Scène VIII
Les Mêmes, ALMA.
AlMA, robe voyante, Jaquette beige, petit ohapean coquet, soigneusement ooiMe, gants de Suide, beauoonp de bracelets. Par la port*
entr'ouveru. — Ricn le bonjour à tout le monde.
Robert se pr^cIpiU à ■& raaoontra at la prend dant.aat bras. -^ '
Aima, Dieu soit loué !
M1CHAL8KI, à Augutia.— Lcd dcux aristos de la famille. Robert, eareasani Aima. — Comme tu es jolie, petite sœur! Alma, maniérée. — Mon petit frère chéri ! |
AuGUSTA, bas. — Dieu ! qu* c'est touchant!
M"* Heiaeoke aida Aima i 6ter la Jaquette.
UeINECKE. — Et quoi de neuf? (11 lui caresse la joue.] Est-
on mon petit trésor, oui ou non?
Alma ohantoone. — » Oui, cher papa, c'est Girofla. » '
Heinecke. — T' entends comme elle chante ? Pur italien.
Robert. — Mais oui, dis donc, qu'est-ce qu'on m'apprend? Tu veux à tout prix devenir une grande cantatrice?
Alma. — Si ça se peut, je n' demande pas mieux.
M~* Heinecke. — Tu n' voudrais pas un morceau de gâteau, mon Alma?
Alma. — Merci beaucoup. (Tout «n mangeant, elle passe et repasse devant le miroir.)
Robert. — Et tu étudies avec ardeur?
Alma, la bonohe pleine, fait signe que o^ui. — ToUS ICS après-
midi, je prends une leçon... Do, ré, mi^ fa, sol, la, si, si, la, sol, fa. Ahl ces gammes! c'est mortel... et ces éternels exercices... c'que ça m'énerve.
M"* Heinecke. — Pauv' enfant!
Alma. — « yes, m'a ! » Car j'ai aussi appris l'anglais. Je suis furieusement instruite. Qu'est-ce <!"€ je n'ai pas appris?
Heinecke. — Parfaitement! Tu vois, Robert.
Alma. — Et puis après tout... on ne vit qu'une fois... Etre gai, c'est la grande affaire... Es-tu gai, toi aussi, ' petit frère ?
Robert. — Certainement, quand j'ai des raisons de l'être.
Alma. — C'est bien malin ! H faut être gai sans raison. A quoi bon être jeune? Et puis, la vie est sî belle ! Chaque jour il y a du nouveau; et Berlin est si beau ! Tu sais, sous les tilleuls ! Et la lumière électrique, tu l'as vue? C'est ce que j'aime par dessus tout. Elle vous donne l'air si pâle, si intéressant! Tous les restaurants sont éclairés à l'électricité maintenant. C'est fabuleux. J'ai vu un lustre, tu sais, dans le nouveau café sur la place de DonhofT, c'est une énorme guirlande de fleurs, et dans chaque fleur il y a une lampe électrique.
Robert. — Tu es donc entrée dans ce café?
Alma. — Moi? quelle idée... je l'ai vu par la fenêtre. On ne voit pas de choses pareilles là-bas, aux Indes ? n'est-ce pas ?
Robert. -- Non, rien de pareil en efTet.
Alma. -- C'est que nous avons une civilisation très avancée. Quelqu'un m'a dit que Berlin est presque aussi beau que Paris. Est-ce vrai ?
Robert. — Je ne connais pas Paris, ma chérie.
Alma. — Ah I quel dommage ! Un jeune homme doit connaître Paris.
Robert, i la fois stupéfait et charmé. — Petite fille !
Alma. — Ha, ha, ha! Je suis drôle, n'est-ce pas? ha, ha, ha ! Oui, voilà comme je suis ha, ha, ha ! (Eiie
descend en riant et en se dandinant vers Auguste et lui met sous le nez son mouchoir, qu'elle porte plié dans sa ceinture.) SenS-moi ça.
AuGusTA, bes. —Oh! délicicux. Qu'est-ce que c'est?
Alma, bas.— « Royal Houbigant », la dernière nouveauté de Paris... On vient de me le donner.
AuGUSTA, bas. — Tu vicns c' soir?
Alma bas. — Je ne sais pas. Il me le fera dire. Mais demain soir, nous allons au bal masqué. Ha, ha, ha !
Robert. — A présent, nous allons devenir sérieux, petite. Viens ici, assieds-toi... en face de moi... ici... ici.
Alma. — Dieu, qu'est-ce qui te prend? On se croirait au tribunal.
Robert. — En tous cas, je vais t'accabler de questions.
Les parents se groupent derriire le fauteuil d'Alma. Michalski s'assied sur la table de travail. AugusU près de lui sur le tabouret.
Alma. — Eh ! bien ! allons. Quand il vous plaira, Mon sieur.
MicuALSKi, bas & AugusU. — Ça va devenir drôle.
Robert. — Comment t'es-tu découvert du talent?
Alma. — Ça vous vient tout seul, comme l'amour, sans qu'on sache d'où.
Robert, désagréablement impressionné. — Hcm... MaiS il
faut bien que quelqu'un te Tait dit le premier.
Aime hausse les épaules.
M»* Heinecke. — Rappelle-toi, petite. C'est M. Conrad, qui...
Robert. — Le fils du patron ?
Heinecke. — Naturellement.
Robert. — Et comment savait-il ?
M*"' Heinecke . — Il l'a entendue chanter par la fenêtre de la cour. Et le lendemain il nous a dit que « c'était un crime de laisser une pareille voix... »
Robert. — Mais pourquoi laisses-tu mère répondre, Alma?
AuGtHTA, i Michalski. — Elle cst si timide.
Alma. — « ... Délaisser une pareille voix se morfondre, ici, dans la maison du fond et surtout de me laisser me morfondre, moi, dans cette maison. C'est vraiment trop dommage pour vous. Mademoiselle, dit-il. »
M"' Heinecke. — Ça, je l'ai entendu, il a dit : Mademoiselle.
Heinecke. — Certainement et c'est ma fllk;! Hé!
Robert. — Continue, Alma.
Alma. — « .Mes parents se sont occupés de votre frère, a-t-il dit, et moi je m'occuperai de vous, a-t-il dit... Voilà! et là-dessus il m'a choisi un professeur, une dame qui dirige un cours de musique; on n'y rencontre que des dames des meilleures familles. Il y en a une qui est fiancée à un lieutenant de hussards.
Robert. — Comment se nomme cette dame?
Alma, menante. — Pourquoi veux-tu le savoir?
Robert. — Parce que ça ne doit pas être un secret.
Alma. — C'est la signora Paulucci.
Heinecke. — Une vraie Italienne!
Robert, prenant son carnet. — Et elle demeure ?
Alma, vivement. — Tu n'as pas besoin d'y aller. Je l'ai dit l'exacte vérité.
Robert. — Evidemment. Mais je ne serais pas fâché d'entendre dire à ton professeur ce qu'il pense de toi.
(Alma jette un regard k Auguste.)
AuGL'STA.— Tu peux l'accompagner demain à sa leçon. Alma, vivement. — Oui, oui, demain.
Robert. — Bon ! (Il se live et marche avec agitation.) Je ne
veux pas te chagriner, mon enfant, mais je dois vous avouer que je ne partage pas vos belles espérances.
Heinecke. — Comment ça?
Robert. — Il y a tant de jeunes filles qui ont été attirées dans cette voie par vanité, par ambition. Et cette voie est dangereuse, oui, plus que vous ne croyez. Je suis absolument convaincu que les motifs du jeune patron sont les plus purs et les plus nobles du mondé, mais... Enfin, si demain j'apprends d'une personne autorisée que mes .inquiétudes sont vaines, je m'occuperai de toi, moi-même, et je te promets que je n'aurai pas de repos avant que tu n'aies atteint le sommet dans ton art.
Alma prend le vase sur la table et se cache le visage dens les fleurs.
Robert. — Et n'est-ce pas étrange que nous devions tout, même ce bonheur inoui, à la famille Mûhlingk?
Michalski rit ironiquement; Robert dresse r4>reille mais ne dit rien.
Alma. — Maman, qui est-ce qui m'a envoyé ce merveilleux bouquet?
M"' Heinecke. — C'est pour souhaiter la bienvenue à... (Elle désigne Robert) de la part de M''* Lénorc.
Alma. — Ah! Ça vient d'elle, (eiio repose le bouquet.)
Robert. — Ecoutez! Une question. Je remarque que, sitôt que je mentionne la maison du patron ou l'un de ses habitants, l'un de vous se met à rire ou fait une réflexion désobligeante. Seul, M. Miihlingk fils parait trouver grâce à vos yeux. Pas de détours! Qu'avezvous contre nos bienfaiteurs? Quels motifs de plainte
LMLLUSTRATION
vous onl-ilî* donnés? Siienee. Vîiv exemple à loi. beaufrère, qui viens de ricaner? Ou .'i toi. Aima, qui viens de repousser les fleurs de M"' Lénore? Mère m'a dit qu'elle s'est toujours montrée bonne pour vous.
Alma. — Elle, bonne! Une pimbêche, bouTlie d'orgueil, qui ne peut pas assez redresser la UHc quand elle me rencontre. Jamais elle ne m'adres-^e la parole: c'est ù peine si elle daigne répondre quand je la salue. Ah! oui, elle est bonne!
AuGusTA. — Elle en fait autnnt avec moi.
Robert, k pan, avec douleur. — Elle n'aurait pas agi ainsi autrefois.
M"* Heinecke. — Attendez quelle ait épousé mon fils Robert.
Robert, effrayé, lui coupe ii parole. — Mais, maman I... Pardon, je me rappelle à l'instant que j'ai rapporté des souvenirs ù mes sœurs et à vous... à toi aussi, beaufrère.
Alma. si tevaat bruaquemenl, curieuse. — Ou'esl-ce que
c'est? Où est-ce?
Robert. — Dans la chambre à coucher, sur la table. Chacun a son nom inscrit sur son paquet.
Tous trois, Auguste en tête, se précipitent dans la chambre.
Heinecke. — Et pour nou«, i'n'v a rien?
Robert. — Pour vous, cbers parents, rien ne m'a paru assez bien dans ces bibelots exotiques. Diles-moi ce que vous désirez.
M"' Heinecke. — Ah! Si que'qu'un pouvait m'olTrir le canapé qui va» avec mes deux fauteuils. Robert a le regard fixe et semble absent) Mais tu ne me comprends pas du tout.
Robert, d'un ton de reproche attristé. — Nou, mère, je ne te comprends pas.
Heinecke, d'un ton hargneux. — Et moi, j* désire un pot à colle neuf, j'espère que ça sera dans tes moyens.
Les trois autres rentrent : Auguste arec un chftle aux mille couleurs. Alma avec un éerio, Michalski avec une longue pipe l'entourent et le remercient.
Robert, k Aima qui joue avec son bijou. — Es-tU COntCUte,
Alma? Tu vois, ces pierres bleu clair sont des saphirs des Indes.
Alma. — Très jolis. Pourtant je préfère les saphirs foncés. Ils ont plus de feu.
Robert. — Où as-tu appris cela ?
Alma.— Oh! aux étalages. Nous autres, nous aimons bien nous y arrêter.
Robert. — Et qu'est-ce que tu as là, qui brille, à tes oreilles?
Alma. — Ça? Du toc tout bonnement. Deux marks la paire. •
Robert. — Ma chérie, on ne porte pas de choses pareilles, et SI tu me promets d'ôter ça loul de suite, j'ai encore pour toi une surprise dans ma malle.
AlM.\, enlevant ses boucles d'oreillee, l'air boudeur. — Allons,
pour te faire plaisir.
Robert. — C'est la robe d'une princesse indoue : elle faisait partie du butin de guerre de mes amis. Songe un peu, rose, lamée d'or.
Alma, radieuse. — Oh! Dieu, c'est divin!
Michalski, riant. ^ Ensuite, vous l'aurez sans doute pendue, toute nue, à un arbre ?
Robert le regarde avec étonnement.
Alma, le caressant. — Tu es un amour, un trésor.
Un cocher en livrée frappe k la fenêtre.
M"* Heinecke. — Père, va voir r' que veut Jean.
AxMA, k Auguste. — Ce qu'elles vont en faire des ligures longues, de jalousie, demain au bal mas<piéî...
AuGusTA. — Chut !
Heinecke, de la fenêtre. — .lean l* fait dire, Alma. que M. Conrad va en ville k trois heures et demande si tu veux aller avec lui.
Augusta et Aima échangent un regard.
Robert. — Ou'est-ce que cela signifie?
Aur.usTA. — C'est bien simple. M. Conrad a sa voiture, et, comme c'est un jeune homme aimable, il a invité Alma, une fois pour toul<?s, h aller avec lui.
Robert. — Comment? Vous supportez cela? Et loi. Aima, tu as consenti?
Alma. — Une pauvre fille n'est pas fâchée d'aller, elle aussi, en voiture.
M""" Heinecke. — Et on économise le tramway.
Robert. — Dieu du ciel! Et que disent de cela les dames Mùhlingk?
Alma.— Oh! Elles n'en savent rien. Quand j'accompagne M. Conrad, il fait arrêter la voiture au portail extérieur, où ne passent que des ouvriers.
Robert. — Ce n'en est que pire! Quels ignobles soupçons doivent provoquer ces cachoteries. Tu n'as donc pas senti cela? Alma, viens ici, regarde-moi bien en face.
Alma le re^rde franchement. — Eh ! bien?
Robert, lui prenant la tête dans ses deux mains. — Non, CeS
yeux-là ne mentent pas. Tu es pure... tu es., ii rembrasse sur le front et sur les joues, f
Heinecke. — Décidez- vous... Jean attend.
Robert. — Dis à Jean, père, qu'auparavant j'irai parler à son maître.
Alma. — El pourquoi? C'est une afTaire entendue.
Robert. — Tu n'iras plus dans la voiture du fils Mùhlingk. Pour les filles de ta... de notre condition... il y a
des omnibus. lAIma, furieuse, éclate en sanglots.)
M"" Heinecke. — La pauv' enfant!
Arr.iîsTA. — Tu m'as l'air de vouloir mettre ici tout sens dessus dessous.
Des cris d'eafants s'élèvent dans la cour.
Heinecke, à la fenêtre. — Venez vite, venez vite, un nègre,... avec un turban!
Tous courent k la fenêtre, excepté Robert qui lei sait des yeux, en secouant la tête.
Robert. — Un nègre... Non, ça n'est pas wn nègre.
AlM.\, pleurant encore comme un enfent. — Robert, CSt-CC
que c'c-t... un nègre?
Robert, sombre. — Non, ma chérie, c'est le domestique indien de mon ami.
M"" Heinecke. — De ton ami... 1' baron?
Robert. — Parfaitement. (Le domestique entre. On l'entoure.) Ragharita, ton maître est le bienvenu dans la maison de mon père.
Le domestique sort. Grande egitation. M*"* Heinecke déplace 'lee fauteuils et eesuie la glace.
Alma, devant le miroir. — Est-il jcune OU vieux, ton baron? Robert ne répond pas.) J'ai les ycux rouges, terriblement rouges, n'est-ce pas, Augusta? Et vous verrez
qu'il est jeune. (Elle sort par la gauche.)
Michalski. — Viens, Augusta, nous n'allons pas déranger ces grands personnages.
Ils s'en Ton t.
Heinecke. — Monsieur le baron, que j' lui dirai, veuillez prendre place sur ce fauteuil, que j' lui dirai. Oh! Ça me connaît.
M"» Heinecke. — Nous avons déjà eu ici un vicomte, un des aitiisde M. Conrad. Tu te souviens, père? Il est venu demander des nouvelles d'Alma. Mais un baron, c'est la première fois.
Robert. — Qui avez-vous reçu, mère?