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et les proportions colossales qu elles avaient revêtues sur le sol tic l’ancien Mexique, où, à travers tic nombreuses couches de croyances, de cultes et de populations disparates, mais juxtaposées par les immigiations et les conquêtes, s’étaient fait jour et s’étalaient triomphants les effluves les plus délétères de la barbarie primitive : phénomènes analogues à ceux que la terre du Mexique a subis et subit encore de la part des feux volcaniques et des soulèvements des couches primitives de l’écorce terrestre. Dans le monde moral, comme dans le monde physique, les réactions sont d’autant plus funestes qu’elles proviennent de profondeurs plus grandes.
Pour les Astèqucs, le but de la guerre était bien moins d’agrandir leur empire que de pourvoir de victimes humaines les temples de leurs dieux. Chaque année, des détachements de leurs armées étaient dirigés vers quelque point des frontières où la politique traditionnelle du gouvernement ménageait l’indépendance d’un certain nombre de tribus hostiles ou rebelles : comme un grand propriétaire de nos jours ménage des réserves de chasse autour de ses domaines.
Le gibier ainsi mis en coupes réglées par les Astèques, celait l’homme.
La razzia était réputée d’autant plus heureuse
qu’on avait fait moins de victimes pendant les luttes de la battue, et qu’on en avait capturé un plus grand nombre de vivantes, dignes, par le bon état de leurs membres et de leurs muscles, de figurer un jour de fête nationale ou privée, comme pièces de résistance, dans un banquet solennel, après avoir eu la poitrine dévotement ouverte sur la pierre du sacrifice et le cœur déposé dans une coupe d’or aux pieds d’une sanglante idole.
« A mesure que croissaient au Mexique l’opulence et le despotisme, les cérémonies religieuses se célébraient avec une pompe plus terrible. C’est ainsi qu’à Rome les spectacles de gladiateurs s’étaient multipliés avec la puissance de l’empire et celle de ses chefs. Les hommes se familiarisèrent les premiers avec ces scènes d’horreur, avec ces abominations dégoûtantes, puis les femmes et les enfants; caria nation tout entière y assistait. Le cœur s’endurcit, les mœurs devinrent féroces... et des milliers de victimes, dans tout l’Anahuac, étaient engraissées dans des cages, sacrifiées sur les autels et servies dans les banquets! Tout le pays ne fut bientôt plus qu’un abattoir humain 1 . »
Si la chute de l’empire astèque coïncida avec
1 W. Prescolt, Conqutle du Mexique.
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la chute du cannibalisme comme institution sociale, s’il ne persiste plus que comme infirmité morale parmi des groupes sporadiques de l'humanité, les sacrifices humains ont survécu même à l’état de guerre dans de grands centres sociaux, grâce à l’orgueil des princes, aux calculs des prêtres, à 1 abrutissante superstition de tous. On ne peut s’arrêter dés qu’on a mis le pied sur la pente glissante du passé. Ainsi en est-il du brahmanisme moderne. Il n’a dû sa victoire sur le bouddhisme qu’à une alliance intime avec la barbarie des âges primitifs. En y cherchant des étais et des auxiliaires, il s’est condamné à en redescendre un à un tous les degrés, à en soulever toute la poussière, à se plonger dans toute sa putréfaction. Il n’en est sorti qu’infecté à tout jamais, impuissant et suicidé. Quand il voulut rentrer dans ses temples, purgés des rites bouddhiques, il y trouva installés les dieux de ses alliés. 11 ne s’y glissa qu’à leur suite et pactisa avec les cultes orgiaques et sanguinaires que ses premiers législateurs avaient écrasés ou subalternisés. Les Rajpoutes apportaient avec eux, de l’occident du Sind, l’infanticide et le meurtre des veuves : le brahmanisme apposa l’onction sainte sur ces monstruosités. Les tribus des montagnes et des forêts persistaient à vouer à leurs dieux des victimes humaines : non
seulement les brahmanes 11 e se souvinrent plus que leurs ancêtres védiques, les missionnaires arians, avaient analhématisé ces pratiques impies, mais peu-à-peu ils se montrèrent jaloux eux mômes de humer la vapeur chaude du sang humain, coulant sous un couteau sacré. On sait ce qu’ils faisaient hier encore chez les Gonds.
Dans l'ilc de Dali, terre brahmanique, un rajah racontait au savant Crawfurt, au commencement de ce siècle, qu’aux funérailles de son père soixante-quatorze des veuves du défunt avaient été immolées sur son bûcher; il ne prit pas la peine d’énumérer les esclaves soumis au môme sort.'
En 1859, presque sous les yeux de l’Europe, aux funérailles du célèbre Runjel-Sing, ses quatre femmes légitimes furent brûlées vives avec son cadavre ; sept eunuques furent sacrifiés avec elles.
Enfin notre génération a vu le rajah deTanjorc, dépossédé par les Anglais pour s’être livré, depuis assez longtemps, dans l’intérieur de son palais, à des meurtres mensuels de jeunes vierges de douze à quinze ans, qu’il offrait en holocauste, tantôt à Çiva, tantôt à Vichnou, ne voulant pas s’exposer à ce que l’un de ces dieux fût jaloux de l’autre.
Monstrueuse, absurde, ou infâme, quelle ivraie
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vivace que la cruauté dans le cœur de l'homme- ! . . . Une légende sanskrite, relative à un fait du même ordrç que les précédents, et dont le rude langage bégaye, pour ainsi dire, la première protestation de la conscience humaine contre ces abominables usages, nous fait remonter, de quarante siècles peut-être, la route parcourue par les générations qui nous ont précédés. — Mais hélas ! pour mesurer l’intervalle qui sépare les têtes de colonnes de l'humanité de scs groupes les plus attardés, que sont trois ou quatre mille ans !...
Voici cette légende :
« Au temps ou l’austère Visvàmilra, chantre et prophète d’Indra, retiré sous les ombreuses solitudes de la forêt Pouclikara, livrait son Aine à la méditation et son corps aux macérations les plus acerbes, le saint roi Ilarischandra, de la race divine d’Iehvakou, obtint de la laveur des dieux, et après de longues instances, un fils qui reçut le nom de Roliita.
« Quand ce (ils unique fut en âge de revêtir le costume des guerriers, Varouna (l’Ouranos des Pélasges), demanda à Ilarischandra de le lui offrir en sacrifice solennel, comme une victime de choix, marquée de signes favorables.
« Ilarischandra, après avoir hésité longtemps, s’adressa à Rohita et lui dit : « Mon enfant, Va-
l.’IIOMME SAUVAGE.
« rouna vous adonné à moi; maintenant il exige « que je vous sacrifie à lui : soumcltez-vous à sa « volonté. — Non! » dit le jeune homme; et, prenant son arc et ses flèches, il gagna la forêt, où il vécut en sûreté.
« Et Varouna étendit la main sur lïarischandra, et l’accabla de maladies et d’infirmités. Rohita, l’ayant appris, voulut à plusieurs reprises sortir de son asile cl retourner au village paternel ( grâma ) pour y subir son destin; mais, à chacune de ses tentatives, le dieu Indra, sous une forme ou sous une autre, lui baria le chemin et le repoussa dans la forêt.
« Là enfin, il rencontra un jour un Richi (saint anachorète) : Ajigarta, fils de Souyavnsà, et père de trois fils.
« Le prince lui dit : « Richi, je t’offre cent tètes « de bétail, pour un de tes fils, dont la vie rachè- « lera la mienne. »
« Le père embrassa son fils aîné, en disant : « Ce ne sera pas celui-ci. »
« Ni celui-ci ! » s’écria la mère, en embrassant le plus jeune.
« Mais père et mère consentirent à céder Çunacéplia, leur fils puîné.
« Rohita donna le bétail promis, sortit de la forêt avec son captif, qu’il amena devant le rajah.
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disant : « Père, voici ma rançon ; celui-ci mourra « pour moi. »
« Le rajah envoya consulter l’oracle de Varouna sur l’échange proposé. L’oracle y acquiesça volontiers en faisant remarquer qu’un brahmane était une offrande plus précieuse qu’un kchattriya . En conséquence, le rajah ordonna que Çunacôpha serait sacrifié le jour môme, à l’heure o ù le soma
est offert aux dieux
« Quand la victime eut été amenée, il ne se trouva personne pour la lier au poteau du sacrifice. Alors Ajigarta, père de Çunacépha, dit : « Je « ferai cette besogne, moyennant une centaine « d’autres têtes de bétail. »
« Le marché fut accepté, et le père lia son fils. Mais quand celui-ci, chargé d’entraves, eut été fixé au poteau, après avoir tourné trois fois autour du feu sacré, au bruit des hymnes Aprîs , il ne se trouva personne pour le tuer.
« Alors Ajigarta, père de Çunacépha, dit de nouveau : « Pour cent autres têtes de bétail, je « me charge de le tuer. » — On lui donna ce qu’il demandait, et il se mit à aiguiser son poignard.
« Alors aussi Çunacépha pensa en lui-même :
« C’en est fait ! ils vont m’égorger comme si je « n’étais pas un homme ! O mort ! attends : je vais v « prier les dieux. »
« El célébrant alors Indra — • dans 1rs termes mêmes que Visvàmilra, prèlre et prophète de ce dieu, lui avait enseignés, — il invoqua son appui comme celui du plus grand, du plus puissant, du plus fort, du plus compatissant des immortels.
« Et, à chaque vers de son incantation, il sentait scs liens se desserrer; <1 quand il cul achevé l’hymne puissant, ses membres étaient libres d’entraves, et le poteau fatal était renversé. »
11 existe, de celle antique légende, plusieurs versions 1 , chacune marquée du cachet particulier d’un cycle différent de la littérature sanskrile et de la religion brahmanique. -Cous avons suivi le texte le plus ancien. Le rôle du réformateur Yisvàmitra, plus clairement délîni ou développé dans les documents postérieurs, est à peine indiqué dans celui-ci ; mais tous mettent hors de doute ce fait monstrueux, qu’à l’épo pie si vantée où la civilisation ariane s’établit dans l'Inde, les habitudes des plus liantes classes de celte race étaient telles que, non seulement un prince, un homme de guerre pouvait, comme chose usuelle, proposer à un brahmane de lui acheter son fils, mais qu'un père de celle caste sacrée pouvait impunément
1 Hans la plupart d’entre elles, c’est le feu <lu ciel (pii, au dénoùinent, rompt los liens, renverse le poteau et délivre Çunacépha.
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s’offrir comme tourmenteur el bourreau du fils qu’il avait troqué contre un troupeau de bétail.
f.a réforme qui, dans les grands centres, frappa dans ses principes et atténua dans ses conséquences l’ordre de choses dont nous venons d’esquisscrle sombre tableau, ayant ouvert le troisième âge et avec lui la série des siècles historiques, nous devons nous borner ici à constater ses résultats généraux.
Dans l’Inde, elle fit descendre les rajahs et la caste des guerriers sous la dépendance des brahmes. En Bactrianc, elle creusa entre le bien et le mal un sillon si profond que nulle intelligence ne put en ignorer. À Méroé, par la voix des prêtres, et plus tard en Chine, par celle des philosophes, elle proclama la légitimité du régicide, comme contre-poids aux abus du pouvoir absolu. Chez les Celtes, elle éleva, au-dessus des pouvoirs anarchiques des chefs de clans, l’autorité régulatrice du sacerdoce druidique. Partout, elle subalternisa la force brutale à l’idée, la matière à l’esprit; elle plaça en regard de l’inégalité sociale une inégalité inverse de devoirs, et fit à chaque degré de la hiérarchie une part de droits pour celte vie et d’espérances pour l’autre.
Les hommes qu’elle anima de son souille, et qui le firent passer dans les lois des nations, ont été soumis aux appréciations les plus contradictoires. Suivant les temps, les lieux, les préjugés du moment, l’historien a vu en eux des fourbes adroits, de bienfaisants imposteurs, ou des révélateurs de la parole divine. Au point de vue du vrai et du juste, ils ont été tout simplement, sous des titres divers, avec des apiitudes et une puissance inégales, des ouvriers dévouésd’une œuvrecommune, dont chacun d’eux n’a guère connu que la tâche qu’il a remplie, et dont la grande génération qui nous a précédés a pu la première embrasser le merveilleux ensemble et formuler le nom : le progrès.
Habituons-nous donc, lorsque, remontant la filiation continue d’hommes et de faits qui rattache l’époque actuelle aux premiers jours de notre race, nous venons à rencontrer de station en station, échelonnées sur notre voie, les grandes ombres des sages de la Chine, des druides de la Gaule, des mages de la Transoxiane, des prophètes de Méroc, de Tlièbcs ou de Sion, et celles des saints richis du Brahmavarla, habituons-nous à nous incliner devant elles et à honorer leur mémoire, comme celle d’intermédiaires nécessaires, placés par la Providence entre les patriarches de
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l’Arie primitive et les apôtres de cet Evangile d’où procède le monde moderne.
Il y a là, tout à la fois, un grand spectacle et un puissant enseignement, dont aux heures de défaillance et d’angoisse que leur imposent d’inévitables transformations sociales les hommes de nos jours doivent religieusement garder le souvenir. Quand, sur les ruines confuses des devoirs et des droits, l’égoïsme aveugle précipite les citoyens dans un antagonisme universel et la patrie hors de ses voies traditionnelles ; lorsque toute flamme vacille, que tout autel croule, que le doute, la nuit et le vide se font autour des intelligences, ce n’est pas un stimulant à dédaigner, ce n’est pas un faible motif d’espoir et de courage qu’une certitude comme celle-ci :
A aucune époque de son existence, même lorsqu’elle s’ignorait elle-même et qu’aucun de ses groupes épars ne voyait au delà de son horizon borné, l’humanité n’a manqué de guides et d’éclaireurs sur la roule de l’avenir, et jamais elle n’a porté dans ses flancs de génération si déshéritée que la voix de Dieu n’ait pu y susciter un contingent de lumière et de dévouement.
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