LÉNORE, ROBERT
Lénore, prenant les mains de Robert. — Enfin, je VOUS retrouve, Robert!
Robert. — Je vous remercie du fond du cœur, Lénore, pour vori bonnes paroles.
LÉNORE. — Oh ! comme vous tHes solennel ! Mes bonnes paroles ne sont pas des aumônes. Venez un peu
ici. (Ella le mène k la cheminie.) AssevCZ-VOUS là, aU chaud,
en face de moi. Vou.s devez geler dans notre Allemagne glaciale. Attendez que je ranime le feu. (EUe prend le soufflet.) On a des cheminées maintenanL.. (Vest bien peu pratique, mais on peut si bien causer au coin du feu. Aux Indes, on n'a pas besoin de cheminées, n'estce pas? (a part.) Que je suis heureuse! (Haut.) Ah! je suis bien contente, Robert. Et maintenant que vous savez cela, plus de restrictions ! Parlez-moi en toute liberté.
Robert. — Lénore, ne me faites pas de peine.
Lénore. — Dieu m'en préserve !
Robert. — Vous m'en ferez, si vous continuez de la sorte à évoquer devant mes yeux l'ombre d'un bonheur qui est enterré à jamais.
LÉNORE. — Ah I n'étes-vous plus le même ?
Robert. — Je le suis, Dieu m'en est témoin. Mais à quoi bon? 11 y a des abimes entre nous.
Lé.nore, découragée. — Comment?...
Robert. — Mon Dieu, comprenez-moi bien. Je n'ose pas vous dire ce qui se passe dans mon cœur... Vous souvenez-vous encore de ce que vous m'avez chuchoté à l'oreille au moment des adieux?
LÉNORE. — Eh ! bien ?
Robert. — « Reste-moi fidèle », m'avez-vous dit.
LÉNORE. — Est-ce cela que j'ai dit, exactement? On nous avait pourtant défendu de nous tutoyer...
Robert. — Ce sont de ces mots qu'on n'oublie pas, Lénore.
LÉNO«E. — Et pourquoi ne le faisons-nous plus aujourd'hui ?
Robert. — Lénore, vous vous jouez de moi.
LÉNORE. — Vous avez raison, mon ami. Ce n'est pae bien. Cela ressemble à de la coquetterie, et ce n'est pourtant que le grand bonheur de vous revoir. Mais vous me montrez bien durement que c'en est fait de notre rêve d'enfants.
Robert. — 11 le faut bien. Dans un beau mouvement de générosité, votre père m'a tiré de ma bassesse. Ce que je pense, ce que je sens, je le lui dois. Mais en môme temps j'ai perdu tout droit à une volonté personnelle. Je suis un vassal de cette maison. Je n'ai pas le droit de me rapprocher de ma jeune suzeraine, à quelque titre que ce soit.
LÉNORE. — Votre orgueil même vous dément.
Robert. — Peut-être est-ce précisément mon orgueil qui m'impose ce joug.
Lénore — Et vous n'êtes pas prêt à m'en sacrifier la moindre parcelle?
Robert. — Ne nie torturez pas. S'il n'y avait que cela! Songez à ce que j'éprouve.' C'est en ce moment seulement, où je suis assis en face de vous, que je retrouve quelque chose qui ressemble au foyer. Mais je serais un misérable égoïste si je me laissais aller à ce sentiment, car là, derrière, au fond de la cour, j'ai une famille, père, mère, sœurs. Et cette famille... Ah ! Lénore, il en va bien autrement là-bas que vous ne pouvez vous le figurer dans votre bonté.
LÉNORE. — Mon cher ami, on n'a pas besoin d'aller jusqu'aux Indes pour devenir étranger aux siens.
Robert. —Vous aussi, Lénore?
LÉNORE. — Nous ferons mieux de n'en pas parler. J'éprouve là, devant vous, une véritable honte. Car je suis bien plus révoltée qne vous. J'ai complètement perdu le sentiment du devoir. C'est avec une sorte de colère sourde, presque avec orgueil, que je me sens en opposition avec les miens et tout ce qui les entoure. Et pourtant, en dehors de cela, je ne suis vraiment pas orgueilleuse. Dites-moi, qu'est-ce donc qui agit ainsi en moi?
Robert. — Prenez garde ! fMuhUngk et Trast entrent par le fond i droite.)