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CHAPITRE III

Évolution logique. — Décadence des mœurs et des institutions de cet ége, par la création de centres ‘et de pouvoirs sociaux. — Consér quences du despotisme et des castes primitives. — Monstruosités.- Iléformes. — Temps historiques. — Conclusion.

Si légitimes qu’aient pu être à l’origine les conceptions que nous venons de passer en revue et les hiérarchies qu’elles consacrèrent, on conçoit à quelles conséquences terribles 'leur évolution logique dut aboutir quand l’agglomération de plusieurs tribus eut créé des centres et des pouvoirs sociaux ; quand, autour de la tombe de quelque dieu mortel, transformée en autel, ses descendants, rois et pontifes de par ce iombeau, eurent fixé à demeure leurs habitations jusque-là errantes et fait sortir peu à peu la cité

d’un campement de pasteurs ; quand le premier né, ou le mieux doué d’entre eux, eut absorbé dans sa suprématie celle de tous ses frères et de tous ses alliés et quand, la développant avec les obstacles à vaincre ou même les services rendus à la communauté, il l’eut étendue jusqu’au droit de propriété absolue sur les hommes et sur le sol, jusqu’au droit arbitraire de vie et de mort sur tout ce qui respirait au-dessous de lui ; quand enfin, représentant de dieu, fils de dieu, dieu luimême, il fut devenu le seul interprète de la conscience humaine, le seul appréciateur du bien et du mal !...

Ces conséquences furent :

1° Pans l’ordre moral, la confusion de toutes les notions du juste et de l’injuste, de l'horrible et du beau ;

2° Dans l’ordre religieux, un polythéisme sans autres limites possibles que la négation de l'athéisme ou l'antagonisme d’idole à idole, de fétiche à fétiche, de Üàilyas à Dèvas, de Suras à Âsouras ;

5° Dans l’ordre politique, la concentration de toutes les forces vives autour du centre, temple et palais à la fois ; les classes supérieures, prêtres et guerriers, groupées dans l’enceinte de la cité naissante, sous la main du chef suprême ; les champs

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abandonnés aux troupeaux gardés par les seuls esclaves, bétail humain, responsable de l’autre par ses membres et par son sang ;

4° Dans l’ordre social, un système d’aristocratie aussi bassement servile envers le despotisme absolu que cruellement oppressive envers les classes inférieures ; celles-ci avilies jusqu’à la servitude, et les esclaves jusqu’à l’animalité;

5° Autour du foyer domestique, les habitudes tellement corrompues, les liens les plus sacrés tellement relâchés par la polygamie et le trafic de la personnalité humaine, que la sécurité du père de famille n’a exigé rien moins contre la haine de ses compagnes et de ses serviteurs, que la loi monstrueuse qui condamne à mourir avec lui celles de ses femmes, ceux de ses esclaves qu’il a le

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plus tyrannisés pendant sa vie ;

6° Enfin, sur tous les degrés de la hiérarchie, l’exploitation de l’homme par l’homme, poussée à un point qui n'a plus de nom dans les langues modernes, et où, suivant son âge, son sexe, ses forces et sa beauté, le faible n’était pour le fort, le vaincu pour le vainqueur, le captif pour son maître, qu’une matière vile à accabler de labeur sans trêve ni récompense, une offrande expiatoire à jeter sanglante sur l’autel des dieux, une chair jeune et savoureuse à dévorer dans un jour de

triomphe ou à polluer dans l’ivresse d’un festin \ de cannibales!

Ceci n’est pas une hypothèse métaphysique, élaborée à l’aide d’inductions ; ce sont des faits qui au fond des antiquités de tous les grands centres sociaux, de tous les sols historiques, ont laissé des vestiges palpables; des faits dont les légendes héroïques de notre Occident, les vieilles annales de la Chine et les récits d’Hérodote ont porté témoignage ; des faits que les modernes ont retrouvés, plus ou moins atténués par les siècles et les milieux ambiants, dans l’Amérique ainsi que dans l’Océanie, et sous lesquels gémit encore la portion la plus populeuse du continent africain.

Dans une zone immense, qui, du bassin du Zambèze s’étend vers le nord jusqu’aux sources du Nil, et de là vers l’ouest jusqu’aux cours supérieurs du Niger et du Rio-Volla, subsistent encore des sociétés qui vivent, si c’est là vivre, de l’esprit moral, religieux, social et domestique que nous venons de décrire.

Là, le vouloir d’un seul est l’arbitre unique ; les personnes, lesbiens de tous, grands et petits, faibles ou puissants, sont également la propriété d’un seul. Là, un seul fait la loi, la commente et l’applique. Au son de sa voix, à un signe de sa

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main, devant un pli de son front, on voit pâlir et trembler ses courtisans les plus redoutés du vulgaire, scs vassaux les plus hautains, qui tous n’achètent que par leurs bassesses et leurs humiliations dans le palais le droit d’opprimer au dehors. Ses guerriers les plus braves, ses ministres les plus intimes ne l'approcbent qu'à genoux et la tète dans la poussière, tandis que le bourreau, la hache sur l’épaule et le billot rouge et gras de sang à ses pieds, leur rappelle sans cesse, par sa présence à côté du trône, qu'ils doivent être prêts à mourir si le maître l’exige, et à le suivre dans la tombe quand il y descendra.

Puis, quand le dieu mortel veut honorer à sa manière les d eux du ciel ou la mémoire de ses ancêtres, ce sont des victimes humaines qu’il fait tomber sur les autels; c’est du sang d’homme qu’il faut pour ses libations, et en telle quantité que, lors de certaines solennités, on a vu, aux abords du palais et des temples, le sang des morts couvrir à flots les pieds des vivants ; et pendant que les prêtres, enivrés par le carnage, réclament, cherchent et frappent incessamment de nouvelles offrandes, pendant que dans la cité, abandonnée à l’effroi et aux perquisitions des victimairés, les cris des mères et des orphelins répondent aux hurlements des condamnés et au râle des mourants, la tourbe

des courtisans, prosternée aux pieds du despote tranquille et souriant, bourdonne en chœur des exclamations louangeuses dont on peut apprécier le sens général dans les paroles suivantes :

« 0 roi des rois, roi des cicux ! qui ne tremblerait devant le fils de ton père! Héros invincible, que sont les puissants de la terre en ta présence? Ce que sont les arbres de la forêt devant le grand éléphant. De sa trompe, il brise et disperse les plus fortes branches; ainsi se brisent dans les batailles les boucliers les plus épais devant celui de notre roi. Le souffle de sa bouche est sur le visage de ses adversaires comme la flamme sur l’herbe sèche ! Ses ennemis sont consumés devant lui, le roi des rois ! Père du feu, il monte dans l’azur du ciel; il envoie ses éclairs dans les nuages, et la pluie en descend à sa voix ! Montagnes, forêts et vous, plaines verdoyantes, obéissez à notre roi, le roi du ciel 1 1 »

C’était probablement d’un encens analogue que s’exaltait le délire de Chéou-sin et de Ta-ki 2 * * , aux heures de leurs sanglantes orgies, et que s’enivrait Astyage 5 , lorsque pour se venger d’un cour-

1 Voy. Moffat.

4 Tyrans mâle et femelle de la Chine, du douzième siècle avant

notre ère.

1 Voy. Hérodote, Clio.

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lin despote africain et sa cour.

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tisan il lui faisait dévorer, sous ses yeux, le corps dépecé de son enfant.

Ce n’est là pourtant qu’un faible échantillon des flatteries sonores dont on étourdit incessamment les oreilles du moindre des despotes africains.

Et, comme tout s’enchaîne ici-bas et que, entre une exaltation aussi vertigineuse d'une part et tant d’abjection de l’autre, il n’y a qu’un principe reconnu : la force, une seule passion admissible : la haine, il est advenu que, dans l’ordre social que nous décrivons, l’homme n’a connu qu’une fonction : la guerre.

La guerre, pour fournir de pâture les dieux qui ont faim 1 , et gorger l’avidité des grands d’un butin animé ou inanimé ; la guerre, pour remplir dans leurs parcs à bestiaux les vides ouverts par leurs débauches sans frein, et pour leur procurer des moyens de trafic avec les marchands d’esclaves ; la guerre, pour orner la demeure du soldat de dépouilles opimes arrachées sanglantes aux cadavres palpitants des vaincus, et pour peupler sa couche de concubines nouvelles ; la guerre entîn toujours, comme moyen et comme but.

Aussi, depuis des siècles qui datent d’avant Thèbes et Méroé sans doute, son souffle dévorant a-t-il

1 Expression consacrée des prêtres astèques, quand les temples manquaient de victimes humaines.

il accumulé tant de bouleversements, a-t-il soulevé tant de lois la vapeur contagieuse du carnage et l’aveugle esprit de représailles sur le continent africain, qu’aucune nation n’a pu y croître pour saisir la succession de la nation égyptienne, qu’aucune cité, au delà du Sah’ra, n’a vu naître dix généralions, et qu’il n’est pas un point entre les tropiques où, du sein de quelques débris, ne puisse s’élever, chaque jour, un cri de douleur pareil à celui que nous croyons devoir enregistrer ici, comme un témoignage irrécusable des misères que nous cherchons à décrire.

Recueilli de la bouche d’un pâtre captif, gardant, sur les ruines mêmes de sa ville natale, des troupeaux qui peut-être avaient été les siens, et par un de ces hommes dé foi et de dévouement, qui, de nos jours, ont recommencé, au nom du Christ, contre les successeurs de^ Oeris Ethiopiens, la lutte qu’au nom de Brahma engageait, il y a plus de quarante siècles, i'aracu-Iiama contre les tchalrias de i’inde, — ce ténu ignage nous a paru, sous la plume de notre contemporain, tout empreint de vérité louchante et de naïve poésie. Puisse- 1 il ne pas s’être décoloré sous la nôtre !

« J’ai vu de mes yeux celle désolation....

ici vivait le chef d’une multitude d’hommes. Il

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les gouvernait en roi. Eux, tiers de leurs richesses et des siennes, l’avaient surnommé le grand chef du bétail bleu. Ses troupeaux, nombreux comme les nuées qui reposent sur les montagnes, couvraient au loin la plaine et les collines. Un

jour on lui parla d’ennemis qui s’avançaient et d’un péril prochain; il compta ses guerriers et sourit. Ceux-ci se reposaient sur leurs lances et raillaient la lâcheté des tribus qui avaient fui devant l’invasion. « Nous les taillerons en pièces, di- « saient-ils, nous suspendrons leurs boucliers aux

Le récit du pasteur caj'ic.

« piliers de nos demeures. Notre race esl une race « de guerriers. Oui jamais a soumis nos pères? « qui les a vus plier dans les combats ? Nous pos- « sédons encore les dépouilles qu'ils ont conqui- « ses aux anciens jours. Nos chiens n’ont-ils pas « rongé les boucliers de ceux que nos pères ont « combattus? Les vautours dévoreront de même

« nos ennemis égorgés » Ainsi ils chantaient

et se livraient à des danses guerrières. Mais tout à coup leur voix s’éteignit dans la nuit... Des masses noires roulaient le long des collines : c’était l’ennemi qui s’approchait. Des nuages s’élevaient du sein de la plaine : c’était la fumée des villages incendiés... Il y avait comme une tempête dans le cœur du grand chef du bétail bleu... Ses guerriers saisirent leurs armes, et s’élancèrent comme à la poursuite de l’antilope. Le choc des combattants retentissait commie un tonnerre et leurs zagaies semblaient une forêt agitée par un orage d’automne. En nous abordant, les envahisseurs poussèrent un cri de mort, llélas! c’était un cri de victoire : d’affreux gémissements y répondirent. En peu d’instants, les nôtres jonchèrent la terre par centaines; les survivants s’enfuirent vers la ville, où les vainqueurs les suivirent avec des rugissements de lions Ils pillè-

rent et incendièrent les maisons, massacrèrent

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les femmes et les vieillards, et précipitèrent les enfants dans les flammes.

« Le soleil se coucha sur cetfe œuvre de destruction; mais eux, joignant la débauche ou meurtre, ils égorgèrent les troupeaux avec les bergers, et tuèrent jusqu’à ce que leurs mains tombassent de fatigue. Ivres de massacre, gorgés de la chair palpitante des agneaux et des bœufs et puisant à longs flots dans leur sang bouillant une soif toujours inassouvie, ils dansèrent, ils chantèrent jusqu’à l’aube du jour. — Alors les garçons et les jeunes filles réservés pour la servitude, chargés comme des bêtes de somme des dépouilles de leurs parents égorgés, furent dirigés à coups de bois de lances vers les habitations des vainqueurs. — Ceux-ci, avant de s’éloigner, recherchèrent tout ce qui pouvait survivre encore au milieu des cadavres : blessés épuisés de sang, vieillards épuisés de jours, nourrissons vagissant sur le sein de leurs mères glacé et tari par la mort ; et, les entassant pèle-môle dans un enclos sans issue, ils étouffèrent dans le leu les derniers gémissements de tout un peuple... Alors les lions sortirent de leurs repaires, attirés par l’odeur d’une si large proie; les hyènes et les chacals quittèrent en plein jour leurs postes d’observation, et des nuées de vautour vinrent, en tourbillonnant, de tous les points de

L’JIOMME SAUVAGE.

l’horizon, réclamer leur part de cet immense abatis de chair humaine!... Oh ! voyez cette poussière qui tient dans le creux de ma main et que mon souffle fait voler au loin : c’est celle de mes pères et de mes frères ; c’est tout ce qui reste du grand chef des troupeaux azurés 1 . »

Les conséquences les plus hideuses de l’état de guerre, les sacrifices humains, qui de nos jours marquent encore de taches sombres tant de points de la -zone équatoriale du globe, ont souillé tous les peuples, à une époque donnée de leur existence.

On sait ce qu’ils étaient chez les Scythes, chez les Germains, chez les Gaulois nos ancêtres. Ils n'élaient pas moins fréquents chez les Grecs des temps héroïques, comme tout écolier peut l’entrevoir sous le voile poétique dont lésa recouverts la littérature des âges suivants.

Chez tous les peuples d’origine cananéenne, à Tyr, à Sidon, à Carthage, ils avaient pris un développement qui semble n’avoir rien eu à envier aux grandes coutumes des Ashantys et des Dabomiens modernes.

Mais nulle part les traditions de notre race ne nous montrent ces monstruosités avec les formes

1 Moffat, ouvr. cité.

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