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La Cité de Dieu

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veulent la jouissance et le repos. Le plaisir dresse alors ses tables : on s'y assied, comme s'il n'y avait pas de lendemain pour nous faire repentir des orgies de la veille. Nul n'y résiste ; le chemin est ouvert, il est glissant et la pente est fatale. Pas un convive ne manque à l'appel. Après les voluptés de l'Orient, de Thèbes et de Memphis, voilà les jardins de Sémiramis. les débauches de Sardanapale, les hontes de la Grèce, les débordements de Rome, et, après l'antiquité dissolue, voici les dépravations de ces sociétés, chrétiennes seulement par le nom, mais païennes par les mœurs, où fermente toujours le vieux levain de la chule originelle.

Ce qui ne repose que sur l'égoïsme, l'injustice et la passion, est condamné à périr; aussi, messieurs, remarquez la longue histoire des hommes. Qu'est-ce qui vous frappe surtout, à travers ces événements dont le fracas remplit les siècles? La mort universelle. Rien ne dure : tout est frappé à son heure. L'antique Egypte succombe et s'ensevelit; Babylone et Ninive la

suivent; la Grèce, si vivante, s'écroule avec son Alexandre; Rome, qui se promettait l'immortalité, mêle sa poudre à toutes ces ruines sur lesquelles elle avait bâti sa prétendue éternité. C'est au Roi immortel des siècles, au Christ, vainqueur de la mort, à ses apôtres qu'elle doit d'avoir gardé son grand nom et de défier tous les âges.

Afin que nul ne pût mettre en doute cette, fatalité du vice et de la déchéance, des crimes aussi grands que le monde sont là, pour en rendre témoignage. A ceux qui voudraient nier la force prépondérante de l'égoïsme, il suffirait de nommer tous les grands empires qui en ont été la réalisation sociale. A ceux qui contesteraient l'injustice, il faudrait rappeler le fait immense de tous les servages, depuis le servage de l'être rude et fort qui se nomme le peuple, jusqu'à celui de l'être faible et doux qui se nomme la femme. Pour ceux, enfin, qui ne voudraient pas reconnaître la puissance effrayante du sensualisme, on n'aurait qu'à évoquer à leur souvenir les ignomi-

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nies cachées sous les noms de Sodome et de Sardanapale.

Soit donc que l'on considère les faits, soit que l'on interroge la loi de la liberté humaine, il est évident que l'homme ne peut secouer le joug de la corruption originelle. Esclave, sa voie, en un tel servage, est marquée d'avance, et il s'y achemine, poussé par une force qui lui en fait parcourir toutes les étapes. Eh bien, messieurs, voulez-vous être les vaincus du mal, et subir, à votre honte, l'esclavage del'égoïsme, de l'injustice et de la volupté? Non! certes, vous voulez plutôt le secouer. Si je vous sais faibles et déchus, je vous crois restés fiers dans votre chute, et il n'en est pas un parmi vous qui n'aspire à vaincre le mal. C'est ici que je vous attendais. Vaincre, vous ne le pouvez pas par vous-mêmes; acceptez donc la force qui vous est offerte de plus haut. Elle existe : je vais vous la montrer et vous prouver qu'elle est triomphante.

Mais, auparavant, pourquoi ne vous prouverais-je point qu'elle doit exister? Dieu aurait

tiré du néant une nature commeja nôtre, aflamée de lui, née pour la splendeur du vrai et les joies éternelles de l'amour dans l'Infini, il nous aurait créés intelligents et libres, il aurait épuisé en ce chef-d'œuvre les trésors d'une sagesse, d'une bonté et d'un art souverain, et le dernier mot resterait à la corruption et à la mort! L'homme et Dieu n'eussent réussi qu'à produire ce monstre d'égoïsme, d'oppression et de volupté qui s'appelle l'humanité déchue! Cela n'est pas : votre cœur, pas plus que votre raison ne sauraient l'admettre; ils ne s'y résigneront jamais; et, j'ai hâte de vous le démontrer, Celui dont la sagesse n'a pas dédaigné de conserver une nature comme la nôtre, a su trouver aussi, dans son amour, le moyen de la redresser et de la ramener à Lui.

Jl dépend de l'homme déchu de se relever ou de croupir, de rectifier ses tendances ou de les suivre lâchement, d'être le vaincu du mal ou son maître héroïque. Mais, afin que vous ne doutiez pas un instant de ce dessein de Dieu et de cette puissance de l'homme, apprenez

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avant tout que l'homme régénéré existe, et qu'à coté de l'homme déchu, tournant misérablement dans l'orbite de ses vices, il apparaît, lui, orné de sa vertu et muni de sa force.

Oui, messieurs, c'est un fait d'histoire, quelques hommes, un petit peuple, j'en conviens, l'élite de la race humaine a su dompter l'égoïsme, ne point tremper dans l'injustice et briser la chaîne des passions. Remarquez d'abord qu'en théorie tout le peuple chrétien, c'est-à-dire la partie de l'humanité qui a accepté la doctrine du Christ, a proclamé le sacrifice au lieu de l'égoïsme, comme principe de toute vie, la charité au lieu de l'injustice, comme loi de toute relation, l'austérité au lieu du plaisir, comme le signe et la source de toute énergie.

N'est-ce rien de proclamer ainsi, à l'opposé de tout ce que notre misère avait érigé en dogme corrupteur, ces lois saintes qui, à elles seules, sont un commencement de rédemption? Les vieilles civilisations de l'Orient les ignoraient, ces lois de vie; l'Inde ne les a pas soup-

çonnées ; l'Egypte, peut-être, les eût regardées comme des vices; la Grèce raisonneuse les eût taxées de folie; Rome, elle-même, si sage dans l'art de gouverner, les eût dédaignées comme peu pratiques et humiliantes. Et encore que, pour l'honneur de l'humanité, l'idéal de la vertu se soit fait jour, chez les anciens, en de rares esprits d'élite qui ont su l'admirer, l'enseigner même, sinon le pratiquer toujours et le faire prévaloir, — jamais, il faut l'avouer, un tel idéal n'a pu dominer ni transformer ces antiques civilisations. Il n'est devenu l'âme que d'une seule, la civilisation chrétienne.

Oui, certes, nous en savons davantage que ces peuples sans rédemption; nous savons mieux qu'eux qu'il faut à tout prix dominer nos instincts, rester bons, malgré l'injustice, dilater notre cœur si enclin à l'égoïsme. Nous connaissons ces choses, non point de nousmêmes, mais par l'enseignement de l'Église du Christ. Saluez-là, messieurs; elle est plus vénérable que toutes les sociétés dont nous pourrions dire les sanglants exploits. Elle

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n'est guère en honneur, aujourd'hui; c'est une raison de plus de la glorifier et de la défendre. La politique peut l'inquiéter et la blesser; la science la méconnaître; les fils qu'elle a élevés sur son sein peuvent l'outrager. Qu'importe? Sa vie et sa gloire sont au-dessus de ces vaines attaques. En dépit de tout, elle demeure et elle restera comme la seule puissance organisée, proclamant aux quatre vents du ciel et faisant triompher dans le monde les trois lois qui montrent à l'homme le chemin de la régénération.

Messieurs, il ne suffisait pas de bien dire : l'honneur appartient à ceux qui ont la force de bien faire. La parole toucherait au sublime, elle n'en est pas moins stérile, si elle n'inspire des actes dignes d'elle. Mais les actes existent, et l'Église chrétienne est moins remarquable encore par les enseignements qu'elle a promulgués, que par les vertus individuelles et sociales dont elle nous donne le spectacle.

Oui, chez ce môme peuple qui a pour base, en sa législation morale, l'oubli de soi et le

sacrifice, pour moyen la charité absolue, pour fin le détachement de la terre et l'union à Dieu, on voit ces préceptes difficiles héroïquement pratiqués. Oui, en dépit de toutes nos faiblesses, et quoi qu'en puissent dire tous les sceptiques du monde, il existe une légion valeureuse et sainte qui montre que tout n'est pas perdu en cette humanité dévoyée, que tout n'est pas pourri dans cette terre en putréfaction, et qu'en ce déluge se dressent des cimes que les eaux furieuses n'ont point submergées. Oui, il faut le proclamer bien haut, en ce monde où l'égoïsme et l'orgueil, l'injustice et la force, le plaisir et la mollesse ont si longtemps régné, il existe une organisation visible depuis dix-huit siècles, qui est devenue la plus vaste société, et où non seulement on fait profession d'être austère, charitable, prêt à tous les sacrifices, mais où l'on pratique effectivement l'héroïsme moral. Au-dessus et en dehors de tous ces peuples en lutte, où l'intérêt est le grand mobile, le bien-être l'objet suprême, la violence et la ruse les seuls

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moyens, il y a un peuple divin où tout ce triste organisme est heureusement brisé, et où tout une phalange d'hommes se montrent avec l'auréole des vertus qui signalent l'être régénéré.

Et ici, messieurs, ce n'est point aux vivants que je fais appel, c'est aux morts. Les vivants peuvent être discutés, môme en leurs plus solides mérites. Les morts, on ne songe qu'à les vénérer. Il semble que des tombes de ceux qui furent bons, désintéressés, immolés pour de grandes causes, il sorte un témoignage dont on ne peut suspecter la sincérité ni récuser la rigueur. Je l'invoque. Les saints existent. Ils sont un fait de l'histoire, non moins réel que les empires dont je vous énumérais les noms célèbres. Ils ont passé sur la terre doux et forts, doux pour les autres, forts contre eux-mêmes. Ils surent s'oublier dans une nature qu'un âpre égoïsme travaille; et, complétant la justice par une charité que rien ne lassait, ils ont secoué la poussière de ce monde, afin de rester purs, et d'alléger d'au-

tant leur vol irrésistible vers Dieu. En plein dix-neuvième siècle, n'avons-nous pas vu de ces rimes choisies? Pour n'en point nommer d'autres, la France entière n'est-elle pas venue voir ce pauvre curé d'Ars, dont le cœur plein de Dieu a consolé tant de tristesses, relevé tant de courages, rajeuni tant d'existences vieilles avant l'heure, et montré à mille égarés le chemin par lequel les prodigues reviennent à la maison de leur Père? Certes, il faudrait avoir l'âme bien basse, pour ne point s'incliner devant cette pure légion des saints, l'éternel honneur de la fange dont nous sommes pétris. Gloire à vous! ô les vaillants de la terre, qui avez triomphé de l'égoïsme, foulé aux pieds les passions, béni ceux qui vous haïssaient, qui avez combattu, souffert, aimé! Lignée sans tache de la famille humaine! Qui donc oserait méconnaître vos vertus, et douter qu'en vous cette nature, dont tous nous avons subi la corruption et déploré la honte, n'ait retrouvé cette rectitude et cet éclat qui nous permet d'y admirer le chef-d'œuvre primitif de Dieu?

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On applaudit au génie, on couronne les artistes, on fait l'apothéose des capitaines qui ont exalté le nom de leur patrie, en plein ciel, comme une coupole : ce qu'il faut honorer, c'est moins le génie que la vertu; c'est moins la tête que le cœur; c'est moins le héros vulgaire que le saint. Fussiez-vous matérialistes, vous devez baiser la sandale de leurs pieds; fussiez-vous sceptiques, incrédules aux idées qui ont inspiré leurs vertus, il faudrait croire encore à tous les hauts faits de ces libertés héroïques. 11 est beau, croyez-le, d'être de la race de tels hommes. Quand bien même on ne les suivrait que de loin, comme un pauvre soldat marche péniblement derrière l'armée, ce serait encore un honneur insigne. Eh bien, cet honneur-là, personne ne peut nous le ravir à nous, chrétiens. C'est un monopole. Laissons au monde toute sa gloire et tout son génie; nous ne revendiquons que la vertu de nos héros et de nos maîtres.

Il y a donc, historiquement pariant, une force réelle contre le mal. Les phénomènes que

je viens de mettre sous vos yeux me donnent le droit de l'affirmer. D'où vient-elle? Quelle est-elle? Voilà ce qu'il me reste à vous dire.

Vous croyez peut-être qu'elle réside en cette liberté même dont nous avons constaté la survivance, au sein de notre désordre originel? Ce serait une erreur. Les saints eux-mêmes sont les premiers à nous apprendre que leur liberté n'explique rien, et qu'ils doivent leurs vertus à un principe plus haut, à une énergie supérieure. Il me semble qu'en pareille matière ils sont bons juges. D'ailleurs, quand on veut connaître la force cachée d'où dérive un phénomène, il suffit d'observer les circonstances précises au milieu desquelles il se produit : c'c^t la méthode en usage parmi tous les expérimentateurs. Si tel arbre ne prospère qu'en tel ou tel climat, il faudra bien reconnaître que la terre où plongent ses racines ne lui est pas indifférente. Si la vie ne s'accuse que dans telle ou telle condition physico-chimique, pourrez-vous nier que les forces mo-

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léculaires soient utiles à la vie? Ainsi du reste. Or, une condition se retrouve toujours dans la genèse de ces natures privilégiées en qui le mal a été vaincu, et cette condition sine qud non, vous l'avez devinée, l'histoire en témoigne hautement, c'est le voisinage et le contact du Christ. Partout où vous découvrez un être humain, librement rattaché à sa doctrine, et soumis à sa mystérieuse influence, vous le voyez, dans la même mesure, affranchi de la corruption, capable de se racheter, et en voie de divine métamorphose. Cette loi est universelle; elle est absolue; nulle part ni jamais elle ne se dément. Les peuples, comme les individus, lui rendent témoignage. Que dis-je? Elle a pour preuve l'humanité entière.

En effet, messieurs, lorsque, sans préjugé ni parti pris, on ouvre l'histoire, il est impossible de n'être point frappé de ce spectacle : elle est partagée entre deux moitiés, par le divin Crucifié dont le supplice occupe le centre de toute la vie de l'humanité. Avant Jésus- Christ, tous les hommes en masse ploient sous

la dure pression de l'égoïsme qui les divise, du despotisme qui les asservit, d'une corruption effrénée qui les déshonore et les tue. Après lui et sous l'irradiation d'une force surnaturelle, la charité s'impose, le sacrifice est pratiqué, la sobriété devient l'honneur des caractères qui ne veulent pas fléchir. Ne contestez pas ce grand phénomène; car, comme il dépend de nous de renier Jésus- Christ ou de nous rattacher à lui, de redevenir païens ou d'être chrétiens, nous pouvons vérifier, en nous-mêmes et à tous les siècles, le fait que je vous signale. Libre à vous de remonter au delà de la croix ou de vous placer à son ombre! Mais souvenez-vous que, loin du Christ, on retombe forcément dans le règne des passions déchaînées par la concupiscence originelle. Il n'y a pas d'exception : toutes les pages de l'histoire chrétienne en témoignent. Ai-je besoin de vous les faire lire? A chaque fois qu'en un peuple où il avait pris racine, le Christ a été ébranlé, la civilisation a rebroussé chemin et fait un pas vers la mort.

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Eh! messieurs, à l'heure où nous sommes, l'Europe si troublée et la patrie agonisante ne prouvent-elles pas avec une triste évidence que jamais, en dehors du Médiateur, on ne lutte efficacement contre le mal avec lequel l'humanité se trouve aux prises? Est-ce aux pieds du Crucifié que les races s'énervent, que les fers de l'esclavage se forgent, que les familles se dissolvent, que la femme asservie se corrompt elle-même et flétrit ce qu'elle asservit à son tour? Est-ce là que les droits sont méconnus, les devoirs oubliés, le respect désappris, la conscience violée? Là que les décadences s'achèvent et les grandes calamités publiques se préparent! Est-ce dans les cœurs chrétiens ou dans de chrétiens empires que naissent ces ambitions formidables qui mettent tout à coup en péril la paix et l'indépendance des peuples? Est-ce dans les esprits éclairés du Christ que peuvent avoir cours des formules comme celle-ci : La force prime le droit? Est-ce au soleil de l'Évangile que se développe cette fièvre de jouir dont la génération présente

semble dévorée, et ce culte de l'or, la plus basse des idolâtries, le seul dieu de celte masse humaine qui n'en a plus?

Ces faits terribles sont sous nos yeux. Où se produisent-ils? Justement au sein des peuples qui ont apostasie le Christ et lacéré son Évangile.

Ne vous effrayez pas : la corruption ne prévaudra point. L'honneur de Jésus-Christ veut qu'elle soit domptée. Les rêves de l'égoïsme ambitieux, tyrannique, n'aboutissent pas : Dieu le défend. Je ne sais au bout de combien d'années, mais Fheure est certaine, les hommes d'oppression injuste disparaissent, et les empires élevés par la violence s'écroulent. Au moment où l'on croyait toucher au terme, le tombeau s'entr'ouvre, et il faut y descendre, quel que soit le nom qu'on porte, vaincu et déshonoré par le mal dont on s'est fait l'esclave, et qui nous a corrompus jusqu'à la moelle des os.

Ainsi, messieurs, il reste dûment établi qu'en dehors de Jésus-Christ, ni un homme ni

un peuple ne trouvent la force qui tient efficacement le mal en échec. Quand on vous demandera où est la victoire sur les vices de la terre, le remède contre la décadence, le préservatif contre la mort, le ressort de tous les progrès, vous pourrez montrer le Christ et dire : Ces choses sont là, elles ne sont que là ! Ne vous récriez pas! et, pour expliquer l'homme régénéré tel que nous le trouvons sous la grâce de l'Évangile, n'allez pas invoquer la loi du progrès naturel des choses. Vous parlez de perfectionnement! En quoi valonsnous mieux que les anciens, si nous mettons de côté la vigueur morale dont le Christ nous a pénétrés, et les fruits merveilleux qu'a produits sa rédemption? Vous invoquez le progrès! Mais vous oubliez que les anciens nous dépassent et sont nos maîtres presque en tout. Comparez votre littérature et vos arts à leurs arts et à leur littérature. En quoi l'emportezvous sur la Grèce? Pindare, Homère et Platon n'ont-ils plus de leçons à vous donner et vont-ils devenir vos disciples? Vous vous rejetterez

sans doute sur votre incomparable industrie. Mais faut-il croire que les hommes qui taillaient et dressaient des monolithes d'Egypte, qui ont laissé, pour trace de leur puissance, les ruines de Palmire, de Thèbes ou du Colisée, étaient inférieurs à ceux qui, aujourd'hui, percent les montagnes? Où donc est ce progrès dont vous vous vantez? Ce n'est pas en politique, j'imagine : nous sommes loin de ces Romains qui nous ont laissé la science coordonnée du droit, et dont l'habileté a su contenir, pendant des siècles, lous les peuples du monde que leur sceptre avait domptés.

On pourrait ainsi tout mettre en parallèle : presque à chaque point de comparaison nous aurions toujours à nous avouer vaincus.

Qu'est-ce donc encore une fois que ce prétendu progrès? Il n'est pas jusqu'aux richesses et aux plaisirs que nous n'ayons à envier à l'antiquité. Rivaliserons-nous jamais avec cetle Rome qui mettait la mort elle-même de moitié dans ses fêtes, et avec ces Orientaux dont le luxe somptueux et sybarite coûterait aujour-

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d'hui, le budget d'un de nos États? Tout oela soit dit sans regret. Mais, si la loi du progrès pouvait expliquer l'amélioration morale du monde sous l'influence christique, je serais en droit de vous demander comment nous, qui, en toute autre chose, ne sommes pas même les égaux des anciens, nous savons ce qu'ils ignoraient, je veux dire ces lois souveraines de justice, d'oubli de soi, de charité. Qui nous les a apprises et inculquées, de façon à les faire régner parmi nous? Pourquoi alors, malgré ces progrès humains qu'on invoque, la charité, l'amour universel était-il méconnu? Comment le sacrifice n'était-il qu'une exception éclatante qui, une fois pratiquée, suffisait à illustrer un nom? Comment la corruption vengeresse ne cessait-elle pas de dévorer la pauvre race humaine, aux flancs de laquelle elle s'était attachée comme un vampire?

Ah! c'est qu'alors, une chose manquait à ce monde en voie de mourir, une chose que rien ne remplace et qui peut tenir lieu de tout, qui est la véritable excellence du chrétien, et

doDt je suis bien aise de vous raconter les gloires. Ne la cherchez ni dans vos richesses, ni dans votre industrie, ni dans les arts, ni dans votre littérature, ni dans vos sciences, ni dans la philosophie, ni dans rien d'humain. Tout cela n'est que vanité, ne peut que dompter la matière, et n'a aucune prise sur Dieu. Ce n'est point dans l'homme que vous trouverez ce qui faisait battre le cœur des saints; ce qui, à un moment de l'histoire, a envahi le cœur de la France, pour en former une nation d'apôtres et de chevaliers; ce qui a inspiré tous les sacrifices et éteint toutes les haines fratricides; ce qui débordait dans notre virginale nature avant le péché, et faisait chanter Adam sous les arbres de l'Éden ; ce qui est l'honneur et la force de ce monde, la seule raison d'être, enfin, de l'humanité : car l'homme ne mériterait pas de subsister un seul instant, du jour où cette grande chose aurait disparu.

Vous avez nommé l'amour de l'Infini, cet amour plus fort que toutes les passions et tous les martyres, le premier et le dernier mot de

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l'âme humaine relevée par le Christ, cet amour, qui appelle Dieu du meilleur et du plus saint des noms, puisqu'il sait dire : 0 Père qui êtes aux cieux!

Ah ! si Dieu était aimé ! si cette flamme sainte, aujourd'hui, ce semble, prête à s'éteindre, se rallumait au cœur des hommes, et courait de nouveau dans la France humiliée et vaincue; si, au lieu d'être chrétiens et catholiques par la formule, oserai-je dire, par l'enseigne, on l'était par la charité, qui est no(re meilleur signe, je veux le proclamer, dans la plénitude d'une irrésistible conviction, retrouvant dans cet amour la rectitude de notre mouvement vers la destinée suprême, nous puiserions en lui la force victorieuse qui vaincrait tous les entraînements opposés; la face de la terre serait changée, nous reverrions les flammes de feu du jour de la Pentecôte, et, demain, la patrie serait sauvée et régénérée.

L'amour de Dieu : tel est le secret de la rédemption humaine, le principe des merveilles dont peut s'applaudir la civilisation des

chrétiens. L'antiquité ne l'a point connu ni même soupçonné : et, ce que pourraient nous envier ses sages, nous le connaissons, nous le possédons, nous! Aussi, l'antiquité est morte, et nous, nous vivons. Il dépend même de nous, quand la mort nous menace, de la défier et de briser sa tyrannie, car l'amour de Dieu est un principe d'immortalité.

Mais, ne l'oubliez pas, c'est lui, et lui seul, qui fait le chrétien et le vrai catholique. Là où il s'est éteint, Dieu s'en va. L'éclat des rites -et des étiquettes peut faire illusion. C'est un masque, il faut l'arracher, et ne pas laisser dire que ces hommes ou ces peuples, chrétiens ou catholiques en apparence, sont les fils du Crucifié. Qu'ils gardent, à leur compte, leurs vices mal couverts par leurs pieuses pratiques, et qu'on ne vienne point nous objecter ces sépulcres blanchis, lorsque nous parlons de la force rédemptrice qui est dans l'amour de Dieu et des hommes. Cet amour, ils ne l'ont pas, il ne sort point des entrailles de notre nature; il est un don gratuit qui ne nous est

conféré que par l'action mystérieuse de la irràee. Jésus l'a pris en Dieu même et l'a soufflé, comme un esprit nouveau, dans l'âme de l'humanité déchue. Depuis cette heure que l'histoire précise, l'homme est redevenu l'être harmonieux que l'Infini avait créé à son image, à sa ressemblance, et destiné à vivre éternellement en Lui. Tous nos droits à l'héritage divin nous ont été rendus; les portes fermées du paradis nous ont été rouvertes, les primitives espérances ont repris cours, et, au lieu de descendre vers l'animalité pour devenir les fils de la terre, nous sommes en marche, à l'appel de Dieu, pour entrer en participation de sa vie divine. Gomme le dit saint Paul, en un langage plein de grandeur et de mystère, toute créature gémit et souffre, attendant a^êlre délivrée du servage de la corruption et d'entrer dans la liberté et la gloire des fils de Dieu l. Voulez-vous partager cette attente, aimer

. B. l'aul, Epist. ad Rom., c. vin, v. 22.

Dieu, vous remplir de cette flamme, oui ou non? Si vous le dédaignez, c'est fini. Continuez les étapes du chemin néfaste qui vous mène aux abîmes. Si, au contraire, vous voulez aimer Dieu et vivre, il n'y a qu'un moyen alors, c'est d'aller au Médiateur. Sans lui, en dehors de lui, on n'aime pas Dieu. Ne me demandez pas pourquoi ni comment Jésus seul a le secret d'un tel amour : c'est un fait, voilà tout. Or, quand Dieu n'est pas aimé, l'homme est perdu. Si vous en êtes étonnés, souvenez-vous que, dénué de l'amour de Dieu, l'homme est détourné de sa fin suprême. Lorsqu'une nature en est là, qu'attendre d'un tel désordre, sinon la dissolution, et qu'espérer de la dissolution, sinon la mort?

Voilà pourquoi, messieurs, je vous sollicite de revenir au seul Être qui vous enseigne cet amour. Si vous y revenez, vous serez sauvés; sinon, votre cause est jugée. Il n'y a pas d'autre mot : elle est jugée, et sans appel. Vous pourrez être habiles comme tous les Machiavels, industrieux comme des Vénitiens,

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tenaces comme des fils de Romulus; vous aurez beau subjuguer la terre : la terre subjuguée ne vous empêchera pas de mourir. La France poursuivra jusqu'au bout cette route marquée, à tous les pas, de sa honte et de ses ruines, et elle périra, non parce qu'un homme ne se sera pas rencontré; mais parce que Dieu lui aura manqué, ou plutôt — Dieu ne manque à personne — parce qu'elle aura manqué à Dieu.

Voyez! il faut toujours en revenir au Christ et au Calvaire. Là, les peuples ont reçu le baptême de leur immortalité; là, a été signé avec le sang de Jésus le décret de leur rédemption à la vie ou leur arrêt de mort. Lorsqu'un peuple prend le Christ et le jette à la voirie, je ne crains pas de lui crier : Aveugle et insensé, tu vas à l'abîme! Ta fin est proche. Elle s'écrit en lettres funèbres sur le mur de la salle de tes festins! Qu'un peuple, au contraire, s'agenouille devant Dieu, et, conscient de ses crimes, fasse appel au Médiateur, oh ! j'aime à lui dire : Tu es coupable; tu t'es pré-

cipité dans tous les égarements ; tu as blasphémé ce qui est saint, fusillé tes prêtres, <%orgé tes rois et tes frères; tu as commis tous ces méfaits : mais souviens-toi que le Christ pardonne toujours. Quiconque s'incline devant lui, en confessant sa faiblesse et ses fautes, celui-là se relève absous et rajeuni.

J'arrête ici, messieurs, ces considérations générales sur l'homme. Désormais, nous tenons en main les éléments principaux qui expliquent sa nature, et les faits premiers auxquels se ramène toute l'anthropologie. Si vous me demandez ce qu'est l'homme, je vous répondrai : Il est l'univers en raccourci. Si vous me demandez d'où il vient, je vous répondrai : De l'Infini et de la terre. Si vous me demandez où il va, je vous répondrai : Il est en marche vers le ciel et vers Dieu. Si vous me demandez, enfin, son histoire, je vous répondrai : Elle

est un drame en deux actes : le premier est la chute, et le second la rédemption.

Point de convergence de tous les mondes, point de rencontre du fini et de l'Infini, de la matière et de Dieu, « également incapable de voir le néant d'où il est tiré et l'Etre où il est englouti, » qu'il tienne vaillamment et sobrement sa place dans la hiérarchie des choses. ISTe dédaignons pas la matière, puisque nous en sommes pétris; mais sachons la dominer, puisque nous avons une âme. Ne nous retirons pas de Dieu, puisqu'il nous a créés; soumettons-nous plutôt à iui, puisqu'il est notre destinée suprême. Si la matière nous attire, Dieu nous adresse d'ineffables appels. Or, quand on se sait en marche \ers l'Infini, quelle transfiguration ne s'opère-t-il point en notre vie humaine! Qu'est-ce, alors, pour nous, que la terre? le navire sur lequel nous voguons un moment. Et l'humanité? le fraternel équipage. Et l'immensité? le chemin. lit le ciel? Dieu lui-même.

A ce point de vue synthétique, il est grand,

n'en déplaise au sombre Pascal, de se sentir de la race humaine, et je comprends que le Christ ait aimé à se dire et à se montrer le Fils do l'Homme. Le mal, il est vrai, ravage notre nature et trouble l'harmonie de ses forces; il nous entrave en notre élan qu'il déconcerte ou paralyse; mais n'avons-nous pas, dans le Médiateur, la puissance de vaincre le mal? Dès lors, ce qui devait nous amoindrir et nous ruiner, ne nous relève-t-il pas, en nous donnant l'occasion des luttes courageuses et des victoires héroïques? Ainsi, à tous ces titres de grandeur, l'homme ajoute celui d& vaillant soldat du bien.

Le jour où ces idées religieuses, si saines et si larges, mais tristement méconnues, prévaudront à nouveau parmi les hommes où, sans plus faire seulement de zoologie comparée, on se mettra à l'anthropologie complète ; le jour où, non content de voir comment l'homme a pu sortir de la terre et d'un anthropoïde, on recherchera religieusement la part du ciel et de l'Infini que contient son

argile; le jour où, debout et iioq courbés, l'œil levé et non baissé, les hommes regarderont l'éternelle destinée de leur race, ralliée en Dieu par le Christ; le jour enfin où Celui qui est le seul remède à !a corruption, reprendra sur les âmes seû^ enpire, ce jour-là, nous aurons trouvé ce que cherche en vain !a politique ou la science, ce que la philosophie soupçonne à peine : la vérilé qui affranchit les intelligences, la liberté qui honore les peuples, la vertu qui les sauve.

Mettons-nous donc à l'œuvre. Au lieu de se combattre et de se haïr, que les puissances intellectuelles ayant pouvoir sur l'opinion et accès dans l'esprit des hommes, se réunissent afin de nous éclairer, car il fait nuit, de nous délivrer, car nous ployons sous plus d'un servage, de nous faire accomplir un pas de plus vers Dieu, car nous sommes dans une halte qui inquiète et qui pèse. Pourquoi les hommes de science ne renonceraient-ils pas à leur sacrilège parti pris contre Dieu? Verraient-ils moins clairement le nœud et le jeu

coxclis.on m

des phénomèues qui les captivent, s'ils s'élevaient jusqu'à en confesser le Principe mystérieux? Pourquoi la philosophie ne laisserait-elle pas ses timidités séniles, et que perdrait-elle si, ne se bornant plus au Dieu de la raison, elle allait au bout d'elWineroe et consentait à s'agenouiller devant le Dira de l'Évangile? Et la religion? L'heure ne viendra-t-elle pas où le sentiment <qui aujourd'hui surabonde, se transformera en lumière? Pourquoi, transfigurant ses formules rigides *a la clarté de la science, ne réunirait-elle pas dans une puissante synthèse les vérités aujourd'hui éparses en mille rayons, et, à cause de ce brisement, si inefficaces à maîtriser les intelligences?

Ce sont là des espérances. Elles germent dans tous les esprits qui pensent virilement, en dehors de tout pharisaïsme : aussi bien le pharisaïsme des politiques de parti que le pharisaïsme des savants et des philosophes à petite église, et, — je ne crains pas de le dire, — le pharisaïsme de ces croyants insuffisants qui s'obstinent à confondre leur mesquine

interprétation avec la grande vérité dont le Christ nous a dotés, et dont la formule est conservée par l'autorité de l'Église.

Ces germes arriveront-ils à la vie? De toutes parts les ténèbres et le froid nous enveloppent. On se dirait en période glaciaire. La décadence apparente de la patrie, l'épuisement extérieur de la race, l'arrêt daDs le mouvement expansif de la . Religion peuvent troubler les esprits les plus fermes, glacer les âmes les plus enthousiastes. Pour nous, nous sommes convaincus que ni la France, ni la race latine, ni l'Esprit vivant du Christ, qui souffle sur elles, n'ont dit leur dernier mot; et nous croyons envers et contre tout au Dieu qui mortifie et vivifie, qui mène aux abîmes et en ramène l, qui veille sur les germes et a désigné l'heure du soleil destiné à les faire éclore.

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