‹ L'honneur: comédie en quatre actesChapitre 8 sur 46 · Scène XI · texte numérisé non relu

Scène XI

Les Mêmes, M- HEINECKE

M"»* Heinecke. — Mon p'tit Robert.

Robert. — Mère?

M""* Heinecke. — Tu n'aurais pas par .hasard un lîrebouchon sur toi ? (a Trast.) Ma fille Aima va prendre la liberté de vous apporter une bouteille de vin, pas du vin ordinaire, de c' qu'on peut avoir de meilleur.

Robert. — Il vient aussi sans doute de la maison du devant.

M™* Heinecke, avec flert4. — Justement.

Robert. — Voilà. (II jette son couteau de poche sur la table.)

M"* Heinecke. — Mais comme t'es!

Robert. — Oui, oui, tu as raison. Pardon. (M""' Heinecke sort.)

Scèoe XII

TRAST, RORERT

Trast. — Maintenant, dis-moi tout, mon garçon. Aie confiance en moi.

Robert, — Ah ! pourquoi suis-je revenu ici î

Trast. — Oh ! oh ! C'est là que le bat te blesse?

Robert. — Je rougis de la condition dans laquelle je suis né... Les miens ne me sont plus rien... Tout mon être se contracte à leur approche. Je n'ose plus me

fier à ma raison, car des soupçons insensés l'un après l'autre me viennent à l'esprit... Trast, j'en arrive à croire que je ne respecte plus ma mère !

Trast. -- Tu es complètement fou.

Robert. — Si j'essayais de te peindre ce que j'ai souffert! Toute parole sérieuse m'atteignait comme un coup de poing, toute plaisanterie comme un souffiet. Il semblait qu'on prît plaisir à me blesser... Je croyais rentrer au foyer, et je me trouve dans un monde étranger où j'ose à peine respirer. Conseille-moi; que doisje faire?

Trast. — Tes malles.

Robert. — Fuir, serait lâche et sans cœur. A-t-elle mérité cela de moi, celle qui m'a mis au monde?

Trast. — Voyons, ne faisons pas de drame. La chose est aussi simple que possible, pour nous surtout qui avons étudié l'existence des castes à leur source même. 11 y a des castes ici aussi, non pas séparées par des lois somptuaires, des interdictions de mariage et des prescriptions d'étiquette religieuse : ce ne seraient que des bagatelles. Ce qui met entre elles une barrière infranchissable, c'est l'abîme du sentiment. Chaque caste a son honneur à elle, sa sensibilité, son idéal, et même son langage à elle. Aussi, malheur à celui qui s'est fourvoyé hors de sa caste et qui n'a pas le courage de s'en libérer en conscience. Tu es un déclassé de cette sorte et, tu le sais, moi aussi je l'ai été. Oui, ce que tu éprouves aujourd'hui, je l'ai, voilà des années, éprouvé personnellemenL Crois-tu que j'étais bien fier quand, un beau matin, au réveil, je me suis souvenu, moi le joyeux vivant, le jeline officier de cavalerie, que j'avais perdu dans la nuit la jolie somme de deux cent mille marks dont je n'avais pas le premier pfennig et que je devais la payer dans les vingt- (^uatre heures ? A quoi cela m'a-t-il servi de me précipiter chez mon père pour me jeter à ses pieds? II aurait mis sa peau en gage pour sauver l'honneur de mon nom, de son nom; mais il n'avait même plus sa peau à mettre en gage. Et n'ayant rien d'autre à m'olTrir, il me donna sa malédiction.

Robert, pensif. — Comment as-tu eu le courage de vivre après cela !

Trast. — Ha ! ha ! Tu ne sais donc pas ce qui s'est passé ?

Robert, distrait et préoccupé. -- Je ne sais plus rien.,, rien...

Trast. — Eh! bien, écoute. Cela pourra l'être utile. Je fus obligé de quitter le service. Quand mes camarades prirent congé de moi, ils me donnèrent une dernière marque de sympathie en posant à côté de moi sur ma table et sans rien dire, un pistolet chargé. Je considérai l'objet sous toutes ses faces. Qu'il me fût impossible de vivre une heure de plus, déshonoré comme je l'étais, cela ne faisait pas de doute. Mais au moment où j'appuyais le canon contre ma tempe, il me vint soudain une pensée : Quelle action brutale et stupide! En quoi vaux-tu moins qu'il y a trois jours? Peut-être as-tu mérité les verges pour avoir promis comme un imbécile des sommes que tu ne possédais pas, mais la mort, non. Pendant des milliers d'années des hommes se sont réjouis à la vue du soleil, sans se laisser assombrir par le fantôme de l'honneur, et aujourd'hui encore les neuf cent quatre-vingt-dix-neuf millièmes de l'humanité vivent de la même manière. Vis comme eux, travaille comme eux et comme eux jouis du soleil. Quand, douze ans plus tard — ma dette était naturellement payée depuis longtemps — je revins en Europe, il y eut entre mon père et moi une sorte de réconciliation, en apparence seulement. S'il m'avait trouvé, comme un fils prodigue, gisant sur le seuil de sa porte, il m'aurait, de ses mains tremblantes, relevé de la boue et pressé sur son cœur. Mais je revenais libre ' et fier, la tête haute, j'étais en état de lui offrir un demi-million et cela, il ne me le pardonna jamais. Quelques semaines après je repartais. Le riche négociant en café et le noble ruiné n'avaient plus rien à se dire.

Robert. — Et à présent, il est mort?

Trast. — Paix à son âme dans le ciel .auquel il

croyait! Mais revenons à ce qui te concerne. Laisse aux liens leurs manières de voir, tu ne peux plus les changer. Donne-leur tant qu'ils auront besoin, donne avec prodigalité, et pour le reste... Viens avec moi.

Robert. — Je ne peux pas. Ecoute pourquoi. Je ne te Tai pas dit tout à Theure... j'avais honte. J'ai une sœur préférée. C'était une enfant quand je suis parti; quelle joie je me faisais de la revoir ! Et je n'ai pas éprouvé de déception : elle est plus jolie, plus charmante que je ne l'avais jamais espérée. Mais mon affection pour elle s'est changée en inquiétude et en tourment. Je tremble devant mille dangers que je n'ose préciser. Car ce qu'elle fait, ce qu'elle souffre qu'on fasse d'elle, — en toute innocence naturellement, — révolte mon sentiment de l'honneur. Tout à l'heure, .quand tu m'as parlé d'enfant prématurément vicieuse, j'ai eu froid dans le dos, car... mais non, mille fois non I C'est ici ma place; c'est ici que je reste pour faire tout mon devoir.

Trast. — J'en conviens; les raisons sont sérieuses. Mais tu es surexcité. Tu vois trop en noir, je le parierais.

Robert. — Dieu le veuille ! (ii m prend la téu dans lat d«ux

maint.)

Trast. — Avec un peu d'insouciance, on supporte mieux bien des choses.

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