Scène XI
CONRAD, LOTHAIRE, HUGO, TRAST au fond k gauche.
Conrad, i Hugo. — Allons, mon petit Stengel. Entre. Trast reconnaissant Conrad.— Comment? lui, ici !
Conrad, qui le reconnaît eussi tressaille, s'avance et baissant la
voix..— Vous me cherchez. Monsieur?
Traht. — Non, mais je suis bien aise (Je vous trouver. Conrad. — A qui ai-je l'honneur...?
Trast. — Le baron Trast.
('onRAD, saisi, tris poliment. — Ah! NoUS dcVORS VOtrc
visite à notre... Vous avez sans doute fait sa connaissance en voyage... à notre employé...
Trast. — Vous êtes bien Monsieur Muhlingkfils?
Conrad. — Mais... oui... pour vous servir. Et, n'estce pas, Monsieur, nous sommes l'un et l'autre assez galant homme pour oublier le petit incident d'hier soir?
Trast. — Croyez-vous?
Conrad. — La fillette est gentille, je le sais ^ieux que personne. Je me plais à reconnaître votre goût, Monsieur. Mais, vous le voyez, j'ai le bon droit pour moi. Il n'y aura pas, je l'espère, de rivalité entre nous.
Trast. — D'autant plus que le frère de la jeune HWe est mon plus cher ami.
(Conrad, d'abord effaré se remet ; après un silence. — EtquellcS
sont vos intentions !
Traht. — Je ne sais pas encore. Si j'obtiens qu'il s'affranchisse des obligations qu'il croit avoir envers votre maison, si je vous trouve prêt k rompre sur le champ certaines relations, je pourrai peut-être garder le silence. -*-
Conrad. — Autrement?
Tra.st. — Alors, ce sera l'affaire de M. Heinecke.
Conrad. — Vous figurez-vous que j'irai me battre avec mon employé ?
Trast. — Avec?... Comment?... Ah ! oui.
Conrad. — Faites ce qu'il vous plaira. Monsieur.
Trast. — C'est assez mon habitude. M. Ileinecke est en ce moment auprès de Monsieur votre père... permettez-moi de rester encore ici quelques minutes afin d'abréger l'entrevue entre vous deux. Je voudrais éviter que vous vous serriez la main.
Conrad. — Vous êtes ici chez vous, Monsieur.
Trast. — Je vous remercie, ils se séparent. Trast se tourne vers le mur et examine les tableaux.) Conrad trèe egilé, remonte vers le fond.
LoTiiAiRE, i Hugo. — Ouc pcut-il bien avoir à faire avec ce pèrsonnage-là. Si je me souviens bien, il y a eu autrefois à mon régiment un baron Trast qui.... a mal fini. Attends un peu.
HiT.o, inquiet. — Tu vcux lier connaissance ?
LoTHAiRE. — Pourquoi pas? Cet individu m'intrigue. (S'approchent) Monsicur aime la solitude?
Trast, se retournant. — En effet.
LoTiiAiRE. — Voilà qui est presque impoli.
Trast lui lance un regard. — Ah ! Vous seipblez bien chatouilleux sur le point d'hoimeur. Monsieur... pardon ?
LoTiiAiRE. —Je m'appelle Lothaire Brandt, et je crois devoir ajouter que je suis lieutenant de réserve aux cuirassiers du prince impérial.
Trast, très aimable. — El, rien que ça?
Lothaire, menaçant. — Rien que ça. Monsieur.
Trast. — Pardon, mais on ne sert dans la réserve qu'en temps de guerre, et, en arrivant ici, j'espérais que nous vivions en temps de paix.
Lothaire. — Vous vous trompez. Monsieur. On sert aussi dans la réserve pendant les manœuvres.
Trast, faisant le geste de manier une épée. — Est-CC qUO
VOUS comptez sur moi pour... une manœuvre?
I^OTHAiRE. — Permettez-moi, d'abord, une question.
Trast. — Avec plaisir.
Lothaire. — .\u régiment, où j'ai le grand honneur de servir, il y a eu, voilà des années, un jeune officier qui portait votre nom.
Trast. — Vraiment? ça pourrait bien être moi.
Lothaire, très raide. — Et il a été honteusement chassé de l'armée.
Trast. — Parfaitement, parfaitement. (Tqujours très aimable.) Si par là, mon cher Monsieur, vous voulez m'exprimer le désir de ne pas me saluer dans la rue, je vous dispense de votre salut... je peux très bien
m'en passer, ll s'IncUne et passe.)
Hu<io, enthousiasmé. — Jamais je n'ai été si chiquement
remis à ma place. (ll s'approche de Trast et s'incline profondément.) Vous permettez! le m'appelle Stengel.
Trast, se retournant. — S'il VOUS plaît?
Hugo. — Stengel. i Trast s'IncUne poliment. Ils causent.) Conrad, qui pendant ce temps est redescendu i l'event-seène, bas
è Lotheire. — Malheui'cux, qu'csl-cc qui te prend?... C'est le tout puissant comte Trast, de la maison Trast et C •... Tu veux donc ruiner ton père?
Lothaire, effaré. — Pourquoi ne m'as-lu pas dit ç-a plutôt?
Conrad. — En tous cas, il faut arranger les choses sur le champ.
Lothaire. — Si tu trouves un procédé correct...
(Conrad,* Trast.— Pardon,Monsieur...mon ami regrette.
Lothaire, très haut. — Regretter n'est pas le mol juste, mon cher Conrad.
Conrad, balbutiant. — Enfin, il... il...
Trast. — Votre ami désire sans doute que notre petite conversation soit considérée comme non avenue?
Lothaire. — Je crois que nous pouvons aller jusquelà, mon cher (Conrad.
Trast. — J'essaierai donc de me montrer à la hauteur de votre générosité et... j'exprime le même désir.
Conrad. — Alors, l'incident est clos.
Lothaire serrant la main i Trast. — Et laiSSCZ-moi VOUS
dire. Monsieur, tout le plaisir que j'éprouve à faire personnellement la connaissance d'un homme dont j'admire les actions depuis des années.
Trast, très gracieux. — Vous voyez. Monsieur le lieutenant, qu'il n'était pas superflu de vous demander si vous n'étiez « rien que ça ». Au point de vue bourgeois nous nous sentons égaux. Messieurs, M. Brandt fils, futur héritier de l'honorable maison de denrées coloniales, Brandt et Stengel, avec laquelle j'ai le plaisir d'être en relations d'affaires, vient de me faire un petit cours privé sur ce thème : VÏIonneur. Permettez-moi de lui répondre, dis s'asseyent, i droite.) Soit dit entre nous : il n'y a pas d'honneur. (Mouvement de stupeur.) Ne vous effrayez pas. ^
L'ILLUSTRATION
Acle H. seine Xf, — Trasi, Hugo. I.olhaire, Conrad
LoTHAiRE. — Mais ce que nous appelons l'honneur? Trast. — Ce que nous appelons couramment l'honneur n'est autre chose que l'ombre que nous projetons quand le soleil de l'estime publique nous éclaire. Mais, et c'est le plus grave, il y a autant de sortes d'honneur qu'il y a de classes et de degrés dans la société.
LoTHAiRE, trè9 raidt. — Vous VOUS trompcz, Monsicur. Il n'y a qu'un honneur comme il n'y a qu'un soleil et qu'un Dieu. Si l'on ne sent pas cela, on n'est pas un gentleman.
Trast. — Hem I Laissez-moi vous raconter une toute petite histoire. Au cours de mes voyages au centre de l'Asie, j'arrivai certain jour demi-mort de latigue el couvert de poussière dans la demeure d'un grand chef Thibétain. H me reçut en grande cérémonie dans l'immense salie d'un palais merveilleux; il était assis sur un trône, il était à côté de sa femme, une ravissante créature, et médit avec bienveillance : sois le bienvenu chez moi, étranger; ma maison est la tienne; je laisse à ma femme le soin de remplir avec toi les devoirs de l'hospitalité. Je ne vous décrirai pas. Messieurs, les attentions dont je fus l'objet, mais si jamais en ma vie j'eus l'occasion d'éprouver mon empire sur moi-même, ce fut à cette heure-là. Quand je rentrai dans la grande •salle, qu'est-ce que je trouvai? La suite du chef sous les armes, des voix menaçantes, des sabres à demi hors du fourreau. « Il faut que tu meures, cria mon hôte, tu as fait une offense mortelle à l'honneur de ma maison, car tu as repoussé avec mépris ce que je t'offrais de plus précieux ». Vous le voyez, Messieurs, je ne suis pas mort, car on Unit par excuser l'ignorance où j'étais, en ma qualité de barbare Européen, des lois de l'honneur, (sourirai.) Si vous rencontrez un de nos modernes conteurs d'adultères, saluez-le de ma part : je lui offre ce cas. •
Ils se dirigent tous en riant, vers 1« gauche.
Trast. — Messieurs, je ne voudiviis pas que vous me crussiez frivole. C'est une chose excellente en soi d'étudier le problème des mœurs... Mais, voyez-vous, c'est une des lois essentielles du soi-disant honneur de n'être l'apanage que d'un petit nombre, dune élite restreinte. C/esl un sentiment de luxe qui perd d'autant plus de sa valeur que le vulgaire ose davantage se l'approprier.
Conrad. — Voilà du paradoxe, Monsieur. Tout le monde a pourtant bien le droit d'être un homme d'hohneur.
Trast. — C'est ce qui vous trompe. Sinon le premier pauvre diable venu pourrait venir du fond de la cour et se targuer d'être un gentleman, (conred r«tu interdit.)
Lothair'e. — S'il agit suivant les règles de l'honneur, c'est un gentleman.
Trast. — Hem! Tenez, dans une petite République de l'Amérique du Sud, l'aristocratie est composée d'Espagnols, la lie est un ramassis de nègres, d'Indiens et de toute sorte de canaille blanche. Un rejeton de cette race impure, il s'appelait... hem... Pépé... eut l'occasion d'être transporté dans la mère patrie, et là^ sous l'influence du véritable honneur castillan, il déteignit... En soufflant sur son coude gauche.; Un pCU.