‹ L'Homme selon la science et la foiChapitre 30 sur 31 · S. Thomas, Summa theol., III* pars, qua-st. 1. art · texte numérisé non relu

S. Thomas, Summa theol., III* pars, qua-st. 1. art

se déroule à travers l'espace et les siècles sera-t-il le développement sombre et fatal de cette chute primitive qui a désorganisé notre nature, en la détournant de sa fin suprême? Il est nécessaire de le savoir, et je voulais de vive force y pousser vos esprits. Écoutez la réponse de la doctrine catholique. Non, le mal n'est point le dernier mot de l'homme. La page désolante de la faute originelle a une contre-partie; si l'homme est un dieu tombé, comme l'a dit le poète, il se souvient des cieux; si la volonté humaine a été fragile, la miséricorde de Dieu a été grande; si la liberté est contrariée par les tendances qui l'égarent, elle subsiste néanmoins dans cette lutte, et Dieu peut donner la victoire à la liberté. En deux mots, livrés à nous-mêmes, à notre seul arbitre, nous serons naturellement vaincus par le mal : il nous saisira dans son engrenage, il nous broiera sans pitié, et nous n'échapperons ni à la dissolution ni à la mort. Au contraire, aidés par le Dieu Rédempteur, nous pouvons vaincre notre corruption originelle

«t retrouver, en même temps que notre rectitude première, l'honneur de notre ùme et les espérances que comporte notre surnaturelle destinée.

Vous le voyez donc : c'est une question de vie ou de mort à résoudre. J'ai à établir devant vous d'abord que, laissés à vous-mêmes, à la pente de votre nature déchue, vous vous enfoncerez, par une logique irrésistible, dans la corruption; ensuite, qu'assistés du Dieu Rédempteur, vous pourrez opposer au mal une force efficace, et ressaisir, par le double fait d'une liberté unie à Dieu et d'un Dieu accueillant l'effort de votre liberté, la rectitude de votre nature et une destinée dont vous aurez le droit de dire : Je l'ai reconquise à la pointe de l'épée.

S'il m'est donné de vous prouver, d'une part, l'impuissance de l'homme contre le mal tant qu'il n'a pas reçu le secours de Dieu, d'autre part, la toute-puissance de l'homme fortifié par Dieu, il me semble, messieurs, que je vous aurai menés bien près de notre foi

religieuse. En vous montrant, par les faits et la raison, que l'homme déchu est perdu sans remède, ne briserai-je pas toutes les prétentions de ces vaines doctrines qui s'imaginent pouvoir, sans Dieu, guérir et pousser en avant l'humanité? En vous persuadant par l'histoire et la logique que Dieu ne nous a pas laissés à nous-mêmes, mais que, si l'homme s'est souvenu des cieux, l'Infini s'est mieux encore souvenu de l'homme, ne fortifierai-je pas en vous cette foi chrétienne qui se donne, à juste titre, comme ayant seule le secret de notre rédemption? Qui nous empêcherait dès lors, pour échapper au mal et vaincre la mort, de recourir à Dieu, de confesser le Christ, et de nous avouer chrétiens? Vous n'hésiterez pas, j'en suis sûr. Laissez-moi, du moins, une telle espérance, la seule digne d'inspirer ceux dont l'unique ambition est de sauver les âmes.

Et d'abord, je prétends que, laissé à luimême, sous le poids d'une nature telle que

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nous la connaissons, en hostilité contre Dieu, attirée par la double séduction de l'orgueil et des sens, l'homme subira d'ordinaire un joug qu'il aime, et penchera vers toutes les décadences. L'affirmation vous paraît tranchante, peut-être? — L'homme n'est-il pas libre? me direz-vous. Ne comptez-vous pour rien la liberté? Quand j'aurais reçu en héritage le fief le plus stérile, pourquoi ne pourrais-je l'améliorer, si je suis laborieux, si j'ai de la résolution au cœur et de l'énergie dans les membres? — Dieu me garde, messieurs, d'oublier tout ce que la liberté contient de forces vives et d'inépuisables ressources! Dieu me garde de penser que, dans la désorganisation au sein de laquelle a été violemment rompu l'équilibre de la nature humaine, tout ce qu'elle a de puissance et de grandeur ait été détruit! Je proclame, au contraire, avec la foi chrétienne, que l'homme déchu reste libre, et, avec la raison, que l'homme libre garde un certain génie des grandes choses. Toutefois, je maintiens ma thèse. Je vous mets au défi,

vous tous, individus et peuples, quels que soient votre race, vos efforts, vos aptitudes, de trouver dans votre libre arbitre, blessé et incliné vers le mal, la force efficace pour l'anéantir. Le mal est en vous : vous le sentirez, vous en gémirez, vous capitulerez devant lui; oirf en dépit de votre liberté, réserve faite de ces cas d'exception qui, en thèse générale, ne comptent pas, il vous vaincra. En voulezvous la preuve? Elle est dans la raison et dans les faits. Ecoutons la raison d'abord : elle est plus facile à contredire, mais les faits viendront l'appuyer, et les faits sont inexorables.

Voici une loi constante : lorsqu'un agent est habituellement sollicité par des énergies qui l'inclinent vers tel ou tel but, il suit la force qui l'influence. La fleur se tourne vers le soleil qui l'appelle, en lui versant ses rayons. L'arbre grandit dans la direction du vent qui fait ployer ses rameaux. Voyez les pins de la Provence. Pourquoi tous étendent-ils leurs branches vertes du même cùté de l'horizon?

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C'est Je mistral qui les pousse. Or, malgré sa liberté, l'homme subit sans nécessité, il est vrai, mais presque aussi sûrement que les créatures privées du libre arbitre, cette loi générale : on le voit entraîné sur la pente de sa nature. Aussi, une des règles les plus certaines, une de celles qu'on peut vérifier partout, en soi-même comme autour de soi, c'est que tout être libre agit le plus souvent selon ses tendances. 11 n'est donné qu'aux caractères de forte trempe de faire mentir cette loi. A part ces hommes d'élite dans lesquels l'héroïsme se produit comme en un sol natal, la masse insouciante, inconsciente même, suit en aveugle le torrent de ses inclinations et de ses besoins.

Or, quelles sont les tendances innées de notre nature déchue? Sont-elles bonnes ou mauvaises? Elles sont mauvaises : toute nature qui n'est plus en marche vers sa fin est nécessairement emportée dans des directions fausses où elle trouve sa perte. Telle est l'humanité. Trois tendances congéniales ont remplacé en

elle l'impulsion originelle qui portait vers Dieu toutes ses facultés : la tendance égoïste nous renferme orgueilleusement en nousmêmes, la tendance haineuse nous rend injustes et oppresseurs, la tendance sensuelle nous asservit à la matière. Elles s'engendrent l'une l'autre avec une sorte de fatalité. L'égoïsme, en nous attachant à notre moi, devient forcément, en son orgueil, hostile aux personnalités rivales; et en s'accroupissant, si j'ose ainsi dire, sur lui-même, il ne tarde pas à tomber sous les fureurs de la passion sensuelle, qui lui promet ses enivrements et ses délires. Ce principe posé, je suis en droit de conclure qu'en règle générale, étudié à l'état individuel ou social, l'homme déchu devra nous apparaître sous le triple aspect du moi haïssable, armé pour la tyrannie, mûr pour le servage honteux d'une sensualité sans frein.

Est-ce vous, messieurs, qui donnerez un démenti à ce témoignage de la raison? Soyez sincères, mettez la main sur votre cœur; qu'est-

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ce qui se remue dans l'homme? L'égoïsme n'est-il pas lu fond de toute âme recourbée, alîaissée sur elle-même, comme pour mieux se complaire en son moi? Est-il un seul homme qui n'ait senti tressaillir, jusqu'en ses dernières fibres, ce misérable instinct qui nous oppose aux autres et n'hésiterait point à les immoler à notre service? Enfin, n'avons-nous pas tous expérimenté celte fièvre qui nous précipite vers la matière, en allumant dans notre chair et notre sang une flamme malsaine que tous les plaisirs de la terre attisent, au lieu de l'amortir et de l'éteindre? Plût à Dieu, hélas! que l'expérience intime fût contredite ou infirmée par l'histoire! Mais ne voyezvous pas que l'histoire l'appuie au contraire, et lui donne, au nom du temps et de l'espace, cette consécration qui n'appartient qu'à elle?

Ouvrons ce grand livre, et vous verrez combien je suis dans le vrai, en affirmant que la liberté subit d'ordinaire les influences de son milieu. Partout où nous regardons vivre

l'homme, nous l'apercevons frappé au coin de l'égoïsme, de l'injustice et de la passion. Ce sont les stigmates de l'être déchu : il les porte indélébiles, comme Caïn tremblant portait le signe auquel Dieu l'avait marqué. L'histoire entière n'est que le récit des folies de l'orgueil, des fureurs du despotisme et des orgies de la concupiscence. Ce colossal volume peut se résumer en trois chapitres. On en devine les titres, sans qu'il soit besoin de les mentionner. Prenez une à une toutes les civilisations dont l'antiquité s'honore, et dont nous considérons de loin, stupéfaits, les splendeurs éteintes : à l'orient comme à l'occident, au nord comme au midi, dans la Chine comme dans l'Inde, à Babylone comme à Athènes, à Memphis comme à Rome, on voit apparaître le moi pour principe, la force pour moyen et la jouissance pour but. L'humanité déchue roule dans ce cercle fatal, sans pouvoir en sortir. De toutes parts, des individualités absorbantes, qui veulent être tout, des individualités oppressives, ne connaissant d'autre procédé que la violence ou la

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ruse, des êtres aiFamés, demandant au plaisir en môme temps qu'à l'ivresse la corruption qui les dégrade et qui les tue. Qui a fait la civilisation orientale? Est-ce la sagesse de Bouddhah qui seule a mis en mouvement l'Inde et constitué ces immenses empires dont notre mobile Occident admire sans envie la majestueuse immobilité? Non, il y a là un levain d'égoïsme; on le reconnaît à ce signe : une vaste servitude. Qui a fait Babylone et Ninive au point de vue de leurs conquêtes? l'égoïsme. Qui agita la Grèce au temps d'Alexandre le Conquérant et lui fit rêver la domination du monde? l'égoïsme. Qui a fait grandir Rome, à partir du Capitole jusqu'aux dernières limites de la terre connue, à travers les cadavres de tous les peuples conquis? l'égoïsme encore et toujours l'égoïsme. On ne rencontre pas d'exception à la loi : elle est absolue. Tous ces grands empires ne sont que l'égoïsme, élevé à la puissance d'une race, d'une patrie ou d'une religion. De là ces absolutismes sans nom et ces injustices qui ont . donné le droit à saint Augustin d'appeler

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l'ancien monde un vrai brigandage, magna lalrocinia '.

Il ne s'agit plus de persuader, il s'agit d'arriver à ses fins. Il n'y a plus à raisonner, il y a à soumettre tout ce qui résiste. On n'invite plus, on commande. La justice n'est plus rien, le sabre est tout. C'est ainsi que le monde entier, pour parler le langage des prophètes, est venu se broyer dans la mâchoire de la bête qui se nomme la civilisation romaine.

Les peuples modernes, s'ils n'y prennent garde, subiront le même sort, car la bête peut changer de nom, mais elle ne meurt pas. Ses dents terribles ne s'usent point. Le marteau de Dieu les casse par moment, mais elles repoussent. La luxure seule les ronge, et c'est elle qui venge ainsi les opprimés. Tous ces héros sinistres de l'égoïsme et de l'injustice viennent à la longue s'amollir dans la volupté. Leur verge de fer se métamorphose en- un sceptre d'or. Après avoir lutté pour tout asservir, ils

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