, en atoir goûté les charmes et la douleur. Nous avions une telle confiance dans notre mutuelle affection, que jamais nous ne songeâmes à nous faire un reproche pour l'amitié et le dévouement que nous témoignons à ceux que nos devoirs nous obligeaient d'aimer et de protéger; ce qui, en cela, froissait notre orgueil ne blessait pas nos cœurs. Camille ne voulut pas voir madame de Vermancé; je m'imposai la même retenue envers M. de Gerville, sans que cette retenue fut dictée, ni pour elle ni pour moi, par une injuste jalousie : c'était un simple acquit de conscience.
« Le comte partit pour l'Angleterre presque aussitôt le retour de sa femmej son absence se prolongea beaucoup plus que nous n'osions l'espérer; ta mère, qui s'était imposée une de CCS tortures dont les l'emmes seules sont capables, t'avait donné le jour sans que personne cùl pu (Jesiiier sa situation. Mais son courage s'évanouit lorsqu'il fallut te quitter, bien
(juc lu fusses conlic à une bonne créature, sur le dévouement de la(|uelle je pouvais compter. Cette digne femme était Marseillaise; elle partit le lendemain de la naissance, emportant avec elle le fds que j'eusse été si heureux de garder près de moi. Il le fallait, je me résignai à ce douloureux sacrifice paternel fait au repos de Camille.
«Deux heures après ta naissance, la comtesse rentra chez elle ; son absence avait été si courte que ses gens n'en purent soupçonner le motif; ellô prétexta une indisposition et se mit au lit sans vouloir appeler personne. Le premier et le second jours se passèrent aussi bien que son état de faiblesse pouvait le faire espérer; hélas! le troisième devait lui être bien funeste, et détruire à jamais la sécurité dont je me berçais avec une aveugle confiance.
«Ici le vieillard cacha sa tête dans ses mains : il retrouvait dans sa pensée toute l'horreur de la situation qu'il rappelait. Après quelques
— loi — •
instants de silenro^il coiilinua avoc uii ralmo péniblement ohtcnu.
« J'avais passé la nuit entière près de Camille ; une clef qu'elle m'avait remise me livrait l'entrée du jardin , et je pénétrais dans son apparterifent par îa fenêtre d'un cabinet de toilette , sans que ses Tommes me vissent entrer. Au point du jour je sortais par la même issue, emportant avec moi tout ce qui pouvait révéler la position de la comtesse.
«Nous étions au mois dedécembrej le froid était piquant, le jour tardif; les rues étaient peu suivies ; ce qui me permettait de rester près de ta mère assez tard pour que les journées me parussent moins longues. La seconde (jue je passai près d'elle , je jugeai (jue la fièvre dont toutes les femmes sont atteintes le troisième jour de leur délivrance, serait pour Camille plus inquiétante et plus for le que pour beaucoup de mères, moins bien partagées de cette nourriture que la Providence
leur accorde pour l'enfant qn'cllcs sont destinées à élever elles - mêmes. Une tache si douce à remplir^ la comtesse ne pouvait s'y livrer ; et celle richesse si précieuse quand elle est l'aliment de la vie , devient funeste (juand elle est stérilement abondante. J'allais me séparer de la mère au moment où seul je savais ce qu'il lui fallait de soins et de prévoyance; je lui recommandais^ avec prière, de nepointessayer, par un courage inopportun, de surmonter ses souffrances... lorsque le roulement d'une voilure, qui entrait dans la cour, vint tout à coup m'anéanlir et terrifier Camille de stupéfaction. Nous nous regardâmes en silence ; bientôt nous entendîmes la voix du comte et le bruit de ses pas. Je me précipitai dans le cabinet par lequel j'arrivais , et j'en fermai doucement la porte, dont je poussai le verrou. A peine y étais-je , que je me rappelai avoir oublié mon chapeau el mon manteau j je rentrai précipitamment chez la
comtesse pour reprendre ces deux accusateurs. Juge de ma surprise lorsque je la trouvai debout,les pieds nus sur le parquet, et essayant en vain d'ouvrir la porte de sa chambre, que j'avais fermée à double tour. Je la reportai dans son lit, évanouie ; je pris à la hâte mon chapeau, mon manteau ; j'ouvris la porte après avoir sonné, pour qu'on vînt au secours d-e madame de Gerville ; puis je gagnai maretraite, décidé à ne pas en sortir sans être bien ùxé sur ce qui allait se passer.
«J'entendis plusieurs personnes entrer dans la chambre de la comtesse; le comte s'informa d'abord s'il y ayait longtemps que sa femme était malade. Je ne distinguai pas bien ce que répondirent les domestiques, pourtant je crus comprendre que l'un d'eux disait : — Madame n'a \ouiu voir aucun médeciife;— Il faut en faire venir un à l'instant ; cet étal n'est pas natuiel, la connaissance ne revient pas; le
mouTCiïicnl des arl(TCS csl précipilé ; sn lôle est brîilanlc comme un brasier.
«Probnl)lenicnUa mère ouvrit les yeux à ce moment, car j'entendis M. de Gervillc (|ui bii disait : — Vous me voyez , Camille ^ nome reconnaissez vous pas ? puis à ces paroles succéda pour moi un effroyable silence, (jui me parut durer un siècle, quoique sa durée eut à peine suiïi à l'empressement qu'on avait dû mettre à cbercher le médecin le plus proche de l'hôtel. Jereconnussa présence aux questions multipliéesdu comte ; cequej'éprouvais, en attendant la réponse qu'il sollicitait, est impossible à décrire: j'eusse donné ma vie, celle de Camille, pour que le médecin devînt muet. Je retins mon «ionillo; j'appuyai ma tèlo brisée contre la |)orie, pour ne rien perdre de ce qui allait se dire ; enfin, j'entendis très distinctement ce8->nots :
— Monsieur le comte, Tétat de la malade est bien grave : elle sera folle ou morte avant
deux heures. Madame a éprouvé une révolulion dont les effets ne sauraient varier dans sa position : le lait est remonté à la tête.
« Je me sentis mourir à celle effroyable et accablante vérité.
-» Vous êtes médecin , Monsieur , dit le comte, et vous vous abusez à ce point: la comtesse n'a jamais eu d'enfant,
« Si monsieurdeGervilleeûlrencontrédans le jeune médecin une nature d'élile, peut-être eût-il tu le fatal mystère qu'il avait découvert; car dans la circonstance où on l'appelait, il était facile de le pénélrer. Mais son orgueil venait d'être blessé, son ame resta insensible aux douleurs qu'il allait causer. Il répondit d'un accent où perçait le dépit :
— Je suis désolé, monsieur le comte, d'avoir à vous assurer que tous mes confrères condrmeraient ce que je viens de vous dire. Si j'eusse pu deviner (juc vous n'étiez pas in-
slriiil, croyez que je me lusse fail un devoir de me lairc.
— Georges! Georges ! sauve-loi. . . Songe à jîotre enfant! s'éeria la mère, elTrayée sans doule , en voyant deux lionuiîes près de son lit.
— Eh bien! Monsieur, croyez-vous encore que je m'abuse? dit le médecin.
— Je crois, Monsieur , répondit froidement le comle, que si nous éles un honnôtc homme, NOUS ne trahirez pas le secret de celle femme, et ({ue vous ne livrerez j)as mon nom au ridicule, en publiant la confiance trompée (|ue j'avais en elle. Si je vous trouve tel que je le désire, mon amilié vous est acquise, et votre avenir ne doit plus vous incpiiéter.
— Monsieur le comle, repondit avec dignilé le docleur. voire estime est la seule recompense que j'ambitionne, et j'ai déjà oublié ce que vous m'ordonnez de taire. Mais pour votre enlière sécurité, ne quittez pas la com-
tesse; ne la laissez approcher de personne: elle liahirait, dans son délire, ce qu'elle et vous avez tant d'inlérêl de cacher.
«La conversation continua, mais à voix basse, et je ne pus saisir (|ue ce peu de mots :
— Quittez Paris dès demain , je réponds de sa vie.
« Puis , je n'entendis plus rien. J'attendis quelque temps encore, persuadé que le dépositaire de mon secret n'était pas parti. Il répondait de la vie de Camille: il Pavait dit au comte; mais j'avais besoin (ju'iî me renouvelât celle assurance.
«Je quillai donc ma cachette, et allai l'allendre à son passage, décidé à lui révéler le séjour que j'avais (ait dans le cabinet, pour obtenir des renseignemcnls sur lo iici] où allait être conduite ta malheureuse mère. Si l'homme que j'attendais élait digne de Iri confiance du comte, je ne me flattais pas de le loucher; mais je pouvais espérer exciter, par la vue de
mon désespoir^, un senlimenld'hiimanilepour mes soijfl'iances, cl peut- être le désir de les diminuer.
« Mon espérance ne fut point trompée : celui que j'attendais ne larda pas ;i paraître. Je passai mon bras sous le sien, et j'abordai franchement la question. D'abord il parut blessé de ce que je le supposais capable de transiger avec la parole donnée au comte ; mois lorsqu'il sut que j'avais entendu, il me dit qu'il avait conseillé à M. de Gerville de conduire sa femme dans le midi , sans désigner aucune ville.
— Je suis désolé, ajouta-l-il, de ne pouvoir vous donner de plus amples renseignements: je l'eusse fait de grand cœur , car vous ne pouvez être compris dans la recommandation que j'ai reçuedeme laire, puisque vous êtes mieux que nous initié aux causes qui ont amené l'état où j'ai laissé la comtesse. Je puis vous dire (ju'ellc ne mourra pas; niais sa raison
souffrira longtemps si ce n'est toujours, do l'effroi que hii a causé le retour inattendu de son éj)oux. Votre présence, celle de son enfant surtout, pourraient faire une sorte de miracle que l'art ne peut se flatter d'obtenir; pourtant, il doit le tenter; et peut-être les généreuses dispositions que m'a exprimées le comte viendront-elles en aide aux efforts de la science.
« J'avaîsécoutél'jdoctcur avec une curieuse attention; il faisait à peine jour, je ne pouvais distinguer ses traits; mais sa voix était celle d'un jeune homme : le timbre en était doux, persuasif, et ne me semblait pas inconnu.
« Je ne m'y étais pas attaché d'abord ; mais à mesure que le jour remplaçait l'obscurité où nous nous élîons rencontrés, je le regardais avec plus d'attention, et lorsqu^il me fut permis de bien voir son visage, je reconnus en lui le fils d^in de mes fermiers de ?viont-Louis,
où je possède uno torro,(jiic j'hahilais une partie de rannée. Je ne l'avais pas vu depuis deux ans; j'espérais cpie ses souvenirs le ser- \iraient moins bien que les miens, et que je pourrais rester inconnu. Heureusement pour l'avenir^ il devait en être autrement; car j'ai dû au dévouement de ce bon jeune homme de ne jamais ignorer ce que devenait la mère et loi, mon pauvre Georges, que je regrettais si amèrement de ne point voir.
« Lorsque nous eûmes renouvelé connaissance , et qu'il m'eut promis de me tenir au courant de tout ce qu^il pourrait savoir, nous nous séparâmes en nous promettant de nous retrouver le lendemain chez lui, où je devais aller prendre des nouvelles de Camille, (ju'il comptait revoir dans la soirée. Toute mon espérance était en lui, et ce cpii me reste à te dire prouvera que je pouvais m'y abandonner avec conliance.
« Gomme tu le penses bien, cher enfant ,j je fus exact au rendez-vous que nous nous étions donné. Le docteur, que je nommerai maintenant Adolphe pour rinleliigencede mon ré cit, était rassuré sur les crises qui eussent pu survenir et empirer l'état de Camille i mais
il me confirma co (jii'il m'avait dit la veille pour sa raison. Le délire n'éiail plus causé par la fièvre, et cependant la comtesse n'avait pas reconnu son époux. Elle le prenait pour moi^ et dans son erreur, elle lui prodiguait les noms les plus tendres. Parfois elle lui disait de fuir la vengeance du comte, de sauver notre fils, pour le lui rendre lorsque nous serions à Plombières.
«D'autres fois, elle jurait à madame de Ycrniancé, qu'elle croyait voir, que je ne l'avais jamais oubliée , même dans nos plus douces heures d'intimité, et qu'elle seule avait trahi ses devoirs d'épouse et de femme. Le comte ne pouvait donc ignorer mon nom, et sa conduite à mon égard me {paraissait dictée par une profonde affection pour sa femme. Je compris, en écoulant Adolphe , tout ce que Ger- \ille devait souiïrir intéiieu rement d'avoir perdu le cœur de la comtesse; eut il même la douleur de penser qu'il n'avait jamais été
aimé, ilclas! celte clornière pensée pouvais presque justifier Camille; mais elle en était plus pénible, car elle lui enlevait l'espérance.
« M. de Gerville me parut noblement généreux ; si j'avais eu la vertu d'oublier mon bonheur évanoui, j'eusse versé des larmes sur sa grande -et muelte résignation , (juc j'étais loin d'imiter, moi, que le sort avait si largement favorisé en me donnant l'amour de la mère.
« Adolphe m'apprit encore que le comte devait conduire sa femme à Marseille ; qu'il avait promis de l'accompagner et de lui donner ses soins jusqu'à ce qu'elle fut entièrement rétablie. Je devinai que, pendant l'absence démon jeune ami, Camille avait révélé le lieu où je t'avais fait conduire; je lui donnai l'adresse de ta nourrice, lui recommandai de te voir et de défendre expressément qu'on le remît à M. de Gerville.
« Le di^ctcur me promit tout ce que je lu demandai, et s'engagea à me tenir au courant
(le tout ce qui pouvait se rattacher à ton sort ou à celui de ta pauvre mère. Je le quittai.
« Le lendemain, je partis pour ma terre de Mont- Louis, laissant ma femme à Paris; j'avais besoin de solitude : j'éprouvais un si profond chagrin qu'il m'eût été difficile de le cacher à madame de Vermancé, qui ne m'eût point questionné, sans doute, mais qui se fût affligée de me trouver si différent de ce que je me montrais quelques jours auparavant.
« Je reçus, comme nous en étions convenus, une lettre d'Adolphe tous les huit jours. Camille, un mois après son arrivée, était en convalescence. Cependant elle restait toujours privée de sa raison : elle ne retrouvait que mon nom et celui de son fils ; tout le reste de sa vie était oubhé. Sa folie était douce, mais triste; souvent elle pleurait, et demandait sans cesse à être seule. Elle se plaignait continuellement du froid.
« Il faut pourtant espérer beaucoup de la
jeunesse (le notre clièie malade, du calme et; du temps... comptez sur mon zèle, m'écrivait le docteur, je resterai à Marseille jusqu'à sa parfaite guérison. »
« Les lettres d'Adolphe me donnèrent aussi sur toi des détails qui me rendaient heureux et malheureux tout à la fois, mais qui m'inspiraient une grande confiance dans les moyens qu'il voulait employer pour rappeler la raison de Camille.
«Cefut dix-huit mois plus tard que je reçus l'heureuse nouvelle que nous n'avions plus rien à désirer : ta mère t'avait vu : ellemême me récrivait... Te redire ce que j'éprouvai en recevant cette lettre est impossible : c'était une joie immense que rien ne saurait exprimer, tant les mois sont froids pour peindre de semblables émotions... Je laisse à ton cœur d'eu deviner les délices. Je vis bien, d'après ce qu'elle me disait de la généreuse conduite du comte, que nous ne devions plus
nous revoir : elle n'avait pu sv résoudre à nie récrire; niais elle prenait un soin si minutieux de me faire comprendre que c'était Adolphe que je devais accuser de la faute impardonnable qu'elle commettait en m'écrivant, que je n'espérai pas ie retour do ma félicité. Je lui répondis et lui promis de ne pas chercher à la voir ; seulement je la suppliai de ne jamais disposer de notre enfant sans m'en prévenir. Ce fut Adolphe qui m'apporta sa réponse : elle était telle que je la désirais.
« Quelques jours après, le comte et la comtesse étaient de retour : je partis et allai chercher près de toi, mon cher Georges, du bonheur et de la résignation.
«Je restai à Marseille quatre mois, que je passai sous le toit môme qui t'abritait. Une maladie grave que fit à cette époque madame de Vermancé, me ramena à Paris. Je ne vis point ta mère: Adolphe se chargea de lui remettre ton portrait, que j'avais fait faire pour
plie; il me valut le sien, quelle m'envoya par notre ami.
« Pendant plusieurs années, je n'eus point de nouvelles directes de la comtesse; je savais seulement par A(lol[>lic que le comte était parfait pour elle, et qu'il devait la conduire à Marseille lorsque tu serais en âge d'entrer au collège.
« Ce fut à ta dixième année que M. deGerville consentit à ce voyage. Camille me l'écrivit, et comme elle me l'avait promis, elle me priait de lui permettre de conduire son fils à Paris pour lui faire commencer ses études ; me demandant en grâce de ne pas me montrer opposé aux projets du comte pour l'avenir de notre enfant.
a Je consentis à tout ce qu'elle voulait, et dès que tu fus arrivé à Paris, je ne reçus plus aucun avis sur ce que tu devenais. Rassuré sur ton sort présent, j'étais sans inquiétude pour ion avenir, car ma fortune me permettait de le
faire assez brillant pour que tu ne souffrisses pas trop de la fatalité de la naissance.
« A cette époque, je me fixai à ma terre de Mont-Louis, et me livrai tout entier à Téducation de ma fille. Tu sais que Juliette eslTamie de madame de Mérinval ; elle t'en a sans doute beaucoup parlé, car elles sont liées depuis l'enfance , et de Louise à toi il a dû y avoir de douces confidences dont ta sœur était Tobjet.
« Ma Juliette me rattacha à mon intérieur par tous les soins qu'elle attendait de moi, à défaut de ceux dont sa mère croyait pouvoir se dispenser. Consacrant tous ses instants à une austère dévotion , qu'elle appelait de la piété, madame de Vermancé poussa si loin le fanatisme religieux, qu'elle détruisit sa santé, en se livrant à des jeûnes réitérés, en passant des journées entières à genoux dans la chapelle , qu*elle ne quittait qu'aux heures des repas. Toutes mes prières, ma colère même
échouèrent conlrc cet ascétisme outré : la marquise n'obéissait qu'à son confesseur, qui l'encourageait à persévérer dans ces excessives austérités. Elle paya de sa vie son entêtement; car elle mourut sans vouloir d'autre secours que ceux de la religion^ et nous laissa, sa fille et moi, presque consolés de sa perte, par sa persistance à la rendre inévitable.
« Juliette me devint plus chère encore : près d'elle, je ne connaissais plus l'ennui. Elle avait pour moi une si exclusive affection, elle me rendait si heureux par sa gaîté et son aimable caractère, que j'avais fini par devenir aussi enfant qu'elle-même! Oh! combien je regrettais, dans nos longues promenades, dans nos folles causeries, que tu ne fusses pas près de nous. Comme ta jeunesse me semblait triste, en la comparant à ce qu'elle eût été si j'avais pu la diriger comme celle de ta sœur.
« Il y a dix ans, je reçus un matin, par un exprès venant de Paris, un volumineux pa-
quel cacheté de cire noire, et portant les armes du comte de Gervilie. Je l'ouvris à la luite ; il contenait mes lettres à ta mère, ton acte de naissance, puis une courte lettre de Camille, qui m'apprenait en môme temps sa maladie et sa mort prochaine. Adolphe avait été contraint de ne pas m'instruire de la première, et je ne devais connaître les dernières volontés de la comtesse qu'alors qu'elle ne serait plus...
« La triste et dernière lettre qui devait être mon guide, tu vas la lire, cher enfant , poursuivit le vieillard en tirant de son portefeuille un papier soyeux, où Georges put voir la trace des larmes de son père. Cet écrit ne me quitte jamais, reprit le marquis, et chaque jour il m'a fallu le lire, pour que j'eusse le courage de résister au désir que j'éprouvais d'embrasser mon fds.
«Georges pressa affectueusement la main de son père, porta à ses lèvres lécrit qu'avait tracé la main de sa mère mouraule, et lut en
comprimant ses larmes le vœu sacré de Camille :
« Je vais mourir, Georges... Je puis vous « avouer à celle heure, où je viens faire un « nouvel appel à votre amour pour notre en- « fani, (juc je n'ai pas un jour, une heure, « cessé de vous chérir: Ma tendresse pour « vous était un crime ; je Tai cruellement ex- « pié, mon ami, car depuis le jour où vous <( me laissâtes mourante, je n'ai Irouvé ni « repos ni honliour. Vous me manquiez trop « pour ({u'il en fut autrement. Ce n^est pas « le remords qui me tue, non, ne le croyez « pas: mon àme est restée sans échoàladou- (i leur du conile; toute la chaleur de mon « cœur s'épuisa dans mon amour pour vous, « pour mon enfant; et dans mon dernier « soupir, ce sera vous et lui qui recevrez l'é- « lan fugilif de ma vie.
<( Georges, je n'ai rien expié pendant ces « longues années de soulTrances qui \on( H-
« nir, et je \icns vous confier la lâche que « j'eusse dû accomplir, si mes forces ne s'é- « laient brisées à vou s regretter . . .Georges î sur « la tombe qui bientôt se fermera pour moi, f( jurez de ne point enlever notre enfant à cec lui auquel je le laisse sans crainte , et avec « la confiance que je dois à ses vertus.
« Je sais toute la grandeur du sacrifice que « je vous impose ; mais ne devons-nous pas « cette abnégation à l'homme généreux qui « fut si noblement indulgent pour nos fautes? « Oh! jurez'Ie-moi, mon ami, tant que mon « époux vivra, ne vous placez pas entre lui « et mon fils... Si c'est vous qui restez le der- « nier sur celte terre, reprenez alors vos droits, « Georges : Camille de ià-haut aura vu vos « combats, et bénira votre courage sur la « terre d'exil où vous restez sans elle.
« Adieu! mon ami, vous que j'ai tant « aimé... Priez Dieu qu'il me pardonne pour « vous revoir au ciel.
« Camille. »
— Ahl ma mère! s'écria Georges après avoir lu , on la trempant de ses larmes la lettre (le la comtesse, combien tu as souffert ! et vous, mon père, combien je vous bénis pour la soumission avec laquelle vous avez suivi sa sainte et dernière prière. Mais, croyez-le, mon bienfaiteur était digne de vous remplacer : il me chérissait comme son enfant; il a guidé, éclairé ma jeunesse. A.h ! toute ma reconnaissance'est bien faible pour exprimer ce que je lui dois, et mes regrets ne peuvent s'affaiblir qu'en vous retrouvant, vous...
Un violent coup de sonnette interrompit Georges; son domestique vint lui dire que le notaire de M. de Gerville le faisait demander sur-le-champ:
— Je t'accompagne, dit aussitôt M. de Verraancé, saisi d'une terreur dont il cacha la cause à son fils.
La voiture du marquis les jeta en quelques secondes chez le notaire.
— Monsieur, dit celui-ci en s'adressant à Georgesjesuisprévenu de la perte douloureuse que vous venez défaire, et suivant Tordre que j'en avais reçu de M. de Gervillcjevais, si vous le voulez bien, vous lire son testament, pour éviter la mise des scellés>
Après les préambules d'usage, Georges et son père entendirent avec une surprise indicible : « Moi , Edmond Raoul, comte de Gerville, <i déclare que je reconnais pour mon fils « Camille-Georges de Gerville; lequel hérite « de mes titres nobiliaires et de toute ma for- « tune, ainsi qu'il doit en èlre^ n'ayant que « lui d'héritieretd'enfantlégilinjCjnéde mon « mariage avec Camille de Verneuil^ com- « tesse de Gerville, ma femme, décédée il y a <r dix ans, » etc.
Puis le notaire remit à Georges une lettre dans laquelle le comte expliquait^ sans révéler la faute de la comtesse, qu'il avait été forcé, pour (les raisons ?acr(M:S, de lui taire qu'il
lui son père; niaisiju'il cposail on avoir rempli scrupiileuscinent tous les devoirs.
Georges, (pic nous nommerons maintenant le comte de Gervilie , reçut aussi du notaire tous les actes (pii établissaient ses droits à riiérilage de son bienfaiteur ; mais le bon jeune homme lisait sur la figure pâle et triste de son véritable père une si poignante douleur, qu'il restait presque insensible à la possession de ce nom , qu'il avait tant souhaité. Sa brillante fortune , celle grande existence qui allait devenir la sienne, il eût alors tout sacrihé pour éloigner du marquis , si empressé de venir à lui pour qu'il pût être l'époux de la baronne, le coup terrible qu'il recevait en ce moment.
— Venez, M. le comte, dit enfin le malheureux père en accentuant avec force ce peu de mots pour échappera son émotion intérieure. Puis, lorsqu'ils furent sortis de chez le notaire, Vermaucé lova ses veux voilés de lar-
mes et s'écria : — Camille! ma tache de souffrance est au dessus de mon courage... rappelle-moi... Georges! Georges!... mon enfant chéri, je te retrouve pour te perdre. Ah 1 ce que j'éprouve est affreux. . .Mais je veux m'agenouiller au souvenir du comte de Gerville ; il futplus vertueux que moi, car il t'a caché la faute de la mère... je n'ai pas tenu ma parole; il a pieusement observé la sienne.
— Que dites-vous , mon père ? ah ! ne vous accusez pas de m'avoir à tort donné la seule félicité qu'il m'était permis d'espérer; rien, croyez-le bien, ne peut égaler la tendresse que j'aurai désormais pour vous.
— Mais je voulais que tu fusses , aux yeux de tous, mon fils, le frère de ma Juliette, la consolation du peu de jours qui me reste à passer sur cette terre.
— Ne puis-je donc être tout cela, mon père, sans porter votre nom? ne puis-je pas vivre avec vous et ne vous quitter jamais? celle qui
va devenir ma femme ne voudra-t-elle pas se réunir à ma sœur, à mon amie? Croyez-moi , mon père, nous serons heureux.
Ce premier moment passée Georges fut si tendre, si affectueux pour le vieillard, qu'il le persuada ; et lorsqu'ils arrivèrent à Thôlel des Princes, où le marquis était descendu , celui-ci promit d'avoir du courage, et congédia son fils, en l'engageant à s'occuper des funérailles du comte.
Le lendemain , à quatre heures , le jeune comte de Gerville , accompagné de son père et des nombreux amis du défunt , le conduisait à sa dernière demeure.
Parmi cette foule distraite et peu recueillie, deux hommes seulement pouvaient apprécier ce que la mort avait enlevé de vertus et de sublime courage ; seuls aussi ils emportèrent du dernier asile des vivants des regrets éternels.
Huit jours plus tard, une berline de voyage
cmmenail à Monl-Louis hois personnes qui ne devaient plus se (initier.
Ces trois personnes ( est-il besoin de les nommer) étaient la baronne de Mérinval , le marquis de Yermancé et le comte de Gerville. Les amis qu'ils laissaient à Paris reçureiil, à six mois de là , des lettres de fairepart leur annonçant le mariage du comte avec la baronne.
Cette union fut généralement approuvée:
le préjugé, qui l'eût condamnée quelques mois plus tôt, s'elait elfacé devant le généreux mensonge du vieux comte. îl y avait encore en ceci un exemple de ce qui s'accomplit chaque jour sous nos yeux : le triomphe de l'apparence sur la vérité. Mais les esprits pieux verront dans cette histoire une grande et mystérieuse moralité:
Cet homme que l'oubli d'un devoir avait rendu père, n'échappait poinl à la main de fer d'une Providence vengeresse.
Il ne put pas nommer son fils, celui dont il eût été si fier... La fatalité aurait*elle mission de punir?
La chaumière et le cœur , cette fortune suffisante des époux de la vieille Idylle , n'est plus depuis longtemps , hélas î qu'une utopie; et franchement il y eut toujours bien peu de réalité à perdre pour que ce propos de sentimentalerie passât dans le domaine de la chimère. Mais il faut se hâter d'avouer à ceux qui n'auraient en perspective que cette félieilé rurale et qoasi fabuleuse, qu'il n'y a pas un bonheur plus con-sistant et moins éphémère dans le cœur et le château. La lune de miel, qui glisse partout si vite sur l'azur des premiers jours du mariage, est plus fugitive aux champs qu'à la
ville. Les forêts ombreuses , la prairie où serpente le ruisseau limpide, le site pittoresque que couronne une ruine historique, sont pour les amants, remplis de charmes et féconds en suaves pensées : la feuille murmure tendrement, l'onde semble soupirer, et le manoir du coteau redit Thistoire des belles châtelaines affolées d'amour. Ce sont autant d'objets inspirateurs qui portent au cœur vivement épris; mille séductions. Pour les époux, même d'une semaine, tout cela change d'aspectet d'influence; il n*ya plus là que des distractions. Les forêts conviennent à la grande chasse, ce plaisir jadis royal ou tout au moins féodal^ et qui de nos jours, est devenu le partage des épiciers retirés. Si la nouvelle épousée invoque dans les bois le chant énamouré du rossignol, son mari lui répond tayau. Ou bien assise auprès de lui sur le bord de l'onde murmurante, et tandis qu'elle lui peint avec feu les délices d'un heureux entraînement de tendresse, il s'éiancc vers sa ligne de fond, qu'entraîne une truite saumonée. Quelquefois,
— 4oG —
à ce Jéclin prcmaliiié de la lune de miel champêtre, celle jeune femme dont la couronne de fleurs d'oranger naturelles n'est pas fanée encore, gravit, appuyée sur le bras de son époux, qu'elle presse, la colline où gisent les débris du \ieux château. Elle se flatte, la pauvre enfant, de ranimer, du récit d'une légende amoureuse, que redit la tradition, ce feu conjugal, tiède déjà au cœur qu'il devait dévorer sans cesse. Le mari écoute ; elle espère.... Yain espoir ! Tout-à-coup un lapin surgit de son terrier; l'écouteur, armé d'un fusil à piston, se précipite sur les traces du fauve quadrupède... la narratrice descend seule de la montagne à travers le crépuscule ; et le lendemain, elle goûte en soupirant à ({uelque gibelotte malencontreuse. Hélas ! ce mets lui coûte une de ces chères illusions qui s'effeuillent si rapidement dans la vie, et ne laissent souNent après elles que le souvenir d'une amère déception.
Époux nouvellement unis qui voulez ménager cette délicieuse, mais trop fugitive pro-
\ision de sensations que l'on doit à l'amour, îi'écoulcz point les promesses décevantes de la cliaumiùrc : après hois semaines (riiabilation , vous y trouveriez le lait fade et le pain noir détcslahle. Évitez aussi rexistcnce splendide du château; la natiuT, voyez-vous, est une dangereuse rivale. Le bonheur né dans le tumulte élégant des villes s^eHarouche à la voix stridente du cor, aux aboiements de la meute, à Taspect sanglant de la curée, à l'orgie d'une abruple Saint-Hubert.
Maris d'un mois, retenez T)ien ceci: dans cette foale d'amis qui vonsconsacreraienl leurs loisirs d'un été, il peut se trouver quelque jeune homme àla brune physionomie, aux habitudes mélancoliques, au regard songeur... Celui-là n'aimera point à courir le cerf, si la damedu cbàtoau ne veul[)as chasser. Et vous, jeune femme, défiez-vous de cette intré[)ide amazone que n'cfCraie nullement l'élan de gazelle d'un coursier pur-sang: chasseresse infatigable qui s'attache à la botte des plus rapides chasseurs. 11 y a tant de détours dansées
innombrables percées, iant (Vombre sous ces grands arbres, tant de choses à alléguer quand on s'y est égaré sur les pas du châtelain hospitalier... En vérité, je vous le dis, la vie de château est bien dangereuse.
Mais ce qui précède n'est applicable qu'en partie au comte et à la comtesse de Gerville , que nous avons conduits en Touraine, dans le chapitre précédent. Le château du marquis de Yermancé, qu'ils habitent, est bâti au sommet du coteau qui domine le bourg deMont-Louisj c'est une de ces constructions gothiques, clé^ féodalisées pour les jouissances modernes : amalgame indigestede tourelles du 16* siècle, et de pavillons du 19^; d'ogives au vitrage étroit, encore chargé d'armoiries, et de larges fenêtres garnies d'amples carreaux de Bohême. Ici des rinceaux délicats courent sur la frise comme une dentelle, là d'ignobles tuyaux de poêle percent de leur tube prosaïque un basrelief de Jean Goujon... C'est pitié de voir combien le présent se plaît en tous lieux à insulter, à dénaturer le passé, à le broyer avec
— iôO --.
une audace qui, le plus souvent, ne laisse à la place d'un chef-d'œuvre anéanti, que les traces de la brutalité qui le détruisit.
Malgré les efforts sacrilèges des rénovateurs^ le château du marquis de Vermancé n'a pas perdu son principal agrément: des croisées ouvertes dans sa façade du nord , le regard embrasse , sur un espace de sept à huit lieues, le cours majestueux de la Loire, cette belle inconstante qui caresse et désole tour à tour les habitants de ses rives. De l'autre côté du fleuve, les riches coteaux de Vunvray et de Rochecorbon développent leurs vignobles renommés, à travers lesquels fument les cheminées des paysans logés dans le flanc môme de la montagne... Cà et là des closeries, de petils chatels du moyen-âge et quelques ruines d'abbayes se détachent, par un ton grisâtre, du lapis de pampres étendu sur le plateau aérien. Voici le manoir où Walter-Scolt prétend avoir découvert, dans une bibliothèque poudreuse, lesujetde Quentin Duward. Gela se peutj mais personne ne croira qu'il l'y ait trouvé em-
preiiit de cette acrimonie haineuse envers la France, qui dépare les ouvrages de cet illustre écrivain. La jeune comtessedeGerville, quatre mois après son arrivée en Touraine fixait , chaque jour, durant des heures entières^ ses beaux yeux noirs sur le magnifique tableau que nous venons de dérouler; mais, faut-il le dire après le récit des tendresses expansives du comte Georges, ses yeux étaient quelquefois remplis de larmes. Madame de Gerville avait donc du chagrin ; peut-être était-elle un peu désillusionnée ; nous analyserons tout à l'heure sa situation.
Les femmes qui aiment véritablement ne prêtent point au bonheur ces proportions mesquines qui le réduisent à Tempire du plaisir ; pour elles la faculté d'aimer et d'être aimées, émane d'une source pure. Elles n'ont point de ces nerls que le moindre choc excite; elles ne s'évanouissent jamais dans le paroxisme d'un désir non satisfait; ce n'est pas chez elles qu'un sein bondissant révèle ce qu'elles éprouvent d'orageuses émotions:
tout ce jeu de fibres galvanisées, signale la passion, non le senliment, et témoigne peu de la solidité des principes. Ce sera donc vainement qu'une Temme ainsi organisée protestera de la durée de ses afTcctions ; elle n'en est pas maîtresse : une puissance toute physiologique la domineetrentraîne...Mais, la tendresse réelle, la tendresse de Tâme, la tendresse qui, presque sans transition, fait une bonne mère d'une épouse fidèle, se caractérise rarement par des transports extérieurs ; elle distille , goutte à goutte, cette félicité que la passion laisse entraîner au cours rapide d'un sang enflammé; aussi est-elle durable; en ne noyant point les délices du sentiment dans le torrent des sensations , cet amour d'émanation divine est éternel comme le ciel d'où il vient... C'est l'amour dont \it le bonheur des femmes vertueuses; c'est celui dont, abandonnées, on les voit mourir.
Ainsi aimait la comtesse deOerviile; mais elle s'était trompée lorscju'elle avait cru reconnaître un sentiment sympalhiquechez Georges,
encore orphelin : semblable à ces lacs dont la calme surface déguise un fond agité, Fhumeur habituellement mélancolique et chagrine qu'il montrait alors , cachait un caractère nourri des excentricités de notre époque; tout y était paradoxal: \erlus, préjugés , travers. Dans ce cœur, longtemps froissé par une grande humiliation, avaient germé tous les goûts extrêmes, toutes les ambitions. Un moment absorbées par l'amour, celles-ci se relevaient maintenant d'un lit de roses, effeuillées par la possession. Georges aimait toujours sa femme, mais de cette affection qui échauffe l'âme, sans éclater au dehors : affection profonde sans être exclusive , et passée enfin dans le domaine des habitudes.
Or, comme il fallait au comte, ainsi qu'à tous les hommes aux impressions vives, une direction favorite de ses penchants , ce fut, après quatre mois de séjour en Touraine, l'amour de la chasse qui domina toutes ses inclinations. Vainement la comtesse l'engagea-telle à reprendre la plume, lui prédisant de
beaux succès littéraires , qu'il mériterait ccrta inement. 11 l'écouta avec un sourire sceptique et lui répondit:
— Eh! ma chère amie, est-ce qu'il s'agit de mériter dans celte carrière ingrate où j'ai laissé tomber deiix volumes... dans le plus grand incognito.
— Je sais, Georges, que là comme partout, l'essentiel est d'obtenir...
— Et j^y ai déjà obtenu un coup d'épée et une quittance de deux mille francs, pour les frais de publication de mon premier roman. Il faudrait beaucoup de ces obtentions là pour me faire une fortune littéraire.
— Il n'en sera pas toujours ainsi : en semant avec quelque persévérance du bon grain^ vous fjnirez^par récoller...
— De l'ivraie... chère Louise. Il y a deux écueils également funestes dans la république des lettres: l'écueil du début et celui que l'on rencontre, non moins sûrement , au sein des succès les plus éclatants.
— Je conçois le premier; mais le dernier...
— Ii4 —
— Vous le concevriez bien mieux encore si \ousaviez observé notre société, autrement qu'à travers le prisme séduisant qu'elle présente toujours aux femmes jeunes et belles, comme vous. Votre regard glisse avec ravissement sur cette superficie dorée qu'on appelle les plaisirs du monde : il faut la traverser d'un œil pénétrant pour arriver à la région du vrai , pour juger la valeur intrinsèque du commerce social... C'est là que le naturel se montre sans masque, que Fégoïsme se révèle dans toute sa hideur. Là, vous verrez mille rivalités liguées contre toute gloire qui éclate, contre toute renommée justement acquise : on leur fait une guerre sans trêve; on les égratigne d'abord, puis on les déchire à petit bruit, n'osant les attaquer avec une massue qui se briserait contre leur puissance réelle; et ces gloires, ces renommées expirent enfin, parce que chez nous on meurt des coups d'épingle du ridicule. Voilà, ma bonne Louise, ce que j'appelle i'écueil du succès j et sur mon âme, pour arriver à cet échec de la réus-
sile, il y a iblic à consumer sa jeunesse dans une suite de travaux consciencieux, lletcnez bien ceci, chère amie : on ne se fait plus un nom en littérature, on se le donne, et les moyens qu'il faut employer pour cela ne sont pas de mon goût. J'étais entré plein de courage et d'espérance dans ce champ hérissé d'épines ; Je croyais encore que Beaumarchais, en l'appelant la république des Loups, n'avait fait qu'un bon mot de comédie.Pur et candide, je raisonnais mes pensées , moralisais mes si-^ tuations, réprimais la fougue de mon imagination, châtiais ma phrase : en un mot je travaillais l'ouvrage que je composais... Ehî bien, quand j'ai eu mis en lumière le produit de cette investigation laborieuse, j'ai reconnu que j'avais omis l'unique point dont j'eusse dû moccuper : le soin de travailler d'avance le succès que je voulais obtenir... Un petit cuisire échappé récemment du collège Henry IV, où il avait lu à la dérobée quelques romans de l'école moderne, s'est trouvé tout à coup plus avancé que moi : il venait de faire succéder à
ses derniers thèmes de Rhétorique, la rédaction d^un tout petit journal; et sa critique drolatique, qu^il qualifiait avec modestie de magistrature littéraire^ succédait immédiatement aux derniers pensums qu'il avait reçus de son professeur. J'entendis proclamer chefd'œuvre de conception deux volumes de mots enchainés par mon collégien, sous prétexte de composition d'un roman intime ; et les mêmes juges déclarèrent que mon livre était l'ouvrage d'un écrivain ayant de l'avenir, mais qui avait besoin de beaucoup travailler... Je jetai loin de moi ma plume .
—Je veux la ramasser. . . j'essayerai de terminer plus d'une composition^ à laquelle vous n'avez laissé à mettre que des points et des virgules...
— A la bonne heure, Louise! le sceptre des lettres est, je ne dirai pas tombé en quenouille, ce serait mal reconnaître la puissance de votre sexe, mais passé dans la sphère de vos séductions, mesdames. Vous avez acquis là une légion déplus poursoulever le monde?
qui déjà pivotait sur lui même à votre gré. Vive Dieu! les simples virgules d'un« femme valent aujourd'hui les plus précieuses périodes d'un auteur maie.
— Je rendrai pourtant à Georges ce qui appartient à Georges.
— Gardez-vous en bien : Targent devenu or sous votre main^ ne serait plus que du cuivre en me le réattribuant.
c( Pour moi, je me livre décidément à la grande chasse : je suis tireur passablement adroit, et parmi les disciples de Saint Hubert, les réputations ne s'usurpent point. Le littérateur ne fait apprécier ses litres que sauf le bon plaisir de cette critique dont je vous disais tout à l'heure la compétence, et l'on tient compte scrupuleusement au chasseur de tous ses coups'de fusil heureux.
« Je ne sais, comtesse, si vous vous êtes aperçue que moi, (jui pourrais m'appeler le comte de Vermancé. si je ne m'appelais pas le comte de Gerville, je suis encore dans un certain monde, t homme sans nom, ..Oui, ce fatal
sobriquet nie poursuit en dépit d'une double adoption ; soyez-en certaine, je ne serai reconnu comte de Gerville par l'insolence persistante de mon temps, que si je parviens un jour à faire redire ce nom aux échos de la vogue, cette sœur de la folie qui proclame non pas les grands hommes, mais ee qui profite mieux , les grandes réputations. Or, je puis devenir facilement Louvetier du département: ce dignitaire des bois, en s'aidant un peu, se fait envoyer quand il a trente ans, à la chambre élective, où le mérite est admis sur parole pourvu que les avantages matériels soient prouvés. Mandataire d'un arrondissement, je serai au moins M. le député : j'aurai gagné quelque chose sur les obstinations qui me tiennent pour innominé; car il faudra bien en venir à penser que j'avais un nom à produire au collège électoral... Adieu, Louise; J'entends mon piqueur dont le cor quelque peu inharmonique, m'appelle au banquet de la renommée des chasseurs; il y a des illustralions contemporaines qui ont commencé avec
moins d'éclat. Je vous abandonne les bribes de ma plume.
— J'en composerai peut-être une répulalion plutôt (jue \ous ne pensez.
— Les miracles de la beauté ne m'ont jamais surpris, dit le comte en saisissant son fusil aux canons damasquinés; puis après avoir donné à la comtesse un de ces baisers conjugaux qui commencent à résonner dans l'air plus qu'ils ne retentissent au cœur, il s'éloigna en appelant ses chiens, qui aboyaient déjà comme aboient, dans un autre genre, les limiers de nos coteries littéraires, dès qu'on les met sur la trace d'une naissante rivalité.
Le jour même, madame de Gerville établit son pupitre près d'une croisée ouvrant sur l'admirable Panorama de la Loire, et se prit à explorer les manuscrits ébauchés de son mari. Elle lut aussi avec intérêt (car sa justice était juste pour tous) quelques nouvelles esquissées par le père adoptif de Georges : elle les trou va empreintes d'une finesse aujourd'hui trop négligée, y reconnut cet allicisme, cet
esprit, argent comptant, qu'une phrasologie prétentieuse n'a pas remplacé , et faisant tout simplement de ces compositions inachevées une partie de la succession laissée par le vieux comte à l'héritier de ses biens et de son nom , elle se dit : essayons d'achever tout cela... Louise débuta dans sa lâche par le récit des aventures du comte et des siennes, qui commencent ce volume... Plus d'une fois, peut-être, elle soupira en pensant que ce jeune homme naguère siexpansivement amoureux, giboyait nnraintenant dans les forêts, à titre de distraction.., La comtesse entremêla ensuite, dans son travail, les premiers jets de la muse des deux comtes de Gerville, et produisit ce qu'on va lire.
xr
LE RCBAN BLEU.
Une voiture de voyage, portant sur ses panneaux à fond sablé d'or les armes d'un maréchal de France, entra un matin, à toute volée de six chevaux, dans la cour d'iioiineur du château de Chambord , puis dans la salle
des gardes , pièce immense située au rez-dechaussée , et dont la vaste porte avait permis cette étrange introduction... l5éjà les deux premiers chevaux posaient leurs pieds sur le grand escalier, lorsqu'un homme d'une figure régulière , noble et martiale , mit la tête à la portière.
— Eh bien! s'écria-t-il avec surprise, où diable me conduis-tu donc, postillon?
— A votre appartement, Monseigneur.
— Tu es un fanfaron original , reprit le voyageur en sautant de son carrosse , dont il venait d'ouvrir lui-même la portière. . . Tiens. . . et le grand seigneur tendit un double louis à son hardi conducteur.
— Merci, Monseigneur, je suis payé depuis longtemps.
— Que veux-Lu dire?
— J'étais soldat à Fontenoy, à Uocou , à Laufeldj giacc à vous. Monseigneur, jai vu
fuir les ennemis do la France... C'éttil un fameux pour-boire.
— Tu as raison , mon ami , dit le voyageur avec attendrissement, on ne paie pas avec de l'or les hommes qui expriment leurs souvenirs à ta manière... Nous nous reverrons.
Le voyageur, c'était Tillustrc maréchal de Saxe, que le maître de poste du dernier relai avait voulu conduire lui-même à Chambord. Cet original se nommait Moreau.
Ceci se passait vers la fin de l'année 17 48. Maurice de Saxe, que Frédéric 11 appelait le professeur de tous les généraux de TEnrope, avait conquis dans Maëstrich la paix, qui ne pouvait être obtenue que là. Louis XV, cette fois généreux à propos , venait d'abandonner au vainqueur de Fonlenoy, au vaillant successeur des Condé , des Turenne, des Luxembourg, des Villars, une demeure royale digne de sa renommée.
Durant les dernières campagnes , le mare-
chai avait créé deux régiments dé liouzards, les premiers qui aient existé dans nos armées j le roi, par une courtoisie heureuse, envoya ces corps tenir garnison à Chambord. Ils y étaient arrivés avant leur général. Vivement ému, le noble guerrier s'écria, en voyant ces cavaliers d'origine hongroise rangés en bataille pour lui faire honneur :
— Sa Majesté connaît bien les hommes ; elle sait qu'ils sont, toute leur vie durant, des enfants qu'il faut amuser selon leur âge... Jeunes, ils jouaient avec des capucins de cartes; vieux, leurs jouets sont des soldats... Heureux, morbleu! quand de cruelles nécessités n'obligent pas à faire renverser ces soldats comme les capucins de cartes de l'enfance.
Ces dernières paroles prouvent que Maurice était un capitaine de la vieille école, poussant ses pions humains sur le terrible échiquier d« la guerre avec toute la prudence d'un
joueur consommé, et ne les voyant tomber qu'en déplorant Timpérieuse nécessité d'avoir sacrifié leur sang. Nous sommes loin d'une telle économie slralégique, depuis que les généraux semblent régler leur lactique d'après ce dicton d'une vulgarité sauvage : (( Il y a trop de monde sur la terre. » Nous voilà revenus à ce choc des niasses dans lequel résidait toute la science militaire du moyen-âge 5 nous y voilà revenus, moins les enveloppes de fer; plus Tartillerie, celle puissance brutale qui réduit les inspirations de l'grt à tonner mathématiquement sur les existences humaines, pour les anéantir en bloc. Caressés uniquement par cette vanité pompeuse qu'on appelle la valeur, la guerre est pour nous une chasse périlleuse aux honneurs, quelquefois aux richesses; et si nos guerriers portaient encore une bannière, ils pourraient y placer cette devise comme prolession de foi :
Audaces forluna juvat.
Jadis le métier des arraes, pour le soldat, était une carrière de pure abnégation ; pour rofficier, mal payé, généralement mal récompensé, c'était au moins une lice de gloire. Aujourd'hui, le soldat, ainsi que l'oiTicier , s'ouvre une perspective rutilante d'épauleltes à torsades; le dernier caporal de l'armée rêve un bâton de maréchal trouvé dans sa giberne. . . Y a-l-il progrés? Je ne crois pas; je n'ai jamais cru l'ambition féconde en grands résultats durables.
Le maréchal de Saxe voulait, après Turenne, manier une armée peu nombreuse : C*était, disail-il, la meilleure condition pour . la ménager. Mais élevé dans la discipline sévère du nord, il se montrait d'une extrême rigueur envers le soldat, quoique doué, d'ailleurs , du caractère le plus doux et le plus bienveillant. La moindre faute contre les ordonnances militaires était à ses yeux un grave délit, (juehiuefois un crime qu'il faisait punir
(le la peine capitale. Indulgeiu jusqu'au cynisme pour les faiblesses humaines, (|u'il partageait amplement, il voulait qu'elles vinssent expirer à l'entrée de la carrière des armes : dans le cercle de ses devoirs, il ne concevait riiomme de guerre qu'irréprochable. Il y avait dans le fils naturel du Saxon Auguste II un double personnage: le courtisan, parfaitement à la hauteur des travers contemporains, et le chef bronzé à la prussienne. Maurice aimait ses houzards comme un père tendre aime ses enfants; mais il les châtiait comme pour justifier, dans toute la rigueur de l'acception, le benè amctt benè castirjat. Aussi le virent-ils arriver à Chambord avec un plaisir môle d'une notable dose de crainte.
De loin, on observe mal les nuances morales: dans tout le Blisois, lemaréchaldeSaxeétait, aujugemenl du vulgaire, un seigneur irascible, un tyran ombrageux ; il fallait vivre dans son
intimité pour le voir tel qini était, c'est-àdire le meilleur des hommes.
Dès qu'il futarrivéàChambord, Maurice reprit le train de \ie excentrique qui rendait si doux ce qu'il appelait « son rêve de ce monde , » mais qui devait en abréger le cours. Tous les matins, régulièrement, il passait la revue de ses deux régiments j une fois au moins il leur faisait exécuter de grandes manœuvres^ souvent une petite guerre dont il amusait ses inclinations marliales,et les retenait à cheval huit ou dix heures du jour. Dans les intervalles de ces exercices guerriers, la chasse avait son tour, ses grandes bêtes forcées, ses hallalis ; puis , venaient les festins splendides,où la nature no trouve des éléments réparateurs qu'autant qu'on ne lui impose pas les excès qui l'excitent et l'énervent. Le maréchal, d'une taille et d'une complexion athlétiques, se faisait un un jeu de combattre une armée de flacons, comme naguère il avait combattu les légions
anglaises on allemandes; si parfois il était vaincu, au moins succombait il avec gloire; et les plus hardis champions, qui n'avaient pu l'imiter que de loin , demeuraient saisis d'admiration en comptant les ennemis de cristal qu'il venait de réduire.
Ce tt'était pas tout, Favart amena à Chambord cette troupe de comédiens qu'on avait vue durant les dernières guerres, dans les fourgons du maréchal, et qui charmait ses loisirs aux avants-postes^ tandis que des escarmouches, auxquelles il restait étranger, lui préparaient dans un autre genre, un drame digne de lui. Excellent Favart ! il avait aussi amené sa femme à Chambord... Sa femme, que Maurice de Saxe aimait avec cette passion vainement sollicitée jadis par Catherine II. Et notez, bien que ce n'était pas seulement au théâtre que mademoiselle Chantilly dou- Dlait madame Favart, l'écrivain gracieux
Qui fit la chercheuse d'esprit,
Et n'en chercha point pour la faire,
possédait assez de ce bon esprit dont se com* pose la longanimité conjugale, pour accepter de sa -charmante compagne, à tilre de compensation, une collaboration littéraire qu^on a récemment reprochée à M. An^***. Cependant le séjour du poète à Chambord lui faisait perdre quelque chose sous ce rapport : Maurice de Saxe ne se prêtait pas très volontiers au partage en certaines choses ; il s'était opposé à ce que l'abbé de Yoisenon fût du voyage; et le tribut d'inspirations spirituelles payé par madame Favart à son époux, pour la compensation que vous savez, se trouvait considérablement réduit.
Néanmoins un spectacle vif, enjoué, quelque peu dégazé, tel enfin qu'il le fallait pour plaire au maréchal, remplissait les soirées de la société, plus gaie que scrupuleuse, qu'il réun issait constamment. Cependant tout s'y pas-
sait avec un décorum convenable: dans la petite salle que Maurice avait fait établir au château, une loge grillée était réservée pour l'évoque de Blois : Aïonseigneur observait le costume léger des actrices avec toute la réserve d'un cardinal romain. Quant à madame de Pompadour, qui venait souvent à Menars, depuis que son Dieu Mars habitait Chambord, elle assistait au spectacle en loge découverte, et se piquait quelquefois de rivaliser de demi-nudité avec la scène... mais le prélat ne s'en apercevait jamais.
Dans les beaux jours la noble compagnie de Chambord dansait sous les grands arbres du parc^ au son d'une excellente musique militaire, que le maréchal avait attachée à ses houzards. Or^ les plaisirs du peuple étaient toujours alors le reflet des plaisirs de la haute société: je ne vous donne pas ceci comme une source de transmissions morales. Les dimanches et fêtes, la jeunesse des environs s'as-
semblait aussi sur les gazons ombragés de vieux chênes qui s'étendaient autour du château ; ceux des soldats et bas officiers, comme on disait alors, qui aimaient la danse, se joignaient aux villageois; et vous pensez bien que ces danseurs si gentiment habillés, provoquaient incessamment la coquetterie des jolies paysannes du canton... Grand était assurément le désavantage des amoureux aux pieds ferrés, luttant avec une robuste mais maladroite persévérance, contre les cajoleries de garnison, qui formaient le fond de séduction des galants enrégimentés.
Les beautés de Bracieux, de Neuvy, de Saint- Claude, de Tourry, luttaient aussi entre elles d'élégance pour captiver le cœur des gentils houzards : c'était à qui paraîtrait sons la feuillée avec le plus joli fourreau, la plus piquante cornette, le soulier noir le plus finement bordé de faveur rose ou bleue... A propos de ces deux couleurs, il faut vous dire qu'il s'était
U-il6o —
forma dans les bals champêtres une sorte de tri, une aristocratieau petit pied, composée des paysannes cossues, courtisées par les militaires faquins. Pour peu qu'une jeune fille eût d'ambition, il fallait qu'elle figurât dans les quadrilles privilégiés, surtout si son amant portait sur la manche un chevron brisé d'argent ou seulement de laine. Lisette, fille d'un vigneron de Saint-Claude, qu'un jeune brigadier Tyrolien, nommé Fritz, courtisait pour le bon motif, n'avait pu encore parvenir à cet apogée de splendeur: il fallait pour cela un fourreau blanc et une ceinture rose ou bleue. Lisette, à force d'économie sur ses journées de lingère, s'était procuré le fourreau ; mais un ruban bleu manquait au costume. Fritz le savait; il savait aussi que si son amoureuse^ aux fêles de la Pentecôte, paraissait sous la ^euillée sans Tinsignequi cfeissait une danseuse au premier rang, la pauvre enfant mourrait d^ chagrin... Il avait compté avec lui-même ; $a
prochaine paie, jointe à la petite réserve qu'il avait faite sur les paies antérieures^ le mettrait à même d'avoir le ruban si désiré. Mais noire brigadier ne devait recevoir sa solde que la veille des fétes^assez tard; n'importe, il marchait bien ; il aurait le temps, avant Tappel du soir, d'aller à Blois acheter la ceinture de Lisette et de la lui porter à Saint-Claude.
Le jour venu, Fritz part avec la rapidité d'un trait, dès que le pansage du soir est terminé; en cinq quarts d'heure il est à Blois. Après avoir acheté le ruban bleu, il repart de la ville; il arrive à Saint-Claude, et trois heures ne sont pas écoulées depuis qu'il a quitté Chambord... Le jour allait finir : déjà le disque du soleil se cachait derrière la forêt de Russy, laissant après lui une trace orangée qui promettait une Pentecôte radieuse.
En ce moment Lisette revenait de sa journée, joyeuse, le cœur palpitant à l'idée du plaisir qu'elle éprouverait le lendemain à la
danse privilégiée. Tout à coup elle aperçoit Fritz, qui l'avait déjà reconnue, et lui montrait de loin le précieux ruban soulevé par la brise du soir.
Les amants se joignirent bientôt auprès d'un bouquet de bois ; le lieu était engageant ; ils avaient marché vite, et le repos est si doux auprès de ce qu'on aime. Fritz et Lisette s'assirent sur un tertre de gazon... Hélas ! qui pourra jamais calculer avec scrupule les instants donnés à Famour? qui pourra suivre leur vol rapide avec les appréciations de la raison ?#Huit heures sonnèrent au village... Notre brigadier, moins préoccupé, eut entendu à sa droite la sonnerie stridente du dernier appel... l'appel terrible que tout houzard absent devait redouter comme un signal de prison... Mais Fritz n'avait pu écouter ni la trompette, ni Taccenlde bronze tombé, lentement cadencé, du clocher de Saint-Claude. La même voix lui apprit qu'une heure de
plus s'était engloutie dans l'abîme des temps.. . Ces neuf sons-là, Fritz les avait entendus... Je laisse la sagacité de mes lecteurs se diriger, errer peut-être, dans la carrière de présomptions que je viens de leur ouvrir.
— Ah I mon doux Sauveur ! s'écria la jeune fille, dont Touïe n^avait pas été jusqu'alors plus heureuse que celle de Fritz... Et mon père... et l'appel!
— Votre père, Lisette, ne vous mettra pas en prison.
— Il le devrait, peut-être, dit la villageoise en pleurant... Mais vous...
— Moi... interrompit gaîment le houzard, huit jours de prison... Marché conclu avec la discipline, et Monseigneur n'en rabat pas une minute.
— Que nous sommes malheureux! Fritz...
— Malheureux! pas tant, nous danserons demain avec les huppés. La peine infligée chez nous ne commence jamais un jour de fête, à
moins de crime... et ce n'est pas un crime que...
— Oh! laisez-vous, Fritz... Et la lingère appuya sa main sur les lèvres de son amant.
Fritz €t Lisette se séparèrent enfin. Le premier rentra à son quartier, certain d'être puni ; mais un plaisir, que dis-je, un triomphe devait lui être acquis avant la punition; et quel homme de vingt à vingt-trois ans s'est afïligé sur une allliction que doit précéder un plaisir ? Mais le houzard tyrolien était loin de s'attendre à ce qui allait lui arriver. A peine avait-il touché le seuil de la caserne , que le bas officier commandant le poste de police se saisit de lui , et donna Tordre de le conduire immédiatement au cachot.
Le jeune brigadier se récria sur cette sévérité inaccoutumée, cita l'article du règlement en vigueur touchant la remise de toute peine disciplinaire au lendemain des jours fériés,
et demanda qu'on le conduisît devant rofTicier de semaine.
— Voire esprit bat la berloque, mon camarade, répondit le chef du poste; il s'agit bien de peine disciplinaire, morbleu! Pendant votre absence on a visité vos effets, plusieurs manquent... vous avez été accusé, dans le rapport de ce soir^ d'être allé les vendre à Blois... il y va du conseil de guerre, ni plus ni moins... et le capitaine Babache, que monseigneur à nommé rapporteur , est une vieille culotte de peau qui ne plaisante guère,.,
— Des effets manquent à mon butin... C'est une infâme calomnie.
— Hum ! c'est un fait reconnu en présence de toute la compagnie.
— Alors on a proflté de mon absence pour me voler...
— C'est possible, mon camarade, mais la preuve... Enfin , on vous entendra... marchons.
Étendu sur une poignée de paille^ Fritz se prit à réfléchir. La disparition des effets qu'on Faccusait d'avoir vendu ne pouvait s'expliquer que par un vol; mais les soupçons du jeune houzard ne s'arrêtaient sur aucun des camarades de sa chambrée; tous raimaient, et pas un seul d'entre eux ne passait pour être enclin à dérober le bien d'aulrui. Il fallait que le voleur appartînt à une autre compagnie; et qui accuser ? Tout, dans cette malheureuse affaire^ semblait se réunir pour laisser subsister la prévention portée contre Fritz, il s'était rendu à Blois; des effets lui manquaient; donc, il avait dû les vendre. L'apparence, cette démonstration souvent fictive,dontchaquejour découlent mille calomnies, mille jugements iniques, l'apparence s'élevait contre lui. Cependant l'espérance, cette caresse décevante de Tesprit, berçait le pauvre Fritz sur la paille de son cachot ; il croyait, le soldat candide, que la sagesse ^humaine ne pouvait s'égarer
jusqu*à condamner Tinnocent 5 il connaissait la sévérité de ses chefs, mais il ne croyait pas qu'ils pussent jeter la vie d'un homme aux hasards d'une présomption. Car, se disait-il dans la rectitude de son âme pure, si rien malheureusement ne peut prouver mon innocence , rien non plus n'établira ma culpabilité, et c'est le crime qu'il faut prouver quand on accuse.
Mais ce qui voilait d'un sombre nuage l'horizon consolateur que notre prisonnier se créait, en dépit d'une menaçante destinée , c'était le chagrin de ne pouvoir danser avec Lisette durant cette belle journée qui commençait à lui envoyer ses premières lueurs à travers un étroit soupirail... 0 jeunesse! voilà bien tes prestiges : Fritz voyait un arrêt de mort suspendu sur sa tête par un fil délié que l'erreur pouvait rompre ; et l'espérance fleurissait encore son avenir, tandis que la privation d'un
bal sous la feuillée attristait sérieusement sa pensée.
Les mauvaises nouvelles volent : Le jour de la Pentecôte, dès le matin, le bruit de l'accusation portée contre Fritz était connu à Saint- Claude; une voisine, jalouse des succès que la jeune lingère obtenait à la danse de Ghambord, vint avec tout l'empressement de la rivalité, lui apprendre les terribles charges qui planaient sur son amant. Ce fut un coup de foudre qui l'atteignit : elle-même crut le houzard coupable. Ce ruban bleu dont le prix ne devait pas être moindre d'un petit écu, comment, lui^ pauvre soldat, avait-il pu l'acheter?... Sans doute en vendant ses effets... en bravant la mort pour lui procurer, à elle, coquette , un infime triomphe de vanité. Lisette, désespérée, courut à Chambord.
Qu'y allait-elle faire? Hélas! la pauvre fille l'ignorait. Celui qui vient de recevoir une blessure porte soudain la main à l'endroit où il
s'est senti froppé; ainsi Thabitante de Saint- Claude^ atteinte au cœur, touchait la plaie sans savoir comment y remédier.
Déjà lorsque Lisette arriva à Chambord, le conseil de guerre était assemblé; il ne faut pas laisser refroidir une vindicte légitime, avait dit Maurice de Saxe : elle s'amollit avec la réflexion, et la justice y perd.
A midi, un officier envoyé à Blois pour dresser une enquête sur la conduite du brigadier Fritz en celte ville, était de retour. Ses informations avaient été multipliées, minutieuses, et personne ne lui avait dit que le jeune soldat eût vendu des effets. Mais une circonstance non nioins grave était parvenue à la connaissance de l'investigateur: il savait que Fritz, après avoir acheté, moyennant cinquante-six sous, deux aunes de ruban bleu, a\aitbu unechopine et mangé un pigeonneau à l'extrémité du faubourg de Vienne. Or, cette dépense excessive ayant été jugée au dessus
des économies possibles d'un cavalier qui ne possédait rien au monde, le capitaine Babache, rapporteur de soixante ans, avait conclu que la vente d'une partie de son butin pouvait seule expliquer une mise de fonds aussi considérable de la part du houzard. En conséquence le vieux officier, sans s'arrêter un instant à l'idée de ce que peut l'amour qui veut franchement, conclut à ce que la peine capitale fût prononcée contre l'accusé.
Un houzard, ex-clerc de procureur^ que le conseil avait nommé d'office défenseur, s'efforça d'établir que Fritz, sobre et rangé, pouvait bien, à la longue, avoir amassé la petite somme dépensée à Blois, surtout en vue de faire un cadeau à sa maîtresse. Passant ensuite à des considérations d'un ordre plus élevé, l'avocat fit remarquer aux juges que h dépense faite par le prévenu ne pouvait présenter une preuve explicite, quant au délit qui lui était imputé : preuve qui ne ressortait
pas d avantage de la disparition des effets...
« Les co-relations manquent, Messieurs, entre ces divers faits, s'écria l'orateur militaire, et j'oserai vous dire qu'aune présomption majeure, une présomption pins environnée de probabilités que Taccusation elle-même, s'élève ici et se recommande à vos sérieuses réflexions. Hier au soir, entre six et sept heures, la chambre qu'occupe l'escouade de Fritz a été déserte... j'ai à cet égard, le témoignage de trois houzards qui, les derniers, en sont sortis pour se promener dans le parc. Lequel d'entre voug, Messieurs 5pourrait affirmer qu'un malfaiteur n'a pu entrer dr^»^ cette chambre, et voler les effets de l'accusé? »
Cette plaidoirie, fondée sur un raisonnement sensé, échoua devant le conseil. Il se composait par malheur, d'une majorité de Hongrois, buveurs et fumeurs intrépides, qui se refusèrent obstinément à croire qu'un de leurs quasi-compatriotes eût pu se soustraire
aux délices du cabaret et de la pipe, jusqu'à économiser une somme aussi forte que trois livres dix à douze sous... d'où ils inférèrent, avec toute la ténacité d^opinion naturelle aux Allemands, que Fritz avait évidemment vendu ses effets, et encouru la peine de la potence, qu'ils prononcèrent conformément aux ordonnances hongroises, que le maréchal avait laissées en vigueur dans ses deux régiments de houazrds.
Cependant Lisette errait depuis une heure, pantelante d'affreuse anxiété, autour de la salle du conseil, lorsque les membres qui le composaient se séparèrent. L'arrêt qu'ils venaient de prononcer retentit à ses oreilles comme un glas funèbre, avant même qu'elle eût interrogé un des juges, qui lui répondit avec un flegme germanique, et une brièveté lacédémonienne : Pendu!.. Tandis que la jeune fille tombait privée de connaissance, Taviseur stoïque s'éloignait, impassible, emboîtant le
pas avec le camarade qui le précédait: il n'avait pas vu dans Tordonnance qu'un officier dehouzards dût porter secours aux demoiselles évanouies.
En cet instant une femme, jeune encore, jolie, bien faite, passait, un bouquet à la main, dans la cour du château, où Lisette gi ait étendue sur le pavé. Elle s'appmcha avec i»récipitation de la jeune villageoise, et lui fit respirer du sel d'Angleterre qu'elle avait heureusement sur elle. Bientôt l'amante de Fritz reprit ses sens, et voyant auprès d'elle une dame, qu'elle jugea d'un rang élevé, conséquemment en crédit à la cour de Chambord, elle s'écria:
— Au nom du Seigneur! Madame, ayez pitié de moi et de lui.,, sauvez-le... ils vont le pendre ..
— Que voulez-vous dire, ma chère enfant? répondit la dame secourable; je ne vous comprends pas. Parlez-moi avec confiance, et si je
— in —
puis vous venir en aide, j'y ferai de mon mieux... Lui, c'est sans doute votre frère, ou plutôt voire amant, et vous avez dit, je crois, qu^on veut le pendre?... Mais cela est affreux. Qu'a-t-il donc fait, mon Dieu?
— Rien, Madame^ rien, si ce n'est d'avoir eu le malheur de manquer à l'appel...
— Ah! c'est donc un soldat?
— Oui, Madame, un brigadier, Fritz, le mr'!: r sujet de son régiment.
— Mais il n'est pas possible qu'on l'envoie à la potence pour avoir manqué à l'appel : ce serait d'une rigueur sans exemple.
— Jésus, mon Dieu ! il n'y a pourtant que cela à lui reprocher, reprit Lisette en sanglotant... Il était avec moi, Madame, assis paisi^ blement sur le bord du grand chemin d'Orléans, tout près de Saint-Claude... il n'a pas entendu sonner la retraite... Voilà tout.
— Je comprends que ce brigadier n'ait pas cntçndu sonner la retraite... on a des nio-
ments de distraction... mais encore une fois on ne pend pas les gens pour cela... Il faut bien que d'autres circonstances se joignent à celle-là. je demeure au château, suivez-moi dans mon appartement, et disposez-vous a tout me dire, à ne me rien cacher; je puis vous servir, peut-être... Le maréchal a des bontés pour moi.
La dame compatissante aurait pu ajouter : — Car j'ai des bontés pour le maréchal. C'était madame Favart.
— Voyons, chère enfant, reprit Ja spirituelle actrice, quand elle fut rendue chez elle avec Lisette, personne ici ne peut nous entendre ; vous dites donc qu'assis près de vous, sous quelque ombrage, je pense, ce jeune soldat n'a pas entendu sonner la retraite.
— Oui, Madame, et quand il s'est présenté à la porte de la caserne pour rentrer, on lui a dit qu^il é^ait accusé d'avoir été vendre ses effets à Biois.. ce qui est un grand crime, à
ce qu'il paraît, puisqu'on Ta conduit ce matin devant le conseil de guerre et que... Ah ! mon Dieu ! mon Dieu! Ici les sanglots de Lisette lui coupèrent la voix.
— Avoir vendu ses eft'ets!.. voilà qui devient plus grave. .. mais il me semble que vous me disiez tout à Theure que Fritz était le meilleur sujet de son régiment ; cela ne signifierait-il pas seulement que c'est le sujet le plus aimabU à vos yeux : ce qui ne serait pas précisément la même chose... En fait de belles qualités, les conseils de guerre voient quelquefois différemment que les jeunes filles. Que pensez-vous de cette vente d'effets?...
— Sainte Vierge ! je crains bien qu'elle ne soit vraie... Il faut vous dire, Madame, que nous voulions, Fritz et moi, danser au bal des huppés... il me fallait pour cela une ceinture de ruban bleu et...
— Fritz a voulu vous en faire cadeau, interrompit vivement madame Favart... je de-
Vme le re&to... ce jeune garçon a joué sa vie pour vous procurer un ruban... Les amants du peuple font encore de ces choses-là.
— Et le conseil...
— Composé de machines à faire la guerre, incapable de comprendre la divine abnégation de l'amour, a condamné à la peine capitale ce malheureux jeune homme, auquel les Grecs auraient élevé des autels... Allons, allons, il est impossible que le maréchal de Saxe n'use pas, dans cette circonstance, du droit précieux de faire grâce que lui a délégué le roi... Il sait, lui, apprécier le dévouement de l'amour autrement que ses officiers de houzards hongrois; espèces d'automates que M. de Yaucanson aurait, en vérité, composés mécaniquement plus pensants qu'ils ne sont. Calmez-vous, chère petite, nous avons la nuit devant nous ; je verrai ce soir monseigneur. Je sais qu'il est sévère, bien sévère ; mais dans cette affaire, nous aborderons le coté faible de
son cœur. . . j'ai quelque crédit'sur son esprit ; espérons qu'il m'accordera ce que je lui demanderai... Mais si j'échouais il y aurait encore un moyen... une démarche directe de voire part, que je saurai vous ménager...
— Ah! Madame, si vous nNjblencz riin de monseigneur, vous qui demeurez au château^ vous qui le connaissez peut-être depuis longtemps....
— C'est précisément pour cela... Oui, chère enfant, vous êtes jolie... fraîche comme une rose naissante : avec ces perfections, il est toujours possible d'intéresser nos seigneurs de la cour à ce qu'on attend d'eux.
— Mais, Madame, répondit Lisette en baissant les yeux , je ne comprends pas comment...
— Ecoutez^ ma pauvre petite, il faut lâcher de comprendre. Maurice de Saxe est un gentilhomme plein de grandeur, de générosité; mais je connais un point du naturel
masculin où vient échouer |, hélas! trop souvent tout sentiment généreux , et c'est le côté faible du maréchal. Il y a des choses qui le trouvent sans pitié. : Tinnocence d'une jeune beauté est quelquefois du nombre... Je ne sais, mon enfant, si je vous parle assez clairement; mais je l'espère , puisque vous avez un amoureux. Réfléchissez donc aux dernières extrémités du sacrifice qui peut vous être imposé pour sauver le brigadier ; je m'efforcerai de prévenir votre intervention directe dans tout ceci : j'y aurais certainement réussi l'année dernière encore ; aujourd'hui, je doute de mon ascendant. Vous l'éprouverez peut-être un jour , la persuasion de notre sexe. auprès des hommes s^ise plus ou moins promptement : c'est un malheur qui, du reste, ne manque pas de compensations. Demain, au lever du soleil, revenez me trouver ; je vous attendrai ; le concierge sera prévenu. Il sera bon que vous ayez fait un
peu de toilette. Retournez chez vous et ne vous désolez pas; car rien n'est encore désespéré.
L'amante de Fritz avait parfaitement compris 2 madame Favart le devina à ses yeux constamment couverts de leur brune couronne de cils 5 à sa rougeur progressive pendant que Taimable actrice parlait.... au sein qui palpitait violemment sous son bavolet villageois... et lorsque Lisette se disposa à sortir, elle dit avec cette assurance d'accent que donne une puissante résolution :
— Madame, je serai demain ici^ au lever du soleil... il en sera ce que Dieu voudra; il faut sauver Fritz.
A ces mots la jeune lingére de Saint-Claude baisa la main de madame Favart, et se retira en répétant :
— A la grâce de Dieu !
Madame Favart a été généralement mal jugée. Les égarements dont sa vie fut remplie,
la poësie de fait qui l'entraînait dans les excentricités les plus réprchensibles, au jugement de la raison , n'avaient pourtant point annihilé en elle une candeur d'âme qui était encore de l'innocence : les travers de l'esprit furent toujours étrangersà cette nature exceptionnelle. Madame Favarl , créature faible au delà de toute expression , n'était point une femme galante. La galanterie est un tissu de linesses , de déceptions adroites , de petites perfidies, jetées sur une passion impérieuse et inconstante, pour dérober ce que son extrême mobilité a de honteux. Or, madame Favart ne caressait jamais les prévisions de sa défaite; elle se promettait constamment, au contraire , de résister à l'entraînement des circonstances ; son âme était chaste.
Ce que je viens de dire pour réfuter la réputation de courtisane faite à madame Favait par ses contemporains, peut se corroborer de ce quelle fil, en 1749, pour sauver
l'amant de Liselte. Nous ne voyons point se produire ici celte jalousie qu'une femme jeune et jolie inspire à une aiilrc, loi sque celle-ci craint de compromellre l'empire qu'elle exerce sur un lioiiime. Favorite du maréchal de Saxe , l'amie de Voisenon ne repousse pas l'idée d'envoyer à ce seigneur , peu réservé auprès du sexe, une jeune fille qui , s'il le faut, rachètera à tout prix d'abandon la vie de son amant... La pensée de madame Favart plane dans une région plus élevée que celle où se formulent ces petits scrupules, dont s'inspirerait à sa place une maîtresse en titre... On voit que ce n'est pas ce colosse appelé le maréchal de Saxe, qu'elle aime; mais l'homme bon, franc et spirituel, sous i'écorce rugueuse de ses manières.
Il n'y avait pas spectacle le jour de la Pentecôte au cnàteau de Chambord; on sait que Maurice était calviniste, et pour les croyants de celte religion les grandes fêtes sont des
jours où le plaisir même doit s'abstenir. Le vainqueur du duc de Cumberland s'imposait à cet égard une sorte de puritanisme, dont les catholiques ne lui surent pas gré, puisque, selon l'expression de la reine Marie Letzinska, on ne dit pas après la mort du héros , un seul De 'profundis pour celui qui avait fait chanter tasit de Te Deum.
Le maréchal se trouvait seul dans son appartement lorsque madame Favart y entra, selon sa coutume , sans se faire annoncer ; il lisait la bible. En voyant l'actrice , il fronça ' le sourcil. Je ne me hasarderai pas à vous dire pourquoi : je n'ai à cet égard qu'une présomption ; mais je dois ajouter que le fils d^Auguste II était trop au dessus des préjugés vulgaires pour s'effaroucher de la visite d'une comédienne durant sa dévote lecture.
— Ma visite, Monseigneur, ne sera point en désaccord avec votre sainte occupation, dit gravement' madame Favart, qui avait re-
marqué le sourcillement du maréchal ; je viens vous parler de charité, de miséricorde.
— Marie, je vous en sais bien capablet
— Ce n'est pas moi, monsieur le maréchal, qui prends le ton de la plaisanterie ; j'ai à vous entretenir de choses graves.
' — Ah ! ah! dit le maréchal en posant le livre sacré qu'il venait de fermer.
— Le conseil de guerre d'un de vos régiments de houzards a prononcé ce matin un jugement terrible.
— Et mérité, malheureusement : vous m'en voyez désespéré, Marie; car si je suis sévère^ je hais la sévérité.
— Et vous aimez la justice... Avez-vous vu, Monseigneur, les débats et l'arrêt?
— Us sont consignés dans le rapport qu'on m'a remis ce soir : cette procédure m'a paru régulière.
— Ce n'est pas là l'avis de votre cœur.
— Ma chère Marie, les hommes de guerre
ne doivent avoir un cœur qu'auprès des dames.
— Au moins, Monseigneur, doivent-ils avoir partout une sage judiciaire , et ce n'est pas ce que Ton remarque dans l'arrêt prononcé ce matin....
— Madame, s'il s'agissait d'une pièce de théâtre, je ne manquerais pas de vous consulter ; mais...
— Je vous comprends , monsieur le maréchal , interrompit vivement madame Favarl. Eh ! bien moi, si je voulais m'éclairer sur un point de législation ou de jurisprudence militaire , ce n'est pas aux membres de votre conseil de guerre que je m'adresserais... J'avoue que ce sont des machines qui fonctionnent bien sur le terrain; peut-être dans le phénomène de la digestion , l'emportent-ils sur le canard de M. de Vaucanson ; mais, en vérité, pour les émanations de la sagesse, je les dénie à vos mécaniques hongroises...
— Eh ! belle dame , répondit le maréchal en riant de la tirade animée de la jeune actrice, savez-vous que je reçois les éclaboussures de votre mauvais compliment. La Saxe n'est pas loin de la Hongrie.
— Ah! quant à vous, Monseigneur, je vous tiens pour bien et dûment francisé : assez de beautés complaisantes ont signé vos lettres de naturalisation,, y compris la victoire. . . mais vos officiers de liouzards. . . tenez, je suis furieuse contre eux.
— Est-ce que par hasard ce jeune brigadier...
— Ail ! Monseigneur!... il est des femmes assez jolies , assez spirituelles, dit-on, auxquelles on peut donner pour rivales certaines niaises taillées sur le patron de mademoiselle Chantilly.. .mais si ces femmes-là avaient [lar hasard , comme vous dites, quelques velléités inconstantes, il ne leur prendrait pas l'ignoble fantaisie de traverser des rangs d of-
ficiers-généraux et de colonels, fort compacts autour d'elles, pour arriver jusqu'à un pauvre brigadier.
— Dans une charge , quand les premiers rangs sont enfoncés , on attaque les derniers...
— Monseigneur , je n'en suis pas encore réduite à l'attaque.
— Marie, je vous demande un armistice : cette guerre d'esprit pourrait compromettre ma dignité d'académicien... car je suis de l'académie française; et, foi de maréchal , je ne voudrais pas être chargé de vous Técrire correctement.... Kcvcr.ons au conseil de guerre; voyons, que lui reprochez-vous?
— Un jugement inique.
— Voilà qui est bientôt dit.
— Et tout aussitôt prouvé : Je ne suis qu'une comédienne , mais le droit naturel se révèle aux plus simples esprits, à moins qu'ils ne procèdent dans les têtes hongroises... En
bonne jurisprudence, Monseigneur, on présume l'innocence, jamais le crime.
— Mais quand les présomptions ont toute Tautorité des preuves ?
— Je n'admets pas que cela puisse exister... Or, de quoi s'agit-il ici?... un avocat dirait dans l'espèce : Un jeune soldat se rend à la ville pour acheter un ruban destiné à sa maîtresse, et ne répond pas à Tappel du soir parce qu'il a rencontré celle qu'il aime, et que l'amour est singulièrement distrait. Parce qu'il manque quelques effets dans son porte-manteau, on le déclare convaincu de les avoir vendus; ceci, Monseigneur, est d'une stupidité révoltante : vous le comprendrez et ferez grâce au brigadier.
-~ Impossible, Madame, répondit Maurice de Saxe après avoir un moment réfléchi. Vous pouvez avoir raison : roi de France, je gracierais le condamné; mais, dans ma position, je dois m'abstenir d'un tel acte. Sa Majesté, en
me déléguant la plus noble, mais aussi la plu$ délicate des prérogatives du trône, a dû penser que je l'exercerais avec une grande circonspection ; et ce serait mal répondre à son vœu que d'autoriser en quelque sorte , par ma clémence , la violation la plus grave des lois militaires.
— La plus grave assurément, mais la moins bien appliquée dans cette circonstance... Et si quand le malheureux Fritz aura cessé de vivre, son innocence se découvre... si Ton vient à reconnaître que ses effets ont été volés dans sa chambre , restée déserte hier au soir, selon la déclaration de plusieurs témoins... Ah! Monseigneur , que de regrets déchireront alors votre noble cœur!.., que de honte atteindra C(' conseil, que vous craignez de blesser, en annulant son arrêt hasardé!...
— En effet, et c'est vous , Marie , qui m*y faites penser , je blesserais ces honnêtes oificierp), qui ont jugé en leur ame et conscience \
qu^on ne m'en parle plus, l'arrêt sera exécuté demain à la garde montante.
— Fatal trait de lumière que j'ai fait luire à ses yeux î s'écria douloureusement madame Favart.... Puis elle dit : Bonsoir , Monseigneur , et ajouta à demi voix eu fermant la porte :
— Aux moyens extrêmes.... pauvre Lisette !
Tandis que madame Favart intercédait avec si peu de bonheur au château, il se passait une scène d'un autre genre au bourg de Bracieux. Le jeune soldat qui avait défendu Fritz devant le conseil , avec tant de chaleur et si peu de succès, ne se joignit point , dans la soirée , aux militaires qui dansaient à rentrée du parc. Livré à la plus vive douleur, pleurant sur le sort de son ami, W marcha, pensif 01 solilaire, vers la forêt de Boulogne , la traversa sans avoir songé un instant à la direction qu'il suivait, et
ne s'aperçut de l'espace qu'il venait de franchir qu'en voyant devant lui le clocher de Bracieux. Notre houzard se sentait fatigué ; il entra pour se reposer dans un cabaret. Plusieurs de ses camarades s'y trouvaient ; il les salua, s'assit seul à une table, et se fit servir une chopine.
Quoique du même régiment que l'avocat malheureux de Fritz , aucun des buveurs qui l'entouraient n'était connu de lui. Us continuèrent, sans s'inquiéter de sa présence, l'entretien commencé à son arrivée; il entendit qu'ils parlaient du condamné.
— C'est tout de même fièrement sévère , disait un des interlocuteurs; pendu pour avoir donné un ruban» à sa particulière... l'aune en est chère de ce ruban-là.
— La jeune fille est jolie , mille sabretachesl dit un jeune brigadier en effilant ses longues mousiaches,ciréeset relevées en forme de croissant; pour mon compte, je me repas-
serais bien un coup de sabre avec n^importe qui, à l'intention de la susdite.
— Tu ne me parais pas dégoûté , dit un troisième interlocuteur en secouant nonchalamment sa jambe croisée sur ses genoux; mais tu ne t'es pas levé assez matin pour en conter à la petite lingère de Saint-Claude... Il y avait sur les rangs un quelqu'un qui lui avait donné dans l'œil bien autrement que Fritz; et si ce quelqu'un-là n'eût pas été envoyé en ordonnance à Orléans , la beauté salognote était soufflée au brigadier... Comme dit mon lieutenant , en amour faut arriver les premiers... les traînards ont tort... Et le soldat, en débitant cet axiome à la houzarde, tendit le jarret de manière à ne laisser aucun doute sur l'identité du soupirant de Lisette.
— Un verre de vin là-dessus, reprit le brigadier en versant une rasade au rival de Fritz.
— Quoique ça, c'est rude à avaler une préférence , reprit ce dernier, après avoir avalé
beaucoup plus facilement le louge-bord que son camarade venait de lui verser, et ça pèse longtemps sur r^stomac... Ça y est encore, ajouta le houzard en frappant sur sa poitrine. . .
— Tant il y a (jue tu verras avec plaisir, reprit le brigadier, ce pauvre Frilz danser sur rien, dans l'espoir de consoler la petite.
— Un peu, mon neveu.,, il y a-z-un Dieu pour les beaux hommes, comme dit encore mon lieutenant.
— Tu n'es pas charitable, Lafïeur.
— Charitable pour un rival! lu n'entends rien au sentiment...
Le jeune défenseur de Fritz avait écouté cet entretien avec une attention soutenue; une idée vague, téméraire, peut-être, mais persistante, dominait en ce moment toutes ses pensées: elle devenait impérieuse, despotique, et ne pouvait plus être contenue dans la lêle où elle était née. Cependant l'ami du
condamné se contint , non pour dominer l'élan de cette idée fixe dont il subissait l'empire, mais pour en faire sortir au moins une détermination raisonnable. Enfin, les discoureurs s'étant levés pour sortir, l'ex-clerc se leva aussi, et s'approchant de celui qu^il avait entendu nommer Lafleur, il lui dit :
— Un mot, s'il vous plaît, Monsieur.
—Monsieur? à un camarade, voilà du neuf?
— C'est que je ne reconnais plus un camarade dans l'homme qui se réjouit de la mort d'un frère d'armes... d'un innocent.
— D'un innocent I répéta Laflaur avec un ricanement laborieux.
— Oui, Monsieur, d'un innocent, reprit le défenseur en fixant sur le rival de Fritz un regard scrutateur et pénétrant...
Lafleur pâlit.
— Après tout, que me vouler-vous? dit cet homme, évidemment troublé.
— Je voua le dirai tout à l'heure. J'ai dé-
fendu ce malin mon ami devant le conseil de gtierre; mes efforts ont été vains... J'aurais été plus heureux, je crois, si j'avais su ce que je sais ce soir.
Lafleur devint livide; il imprima à ses lèvres une violente contraction , afin de cacher à son terrible observateur qu'elles étaient tremblantes; mais le regard de ce dernier demeurait ù\e et pénétrant sur le houzard .
— Eh! que me fait, s'écria-t-il avec une feinte assurance, ce que vous savez ou ne savez pas !
— Il faut pourtant que yous vous y intéressiez, Monsieur, car je prétends en appeler à Dieu du jugement des hommes.
— Est-ce un duel que vous demandez ?
— C'est un duel que je veux bien vous offrir... et gardez-vous de refuser, car alors j'userais d'un autre moyen ^ et celui-là vous perdrait. .
— Je n'ai rien à craindre.
— Pour que je le crusse, il ne iaudrait pas trembler de la tête aux pieds en me le disant...
— Le lieu et l'heure^ s'écria Lafleur en écumant de rage.
A l'entrée du parc de Chambord^ du côté de Crouy, au soleil levant.
— J'y serai...
— J'y compte bien , et d'ici là je vous observerai.
— Ahî ne craignez pas que je manque au rendez- vous; il faut que je yous tue...
— Le ciel en décidera.
A ces mots qui lui causèrent un invincible frémissement, Lafleur quitta brusquement son adversaire et regagna ses camarades ; car ils s'étaient éloignés pendant l'entretien que je viens de rapporter.
Cependant, à minuit, le maréchal fit appeler le capitaine Babaclie, qui avait été rapporteur dans l'affaire de Fritz. C'était un vieux
ofïlcier hongrois du nombre de ceux que les soldats appelaient culottes de peau : discipline incarnée qui, selon l'expression de ses jeunes camarades, ne buvait, ne mangeait, nedormait qu'en vertu de l'ordonnance de 1676. Quand le capitaine Babache a senti, pour la première fois, battre son cœur à l'aspect d'une femme, disaient encore ces militaires badins, il a dû chercher dans sa théorie, afin de vérifier s'il soupirait conformément à Tordonnance. Tel était l'homme que Maurice de Saxe manda dans son appartement , où madame Favart ra\ait laissé plus ébranlé qu'il ne le laissait paraître.
— Mon vieux brave, dit-il à l'officier grisonnant qui se tenait debout et immobile devant lui, j^ai beaucoup réfléchi à la condamnalion de ce brigadier... Pendre un soldat m'a toujours paru par trop hongrois...
— Che crois que monseigneur a biene raison, on ferait mieux de le fusiller... le pendai-
— aoi — '
jone convient à la crapile pourgooiio... la pille donne la mort plus inilitairemenl...
— Ce n'est pas ce que je veux dire... l'arrêt rendu ce matin par le conseil me paraît trop peu molivé.
— Motifé... che comprendre pas, Monseigneur.
— Les preuves, ce me semble, manquaient à l'appui de l'accusation.
— Les preuves, raonsir It maréchal, être le pitin dispari...
— Nullement, mon brave, ceci ne conititue qu'un fait matériel, entièrement muet; tout le reste ne peut établir qu'une prévention.
— Préventionne... Monseigneur, che ne sais pas le latin.
— Hélas I mon Dieu l s'ils sont tous de cette force, murmura à demi-voix le maréchal... Puis il ajouta : L'exécution devait avoir lieu à la garde montante; allez dire de ma part au colonel que je désire qu'elle soit suspen-
due jusqu'à un nouvel ordre, que je lui ferai parvenir dans la matinée.
— Chi vais, Monseigneur.
— Bonsoir, capitaine Babache.
Maurice de Saxe ne reposa pas une minute dans la nuit ; il réfléchit amèrement au danger de rinfluence que peut exercer la réputation des personnages éminents sur leurs subordonnés, toujours prêts, par esprit de servilisme, à flatter les passions que ces personnages aflichent... Ainsi, se disait le maréchal, la renommée de sévérité que je me suis faite, a porté ce conseil à condamner légèrement le brigadier Fritz... H ne faut ritn outrer dans la vie quand on doit donner l'exemple : si l'on se montre doux, les imitateurs sont bonasses; si l'on est sévère , ils se font féroces.
Le maréchal était à peu près décidé à faire grâce au brigadier; mais auparavant il voulait voir séparément les membres du conseil, leur faire comprendre avec douceur qu'ils avaient
outrepassé les bornes d'une utile rigueur en prononçant la peine capitale contre Fritz , et que s'il graciait ce condamné, qui, du regte, serait envoyé dans un autre corps, c'était uniquement pour que le ministre de la guerre ne les accusât pas d'avoir sacrifié, sur des charges trop peu prouvées, la vie d'un soldat jusqu'alors réputé sage et rangé.
L'illustre général s'était arrêté à ce parti ; il s'habillait pour sortir, lorsque soudain une jeune fille, fondant en larmes, mais habillée avec une coquetterie provocatrice , se précipita dans sa chambré à coucher , et tomba à sei pieds en s'écriant :
— Grâce 1 grâce ! Monseigneur.
Surpris de cette apparition aussi brusque qu'inattendue , troublé à la vue d'une personne si jolie, le maréchal balbutia quchjues mots sans suite, presqne inarliGulé$,en s'eflforçant de relever la pauvre fille, qui s'était presque évanouie à ses pieds, qu'elle embrassait...
Par raiitorité de st force athlétique, Maurice remit Lisette debout.
— Qui êtes-vous , mon enfant, lui dit-il, que me demandez-YOus?
— La yie de Fritz, Monseigneur ; je suis sa fiancée... S'il a manqué à ses devoirs, c'est pour moi; que l'on me pende à sa place... ce sera justice, je suis la vraie coupable.
— Calmcz-Tous, petite... je verrai... je pourrai peut-être... mais laissez-moi.., retirez-vous sans plus tarder ; il ne faut pas qu'on sache que vous êtes venue ici.
— Ih! qu'importe ce qu'on pourra dire... Monseigneur, vous qui êtes si bon , ne me renvoyez pas avec la mort dans le cœur... je donnerais ma vie, voyez-vous, pour conserver celle de Fritz... Ne détournez pas vos yeux... qu^ils lisent dans les miens ma reconnaissance... ma reconnaissance sans bornes... je suis à vous... à tous loule entière , Monseigneur... Et dans l'exaltaiion délirant du
désespoir, Lisette enlaçait de ses jolis bras le cou du maréchal; clic inondait de baisers et de larmes sa longue chevelure. . . Le héros allait s'évanouir... une minute de plus, et il ne restait plus là que T homme tributaire des passions... La porte s'ouvrit; le capitaine Babache parut... L'officier hongrois sauvait deux honneurs; mais il sacriûaitle brigadier Fritz.
— Restez, Monsieur ! lui cria Maurice d'une voix tonnante. Malheureuse, dit-il ensuite en se tournant vers Lisette , votre amant était sauvé ; votre imprudente démarche le tue...
La jeune lingère de Saint-Claude tomba, privée de sentiment, sur le tapis de la chambre du maréchal.
— Qu'on fasse emporter cette malheureysel reprit-il avec rudesse... Capitaine, l'exécution du condamné aura lieu à neuf heures.
— Suffit, Monseigneur, dit l'officier hongrois en sortant.
Madame Favart avait manqué de sens en conseillant à Lisette de s'abandonner corps et âme au maréchal : c'était lui avoir fait entendre que ce grand homme pouvait , sur l'intimation d'une passion déshonnête, st démentir jusqu'à la faiblesse. Si Maurice saisissait cette amorce, il devenait aux yeux du monde un libertin , incapable de réprimer d'infâmes désirs, et que chacun croirait pouvoir circonvenir en flattant ses travers... Il lui en coûta de sacrifier un homme pour prévenir ce décri de sa renommée ; mais elle pouvait être encore trop utile à la France pour qu'il consentît à la laisser flétrir.
A l'extrémité de la place d'armes de Chambord on voyait encore , il y a vingt-deux ans , un orme remarquable par la grosseur de son tronc et l'ampleur de son panache verdoyant. Cet arbre, digne rival des chênes tristement renommés de Plessisles-Tours , servit plus d'une fois aux exécutions dont le pauvre Fritz
allait commencer la série. Or, le lundi de la PenUcôte, l'an de gr5ce 1749, les deux régiments de houzards en garnison à Cliambord étaient rangés autour de cet orme, en ordre circulaire. Au milieu de ce cercle immense, un petit groupe de soldats, condamnés à la peine temporaire , environnait un jeune homme nu jusqu'à la ceinture; l'un d'eux lui coupait les cheveux, tandis que deux hommes, dont on apercevait la tête à travers la feuillée touffue de Torme, jetaient une corde sur ses plus grosses branches.
Bientôt la victime s'avança d'un pas ferme, le front haut, vers la fatale échelle, déjà posée. Ayant mis le pied sur le premier échelon, il se retourna, salua de la main l'élendard de son régiment ; puis il dit d'une voix pleine et forte que tout le monde entendit :
— Officiers et houzards, le brigadier Georges Fritz meurt innocent. . . Je pardonne à mes juges Terreur qu'ils ont commise. .. et je cfuitte
la yïê avec l'espoir que le vrai coupable sera découvert...
— m'est, articula d'une voix vibrante un jeune soldat aux bras nus, à la chevelure en désordre , qui se précipita comme un trait dans le cercle formé par les deux régiments ; arrêtez ! vous alliez commettre un assassinat, vous en allez avoir la preuve,
À ce moment, quatre houzards, en portant wn cinquième sur un brancard formé de rameaux enlacés, entrèrent dans le cercle et s'arrêtèrent au milieu. Soudain, tous les officiers supérieurs s'avancèrent vers ce point, et le jeune houzard, dans lequel vous avez reconnu sans doute Tami de Fritz, reprit la parole en ces termes :
— Messieurs, un entretien que j^entendis hier au bourg de Bracieux m'avait fait concevoir l'espérance de découvrir l'auteur du vol imputé à Fritz; une explication que j'eus immédiatement avec l'homme que vous voyez
ici gisant confirma mes soupçons... Je n'avais pu sauver mon ami, je voulus U venger... Je provoquai cet homme , le sort des armes a été pour moi... je crois mon adversaire blessé mortellement... Mais je regrette de l'avoir lue, car le repentir lui est venu. Déjà, Messieurs, il s'est déclaré l'auteur du vol des effets enlevés au brigadier Fritz; c'était une vengeance exercée envers un rival préféré... Approchez-vous du mourant, il ^a yous répéter i c.u qu'il m'a fait... et l'on trouvera les effets dans son porte-manteau.
Les officiers reçurent de Lafleur expirant la confirmation de ce que son adversaire tenait de leur apprendre... On emporta le cadavre...; un instant plus tard , il eût fallu en enterrer deux... Hélas! peut-être n'y aurait-il à changer que le nom d'une des victimes : le maréchal avait obtenu de la cour l'autorisation de faire punir les duellistes de mort.
Maurice de Saxe, prévenu, se rendit sur la placé d'armes.
— Jeune homme, dit-il au sauveur de Fritz d'une voix sévère, vous connaissez l'ordonnance ?
— Oui, Monseigneur... je suis cotipable, moi; mais j'emporterai au tombeau la satisfaction d'avoir sauvé un innocent.
«— Allez donc embrasser votre ami.
Les deux jeunes gens se jetèrent dans les bras l'un de l'autre.
— Houzard, reprit le maréchal, votre conduite, répréhensible par le fait, louable dans son intention, procure une grande leçon à la justice, et tout service doit être reconnu. Je vous accorde votre grâc* pour récompense... Mais plus de duels judiciaires : le jugement de Dieu n'est plus dans nos mœurs.
A dix jours de là, Fritz et Lisette furent unis à la paroisse de Saint-Claude. Le grand homme et toute sa cour assistèrent à leur bé-
ncdiclion nuptiale. Maurice avait dolé les mariés et nommé les deux amis maréchauxde-logis. Mais il fallut que madame Favart se fît jolie, spirituelle et gaie à l'extraordinaire, pour faire oublier à Maurice de Saxe le gucta-pens amoureux qu'elle lui avait préparé, dans la plus charitable intention du monde.
La comtesse de Gerville avait trouvé le petit drame qu'on vient de lire crayonné sur une espèce d'album, au dessous d'un croquis du château de Chambord, avec la date de 1808. L'écriture était celle du vieux comte ; or , il était évident que , durant un voyage aux bords de la Loire , les aventures de Fritz et de Lisette avaient été recueillies par M. de Gerville dans les traditions locales. Nos lecleurs auront facilement reconnu ce que la plume d'une femme a répandu de suaves couleurs sur ce petit sujet historique; mais
ces nuances se montrent flus délicates encore dans la nouvelle suivante, qui , avant la retouche de Louise , était entièrement de la main de son mari , et sans doute écrit sous la dictée des souvenirs d'un vieillard conteur.
DEUX CÉNÉHATÏONS D AMOUR.
J'avais à peine vingt ans ; mon père , selon la coutume des ^" pères de province , m'avait envoyé à Paris pour y faire mon droit. Naturellement ami de l'étude , je prenais peu de part aux plaisirs frivoles de la capitale, tous T. I. 14
les miens consistaient à suivre avec ardeur les leçons des savants professeurs qui prodiguaient les trésors de l'instruction à cette jeunesse studieuse, accourue de tous les points de la France. La révolution, commencée depuis quatre ans, était parvenue à l'époque où toutes les fureurs de la démagogie avaient remplacé ses principes purs et régénérateurs ^ la terreur était à l'ordre du jour ; le sang ruisselait de toutes parts. Les sciences elles-mêmes , si étrangères aux débats politiques , souffraient de cet état d'anarchie : les écoles étaient fermées. Chacun alors songeait bien plus à sa sûreté qu'à s'instruire, et moi, confiné dans une petite chambre du faubourg Saint-Jacques , je bénissais mon heureuse obscurité. Je vivais dans le passé avec Justinien, Cujas, Barthole, et j'attendais des jours plus heureux.
Un soir que j'étais resté dehors plus tard qu'à l'ordinaire, je traversais d'un pas rapide
le pont-neuf pour regagner mon faubourg, lorsque tout à coup une femme, qui me suivait depuis quelque temps , prit mon bras, et de la voix la plus douce, mais la plus émue, me dit :
— Citoyen, ayez pitié de moi... je meurs de faim.
Et tout aussitôt je sentis ses deux mains presser mon bras avec plus de force , puis elle s'évanouit. Je n'avais rien sur moi pour la rappeler à la vie ; toutes les boutique s étaient fermées, la pluie commençait à tomber : je ne savais à quoi je devais me résoudre, lorsqu'un Qui vive! et les pas lourds et cadencés d'une patrouille hâtèrent ma détermination.
J'enlevai la pauvre femme d'un bras vigoureux, et je me mis à courir aussi vite que me le permettait mon précieux fardeau.
Enfin j'arrivai rue Saint-Jacques ; il me fallut monter cinq étages à tâtons, et lorsque j'entrai dans ma chambre, je faillis aussi per-
— aie —
dre connaissance. Je déposai l'infortunée sur mon lit, et je fus moi-même obligé de m'asseoir, pour retrouver quelque force, quelque présence d'esprit.
Peu d'instants me suffirent pour me remettre; j'allumai à la hâte un grand feu , je fis chauffer du vin, et je m'approchai ensuite du lit en tremblant , car l'inconnue m'avait dit : Je meurs de faim ; et je n'avais pas entendu sa respiration reprendre sous la chaude tem-» pérature de ma chambre. Mais lorsque je me trouvai près d'elle quelle fut ma joie en la voyant appuyée sur son coude , et suivant sans doute tous les mouvements que je faisais pour lui prodiguer quelque soulagement.
Elle prit la tasse que je lui présentais, puis, en me la rendant , elle baisa ma main, et la pressa avec effusion sur son cœur.
— Oh, Monsieur, me dit-elle, que ne vous dois-je pas , et comment acquitter jamais ce que vous avez fait pour moi?
Je ne répondis pas , j*éiais sous Tempire d'une émotion inconnue; mon cœur ballait avec violence; les larmes me suiïoquaient; mon sang bouillait dans mes veines. J'avais devant moi une de ces créations pour lesquelles l'Éternel a épuisé toutes les ressources du beau, toute la réalisation de Tidéal. Bien des années ont passé sur ce suave souvenir , et je vois encore celte belle tête , cet angélique regard ; j'entends celte voix dont le charme infini n'appartenait qu'à elle ; je sens la pression de cette main dont la blancheur ne pouvait être comparée à rien de vivant.
Pour comprendre ce que j'éprouvais, il faut se rappeler que j'avais vingt ans, que jusqu'à ce jour une application constante à des études abstraites m'avait préservé des écarts de la jeunesse , qu'enfin je n'avais jamais aimé.
J'avais lu Homère, Virgile, Euripide avec ma tête, mais mon cœur était resté froid. J'avais admiré leurs chefs-d'œuvre sans com-
prendre la flamme qui embrasait leur génie, et l'austère raison ne m'avait point appris que, sous le regard d'une femme, il n'y a plus de pensée sans poésie.
Depuis quelques inslanls seulement, je me sentais \i\re. Tout était changé à mes yeux; moi-même, si timide, si craintif avant l'apparition de cette jeune et belle personne, je me sentais capable de tout entreprendre. Mon imagination ne s^arrêtait àrien,mais prévoyait mille obstacles à combattre , mille dangers à courir, et je me trouvais assez fort pour tout braver, si je conservais l'inconnue qui m'avait ainsi métamorphosé par le seul effet de sa présence.
Rien de plus rapide que la pensée , rien de plus précieux, à mon sens, que cette inexplicable puissance qui nous maîtrise presque à notre insu ; qui franchit, renverse, réédifie ce que le temps , les siècles même ont à peine osé concevoir. En quelques secondes, la pen-
sée 5 sublime partage de riiommé , peut tout entreprendre , tout embrasser , et pour ce prodige il n'a pas même dit : je veux savoir.
Ma muette extase semblait embarrasser Finconnue ; je vis môme quelques larmes dans ses beaux yeux, et je fis un effort surnaturel pQur sortir de l'état où m'avait jeté la vue de tant de charmes, unis à tant de malheur.
— Madame , lui dis-je avec toute la chaleur de mes vingt ans, confiez-moi vos peines; mais, avant de me les dire , recevez le serment que je vous fais, d'être votre ami, votre frère , et de respecter votre malheur, quelle qu'en soit la cause.
A ces mots, la jeune fille pâlit, son regard s'anima d'un noble orgueil ; elle joignit les mains , puis , levant les yeux au ciel , elle dit avec le cri de l'âme: — 0 mon Dieuîfaites qu'il me croie, et si votre pitié m'a jeté sur les pas de cet homme généreux , épargnez-moi le mépris^ puisque vous avez permis que je vive.
Par un mouvement plus rapide que la pensée, l'inconnue se jeta à terre^ prit ma main, et, me conduisant près de la cheminée, elle me fit signe de m'asseoir près d'elle, et reprit :
— Monsieur,\euillez m'entendre, la cause de la situation où vous m'avez trouvée doit être connue de vous, avant même que vous ayez pu former une supposition; car hélas! je n'ai plus que Fhonneur k conserver, et votre estime a mériter...
Les sanglots de la pauvre petite lui coupèrent la parole; j'essayai de la rassurer en lui apprenant toute mon ignorance des choses de ce monde , auxquelles je n'avais pas encore songé. — Mon noble et saint amour pour ma mère , seule femme que j'aie aimée, ajoutaije avec timidité , ma tendresse pour mon père, voilà, Madame, ce qui m'a fait vivre de l'ame jusqu'au moment où la Providence m'a choisi pour vous sauver d'un affreux malheur, peutêtre. Crovez que je suis digne de la con-
fiance que je réclame de vous; que ma jeunesse ne soit point un obstacle pour me l'accorder; et surtout gardez-vous de croire que j'aie besoin de vous entendre pour vous convaincre que mon estime et mon respect vous sont dûs.
Sans doute Tinconnue avait rencontre une conviction dans ce que je venais de dire , car son regard était devenu calme; une suave expression de sérénité remplaçait l'ellroi qui, un instant, avait bouleversé son beau visage. Elle paraissait avoir dix-huit ans à peine; mais il y avait dans ses manières une aisance qui annonçait l'habitude de vivre dans un monde choisi, et, malgré la simplicité de sa mise, tout en elle révélait une femme d'une condition élevée.
Un assez long silence me permit de l'observer attentivement; je pus juger que cette femme avait dû souffrir beaucoup. J'avais si peu d'expérience, j'étais si timide, que je n'o-
sais la prier de me confier ses malheurs 5 je craignais aussi que si je paraissais hâter la confidence qu'elle ne pouvait manquer de me faire , elle n'attachât à mon empressement l'idée d'une curiosité qui eût un autre motif que l'intérêt qu'elle m'inspirait. J'allais pourtant la prier de m'indiquer ce que je pourrais faire pour lui être utile, lorsqu'elle me demanda si je n'avais pas une autre chambre. Sur un signe négatif, elle continua :
— Je voudrais bien cependant ne pas vous priver du repos dont vous devez avoir besoin ; moi-même je me sens si fatiguée qu'il me serait impossible de vous fliire le long récit de mes malheurs. Les péripéties y ont été si affreusement rapprochées, que mes forces s'y sont épuisées... Lorsque je vous ai rencontré, il y avait trois jours que je subissais toutes les angoisses de la faim.
— Ah ! grand Dieu ! m*écriai-je en l'interrompant^ CCS angoisses n'ont pu cesser avec
le peu que vous avez pris; mais, grâce au ciel, j'ai ici plus qu'il ne faut pour calmer cette atroce souffrance.
En parlant ainsi , je tirai d'un placard du pain, la moitié d'un poulet, de bon vin que mon père m'avait envoyé, et avec une joie indicible je servis à la pauvre femme mon souper improvisé.
Pendant qu'elle mangeait, je loi parlais de ma famille, de mon père qui professait la médecine à Toulouse. Une vague espérance que mon nom ne lui serait pas inconnu , me pressait presque malgré moi d'entrer en confidence avec elle.
— Monval î interrompit-elle , votre père se nomme Monval ! il est médecin, il habite Toulouse, avez- vous dit, Monsieur? Oh! je ne me trompe pas , vous avez bien dit cela. Votre mère s'appelle Marie Dennery, elle est blonde et belle à ravir , elle doit avoir trente-huit ans.
— Tout cela est parfaitement exact , Mademoiselle , répoiidis-je avec une surprise et une curiosité toujours croissantes.... Oh ! voire nom, de grâce I et mes souvenirs vont sans doute aider les vôtres.
— Je suis la fille du marquis de Murvillo, • et ma mère se nommait Marguerite de Les-
tanges.
— Jamais , répondis-je après un moment de réflexion , je n'ai entendu prononcer ces deux noms à mon père.
— Je le comprends , Monsieur, et je m'attendais à votre réponse. Demain je vous dirai toute ma vie, celle de ma mère: ce récit vous apprendra comment votre père et votre mère ont été connus de mademoiselle de Lestanges, puis adorés de la marquise de Murville.
« 0 Providence! que ne te dois-je pas! s'écria-t-elle en levant ses beaux yeux; si tes arrêts sont impénétrables, qu'ils sont pleins de sollicitude, même au milieu des épreuves
les plus douloureuses que tu nous infliges.
Mademoiselle de Murville parut se recueillir un moment, puis elle continua en me regardant avec tristesse :
— Je n'ai plus d'espoir qu'en vous; je n'ai plus d'autre asile que celui que vous m'avez
offert... Je l'avais accepté pour une seule nuit avant de vous connaître, maintenant que je sais qui vous êtes , je ne vous quitterai plus de longtemps, peut-être , car le fils de M. Mon- Vàl J. ■• être un sûr et noble protecteur pour moi. Il faut donc que nous arrangions notre vie de manière à ce que votre bien-être ne puisse souffrir de ce que vous ferez pour moi : nous aviserons à cela demain. Pour celte nuit, qui est déjà bien avancée, je la passerai dans ce fauteuil.
— Je ne le souffrirai pas, Mademoiselle; je veillerai près de vous, ou plutôt, je vais sortir pour ne pas vous gêner... quelques heures sont sitôt passées.
— Allons, je suis une enfant, interrompit t-elle ; vous ne pouvez faire ce que je vous demande; je vais me jeter sur votre lit, et vous sur ce fauteuil. L'homme qui sera mon frère désormais ne doit m'inspirer aucune crainte ; le nom que vous portez est pour moi un talisman dont je connais mieux la puissance qu e vous-même. A demain, ajouta-t-elle de sa voix d'ange, en me tendant sa petite main, que je portai à mes lèvres.
— A demain, lui dis-je aussi en me jetant dans le fauteuil qu'elle venait de quitter. Il était placé de manière que je tournais le dos au lit , qui bientôt fléchit sous le poids charmant de cette gracieuse jeune fille , encore si peu connue et déjà adorée.
J'essayai vainement de trouver un peu de calme dans le sommeil. J'avais senti s'évanouir l'heureuse insouciance de ma vie de jeune homme ; je ne devais plus, hélas! la retrouver j mais avant, que je fusse arrivé à la
regretter , combien d'illusions devaient mt faire bénir le moment où je Tavais perdue!
Pour la première fois depuis que j'étais à Paris , je pensais aux événements politiques qui 5 sans doute, avaient éloigné mademoiselle de Murville de sa famille d'une manière que je ne devinais que trop. Je frémis d'abord du danger qu'elle courait si l'on parvenait à la découvrir; mais, en songeant à ma position ignorée, je me rassurai bientôt. Cette confiance, compagne inséparable d'une extrême inexpérience , ne pouvait manquer à mes vingt ans. Ce qui me paraissait difficile, c'était de procurer à ma campagne une existence supportable. Mon père ne me donnait que 1,800 livres par année; j'avais plus qu'il ne me fallait, mais je n'étais pas encore parvenu à faire beaucoup d'économies. J'en étais là de mes réflexions, lorsque je sentis le bras de mademoiselle de Murville s'appuyer sur »on épaule.
— Déjà levée? lui dis-je.
— Mais il fait grand jour , répondit-elle, et j'ai besoin de vous entendre, de vous confier toutes mes souffrances; je tremble que vous ne deveniez victime de votre dévouement, si Ton parvenait à me découvrir; car, sans que je puisse soupçonner comment, je me trouve ôtre une grande coupable.
— Rassurez-vous , Mademoiselle ; grâce au ciel , je ne connais personne qui puisse vous être nuisible. Quant à moi , je n'ai rien à craindre.
— Ecoutez-moi donc, mon ami, repritelle de sa douce voix , et sachez à combien de titres vous méritez ce nom. Mais comme mon récit sera long , si , contre votre espoir et le mien, on avait découvert ma trace, j'espère encore qu'une seule victime suffirait aux bourreaux, et je veux, dans Tincertitude de ce qui chaque jour peut arriver , je veux remettre
entre vos mains le paquet que voici.
Elle tira avec quelque peine de sa poche une boîte de chagrin vert et une liasse de papiers, qu'elle me tendit en me disant :
— Cette boîte renferme les diamants de ma mère, ces papi.ers sont des lettres de votre père. Plus tard nous les lirons ensemble; veuillez pour le moment cacher ces objets, que ma mère m*a remis au pied de l'échafaud.
le pris le paquet en frémissant , je le mis dans un tiroir , et je revins me placer près de cet ange, dont je devinais maintenant toutes les douleurs. Les dernières paroles qu'elle venait de prononcer m'avaient initié au dénouement de ce que j'allais entendre, et je brûlais d'impatience de connaître la part qu'avait prise mon père dans Fexistence de madame de Murville. Pourtant je n'osais interrompre la muette douleur qui se peignait sur les traits de sa fille à ce souvenir de mort... enfin elle reprit :
— Pardonnez-moi, mon ami , une faiblesse
dont vous ignorez toutes les causes, et veuillez m'écouter.
Vous avez déjà compris que mon père , ma mère et moi avons été arrêtés comme traîtres à la patrie, quoique nous n'eussions pas quitté notre hôtel et que le marquis n'eût voulu se mêler en rien aux affaires d'une dynastie qu'il ne jugeait pas, comme une partie des noires, exempte de tout blâme. Mais il était personnellement ennemi de Robespierre, qu'il avait combattu à la tribune de l'assemblée constituante ; il fut condamné à mort il y a trois semaines. Le marquis vivait mal avec ma mère; mais ses torts envers elle, surtout envers moi, cessèrent dès que le malheur nous réunit à Saint-Lazare et qu'il vit sa femme se résigner à mourir avec ce noble courage que donne toujours une âme élevée, une conscience irréprochable... Nous nous sépara* mes dans l'espoir de nous revoir bientôt : le même tribunal devait nous juger, et sa sen-
lence n'était pas douteuse. Le lendemain du jour où mon père nous avait été enlevé , ma mère, qui à force d'adresse était parvenue à me garder près d'elle, me parla ainsi :
— Blanche , ma bien aimée Blanche , je ne veux pas que tu meures ; j'ai fait prévenir un de nos vieux serviteurs , Bertrand : tu sais si je puis compter sur son dévouement. Chaque jour , il épie la fatale charrette qui doit nous conduire au supplice ; lorsque notre tour sera arrivé , il sera là, il te verra, le ciel fera le reste... Mais, si la main du sort était assez implacable pour faire échouer le projet qui fait ma force depuis que je l'ai conçu ; si tu étais appelée avant moi par nos bourreaux , laissemoi marcher à la mort la première ; et promets-moi de m'épargner l'horrible vue de ton sang coulant avant le mien. C'est ma dernière volonté.
— Oh ! ma mère ! ma bonne mère ! qu'exigez-vous de votre enfant, répondis-je en
cachant ma tête dans mes mains; Bernard ne me sauvera pas et je mourrai deux fois, si je meurs la dernière.
— Il le sauvera, chère fille, je Tespère, reprit-elle avec exaltation; mais écoute, mon enfant, car nos instants sont comptés. Demain, peut-être, il sera trop tard,el si tu vis, il te faut un protecteur, un second père. Je vais te faire connaître celui que t'a choisi ma tendresse; quelle que soit la tâche que lui lègue mon cœur, le sien la trouvera douce.
Alors ma pauvre mère me confia ce que vous allez entendre. Quelques mots de préambule suffiront pour vous faire comprendre mon récit:
Ma mère est née à Toulouse ; elle était, comme je vous l'ai dit, fille du comte de Lestanges, et fut élevée par votre grand'mére. Votre père passa une partie de son enfance au château du comte; la plus vive affection » établit entre ces deux enfants, et mademoiselle de
Lestanges éprouva une vive douleur, lorsque votre père, parvenu à sa dix-septième année, fut envoyé à Paris pour étudier la médecine. Ma mère n'avait alors que quinze ans, et déjà; sans doute, elle ressentait pour lui un sentiment qui ne s'est éteint qu'avec sa vie. Durant
le séjour de M. Monval à Paris, ils se virent chaque année, et leur amour loin de s'être affaibli, s'était toujours accru pendant l'absence. Oh ! si vous aviez connu ma mère, mon ami, vous comprendriez mieux ce que je vais vous dire ; car rien au monde ne peut être comparé à sa merveilleuse beauté, si ce n'est l'angéli(iue bonté qui la faisait chérir de tout ce qui l'entourait. Sans orgueil pour sa naissance, sans préjugé injuste pour toutes les classes de la société , sa belle âme admirait la vertu partout où elle se trouvait. Elle fut sur la terre un de ces anges que Dieu condamne à servir de modèle en ce monde, qu'elle devait quitter en martyre.
Ce fut donc un amour basé sur toutes ces nobles qualités qu'éprouva votre père. Pourant il comprit combien sa passion devait rencontrer d'obstacles; aussi essaya-t-il, lorsqu'il fut arrivé à cet âge où l'on juge sainement des hommes et des choses, de faire comprendre à ma mère que jamais ils ne pourraient réaliser leurs projets de bonheur. Mais elle ne voulait pas croire que M. de Leslanges refusât de consentir aune union qui lui semblait, à elle, renfermer toutes les convenances, puisqu'elle assurait sa félicité.
Un soir qu'ils étaient restés assez tard dans le parc, ils eurent l'entretien que je vais vous rapporter mot à mot, et tel que ma mère me l'a raconté.
« Blanche! me dit-elle en me pressant sur son cœur, si tu me survis^ que le souvenir de ce que je vais te dire ne te fasse pas mépriser ta mère. J'ai tant expié ma faute^ et celui qui me la fit commettre était si digne d'être mon
époux, q ue je mourrais heureuse si j'étais assurée que tu pourras aller près de lui .
— Vous mépriser! m'écriai-je, vous, la plus chérie, la plus vertueuse des mères! vous ne pouvez craindre cela. Quelle faute ne serait pas effacée par vos vertus, si longtemps, si pieusement pratiquées !
— Oh ! chère fille , je n'ai pas encore tout expié, je le sens en ce moment où ton bonheur peut dépendre de mon humiliation; mais je n'hésite plus, et Dieu me tiendra compte de mon courage en te laissant la vie.
<r Un jour, comme je te l'ai dit, continua ma bonne mère après m'avoir embrassée, notre promenade avec M. Monval s'était prolongée assez avant dans la soirée pour que notre ab* sence au salon parût suspecte à M. de Lestanges ; il nous chercha, et, je le sus plus tard^ le premier soupçon qui lui vint à la pensée sur notre amour fut aussitôt confirmé par l'eu-
tretien qu'il entendit. Nous étions assis sur un banc de gazon adossé à l'un des arbres séculaires du parc ; tout l'univers était là pour moi. Je me créais, dans une fable charmante, une félicité que rien ne devait troubler. Arthur (c'est le nom de M. Mon val) opposait en vain à ce rêve caressant le monde réel, ses préjugés, les projets ambitieux de mon père pour moi, sa fille unique; je ne voulais rien croire de ses sages prévisions, et je fus assez injuste pour douter de ce noble cœur, qui imposait silence à l'amour par la plus sublime de toutes les vertus, puisqu'l croyait sacrifier son bonheur au mien.
Je me crus moins aimée, parce que je ne comprenais pas l'abnégation , le dévouement sans bornes dont il voulait payer ma tendresse et sa dette de reconnaissance envers mon père, qui l'avait élevé comme son fds. Je lui fis un crime de ce qui devait me le rendre plus cher. Mon injuste défiance, (|ui
ébranla sa raison , fut la cause première de ma faute et de mes malheurs.
Arthur, se voyant si mal compris, se jeta à mes pieds, me jura que je n'avais jamais été plus aimée.
— Oh ! Marguerite, me dit-il^ pouvez-vous croire qu'il en soit autrement, et, malgré mes pressentiments, qui se réaliseront peut-être plus tôtquejenelecrains, pensez-vous que je veuille aider à rompre la chaîne déjà si fragile qui nous unit depuis l'enfance. Hélas! je voulais, ange de ma vie, prévenir un malheur qui ne peut manquer de nous frapper ; et tu as pu croire que je .aimais moins... Mais tu ne te connais donc pas?... tu ignores donc la puissance de ton regard?... Cet attrait irrésistible qui, à ton approche, me subjugue, m'enivre, me rend fou d'amour, et ne me laisse de facultés que pour sentir combien je t'aime... Marguerite, Marguerite, oh! je t'en conjure à genoux, ne me dis jamais que tu
doutes de mon amour, car,je le jure,je deviendrais coupable envers toi^ lâche envers ton père... et cela, ce serait infâme, comprendstu...
— J'avais compris, continua ma mère en frémissant au souvenir des dernières paroles de M. Mon val... Je vivrais cent ans, me ditelle, que je croirais les entendre encore, ces paroles d'Arthur, effrayantes comme un arrêt de mort.
— Nous les oubliâmes cependant, reprit-elle après un moment de silence; mais, ce soir-là, la terreur qu'elles me causèrent fut si vive que je me trouvai debout sans avoir eu la volonté de me lever. Je pris silencieusement le bras d'Arthur, et nous regagnâmes le château. Arrivés au perron, je lui dis:
— Demain, à la même heure, je vous attendrai dans le parc; j'aurai vu mon père, espérons qu'il nous sera favorable. Monval secoua tristement la tête, et nous entrâmes au salon.
Le comte n'y était pas ; je résolus de l'attendre, et j'engageai Arlhiir à me laisser seule. il allait m'obéir, déjà môme il fermait la porte, mais ïl la rouvrit précipitamment et me dit:
— Marguerite, ne parlez pas à votre père avant que nous nous soyons revus; ^ous n'obtiendrez rien; croyez-moi, mon amie, attendez ; laissez à mon cœur quelques jours encore une illusion qui ne m'abuse que faiblement, et qu'il faudra perdre.
— Je ferai ce que vous voulez, mon ami ; mais je désire vous parler demain dans le parc.
— J'y serai, Marguerite... Adieu, j'entends M. de Lestanges. Ah! surtout, silence sur un bonheur que vous compromettriez en parlant... A demain.
Arthur ne s'était pas trompé; mon père entra*derrière lui, et, pour la première fois, je me sentis embarrassée en sa présence.
-— Où donc étais-tu, Marguerite? me dit-il; depuis une heure je te cherche.
— Je suis restée dans le parc, mon père.
— Seule?
— Arthur m'accompagnait; lorsque nous sommes rentrés, ne vous trouvant point au salon, il s'est retiré, et moi je vous attendais.
— Je ne suis pas passé de votre côté, alors, car !. ( ; :: :ssi je vi^ns du parc; je désirais te parler, et, puisque nous sommes seuls, je vais te dire pourquoi je te cherchais.
Je n'avais aucun soupçon que mon père nous eût entendus , et je ne sais pourquoi je devins toute tremblante en l'écoutant. Sans doute il s'aperçut de mon trouble, car il me dit :
— Eh bien! te voilà tout émue; qu'as-tu donc, mon enfant? je n'ai pas l'habitude de te gronder bien fort; je ne vois pas ce que tu peux craindre de ton père, qui réunit sur toi
toutes ses affections, et qui n*a pas d'autre désir que ton bonheur. Rassure-toi, Marguerite, tu jugeras, parce que je vais te dire, combien tu m'es chère.
Je ne répondis pas; M. de Lestanges reprit la parole d'un accent qui me parut grave et solennel.
— Le ciel, en m'enlevantta mère, nous ravit à tous deux l'amie la plus sûre, la plus dévouée. Je n'ai pas besoin de te rappeler combien je l'ai regrettée, combien je la regrette encore. En ne formant pas d'autres liens, j'ai voulu faire à ma fille le sacrifice de toute affection qui lui fut étrangère , dans l'espoir bien légitime, je crois, qu'elle me tiendrait compte de cet amour exclusif. En effet, Marguerite, j'ai passé de longues années de solitude et d'ennui pour ne point infliger à ton cœur la douleur de voir ma tendresse partagée entre toi et une autre femme, qui eût eu aussi de^ titres à mon amour. J^ai voulu surtout na
pas contracter d'autres liens, afin que tes droits restassent inviolables; et pour cela, ma fille, j'ai imposé silence à mon orgueil, puisque le ciel ne m'a pas donné un fils qui puisse perpétuer le nom de Lestanges. Je n'ai pas, chère enfant, l'inlention d^ériger ma conduite en héroïsme : ma tendresse pour toi, le souvenir de la mère, m'ont suffi pour renoncer aui espérances de tout gentilhomme portant un nom illustré par ses aïeux, et qu'il est jaloux de transmettre à son fils,plus noble encore de ce qu'il a pu y ajouter de gloire. En me fermant cette perspective flatteuse, je me suis habitué aux déceptions qui devaient en résulter. Mais tu vas comprendre, Marguerite, que si je me suis montré le meilleur des pères, je n'ai dû cependant exiger de ma naissance qu'une capitulation honorable. Je veux dire que j'exige dans l'époux que je te choisirai, la réunion de toutes les convenances de caste, de gloire, de fortune que j'eusse voulu dans
mon fils, si la Providence m'en eût donné un. Il faut enfin que le nom que lu porteras soit assez illustre pour me faire oublier que celui des comtes de Lostanges s'éteindra avec moi... Si j'ai bien jugé ton cœur, chère enfant, tu approuveras le plan invariable que je me suis tracé pour concilier ta position et la mienne... sans froisser mes principes , mes préjugés , si lu veux , et sans compromettre ton bonheur.
Mon père attendit un instant ma réponse, maisjenetronvairien à lui dire. J'étais anéantie , j'éprouvais au cœur un froid mortel ; mes dents se choquaient avec violence. Je n'osois lever les yeux, tant je redoutais le regard du comte , que je sentais attaché sur moi ; je ne doutais pas qu'il ne fût instruit de mon amour pour Arthur, et j'attendais en frémissant qu'il m'en parlât. Il était bon, sensible, il m'aimait avec idolâtrie; je comptai sur la bonté de son cœur pour me pardonner un
sentiment involoiilaire; mais, hélas! je n'espérais plus l'amener à consentir à notre union, et c'était là ce qui causait l'état affreux où m* avait jeté ce que je venais d'entendre. Mon père devina sans doute ce que j'éprou^ vais; car, sans attendre plus longtemps une réponse qu'il avait en quelque sorte indiquée, il reprit :
— Je n'ai jamais douté de ton obéissance, Marguerite, et je ne le parle ce soir de mes intentions que pour arriver naturellement à te donner un conseil que je crois nécessaire pour le monde, qui juge toujours sur les apparences, et se hâte de calomnier d'abord, sans s'inquiéter de se justifier plus lard lorsqu'il s'est trompé. Ton intimité avec Arthur me semble, à moi, toute naturelle; j'ai moimême pour lui une véritable affection qu'il mérite et dont, j'en suis convaincu, il ne se rendra jamais indigne. C'est pour cela que je veux le soustraire aux sottes suppositions des
gens qui, ne le connaissant pas comme moi, ne pourraient le juger ce qu^il est incontestablement, un bon et loyal jeune homme, dont je m^honore d'être le protecteur et l'appui, mais sans oublier la distance qui nous sépare. Je reviens à toi, chère enfant, et je t'engage à mettre plus de réserve dans tes relations avec Arthur. A ton âge, une demoiselle de ton rang ne doit pas être sans cesse en tête à tête avec unjeunehommedevingtans, quelle que soit sa condition et le peu de conséquence qu'il puisse avoir à ses yeux.
« Tu m'as compris, Marguerite, ajouta mon père en me tendant la main, et dés demain tu cesseras vos longues promenades. Arthur ne t*en voudra pas, crois-moi, et je t'en tiendrai compte comme je le devrai.
c N^oublie jamais, chère fille , que tu n'as pas d'ami plus sûr que ton père, plus dévoué à tout ce qui peut faire ton bonheur, mais aussi que je serai toujours un juge sévère de
ce qui pourrait porter la plus légère atteinte à ta réputation et à mon lionneur.
Je me jetai dans les bras de mon père, et je lui promis, au milieu de mes sanglots, de me conformer à ce qu'il exigeait de moi.
— Calme-toi, Marguerite, me dit-il en m'en brassant, je ne suis point injuste, et je tâcherai de dédommager Arthur de l'amie dont je le prive. Bonsoir, chère fille ; sèche tes larmes, et repose-toi sur moi du soin de ton bonheur.
A peine mon père était-il sorti du salon, que je tombai sur un fauteuil ; cette scène, en me révélant tout le malheur dont j'étais menacée, m'avait ôté tout espoir de l'éviter. La longue lutte que je m'étais imposée pour cacher mon désespoir avait épuisé mes forces. Je passa? la nuit à la place où j'étais restée en quittant mon père^ et où j'avais perdu connaissance par suite de mes poignantes réflexions. Arthur m'y trouva à cinq heures du matin, en se rendant au jardin.
rv.
— Marguerite! chère Marguerite!... c'est moi, me disait Arthur en réchauffant mes mains dans les siennes. Revenez à vous, mon amie...
Et la voix de Thomme que j'aimais, conti-
nua ma mère, produisit sur moi ce que tous les secours qu'il m'avait déjà prodigués n'avaient pas obtenu. Je revins à la vie, et la vue de mon amant me rendit promptement le sentiment de mes souffrances présente» et de mes douleurs à venir.
— Mon père sait tout, lui dis-je en fondant en larmes,.. , je n'ai plus d'espoir d'être à vous. Alors je lui racontai l'entretien que j'avais eu; il pensa, comme moi, que le comte avait été témoin de notre rendez-vous dans le parc. Monval ne fut pas surpris de ce que je lui dis des projets de mon père, mais il m'avoua qu'il était étonné de la modération avec laquelle il s'était conduit.
— Sa confiance, chère Marguerite^ nous impose une obéissance aveugle... je ne suis pas gentilhomme, mais je comprends l'honneur et n'ai pas besoin du souvenir d'une illustre descendance pour m'empêcher de séduire la fille de mon bienfaiteur. Le comte de
Lestanges ne doute pas de celù, je le vois à sa modération. Mais il ignore à quel point un vilain peut être généreux, ajouta-t-il en accompagnant ces mots d'un sourire qui ne parut pas exempt d'orgueil. Il a pensé qu'il vous serait facile d'oublier nn homme comme moi, parce qu'il se refuse à croire que vous puissiez l'aimer, cet homme de rien. Votre amour^ Marguerite, ne s'est offert à ses yeux que comme un de ces caprices sans lendemain, qui ne comptent pas dans la vie d'une jeune fille : et le mien, qu'il croit profond parce qu'il sait bien qu'on n'oubliepas une femme comme vous, il le sacrifie sans s'arrêter un instant aux tourments qu'il lègue à ma vie.
C'est le privilège des hommes haut placés par la naissance.
— Arthur, mon père peut vouloir nous séparer, mais jamais il ne t'enlèvera ma tendresse. Ne te laisse pas abattre par un obstacle que tu avais prévu; si je ne puis être ta
compngne, je ne serai point à un autre, je le jure devant Dieu, par notre amour, par le souvenir si \énéré de ma mère. Que le même serment l'engagea Marguerite, même en ton absence, si le conite l'exigeait.
— Je ne veux pas croire à ce serment, ma bien-aimée; je puis t'aimer toujours, moi, mais toi, du dois obéira ton père... Ordonne à ton Arthur de te fuir, il le faut pour son honneur. Si je te voyais, si j'entendais cette voix, dont les accents sont si puissants sur ma raison, je n'aurais plus la force de repousser Tenivrement qu'ils exercent sur tout mon être; et une fois sous le charme dont tu disposes, j'oublierais tout, même cette naissance obscure qui doit nous séparer à jamais.
— Je ne vous coniprends pas, mon ami, je ne veux pas vous comprendre, répondit tristement ma mère. Si vous persistez à me fuir, je ne croirai plus à voire amour ; mais je n'en
resterai pas moins fidèle à celui que j'aime depuis l'enfance.
<( Je \ous quitte, Arthur ; dans une heure, je veux une lettre de vous qui vous rende au bonheur en acceptant mon serment, ou craignez tout de mon désespoh\ Je rentrai chez moi dans un état impossible à décrire, me dit ma mère: ma vie était attachée à ce qu'il allait décider, et cette heure que je lui avais donnée, cruellement remplie des angoisses de l'attente d'un arrêt qui devait fixer ma destinée, me sembla s'écouler avec plus de rapidité encore que s'il se fût agi de la dernière de ma vie. Les yeux attachés sur la pendule, je suivais le mouvement des aiguilles, et chaque minute, en s'écoulant, précipitait les battements de mon cœur. L'heure était expirée j j'entendis en frissonnant chaque coup de cette heure fatale. Le timbre strident qui la marquait brisait ma pauvre tète. Je ressemblais au coupable attendant le signal de sa mort
après une longue souffrance. Quand le bruit cessa, j'étais résignée, et bientôt je me sentis dévorée de l'impatience de connaître mon sort, car l'espérance était rentrée dans mon âme. On frappa légèrement à ma porte; je devinai Arthur à l'émotion dont je fus saisie, je courus lui ouvrir.
Sans me parler il me tendit une lettre et disparut.
A cet endroit de son récit, mademoiselle de Murville me pria de lui remettre le paquet de papiers qu'elle m'avait confié, craignant, me dit-elle, d'altérer les nobles sentiments que renferme la lettre "Arthur.
Je compris le motif qui la faisait agir, et je m'empesssai de la satisfaire. Sentant bien qu'il lui serait moins pénible de lire que de raconter le dénouement d'une aventure dans laquelle sa mère s'était montrée plus faible que son amant, si j'en jugeais par ce que je savais déjà.
Blanche, en me redisant cet entretien si chaleureux, où Famour de Marguerite rendait mon père moins coupable à mes yeux comme aux siens, m'initiait, sans le savoir, au céleste bonheur dont elle me retraçait l'image. J'oubliais que j'étais son protecteur, son seul appui, et qu'elle m'avait dit : Soyez mon frère. Déjà je Paimais avec toute l'ardeur de la jeunesse, toute la sincérité d^un premier amour. Il y avait tant de candeur dans son regard, dans toute sa personne, qu'en me retraçant des scènes passionnées, ses joues n'offraient pas ce coloris de la pudeur qui laisse soupçonner plus de savoir qu'une pure jeune fille ne peut en avoir. Blanche était l'innocence personnifiée, l'innocence vraiment innocente, sans mélange d'une fausse modestie. D'un autre côté, mademoiselle de Murville savait tout ce que sa position près de moi exigeait de franchise; elle était vraie sans prétention, sans ridicule pruderie , sans arrière-pensée , sans
inquiétude sur la manière dont je jugeais sa mère, parce que, dans son noble cœur, le blâme n'avait point trouvé de place, et qu'un généreux sentiment juge les autres d'après lui.
J'avais fait ces réflexions pendant qu'elle», classait, par ordre de date, les lettres que je lui avais données. Lorsqu'elle eut fini, elle me dit :
— Voici ce que lut ma mère, mon ami ; vous jugerez vous-même si elle fut plus grande que voire père en repoussant son sacrifice, et si l'amour qu'elle eut pour lui devait finir avant sa vie.
« Vous voulez, Marguerite , que je vous < écrive, je le fais; mais à vous seule la res- « ponsabilité de la détermination que je « prends en ce moment, où ma raison s'égare « à l'idée de l'état où je vous ai vue ce ma- « lin.
« Ce que je vous ai dit hier, je vais vous le
« répéter aujourd'hui : C'est que vous dé- « Iruirez toujours mes plus sages projets, eu « doutant de mon amour. Je sens mieux que t vous, mon amie, combien il eût été prudent « de vous fuir aujourd'hui, où nous sommes « pénétrés do la fatale vérité que nous ne « pouvons êlre l'un à l'autre. Mais tu le veux, « Marguerite, je resterai près de toi tant que « ton père ne m'en éloignera pas. Je serai là « sans espoir; je ne l'ai pas perdu, je n'en « / l; \. nais... Je t'aimerai en silence; heurt reux de ta présence, j'éloignerai de mon « cœur une pensée qui me rend fou lorsque « je m^y abandonne; car elle rabaisse mon € caractère , elle froisse mes opinions les plus « sacrées, elle renverse tous mes principes, « elle me rend injuste envers Thorame que je « veux respecter comme un père, puisqu'il « est le tien.
« Tu le vois, ange de ma vie, je cède à tes « désirs, j'éioulfe les cris de ma conscience,
f( qui m'adjure de fuir. Je reste avec un cœur « brûlant du feu le plus pur jusqu'à ce jour... « mais je frémis à l'idée du danger qui nous <r menace tous deux si nous le bravons sans « défiance. As-tu songé, ma bien-aimée, à ces « longues journées où nous ne pourrons nous « voir qu'à la dérobée, ou sous les yeux de « ton père? Tu ne sais pas encore, toi, naïve « enfant, que l'amour s'irrite des obstacles. « Plus nous serons observés, plus nous éprou- « verons le besoin d'échapper à cette surir veillance qui nous rendra malheureux. En « admettant, ce que je ne crois pas, que nous a soyons assez raisonnables pour ne pas nous « trahir, penses -tu que ton père restera long- « temps sans chercher ce nom illustre qu'il « veut pour toi , et crois-tu que je pourrais, « sans mourir , assister aux dobats d'un ma- « riage qui t'enlèverait à mon amour ! Oh 1 « non, non, Marguerite , cette torture serait « au dessus de mes forces. Tu le sens bien^
<r n'est-ce pas? Dieu n'a pas donné i\ l'homme
« la conscience de ce qu'il vaut pour se sen-
« tir humilié , sans que son sang se sou-
« lève au préjugé absurde qui nous sépare...
« Oh I que je l'appelle de tous mes vœux ce
« temps de regénération , peu éloigné , crois-
« moi , qui nivellera la condition des hom-
(( mes. Oui , Marguerite, il ne peut manquer
a d'arriver , à la suite d'un siècle où les tra-
« vers de la noblesse ont dépassé sans honte
« les limites de la dépravation et du despotis-
« me. Le peuple se lassera de sentir le joug
« de fer qui neutralise en quelque sorte son
« existence. Le peuple, vois-tu, Marguerite,
<t est un lion muselé par ta caste, mais s'il
« brise ses fers, il sera terrible. Sa grande
« voix demandera justice, que dis-je , il se la
« fera lui-môme, peut-être; et alors, mon
< amie, ses fureurs seront horribles, car,
(( dans les grandes et légitimes vengeances, il
« ne reste plus de place pour la pitié. Mais il
« surgira de celte masse d'esclaves révoltés, de « nobles et sublimes intelligences, écloses « dans l'ombre et s'épanouissant au grand « jour de la délivrance. Des hommes dont « la pureté de principes ne se sera point af- « faiblie au contact des cours , arracheront « les rênes de l'État des mains inhabiles qui t ne sauraient les diriger , et leur voix , en « proclamant la justice pour tous, en égali- « sant les droits de l'homme , en appelant <' toutes les classes au partage de nos gloires, « apaisera sans eiforts le ressentiment des € opprimés, qui s'étonneront alors de leur « propre audace, et rentreront avec plaisir « sous un régime plus calme j car je suis loin « de penser qu'il faille au peuple une liberté « extrême dont son ignorance abuserait promp- € tement. Mais, s'il est dominé, faut-il au c moins qu'il ne soit point humilié et froissé < dans ses droits les plus sacrés!
<r Mais pourquoi vous entretenir de me«
« secrètes pensées , Marguerite? pouvez-vous « comprendre un système politique si opposé « à l'ordre de choses qui vous place au des- « sus de moi, que vous rapprochez de vous par « votre amour. Uh! croyez-le hien , mon « amie , je savais qu'il fallait à celui que « vous honorez de votre tendresse plus qu'un « nom illustre pour vous mériter. Je me sen- « lais assez puissamment doué pour m'éle- • ver jusqu'à vous. Pourquoi les hommes <^ sont-ils assez petits pour chercher la no- « blesse ailleurs que là où le créateur l'a « placée. Ah ! Marguerite , Marguerite ! te « perdre pour une exigence aussi stupide « qu'elle est injuste, n'est-ce pas le comble « de l'humiliation ? Toute ton âme se sou- « lève à l'idée de mon désespoir si légitime , « mais, hélas! plus impuissant encore. Ma « seule espérance est de ne jamais être oublié « de toi ; trop de sympathie a uni nos jeunes
n aimées pour que je puisse redouter ce nou- « veau malheur. Mais là s'arrêteront toutes « mes illusions. Yoilà pourquoi , ma bien- « aimée Marguerite , je ne reçois pas un ser- « ment qu'il te faudrait violer dans quelques « mois, peut-être. Sois libre de donner la « main; mais garde en ton cœur le sentiment « qui , en restant mon partage , me donnera « assez d'énergie pour supporter la douleur « de le savoir à un autre. Obéis , pauvre « ange, à la volonté de ton père. Prends un « maître; Tamant n'en sera pas moins fidèle « au pur amour qu'il a pour loi ^ et lui seul « sondera la plaie qu'aura creusée Forgeuil du <' comte de Lestanges.
« Arthur, d
.l'avais écoulé la lettre de mon père avec une curiosité indicible : il me semblait que je devais y trouver les inspirations dont j'avais
besoin pour rester digne de la lâche qui m'était confiée par la providence, et je dois avouer ici que ce fut le passage prophétique relatif à la révolution qui sympathisa le plus vivement avec les opinions que je m'étais faites sur la noblesse héréditaire. Un tressaillement de bonheur à la pensée que ces faits prédits par mon péres'étaientaccomplis,m'appriteH même temps et mon amour pour Blanche, et la conformité de mes idées avec celles dont je venais d'entendre l'expression. Une délirante espérance glissa jusqu'à mon cœur; mais le regard de mademoiselle de Murville me rendit presque honteux de m'y être livré.
Mon ami, me dit-elle, si vous le désirez, je continuerai ; pourtant je préfère que vous lisiez vous-même. Je compris la pensée de Blanche, et sans répondre, je pris les deux lettres qu'elle me tendait, et voici ce que je lus.
i( Arllmr, je no t'accuse pas de ma faute. « Moi seule suis coupal)le ; tu le sais bien. « N'as-tu pas essayé de me montrer le danger ? « N'as-tu pas voulu le fuir? N'est-ce pas moi « (jui ai voulu le hraver? Que ton Ame soit <f calme , mon ami , Marguerite est à toi sans (( regrets; elle est ton bien, parle, dispose de « sa vie. Son honneur t'appartient...
€ Je suspends cette lettre, mon père me dec( mande, que me veut-il? A-t- il deviné.... « Qu'importe, peut-il faire que je ne sois pas « à toi maintenant...
« J'ai vu monsieur de Lestanges , Arthur j « nous sommes perdus, il sait tout... Oh ! fa- « taie confiance^ imprudente que j'étais , ne « devais-je pas m'assurer, par tous les moyens « possibles , que mon absence serait ignorée < de mon père.
« Voici ce que je viens d'apprendre de Ber-
« nard, ce bon serviteur (|ui te doit la vie et € qui nous est si dévoué.
« Lors(|ue vous avez eu quitté votre père , « m'a-t-il dit^ monsieur le comte m'a lait de- « mander et m'a donné Tordre de préparer « l'appartement qui touche au sien, pour une « personne qu'il attendait dans la nuit.
« — Je désire que ma fille ne soit pas pré- « venue, a-t-il ajouté; si vous avez besoin de « quelque chose , adressez-vous à moi seu- € lement.
« J*ai obéi. Une heure plus tard une voi- « ture s'est arrêtée à la grille; un jeune « homme en est descendu, m'a jeté un man- « teau qui l'embarrassait, et m'a suivi au sa- « Ion, où monsieur le comte l'attendait.
« J'ai su que cet étranger se nommait le « marquis de Murville; qu'il est colonel d'un « régiment de cavalerie^ qu'il est ruiné, fort
« mauvais sujet, mais très protégé de la cour. <( Tai su de plus qu'il a trente-deux ans , et <t qu'on le compte parmi les plus recherchés « des habitués de l'œil-de-bœuf. Son valet « assure que votre main lui est promise ; en- « fin on dit danslechâteauqueson voyagen'a « pas d'autre but que son mariage avec vous.
<r Voilà ce que vient de me rapporter Ber- « nard. Je n'ai pas encore vu le marquis; « mais mon père n'accordera mon pardon qu^à « mon obéissance à ce qu'il exigera, m'a-t-il « dit, sans s'expliquer davantage. Maintenant « je devine... mais je refuserai.
« On frappe à ma porte. Que veut-on , et « quand finirai-je cette lettre?
« C^est Bernard. Il me remet un billet de « mon père; je le transcris : tu jugeras.
« Vous descendrezà quatreheures au salon ; € je vous présenterai le marquis de Murville:
« c'est répoux que je vous ai clioisi. Ce soir « nous signons le conlral, el demain nous par- « Ions pour Paris, où voire mariage sera cé- « lébré.
a Pour vous éviter la peine d'un refus , sait chez que j'ai sous la main les lettres d'Ar- « ihur et les vôtres ; que je sais où vous avez « passé la nuit dernière; que j'ai aussi une « lettre de cachet (jui ouvrira pour lui les « portes de la Bastille ; et qu'une fois là, Menti val pourra donner un libre cours aux pen- « sées de renversement social qu'il appelle de t tous ses vœux. Puissent-elles ne pas être « stériles pour sa délivrance, ce dont je doufe. <r Si, au coplraire vous accueillez convenable-
« ment le parti que je vous propose, je vous
• « pardonne et j'oublie l'ingratitude d'Arthur.
'< DE LeSTANGES.
« Vois mainlenant , cher ami , Tafîreuse <( perspective de la Marguerite. Je ne sais ce « que je vais faire ; mais ce que je n'oublierai « point , c'est mon devoir envers toi el la « mère... Pauvre femme, qui va perdre aux « yeux de mon père toute la reconnaissance « qui lui est due parce que je l'aime... Et je (( lui enlèverais encore son plus sûr soutien ! « Non, non , mon Arthur bien-aimé, le sou- « venir du bonheur que je le dois suffira à « mon avenir... et j'aurai fait aussi mon sacri- « lîce à notre amour... Toi captif! ah ! plutôt « la honte, plutôt Tinfamie.... Je n'hésite « plus... Adieu!... Adieu!.,. Jamais Margue- « rite ne t'a mieux prouvé son amour. »
Blanche ! m'écriai-je en finissant celte longue lettre, votre mère lut un ange... Ah! qu'elle dut souffrir, la pauvre jeune fille, en
— 2(ilJ —
cousonimant le double sacrifice qui immolai! son amour à l'orgueil, et son avenir de bonheur
à la liberté de mon père!... Blanche, le sentiment qui lui fil trouver tant de courage est donc bien puissant ! car il y avait pour elle , dans Tunion qui lui était imposée, plus ((ue du malheur!...
— N'achevez pas, mon ami : si vous n*avez jamais aimé, vous ne sauriez comprendre le dévouement de ma mère!... Laissez- moi continuer mon récit ; ce qui me reste à vous dire, je l'ai appris entre deux guichets, dans l'attente d'une mort que jecroyais inévitable pour toulesdeux,et,en cet instant, les paroles d'une mère chérie furent pour moi solennelles, imposantes , profondes. Je n'altérerai point du plus léger oubli la confidence expiatoire que
je reçus à celte heure suprême , où ma mère s'humilia devant moi pour arriver glorieusement au ciel !
« La lettre de ma mère fut remise à Moii\al, |t par Bernard. Des nouvelles aussi imprévues
lui causèrent une douleur dont toute sa raison et son excellente constitution ne purent triompher; une fièvre violente se déclara le soir
même, el ma mère dut ajouter aux tortures qu'elle souffrait, une déchirante incertitude sur la vie de l'homme au repos duquel son amour avait tout sacrifié.
«Le lendemain je quittai Toulouse, meditelle, Toulouse où je le laissais malade et sans espoir de le revoir jamais, même en me reposant sur l'assistance de Dieu pour sa mère , sainte et digne femme qui n'avait que lui pour appui. Madame Monval m'avait élevée , et je partis sans la voir, et je laissai à son cœur le chagrin de me croire ingrate. Depuis je lui ai prouvé, je l'espère, que je n'avais point oublié raffection que je devais à celle qui avait remplacé ma mère, dans ces soins que l'enfance ne peut apprécier, et que l'âge mûr ne reconnaît jamais assez.
» Pendant la route mon père fut pour moi ce qu'il avait toujours été, un jour excepte :
bon, afTeclneux, rempli do prévenances. Parfois même ses yeux s'allachaient sur moi avec une expression de tendresse douloureuse, qui semblait me demander grâce de la violence qu'il faisait à mon cœur ; je lisais sur sa physionomie la conviction qu'il avait de remplir un devoir impérieusement utile à mon bonheur. En effet, c'était là sa pensée intime; car chaque fois que le marquis m'adressait la parole, les traits de mon père reprenaient leur calme habituel , en l'entendant me faire le tableau le plus séduisant des plaisirs dont je jouirais aux fêtes de la cour. Monsieur de Murville trouvait un charme particulier et qui me déplut, à me persuader que ma beauté lui ferait mille envieux. Heureusement, ajoutaitil , je ne suis pas jaloux ; cette sotte fièvre de l'orgueil n'a jamais pressé les pulsations de mon cœur, et j'en loue Dieu , depuis que
j'ai le bonheur de connaître ma charmante fiancée.
1» Je n'avais pas encore regardé cet homme, me dit ma mère , et bien que tout mon être se soulevât à l'idée de lui appartenir, quoique je susse que j'en étais indigne, mon premier regard dut lui révéler tout le mépris que m'inspirait son inconvenante manière de s'exprimer. Il venait de froisser en moi une de ces idées qui m'ont rendue malheureuse toute sa vie; car, vois-tu, ma pauvre Blanche, continua ma mère en essuyant une larme tombée sur ma main , rien peut-être n'a été plus douloureux pour moi, plus humiliant, surtout , que la légèreté moqueuse avec laquelle ton père me vit recherchée. Je ne l'ai jamais aimé^ et pourtant je me suis toujours affligée de l'espèce de nullité méprisante qu'il faisait de moi et des femmes en général.
» Ce que je venais d'entendre me donna le pressentiment de ce que j'aurais à souflïir plus tard , d\in caractère que je jugeais devoir être gâté par une existence passée dans un monde corrompu, où notre sexe ne prenait pas la peine de se faire respecter. Et pouvaitil en être autrement sous un roi qui confiait le bonheur de son peuple aux caprices de ses favorites , prises dans une classe qui eût fait rougir le plus vicieux de ses sujets.
» Yoilà pourtant, pensai-je en me rappelant ce que m'avait appris Bernard du marquis , voilà celui à qui on te sacrifie, toi , mon noble Arthur, dont les sentiments généreux , les principes purs avaient subjugué mon âme... Je suis sans remords, mon bien-aimé; et je n'ai point encore assez mérité le bonheur d'èlre aimée de toi.
» Huit jours après, l'orgueil de monsieur de
Lestanges était satisfait ; j'étais présentée , la comtesse Da Barry m'honorait de son plus gracieux sourire, bien que le roi daignât me trouver une gracieuse personne.
» Mon mari se montra ce que j'avais pensé, parfaitement indifférent à tout ce qui me concernait; je sus même qu'il disait hautement qu'il m'avait épousée pour ma fortune. Il avait une maîtresse, et rarement il dînait à l'hôtel lorsque nous n'avions personne. Il rentrait fort tard, souvent même il passait la nuit dehors ; mais tout cela ne me causait aucun chagrin.
» Tranquille sur la santé d'Arthur, sur sa fortune , que je savais devoir être suffisante aux goûts simples que je lui connaissais; heureuse du sentiment qui nous unissait malgré Tabsence, je passais de douces journées à lire les lettres qu'il m'écrivait , et de plus douces
f^ncore à lui répondre. Dans noire correspondance, jamais un mol d'amour ni un regret sur le passé ne s'échappaient de nos cœurs ; le silence que nous gardions à ce sujet devenait, pour chacun de nous, une preuve de la religieuse confiance que nous basions sur une conformité de vœux et de pensées, qui ne
s'était jamais démentie.
» Deux années se passèrent sant altérer en rien le bonheur que je m'étais fait au milieu de mes peines. Monsieur de Murville menait une vie de plaisir, de débauche même, qui me donnait souvent plus d'inquiétude que de chagrin, car je voyais combien sa dissipation affligeait mon père. Sans me communiquer ses craintes, souvent il me regardait avec tristesse; il croyait que je devais souffrir de l'indifférence de mon époux, et ne supposait
pas que je pusse m'être fait un bonheur de mes souvenirs.
a Un matin , monsieur de Lestanges me fit prier par Bernard de passer chez lui ; je le trouvai couché et j^appris que, depuis cinq jours, la goutte dont il souffrait depuis longtemps, avait cette fois un caractère qui laissait peu d'espoir de le sauver. Il pouvait à peine parler avant mon arrivée; Témotion qu'il éprouva en me voyant lui devint funeste, el m'enleva sans doute quelques heures d'une vie que j'eusse voulu racheter de la mienne. Après quelques instants d'un pénible silence, il fit signe à Bernard de s'approcher, et lui dit d'une voix étouffée par de cruelles souffrances, en lui tendant une clé :
— Prends dans ce meuble les papiers que tu trouveras dans le second tiroir... ils sont pour ma fdlc.et je désire...
« Mon pauvre père ne put achever :b parole lui manqua; mais son œil, déjà éteint , parut s'animer d'une vive satisfaction lorsque le vieux serviteur me remit le pacpiet qu'il me destinait. Sa main déjà froide, serra la mienne avec tendresse, et son dernier regard fut accompagné d'un sourire de bonheur. Je tombai à genoux devant ce lit où venait de s'éteindre le dernier des comtes de Leslanges.
<( Les papiers que je trouvai dans le paquet que m'avait donné mon père, continua ma bonne mère après une courte pause accordée à l'impression que lui causait un douloureux souvenir, contenaient un portefeuille renfermant deux cent mille livres, et les litres de la maison qu'habitait la mère d'Arthur, qu'il me chargeait de lui remettre de sa part. Je trouvai aussi un acte particulier qui me léguait le château de Lestanges, à moi personnelle-
moni, et sans que mon mari {nil en disposer. Le leslament de mon père abandonnait à la communauté le reste de son immense fortune.
<( Quelques mois s'étaient écoulés depuis la mort de mon père; mon deuil, en me retenant chez moi, me laissait ignorer combien M. de Murville était inconvenant dans le monde. Notre fortune lui permettait de se livrer à des goûts dépravés, qu'un reste de respect humain, ou la crainte d'être blâmé de iM. de Leslanges avait modérés jusque-là. Un nsatin, on le ramena à l'hôtel dans un état qui me fit rougir aux ^eux de nos gens ; je ne sais quels étaient les amis qui le ramenèrent; mais leur langage, dépourvu de toute élégance, et leurs manières ne révélaient en rien la naissance à laquelle leur mise semblait indiquer qu'ils appartenaient. Pendant quelques jours le marquis se
conduisit assez convenablement; puis il reprit sa vie agitée , et je fus un mois sans le revoir.
«La belle saison était arrivée; je résolus d'aller passer Tété à Leslanges, revoir Arthur ! revoir sa mère! C'était mon vœu le plus cher, mon unique désir. Je ine croyais assez forte pour bravei un danger que trois ans d'absence
avaient affaibli dans ma pensée. J'écrivis donc à M. de Murville pour le prévenir; mais j'ignorais quand il recevrait ma lettre, puisqu'il ne rentrait plus à riiôtel, et que même on le croyait absent.
« Je me mis en route pour Toulouse, avec cette joie du cœur qui eut dû m'avertir sur le péril que j'allais affronter avec une témérité impardonnable dans toute autre situation que la mienne. Blanche, ta mère fut coupable sans doute ; mais je n'avais plus de père, plus personne qui songeât à moi ; j'étais jeune, belle, aimante, dédaignée, abandonnée de l'homme qui devait être mon guide naturel ; je devais m'égarer....
« Après trois mois de séjour au château de Lestanges, j'avais oublié tous mes malheurs ; Arthur me semblait cependant conserver une tristesse dont je ne pouvais deviner la cause. Vainement je le questionnais sur le motif dw
cljagrin <|ue je lui supposais , il nie répondait toujours d'une manière évasive. Un jour je résolus de connaîtreà quelque prix quecefùl, ce qu'il me cachait, el, choisissant une heure à laquelle je savais trouver sa mère seule, je me rendis près d'elle.
« Je ne sais pourquoi en entrant dans celle maison où j'allais toujours avec plaisir, je me sentis saisie d'un sentiment d'effroi qui me semblait indéfinissable. J'hésitai un moment si je neretourneraispassur mes pas. Mais une volonté plusforleme ramena à ma première idée.
« Madame Monval n'était pas seule, el je crus lire sur son visage, à mon approche , une expression de froideur qui ne lui était pas habituelle à mon égard. La personne qui causait avec elle était la femme d'un avocat , que je connaissais un peu pour l'avoir rencontrée plusieurs fois chez Arthur. Je fus affable, elle parut m'en tenir compte, mais elle ne prolon-
gea pas sa visite, et prit congé presqu'aussitôt mon arrivée.
«Lorsque je fussenle avec madame Monval, je lui pris les mains, et lui donnant le nom dont je l'appelais dans mon enfance, je lui dis :
— Bonne mère, votre Marguerite vous estelle toujours chère ? lui avez-vous conservé cette affection qui lui fit moins regretter celle ()ue vous avez remplacée dans mon cœur.
— Après mon fds, répondit la bonne dame, la fille de mon bienfaiteur est ce quej'aime le plus au monde.
— Jevaisvousdirealorscequimeconduitici, repris-jeen rougissant; et je cherchais en moimême comment je poserais une question qui, malgré mon adresse, pouvait révéler un secret que devait toujours ignorer la mère d'Arthur. Mais la crainte de me trahir m'enlevait toute autre pensée ; je gardais le silence.
— Eh bien ! madame la mar(jiiisc, je vous écoule, me dit-elle, après une assez longue atlenle. Si pourtant votre confiance ne m'est pas acquise, vous m'en voyez désolée; mais je conçois qu'il est des choses que Ton n'ose pas conlier, même à celle (|ui nous juge avec une prévention favorable. Je ne vous force pas, Marguerite, et pourtant je me sentais heureuse d'une marque d'affection que je crois mériter.
Ces derniers mots suffiront pour faire cesser mon embarras, je répondis:
— Si vous méritez mon affection, mon respect, ma confiance? pourriez-vous en douter ? cl n'est-ce pas le besoin impérieux pour moi devons savoir heureuse qui me conduit vers vous. Arthur me semble triste , chagrin ; je n'ai pu , malgré mes instances, le décider à me confier ce quiTafllige ; je venais donc vous demander à vous, sa mère , (jui sans doute êtes
plus heureuse dans vos observations, si je ne puis rien pour faire cesser son chagrin.
« Madame Monval se recueillit un moment ; il me sembla qu'elle luttait avec elle-même^et j'aperçus une larme briller à sa paupière baissée. EUese leva, ouvrit une boîte placéesur une petite table à ouvrage, y prit une lettre , puis me la tendii..Elleétait d'Arthur, s'adressait à madame Dennery et voici ce qu'elle m'apprit :
«Quelques mois avant mon arrivée à Lestanges, Arthur, vaincu par les sollicitations de sa mère, avait promis sa main à mademoiselle Dennery. Elle était fille d'un avocat au parlement de Toulouse, et c'était avec sa mère que j'avais trouvé madame Monvalj en arrivant chez elle. Leur mariage devait avoir lieu peu de temps avant mon retour ; mais une lettre de moi, annonçant l'intention où j'étais de me rendre à Lestanges pour la belle saison,était
venue renverser les projets mal arrêtés d'Arthur. Il chercha mille prétextes pour reculer l'union qu'il allait contracter, et mon arrivée en le comblantdebonhcur, lui lit, non pasoublier, mais éloigner Taccomplissoment d'une parole donnée pour satisfaire sa mère. Les premiersjours que nous passâmes ensenible lui semblèrent sans nuages et sans reproches; mais bientôt il fut sommé de s'expliquer sur la cause du retard qu'il apportait à tenir sa parole. La lettre que j'avais sous les yeux me disait assez que moi seule pouvais intervenir dans une affaire où mon devoir m'imposait un nouveau sacrifice. Je vis bien que j'étais toujours aimée; mais que Marie Dennery pouvait aimer autant que moi , et <iue je devais lui épargner ce que j'avais souffert. Je n'eus pas une minute de faiblesse ; je nie jetai dans les bras de madame Monval, en lui promettant que le lendemain son fds serait prêta luiobéir.
« Je quittai celle demeure, où j'étais venue chercher l'origine d'un chagrin que je devais, à mon tour, ressentir toute ma vie.
«Je tins ma parole ; Monval me quitta après m'avoirditun adieu que je croyais éternel. Quatre jours plus tard j'étais à Paris , où de nouvelles douleurs m'attendaient.
<t Je passerai, poursuivit ma mère, sur quatre années qui n'ont rien de remarquable , si ce n'est leur conformité de souffrance pour moi. M. de Murville avait achevé alors de dévorer la fortune de mon père ; il me restait, grâce à ce qu'il m'avait donné, à moi , vingtcinq mille livres de rente; l'espoir de me les arracher encore rendit le marquis, non pas plus aimable, mais plus supportable, et si jen'avais pas eu à déplorer cette intimité quia tant de charme quandon s'aime, mais qui devient un supplice quandon ne s'aime pas, je me serais résignée. Au bout de quelques mois, je
dus à Murvillc un bonheur que je n^espèrais pas; j'étais mère. Je désirais une lille, el le ciel, au moins cette fois, combla mes vœux. Tu naquis, et avec loi , Blanche, je trouvai la lin de mes maux. Lavie me redevint chère; ton bonheur, la fortune, tout rcposailsur mou amour; tu sais si j'ai bien rempli ma tâche.
« il y a deux ans, j'ai revu Arthur et Marie Dennery. Ils sont heureux, m'ont-ils dit; à cette époque, ils amenaient à Paris leur fils, qu'ils destinent à la profession d'avocat. La mère de ce jeune homme est une de ces femmes qui se font un suave devoir de ce qui est noble et généreux ; quelles que soient les causes qui me firent sa rivale, tu seras accueillie avec bonté si tu parviens à la trouver. Pour cela, chère enfant , laisse-loi guider par Bernard; il est vieux, mais son zèle est sûr comme son dévouement.
«Blanche, je t'ai confié toute ma vie. Je fus
coupable, sans doute, mais cet aveu doit in'absoiidre à tes yeux^ car ma tendresse pour toi m'a fait surmonter l'humiliation dele faire. Tu as comme moi un cœur aimant, une imagination ardente, que nos malheurs ont pu calmer, mais non éteindre; que mon exemple le serve, chère fille; sois en garde contre toimême, plus encore que contre celui qui t'aimera. Arthur était sage et se défiait de lui ; j'étais folle en ne doutant pas de moi. »
Ici, reprit Blanche en me regardant tristement , finissent les aveux de ma mère. Elle employa les deux jours qui suivirent à me préparer à la perdre. J'étais résignée à mourir; mais je préférais pour elle la consolante idée que j'échapperais à la mort. Je la lui laissai ; car elle y puisait son courage et sa force. Et puis, il faut bien vous l'avouer, mon ami, malgré moi je me livrais à Tespérance; à mon âge et n'ayant jamais souffert, peut-on haïr la vie
qu'on Ta rôvée belle cl semée de fleurs. . . Ouand , surtout, continua Blanche en rougissant, ou
a l'assurance d'être aimée et qu'on aime
Si loin que soit mon fiancé, ne puis-je pas conserver l'espoir de le retrouver un jour.... Mademoiselle de Murville se lut: mais je ne songeai point à l'interroger : l'aveu de son amour pour ce fiancé , qu'elle espérait revoir, m'avait anéanti; j'éprouvais une sorte de rage impuissante contre cet homme que je haïssais sansleconnaître.Cequejeressenlaisétaitindéiinissable; n'ayant jamais eu d'amour, je devais ignorer les tourments de la jalousie. Blanche m'inspirait à la fois ces deux sentiments sans le savoir; et je lui en voulais de ne pas comprendre que cela devait être ainsi. J'étais injuste, je le savais; mais rencontre-t-on réunies la passion et la raison ; la jalousie et la justice ? L'expérience me prouva plus tard combien j'étais insensé alors; qui sait pourtant si aujour-
d'bui je monlrernis moins d'égoïsme et plus d'abnégation.
Mon silence parut inquiéter Blanche : du moins je crus le voir dans la tristesse de son regard; le mien lui sembla sans doute sévère; car elle me dit d'une voix craintive:
— Ne voulez-vous plus m'entendre, monsieur? condamnez-vous ma mère, ou penseriez-vous que je me sois montrée lâche en évitant la mort?
Ces mots me rappelèrent a moi-même; je pris une des mains de la jeune fille, je la portai à mes lèvres , et sans quitter cette main je lui dis :
— Je suis votre ami, Blanche, votre frère, appelez-moi Edouard, et souvenez-vous que le plus beau jour de ma vie sera toujours à mes yeux celui où je vous ai sauvée du désespoir. Souvenez-vous encore que si dans le récit que vous m'avez fait, il y a en effet deux
coupables, à mes yeux ils ne peuvent pas l'être , puisque je leur dois le bonheur de vous connaître et de vous sauver. Ce qui vous reste à m'apprendre, dites-le-moi, Blanche, je vous en ronjurc^ car tout ce qui vous touche ne peut désormais m'êtreindifTérent... El j'accompagnai ces mots d'un soupir dont elle ne comprit pas toute !a tristesse.
— Le 24 de ce mois, reprit mademoiselle deMurville, nous fûmes conduites au tribunal révolutionnaire ; ma mère fut condamnée , je le fus après elle; mais notre jugement avait été prononcé lard dans la soirée ; et comme on n'exécute pasencore aux flambeaux : effet terrible échappé aux inspirations de la terreur , notre supplice fut remis au lendemain. Nous passâmes la nuit en prières ; je renouvelai h ma mère la promesse de suivre Bernard, si je le pouvais, ou de mourir la dernière, si je ne parvenais pas à m'échapper. A dix heures du
malin, on appela les prisonniers condamnés; nous nous jetâmes dans les bras l'une de l'autre : ma pauvre mère me couvrait de larmes, de baisers, el son courage ordinaire parut' un moment se démentir. J'étais plus calme, moi 5 toute mon attention était portée sur ceux qui montaient avant nous dans la fatale charrette. x\otre tour arriva, je pris la main de ma mère et je m'avançai d'un pas ferme. Nous étions douze : je me trouvais la plus jeune et je paraissais la plus résignée. Peut-être cette calme sérénité sur le seuil de la tombe est-elle un don réservé à la jeunesse, qui, n'ayant jamais ressenti profondément les traits du malheur, émoussés sur son heureux naturel/ est farte contre ses angoisses de toute la puissance d'une nature vierge. Ma fermeté fut remarquée par un des gendarmes qui nous escortaient; or, je ne crois pas qu'aucune profes-
sion fasse taire la voix de rame : cet homme était sensible.
— Pauvre jeune nile, murmiira-t-il en me tendant la niain pour m'aider à monlcr, si belle, si innocente, et déjà mourir. Une foule nombreuse nous suivit, en chantant le Çaira pour De profinidis. Mais (jue pouvaient nous faire leurs chants injurieux? ne nous croyaientils pas coupables , puisque leur tribunal nous avait condamnées; et dans cette foule en délire qui se réjouissait de notre mort, combien de consciences impartiales nous eussent acquittées?... car le peuple est essentiellement bon quand on ne l'exalte pas. En arrivant sur la place si exactement nommée de la révolulion, mon premier regard fut pour l'instrument du supplice qui se dressait devant moi, tandis que les yeux de ma mère cherchaient Bernard... Hélas! elle ne le vil pas... Elle, ma
mère... comprenez-vous, Edouard, queUe dut être sa douleur...
La pluie tombait avec force depuis quelques instants; mais la foule n'en grossissait pas moins, tant le spectacle de la mort a d'attraits pour cette multitude au sein de laquelle, pourtant^ les spectateurs du cirque antique trouvent quelquefois des juges sévères. Déjà plusieurs places étaient vides dans la fatale charrette.... plusieurs places étaient remplies dans le ciel.... Ma mère, ma tendre mère, m'avait été enlevée. Je sentais encore dans ma main la chaleur acre et moite de la sienne.... je sentais mon visage inondé de ses dernières larmes; et dans mon oreille se prolongeait, en murmures plaintifs, son dernier adieu. Mais une sorte de brouillard s'étendait sur ma vue comme un nuage protecteur : je ne vis pas couler le sang de ma mère... Mon tour était venu; je descendis sans aucun espoir d'être
sauvée , el vous le dirai-je, sans même en avoir le désir... Ceux qui ont vu massacrer leur mère me comprendront.
Le gendarme dont je vous ai parlé se trouva près de moi...
— Baissez-vous, nie ditil brusquement...
voire mouchoir à la place de voire bonnet... le mien sur voire cou... je me charge du reste, si vous avez du courage. En ce moment je levai les yeu\ au ciel; je cru^ y voir la figure angélique de ma mère me souriant de ce sourire ineffable qui n'appartient qiraux élus, et m'encourageant d'un geste significalif, à rester
sur la terre Pourlantj'élais encore indécise
si je tenterais mon salut , quand je me sentis foriement tirée par la jambe.... je nie laissai renverser et (is ce que le gendarme m'avait prescrit.
Je me relevai bientôt; ma robe souillée de l>oue, ma coiiîure bizarre, mon fichu à car-
reaux rouges et blancs produisaient un déguisement complet. Mon sauveur me poussa en jurant au plus épais de la foule.... Les régions de la vie se rouvrirent pour moi....
Cependant on m'étouffait; on m'écrasait les pieds.... je ne pouvais m'éloigner. J'étais encore à quatre pas de Téchafaud.... lorsque j'entendis cet appel lugubre.
— Blanche Lestanges, montez !..
— G^est fait, ciloyen exécuteur, répondit le gendarme d'un accent impassible.
— J'ai cru qu'elles étaient deux du môme nom.
— Je l'ignore; mais nous n'avons plus personne à te livrer.
— A demain, donc.
A ces mots, qui annonçaient la fin de l'horrible représentation du jour, je me sentis entraînée par la foule vers la rue royale; je la suivis sans savoir où je porterais mes pas quand
je serais libre. Je nVtais jamais sortie seule, et rarement à pied ; je ne connaissais donc pas assez Paris pour me diriger dans ce tourbillon populeux ; je ne pouvais me présenter à notre hôtel sans risquer d^ètre reconnue de nos voisins, dénoncée, arrêtée de nouveau. D'un autre côté je n'avais pas d'argent, pas de papiers pour trouver un gîte dans un hôtel. D'ailleurs, il m*eût fallu vendre quelques-uns des diamants de ma pauvre mère; et comment justifier qu'ils étaient à moi, sans me compromettre.
Edouard, comprenez-vous quel fut mon désespoir lorsqu'à la nuit venue, brisée de fatigue et de besoin , je me trouvai sur la voie publicjue, abandonnée et n'osant implorer la pitié des passants. Je regrettai un moment d'avoir échappé à l'échafaud pour mourir peut-être, dans les souffrances de la faim . du froid , de l'isolement le plus absolu.
Depuis longlemps , la vil!e était calme , je ne rencontrais plus personne ; je me décidai h m'asseoir sous le porche deSaint-Germainl'Auxerrois. La pluie avait cessé ; mais l'eau ruisselait de mes habits; mes pieds étaient meurtris par la longue marche que j'avais faite, et la chaussure que vous me voyez, ajouta Blanche, en me montrant ses petits souliers de satin noir, n'avait pu résister longtemps à l'humidité.
Je dormis quelques heures; lorsque je m'éveillai j'avais la fièvre et je me rappelais à peine les événements de la veille. Peu-à-peu cependant, je ralliai mes souvenirs; je ne sentais pas comme la veille un besoin impérieux de nourriture; j'étais faible seulement, et mes pieds refusaient de me soutenir. Alors la ré^ flexion me vint , désolante, pleine de sinistres pressentiments. Bernard était loin de Paris, mort, peut-être; tous nos amis avaient péri
on émigré , et je no pouvais conlicr -^ des étrangers le trésor que je possédais sans me perdre.
Le jour me Ironva aussi embarrassée que je Tétais pendant la nuit ; il ajouta à toutes mes anxiétés la crainte d'être remarquée par la singularité de mon costume. Cette pensée me donna le courage de réparer un peu ma toilette : j*en ôtai la bouc, je me recoiffai tant bien que mal; puis je quittai ma froide retraite pour lâcher de m'échauffer en marchant, et dans respoird*ôtre secourue quoique je ne prévisse pas comment je le serais.
Terrai dans Paris tout le jour sans avoir obtenu la commisération de personne , car je n'avais point osé la provoquer. Plus d*une fois des hommes grossiers me regardèrent avec effronterie, me tinrent même des propos insultants; mais pas un être ne devina, sur mon visage coloré par la lièvre et la honte , que
j'allais mourir... faute de pain... Le soir je revinsau porche deSaint-Germain-rAuxerrois, j'y retrouvai la froide pierre sur laquelle j'avais reposé la nuit précédente; je priai de nouveau , et touchant le seuil de la maison du seigneur, l'une des trois vertus qu'il mit en naissant dans notre cœur, l'espérance, reprit son empire sur le mien.
Le troisième jour je me sentis plus forte contre le malheur, quoique rien ne semblât me promettre un adoucissement à mes maux : effet sublime d'une foi puissante, je n'avais plus qu'un souffle de vie, et mon âme se relevait... c'est que la providence était mon soutien et mon guide. Le soir ses grandes vues s'accomplirent : vous vîntes à passer, vous ne me voyiez pas , mais une main secrète me poussa vers mon sauveur. Edouard , vous savez le reste...
— Ah ! Blanche, m'écriai-je, combien vous
avez (lu soulfrir ! pauvre enfant! que ne savaisje votre position ! iMais tout est iiniclcsorinais; vousaurez une famille pour remplacer la vôtre, .et moi pour vous en tenir lieu tant que nous serons ici... Car il faut y rester encore , nous ne pourrions (|uitler Paris sans danger; il vous faudrait un passeport , et je ne saurais Toblenir sans vous exposer à de nouveaux périls. Il n'y faut pas penser en ce moment ; dans quelques temps les énormités politiques amèneront un changement, que tout fait prévoir. D'ici là , Blanche , vivons ignorés ; gardons dans nos cœurs le secret du terrible drame qui nous a réunis; ne nous lions avec personne: c'est le plus sage moyen pour ne pas être trahis.
— Edouard, je ferai ce que \ous jugerez convenable; mais vous devez avoir des amis , que leur direz-vous? comment expliquer ma présence chez vous., sans., et la jeune lillefré-
mit. Je n'inierprétai que trop ce frémissement : il n'était pas causé seulement par une chaste réflexion... cette réflexion s'élançait au delà des mers, pleine de trouble... Blanche avait songé à son fiancé.
— Rassurez-vous^ mademoiselle, répondisje, préoccupé de ma découverte, aujourd'hui je vais chercher deux petites chambres dans un autre quartier. Je ne donnerai mon adresse à personne, et si vous voulez quitter les habits de votre sexe, on ignorera, même dans la maison, que vous êtes une femme.
— Edouard, je n'osais vous le proposer, et j'accepte avec grand plaisir. Mais comment me procurer ce qu'il me faut? vous êtes beaucoup plus grand que moi, surtout plus gros; vos habits ne pourront pas me servir.
— Ce soir vous aurez tout ce qu'il vous faut ; je vais vous laisser seule quelques heures; je reviendrai vous prendre pour dîner. Si Von
frappe, n'ouvrez à |)ersonnc... Sans adieu , Blanche, je serai le moins de temps possible. Je pris dans mon secrélaire deux cents francs, et je sortis le cœur plein, mais non pas d'une joie sans mélange : Blanche aimait , Blanche avait un fiancé !
Sur les cinq heures, je rentrai chez moi muni de tout ce qu^il fallait] pour donner à Blanche l'apparence d'un étudiant. Sa taille haute, élancée, devait certainement la faire remarquer comme femme; en homme, elle n'avait T. 1. 20
rien que de très ordinaire. Aussi lorsque je revins après m'être éloigné de nouveau pour lui laisser opérer ce Iraveslissement , je fus tout étonné de la trouver petite. Ce que je lui avais apporté lui allait à ravir ; je ne pus m^empêcher de lui dire combien j'étais heureux d'avoir si merveilleusemeni rencontré les proportions enchanteresses de toute sa personne. En lui disant cela, je rougis comme un écolier citant une phrase latine ou grecque dont il n'est pas bien sûr.
— Vous êtes bien indulgent, mon ami , de nie trouver passable ainsi 5 je me trouve fort mal, moi , avec ma tête tondue par le coiffeur d'oOice de la Conciergerie ; mais hélas! peutil me rester un regret pour mes cheveux.
— En effet, mademoiselle , cette belle chevelure repoussera ^ pour le moment elle vous gênerait. Je lui avais dit cela d'un accent
animé qui la surprit; elle me regarda Irislenient et ne répondit pas. Je lui présentai son chapeau, elle tarda à le prendre , et parut livrée à un penser pénible...
Serait-il donc vrai qu'il n'est pas de situation si grave dans la vie d'une femme, qu'elle ne puisse être traversée par une idée de coquetterie, commeun jour nébuleux par un vif rayon de soleil... A propos de ses cheveux coupés entre deux guichets , mademoiselle de Murville songeait à la possibilité de se trouver, ainsi disgraciée , en présence de l'homme qu'elle aimait. Elle n'y pensait pas seule, et ce fut avec tristesse que je repris d'une voix affectueuse.
— No voulez-vous plus sortir avec moi ?
— Je veux tout ce que vous voudrez, Edouard, répondit-elle en levant sur moi ses yeux voilés de larmes; pourtant sijedevais vous gêner dans quelque circonslance, ne vous croyez pas
oi)ligc do vous embarrasser de n)oi eliacjue fois qu'il vous plaira de sortir. Souvenez-vous que je veux être voire sœur, et qu'à ce titre je dois vouloir voire bonheur avant le mien. Ainsi, mon ami, pas de gêne entre nous. Surtout ne prenez plus avec moi le ton que vous aviez toui-à-l' heure; Edouard , ce n'est pas par co- (juelleric que je regrette mes cheveux , mais parce que ma mère les aimait.
— Blanche, pardonnez-moi... Oh ! si vous saviez combien je me reproche ce que je vous ai dit ; si vous saviez ce que j'éprouvais en le disant, vous me plaindriez et ne me blâmeriez pas.
— Je ne vous blâme pas, mon ami, répli- (jua Blanche avec une douce, mais remarquable gravité. Je vous pardonne de grand cœur. ^'ai-je pas déjà vu combien v»)us êtes empressé de me faire oublier que je vous dois lout; je ne veux rien savoir déplus. Puischaa-
geaiiL loiit-à-conp d'onlrelioii , inacleinoisi'Uo de Murville dit : — Avant de sortir, (•« nvonons un peu du nom (juo jt3 [>orlcrai sous cet habit. Youloz-vous n)c donner celui d'ArtIiur Monval ; je serai Nolre fière lout-à-fait. Je ta clierai de vous dire toi. Vous ferez de même, n'est-ce pas , Edouard?
— Oui, oui, Blanche^ je vous dirai toi'^ ce sera un charmant mensonge... Ah 1 i\\iv je vous sais gré, chère amie, d'a\oii' choisi le nom de mon père... Mais sortons, il est déjà lard, et je vous ménage une surprise pour ce soir.
Nousgagnâmes à pied les boulevarls. lilanclic me surprenait par l'aisance avec laquelle elle portait sou habit d'homme ; je lui en (is compliment, et je cessai d'en être étonné lorsqu'elle me dit que sa mère lui faisait prendre ce costume pour voyager. N'étant jamais acconipagnée de mon père, me dit-elle, nous
préférions n'être pas suivies de nos gens, ei sous ce costume il eut été difficile de nous reconnaître. Je sais même porter l'épée , ditelle en souriant... et vous, Edouard?
J'allais répondre négativement à la question de Blanche, lorsque je fus accosté par un jeune homme avec lequel j'étais assez lié. Nous avions le même correspondant , et chaque mois, dans les premiers temps de mon séjour à Paris, je le rencontrais venant comme moi toucher l'argent que lui envoyait son père. Parfaitement recommandé dans plusieurs maisons l>onorables , il avait eu la bonté de m'y présenter , et je lui avais dû d'être bien accueilli. Pourtant nous ne nous étions point vus depuis quelques mois , aussi m'en fit-il obligeamment des reproches.
— Viens donc déjeûner avec moi , mon cher Edouard, lu es sûr de me trouver le matin, et si le citoyen est de les amis comme je
le suppose, il ino fera beaucoup de plaisir en t'accompaguaul.
— Blanche s'inclina saiis répondre, mais ses joues devinrent pourpres; je sentis qu'il fallait brusquer la lin de celle conversation. Je tendis la main à mon ami, puis je le quittai en lui promettant d'aller le voir le lendemain. Nous entrâmes chez un restaurateur, et, grâce à l'habit que portait Blanche, je demandai un cabinet sans provoquer le sourire malveillant du garçon.
La pauvre enfant m'avoua (ju'elle avait été au supplice pendant que je parlais à mon ami; elle ajouta qu'elle craignait de ne pouvoir prendre sur elle de ne pas rougir toutes les fois qu'on la regarderait avec un peu d'attention. Vous ne me mènerez pas chez ce jeune homme, n'est-ce pas, Edouard?
— Non, Citoyen, répondis-je en entendant le garçon; et je lis signe à Blanche de s'observer.
Lorsque nous fûmes seuls, je lui recommandai de m'appeler citoyen et de me tuloyer, selon l'usage universel du temps.
— Je tâcherai, mon ami, mais en vérité je crains de ne pouvoir m'y habituer.
— Ne te souviens-tu pas , Arthur , que c'est toi-même qui me l'as proposé... Il y a sûreté pour nous deux... Tu comprends, frère, ]a situation est impérieuse, obligatoire.
— Sûreté pour nous deux ! répéta Blanche avec effroi, sois tranquille, Edouard, je ne me tromperai plus.
Les beaux yeux de Blanche étaient restés attachés sur moi avec une expression de bonheur qui disait : Pourquoi ne m'as-tu pas appris tout de suite qu'il y avait danger pour toi à te dire vous? Pourquoi me cacher ce que je puis faire pour conserver ton repos, à toi, qui risques si généreusement de te perdre en me sauva'nt. Ne sais-tu pas qu'il est au cœur de To-
bligé un besoin (jui parle avant la reconnaissance elle-même : le besoin d'une compensalion> Je devinai tout cela dans le regard de Blanche, et depuis, combien de fois ne m'at-elle pas répété que j'étais loin encore d'avoir tout compris. Nous restâmes longtemps sans songer à rompre le silence; ce fut elle qui reprit la parole pour me demander si j'avais trouvé un logement.
— C'est mon secret, Arthur, lui répondisje, en appuyant sur ce nom, que je pensais la mettre plus à Taise; dans une heure lu le connaîtras.
— Il faut, mon ami, que tu répondes à une autre question qui ne doit pas me rester étrangère. Si jeune, si peu expérimentée que je sois des choses positives de la vie, je n'ignore pas cependant qu'il faut pour vivre, des ressources que je n'apporte pas dans la communauté ; les tiennes, Edouard, doivent èlru
bornées, et suffisantes à tes besoins, elles ne pourraient pourvoir aux miens sans t'imposer beaucoup de privations. Je voudrais, mon bon frère, que nous cherchassions à nous défaire d'une partie des diamants de ma mère.
— Gela est inutile pour le moment, Arthur; j'avais quelqu'argent devant moi, et d'ailleurs je puis en avoir chez mon banquier, qui me donne très volontiers du papier pour l'argent que lui a remis mon père. Si nous essayions de vendre les diamants, tu perdrais beaucoup en recevant des assignats, qui bientôt doivent tomber en discrédit, vu l'énorme émission qu'on en a faite relativement à la garantie des biens nationaux, déjà vendus en partie. Cette fortune fictive est une des plaies de la révolution : c'est par elle qu'elle périra ou qu'elle sera dominée.
— Mais il me semblait l'avoir vu prendre la boîte qui renferme les bijoux dont nous par-
Ions, lorsqiio nous sommes sortis. Pourquoi, alors si tu n'en veux rien faire ?
— C'est ce que lu sauras tout à l'heure, répondis-je en souriant. Viens, il se fait lard, nous allons rentrer.
Je suivis le boulevart du Temple, la rue Chariot ; je frappai à la porte d'une maison a.ssez belle; le portier me lendit une clé en me disant :
— Citoyen, on a apporté les meubles, tout est disposé comme tu l'avais demandé. Situas besoin démon épouse, elle est bien ta servante, et moi je suis ton serviteur, citoyen.
Je glissai dans la main de cet homme un écu de six livres , qu'il considéra avec des yeux écarquillés, et je dis à Blanche :
— Allons, Arthur , monte donc, je le suis. Arrivé au second étage , j'ouvris la porte
de notre petit appartement. Lorsque nous fumes chez nous , Blanche se jeta à mon cou;
— 3'iO —
ses bras me pressaient, sa bouche couvrait mes cheveux de baisers. Je ne pus supporter avec réserve tant de marque d'affection. A mon tour je la pressai sur mon cœur avec délire, en m'écriant :
— Ah! Blanche, Blanche, toute ma vie pour un pareil moment ; l'éternité pour m'en souvenir....
— Edouard, c'est moi qui ne dois pas oublier, reprit mademoiselle de Murvilleensedégageant de mes bras; mais vous, vous, mon ami....
Ce vous, répété avec intention, sans doute, me rendit à la raison que j'avais perdue sous le cercle des bras de Blanche. Je refoulai au fond de mon cœur un aveu près de m^éohapper, et qui, dans la position de l'infortunée que j'avais secourue, allait changer, malgré la pureté de mes intentions, mes bienfaits en offense. Je repris d'une voix calme :
— Voici , Blanche , le séjour (|ue je vous
offre, jusqu'à co que mon père puisse vous en donner un plus digne de vous. Cette chniubre est la voire; vous y serez seule (|uand cela vous fera plaisir, je n'y viendrai que lors(|ue vous le désirerez.
— Edouard, ne resterez-vous pas avec moi dans cet appartement, répondil-cllo, comme par forme d'expiation de l'admonition un peu vive qu'elle m'avait fait comprendre; il me semble que la rue Saint-Jacques est loin d'ici... Sans vous, j'avoue que j'aurais peur.
— Je ne vous quitte pas , chère amie; ma chambre est sous la même clé, mais en entrant; celle-ci nva paru plus convenable pour vous. ?se le penscz^vous pas?
— Je suis de votre avis , Edouard , mais pourquoi ne plus me tuloyer.
— Vous m'avez donné l'exemple; peut-être èlait-il bon à suivre.
— Je ne crois pas, mon ami?
« Ecoute, Edouard, nous avons touché tout à l'heure un point où notre confiance ne doit plus s'aventurer.; nous le connaissons maintenant, cela suffît... Tiens, j'imagine un bon moyen : oubh'e que je suis femme , appelle-moi Arthur, jamais Blanche, entre nous comme en public. Cela nous trompera nous mêmes et nous serons plus à l'aise tous les deux... C'est entendu, n'est-ce pas. mon ami?
J'étouffai encore un soupir, et avec une résignation péniblement obtenue, je répondis :
— Oui, mon frère, tu as raison , cela trompera. . . notre oreille. Allons, je te laisse; tu dois être si fatiguée. La nuit dernière tu as à peine dormi. Couche-toi, et dQipiain, quand lu voudras me recevoir, frappe à cette cloison, qui nous sépare; je t'entendrai.... Bonsoir. Arthur, ajoutai-je en baisant la main de Blanche. Elle me souhaita une bonne nuit, et je sortis de chez elle sous Timpression la moins fa\o-
rable à raccomplisseinenl de ce souhait. Je me jetai sur un fauteuil en entrant dans ma chambre. Là, j'épiai avec amour le bruit des pas de mon amie. Pendant une demiheure, je n'entendis rien; je devinai qu'elle priait pour sa mère. Peut-être pensai-je, deraande-t-elle aussià Dieu du bonheur pour son frère... Son frère, ah! ce titre ne peut sulFire au besoin d'aimer (|ui me dévore, et cependant Blanche me doit-elle son amour pour quelques services? n'a-t-elle pas déjà donné son cœur? Cette âme, qui peut cire a compris la mienne, ne peut plus, hélas! avoir d'inspirations pour une telle sympathie... Ah! qui me rendra désormais le calme dont la vue de celle jeune iillem'a privé, pour me livrer à une passion insensée, puisqu'elle ne peut-être partagée par celle qui Tinspire. Comment cacher la joie (pii m'inonde, lorsqu'elle vient au devant de mes caresses... Me me suis-je pas oublié ce soir...
Et demain... lous les jours... elle sera là sans (jirii me soit permis de lui dire que je l'aime....
Un léger mouvement m'avertit que Blanche avait fini sa prière; je l'entendis se mettre au lit, qui frappa la mince cloison posée entre elle et moi , et dont, un moment, mon délire rêva la disparition.... Bientôt je fus honteux d'un tel égarement; je rougis de moi en comparant ma conduite à la pieuse confiance de celte jeune fille, qui remettait à ma garde son honneur, sa réputation : ces biens périssables que la moindre atteinte peut flétrir. Mes brûlantes pensées se calmèrent en entendant le souffle régulier de Blanche , signe d'un sommeil candide comme la prière qui l'avait précédé.
J'essayai vainement de dormir; il était commencé pour moi ce temps où chaque jour amè* nerait,avec de nouveaux charmes, une nouvelle
déception de plus pour mes longues insomnies.
Au petit jour, je me levai , j'écrivis à mon père; j'avais une occasion pour lui faire passer mes lettres sûrement ; je pouvais donc lui parler de Blanche. Cette résolution me sembla dictée par la providence , car elle allait me rappeler sans cesse les limites que ne devait pas franchir ma tendresse pour ma sœur d'adoption. Je ne disais pas à mon pt^re ce que j'avais appris sur la marquise de Murville , lorsqu'elle était encore mademoiselle de Leslanges; mais je lui apprenais tout ce qui avait trait à sa mort, et surtout la dernière volonté de cette dame, qui lui léguait sa fdle, comme à un second père, comme à l'ami qui lui inspirait le plus de confiance pour remplir une lâche sacrée. Enfin, je lui disais comment j'avais été assez heureux pour le devancer dans l'accomplissement d'un devoir que j'étais fier T, 1. 9A
de partager, et que je lui jurais de remplir dignement. Je fermai ma lettre avec un vif sentiment de satisfaction; j'avais la conscience d'avoir rempli une noble mission; et le serment fait à mon père me sembla une sûre garantie pour me préserver de toutes pensées qu'il n'eût pas approuvées.
Un léger coup frappé à la cloison m'avertit que Blanche était levée; je passai chez elle, fort de ma résolution et cuirassé, au moins je le croyais, de toute ma raison. Je reçus sans trop d'émotion visible son baiser du matin.
— J'ai beaucoup réfléchi, me dit-elle, sur notre situation; elle me semble bien embarrassante, mon ami, pour toi surtout, si nous n'admettons personne dans notre intérieur. Car^ il faut bien te l'avouer, je suis peu capable de me mêler de ces soins du ménage auxquels je ne suis pas habituée. Nos ressources ne nous permettraient pas de vivre comme
nous l'avons fail hier ; et j'ai pensé (jue i)eutêlre, il ne serait pas impossible de nous procurer quelques reuseigiiemenls sur Bernard. Si tu veux bien prendre cette peine, et que nous soyons assez heureux pour réussir, nos ressources augmenteront : ce fidèle serviteur est dépositaire d^une assez forte somme que lui a remise ma mère le jour de notre arrestation, et je puis compter sur sa fidélité. L'homme probe ne se dément pas en un jour; s'il n'est pas venu quand nous l'attendions, c'est qu'il n*a pas pu. Mais le dépôt confié par ma mère est intact, j'en suis sûre : une probité de cinquante ans m'en répond.
— Je veux bien tenter de retrouver ce brave homme, mon amie, mais comment y par-, viendrai -je !...
— Rends-toi à notre hôtel, rue de Varennes; il n'est peut-être pas encore vendu. Si Bernard n'y est plus, sans doute les voisins
pourront le dire s'il est chez une nièce dont il nous parlait quelquefois , mais dont je ne sais ni le nom ni l'adresse. Bernard se faisait aimer de tout le monde ; il est impossible que tu ne trouves pas quelqu'un qui puisse te renseigner. Mon bon Edouard, je serais bien heureuse de revoir cet honnête vieillard ; il était si attaché à ma pauvre mère; il avait tant d'amitié pour moi, que je ne serai pas tranquille sur son sort si tu ne parviens pas à découvrir sa retraite.
— Je vais m'en occuper aujourd'hui, ma bonne sœur, ce matin même si tu veux; car je conçois ton inquiétude; et je voudrais qu'il me fut possible de t'épargner le plus léger chagrin.
— Tu sais au moins me les faire oublier, Edouard , et puîs-je songer à autre chose
qu'aux nombreuses preuves de ton dévouement. Aussi, mon ami, je n'ai point hésité à l'exprimer le seul désir que la sollicitude m'ait laissé à former; je n'ai pas craint de le paraître exigeante parce que je connais le cœur de celle que tu as accueilli : je sais qu'il est riche de reconnaissance , plus riche encore d'affection pour payer tes bienfails ; et si le ciel ne m'eût pas douée de ces sentiments, je me serais encore dit : accepte, Blanche, Dieu acquittera la dette, car il est juste et bon.
— Que parles-tu de bienfaits, mon angélique amie? la Providence fit plus pour moi que pour toi en me jetant sur les pas : ne m'at-elle pas recompensé à l'avance en me donnant une sœur, une amie telle que toi...
Je sentis que j^allais être entraîné trop loin;
je pris congé de Blanche , et je m'acheminai vers la rue de Varennes, résolu de tout tenter pour découvrir Bernard.