‹ L'honneur: comédie en quatre actesChapitre 33 sur 46 · Scène XII · texte numérisé non relu

Scène XII

. Les Mêmes, ROBERT, sortent de u chambre.

Ils répètent tous deux fois : hurreh !

M"* Heinecke, effreyée. — Le via !

Silence embarrassé.

Michalski, payent d'audace. — Bonjour, beau-frère.

Robert. — Fourrais-tu m'expliquer, mère, comment ces deux individus-là osent venir s'asseoir à la lable d'honnêtes gens?

Michalski. — Ho! Ho!

Heinecke. — Ne sois donc pas si désagréable.

M"** Heinecke, se dirigeant vers lui k gauche. — Mon petit

Robert, on n'doit jamais se montrer fier, surtout en vers les siens.

Robert. — Hem!... Alma, qu'est-ce que c'est que ça ? Qu'estrce qui l'a permis?

Heinecke. — Ecoule, que j'te prévienne : pour les Indes, Tne faut plus y compter; je préfère dépenser mon argent en Allemagne.

Robert, iourdu. — Que s'est-il donc passé ?

M"« Heinecke. — Parle, toi, père; c'est à loi qu'on a donné le papier.

Robert. — Que\ papier?

Heinecke, preoant ud« pom. — Mon flls! On ne doit jamais juger les gens sur l'apparence... Ce qu'ils sont, ça ne se voit pas du dehors. Aussi doit-on les estimer, car on ne peut jamais savoir ce qui se cache sous rvétement le plus modeste... Tout Imonde peut porter un pardessus de fourrure.

Robert. — M'expliqueras-tu enfin...

Heinecke. — T'expliquer ? Qu'est-ce qu'il y a à l'expliquer... Ne m'regarde pas comme ça. Qu'est-ce qu'il a à me regarder comme ça, la mère? Je ne suis plus obligé de supporter ces manières-là!...

M"* Heinecke. — Mais, enfin, dis-lui donc...

Heinecke. — Eh! bien, tout simplement, voilà; le patron est venu ici.

Robert. — Le... Pourquoi ne m*avez-vous pas réveillé?

Heinecke. —Pourquoi? Premièrement, parce que ce n'était pas M. Miihlingk fils. Lorsque ton ami vient ici, tu peux le recevoir. Le père, c'est mon *ami, à moi. Nous nous sommes promis de nous faire des visites à l'avenir. El deuxièmement parce que je n*me laisse pas donner des ordres parmon fils... Assez là-dessus... C'est compris?

M"* Heinecke. —Mais, père!...

Heinecke. — Toi, ne viens pas mettre ton mot quand je fais des remontrances paternelles à mon fils. A présent, je n'permets plus qu'on se moque de moi.

MiCHALSKi, d«rri«r« lui. — A la bonne heure î

Robert. — A-t-il été question d'Alma?

Heinecke. — C'est de toi qu'il a été question d'abord. Il le congédie à cause de ta conduite inconvenante. A parler franc, j'attendais plus de reconnaissance.

Robert. — Toi?

Heinecke. — Oui, moi, ton brave homme de père... Ça ne m'est pas indifférenl de voir mes fils courir le monde comme des employés sans place. Et à quatre heures, aujourd'hui, il faut que tu lui rendes les comptes; sinon, gare à loi î

Robert, hor« d« lui, p«nri«ot o«p«od«nt i ■« maîtriser. — Parlons d'Alma! Nous a-t-il offert une satisfaction? Heinecke. — Naturellement^ la plus complète.

Robert, hisiUDt oomm« un homm* qui stnt qu'il dit un* sottise.

— Alors... le mariage?

Heinecke. — Quel mariage?

Robert. — Entre son fils... et...

Heinecke. — T*es devenu idiot?

Robert, tr«ss«iiunt, av«o anxiété. — Alors... quoi!

Heinecke, d'un air An k mi-voix, dans l'oraille. — (UnquantC

millemarks,pasunpfennigdemoins. Haut Superbe, hein?

Robert, avec un cri perçant. — Dc l'argent?

M"* Heinecke, épouvanUe. — Jésus! j'm'en doutais.

Robert. — De l'argent!

Heinecke. — Parfaitement! Je l'ai là.* Ça vaut de l'or en barre.

Robert. — Comment? Tu l'as accepté?

MiClIALSKI, stupéfait. — Eh! hcR?

Robert. — Il t'a offert de l'argent et tu l'as accepté?

Hors de lui, il s'élanoe sur son pire.)

MiCHALSKi, se jeunt entre eux. — J'ic Conseille de laisser l'vieux tranquille.

Robert, sans faire attention k lui, recule en chancelant. — Mèro.

vous avez Sccepté?

M** Heinecke, joignent les mains. — Nous sommes de pauv' gens, mon enfant!

■ Robert sTeo un rire désespéré s'affaisse sur une chaise. Michalski

ef Auguste entourent le pire Heinecke. Aima, souriante, reste assise les mains croisées sur ses genoux.

M— Heinecke. — Que Dieu l'protège ! Il a quelque

chose de détraqué! Elle lui met U main sur l'épaule.; Mon

fils, écoule un bon conseil de ta vieille mère. On ne

doit pas fouler aux pieds son bonheur, car l'orgueiF meurt sur la paille.

Robert. — Oh ! mère, ce n'est pas ce qu'il y aurait de pire! Sur la paille... Mais j'aimerais mieux mourir dans un fossé, crever comme un chien... Seulement, rendez cet argent!... Ecoutez, je vais vous parler bien tranquillement, bien raisonnablement et je vais vous prouver, par a-\-b, que vous devez le rendre... Ces genslà nous ont apporté la honte... (Test vrai... Mais nous n'avions rien à nous reprocher, nous n'avious à rougjr devant personne. On peut voler à un homme son honneur, comme on lui vole son porte-monnaie... On est sans défense là contre. Mais si nous nous faisions payer, argent comptant, ce peu d'honneur que nous avions, alors c'est que nous aurions toujours été des gens sans^ honneur, et nous mériterions noire sort. (Heinecke s»

tourne Ters Michalski qui se touche le front du doigt.) Mon Dieu,

je comprends bien. Je ne vous fais pas de reproches, non réellement pas... Vous êtes pauvres et vous l'avez toujours été. Dans une misérable existence, toule remplie par le souci du pain quotidien, il ne reste guère de place pour la réflexion et la dignité... Et alors vous vous laissez éblouir par ce peu d'or. Mais, croyez-moi, vous n'en tireriez aucun plaisir... Rien ne vous resterait que le dégoût. 'sétrangUnt.i Ah! le dégoût! Cela étoulTe.

M"* Heinecke. — Ça vous donne froid de l'entendre.

Heinecke. — Et voilà! C'est mon flls!

Robert. — Et ne croyez pas que vous perdrez à me suivre. Regardez-moi. J'ai appris quelque chose, n'est-ce pas? Et je suis solide, n'est-ce pas? Et je ne suis pas sans ressources, n'estrce pas? Vous pouvez bien vous fler à moi pour les quelques années qui vous restent à vivre, n'est-ce pas? Ecoutez, je ne ferai plus rien que travailler pour vous... le vous ferai riches!... riches!... Vous pourrez disposer de moi comme vous^ l'entendrez; je serai votre esclave, votre béte de somme... Mais rendez cet argent.

Heinecke. — Tout cela est bel et bon. Mais un bontiens vaut mieux que... qu'est-ce que je voulais dire...

Michalski. — Bien! c'est ça, beau-père.

Heinecke. — Certainement, c'est ça... Eh! ben, mon garçon, loi, va-t'en à la chasse aux moineaux, moi, jegarde ce q\ie je tiens, et je vais le loucher à l'instant.

Michalski. — Bravo!

Robert. — Et toi, mère?... Eiie se détourne.) Toi aussi ?... Mon Dieu! que puis-je faire de plus? Aima, il s'agit de toi!... Je le pardonnerai tout, mais aide-moi. ii u prend

par la main; elle se défend; il l'attire Ters le milieu de la seine'. Tu

t'es donnée! Eh! bien, soit!... c'était peut-être ton droit après tout! Mais tu ne te vendras pasi Ton amour... oi> ne trafiquera pas de ton amour! Aima, dis-leur cela !

AlMA, aTeo hauteur. — Làchc-moi !

AuGi'STA. — Il lui arrache le bras, à c'ie petite.

Alma. — Tu n'as plus d'ordres à me donner Eiie sedégage.

Robeut. — (^hère sœur!

Alma. — Et malgré tout j'irai au bal masqué. Demande plutôt à maman.

Robert. — Mère!

M"* Heinecke. — Pourquoi la pauvre enfant n'aurailelle pas un petit plaisir une fois par hasard?

Robert, anéanti. — .\lors, voilà où nous en sommes I

Michalski, s'insullant dans un fauteuil, gouailleur. — Oui,

voilà où nous en sommes.

Robert. — Ah! toi, misérable entremetteur! Debout!

Comme Michalski ne bouge pas, il empoigne le fauteuil par le dossier.'

Debout, je le dis, et hors d'ici, hors d'ici tous les deux. Michalski, menaçant. — Ah ! Je commence à en avoir plein le dos ! •

RofiERT, qui tient toujours le lauteuil. — N'CSSaic pas de

me toucher!

M"* Heinecke, s'éiançant entre eux. — Tu vas briser mon fauteuil!

Robert. — H vient sans doute aussi de la maisonj MiJhlingk, pour que vous le respectiez tant?

M"* Heinecke. — Naturellement!

Robert. — De ce cher M. Conrad, n'est-ce pas?

L'ILLUSTRATION

M"* Heinecke. — Mais, ben sûr.

ROBEHT, avec un rir» de fureur. — Eh I hicil ! Lo Voilà. 11 le frappe ti violemment sur le plancher qu'il le brise et en jette les débris i leurs pieds.

M""« Heinecke, larmoyant. — Mon beau fauteuil! EUesage

nouille et ramasse les débris qu'elle porte vers la gauche. Puis elle se laisse tomber sur le tabouret.)

Heinecke.— Ben vrailc'eslà n ypas tenir, u veutsonir

par la droite.

■Robert, lui barrant le passage. — Vn>?-lu rendre le prix de la faute, oui ou non?

Heinecke. — J'n'y pense même pas.

• Robert. — Alors, je n'ai plus rien à faire avec loi ! Avec loi non plus, mère. Ainsi on a Hé mis au monde et on a apporté le déshonneur avec soi. en naissant, comnàe Une tache originelle I C'est bon! Mais s'il fallail absolument que je voie le jour, pourquoi ne m'avoii pas laissé croupir datis la boue où je suis né, où je suis réduit à me vautrer toute ma vie, parce que mon honorable famille le veut ainsi?

AuGUSTA. — Tu l'entends, mère! Et c'a toujours élé toii préféré!

Robert. — Non, mère, n'écoute pas. m sagenouiuo à cqté d'elle.) Je n'ai rien dit, et si j'ai dit quelque chose, c'était pure folie. U me semble qu'aujourd'hui je n'ai plus rien en moi de naturel ni d'humain. Aie pitié, mère... Tu peux nous sauver tous deux! Viens avec moi...

M"* Heinecke, sanglotant. — Dans ta rage, est-ce que lu n'vas pas aussi m'briser mon miroir?

Robert lance un regard vague au miroir, puis se relève. — NouS

ne parlons pas la même langue... Nous ne pouvons pas nous comprendre...

MlCIlALSKI, qui s'est concerté k voix basse avec le p*re Heinecke

saisit Robert par l'épaule. — Asscz dc manières commc <;a. Tâche de déguerpir.

Robert, le repouisaat violemment. — En arrière! (U regarde son pire et ses sœurs qui l'entourent avec des exclamations de colère, puis il pousse un écltt de rire strident.) Ah ! bien ! On me chaSSe.

MlCn.\LSKI, ouvrant la porte toute grande. — HorS d'ici !

Page 1