ÉDITIONS DIVERSES
Un Mystérieux Amour, i vol?
L'Auberge des Saules, i vol. iti-8% illustré.
Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège.
Vat^NJEL LESUEUT) J.i • t il r! ~
d'une
Femme
ALPHONSE LEHERRE, ÉDITEUR
a^-JC, PASSAGE CHOISEUL, a^-^l
T\EéMIÈ\E TailiJIE
ANS le silence de cette petite rue de Versailles qui touche au boulevard de la Reine, des pas de chevaux martelèrent le pavé. Leur sonorité rythmique emplit la tranquille atmosphère de ce matin de juillet. EUe s'approcha, monta, directe et nette, par la croisée béante, sous le store de toile qui tamisait l'éclatante réverbération des façades opposées, puis, tout à coup, cessa, comme si les cavaliers se fussent arrêtés devant la porte.
Le capitaine d'Arthail tressaillit, quitta vivement sa table de travail. Que se passait-il? Venait-on le chercher du quartier d'artillerie ? Mais à cette heure-ci, pourquoi? Déjà il était à la fenêtre... Une pâleur couvrit son visage. Sa main se crispa sur le balcon de fer.
En bas, dans la marge d'ombre qui bordait le trottoir, un groom tenait en main deux chevaux. L'un portait une selle de femme, déjà vide. L'amazone avait dû sauter bien lestement.
Olivier se pencha davantage. Le noir d'une jupe glissa, disparut. La porte d'en bas retomba sourdement. C'était bien elle. Et elle était entrée. Elle venait chez lui, ouvertement, laissant à la porte son domestique, dont tout Versailles connaissait la livrée, et les deux beaux pur sang qu'admiraient, que jalousaient les officiers de la garnison.
Stupéfié, le capitaine ne faisait plus un geste. Il écoutait, l'oreille tendue, cette émouvante ap proche. La visiteuse devait monter deux étages et sonner à là porte de l'appartement. Car M. d'Arthail n'occupait pas seul cette maison à façon d'hôtel particulier. Dans la joie angoissée qui précipitait les battements de son cœur, il oubliait sa tenue négligée, le veston de toile entr'ouvert contre la chemise de soie molle, sur le pantalon noir à bandes rouges.
La vibration du timbre fie sursauter ses nerfs.
On frappa. Son ordonnance parut.
— « Mon capitaine, c'est madame Nogaret. »
Ainsi elle avait dit son nom. C'était la moindre
hardiesse, dans une visite si peu mystérieuse.
— « Faites entrer ici,» dit-il, trouvant ce cabinet de travail plus retiré, plus secret que le salon, a Et priez M"^ Nogaret de m'excuser une minute.. • le temps de passer un vêtement plus correct. »
Il se hâtait vers une porte intérieure. Un appel anxieux le retint.
— ce Olivier!... »
La jeune femme entrait. L'ordonnance, qui n'avait pu retenir un mouvement de surprise à ce petit nom, disparut. Ils étaient seuls.
— ce Qu'importe votre costume!... Si vous saviez pourquoi je viens!... d
L'officier s'avança vers elle, lui saisit les deux mains, la contempla. Le regard qu'il posa sur ce visage contenait tout ce que des yeux humains peuvent exprimer de respectueuse adoration. Et les larges prunelles fauves d'Olivier étaient de celles où chatoient toutes les nuances de sentiment. Les paupières de Daria battirent sous leur flamme.
— a II se passe donc quelque chose de bien grave?» demanda-t-il.
Elle inclina la tête affirmativement, sans parler. Maintenant qu'elle se trouvait là, dans cette présence si chère, sous le magnétisme de ce re-
gard, les mains blotties dans Tétreince fervente, la voix lui manquait. L'explication préparée ne lui venait plus. La précision des faits, si lucidement perçue tout à l'heure encore, quand elle trottait, ardente et résolue, par les chemins boisés, se fondait comme en un brouillard. Mais, de tout cela, une évidence délicieuse surgit. Et sa figure s'en illumina. Une beauté de joie incomparable trembla comme un rayon sur les traits fins, le teint clair, dans le bleu des yeux et la pulpe rosée des lèvres. Un soupir lentement monta. Et enfin les mots se formulèrent, d'un accent voilé par la palpitation de l'âme :
— « Olivier, je suis libre... Libre de vous appartenir. »
Il pâlit et haleta, comme suffoqué. Sans lâcher les mains de Daria, il les attira d'un mouvement crispé tout contre sa poitrine. Ce geste rapprocha leurs visages. Et une minute indicible passa...
Ce fut d'Arthail qui, le premier, se reprit. Le souci d'une réalité moins absolue, mais phis accessible en certitude, s'imposait. Pourtant, il hésitait à questionner. Son impression immédiate fut que Michel Nogaret, le mari de Daria, venait de mourir. Quoi de moins surprenant qu'une fin subite pour cet être dont il connaissait le secret lamentable ?
L'œuvre lente et inaperçue de l'alcool avait probablement abouti, soit à un détraquement de
rorganisme physique, soit à quelque désordre cérébral déterminant une action violente, le suicide peut-être. Depuis des années, Daria cachait à tous, et surtout à ses enfants, à ses deux jeunes fils, Serge et André, le vice qui transformait en une perpétuelle et humiliante angoisse son existence conjugale. Mais lui, Olivier, savait à quoi s'en tenir. Dans quelles heures de détresse n'avait-il pas été Tami, le conseiller de cette femme, ne l'avait-il pas aidée à sauver les apparences? Leur alliance héroïque, sourde aux suggestions passionnées, s'était maintenue au-dessus des tentations. Sans doute le mot c honneur », qui revenait dans toutes leurs causeries, les avait préservés des défaillances. Car leur préoccupation suprême tendait à garder de toute tache ce nom de Nogaret, rendu célèbre dans l'industrie artistique par le père de Michel, raison sociale de la célèbre verrerie, héritage de Serge et d'André.
Voilà pourquoi le capitaine d'Arthail n'avait envisagé que la mort de Nogaret aussitôt qu'il avait entendu sur les lèvres de Daria ces mots : a Je suis libre. j> Puis, en un éclair, l'invraisemblance de cette supposition le frappa, lorsque, écartant de lui la jeune femme pour la conduire vers un siège, il redevint sensible aux circonstances, remarqua de nouveau la jupe d'amazone, le boléro de piqué blanc, le canotier de paille. Cène chevauchée, de Marnes, où se trouvait la
villa des Nogarer, jusqu^à Versailles, pour une femme d'une si absolue correction d'existence, excluait l'idée d'un brusque veuvage.
Il la fit asseoir sur un des fauteuils en drap de soldat garance, qui, avec les chaises et le divan semblables, formaient la seule originalité d'ameublement dans son cabinet de travail. Un sévère bureau d'ébène, de grandes planches à dessiner posées sur de hauts X en bois blanc, quelques portraits et quelques armes accrochés aux murs, complétaient l'arrangement de cette pièce. Décor plutôt banal, comme tous ceux où habite une âme douée d'une vie intérieure profonde, qui ne s'exprime pas par les contours des choses ec qui ne s'y arrête pas. C'était bien le sanctuaire intellectuel d'un officier travailleur et sans fortune, tel que ce capitaine récemment sorti en tout premier rang de TÈcole de Guerre. C'était aussi la retraite d'un amoureux ardemment ec gravement épris, qui se défend de la guérison tout en s'interdisant l'espoir. Car c'est ainsi que, depuis trois années déjà, Olivier d'Arthail aimait Daria Nogaret.
Ce joli prénom de Daria, qu'il trouvait d'une grâce toute particulière, et qui, à cause de sa rareté, évoquait uniquement pour lui l'incomparable créature, il ne l'avait jamais prononcé en s'adressant à elle. Pas plus qu'elle ne l'avait jamais appelé «Olivier», avant d'entrer aujour-
d'hui pour la première fois dans cette chambre. Et le fait d'avoir entendu ces trois syllabes jetées par elle de façon si imprévue, avec l'inoubliable accent impérieux dans la douceur, restait d'une impression si émouvante, que, même dans l'anxiété de ce qui allait suivre, la pensée troublée de d'Arthail s'attardait encore à leur écho.
— a Voulez-vous me permettre une chose? »
dit-il, quand M™* Nogaret se fut assise.
Elle leva les yeux, car il restait debout. Il s'interrompit.
— a Ah! que m'apportez- vous?... » murmura-t-il en frémissant. « Vous avez commencé par une telle parole!... Avant tout, laissez-moi m'agenouiller, et vous remercier de me l'avoir dite. »
Au changement de ton, elle comprit bien que ce n'était plus là cette permission qu'il voulait demander d'abord. Comme il s'agenouillait, en effet, elle l'arrêta du geste et la lui rappela.
— « Qu'alliez-vous me demander?
— Je vous en prie, » dit- il en se redressant, a faites donc donner l'ordre à votre domestique d'aller vous attendre avec les chevaux sur le boulevard de la Reine. Vous prendrez le prétexte de mettre les bêtes à l'ombre. Ainsi on ne les verra pas stationner devant ma porte.
— Je ne me cache pas, » dit Daria, haussant sa jolie tête, avec un éclair d'orgueil digne des boyards de qui elle descendait.
D'origine slave, bien que née d'un père français, elle en gardait la face un peu courte, d'un ovale brusquement élargi au-dessus du petit menton carré. Cette courbe — d'ailleurs très fine — donnait quelque chose d'inconsciemment volontaire à sa physionomie, d'une candeur presque puérile. Elle n'avait que vingt-quatre ans, s'étant mariée à seize, et elle en paraissait moins. Ses traits menus et droits, sa bouche étroite, ses larges yeux pâles, s'imprégnaient d'une suavité qui, pour d'Arthail, semblait attendrissante au delà de toute expression. Comme le parfum sur la fleur, il y respirait l'émanation de l'âme pure, un peu exaltée, pleine d'une énergie singulière, à la fois scrupuleuse pour ce qu'elle croyait le bien, mais dédaigneuse des conventions, et généreusement ouverte et imprudente. En ce moment, sous le petit canotier de paille où se massaient les cheveux sombres, cette figure au charme si frais parut plus enfantine encore. L'oflScier sentit son cœur se gonfler de la soif de protection, de défense, qui, plus que le désir, l'eût poussé à envelopper de ses bras l'exquise créature.
— a Vous ne vous cachez pas, » répéta-t-il en reprenant les mots qu'elle venait de prononcer, a Mais c'est à moi de vous préserver des commentaires malveillants. Songez à ceci : vos chevaux, votre livrée, si connus, au milieu de cette rue dé-
serte, ec devant la porte du capitaine d'Arthail, dans ce Versailles où les habitants et la troupe rivalisent de cancans, de curiosité. i>
M™« Nogaret eut un geste qui signifiait aussi bien : a Peu m'importe », que : a Faites ce que vous voudrez. »
L'officier quitta la chambre, dit un mot à son ordonnance. Bientôt on entendit les pas des chevaux qui s'éloignaient.
Comme il rentrait, d'Arthail fut surpris de voir un léger rire égayer le visage de Daria.
— oc Je pense, » fit-elle, « à ce pauvre Serge. Vous n'imaginez pas ses malices tout à l'heure pour venir avec moi. N'avait-il pas fait seller son poney malgré ma défense! Je l'ai trouvé à la grille comme je sortais du parc.
— C'est la première fois que vous n'emmenez pas votre fils depuis qu'il monte hors du manège, » remarqua Olivier.
— « Ah! » dit-elle, redevenant grave, oc lui et son frère vous auront pour modèle, mon ami.
Déjà, depuis cet été, où il chevauche ainsi à côté de nous quand nous nous rencontrons dans les bois, où il entend vos causeries si élevées, mon petit Serge me semble un autre enfant.
— A sept ans, que peut-il comprendre?
— Les enfants n'ont pas besoin de comprendre, » reprit Daria. oc Les pensées bonnes ou mauvaises, nobles ou basses, que l'on exprime
lo l'honneur d'une femme
autour d'eux, les enveloppent d'atmosphères diverses. Leur âme s y adapte sans qu'on s'en doute. Je vous assure... Rien qu'à vous imiter physiquement, à tâcher de copier votre belle tenue à cheval, Serge devient un petit homme. » D'Arthail sourit, s'assit à côté de Daria, et tout son cœur s'en alla vers elle par ses yeux.
— oc Maintenant j'écoute ce que vous avez à me dire.
— Voici, mon ami. Mon mari a mis le comble à tous ses torts par une infamie abominable. J'ai les preuves... Il ne pourra plus me refuser le divorce. »
Si elle avait douté encore de cet amour dont le nom ne venait jamais aux lèvres d'Olivier, mais qui représentait pour elle, dans sa silencieuse douceur, toute la joie et toute la beauté de la vie, Daria eût mesuré à cette minute la force du sentiment qu'elle inspirait.
Une émotion indescriptible transforma la physionomie de l' officier. Son long visage, au teint mat, barré d'une moustache noire, rougit brusquement, puis blêmit aussitôt, se fonçant d'un cercle bistré autour des yeux, qui se remplirent de larmes. Ses lèvres s'écartèrent en tremblant. Ses mains se joignirent. Ce fut douloureux comme une vision d'agonie, et cela se termina cependant par le plus profond cri de joie humaine :
l'honneur d'une femme II
— ce Daria !... Daria I... mon amour!... y>
Il glissait à ses pieds. Elle posa une main sur sa tête, le regarda. Et ce regard de femme rayonnait. Au fond d'elle-même retentissait en vibrations triomphantes le foudroyant bonheur qu'elle venait de donner. Cet homme prosterné, que le ravissement écrasait, c'était lui, Olivier... Lui! Un mot d'elle venait de le bouleverser de la sorte. Jamais elle n'avait vu se voiler si pathétiquement l'or brun de ces prunelles admirables. Lui, si ferme, si fort, par instants presque froid! Pendant cette minute où tous deux se turent, Daria crut sentir son âme arrachée d'elle s'élancer vers celui qu'elle aimait. Cet arrachement n'allait pas sans angoisse — et c'était une angoisse délicieuse. Neuve à la passion, elle éprouvait le vertige d'une sensation presque insoutenable.
Mais, tout à coup, elle fut surprise de sentir la tête virile se dérober sous sa main. Sans se relever, d'Arthail s'accouda au fauteuil, cacha son visage de ses doigts. Puis il gémit sourdement :
— a Qu'allais -je faire? Je suis bien coupable...
— Mon Dieu! » s'écria la jeune femme, oc que dites-vous ? »
Brusquement il fut debout, puis reprit sa place à côté d'elle.
— ce Que je suis faible!... » murmura- 1- il. <K Mais ce que j'encrevoyais était si beau !... is>
Elle, avec une grâce presque malicieuse :
— « Quoi donc?»
Et comme il la contemplait sans répondre :
— oc Nous deux ensemble?... Pour toujours? » chuchota-t-elle dans un souffle.
— c( Vous le souhaiteriez, Daria?
— De toute mon âme !...
— O mon amie, mon amie bien-aimée !...»
Il lui prit la main, qu'il baisa. Et enfin, par un grand effort, il se rendit maître de son trouble.
— ce N'ai-je pas juré? » prononça-t-il. a Ne me suis-je pas juré à moi-même d'être votre guide, votre appui? Vous n'étiez qu'une enfant quand on vous a mariée... Michel s'était éperdument épris de vous. Il était beau. Il vous plut... »
Elle eut un geste.
— « Oui, je sais... » poursuivit-t-il. a Vous ne connaissiez rien de l'amour. Vous meniez une existence isolée auprès d'une mère dont le caractère entier, autoritaire, vous opprimait. Ce jeune homme parut. Il était le fils d'un industriel éminent, de ce Léon Nogaret, qui découvrit des procédés nouveaux pour la verrerie d'art, qui créa des merveilles et fonda la manufacture de Courbevoie. Héritier d'une brillante industrie et d'une fortune considérable, aimable et bien de
sa personne, Michel Nogaret fut agréé par votre mère, et... » — d'Arthail hésita — a par vous. » Daria inclina la tête avec un sourire d'amertume.
— oc Dans le mariage, » reprit d'Arthail, a vous avez connu les pires désillusions. Ce ne fut pas une communion d'âmes. Quelle compréhension réciproque pouvait exister entre un être de substance grossière, dont les seuls plaisirs tiennent dans la plus basse sensualité, qui n'est vraiment heureux qu'avec un paquet de cartes et un verre d'eau-de-vie, et la fine créature de tendresse et de noblesse que vous êtes ?...
— Mon Dieu, » interrompit- elle, oc ne me faites pas meilleure que je ne suis, Olivier. Vous m'effrayez en m'élevant ainsi sur un piédestal. Un jour vous découvrirez tous mes défauts et ils vous en paraîtront pires. J'étais une insignifiante enfant. Je ne savais pas tenir une maison. Je dépensais à tort à travers. Ce malheureux fut bon et patient avec moi. Reconnaissons ceci. Soyons justes. Il n'est pas méchant, sauf dans les heures... d
Elle suspendit sa phrase. De sombres images passaient. Les soirs d'hébétude ou d'égarement, certaines nuits délirantes, quand Michel Nogaret rentrait tard du cercle, où il avait joué et où il avait bu, non pas jusqu'à l'apparente ivresse, mais jusqu'à l'inconscience, à la stupeur. Et, de
temps à autre, — peut-être aux jours de déveine, quand la dose de cognac s'exagérait pour oc donner du coeur is> au joueur malheureux, — de rares mais inoubliables scènes de violence.
Lorsqu'elle essaya de défendre Michel, nulle jalousie ne s'irrita au coeur de d'Arthail. Il distinguait si bien une certaine pitié généreuse d'un amour qui, chez cette femme, n'avait été que l'illusion d'un instant, née des rêves les plus délicats de l'adolescence, et presque aussitôt brisée par un contraste tragique avec ces mêmes rêves.
— a Oui, » reprit-il, a: vous avez raison. Soyons justes. Votre mari crut vous aimer le mieux du monde en vous laissant suivre toutes vos fantaisies, et surtout en ayant soin que vos petites mains fussent toujours remplies d'or. L'insensé !.. Vers quels périls un pareil système n'eût-il pas jeté une enfant de seize ans, si cette enfant n'eût pas été vous I Mais comment, incapable de tout contrôle sur lui-même, eût-il servi de guide à celle qu'il épousait ?
— • Qui sait le peu que j'aurais valu, » murmura Daria, oc si vous n'étiez pas entré dans ma vie?»
D'un hochement de tête, l'officier dénia. Mais c'était, et dans la réciproque aussi, plus vrai qu'il ne l'eût supposé.
Pour ces deux êtres épris de beauté morale, il
l'honneur d'une FEMMÏ If
y avait eu, dans la rencontre de leurs aspirations, un épanouissement en hauteur grandissant l'une comme l'autre de leurs deux natures. L'homme fort et sûr de lui s'y était affiné, tandis que s'y élevait la femme impressionnable et suggestible. Là résidait le secret de cette pureté presque invraisemblable dans leur alliance. Chacun jouissait si profondément de rayonner en noblesse dans le coeur de l'autre, et d'y rencontrer la fleur altière d'un idéal instinctivement souhaité, que certaines tentations restaient impuissantes à troubler un si rare bonheur. Puis, il faut bien le dire, ces tentations surgissant d'une ardeur toute matérielle, les circonstances les tempéraient chez Olivier comme chez Daria, plus encore que leur volonté consciente. L'activité intellectuelle, si dévorante chez l'oflicier, laissait peu de place aux impétuosités des sens. Quant à la jeune femme, la passion lui restait encore incompréhensible. Son innocence avait été plus violentée qu'initiée par l'amour conjugal. Même elle conservait de certains incidents, dont elle scellait le mystère, une répulsion et une épouvante.
En effet, lorsqu'elle avait mis au monde son second fils, André, cinq ans auparavant, elle s'était trouvée en danger de mort. Les médecins avaient déclaré qu'une nouvelle maternité lui serait fatale. Comme elle vit Michel accepter l'arrêt, affirmer la prédominance de son souci
i6 l'honneur d une femme
pour l'existence de sa femme, qu'il adorait à sa manière, Daria vécut sans inquiétude. Mais, des mois s'étant passés, un matin, elle sentit brusquement son cœur saisi par une tenaille d'effroi. Bientôt, elle ne put douter de son état. Et alors commença une période d'angoisse affreuse, sous la menace des tortures qu'elle connaissait et de la mort dont se terrifiait sa jeune chair. Dans sa confiance, elle avait compté sans l'alcool, qui, chaque soir, ramenait auprès d'elle un être sans raisonnement et sans volonté.
Hélas ! il y avait eu pire que son tremblement de pauvre condamnée. Le Michel conscient des matinées mornes désavoua le Michel irresponsable des soirées fébriles. Dans son remords, dans son inquiétude aussi, le misérable mari osa formuler un soupçon abominable. A partir de ce jour, Daria lui ferma la porte de sa chambre. Une délivrance prématurée, tout en la mettant à deux doigts de la tombe, devint pourtant son salut. Elle guérit. Depuis lors, elle n'avait plus été que de nom la femme de Michel Nogaret.
Ces misères secrètes, ces raisons d'effroi et de rancune envers le mari, d'Arthail les ignorait. Tout ce qu'il savait, c'est que Daria s'était reprise. Une telle certitude était indispensable à son amour. Car son adoration pour cette femme pouvait se priver d'une consécration passionnée, mais non pas d'une sécurité jalouse et farouche.
Certaines pensées, certaines images, eussent éteint ou avili ses sentiments.
Maïs il restait assuré que Daria, libérée par une loi de conscience supérieure à tous les codes, n'appartenait à personne, et que si jamais elle appartenait encore à quelqu'un en ce monde, ce serait à lui, d'Arthail.
Pourtant, d'une voix profonde et avec une douleur résignée, il lui démontrait de quels devoirs étaient faits les obstacles qui les séparaient encore.
— « Je ne serais pas l'homme que vous avez élu, Daria, si, avant même d'écouter vos nouveaux griefs contre Nogaret, je ne vous disais pas : songez aux conséquences du divorce pour vos fils.
— Vous deviendriez leur père, Olivier.
— Hélas!... non.
— Comment?...
— Leur vrai père garderait toute son autorité sur eux. Et cette autorité serait désormais, aux yeux de ces enfants, dépouillée du prestige de respect qui la leur rend imposante. Que serait leur éducation ? Quelle base donneriez-vous aux principes que vous leur inculqueriez ? Le mépris de leur père?...
— Oh!...
— Tacitement, il le faudrait. Toutes leurs notions du bien et du mal flotteraient de vous à
l8 L HONNEUR D UNE FEMME
Michel, ec se dissoudraient dans l'incertitude. D'ailleurs...
— Quoi encore? » balbutia Daria, pâlissante.
— Qc O ma chère adorée ! » s'écria d'Arthail avec un geste de désespoir, ce même si vous deveniez libre, je ne pourrais vous demander d'être ma femme. i>
Elle s'effara.
— « Qu'est-ce que vous dites, Olivier?...
Qu'est-ce que vous dites?... »
Et comme il souriait tristement sans s'expliquer :
— a Vous me devez toute la vérité, » prononça-t-elle ardemment, a Oui, vous me la devez, puisque je suis à la veille des résolutions irrévocables.
— C'est vrai. Mais, mon Dieu! si vous alliez ne pas me comprendre.
— Ah!... »
L'officier dit sourdement :
— « Je n'ai que ma solde et vous possédez une fortune. »
Un rire d'enfant éclata dans l'austère décor du cabinet de travail.
— oc Moi !... Mais je n'ai rien... Quelques centaines de mille francs de dot. Ah ! mon ami, c'est cela, votre grand obstacle?... »
Le rire était charmant de gaieté réelle — non pas une mimique de persuasion délicate, mais
l'amusement sincère, et la délivrance d'une angoisse.
— a Réfléchissez, » reprit d'Arthail, a que votre mari vous servirait une pension, à vous, à vos enfants. Vous vivriez quand même dans son luxe, dans sa richesse...
— Je pourrais refuser.
— Non, à cause de vos fils.
— Une existence modeste leur serait salutaire.
— Vous dites cela... Mais il y a les habitudes prises... Voyez-vous Serge sans son poney?... Vous, sans un cheval pour l'accompagner, et, naturellement, un groom pour vous suivre?... Voyez-vous André, par les beaux jours, ailleurs que dans un vaste parc?... Sera-ce moi qui les priverai?... »
L'officier avait allégé son accent jusqu'à un semblant de badinage en énumérant les fastueux privilèges des deux petits hommes. L'image des jolis garçonnets, s'ébattant si gracieusement parmi toutes les saines élégances, attendrissait la fierté aride de ses déclarations. Combien Daria et lui-même devaient souvent par la suite se remémorer de telles phrases !
Elle ne lui permit pas de développer plus longtemps ce thème. Dans sa pensée d'amoureuse, les objections de TofiScier pauvre ne prenaient pas le contour précis, le relief qui impressionne. Pleine d'égards pour des susceptibilités
qu'elle appréciait, à peine essayait-elle de le convaincre ou de le contredire. Mais, ses grands yeux enfantins fixés sur lui, elle eut tout à coup un air d'inattention, d'absence, comme si la déférence seule l'empêchait d'interrompre, de s'écrier : ce Tout cela ne compte pas. Ce sont des choses qu'il faut penser et dire, mais qui ne résisteront pas aux exigences supérieures de notre amour. » Elle avait été bien autrement ébranlée tout à l'heure quand il lui représentait l'intérêt moral de ses enfants.
Ces scrupules relatifs à l'argent, — dont elle ne soupçonnait pas l'intransigeance chez d'Ârthail, — ne représentaient rien de bien poignant pour son esprit de femme, et de femme qui, jamais, n'avait su ce que c'est que compter. Se figurait-elle seulement le peu qu'est la solde d'un capitaine ? Elle voyait son ami, dans un uniforme à la coupe impeccable et galonné d'or, sur un beau cheval. Rien ne serait changé, qu'il eût cent mille francs de rente, ou moins, ou davantage. Tout cela signifiait peu. Qu'importe que l'un possède plus que l'autre lorsque les biens et les cœurs sont en commun? Elle finit par avoir aux lèvres ce joli rire facile qui lui venait, pour un détail plaisant, pour une idée attrayante, même dans les situations les plus graves.
— ce Quand j'aurai divorcé, » dit-elle, ce vous me direz pourquoi vous refusez de m'épouser.
Mais écoutez d'abord si j'ai de bonnes raisons pour demander le divorce. »
La physionomie de d'Ârthail se détendit, sous ce rayonnement de jeunesse, qui, malgré la hauteur vraie de l'âme, les délibérations soucieuses, s'échappait en malice. Qui eût résisté au sourire de Daria, découvrant au large l'éclat perlé des dents, paiiletant les yeux, qui se fermaient à demi dans un plissement très piquant des paupières?...
— oc De bonnes raisons pour le divorce?... »
répéta l'officier avec un involontaire tremblement de gaieté sous la moustache, oc Michel s'est donc décidé à vous donner une autre rivale que la dame de trèfle? d
Mme Nogaret inclina la tête dans une lente affirmation.
Bien qu'il eût deviné, d'Arthail resta muet de stupéfaction. Non pas d'apprendre que ce mari in partihus eût commis quelque fredaine, mais de constater que la femme si profondément détachée de lui songeait à en tirer vengeance.
— a Mais, » dit-il très bas, a vous lui aviez rendu sa liberté. »
Le visage de Daria se couvrit d'une de ces promptes et vives rougeurs si visibles en sa fraîcheur d'enfance.
— ce En doutez- vous? » s'écria-t-elle.
— Non, certes. Mais alors?...
— Alors il peut faire tout ce qu'il veut, excepté me tromper chez moi avec ma meilleure amie, d
Olivier eut une exclamation.
— a Madame de Vasqueuil?...
— Elle-même.
— Je m'en serais douté.
— Vraiment?... Moi pas! C'est trop écœurant!...
— N'est-il pas destiné à toutes les dégradations? Son vice ne lui ôte-t-il pas peu à peu tout sens moral?...
— Mais elle?... Adeline!
— Aviez-vous beaucoup de confiance dans cette créature frivole?... dans cette poupée de salon?... 7> (Il changea d'accent.) a Voyons, maintenant... Comment Tavez-vous su? d
Daria commença un récit assez long. Divers indices lui avaient fait soupçonner quelque chose. Dernièrement Michel s'était absenté quarante-huit heures, soi-disant pour aller soumettre au bureau d'un congrès international les dessins d'un surtout qui devait être offert à un savant illustre, président honoraire, et que fabriquerait spécialement la verrerie Nogaret. Jamais il ne faisait lui-même ces sortes de démarches. Le lendemain de son retour, un hasard avait fait tomber aux mains de Daria une note d'hôtel. Ce n'était pas de la ville où se tenait le congrès, et la
note était pour deux personnes. Au dos de ce papier, elle avait remarqué un griffonnage, comme d'une plume qu'on essayait. Les mots, insignifiants d'ailleurs, ressemblaient extraordinairement à l'écriture d'Adeline de Vasqueuil.
— oc Ce n'était pas les deux lignes suffisantes pour faire pendre un homme... ni déshonorer une femme, » fit observer d'Arthail.
C'est vrai. Aussi cette circonstance, comme plusieurs autres, avait simplement éveillé les soupçons de Daria. D'hier seulement datait sa certitude. Adeline devait venir chez eux passer quelques jours, pendant lesquels M. de Vasqueuil conduisait leur fillette, Nicole, chez sa mère à lui, plutôt en froid avec sa femme. La vieille dame habitait son château du Jura, dont l'altitude et l'exposition étaient, assurait-on, néfastes aux bronches délicates d' Adeline. Une façon de maintenir la distance indispensable entre la bru et la belle-mère. Donc, la veille, on devait se rencontrer, gare Saint-Lazare, au train de cinq heures pour Garches.. Daria arriva un peu tard, trouva les salles d'attente ouvertes, et gagna le quai. Comme elle examinait l'intérieur des wagons, cherchant son amie, elle la reconnut, seule dans un compartiment, avec Michel. Son premier mouvement fut de monter pour les rejoindre. Puis, frappée par leur attitude absorbée, qui les tenait Tun contre l'autre, les yeux
dans les yeux, incapables de rien remarquer ni même de la voir, elle se ravisa brusquement, et grimpa dans le compartiment voisin.
— ce Pendant le trajet, » dit-elle, « je les ai observés par le petit carreau. Ils étaient restés seuls. Comment ils ne m'ont pas vue, je ne le comprends pas, car je ne songeais guère à prendre des précautions pour me cacher. Et... je ne puis conserver aucun doute... Leurs mains ne se quittaient pas... Et... ils se sont même embrassés. 3)
A son intense rougeur, à la confusion qui lui fit détourner les yeux, Michel ne douta pas plus qu'elle-même. Les baisers qu'elle avait surpris devaient être suffisamment expressifs.
— ce Mais, à Garches, » demanda-t-il, o: ne vous ont-ils pas vue descendre?
— Non, j'ai continué jusqu'à Vaucresson.
Puis je suis revenue, et je me suis tenue dans la salle d'attente jusqu'au prochain train de Paris, — sans me montrer, car la voiture m'attendait. Ils me l'avaient laissée, regagnant Marnes à pied par les bois. »
D'Arthail réfléchit un instant, puis il demanda, non sans quelque honte :
— ce Vous disiez tout à l'heure que vous aviez surpris la trahison... chez vous?... »
Elle l'arrêta, par un mouvement de révolte. Et il comprit que, dans le silence nocturne de la
.{ l'honneur d'une femme 2f
somptueuse villa, la perspicacité avertie et indignée de Fépouse avait dû recueillir des impressions plus définitives encore.
— ce Et, dès ce matin, » dit-il, a vous êtes accourue ici... ouvertement. »
De nouveau, il s'abîmait dans les purs yeux clairs, admirant la droiture de cette âme, l'impétueuse franchise de ses impulsions. Il devinait ce début de journée. Il entendait la jeune femme demander son cheval, il la voyait s'installer en selle et partir, le cœur boncUssant, vers lui... qu'elle aimait. L'horreur joyeuse de sa délivrance l'exaltait et la torturait à la fois. C'était le ravissement et le dégoût... devant la fleur d'un rare bonheur jaillie hors du pire fumier de la vie. Et quel tumulte étonné soulevait de pareils contrastes chez la créature ingénue!...
Il murmura :
— ce Je vous adore... Ma vie vous appartient... »
Puis avec une force soudaine :
— « Oui, Daria,cet Olivier d'Arthail que vous voyez devant vous n'existe que pour vous protéger, vous défendre, vous servir... »
Elle interrompit, avec une expression délicieuse :
— a Etpour m'aimer... »
Un regard lui répondit. L'oflfîcier sentait, non sans une inquiétude secrète, qu'il cédait à un
vertige. Quel homme, dans un tel émoi d'admiration et de tendresse, eût, sans une énergie surhumaine, écarté le plus miraculeux espoir? Comment garder la sagesse défensive où Daria finirait par trouver un déchirement et une offense? Et cependant, tout au fond de lui, la voix tenace de sa conscience protestait qu'il devait détourner jVjme Nogaret du divorce.
— « Quelle a été, » demanda-t-il, ce votre attitude ce matin à l'égard de madame de Vasqueuil?...
— Je ne l'ai pas vue avant de sortir.
— Que ferez-vous contre elle ?
— Rien.
— Cependant, si vous en arrivez à l'action légale?...
— Je demanderai à mon mari, j> dit Daria, (n de se laisser convaincre de quelque autre incartade.
— Je vous approuve, » prononça d'Arthail.
a Mais je voudrais savoir quelle est votre raison de ménager une si peu scrupuleuse amie.
— Elle est mère. Et vous savez de quelle adorable fillette... cette chère petite Nicole.
— C'est bien, » dit simplement Tofificier.
oc Ainsi, vous êtes décidée? Vous demanderez le divorce?... »
Il rêva un instant, puis, comme dans le saisissement d'une réflexion brusque :
— (( Mais, en ce cas, votre démarche ici est plus imprudente encore que je ne le prévoyais.
— Pourquoi?
— Si vous assumez l'apparence d'un tort, Michel peut intenter contre vous une action reconventionnelle.
— Qu'est-ce que cela veut dire? »
Olivier e!Kpliqua que le mari, contraint au divorce, essaierait peut-être de le faire prononcer contre elle, ce qui lui ôterait la garde de ses enfants.
Daria secoua fièrement la tête.
— « Michel me sait au-dessus de toute faute, » aiErma-t-elle. « Vous le voyez par la liberté qu'il me laisse et la confiance qu'il a en moi. Appelez cela de l'indifférence si vous voulez.
— Et si, au contraire, il s'oppose à la séparation? S'il se refuse à convenir d'aucun tort? Quelles armes aurez- vous contre lui? Quelles preuves ?
— Je n'y ai même pas songé, » répondit Daria. € Je compte sur un côté du caractère de Michel que n'a pas entamé ce dissolvant terrible qu'est l'alcool. Il tient de son père le culte de la vérité, la loyauté de la parole. Il ne démentira pas ce que j'ai vu. Le seul subterfuge qu'il acceptera, c'est quant au nom de sa complice. Heureusement pour moi, pour mes enfants, il y a des choses que cet homme respecte. Ainsi, Thon-
neur commercial, le prestige du nom paternel au fronton de la fabrique. Là- bas, il se surveille. Jamais ses subordonnés n'ont pu se douter qu'à certains moments l'ivresse fait vaciller son cerveau.
— Oh! 3) dit vivement d'Arthail, ce son rôle est bien réduit depuis que l'entreprise a été mise en actions. Il n'est que le premier eAployé de la Société.
— Il est toujours le directeur responsable, 3d rectifia la jeune femme, qui, sur cette observation, se leva.
Elle venait de sentir que, malgré toute l'équité de d'Arthail, il subissait avec nervosité l'espèce d'éloge relatif qu'elle accordait à son mari. Son geste de séparation dissipa le nuage. Une anxiété passa sur les traits de son ami.
— « Ainsi vous retournez vers les impressions cruelles, vers la tourmente et vers la lutte, pauvre enfant! » prononça-t-il avec une émotion infinie.
— a J'emporte avec moi votre pensée, » ditelle.
Tous deux demeuraient debout l'un devant l'autre, — lui la dominant avec son maigre et sec visage, dévoré d'énergie, d'intelligence, d'âpre vouloir, plutôt impressionnant que régulièrement beau, et qu'on ne pouvait oublier, surtout quand une onde attendrie de sentiment, veloutant les
larges yeux fauves, Tenvahissait d'une imprévue douceur.
Ils se prirent la main. Olivier porta celle de Daria à ses lèvres. Mais ce ne fût ni une hardiesse d'amoureux, ni une familiarité d'ami. Il mit dans ce geste sa dévotion profonde et le plus fervent respect... Il tâcha d'y faire passer ce qu'il y avait d'inexprimable dans le sentiment qui faisait pour lui, de cette femme, la créature entre toutes précieuse et sacrée. L'impuissance où il était de traduire ce qu'elle projetait en lui d'enchantement et d'harmonie par le seul fait de son existence, par le rythme de ses mouvements, le son de sa voix, l'émanation de sa pensée, le tenait haletant et immobile au moment de lui dire adieu. Mais, plus encore, l'idée d'être sans droits pour la préserver de toute souffrance, l'opprimait comme une chaîne matérielle dont il aurait eu les poignets et les chevilles entravés.
Pourtant, de sa véhémence intérieure, rien ne parut au dehors, que peut-être un changement de nuance à l'or brouillé de ses prunelles et la vibration de son accent, lorsqu'il dit :
— « Je vous aime. Je suis à vous. Au revoir.
— A bientôt, » murmura Daria.
Ses paupières battirent. Elle se détourna brusquement.
Dans le salon, comme il l'accompagnait, Olivier, tout à coup, se rappela les chevaux, et pro-
30 l'honneur d'une FEIfllE
posa d'envoyer son ordonnance les chercher.
Elle refusa. Et, réflexion faite, il jugea inutile de réveiller l'attention curieuse du voisinage.
Ce détail venait de tirer Daria comme d'un rêve. Elle songea à considérer l'aménagement, inconnu jusque-là, de cet intérieur, dont le cadre enfermait une vie où, de plus en plus, s'absorbait la sienne.
— oc Ce salon est joli, d dit-elle. « En entrant, je l'avais traversé sans le voir.
— Ces meubles furent témoins des vertus de mes aïeux, d fît d'Ârthail sur un ton de plaisanterie où perçait quelque orgueil.
Il y avait là, en effet, parmi des tapisseries fanées du plus grand air, une demi-douzaine de tableaux et trois ou quatre chefs-d'œuvre d'ébénisterie, dignes d'un musée. Des yeux expressifs de portraits cherchaient ceux du visiteur. Le bronze doré se moulait sur des bois aux tons caressants. La soie tendre d'une bergère s'usait jusqu'à ne plus laisser qu'une chaîne impalpable aux angles des coussins. Epaves d'une splendeur ancienne, où s'attestait la distinction des souvenirs.
Ce qu'il y avait d'un peu hautain dans ces vieilles choses si belles, se marquait à leur insuffisance pour meubler entièrement la pièce, par l'exclusion visible et volontaire de toute adjonction moderne. Ainsi les sièges manquaient, tandis qu'il y avait une console de trop, qui n'avait
pas de place appropriée, et qu'on apercevait une commode, — exquise avec sa panse ventrue et ses ciselures de cuivre, — mais qui ne s'accordait guère au mobilier d'un salon. Il résultait de ceci l'apparence d'un bric-à-brac charmant, plutôt que d'une pièce ordonnée. Et c'était bien encore du d'Arthail, cette façon de mettre en valeur l'expression des choses plutôt que leur appropriation objective. Ce passionné de vie intérieure eût découvert une âme dans un bois de chaise, et eût interdit le rembourrage indispensable, dans la crainte de l'effaroucher.
Daria dit en souriant :
— a On voit bien qu'ici vous recevez seulement des ombres. »
Il se tut, ne voulant pas énoncer la banalité : a Je n'y verrai plus que votre image. » Ne le savait-elle pas que ce logis d'oflicier, hanté de silhouettes poudreuses, allait garder jusqu'à la fascination le parfum et le frémissement de sa jeune vie ?
Quand elle fut dans la rue, elle s'étonna du silence plein de lumière, des trottoirs vides, des façades closes sous les toitures basses de ces provinciales demeures. La léthargie de Versailles se faisait plus lourde dans le midi approchant de ce jour d'été. Et il semblait à Daria que tout ce qui lui battait au coeur crevait ce calme comme une volée de cloches. Positivement elle percevait un
fracâs de métal. Ses oreilles tintaient. Toutes ses fibres en résonnaient, ébranlées.
Cependant, de son pas alerte, elle filait dans une étroite marge d'ombre. Et, seul, un garçon épicier, se retournant sur sa jolie mine, s'intrigua de Téperon qui retroussait sa jupe noire. Arrivée boulevard de la Reine, elle fit approcher son cheval d'une borne, ne tolérant pas qu'un groom la mît en selle. Un pied à l'étrier, la main à Tarçon, elle s'enleva prestement, rassembla ses rênes et partit.
Pour revenir à la Fougeraie — villa en façon de castel que les Nogaret possédaient au-dessus de Marnes — Daria sortit de Versailles du côté de la Butte de Picardie, monta au pas la rude côte, puis, se jetant à gauche, sous bois, mit son cheval au petit galop.
Dans la douce cadence de cette allure, au long des sentiers connus, c'était encore l'esprit de d'Arthail qui s'évoquait et lui parlait. Ces voûtes verdoyantes, presque entièrement composées de châtaigniers et de chênes, avec, ça et là, quelques bouleaux, ces chemins sableux, coupés à certaines places par l'affleurement d'une argile rougeâtre oh les pluies laissent des flaques lentes à tarir, ces vallonnements pittoresques, ces clairières que tapisse en automne une bruyère pourprée, — voilà le décor où, depuis deux ans, leurs cœurs s'étaient pénétrés et unis.
Une des joies de Dana consistait en ses promenades à cheval. Son mari, durant les matinées pesantes qui suivaient ses veilles au cercle, les mains nerveuses d'avoir tenu l'inconstance des cartes, la tête embrumée d'alcool, le corps encombré d'une obésité précoce, ne se souciait pas de l'accompagner. Mais jamais il ne la surveillait ou ne l'entravait dans le choix de ses distractions. Trop apathique ou trop confiant pour être soupçonneux, il ne prenait nul ombrage de savoir que leur ami d' Arthail, en garnison à Versailles depuis sa sortie de l'Ecole de Guerre, la rencontrait souvent et l'accompagnait dans ses chevauchées.
Telle était d'ailleurs la loyauté d'allures et l'évidente innocence de M°^^ Nogaret, que le domestique même dont elle était toujours suivie n'avait pas eu l'idée d'égayer à ce sujet l'office par quelque propos équivoque. Depuis le dernier printemps, le petit Serge, sur son poney, trottait fièrement à côté de sa mère, levant sur la figure sérieuse et le dolman galonné du capitaine des regards d'éloquente admiration.
Presque toujours ils poussaient jusqu'à l'étang de Saint-Cucufa. Ils suivaient la courte chaussée qui passe entre la nappe d'eau, si bien enclose dans les feuillages, comme un miroir d'acier dans un écrin de velours vert, et la petite vallée sauvage qui, de l'autre côté, s'ouvre sur un infini
d'horizon. Ce lieu ravissant, comme toutes les avenues boisées qui y conduisent, était, aux premières heures de la journée, d'une solitude absolue. Aussi nul racontar malveillant ne pouvait se produire quant à l'assidue présence du cavalier auprès de l'amazone. Et c'est pourquoi l'officier avait éprouvé ce matin une si vive inquiétude pour la réputation de son amie, dans le saisissement d'une visite tellement inattendue, et en si voyant équipage, dans son logis de garçon.
Tous les souvenirs de leur sympathie peu à peu accrue jusqu'à l'amour, se mêlaient à des aspects de nature. Dans ces chemins de forêt, par lesquels la jeune femme revenait vers les tristesses de sa demeure, il y avait des accidents de terrain, des taches de mousse ou des gestes immuables de branches, qui prenaient une voix et prononçaient pour elle des phrases une fois entendues et jamais oubliées. Ici, Olivier lui avait fait une ingénieuse théorie sur le destin, et sur ce qu'il admettait une adaptation des circonstances aux aspirations fortes de certains êtres, comme s'ils exerçaient une espèce de magnétisme sur les éléments bons ou mauvais du sort. L'aubépine en fleur blanchissait et embaumait ce buisson lorsqu'il l'avait déterminée à se créer une occupation artistique, ou purement intellectuelle, comme elle le devait à l'extension de sa
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propre personnalité et à ses devoirs futurs d'éducatrice. Ce pré crépitait du grésillement des grillons lorsqu'il avait prononcé pour la première fois le nom de Shelley, et que son enthousiasme lui avait immédiatement rendu cher ce poète, ignoré par elle jusque-là. La bruyère rougissait ce talus, le jour de septembre, où il lui avait expliqué que la valeur des enfants est en raison directe de celle de leur mère. Il avait parlé avec émotion de la sienne, et il estimait que Daria devait se donner à elle-même, par les lectures, la réflexion, la discipline interne, une forte éducation philosophique, dans le seul but que Serge et André devinssent des hommes sous son influence.
Le seul endroit que Daria n'eût pu reconnaître parmi les labyrinthes verdoyants, la seule date qu'elle n'eût pas fixée par un aspect d'heure ou de saison, c'était la place et le moment où la conscience de leur amour s'était éveillée dans leurs cœurs. Se l'étaient-ils avoué? Elle ne le savait pas davantage. Aucune parole précise n'avait été dite. Pourtant, dès hier soir, dès la minute où elle s'était considérée comme moralement libre, et où elle prenait la résolution de le devenir légalement, elle n'avait pas vu autre chose à faire en ce monde que d'aller tout droit vers Olivier et de lui dire : « Je suis à vous, d
AR la grille monumentale, Daria entra dans le parc de la Fougeraie.
La maison, placée sur un point culminant au-dessus de la vallée où se trouvent les étangs de Ville-d'Avray, se rehaussait encore par plusieurs assises en terrasses. Des rampes de marbre, garnies de vases où fleurissaient des phlox, des hortensias et des géraniums, lui donnaient un aspect fastueux. Jusqu'à la façade, les feuillages étaient maintenus bas et taillés en charmille, pour ne pas obstruer la vue, la plus pittoresque peut-être des environs de Paris. En arrière, se massaient des futaies opulentes, formées, comme la forêt voisine, de chênes et de châtai-
gniers, mais dans toute leur splendeur, et non éclaircies par des coupes périodiques, ainsi que sur le domaine d'État. Dans un endroit découvert, au milieu d'une pelouse, se dressait un cèdre splendide.
ce Eh bien, » se dit Daria, plus frappée que d'habitude parla belle ordonnance de ces choses, « tant mieux si le divorce m'éloigne de tout cela... J'ai découvert tout à l'heure que ce luxe met une distance entre Olivier et moi. Il est pauvre, dit-il, et je pressens toute sa fierté. Je serai donc pauvre avec bonheur. »
La pauvreté de Daria, qui avait eu cinq cent mille francs de dot et avait hérité de deux cent mille à la mort de sa mère, eût représenté la fortune pour d' Arthail. Mais ce n'était pas tout. Mariée sous le régime de la communauté réduite aux acquêts, elle avait droit, en cas de séparation légale, à la moitié du nouveau capital fourni depuis huit ans à son mari par la verrerie de Courbevoie. Bien que le célèbre établissement industriel fondé par Léon Nogarec, père de Michel, eût été constitué en société, le plus clair du revenu appartenait au directeur, qui possédait la majorité des actions. Le fondateur, avant de mourir, avait décidé ce changement d'organisation, bien moins par nécessité pécuniaire que par défiance des capacités et du caractère de son fils, ce Avec un conseil d'administration, » son-
geaic-il, « cet écervelé ne pourra pas commettre de trop grosses sottises. »
Daria ne supputait que fort confusément les sommes que pourrait mettre dans ses mains une reddition de comptes.
« J'ai d'ailleurs la liberté de refuser, » pensaitelle. « Ce ne sera pas frustrer mes enfants. Au contraire. Car sortir tant d'argent de la fabrique risquerait de compromettre une prospérité industrielle dont ils seront les héritiers et les continuateurs. Mieux vaut les restreindre dans leur enfance, pendant qu'ils seront avec moi, que grever leur situation future, i»
Les deux chers êtres dont elle se préoccupait, sortirent en Courant d'une allée au bruit des pas de son cheval. C'étaient de gentils garçonnets. L'aîné semblait, à proportion, beaucoup plus fort pour son âge et mieux développé que l'autre.
Sans doute, le petit André, dont la naissance faillit coûter la vie à sa mère, se ressentait de quelque crise traversée par celle-ci. Ou, plus probablement, l'alcoolisme du père, accru pendant les deux années qui séparaient les enfants, avait été particulièrement funeste au cadet.
Comme Daria sautait à bas de sa selle pour les embrasser plus vite, elle remarqua un froncement de sourcils entre les mèches frisées de Serge, — des boucles brunes comme ses propres che-
veux, tandis qu'André avait le crâne ras et blond de Michel.
— «Tu boudes encore parce que je ne t'ai pas emmené. Ce n'est pas bien, » dit-elle.
— a Non, mère, je ne boude pas. Mais j'ai du chagrin.
— Comment?» demanda-telle, tout de suite alarmée.
— a Nicole est malade. Sa maman va être obligée de nous quitter. »
Elle eût poussé une exclamation de joie, à l'annonce de ce départ, qui résolvait pour elle une situation intolérable. Comment aurait-elle vécu plusieurs jours entre M™* de Vasqueuil et son mari, sachant ce qu'elle savait, et pourtant résolue, par un sentiment de dédain ou de pitié qu'elle ne s'expliquait pas, à ne rien laisser voir à son amie ?
Son involontaire mouvement de délivrance fut contenu immédiatement, moins encore peut-être par circonspection que par inquiétude pour la fillette dont parlait Serge.
— «Nicole est malade?... Qu'a-t-elle? Comment le saic-on, puisqu'elle est là-bas, chez sa grand'mère ?
— Son papa... il a envoyé un télégamme ^ »
zézaya le petit André.
— ce Elle a pris froid. Et madame de Vasqueuil dit que c'est ce maudit Jura, » déclara l'aîné, avec l'importance que mettent les enfants à répéter
des phrases de grandes personnes qui ont frappé leur imagination.
Serge, d'ailleurs, paraissait vraiment plus soucieux que ne le comportait son âge. Il avait, pour Nicole de Vasqueuil, une de ces passionnettes avec lesquelles les parents ont tort de jouer. Ces sortes de sentiments prennent assez de violence chez certains enfants pour qu'il soit inutile de les attiser par les petits adjuvants de vanité, de jalousie, de suggestion involontaire et de fatuité précoce, qu'y apporte l'attention des gens sérieux. La sentimentalité de Daria se trouvait ici complice de la légèreté d'Odette. Même, en cet instant, elle s'émut tout haut pour son fils:
— ce On n'aurait pas dû te le dire, mon pauvre Serge. »
Le petit garçon se trouva aussitôt fort intéressant. Il haussa son vague chagrin jusqu'à l'opinion qu'on en pouvait avoir. Des larmes voilèrent ses yeux, ses limpides prunelles d'enfant, fraîches ^t transparentes comme celles de sa mère.
— a Elle a bobo, ton fleutte, » fit André, dans un inutile effort pour prononcer ce mot ce flirt », qu'il avait entendu plus d'une fois appliquer à Nicole relativement à son frère.
Mais Serge se mit à courir, et Daria, se retournant, vit M™® de Vasqueuil qui s'avançait à travers la pelouse.
Elle n'avait pas la grâce tendre, la fleur de santé physique et morale qui faisait le charme de son amie. Même, à tout prendre, ses traits et les lignes de son corps se rapprochaient moins de la régulière beauté. Pourtant elle passait pour plus jolie que M"* Nogaret. L'art de faire ressortir ses moindres avantages, l'étude constante de sa personne, la science de la toilette, lui donnaient cet avantage. Et aussi ce fait que ses défauts mêmes étaient à la mode. Ainsi cette taille d'une minceur extravagante, et cette grosse chevelure crêpelée, mais blondie et assouplie par les eaux et les fers du coiffeur, qui bouffait et alourdissait son visage déjà un peu massif, représentaient l'idéal parisien du jour, — opposé absolu de la perfection antique exigeant la petitesse de la tête et Tampleur de la ceinture.
j^me de Vasqueuil, tirée à quatre épingles dès cette heure matinale d'avant midi et dans cette intimité de campagne, offrait au suprême degré ce chic spécial des gravures de mode dont s'encombrent les tables des grands couturiers. Pour la plupart des mondaines, rien ne dépasse l'esthétique de ces figurines. Elles ne conçoivent pas la séduction d'un peu d'irrégularité personnelle dans une toilette, dans une coiffure, du rien qui sépare l'individualité féminine de son cadre et suggère sa grâce aux minutes familières où elle doit se montrer sans apprêt. Il y a des femmes
qu'on ne saurait concevoir décoiffées ou défaites, et qui, si on Fimagine, y perdraient trop. Adeline de Vasqueuil appartenait à cette catégorie. Mais elle était coutumière des succès de salon, de casino, d'Opéra. Et, dans la rue, à pied ou en voiture, elle ne perdait jamais la sensation que les têtes se retournaient sur son passage. Cela constituait pour elle la saveur même de la vie.
— «Qu'est-ce que ces enfants me disent?»
s'écria Daria. ce Ta petite Nicole est malade?
— Mon Dieu... tu sais... »
Calme, sans trace d'inquiétude, elle oublia que les deux garçonnets écoutaient de toutes leurs oreilles.
— a C'est peut-être un truc de ma belle-mère.
— Pourquoi?... Pour te forcer à venir làbas?... »
Daria posa la question machinalement. Et, malgré son air attentif, elle ne saisit guère toutes les nuances de la réponse, qui ne brilla point par la concision.
Tandis que son amie entrait dans le détail des mesquines susceptibilités et des mesquines rancunes qui pullulent sous les sentiments familiaux les plus décoratifs, comme des champignons à l'ombre des chênes, M™* Nogaret regardait les lèvres d' Adeline. Elle considérait aussi son front, ses joues, ses mains. Les baisers dé son mari s'étaient posés sur cette place où s'écaillait la
poudre de riz, sur l'angle de cette bouche où s'effaçait le rose artificiel. Daria évoquait de telles images en dépit d'elle-même, et malgré la crainte d'une rougeur qu'elle sentait transparaître sous son teint trop sincère.
Nulle jalousie ne la troublait. Elle n'en voulait point à Âdeline, et gardait sans effort à son égard l'attitude habituelle. Mais elle s'enfiévrait de curiosité. Comment? Pourquoi? A quel instant, par quelles paroles, sous quels aspects de sentimentalité mensongère, s'était établie la vicieuse complicité ? Car Daria ne pouvait croire à l'amour dans cette aventure. Elle était, en ce qui concernait son mari, à cette phase de clairvoyance et de désillusion où l'on ne peut plus même évoquer le prestige évanoui d'un être, ni se représenter qu'un autre cœur s'y laisse prendre. Et cette Adeline lui paraissait tellement incapable de rien éprouver ou inspirer qui ressemblât à de la passion I On lui faisait beaucoup, la cour, et, sur cette mondaine en vue, plus d'une médisance courait. Mais son excessive coquetterie, toujours en travail sur sa personne, devait être un préservatif plutôt qu'un péril. Quand une séance du coiffeur, de la manucure ou de la couturière a tant d'importance dans la pensée et dans la vie d'une femme, quelle place l'amoureux le plus hardi prétendrait-il y occuper?
Depuis l'époque où leurs gouvernantes les
menaient ensemble au cours, Daria aimait Adeline par une habitude de tendresse que son cœur ne pouvait perdre, même à cette minute. Mais elle ne s'était jamais exagéré la dose d'affection que l'autre devait lui rendre ou donner à qui que ce fut. Gâtée par ses parents, par son mari, par son amie, et déjà par sa fillette, M™* de Vasqueuil exerçait autour d'elle l'ascendant d'un égoïsme gracieux et subtil. Volontiers elle offrait son irrémédiable ennui pour le désenchantement d'une âme trop profonde. Sa facilité d'expression verbale parait le vide de sa pensée trop pauvre. Dans ses causeries avec Daria, celle-ci, embarrassée par l'abondance même de son cœur, et n'ayant aucun goût pour parler de soi, écoutait à l'infini des variations sur les incidents les plus médiocres, dont l'importance devenait énorme parce qu'ils touchaient Adeline. Ses réponses n'étaient goûtées que si elles gardaient le même objectif. Tout retour personnel de l'interlocutrice refroidissait la conversation. Mais, sur ce point, leurs deux tempéraments s'ajustaient par opposition, comme la volute saillante dans la volute creuse d'un jeu de patience. Et, ce qu'il y avait de plus curieux, c'est que Daria, volontiers silencieuse et tout occupée de l'autre, la laissait pourtant lire d'un mot ou d'un regard jusqu'au fond de son âme franche, alors qu'Adeline, parmi tous les raffinements de son verbiage, et se met-
tant toujours en scène, trouvait le moyen de cacher parfaitement ses secrets.
En cet instant, malgré ce qui aurait pu les changer en ennemies, les dresser haineuses face à face, elles se trouvaient^ sous la force de mille impulsions antérieures, et par une mystérieuse influence ambiante, avoir repris exactement leurs rôles. Daria, montée dans sa chambre pour retirer son amazone, s'était laissé suivre par son amie d'enfance. M™® de Vasqueuil, assise sur la chaise longue, dans la pièce lumineuse, pleine de teintes douces, et qui s'ouvrait dans la façade d'ombre sur la splendeur dorée du ciel, des arbres et des vibrants lointains, haussait un peu la voix pour être entendue à côté, dans le cabinet de toilette. Le va-et-vient d'une femme de chambre ne la gênait pas pour expliquer sur quels points elle ne céderait jamais à sa belle-mère.
— a Comprends-tu que, dès la première année de notre mariage, elle voulait établir cette habitude que Gaston et moi nous viendrions passer tout notre été dans son château du Hautmesnil! Imagines-tu cette lune de miel?... Tu sais ce que c'est que le Hautmesnil ? Une grande maison glaciale, où Teau gèle dans les carafes au mois d'août, toute murée dans les sapins — oui, ma chère, absolument murée... sans vue... dans un pays de montagnes! C'est insensé ! Avec cela qu'elle n'est pas d'une compagnie folâtre, ma
chère belle-mère... Et, lorsque Gaston est avec elle, il ne sait dire que oui et amen dès qu'elle ouvre la bouche. Chose incroyable : ce garçon qui m'adore, et qui n'est pas plus sot qu'un autre, ne saisit jamais les petites perfidies qu'elle lui fait approuver contre moi. Est-ce que tu m'entends, chérie? » cria M^^ de Vasqueuil un peu plus fort, car aucune réponse ne partait du cabinet de toilette.
Résignée à attendre, Adeline se tut, regarda le bout de ses pieds, fît jouer ses orteils dans le soulier de daim blanc, effilé en pointe et cambré par le haut talon Louis XV. Puis elle examina ses ongles et reprit tout à coup :
— a Dis donc, chérie, est-ce que Rosa ne pourrait pas m'apporter ton onglier ici? J'ai des mains épouvantables. Je ne peux pas les regarder. Figure-toi que Gaston m'a fait changer de manucure, sous prétexte que l'ancienne, M.^^ Bondon, avait l'air peu comme il faut, qu'elle donnait l'idée d'une... enHn, tu sais comment les hommes s'expriment. Or, je connais la Bondon depuis dix ans. Il n'y a pas ça à dire sur elle. C'est une femme très correcte. Elle fait les ongles de tout le faubourg Saint-Germain. J'ai perdu beaucoup. Je suis navrée. Si tu voyais mes mains... Ce ne sont plus les mêmes. Des horreurs! D'ailleurs, elle m'amusait... Elle m'apportait toujours des tas de potins. Cela me dis-
LHONNEUR DUNE FEMME 47
trayait... Et tu sais si j'ai des occasions d'être gaie. »
Adeline poussa un soupir. Les tristesses de sa vie — d'ailleurs comblée — s'évoquèrent, trop cruelles pour les résumer par des paroles, et qui cependant cédaient au bavardage d'une manucure.
Du cabinet de toilette une voix partit enfin :
— a Pourquoi n'as-tu pas gardé M™* Bondon?
Ton mari ne fait-il pas tout ce que tu veux?
— Quelle erreur!... Il tient énormément à ses opinions. Et tout naturellement je les respecte, lorsque je ne parviens pas à les modifier. j>
Daria songea : ce Les opinions de Gaston de Vasqueuil! »
Mais trop étonnée encore de se trouver là, sans plus de colère ou d'indignation, à écouter la voix familière, les doléances qu'elle raillait gentiment d'habitude, tout de même avec un peu de pitié vraie, la conscience bienveillante d'être tellement au-dessus de ces misères, — l'amie trompée se demandait s'il n'y avait pas quelque faiblesse dans son indiflférence.
ce Je ne l'aime plus, du moins je voudrais ne plus l'aimer, » pensait-elle, ce Et je la méprise. Il y a donc de la fausseté à lui montrer le même visage. Cependant, que faire?... »
Et la préoccupation, désormais constante, revenait : ce Olivier m'approuverait-il?... »
Elle dit à sa femme de chambre, qui venait de lui passer son peignoir :
— ce Portez l'onglier à M°^* de Vasqueuil. »
Rosa prit sur la table drapée de mousseline la
boîte ouverte, où brillaient les menus instruments d'écaillé et d'or.
Adeline cria :
— oc Tu m'excuses? C'est pour ne pas te quitter. J'ai mieux que ça, dans mon nécessaire, tu sais. Il n'est pas complet, ton onglier. Je te montrerai le mien tout à l'heure, si Noémi ne l'a pas enfermé.
— Est-ce que Noémi refait déjà ta malle? »
demanda Daria avec une satisfaction anxieuse.
— « Bien sûr. Tu comprends. Quand il y aurait une chance sur dix que Nicole soit vraiment souffrante... d
Du moins elle pensait à sa fille, bien que d'une façon assez accessoire. Mais presque aussitôt elle ajouta :
— « C'est un petit pays là-bas... L'abomination de la province... Tu te doutes des commentaires si on pouvait dire que la Parisienne n'est pas venue voir son enfant naalade. Ah ! il faut que je me défie de tout. »
Elle continua de parler en frottant, taillant, astiquant ses ongles. Dans la gravité de cette occupation, elle baissa involontairement la voix. Daria, perdue dans ses réflexions, cessa de l'écou-
ter. De temps à autre lui parvenait quelque aphorisme d'une philosophie spéciale à Adeline, comme : oc Ah ! vraiment, dans ce monde, si Ton ne pensait pas un peu à soi, qui est-ce qui y penserait? » Ou bien : a A quoi servirait qu'il y eût de jolies modes d'été, si l'on allait villégiaturer comme des ours dans des forêts de sapins? D'abord tout endroit qui n'a pas de casino est un séjour inavouable. »
Cependant M™* Nogaret terminait sa toilette.
Rosa, la femme de chambre, lui agrafait près du cou l'épaulette d'une robe de toile bleu de lin, dont les plis, lisérés de velours noir, s'écartaient légèrement sur des entre-deux de guipure. Elle paraissait ainsi plus élégamment féminine, d'un charme plus achevé, que dans son costume de cheval, sous le canotier de paille qui lui donnait un aspect d'enfance, la grâce gamine de Serge, son fils aîné, à qui elle ressemblait singulièrement alors. Sa coiffure, moins serrée, mettait mieux en valeur ses beaux cheveux sombres, qu'elle portait, contrairement à la mode, en deux bandeaux à peine bouffants et en une torsade nouée bas sur la nuque. Cela seyait à son masque au profil droit et à la face un peu large, comme d'une eflfîgie byzantine. Son buste fin posait sur des hanches assez fortes, et l'ensemble de sa personne était légèrement trapu. Mais la menue perfection de ses mains et de ses pieds, la frêle
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rondeur de ses poignets comme de ses chevilles, indiquaient la sélection de race. Et toutes les lignes de son corps, la poitrine haute, le dos étroit, la taille cambrée, cette courbe accentuée des hanches, lui donnaient une physionomie extrêmement individuelle, la rendaient expressive et à part, non seulement de figure, mais d'ensemble, depuis la claire pureté de son front jusqu'à la pointe de ses souliers.
Comme elle était prête, elle sortit de son cabinet de toilette, et s'étonna de ne pas apercevoir aussitôt son amie. Un second coup d'œil la lui fit découvrir dans l'embrasure de la fenêtre. Et ce fut alors qu'une exclamation d'Adeline lui dévoila une partie du secret incompréhensible, l'attraction exercée sur cette femme par son mari.
— ce C'est chic tout de même, un phaéton...
Et attelé comme ça!... » s'écriait M°^® de Vasqueuil.
Daria s'approcha de la croisée, et eut la surprise d'apercevoir Michel, qui ne rentrait jamais de la fabrique pour le déjeuner de midi :
a II revient à cause d'elle, naturellement, » fut sa première pensée. La seconde interpréta soudain les mots qu'elle venait d'entendre et le regard complaisant dont Adeline enveloppait l'équipage de M. Nogaret. Le prestige d'un luxe raffiné, le magnétisme de la richesse, fas-
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cinait cette âme superficielle. Au-dessus des vulgarités très basses que comporte la vénération de l'or, et que Daria n'imputait pas à son amie, il y a des vanités subtiles. L'hommage d'un amoureux à qui le pouvoir d'une grande fortune donne un choix infiniment étendu, parait flatteur à une femme. La plus désintéressée ne manque pas d'en mesurer secrètement la valeur, sans même s'avouer qu'elle y prenne garde. Combien plus quand elle ne voit, comme Adeline, de véritable supériorité que dans l'éclat extérieur de la vie, et qu'elle n'est point, sous ce rapport, aussi favorisée qu'elle le souhaiterait.
j^me jç Vasqueuil, à Paris, se promenait dans une voiture louée au mois. Son mari, fraction d'agent de change, ne daignait ou n'osait risquer dans le commerce, l'industrie, la spéculation, un assez joli patrimoine. Leur train de maison, fort convenable d'ailleurs, n'avait donc nulle chance de s'accroître. Aussi toute la distance de l'inaccessible embellissait le spectacle sur lequel en ce moment elle attachait les yeux.
Le phaéton de Michel Nogaret tournait autour de la pelouse pour s'arrêter devant le perron. C'était une voiture du plus récent modèle, oeuvre impeccable d'un carrossier en renom. Les vernis luisants, le drap mat et noir, suspendaient leur sobre élégance sur d'étincelantes roues jaunes.
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Deux irlandais bai-cerise, bêtes splendides, le tiraient sans le moindre effort, en leur symétrique fringance nerveuse. A la courbe fière de leur encolure, sur la rondeur ferme et pleine de leur croupe, brillaient des miroitements de soie. Des étincelles semblaient jaillir sous le soleil des boucles et des gourmettes argentées. Un groom culotté de blanc et botté à l'écuyère bondit à terre en pleine course, tandis que le conducteur achevait un savant circuit. Et il fut à la tête des chevaux, tandis que ceux-ci stoppaient en s'ébrouant.
Michel Nogaret jeta les guides et descendit du siège.
Il perdit notoirement de ses avantages à s'appuyer lourdement sur les étroits marchepieds, puis à dégourdir, en frappant le sol, ses jambes un peu courtes. Mais il leva les yeux, et salua. Les deux femmes, avec des sentiments divers et secrets, virent le crâne blond, qui, à trente-cinq ans, se dénudait un peu, les prunelles, dont le brun foncé de châtaigne trouait la face blafarde — mais sans éclat, d'une morne indécision de myope — les traits légèrement bouffis dans leur joli dessin, et la barbe floconneuse, rutilante, dont Michel était trop fier pour y laisser mettre les ciseaux, ce qui la disproportionnait au visage par son importance, et vieillissait la physionomie.
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Il disparut pour changer de vêtements, et bientôt rejoignit ces dames — avant qu'on sonnât la cloche du déjeuner — sur une terrasse couverte, qui, par ses entrecolonnettes serties de verdure, dominait le point de vue.
Une trépidation presque visible de chaleur faisait palpiter l'atmosphère, où se diffusait la splendeur du soleil. Partout où le regard s'étendait, c'étaient des ondulations boisées de collines, depuis Viroflay et Fausses-Reposes jusqu'à l'ample crête dont la forêt de Meudon barrait l'espace. En bas, l'église de Ville- d'Avray, posée de biais entre des blancheurs de maisons, jetait les trois premiers tintements de l'angelus de midi. Un coin du lac brillait entre des masses sombres. Vers la gauche, au loin, tout s'effaçait, se fondait dans un poudroiement bleuâtre. On devinait la courbe de la Seine, la plate étendue de Billancourt. A bien regarder, on voyait surgir comme hors de l'infini une petite tache d'or et s'estomper une grêle forme élancée dans la vaporeuse distance : c'était le dôme des Invalides et la tour Eiffel, seuls vestiges apparents de l'immense ville dissoute là-bas dans la fournaise de juillet.
— ce Bonjour, » dit Michel en s'avançant. ce Ça va bien ? »
Il tendit aussi mollement la main à M^^ de Vasqueuil qu'à sa femme. Cette dernière, qui
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l'observait, constata l'air absent qui lui était habituel, et nulle trace de dissimulation voulue. Ah! si la jalousie eût tourmenté Daria, c'eût été pour peu de chose. Peu de chose, en effet, le sentiment capable de naître chez cette nature aux ressorts détendus. Il se laissa tomber, sans ajouter un mot, sur les coussins d'un fauteuil en osier, croisa les bras et regarda devant lui, dans le vide.
Malgré sa maîtrise d'elle-même, Adeline s'écria d'un ton piqué :
— ce Eh bien! c'est tout ce que vous nous dites, Michel ? Vous n'êtes pas expansif, ce matin. »
Il se tourna vers elle, mit son monocle, l'assura sous l'arcade sourcilière avec une lenteur impertinente. Son œil myope s'éclaira d'une lueur. Il sourit assez cyniquement, et, n'imaginant pas que Daria pût deviner le sens réel de sa plaisanterie, il dit avec plus de cynisme encore :
— a Voyons... vous ne voulez pas que je vous embrasse devant ma femme?... »
Adeline rougit, de fureur plus que d'embarras. Un tel sans-façon la suffoquait chez un homme qu'elle eût voulu sans doute pénétré de reconnaissance. Elle l'avait toujours vu ainsi. Mais le mystère consenti entre eux ne devait-il pas le transformer ? Comment admettre que le Michel d'aujourd'hui fût le Michel d'hier, après le sou-
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venir exaltant qu'elle avait daigné mettre en lui?...
Un sourire de furtif dédain flotta sur les lèvres de Daria. Elle prononça, sûre de ne soulever aucune émotion gênante pour eux trois :
— « Adeline est forcée de nous quitter. Elle part cet après-midi. »
Nogaret eut un mouvement de contrariété plus vif qu'elle ne l'avait prévu. Et, pour la première fois depuis la révélation du hasard, Daria, malgré tout, fut mordue d'un dépit.
ce Qu'il fasse ce qu'il veut, mais qu'il se contienne devant moi! x» pensa-t-elle. Bientôt elle devait savoir que sa fierté d'épouse n'avait pas à prendre ombrage, même de cette misère. Ce n'était pas un signe de détresse amoureuse qui venait d'échapper au malheureux. C'était une convulsion de noyé qui se crispe sur l'épave au moment d'abandonner tout ce qui le retient à la vie. De ces trois êtres réunis en ce moment devant le merveilleux panorama d'été, qu'ils ne regardaient pas, ce n'était point Michel qui portait en lui le secret le moins tragique. Cependant, quelques minutes plus tard, il soulignait encore de son rire épais une de ses grosses plaisanteries coutumières :
— ce Ne vous inquiétez pas pour Nicole. C'est un peu de virus de belle-mère qu'elle se sera inoculé en se piquant aux aiguilles de la douairière
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de Vasqueuil. Ah ! ma pauvre amie, je vous plains. II n'y a pas de sérum préservatif contre ce microbe-là. »
On entendit des cris joyeux, de petits pas bruyants sur les parquets, à l'intérieur. Serge et André parurent.
Presque aussitôt, la cloche du déjeuner sonna.
E même jour, comme Olivier d'Arthail écrivait une lettre dans le salon d'un café de la place d'Armes où fréquentaient les officiers, un garçon vint le prévenir qu'on le demandait au téléphone.
Il ne dit pas : ce De la part de qui ? j> sachant fort bien quelle voix il allait entendre.
N'ayant pas le téléphone chez lui, il avait convenu avec Daria que tous les après-midi, de cinq à six heures, elle pourrait communiquer avec lui à ce café, où il viendrait lire les journaux et faire sa correspondance. C'est ainsi qu'ils fixaient d'avance Jeurs rencontres à la promenade. En ce jour plus qu'en tout autre, il attendait qu'elle lui parlât. Et, en effet, à peine eut-il saisi le récepteur, qu'il perçut un discret appel :
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— « C'est vous, capitaine?
— Oui, madame.
— Vous n'oubliez pas que vous dînez à la maison ce soir ?
— Mais... je ne savais plus. Votre dîner tient donc toujours ?
— Pourquoi pas ? Il était donné en l'honneur de notre invitée. Me croyez-vous capable de manquer à mes devoirs d'hôtesse?
— Mais...»
Il ne savait que dire, embarrassé par ces subtilités de femme, incapable, comme elle le faisait, de tout exprimer dans le téléphone sans que des oreilles indiscrètes y pussent rien comprendre. Non, il n'aurait pas osé se rendre à ce dîner. Malgré le tact de Daria, il la savait de décision fougueuse, imprévue. Comment imaginer, depuis sa confidence du matin, que tout se passât si tranquillement à la Fougeraie, que la réception du soir fût restée dans l'ordre des choses, et que lui-même y dût prendre place comme si de rien n'était?
— a Quoi donc, mon ami? Rien n'est changé,»
reprit M'"^ Nogaret. a Du moins, quant aux invitations de ce soir, car l'héroïne de la fête n'y sera pas. »
Il cria brusquement :
— « Vous l'avez chassée?... »
Un « oh! » scandalisé retentit dans le récep-
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teur. Puis, tout de suite, en russe : « Prenez garde!... x>
Elle s'était amusée à lui apprendre quelques mots de cette langue, qu'elle possédait admirablement, par habitude d'enfance et facilité atavique. Espérant donc qu'il s^aisirait l'avertissement, elle continua bien vite, pour ne pas lui laisser le temps d'intriguer davantage les demoiselles du bureau central :
— a La fillette... vous savez bien, le flirt de Serge?... Elle est malade. On m'a télégraphié. Alors sa maman nous a quittés précipitamment cet après-midi.
— Cela vaut mieux, » fit incorrigiblement d'Arthail.
— a Oui... cela vaut mieux qu'elle soit auprès de sa fille, si l'enfant n'est pas bien, » interpréta la diplomatie téléphonique de Daria.
— a Et... autrement... » balbutia Olivier, que cette contrainte énervait, ce comment allez-vous, ma chère amie ? »
Sa voix s'attendrissait, pleine d'une sollicitude significative. L'intonation suflSsait à trahir toute la prudence méditée de cette phrase innocente.
Le joli rire clair de Daria sonna dans le récepteur.
— « Pas mal... Rien de nouveau. Allons, je vais vous quitter. J'ai beaucoup à faire pour mon dîner. A la campagne, il faut tout prévoir. Je vou-
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lais seulement vous avertir, pour que vous ne soyez pas trop surpris en arrivant de ne pas voir notre amie.
— En effet. Cette absence m'aurait fait croire... d
Elle lui coupa vite la parole.
— a Malgré son départ, il était trop tard pour rien décommander. D'ailleurs nous n'avons guère que des intimes.
— Oui... Qui donc déjà?
— Vous les connaissez tous. »
Elle se garda bien de prononcer des noms, qui auraient pu désigner par leurs relations les propriétaires de la Fougeraie.
Quand elle faisait appeler d'Arthail au téléphone, c'était sous un pseudonyme convenu entre eux. Elle tenait à garder l'incognito. Ici, par extraordinaire, c'était Daria la plus prudente des deux. La malice féminine et la gaucherie de l'ofiicier renversaient les rôles lorsqu'il s'agissait d'inventer des phrases à double entente et de décevoir des curiosités.
— a Allons... à tout à l'heure.
— Et demain?... » dit Olivier, qui essayait de la retenir.
— ce Quoi, demain ?
— Monterez-vous à cheval ?
— Oui, avec le petit. .
— A l'heure habituelle?...
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— Sans doute... Mais je vous dirai cela ce soir. Nous trouverons bien une minute pour échanger deux mots, t^
Dans son boudoir du premier étage, où elle s'était enfermée avec son téléphone portatif, Daria pianota sur le bouton de l'appareil pour annoncer la fin de la communication, puis elle sonna son maître d'hôtel aGn de lui donner les derniers ordres.
Cet homme, en entrant, fut frappé par Tair radieux de sa maîtresse.
— « Il faut que tout soit très bien ce soir, Eugène, 1» lui dit-elle avec animation.
Maintenant que les heures avaient passé, l'irritation et le dégoût des images récentes s'éteignaient pour ne plus lui laisser que le sentiment de sa délivrance et le magnifique espoir de son amour. Le départ de l'amie déloyale supprimait toute impression odieuse. Et d'ailleurs l'amertume d'être trahie n'avait-elle pas été compensée ce matin par la visible humiliation d'Adeline, par son sursaut et sa rougeur lorsque s'était manifestée la grossière indifférence de son complice?
Daria se sentait haussée en des régions supérieures par le dédaigneux pardon qu'elle leur accordait, et par la perspective de la noble existence qu'elle partagerait bientôt avec Olivier. La force et la fierté de ses sentiments transparais-
saient sur son visage expressif en un reflet qui venait de surprendre le domestique debout devant elle.
— ce Les artificiers arrivent à l'instant de Paris. Madame veut-elle descendre pour leur dire au juste où ils doivent monter les pièces? »
Elle y alla. Valait-il mieux faire tirer le feu d'artifice sur l'esplanade au-dessus de la vallée, avec le ciel pour fond, ou sur la pelouse, contre l'écran noir des arbres, qui ferait ressortir le dessin lumineux des motifs ? Elle se décida pour ce dernier parti, car il y aurait de la lune, et les effets se perdraient dans l'espace trop clair. Daria revint donner un coup d'œil à la table déjà mise.
Sur la nappe rouge de sa lingerie d'été, se dessinait en blanc le précieux venise du chemin de table. Des roses de toutes nuances y étaient semées, comme au hasard. Dans des corbeilles d'argent, des blocs de glace en forme de vasques contenaient des fraises, du raisin, des pêches. Les verres nombreux s'alignaient devant les assiettes, et, à côté de chaque couvert, un menu calligraphié se dressait hors d'un support en vermeil.
Tout autour de la longue table, des domestiques s'affairaient — encore en gilet rayé et en bras de chemise, mais portant déjà les culottes et les bas de soie de grande livrée.
Daria fie l'inspection des noms pour s'assurer que les convives se trouveraient placés suivant toutes les règles de Tétiquette. Elle n'avait pu mettre Olivier à côté d'elle, car il y avait parmi ses invités un peintre connu et un ingénieurconstructeur, déjà âgé, porteur de la rosette rouge, qui tous deux passaient avant un capitaine. M.^^ Nogaret, en dépit du protocole bourgeois, donnait sa droite au peintre, qui, en lutte avec l'art officiel, n'avait aucun titre hiérarchique. L'Institut s'appliquait à l'ignorer, et il n'était que chevalier de la Légion d'honneur, dont, par indépendance frondeuse, il ne portait pas le ruban.
Plus jeune d'ailleurs que M. Fernand Baussaine, le constructeur, il n'aurait eu le pas sur celui-ci chez aucune autre maîtresse de maison. Mais Daria considérait que le talent prime tout. Elle estimait particulièrement celui de Marcel Hégenet, paysagiste halluciné, qui se plaisait à interpréter si tragiquement, et dans des éclairages si étranges, des scènes de solitude, que ses coins de nature, ses chemins déserts, ses maisons entr'ouvertes et vides, semblaient garder le frisson de quelque effrayante action humaine, et troublaient par un inquiétant mystère. Le réalisme du détail rendait plus aiguë cette impression d'ensemble, qui ne tenait à aucun mécanisme analysable, à aucune exagération de
procédé. Ces poignants paysages étaient d'une simplicité déconcertante.
ce Cet artiste original me fera prendre en patience la société de mon autre voisin, :ù pensait Daria comme elle remontait pour se mettre en toilette du soir.
La fatuité pleine d'assurance avec laquelle Fernand Baussaine lui faisait la cour, devenait de plus en plus pour elle un sujet d'exaspération. Ce n'était pas un de ses moindres griefs contre son mari qu'il la forçât de subir à tout propos la présence et les fadaises de ce personnage. Mais Nogaret, en relations constantes d'affaires avec le constructeur, qui avait l'entreprise de tous les travaux métalliques à l'usine de Courbevoie, semblait lié à lui par des raisons d'intérêt ou de crainte.
Récemment encore il recommandait à sa femme, avec une nervosité dont elle restait intriguée, de ménager Baussaine. Et lorsqu'elle lui avait signalé la galanterie obsédante de ce célibataire à bonnes fortunes :
— « Sapristi , ma chère , n'êtes-vous pas de taille à vous défendre? » lui avait-il répondu en haussant les épaules.
Précisément, avant même qu'elle fût tout à fait prête, on vint lui annoncer que M. Baussaine attendait au salon. Il arrivait le premier, à sept heures, ce qui, même à la campagne, frisait
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rindiscrétion. D'autant que ce riche industriel, venu de Boulogne dans son équipage, n'était astreint à aucune exigence de chemin de fer.
— oc Prévenez Monsieur, » fit répondre Daria par sa femme de chambre.
Mais le domestique expliqua que Monsieur n'était pas encore rentré. Il était retourné à Courbevoie sitôt après le départ de M™* de Vasqueuil.
a Comment I » pensa Daria, « à la fabrique cet après-midi, après y avoir été ce matin I D'habitude, c'est vrai, il ne rentre pas déjeuner et reste là-bas jusque vers quatre heures. Cependant, quelle urgence?... Ah I ce doit être un prétexte pour s'absenter si tard, et un jour où nous recevons. Le malheureux!... Se mettrait-il à boire et à jouer dans la journée?... La soirée ne lui sufBt-elle plus ?... »
Elle eut lieu de le croire, lorsque, presque aussitôt, Michel entra dans sa chambre, sans la prévenir et sans même frapper, ce qu'il ne faisait plus depuis longtemps. Elle vit un visage blême et défait, des yeux mornes entre les paupières violacées et bouffies. Un imperceptible tremblement agitait ses mains. Mon Dieu! allaitil trahir tout à Theure le secret de son vice? L'ingéniosité de Daria suffirait-elle à tromper une fois de plus la perspicacité malveillante des étrangers ? Heureusement Olivier serait là, OU-
vier dont la présence d'esprit lui était plus d'une fois venue en aide dans des périls de ce genre. Ah ! s'il n'y avait pas ses fils I Mais la tare, si elle devenait publique, les entacherait plus ou moins dans l'avenir. Des enfants d'alcoolique... Hélas I... Voilà bien où était le danger de son divorce. Quand elle ne serait plus là, Michel tout seul ne soutiendrait plus son rôle. Sa déchéance se précipiterait, s'afficherait. Et cette honte rejaillirait sur Serge et sur André.
Un flot de détresse noya le cœur de la jeune femme. Sa joie altière de tout à l'heure sombra. Puis une autre inquiétude, sourde, celle-là, imprécise, la mordit en secret au son de voix dont son mari lui dit :
— a Tu n'es pas encore habillée?... Et nos invités arrivent... d
Il n'avait pas l'intonation molle des mauvaises heures. La nette âpreté de l'accent saisit Daria. Une intuition vague, tandis que la physionomie de Michel s'animait en lui parlant, lui fit soudain distinguer sur ses traits une autre altération que celle de l'ivresse. Le pli soucieux qui barrait le front marquait, non pas l'hébétude, mais, au contraire, une pensée en éveil, et quelle pensée ! dont l'empreinte lui apparut tout à coup presque sinistre. M™^ Nogaret se rappela des indices récents — de ces insignifiants indices qui prennent seulement un sens lorsqu'une circonstance
plus Caractéristique les confirme, mais qui surgissent alors en avertissements si distincts.
« Il vient bien de la fabrique. » Telle fut à ce moment la réflexion de Daria. ce Mais alors, qu'est-ce qui s'y passe ? d
Devant la femme de chambre, impossible de rien demander. Michel répétait impatiemment :
— « Tu sais que nos invités arrivent.
— Oh ! un seul, monsieur Baussaine. Et il est singulièrement en avance.
— N'importe... Je te prie d'aller le recevoir.
— Ne sois pas long à te préparer, Michel, »
demanda-t-elle avec douceur, prise maintenant par la gêne immédiate de se trouver seule avec le constructeur.
— a Je serai assurément moins long que toi, » fît-il avec son manque de courtoisie habituel.
— a Voici... je descends... » dit sa femme, tendant le bras à Rosa, qui fixait l'agrafe d'un dernier bracelet.
Un instant après, Fernand Baussaine s'inclinait devant elle, tout ébloui par son apparition. Elle portait une robe de linon rose pâle incrustée de luxeuil. En haut du buste, l'empiècement de dentelle laissait transparaître la délicatesse de la peau. Cette toilette, d'une suavité vaporeuse, la rendait exquisement jolie.
Fernand Baussaine s'empressa de le déclarer.
en termes trop précis pour que l'hommage ne fut pas un peu brutal.
C'était un homme grand et assez fort, ayant dépassé la quarantaine, et qui offrait dans sa personne, son langage, ses manières, le type déplaisant des gens très vulgaires qui ont été très bien élevés. Si la grossièreté des façons est difficilement tolérable, il y a encore quelque chose de pire : c'est la recherche du raffinement par des êtres absolument dépourvus de toute finesse. Certains parvenus, de souche très basse, ont des enfants pétris de la même pâte qu'eux-mêmes, mais modelés à la surface par les efforts des précepteurs et l'application d'une prétentieuse vanité. Combinaison effroyable! Un peu de laisser-aller siérait mieux que des élégances si gauchement comprises. Fernand Baussaine, fils d'un marchand de fer limousin, en montrait la ridicule exagération.
Il avait gardé, de l'exemple paternel, la plus grotesque coupe de barbe, celle avec laquelle il est presque impossible d'avoir l'air distingué : deux favoris assez touffus, mais courts, de part et d'autre du menton rasé, et qu'unissait une grosse moustache rude. Entre ses joues broussailleuses de cocher de fiacre, une bouche pâteuse, où toujours semblait rouler une boule de gomme, et que chaque parole agitait de mouvements excessifs et singuliers, émettait sans
cesse des phrases trop fleuries, coupées d'allusions fréquentes à sa fortune et au prix que, sans se gêner, il pouvait mettre à ses fantaisies.
Tel était l'homme qui prétendait conquérir le cœur où régnait un Olivier d'Arthail. Quelque circonstance impossible à soupçonner pour Daria devait aujourd'hui enhardir M. Baussaine, car, malgré l'espèce de timidité qu'en dépit de son arrogance il éprouvait devant cette jeune femme, il osa lui parler plus ouvertement que jamais.
— a Je tiens, madame, à ce que vous connaissiez, lui dit-il, le dévouement que je puis mettre à vos pieds. Je me suis arrangé de façon à vous en donner bientôt une preuve.
— Mais, monsieur, j> fît Daria, en regardant malgré elle la curieuse gymnastique de cette bouche, qui s'étalait et se repliait sur les syllabes avec des grâces de caoutchouc distendu, a n'êtesvous pas l'ami de mon mari?
— Avez-vous beaucoup d'illusions sur votre mari ? y> demanda-t<-il en la regardant au fond des yeux.
Saisie par cette question qui, ce soir, prenait une gravité presque sinistre, elle se sentit trahie par une de ses intempestives rougeurs.
— a Ceci ne regarde que moi, » réponditelle.
— (c Pardon... Cela regarde aussi ceux qui vous aiment et qui s'intéressent à votre bonheur.
70 LHONNEURDUNE FEMME
— Je n'y autorise que bien peu de personnes, » répliqua vivement M™^ Nogaret.
— a Vous voulez me dire que je ne suis pas de ces élus ? Mais vous ne pouvez pas empêcher, et je ne peux empêcher moi-même, que mon cœur ne vous appartienne et que mes plus chères préoccupations ne se rapportent à vous. Vous me l'interdiriez en vain, » ajouta-t-il sur un mouvement de Dana. <r Je puis tout faire pour vous, excepté vous obéir sur ce point. i>
L'emphase de ses paroles, les contorsions de ses odieuses lèvres, exaspéraient la jeune femme plus que sa déclaration. Elle se sentait plus agacée nerveusement que réellement offensée.
Car elle n'arrivait pas à attacher quelque importance à ce grotesque hommage. Mais aujourd'hui, sans qu'elle sût pourquoi, M. Baussaine lui inspirait une répulsion peureuse. Il semblait, à un moment donné, capable de prendre quelque pouvoir sur elle, et en avoir conscience. Elle ne put que lui dire :
— a Si vous souhaitez réellement de me plaire, monsieur, vous ne continuerez pas cette conversation.
— Nous la reprendrons un autre jour, quand vous le souhaiterez vous-même, » murmura-t-il, avec un sous-entendu que Daria ne put interpréter, maïs qui lui donna un vague frisson.
Puis soudain, elle eut un mouvement de joie.
un élan involontaire. Le domestique annonçait : — « Monsieur le capitaine d'Arthail. d Il parut, d'une si martiale et fine élégance dans l'habit noir, avec sa haute taille svelte, son maigre et intense visage, ses yeux si ardents à la chercher, que Daria vit entrer le bonheur et trouva soudain l'atmosphère même plus douce.
Il était là. Tout se transformait. Les pressentiments s'évanouirent. Et ce fut avec la grâce secrète et merveilleuse des femmes qui se meuvent sous un regard d'amour, que M™^ Nogaret reçut ses invités. Chacun fut frappé par l'espèce de rayonnement qui émanait d'elle.
Il fallait son animation charmante pour spiritualiser un peu ce qu'il y a de joie fade et voulue dans des fêtes bourgeoises telles que ce dîner. En dehors des relations à faire et des mariages à préparer, les gens qui se disent ce du monde i> ne trouvent, suivant leur sexe, qu'un seul genre de plaisir dans ces agapes de cérémonie. Les hommes y satisfont leur gourmandise, et les femmes leur inlassable besoin de se montrer bien habillées. Quant aux propos qu'ils échangent, ils ne se donnent pas l'illusion d'y prendre le moindre intérêt. Ce sont de monumentales niaiseries, élaborées avec beaucoup de peine par le monsieur qui préférerait savourer en silence la délicatesse d'un plat, ou par la dame absorbée dans la représentation de sa propre image, l'idée
72 LHONNEURDUNE FEMME
de reflet qu'elle peut produire, et parfois le sentiment désastreux qu'une nuance de sa toilette se fane aux lumières ou que tel détail n'en est pas si réussi qu'elle l'aurait cru.
Pour un penseur comme d' Arthail ou un artiste comme Marcel Hégenet, l'ennui de ces repas serait intolérable s'ils n'y trouvaient quelque dédommagement dans leur for intérieur. Olivier, tout en répondant de la meilleure grâce possible à sa voisine^ qui lui demandait oc s'il était vrai que les artilleurs devinssent sourds à force d'entendre tirer le canon», s'enivrait de la chère présence de Daria, sans toutefois la regarder trop souvent. Quant au peintre, il promenait son regard visionnaire sur l'éblouissement de l'argenterie, des cristaux, des fleurs, des bougies électriques, sur l'alternance des plastrons glacés avec les vaporeux corsages, sur la muette agilité des livrées survenant et s'eflaçant aux dossiers des sièges, et il songeait qu'au delà de ces murs, tout près, à quelques pas, il y avait des clairières toutes roses du soleil couchant et des petits sentiers déjà sombres où cheminait le mystère.
— a Quel tableau faites-vous en ce moment? »
lui demanda la maîtresse de la maison.
— « J'aimerais mieux ne pas vous le dire, madame. Cela vous laisserait peut-être la curiosité de venir jusqu'à mon atelier, qui n'a pas eu votre visite depuis bien longtemps.
— Vous devriez m'y conduire, Daria, si monsieur Hégenet n'y voit pas d'objection, »
dit M°^® Jussecourt, la femme du richissime commissionnaire, qui étalait vis-à-vis d'eux une opulente poitrine toute scintillante de diamants.
— « Ne vous y aventurez pas, madame. Je suis un ours et mon atelier une caverne, » fit le paysagiste d'un ton aussi peu engageant que ses paroles.
— <3c Madame Nogaret y va bien.
— C'est que madame Nogaret y rencontre de vieux amis. Elle connaît tous les coins de bois que je peins, et elle me raconte les secrets de tous les arbres qu'elle retrouve sur mes chevalets.
— Oh ! je sais la passion de Daria pour la nature. Moi, je ne vois rien de bête comme une forêt. C'est toujours la même chose.
— Voilà pourquoi j'y prends mes sujets, madame. Quand j'ai fini, je recommence. Ça ne me fatigue pas le cerveau.
— Sur vos toiles, c'est très gentil, parce qu'il y en a tout au plus un mètre carré à la fois. Mais, dans la réalité, ce sont des kilomètres... C'est insipide, les routes à travers bois.
— Si vous chassiez, madame, vous ne diriez pas cela, » observa M. Touravel, propriétaire d'une importante fabrique de caoutchouc, et qui venait d'acheter une des plus belles chasses à tir
de rOise, grâce aux bénéfices du a pneu Touravel. »
— ce Oh! monsieur, » s'écria M™*^ Jussecourr, « voilà justement notre grief principal contre vos absurdes pays boisés. Avec leurs a tirés » et leurs a remises d, ils nous enlèvent nos maris. Dès que la chasse est ouverte, nous ne les voyons plus.
— Vous ne vous en plaignez peut-être pas, vous, » chuchotait à l'oreille de la piquante ^me Touravel un beau garçon, brun de visage, large d'épaules, qui battait des records d'automobiles, mais sous un pseudonyme pour ne pas commettre le nom de Riaguet, illustré par son père dans la fabrication des poêles économiques.
Riaguet père était là aussi, d'ailleurs, avec ses . magnifiques cheveux blancs, son air de vieux Burgrave, et, à la boutonnière, la rosette obtenue à la dernière Exposition universelle. M™® Riaguet, à la droite du maître de la maison, montrait une jeunesse défraîchie mais persistante, très aidée par les teintures et les fards, surprenante malgré tout à côté de ce mari septuagénaire et de ce fils athlétique. Merveilleusement habillée de crêpe de Chine mauve et d'amirable bruges ancien, elle avançait sur la nappe rouge une main très blanche et très fine, chargée de perles, de brillants et de rubis à tous les doigts.
Autour de cette table, il y avait encore quelques couples appartenant à cette récente aristo-
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cratie industrielle qui, à Paris, s'intitule « le monde », parce que c'est elle qui dépense, reçoit, s'amuse, fait insérer dans les journaux des comptes rendus de ses fêtes. C'était le milieu où Daria était entrée en épousant Michel Nogaret. Elle-même, ayant perdu son père de bonne heure, élevée par une mère qui joignait à un caractère naturellement dédaigneux l'orgueil de sa noblesse moscovite, et qui l'avait maintenue dans une quasi solitude, possédait peu de relations et encore moins d'amis. Adeline de Vasqueuil, sa compagne d'enfance, représentait à peu près la seule liaison de son passé.
En l'honneur de cette vraie mondaine, absente par le malencontreux hasard de la maladie de sa fille, M™® Nogaret avait organisé ce dîner qui, elle le savait bien, n'était, sauf d'Arthail et le peintre, qu'un dîner de parvenus. Mais elle savait également que les de Vasqueuil, d'opulence médiocre, se trouvaient aussi flattés de fréquenter les millions des Touravel, des Jussecourt et des Riaguet, que ceux-ci de frayer avec des personnes à particule et de généalogie authentique. Du moment qu'on était content autour d'elle, Daria n en demandait pas davantage. En ce qui la concernait, peu lui importait de s'ennuyer pour quelques heures en la compagnie des gens que son mari tenait à recevoir, puisque son existence de cœur, d'esprit, tout ce qui l'intéressait.
la charmait, se passait tellement loin d'eux. Pourquoi, d'ailleurs, se serait-elle souciée de leur nullité, de la platitude de leur causerie? Si vive elle-même, très en dehors, elle suscitait par sa seule approche Tentrain des autres. Les sourires ne résistaient guère au sien, à sa grâce bienveillante. Aussi trouvait-elle rarement les gens bêtes ou méchants. Et parfois elle reprochait à d'Arthail sa sévérité lorsque, au lendemain d'une de ses réceptions, il dénigrait ses convives.
— a Ne voyez-vous pas combien ils sont audessous de vous? j> lui disait-il.
— « Ce sont mes amis. Je ne dois laisser personne, pas même vous, les critiquer derrière leur dos.
— Vos amis!... Quelle distance entre ces gens et vous! Vous n'avez pas une pensée, pas un sentiment pareil aux leurs. Pourquoi les appelez-vous vos « amis j> ?
— Je les reçois et je vais chez eux.
— Vous les recevez surtout. Votre mari a rhospitalité fastueuse, et ce n'est pas vous qui ménagez rien dès qu'il s'agit de faire plaisir. Mais croyez-vous seulement qu'ils vous en sachent le moindre gré? C'est bien beau s'ils ne vous jalousent pas, ne vous détestent pas.
— Oh!...
— Puissiez-vous ne jamais avoir à les mettre à à l'épreuve ! j>
Cette dernière phrase revenait au souvenir de Daria, ce soir, sur la pelouse, tandis que les domestiques rangeaient les sièges en face des pièces dressées pour le feu d'artifice.
a Olivier est vraiment trop sceptique, » se disait-elle, car ces daines l'entouraient de câlineries et de caresses. — a Quelle surprise! Un feu d'artifice! — Moi qui les adore! — Il n'y a que vous, madame Nogaret! — Cette Daria, elle sait recevoir comme pas une. y>
— a Tenez, il faut que je vous embrasse! »
s'écriait la pétulante M"^® Touravel, encore nerveuse et convulsive de toutes les sottises risquées que lui avait débitées le fils Riaguet pendant le repas.
Effectivement elle lui sauta au cou.
— « Ah! ma belle chérie, je vous aime tout plein, vous savez. Je voudrais être votre amie intime, j> disait-elle, — et sincèrement, dans la facile effusion de cette minute, avec sa grande bouche de gaieté, ses yeux brillants et tout ronds, sous les sourcils en accents circonflexes, de part et d'autre d'un petit nez amusant, sensuel.
Ces messieurs, sortant du fumoir, virent l'accolade et plaisantèrent. Daria chercha Olivier des yeux. Il avait l'air froid et grave, comme toujours lorsqu'il l'imaginait attachant quelque valeur à des sentiments ou à des êtres qu'il jugeait
yS l'honneur d'une femme
peu dignes de sa confiance. Et il n'y en avait guère dont, en son adoration pour elle et sa connaissance de Tâme humaine, il n'eût pas cette opinion.
Cependant on attendait la fin du lent crépuscule pour donner le signal du feu d'artifice. Le jour n'en finissait pas de mourir aux cimes des arbres. Quelques personnes allèrent s'accouder à la balustrade qui dominait le panorama, pour voir la lune sortir, immense et rouge, de la brume chaude, à Thorizon. Elle apparaissait méconnaissable. Comment son orbe fin et sa pâleur allaient-ils se dégager de cet astre de cataclysme? Mais elle monta, et^ peu à peu, s'éclaircit sa face sanglante. Les ondulations des forêts s'argentèrent. L'air immobile fraîchissait sans qu'aucune brise l'agitât. Les domestiques apportèrent les manteaux du soir de ces dames.
— « Regardez, » dit Marcel Hégenet à d'Arthail, « si vous et moi nous avons raison de rester garçons. Il en coûte cher, aujourd'hui, pour préserver sa femme d'un rhume de cerveau. Du temps de nos mères, il suflîsait d'un petit châle à franges. »
Le peintre venait d'aider M°^® Jussecourt à placer sur ses épaules une mante de chantilly, toute bouillonnante de mousseline liberty sous la précieuse dentelle. M"^^ Touravel encapuchonnait sa tête friponne dans une capeline à la
vieille, extravagante et délicieuse. Le visage trop jeune de M™® Riaguet émergeait d'un collet de plumes frissonnantes. Un peu plus loin traînait sur le gravier le bord d'une redingote en peau de soie blanche incrustée de point à l'aiguille. Olivier tressaillit dans l'ombre à la remarque sarcas tique d'Hégenet. Il chercha des yeux Daria. M. Baussaine s'empressait à Tenvelopper dans une neigeuse et mousseuse pèlerine, qui parut relativement simple à la candeur somptuaire du capitaine, mais dont la valeur représentait cependant plusieurs mois de sa solde.
Un instant après, elle parvint à se rapprocher de lui, tandis qu'il se tenait à l'écart.
— a Je sortirai demain à huit heures, » ditelle, a Je suivrai le Cordon de Marnes et le chemin des Jardies.
— Bien, i> fit-il en posant sur elle un regard de sauvage tristesse.
— « Qu'avez-vous ? » demanda-t-elle, le cœur brusquement serré.
— <c Rien.
— Je vous verrai demain, à cheval?
— Vous me verrez. »
Elle trouva quelque chose de trop dur dans la fixe obstination de ses yeux. Un doute, une inquiétude, tous les ombrageux frissons de l'amour, lui convulsèrent le cœur. Olivier l'aimait- il moins pour la hardiesse de sa visite chez lui? Crai-
8o l'honneur d'une femme
gnait-il des responsabilités en la prévoyant bientôt libre? Avait-il la folie d'être jaloux de Baussaine?...
La tendresse féminine de Daria ne pouvait concevoir ces repliements farouches de la passion chez certains hommes quand leur fierté est en jeu. Elle ne comprenait pas, ne tolérait pas cette forme agressive de la souffrance masculine. De quoi pouvait-il lui en vouloir, le jour même où elle s'apprêtait à quitter pour lui l'éclat du luxe et de la respectabilité bourgeoise? Elle se détourna, nerveuse et déçue.
Et sans doute il avait tort, en effet, tort de s'en prendre momentanément à elle. Mais pourquoi fallait-il, avec le brûlant besoin de dévouement qui, pour Daria, l'eût fait soulever des montagnes, qu'il dût accepter ses sacrifices ?
Les accepter?... Ou s'y opposer?... Suppliciante alternative. Quel était le devoir?... Et, quand il le verrait, ce devoir, que ne lui en coûterait-il pas pour l'accomplir?
Une voix de gouaillerie un peu forcée, et avec une rauque intonation qui le frappa, vint le tirer de sa rêverie :
— « Eh bien, noble guerrier... ce dressage de Mirliflore, où en êtes-vous? A-t-il appris à vous obéir ou à se débarrasser de vous par d'énergiques sauts de mouton ? »
Dans la pénombre du jour mourant et de la
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lune naissante, le visage de Michel Nogaret parut à d'Arthail extrêmement pâle, presque décomposé. Celui-ci avait remarqué, à table, l'attitude singulière de leur hôte. C'était de Fapaihie, de l'absence, avec, par instants, des réveils un peu effarés.
« Est-il donc tellement pris par son Adeline, ou bien a-t-il absorbé déjà quelques petits verres avant le dîner? j> pensait le capitaine, qui, tout à coup, devant l'altération de cette face, eut un plus sérieux pressentiment.
— « Vous n'êtes pas souffrant, Nogaret?
— Pourquoi voulez-vous que je sois souffrant?
— Mais je ne veux rien de ce genre. Vous me parliez de Mirliflore... Venez donc une fois au quartier, que je vous montre son travail de manège. C'est un cheval excellent, plein de cœur... Seulement il avait dû être mal pris.
— L'excuse des femmes quand elles nous trompent, » dit Michel avec son gros rire.
D' Arthail lui planta un vif regard au fond des yeux. L'autre ne broncha pas. Nulle amertume dans sa plaisanterie. Là n'était pas le secret de son évident malaise.
Cependant un bruit léger fouetta l'air. Audessus des têtes, la première fusée éclata.
On vit de grosses chenilles lumineuses qui ondulaient verticalement au-dessus des arbres, et qui s'en allèrent dans une même direction.
d'un vol très doux, en s'évanouissant l'une après Tautre.
Les femmes poussèrent des exclamations. Et toutes coururent prendre possession des chaises, sur la pelouse, pour voir le feu d'artifice, qui commençait.
E lendemain matin, Daria, partie de la maison à huit heures, à cheval, avec Serge et le groom, alla jusqu'à l'étang de Saint-Cucufa sans rencontrer Olivier.
Elle ne s'était point écartée pourtant de leur chemin habituel, de celui qu'elle lui avait indiqué la veille au soir. A mesure qu'elle avançait dans la campagne, l'impatience angoissée de l'apercevoir augmentait, avec la certitude douloureuse qu'elle ne le rencontrerait pas ce matin-là. Il avait promis, c'est vrai. Mais quelque chose, à la même minute* s'était élevé en lui contre elle. Daria l'avait pressenti à la froideur soudaine de son regard. Et leurs rapports depuis hier matin, depuis qu'elle lui avait annoncé sa résolution de divorce.
étaient si nouveaux, qu'elle ne pouvait plus préjuger des sentiments de son ami.
Quel chemin avaient fait en lui, durant ces dernières heures, les pensées suggérées si soudainement? Cet homme, qu'elle aimait, qu'elle admirait, en qui elle avait confiance, était encore pour Daria le mystère vivant, d'une si troublante profondeur, que devient tout être pour l'être qui le regarde à travers le voile enflammé de la passion.
L'indifférent que nous saluons dans la rue, le visiteur avec qui nous causons dans un salon, nous paraissent, pour peu que nous connaissions la direction générale de leur vie, des personnages simples, faciles à définir en quelques mots et à classer dans une catégorie humaine bien déterminée.
Chacun, cependant, pour le cœur qu'il a ému d'amour, devient une énigme plus insondable que l'univers, et dont chaque trait, successivement révélé, prend une importance sans égale, une signification de délice ou de désespoir. Qu'a-t-il pensé?... Pourquoi m'a-t-elle regardé ainsi?... Quel sens exact avait ce mot sur ses lèvres?... N'ai-je pas eu trop de gaieté en sa présence? Mon silence ne lui aura-t-il pas déplu ? Qu'est-ce qui l'intéressait dans ce spectacle?... N'ai-je pas surpris son sourire?... Que signifiait son geste vers la porte ?
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A tout instant, Tamour déconcerté croit se trouver en présence d'une âme imprévue, échappant à la logique d'une psychologie ordinaire, car tant de joie ou tant de douleur lui peuvent venir des mouvements de cette âme, que sa prévision les disproportionne au gré de ce qu'il craint ou de ce qu'il espère.
Olivier d'Arthail, déjà fermé à toute curiosité banale, devenait, sans le vouloir, superbement inaccessible à une intuition féminine tendre et troublée.
Daria, parvenue au but de sa promenade sans avoir aperçu celui qu'elle aimait, ne se sentit pas le courage de revenir tout de suite.
Elle dit à son fils :
— a Tu ne sais pas, mon petit Serge... Comme je suis un peu fatiguée, je vais t'attendre ici pendant que tu feras avec Valentin le tour de la vallée. »
L'enfant s'écria :
— ce Ah I tant mieux I Tu permets... Je vais donc enfin savoir ce qu'il y a là-bas, tout au bout. »
Depuis qu'il sortait à cheval, il avait souvent tourmenté sa mère pour qu'elle fît ce tour avec lui. Daria, qui savait qu'on retombe sur la route de Rueil pour regagner les bois par un chemin à travers champs, poussiéreux et ensoleillé, ne s'en souciait guère. Mais il n'y avait pas d'inconvénient à ce que le petit garçon satisfît sa curiosité.
La mère venait de sauter de cheval.
•*— a Fauc-il attacher Flamme tta? y> demanda le groom.
— a Non, elle ferait des bêtises. Vous allez la conduire à la ferme qui est au bout de l'étang, et la mettre à Fécurie. Puis, écoutez... Vous ne laisserez pas monsieur Serge galoper. Il fait trop chaud et vous avez tout le temps. »
Quand elle fut seule, Daria s'assit à l'ombre sur un tronc d'arbre, à une place d'où elle pouvait apercevoir tout le pittoresque bassin.
Le soleil, bien qu'assez élevé déjà, n'atteignait qu'une moitié de l'étang. La marge de la forêt, avec ses grands ombrages à pic, encore exhaussés par le talus des berges, maintenait l'autre moitié dans une fraîcheur sombre. Les feuilles des nénuphars formaient des îlots pâles sur la surface noire et tellement immobile que les plantes aquatiques semblaient suspendues dans le vide. Les larges calices blancs flottaient par centaines, surtout du côté opposé, où rayonnait une chaude lumière. Au bord de la chaussée des roseaux se dressaient, hérissant leurs lances vertes et aiguës. Et Daria pouvait voir non loin d'elle un cygne qui, le cou rigide, les ailes gonflées, ne faisait pas un mouvement sur l'eau tranquille, comme s'il eût participé, dans sa neigeuse splendeur, au magique enchantement des choses.
Un silence indicible planait. Nul bruissement d'insecte, nul pépiement d'oiseau, n'émouvait la paix merveilleuse de ce matin d'été. Mais quand les yeux se levaient jusqu'aux cimes ensoleillées des arbres, leurs lignes touffues ou élancées dans le clair infini du ciel semblaient imprégnées de souvenir, et leur calme songe étreignait le cœur.
« Aujourd'hui... Sera-ce aujourd'hui que je parlerai de divorce à Michel?... Sa figure railleuse et insolente quand je lui dirai que je sais toutl... »
Une image surgit devant Daria.
ce Pourvu qu'il ne montre pas de chagrin!...
Pourvu qu'il ne me supplie pas!... » songeaitelle.
Ce que sa pitié craignait le plus, c'étaient des marques de désespoir.
Elle se dit encore :
ce Que sera ma vie si Olivier voit quelque obstacle à notre mariage ? Il me décourageait de divorcer, hier... Quelles raisons me donnait-il? Ah! peu importent les raisons!... Je les réfuterais toujours. Le terrible serait un sentiment, une arrière-pensée, chez lui, que je ne pourrais pas atteindre... que je ne devinerais même pas... »
Des appréhensions se formulèrent dans sa tête... Peut-être avait-il fait à sa mère le serment, — irrévocable, puisqu'elle était morte, — de n'épouser jamais une femme divorcée. Il appar-
tenait à une famille de traditions religieuses sévères. Et les circonstances ne permettaient guère d'espérer l'annulation du mariage en cour de Rome.
Des larmes d'un découragement infini montèrent aux yeux de Daria.
Puis, comme l'immobilité du cygne agaçait ses nerfs trop tendus d'anxiété, elle se leva, et, enfantinement, sans méchanceté, lui lança un petit caillou.
L'indolent oiseau battit des ailes et fit onduler son long cou. Ensuite il chercha sur l'eau, en claquant du bec, croyant qu'on lui avait jeté du pain. Finalement, il glissa vers la promeneuse, espérant une aubaine. Mais son attitude quémandeuse n'ôtait rien à sa dignité. Et, s'arrêtant près du bord, la tête haute, il semblait attendre plutôt un hommage qu'une aumône.
— oc Que tu es beau ! » dit la jeune femme à voix haute.
Elle crut qu'un écho lui répondait. Puis le vague bruit perçu se précisa. Elle reconnut le pas d'un cheval. Serge ne pouvait revenir encore. Et c'était dans la direction opposée. Le cœur de Daria se mit à battre.
— a Que fait es- vous là, toute seule? Est-il arrivé un accident?» criaOlivier, qui l'aperçut entre les arbres, avant même d'avoir tourné le chemin.
Il parut. Elle s'avança.
— « Je vous attendais, » lui dit-elle.
D'Arthail lut une émotion profonde sur cette
charmante figure.
Il mit rapidement pied à terre et lui saisit la main.
— « Ma chérie!... » murmura-t-il.
— « Olivier!...
— Ah! » fit-il impétueusement, oc je suis à vous. Si vous saviez la nuit que j'ai passée!... Mais je ne peux pas... Non, je ne peux pas repousser un tel bonheur... Je vous aime trop... Je suis lâche...
— Ne dites pas cela...
— Mon Dieu, je ne sais plus... Ah! Daria...
— Olivier, je réfléchissais à l'instant que, même si vous ne deviez pas m'épouser, je saurais me délivrer, avec toutes les sanctions divines et humaines, d'un lien que je ne puis plus supporter sans m'avilir ou mourir!...
— Hélas! il y a de tels obstacles à notre mariage!.,.
— Il n'y en aura pas à ma libération.
— Mais ma conscience m'obligeait à vous représenter...
— Je n'écouterai pas votre conscience. Ce qui est vrai pour elle peut n'être pas vrai pour moi.
— Cependant, le devoir est absolu.
ço l'honneur d'une femme
— Lequel? Croyez-vous que je n'en aie pas envers vous? Celui-là... votre générosité l'écarté.
— Un devoir envers moi!...
— Oui, puisque vous m'avez donné la force d'accepter depuis trois ans la vie que je mène... Puisque vous m'avez dit : oc Instruisez-vous pour instruire plus tard vos fils. » Vous m'avez guidée, conseillée, aidée. Vous m'avez appris que la femme doit être un caractère, une conscience, une intelligence en progrès perpétuel, comme l'homme. Vous m'avez révélé qu'elle a un honneur pareil au vôtre, bien supérieur à la seule honnêteté conjugale, dont le monde ne lui demande que l'apparence. Et malgré la hardiesse de vos théories, vous avez respecté en moi tous les scrupules, toutes les délicatesses des traditions les plus rigides. C'est grâce à vous que mes fils auront une mère, une vraie mère. Croyezvous que ma sollicitude envers eux puisse ne pas tenir compte de ma reconnaissance envers vous? Mais répondez à ceci, Olivier. Puis-je loyalement garder le nom d'un homme que je méprise quand j'ai dans le cœur l'amour d'un autre homme... que j'admire? »
Il la contemplait, tout éperdu. A peine essayat-il de protester contre le dernier mot. Elle rayonnait de foi et d'amour, avec, sur le visage, l'autorité toute nouvelle de la volonté, de la pensée, soudain mûries.
— a Ou trouverai-je contre vous une force que je n'ai pas contre moi-même? » dit d'Arthail. ce Ne vous ai-je pas dévoilé le résultat de ma pauvre lutte?... Je vous adore... Et ce débat ne fait qu'exalter la folie de mon amour. j>
Cette dernière parole, l'ardente façon dont elle fut prononcée, troubla Daria au point qu'elle pâlit et ferma les yeux. Un bonheur immense l'envahit. Nulle protestation ne vaut pour une femme cet aveu de vertige, où la raison même de l'homme abdique. Peu importe qu'il y ait de l'excès dans le sentiment ou dans son expression. Celui qui n'a pas dit une fois à celle qu'il aime : « Je suis fou!... » et qui ne le lui a pas un peu prouvé, ne connaît pas la passion et n'en sait pas communiquer la contagion vertigineuse. La maîtrise parfaite où d'Arthail avait toujours été de soi, le contraste de son émotion actuelle avec SI fermeté d'âme ordinaire, aggravaient délicieusement pour Daria la griserie d'une telle minute.
Mais rien ne trahit ce qu'elle éprouvait que sa pâleur et ses paupières brusquement closes.
Quand elle rouvrit les yeux, une tendresse immense y remplaçait la fulgurance de sa joie. Sûre maintenant de la victoire, elle s'était reprise, et ce fut avec une grâce fine qu'elle demanda :
— ce Maintenant, dites... Ne vouliez-vous pas me rencontrer ce matin? Pourquoi donc êtesvous sorti si tard? »
Il sourît. Et lui-même se domina, reprit son calme.
— a Je suis sorti de bonne heure, et avant avant vous certainement, » répondit-il. « Mais j'étais sur Mirliflore. J'avais cru que ce coquin de pur sang s'était suffisamment assagi pour que je puisse vous le montrer dehors. Ah! oui... Il m'a fait de telles histoires à la sortie de Versailles, au passage d'un automobile, que j'ai craint d'être un compagnon trop gênant, et même dangereux, à cause de Serge... Cet enfant ou son poney eussent peut-être pris peur. Puis je n'aurais pu causer avec vous. Bref, j'ai dû revenir au quartier et faire seller au plus vite Caporal... ce bon enfant de Caporal, » ajouta l'officier en flattant l'encolure de son cheval d'armes.
La cadence d'un double trot se fît entendre.
Serge apparut, suivit du groom.
— ce Quelle bonne grâce a cet enfant! » dit d'Arthail en le regardant s'approcher.
La jeune mère rougit de plaisir. Tout ce qu'Olivier donnait d'intérêt, d'affection à ses fils, multipliait son amour pour lui. Jamais elle n'eût admis cette basse forme de la jalousie qui fait détester à un homme les enfants que la femme aimée a pu avoir avant de le connaître. Mais les sentiments d'Olivier pour elle étaient supérieurs à ces rivalités de l'instinct, autant que l'esprit
Test à la chair et le dévouement à la convoitise.
Le charmant petit Serge, droit sur sa selle, s'arrêta devant d'Arthail et fit le salut militaire.
Il portait un amusant diminutif de costume équestre, avec des culottes grises bouffantes, comme un homme, les mollets pris dans de minuscules leggings.
— a Qu'est-ce que c'est que cette tenue de rênes? » dit Tofficier en affectant un air sévère. c Depuis quand ne tiens-tu pas ton cheval à deux mains? »
Le petit garçon devint très rouge, mais il répondit avec une désinvolture tout à fait martiale :
— ce Mon capitaine, c'est pour laisser libre la main droite... la main qui porte le sabre. j>
D'Arthail éclata de rire.
— a Qu'est-ce que tu chantes-là?
— Je vous ai entendu expliquer à maman la tenue d'ordonnance : toutes les rênes dans la main gauche, avec la bride en dessous, le filet en dessus... comme cela. Et la droite libre pour le sabre. »
Il leva le bras comme pour commander une charge imaginaire. Et rien n'était joli comme sa fine silhouette, si bien campée, la gravité de son mignon visage et l'éclat humide de ses beaux yeux.
— « Il coulera de l'eau sous le pont avant
que tu aies le sabre au poing, d gronda plaisamment Olivier, a Fais-moi le plaisir de séparer tes rênes. Et la jambe près!... Tu sais que Lutin est sujet aux écarts.
— Oui, mon capitaine, » fit docilement le gamin, qui, en parlant comme l'ordonnance de d'Arthail, se figurait être un cavalier de son régiment.
Cependant le groom avait ramené Fiammetta.
L'oflScier croisa sur son genou ses mains gantées de fauve pour mettre M™^ Nogaret en selle. L'amazone plaça elle-même sous ses talons les élastiques de sa jupe, tandis que, par discrétion, il se détournait. Tous trois revinrent. Et d'Arthail ne sembla plus occupé que d'enseigner à Serge comment il pouvait allonger le pas de son poney pour l'empêcher de trottiner à côté des deux grands chevaux.
Tandis qu'il reprenait l'enfant avec gaieté et patience, Daria, bercée au pas de sa jument, les yeux attentifs à tous les aspects du paysage, associant les lignes et les couleurs des choses à mille émotions confuses, un sourire indécis aux lèvres, songeait.
En regagnant la Fougeraie, elle eut une surprise. Le phaéton de Michel, détourné du perron, s'en allait vers l'écurie. Son mari était donc déjà rentré de la fabrique? A peine avait-il eu le temps de se rendre à Courbevoie et d'en rêve-
nir. Hier, elle avait attribué son changement d'habitudes à la présence d'Adeline. Mais aujourd'hui? Que se passait-il? L'anxiété vague de la soirée précédente la traversa de nouveau, comme d'une onde froide. Cependant elle rentrait dans son appartement pour se changer avant toute enquête, lorsque, à son passage sur le palier, Michel surgit d'une porte brusquement ouverte.
— « C'est toi, Daria? Entre un peu... Je voudrais te parler. »
Elle le suivit dans une grande pièce qu'on appelait la bibliothèque, et qui servait aussi à Nogaret de cabinet de travail.
Ce matin, il était plus que pâle, la face terreuse plaquée de rouge, les paupières bouffies, sa belle barbe blonde séparée en mèches inégales, comme s'il l'eût fourragée d'une main nerveuse.
— (( Voici... Assieds-toi. »
Daria attendit, sans force pour l'interroger. Elle ne s'écria pas : a Moi aussi, j'ai quelque chose à te dire. » Toute son énergie d'accusatrice pliait sous la peur de l'inattendu. N'allait-il pas lui faire un aveu auprès duquel la trahison récente serait une peccadille?... Qu'est-ce qui pouvait donner à cet être d'insouciance une physionomie ainsi hagarde, et lui suggérer des mots à renoncé desquels ses lèvres se refusaient en tremblant?
— « Daria, il s'agit de ta dot.
ç6 l'honneur d'une femme
— Ma dot?...
— Oui... Un prêt que je voudrais te demander.
— Comment, un prêt?... N'es-tu pas plus riche que moi?... »
Il la regarda sans répondre.
Dans ce regard atone, fixe, Thomme s'abandonna. Elle vit l'âme qui chancelait, qui souhaitait de laisser tout de suite entendre le pire, pour n'avoir même plus à tenir un rôle dont l'effort l'accablait.
Daria se leva, vint tout près de lui, et, très bas:
— a Ta fortune?
— Je n'ai plus rien.
— La verrerie?
— Toi seule peut la sauver de la faillite.
— La faillite!... »
Elle répéta le mot dans un cri. Puis, épouvantée par le son, qui' lui sembla retentir à travers les murs, de ses poings convulsifs elle écrasa ses lèvres sur ses dents.
Rejetée de deux pas en arrière, dans son mouvement d'horreur, elle considérait son mari. Il supporta un instant la flamme de ses yeux, puis, s'accoudant à la table, le visage caché dans les mains, il se laissa soulever par un sanglot, comme une épave au gré de la houle.
Daria cependant murmurait d'une voix sourde, haletante :
— ce Le nom de Nogaret!... Le nom de ton père!... Le nom de mes fils!... »
Il prononça, dans ses doigts entr'ouverts, comme un enfant qui geint :
— a Tu peux le sauver, ce nom... »
Elle balbutia :
— ce Comment?... Avec mes sept ou huit cent mille francs?... Quand tes trois ou quatre millions n'y ont pas suffi ! »
D'un élan, revenue vers lui, elle le prit à Tépaule :
— a Qu'as-tu fait de cette fortune?... Tu n'as pas pu la jouer toute?... On ne perd pas des sommes pareilles au baccara en quelques années. Je te savais un pauvre fou... Mais tu es donc un misérable?... »
Il frémit, se redressa.
— a Tais-toi!... C'est ma probité qui m'a perdu..
— Ta probité?... Que veux-tu dire?
— J'ai distribué des dividendes fictifs. Je prenais cela sur mon capital personnel.
— C'est donc possible?
— Il ne me fallait qu'un complice, notre caissier en chef. Il m'a suivi aveuglément.
— Quoi!... Notre vieux Saunières?... L'honnêteté même!... Si dévoué à la maison... et jadis à ton père!...
— Eh bien... Mais c'est par dévouement... Ne
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comprends- tu pas?... Il ne voulait pas que la verrerie baissât... Il ne voulait pas qu'on en ôtât la direction à un Nogaret.
— Mais qu'espériez-vous, lui et toi?
— Que les grosses commandes reviendraient...
Nous croyions à un malaise passager, à un caprice de la mode.
— Et maintenant?
— Maintenant, c'est fini. Des découvertes récentes ont tué nos procédés de fabrication. Nous ne sommes plus à la hauteur du. bon marché moderne. Nous ne nous relèverons jamais. »
La stupeur étranglait Daria.
— oc Comment, le bon marché moderne?
Mais ne m'as-tu pas fait lire dernièrement un article de journal où Ton vantait ta souplesse à t'adapter aux progrès de l'industrie ? L'usine de Courbevoie vendait des produits moins chers et en même temps distribuait à ses actionnaires des intérêts plus élevés que toutes les maisons rivales. »
Michel haussa les épaules.
— « Tu as cru à un article de journal, ma pauvre enfant!... »
Réclame mensongère, chiffres truqués, tous les expédients louches des aventuriers d'industrie aux abois, se révélèrent à l'effarement de la malheureuse femme. Comment avait-elle pu rester confiante dans la prospérité, l'accroisse-
ment d'une entreprise dont son mari demeurait le chef?... C'est qu'elle imaginait derrière lui un personnel d'élite. La notion n'existait pas, pour son inexpérience, que toute oeuvre collective vaut parla direction, et qu'aucune activité subalterne ne compense l'incapacité du maître.
En cette tragique minute, tous les actes du drame se déroulaient à ses yeux d'un seul coup, aboutissaient d'un seul bond au désastre final.
Ce déplorable Michel, usé par la boisson et par le jeu, tous les jours un peu plus enfoncé dans sa déchéance, incapable de conduire l'entreprise dont il gardait la responsabilité, n'avait pourtant pas perdu de vue le suprême intérêt dont il était le dépositaire : l'honneur de la maison Nogaret. Il n'avait pas hésité à en maintenir l'apparence par des subterfuges et au prix de sa fortune individuelle. Impuissant à restaurer les murs de l'édifice, il s'était obstiné, dans son imprévoyance, à en étayer la façade. Et maintenant tout croulait, tout s'effondrait, l'engloutissant avec les siens dans une poussière de ruine.
Daria le considérait en silence, plus émue de pitié que de mépris. Quelque chose touchait en elle la fibre chevaleresque. Il s'était ruiné jusqu'au dernier sou pour que l'œuvre et le nom du père ne fussent pas humiliés.
Elle dit :
— « Mais alors, puisque tu as tout donné de
loo l'honneur d'une femme
ta poche, on ne peut t'accuser de rien. Nous serons pauvres, et voilà tout.
— Hélas ! non, Daria. Tu es dans Terreur.
Commercialement, je suis aussi coupable, et je peux être aussi déshonoré que si j'avais volé toutes les sommes dont je me suis dépouillé pour les autres.
— Déshonoré !... » répéta-t-elle.
Le trouble où elle se trouvait depuis les premières phrases de l'atroce conversation parut s'apaiser brusquement. Les traits bouleversés de son visage se fixèrent. Elle se redressa, respira fortement. Toute sa personne sembla se tendre comme dans une résolution décisive. Tranquille d'aspect, elle prit une chaise et s'assit près de son mari.
— « Ecoute-moi, Michel. Je n'entends rien aux affaires. Et, bien que tu y entendes plus que moi, je ne saurais me fier à ce que tu pourrais me dire. Mais je te déclare ceci. A n'importe quel prix et par n'importe quel moyen, s'il est humainement possible de sauver l'honneur de notre nom, ce nom restera sans tache, parce qu'il est celui de mes fils. Songe que mon petit Serge, déjà, rêve d'être officier. Je lui ai inculqué ce principe que l'honneur est plus précieux que la vie. Tout enfant qu'il est, lisait ce que cela veut dire. La carrière oîi il entrera, c'est moi qui lui en ai donné le goût, parce qu'elle cultive
l'honneur d'une femme loi
plus que toute autre la fleur de l'honneur chez ceux qui l'embrassent. Je ne veux pas, tu entends, je ne veux pas qu'il porte un nom déshonoré... Je ne veux pas qu'il soit le fils d'un failli. D'ailleurs, je ne songe pas seulement à mes enfants, je songe à ton père, dont j'ai vénéré l'âme haute et l'intransigeante loyauté. Je ne veux pas non plus, tu entends encore, je ne veux pas que le nom inscrit sur sa tombe soit un nom flétri. A cause de cela, Michel, je suspens toutes mes raisons de t'accuser, de récriminer contre toi, celles qui ressortent de ce que tu viens de m'avouer, et aussi — elle scanda les mots d'une façon significative — celles dont nous ne parlerons pas aujourd'hui.
— Que veux-tu dire? » demanda Michel.
— « Rien, » fit Daria en le regardant au fond des yeux.
— c< Si tu reviens encore à cet ancien griet que, soi-disant, j'aurais risqué ta vie, y> reprit-il avec hésitation, tandis qu'une rougeur envahissait la graisse blême de son visage, « je te ferai observer que tu as la rancune tenace. D'ailleurs les médecins auraient pu se tromper dans leurs prévisions, et rien ne prouve... »
Elle l'interrompit.
— « Assez, Michel. Je te répète que je ne t'accuse de rien, et que je ne me plains de rien. »
Elle prononçait avec force, tandis que son
I02 l'honneur d'une FEMME
pauvre cœur se bandait comme un arc jusqu'à rhéroïsme donc elle s'imposait la loi. Des visions de sa promenade du matin passèrent dans son âme. Elle revit les feuillages pâles sur l'étang noir, les hautes cimes dorées de soleil... Et lui, Olivier, quand il prononçait ce mot : ce La folie de mon amour... 2> Combien maintenant faudrait-il attendre pour qu'elle eât le droit de s'enivrer d'une telle parole?... A l'heure présente, elle n'avait plus qu'un devoir : demeurer auprès du mari coupable jusqu'à ce qu'elle lui eût sauvé l'honneur, parce que c'était l'honneur de ses enfants.
Ni défaillance, ni larmes n'altéraient son courage actuel. Quelles faiblesses l'abattraient plus tard, éperdue et sanglotante, sous le fardeau de sa croix?... Elle ne les prévoyait pas encore. Sa résolution l'exaltait. Et il y avait aussi cette perspective: la prochaine rencontre avec Olivier, l'approbation de cet être si noble, la douceur déchirante du sacrifice accepté en commun. La pensée de son ami brillait en elle, la voix de cette haute conscience vibrait à son oreille. Elle l'entendait lui dire : « Si vous aviez peut-être le droit de divorcer quand votre mari était heureux et riche, vous ne l'avez plus quand il a besoin de votre aide. Sauvez-le d'abord... Vous vous libérerez ensuite. L'honneur de vos fils avant tout... Notre bonheur après. » Puis, soudaine-
ment, cette pensée la traversa comme un éclair : « Je serai pauvre... Voici donc abolis les scrupules de sa fierté. » Un sourire un peu amer trembla sur ses lèvres. Pour un obstacle qui tombait, combien d'autres, et pour combien de temps, se dresseraient entre eux I
Après un moment de silence, Dana dit à Michel :
— « Je suis prête à donner tout ce que je possède pour parer aux pires conséquences de ta triste conduite. Mais je tiens à ne pas condamner en vain mes pauvres enfants à la misère... »
Elle disait obstinément : mes enfants, mes fils... Comme si l'incurie du père n^eût laissé subsister que les seuls droits maternels. C'était son unique représaille immédiate, cette annihilation de la personnalité de Michel comme auteur et chef de la famille.
— oc Avant de donner aucune signature, »
poursuivit-elle, oc je tiens à être mise au courant de tout. Car je tâcherai d'épargner en ce désastre ce qui me sera nécessaire pour l'avenir de Serge et d'André.
— Mais il n'est pas question que tu te dépouilles entièrement. Je voulais te demander seulement soixante-quinze mille francs pour une échéance imminente.
— Et après ?
I04 l'honneur d'une femme
— Après... nous verrons. Il y aura une assemblée d'actionnaires. On prendra des mesures pour une liquidation, pour un concordat avec les créanciers.
— Les actionnaires?... N'es-tu pas de beaucoup le plus important?...
— Plus aujourd'hui.
— Tu as vendu ? Et comment cela n*a-t-il pas avili les actions ?
— Je ne les ai pas mises sur le marché. C'était une opération particulière.
— Avec qui ? »
Nogaret parut plus embarrassé encore qu'au début de l'entretien. Sa femme insista pour connaître le nom d'un acheteur si singulièrement confiant. Il finit par avouer, mais avec une arrière-pensée qui lui fit baisser la tête :
— oc Baussaine. »
Les joues de Daria s'empourprèrent. Sans comprendre immédiatement quel rapport il pouvait y avoir entre les complaisances financières du constructeur et ses prétentions amoureuses, elle fut envahie par une honte mêlée d'appréhension.
— ce Baussaine, » murmurat-elle. « Savais-tu qu'il me fait la cour, et de la façon la plus gênante? »
Michel leva ses yeux mornes d'un air étonné.
Il haussa les épaules. « Quelle sotte vanité que celle des femmes ! » songeait-il. oc En voici une.
l'honneur d'une femme lOf
pourtant raisonnable, qui mêle de pareilles futilités à des affaires d'une gravité effrayante. »
A la sincérité de son mouvement, Daria perçut sa véritable inconscience. Non, il n'y avait rien de foncièrement vil dans cette nature veule et affadie. Mais alors d'où venait son embarras en nommant Baussaine? Elle en eut aussitôt l'explication.
Sans répondre à la question qu'elle venait de lui poser, marquant bien qu'il n'attachait aucune importance à des vétilles dont une honnête femme ne devrait pas même s'apercevoir, il lui demanda à son tour :
— ce Le crois-tu réellement notre ami ?
— Fasse le ciel, » s'écria-t-elle avec une espèce de terreur, a que nous n'ayons jamais besoin de lui! y>
Michel blêmit davantage.
— « Mais pourquoi ? » fît-il. ce Ah 1 tu penses comme moi qu'il ne faudrait guère compter sur la générosité de ses sentiments. »
Les mains de Daria se crispèrent l'une dans l'autre avec tant de nervosité qu'on entendit craquer les jointures délicates.
— <c Explique-toi, Michel... Mon Dieu! explique-toi... Quel rôle peut avoir cet homme dans notre malheur? »
Après quelques réticences, il finit par lui exposer la situation. Baussaine avait acheté ses
io6 l'honneur d'une femme
actions pour lui rendre service, le croyant dans un embarras momentané. Mais il n'avait acquis les valeurs qu'après avoir sérieusement examiné les récents dividendes donnés par la verrerie. Or ces dividendes, bien qu'ayant été versés scrupuleusement, étaient fictifs, puisque le directeur les avait payés, non sur les revenus réels de l'affaire, mais sur sa fortune personnelle. Maintenant Baussaine tenait son honneur entre les mains, car il pouvait le faire poursuivre pour escroquerie, tout simplement.
Daria se sentit glisser dans un abîme. L'horrible impression prit une intensité telle qu'elle devint physique. Dans un vertige, l'infortunée se cramponna à la table et bascula presque avec sa chaise, croyant rétablir un équilibre qu'elle perdait en imagination. L'égarement de sa physionomie épouvanta Michel. Il se précipita pour la soutenir, puis, croyant qu'elle s'évanouissait, il voulut appeler.
— « Tais-toi!... Tais-toi!... » supplia- 1- elle d'une voix défaillante.
Elle s'accrochait à son bras en haletant.
— oc Retire mon chapeau , » murmura-t-elle.
Il semblait à Daria que son petit canotier d'amazone, qu'elle n'avait même pas songé à ôter, pesait à son front d'un poids de fer.
Michel, d'une main tremblante, enleva la longue épingle, débarrassa de la légère coiffure cette
pauvre tête alourdie. En effleurant les tempes, il les sentit mouillées et glacées. Alors il se mit à genoux, cacha son visage dans la jupe de sa femme, et pleura.
— ce Non... pas cela... pas cela... :» lui dit-elle avec une douceur brisée. Mais, sur son visage à elle-même, une pluie de larmes ruissela tout à coup.
— a Je pensais bien que tu ne me pardonnerais pas, T> murmura Michel en se relevant. Puis, d'un air sombre : «Aussi... Tiens... J'ai pensé à mourir. »
Il se leva brusquement, ouvrit le tiroir de la table, et sortit un revolver qu'il lui montra.
Alors Daria eut cette notion très nette que la lâcheté de cet homme ne supporterait aucune des conséquences du mal qu'il avait fait. Non seulement il n'endurerait nuls reproches — et d'ailleurs combien les reproches seraient inutiles!... — mais il ne tolérerait pas la vue de sa souffrance, à elle. Si elle n'avait pas la force de se contraindre, si elle ne s'appliquait pas à le consoler, lui, à le relever, lui, elle aurait à subir toute l'absurde exaltation de ses remords agressifs, de son théâtral désespoir, et peut-être l'extravagance de ses actes. Car, dans la surexcitation de l'alcool, auquel il ne manquerait pas de recourir, de quoi ne serait-il pas capable? Le refuge du suicide pourrait en effet tenter la dé-
mence de son orgueil malade... Et cette flétrissure retomberait sur ses enfants.
Il dut se féliciter de TefFet produit, car il constata le prodigieux effort par lequel sa femme se trouva tout à coup droite, calme, les traits empreints d'une vaillance presque souriante :
— a Allons, » lui dit-elle, (l cache bien vite cette arme... Y penses-tu?... Ne serait-ce pas te déclarer coupable que de disparaître?... Et tu ne . l'es pas, puisque tu n'as agi que par un désintéressement insensé. La situation ne peut pas être aussi désespérée que tu le crois. Nous y trouverons un remède. Compte absolument sur moi, sur le peu que je possède... Seulement, comme je le disais tout à l'heure, je veux me rendre compte... Tu n'y vois pas d'objection, n'est-ce pas ?
— Certes, non, » lui dit-il, tandis qu'il se hâtait de serrer le revolver, oc Mais, pour le premier paiement, ma pauvre amie, le temps des investigations manque. J'ai soixante-quinze mille francs à payer avant demain midi. Faute de quoi je me verrai forcé de déposer mon bilan.
— Quelles sont ^es. formalités?» demanda Daria.
— a Ta signature, tout simplement.
" — Tu l'auras. Prépare les papiers. Et permetsmoi de rentrer chez moi pour changer de costume. s>
En quittant la bibliothèque, M™« Nogaret, dès
le palier, rencontra la curiosité aux aguets de sa femme de chambre.
— a Que faites-vous là, Rosa?
— J'attendais... Je ne savais pas quelle robe il fallait sortir pour Madame.
— Mon costume tailleur gris.
— Madame ne préférerait pas de la toile?...
De la serge blanche? Madame ne réfléchit pas qu'il fait très chaud ? 9
Mais Madame, d'un geste nerveux, confirma son ordre. Instinctivement, elle avait demandé la plus simple de toutes ses toilettes. Quand elle l'eut endossée, elle passa dans son petit salon. Enfin!... Nuls regards ne se posaient plus sur son visage pour y surprendre l'atroce afl[leurement de sa douleur... Ce fiit un soulagement de laisser se détendre sa bouche convulsive et se voiler ses yeux que brûlaient des pleurs non répandus.
Pendant quelques secondes, une inertie bienfaisante lui ôta la sensation de son malheur. Puis ce fut une crise d'angoisse aiguë, qu'elle supporta, les paupières sèches, les mâchoires contractées, les mains étroitement jointes^ dans une immobilité cataleptique.
Enfin, elle alla s'asseoir devant un petit bureau à cylindre Louis XV, un bijou d'ébénisterie. Tirant vers elle un des minuscules tiroirs, elle en sortit un carnet relié de soie ancienne, l'ouvrit et écrivit ces mots :
iio l'honneur d'une femme
« Le malheur, la pauvreté, l'effort, sont le lot de l'humanité presque tout entière. Un très petit nombre de privilégiés y échappent. Pendant vingt-quatre années de ma vie, j'ai appartenu à cette minorité infime des heureux du monde.
Aujourd'hui, je ne fais que rentrer dans la loi commune. Plus favorisée pendant longtemps que bien d'autres, je n'ai donc pas le droit de m'apitoyer sur mon sort. Quant à mes fils, je ne leur dois pas la richesse, mais l'honneur. J'en fais le serment devant Dieu : je ne penserai pas un instant à moi-même jusqu'à ce que cet honneur soit sauf. T>
Elle data, signa. Puis, ayant enfermé le petit cahier, elle se mit debout. Et elle resta un instant, la main au dossier de la chaise, comme pour écouter monter du fond d'elle-même des forces inconnues, tandis que sa tête se haussait lentement et que le sourire navrant de sa bouche se forçait à la sérénité.
l'honneur d'une femme III
ANS l'avenue du Bois-de-Boulogne, la Victoria de M™^ Nogaret s'arrêta devant la maison ou demeurait M. Baussaine. Tandis que son valet de pied pénétrait sous la voûte pour demander au concierge si le constructeur était chez lui, Daria leva les yeux sur la gigantesque bâtisse neuve. Le soleil blanchissait la façade, qui s'étendait en hauteur et en largeur formidablement. Des multitudes de balustrades, de bow-windows, de demi-colonnes, se groupaient ou s'espaçaient régulièrement suivant la symétrie des étages. On imaginait tous ces appartements de somptuosité pareille, regardant tous l'existence à travers les identiques fenêtres à petits carreaux Louis XVI, et se souciant moins de la laisser entrer, large, libre et émouvante,
que de se murer contre elle dans cette énorme cage, derrière l'impersonnalité épaisse de ses architectures.
Au dehors, dans la riante avenue, c'était la solitude relative de Tavant-midi, la perspective de la longue chaussée dorée de lumière, entre le satin clair des verdures, les gazons lustrés par l'eau des arrosages, les beaux arbres aux formes harmonieuses.
Le valet de pied revint, et, soulevant son chapeau :
— oc Monsieur Baussaine est chez lui. »
Daria descendit de voiture, s'inquiétant peu de laisser derrière elle les commentaires intrigués de ses domestiques. Cette démarche, qu'elle jugeait inévitable, elle ne songeait pas à la dissimuler à son personnel — pas plus que, cinq ou six jours auparavant, l'autre visite, si différente !... au capitaine d'Arthail. Quoi qu'il pût advenir, elle ne mettrait pas un mensonge dans sa vie. Sa fierté ne l'aurait pas souffert.
D'ailleurs, qu'était-ce, auprès de ses préoccupations, que ces rumeurs d'office, bien légères encore, mais qui naissent avec une sûreté d'infaillibles présages à l'approche des catastrophes suspendues sur les maîtres?... En ce moment, elle ne pensait qu'au supplice de cette entrevue avec Baussaine.
Son mari en avait eu l'idée. Mais, en y consen-
l'honneur d'une femme W]
tant, elle n âvâic pâs seulement cédé à la lugubre mise en scène dont Michel voulut masquer sa poltronnerie morale. N'osant aller lui-même confesser à leur ami qu'il avait abusé de sa bonne foi et qu'il lui avait remis des titres sans valeur réelle en échange des cinq à six cent mille francs dont il avait besoin, il crut persuader sa femme de se charger d'une telle commission, en faisant apparaître de nouveau l'opportun revolver. Il eut encore à s'applaudir d'une telle intervention, ne se doutant guère de la pensée secrète qui, brusquement, déterminait la résolution de Daria.
Et cette même pensée secrète emplissait de vaillance la jeune femme, tandis qu'elle se laissait enlever par l'ascenseur jusqu'au second étage, où demeurait Baussaine.
Elle entrevit les élégances de stuc et de fer forgé de l'escalier monumental, les miroitements de glaces et de panneaux laqués dans une galerie rappelant le palais de Versailles, et elle fut introduite dans un salon très clair et très vaste. Sur un tapis de soie persan, aux couleurs éteintes, posaient des fauteuils où elle reconnut, en tapisseries anciennes de Beauvais, les fables de La Fontaine d'après Boucher. Des tables-vitrines offraient de merveilleuses collections de boîtes à mouches, de carnets de bal et d'éventails. Comme elle les regardait machinalement, une porte s'ouvrit en hâte, et Baussaine se précipita.
Un peu essoufflé d'émotion, il était luisant de sa toilette récente, comme une marionnette neuve sortie de sa boîte. Son teint rougeâtre avait un brillant de vernis, ses gros favoris et ses cheveux un brillant de cirage. M. Baussaine passait pour un bel homme. Il ne doutait pas que ce ne fut l'impression de M°*^ Nogaret.
— « Madame, qui me vaut l'extrême honneur?... Mais, je vous en supplie, ne restez pas sur ce fauteuil... On y est très mal.
— Je vous demande pardon... Au contraire. »
Il insista. Et lorsque, par pur agacement,
Daria eut changé de place, elle ne put, malgré l'oppression de l'heure, contenir intérieurement la malice d'une remarque. Il l'avait amenée face à un chevalet sur lequel s'étalait le portrait de Fernand Baussaine par le célèbre Marius Joubert, devant qui posèrent toutes les têtes couronnées d'Europe. L'effigie était singulièrement affinée. Le modèle perdait à laisser faire de trop près la comparaison. Pourtant, il coula de côté vers son image un coup d'œil enchanté.
— (L Monsieur, » commença M™« Nogaret, « je viens de la part de mon mari. y>
La grande bouche, plate et amorphe, du constructeur, s'épanouit. Sans doute, il trouvait quelque satisfaction particulière à ce début. Cependant, il crut galant de dire :
L HONNEUR DUNE FEMME Ilf
— « J'aimerais mieux tenir de vous-même le bonheur de votre visite.
— Monsieur, » reprit Dana avec une dignité simple, a cette visite n'est un bonheur ni pour vous ni pour moi. Puisque vous êtes notre ami, vous partagerez notre peine. La maison Nogaret est ruinée. C'est pour que vous ne participiez pas à cette ruine, en la moindre mesure, que je viens chez vous ce matin, d
La lèvre inférieure de Baussaine tomba, d'une chute si décisive et si molle qu'elle semblait ne devoir jamais remonter au niveau normal. Il ne trouva pas une parole. Ce dont il était abasourdi, ce n'était pas l'effondrement de la verrerie, que sa finesse financière, aidée par mille indices, avait prévu, c'était le calme avec lequel Daria lui annonçait une telle nouvelle, puis surtout, c'était la phrase qui le représentait lui-même préservé d'une perte dont il comptait tirer tout autrement parti.
— a Vous avez eu la bonté, n'est-ce pas, monsieur, ]> poursuivait la jeune femme, a d'acheter à Michel un grand nombre de ses actions?... Il n'a vu là qu'un prêt déguisé de votre part...
— Non, ce n'était pas un prêt, » s'écria Baussaine. « C'était une affaire.
— Cela aurait pu être une affaire, monsieur, si, comme mon mari l'espérait alors, la prospérité de la fabrique avait repris. En ce cas vous aviez
Il6 L HONNEUR d'uNE FEMME
entre les mains des valeurs dont vous eussiez touché Tintérêt — un intérêt plus ou moins avantageux. Malheureusement il n'en est pas ainsi. Dans quelques mois, quelques semaines peut-être, une liquidation obligatoire de la Société fera tomber ces actions à rien. Voilà pourquoi monsieur Nogaret désire considérer les fonds que vous lui avez remis comme un prêt, dont les titres en question seraient seulement la garantie. Son intention est, en reprenant ces titres, de vous les rembourser au cours où vous les avez acceptés avec tant d'obligeance.
— Mais, madame, » fit le constructeur, qui, dans sa stupéfaction, ne trouva pas autre chose à dire, <t savez-vous qu'il s'agit d'un demi-million?... »
Daria inclina la tête. Elle s'était informée du chiffre. Son silence n'apprit rien à son interlocuteur de plus qu'elle n'avait voulu lui dire. Comment se fut-il douté que la somme considérable qu'elle offrait là au nom de son mari représentait à peu près toute sa fortune à elle-même, et que Michel n'avait pas la moindre idée d'une telle transaction ?
Voici, en effet, ce qui déterminait l'étrange démarche de Daria. Elle voulait racheter à Baussaine ces actions avec lesquelles il détenait l'honneur de son mari. Alors même qu'il n'eût pas été capable d'un calcul abominable, elle ne
pouvait consentir, ni à lui laisser entre les mains un tel pouvoir contre eux, ni à ce qu'il s'en dessaisît au nom de l'amour qu'il prétendait avoir pour elle. Or la négociation qu'elle espérait mener à bien n'aurairpu être conduite par Michel. D'abord parce que celui-ci, effrayé du sacrifice, aurait sans doute eu recours à d'humiliantes platitudes pour éviter la restitution. Ensuite parce que Baussaine, préférant peut-être le garder à sa merci, l'aurait ébloui par un étalage de généreuse amitié, auquel l'aveuglement conjugal et la moralité émoussée de Nogaret auraient cédé sans scrupules.
Le constructeur hésitait à reprendre la parole, ne sachant pas du tout sur quel terrain on le faisait marcher. L'idée ne lui venait pas que j^me Nogaret mettait en cause un mari qu'elle n'avait même pas informé de ses véritables intentions, a Si le gaillard offre de me rembourser cinq cent mille francs, » pensait-il, ce c'est que, d'une part, il n'est pas encore sur ses boulets, comme je l'aurais supposé, et que, d'autre part, cette jolie petite femme l'aura prévenu que mon plus vif désir est de le... mystifier, avec elle. Diable !... c'est toujours très ennuyeux qu'un mari soit au courant de ces projets-là... surtout quand il n'est pas d'humeur à en accepter le bénéfice. Et la subite honnêteté du Nogaret le montre en ceci plus chatouilleux que je ne l'eusse imaginé. y>
ii8 l'honneur d'une femme
— c( Voyons... voyons... » balbutia-t-il, tandis qu'il suivait ce raisonnement plutôt laborieux. Et soudain, trouvant une phrase :
— a Votre mari ne sait-il pas qu'il peut compter sur mon dévouement? S'il prévoit des difficultés d'argent, ce n'est pas le moment pour lui de se dessaisir d'une somme considérable, que je ne lui réclame pas, et qui ne me fait nullement défaut. D
La bouche lippue avait grassement amplifié la complaisante affirmation des dernières syllabes.
Daria rassembla les minces ressources de sa diplomatie. Toute la difficulté était là : trouver des arguments pour décider Baussaine à échanger les actions contre la valeur qu'elles représentaient encore. Car, après tout, il était le maître de les garder à ses risques et périls. Et alors il faudrait subir par lui le déshonneur public ou secret, soit qu'il poursuivît judiciairement le vendeur frauduleux, le directeur de mauvaise foi, soit que son odieux amour se fît créditeur de sa générosité.
— a Mais, monsieur, » dit Daria, « veuillez comprendre la pensée de Michel. S'il tient à vous racheter les actions tout de suite, c'est que bientôt elles ne vaudront plus rien, qu'il le sait, et que vous ne pouvez pas lui refuser la satisfaction d'agir en honnête homme.
— Madame, je suis dans le cas de tous ceux qui ont acheté des valeurs. Si elles baissent, ils ne s'en prennent pas à ceux qui les leur ont vendues. Tant pis pour l'acquéreur, s'il a manqué de flair.
— Vous n'avez pas manqué de flair, monsieur, puisqu'on vous a montré une situation brillante. Malheureusement, ce qu'on vous donnait pour des réalités n'était que des espérances. »
Sa voix défaillit, ses paupières s'abaissèrent vers ses joues devenues subitement pourpres.
Son mari lui avait donné l'horrible mission de tout confesser, et, pour l'exécution de son plan à elle-même, cette confession était nécessaire.
Son trouble la préserva de constater la brutale lumière qui, à ce moment, éclaira la figure de Baussaine. Depuis longtemps, il soupçonnait des manigances. L'avantage allait lui revenir, à ce qu'il croyait, si on lui en donnait la conviction.
— a Des espérances?... » répéta- t-il avec une naïveté voulue. « Mais non, chère madame, on m'a montré des chiffres.
— Ces chiffres... » murmura-t-elle. « Ces chiffres... »
Sa rougeur s'accentua. Elle cherchait les mots.
Le constructeur se rapprocha, se pencha vers
elle. Une bienveillance pleine de sous-entendus,
I20 l'honneur d'une femme
d'espoirs outrageants, mollit son accent tandis qu'il insinuait :
— oc Ils étaient falsifiés?... Allons, n'ayez pas peur... Ne pouvez-vous pas tout me dire?... à moi... qui vous... »
Elle se dressa. Et il eut un recul devant la flamme de ses yeux.
— « Falsifiés!... Non, monsieur, les dividendes inscrits avaient été versés jusqu'au moindre centime. Seulement ce n'était plus la fabrique qui pouvait les rapporter. Mon mari a eu de grands torts, monsieur Baussaine. Mais il n'est pas coupable de ce que vous imaginez. Il a cru, en sacrifiant sa propre fortune, donner le temps à la verrerie de traverser une crise passagère... Il a voulu empêcher la baisse des actions, maintenir la bonne renommée de l'entreprise... »
Baussaine l'interrompit en ricanant. Il venait de comprendre qu'elle avait bondi moins devant son interprétation des actes financiers de Nogaret qu'à l'approche de sa déclaration d'amour. Il voulut lui faire payer un geste trop significatif de dégoût, et aussi une apologie de Michel qui achevait de le blesser.
— a Votre mari est un héros, » prononça-t-il, tandis qu'ondulaient comme des sangsues ses lèvres plates, ce Mais ces héros-là trouvent généralement leur apothéose en police correctionnelle.
— Et vous vous dites son amil... y> fît Daria d'un tel ton que le constructeur en resta interloqué.
Il retrouva son assurance pour énoncer une de ces ripostes fleurant le madrigal qu'il trouvait du dernier bon goût :
— « Je suis encore plus le vôtre, chère madame.
— Laissons l'amitié de côté, » reprit-elle, tt puisque nous parlons affaires, et puisque mon mari refuse qu'aucun sentiment intervienne là où son honorabilité est en jeu. ]>
Elle pensait se mettre ainsi sous la sauvegarde d'une fierté masculine qu'elle inventait de toutes pièces. Baussaine comprendrait que Nogaret pourrait lui demander raison de ses entreprises amoureuses. Et le fait est que le prestige de l'homme ne perd jamais toute son influence sur son semblable. Ce bourgeois peu belliqueux, qui ne se fut pas fait scrupule de manquer de respect à une femme, devenait tout de suite plus circonspect dans la vague atmosphère de coups de canne et de coups d'épée que suscite la possibilité d'une jalousie mâle. Nogaret ne passait pas cependant pour un bretteur. Mais sait-on jamais comment la passion peut transformer un homme? Certains êtres se sentent si peu valeureux qu'ils imaginent difficilement lâcheté pareille à la leur. Et voilà pourquoi le plus
piètre mari n'est jamais évoqué vainement devant le galant le plus fanfaron.
Baussaine prit un certain ton aigre pour observer :
— a II est regrettable, dans l'intérêt même de Nogarer, que vous teniez tellement à le faire intervenir. Si vous aviez laissé l'arrangement des choses entre vous et moi, vous savez bien, n'estce pas, que tout se fût terminé absolument à votre gré. Qu'est-ce que je ne ferais pas pour vous ?
— Mais, monsieur, nous ne vous demandons aucun sacrifice. Nous voulons vous empêcher de perdre cinq cent mille francs.
— Ta, ta, tal... » s'écria le constructeur, oubliant la courtoisie ampoulée de ses façons.
« Nogaret sait bien qu'il lui en cuira si je prouve qu'il m'a mis dedans.
— Mais vous ne pourrez pas le prouver, monsieur, puisqu'il vous offre la réparation de tout dommage. Comment feriez-vous condamner un homme pour des torts dont il vous aura vainement proposé la compensation ? d
L'évidence de l'argument cloua les lèvres houleuses de Baussaine.
— « Je vous préviens, monsieur, que si vous refusez le remboursement des actions, monsieur Nogaret déposera la somme représentée par elles à ce jour chez un notaire, qu'il prendra à témoin
de ses propositions. Il le chargera de vous restituer ce qu'il considère comme une dette, quand les papiers qui vous servent de garantie auront perdu toute valeur. Essayez donc alors, si votre prétendue amitié ne vous en empêche, de déposer une plainte contre lui.
— Mais... » s'écria le constructeur — qui aurait donné les cinq cent mille francs pour entendre cette femme le supplier — « et si je veux conserver ces actions pour leur valeur morale!... »
Il fut toisé d'un tel regard qu'il se hâta d'ajouter : — m Pour garder la haute main dans le conseil d'administration et rester maître de l'affaire.
— Si c'est pour rester maître du directeur, ou de qui que ce soit qui le touche, vous aurez fait une mauvaise action en pure perte, monsieur Baussaine. d
Elle ne s'expliqua pas davantage, mais la hauteur de son attitude semblait un commentaire suffisant. Soudain, sa physionomie s'adoucit, et elle ajouta, dans un sourire mélancolique :
— « D'ailleurs cela vous coûterait cher. Il y a un passif qui semblerait lourd, même à votre grande fortune. »
Il fut saisi par la détente douloureuse de son accent. Pour la première fois depuis qu'il s'était
épris de sa beauté, cet homme ne se sentit pas en face d'elle comme un chasseur à Tafrût d'une proie inaccessible et décevante. Quelque chose lui battit au cœur qui ressemblait à du sentiment. Il s'émut. Et ce ne fut plus avec une fatuité ridicule, mais avec une humilité presque tremblante, qu'il implora :
— a Madame Nogaret..., je vous en prie..., permettez-moi de vous rendre service. »
Elle n'avait pas eu le temps de lui répondre que précipitamment il se leva : •
— a Attendez... Veuillez m'excuser une minute. »
Il s'élança hors de cet immense salon, que Daria parcourut des yeux avec une petite fièvre de triomphe, comme un champ de bataille où elle venait de remporter une difficile victoire. Aux six croisées, les stores extérieurs tamisaient le soleil, laissant monter en dessous des reflets de verdure. Par un des panneaux de vitres on distinguait les larges feuilles et les thyrses rosées d'un catalpa tout en fleurs.
Quand Baussaine rentra, il tenait une liasse de papiers. Sur sa figure, le luisant rougeâtre s'était évanoui. Son teint paraissait maintenant presque terreux. Toute sa personne était agitée de tressaillements. Il attachait évidemment une importance énorme à ce qu'il allait faire.
Quand il fut près de Daria, il lui tendit les pa-
piers d'un geste à la fois gauche et emphatique :
— « Madame... Voilà ces actions... Elles sont à vous.
— Mais, monsieur...
— Vous pouvez les accepter, puisque vous m'avez dit qu'elles n'ont plus de valeur. »
Cette phrase, qui risquait d'être insolente, aspirait le plus sincèrement du monde à la délicatesse. Daria découvrit dans une telle intention, et tellement inattendue, l'excuse à bien des calculs de cynisme et de brutalité. Elle repoussa doucement ce qu'on lui offrait.
— a Vous les remettrez à l'homme d'affaires de monsieur Nogaret, qui vous apportera les fonds équivalents.
— Madame, d dit Baussaine, véritablement éperdu, « croyez ceci... Je n'ai jamais eu d'autre idée que de vous rendre ces actions... Je pressentais ce qui se passe... Quand Nogaret m'en a proposé l'achat... j'ai deviné qu'il marchait à des difficultés graves... Mais tout mon désir était qu'un jour vous vinssiez recourir à mon amitié... à mon... enfin à mes sentiments d'absolu dévouement pour vous.
— Vous me voyez touchée de votre bon mouvement, monsieur. Mais les sentiments que vous invoquez m'interdisent précisément de vous avoir aucune obligation — surtout une obligation de cette nature. Et comment, d'ailleurs, explique-
rais- je à Michel votre générosité? Comment la lui ferais- je accepter?... »
Il y avait une grande noblesse d'attitude et en même temps une défensive habile dans cette façon d'attribuer à son mari un rôle qu'il n'eût guère songé à tenir.
La résolu tion, la dignité émanant de cette femme l'enveloppaient comme d'une atmosphère infranchissable. Baussaine se déconcertait de l'invisible obstacle plus que de toutes les subtilités du raisonnement. Aussi renonça-t-il à tenir compte des paroles. Sa déception creva le réseau des convenances et des finesses.
— « Ah ! » s'écria-t-il, avec moins de dépit que de sincère désespoir, <k si vous aviez la moindre pitié pour mon amour, vous ne refuseriez pas si obstinément I... Dites-le donc que je vous fais horreur, que vous préférez tous les sacrifices plutôt que de me devoir quelque chose... Me devoir?... Qu'est-ce que je dis?... Ce serait moi qui vous aurais de la gratitude. Mon Dieu, j'avais tant espéré de ce hasard, qui me permettait de vous être un peu utile!... »
Il regardait piteusement les papiers qu'il tenait encore à la main, et qui constituaient ce <ic hasard », payé par lui cinq cent mille francs. Puis, tout à coup, il jeta cette liasse au fond d'un fauteuil Daria s'était levée. Il eut un élan, comme pour lui barrer le chemin.
— (( Vous ne savez pas avec quelle servile soumission je vous aurais aimée!.. .
— Laissez-moi me retirer, » dit-elle.
A ce moment, M°^* Nogaret ne lui accordait même plus Tombre de pitié dont elle avait été remuée un peu lorsque, si humble, si bouleversé, il lui avait présenté les valeurs. Avec une évidence vraiment intolérable, il venait de trop faire entendre qu'il avait pensé, grâce à un peu d'or, la tenir à sa merci. Sentant la partie irrévocablement perdue, Baussaine s'écarta de son chemin avec un a Comme vous voudrez », qui semblait sous-entendre une menace.
Elle eut un pas de recul, et son clair regard enfoncé dans les yeux dont l'expression devenait haineuse :
— (( J ai bien compris, n'est-ce pas... » demanda-t-elle, a que vous céderez les titres dès qu'on vous en apportera le remboursement?
— Parbleu!... » s'écria- t-il.
Et il expliqua :
— <c C'est naturel que je rentre dans l'argent qu'on m'a extorqué, puisque vous en faites fi. Je voulais bien vous offrir un cadeau dont vous m'auriez su quelque gré .. Mais être floué par votre mari... ah! non. d
Sans même le saluer, Daria, frémissante, se hâta vers la porte. Elle put l'entendre grommeler encore :
— ce Vous en reviendrez, de lui être fidèle, quand il vous aura mise sur la paille... i>
Puis presque aussitôt, il fut à ses côtés, s'inclinant, la bouche, non pas en cœur, mais plissée en coulisse. Tournant, pour lui en éviter la peine, le bouton de la serrure, il acheva très haut sa phrase :
— a Rappelez-vous, alors et toujours, que vous avez en moi un ami. d
Ëtait-ce insolence suprême, incurable sottise, ou simple mise en scène pour son domestique et pour le valet de pied de M™« Nogaret, qui, tous deux, dans l'antichambre, se dressèrent comme des automates?... Tandis que l'un tenait ouverte la porte d'entrée, l'autre se précipita pour faire manœuvrer l'ascenseur.
Et ce fut avec sa courbette la plus régence que M. Baussaine prit congé de sa visiteuse sur le palier.
Si Daria croyait en avoir fini avec les humiliantes angoisses d'une telle négociation, elle se trompait. Quand elle informa son mari que le constructeur rendrait, moyennant finance, les valeurs que Michel tremblait de savoir entre de si inquiétantes mains, l'industriel malheureux fut frappé de consternation. Et il eut le même mot que son peu scrupuleux ami :
— ce Ne savais-tu pas qu'il s'agit d'un demimillion ?
— Tu me l'avais dit, » fit Daria.
— a Mais où prendrai-je une pareille somme?
— Dans ma modeste bourse. Hélas ! c'est à peu près tout ce que je peux t'offrir.
— Ta bourse!... Daria, Daria!... Mais ce que tu possèdes, c'était notre ressource suprême, de quoi ne pas mourir absolument de faim avec nos enfants quand la verrerie sera liquidée.
— Mon Dieu ! » gémit-elle, « en sommes-nous là?...
— Je n'osais pas te l'avouer. J'ai eu tort. Mais sauf les soixante-quinze mille francs que je t'ai demandés pour une échéance immédiate, j'espérais bien que ton capital resterait intact. La communauté de notre contrat est réduite aux acquêts... On ne pouvait donc pas toucher à ta dot.
— On ne pouvait pas toucher, Michel... Qui?... tes créanciers?... Mais pouvions-nous garder sans fraude un centime, tant que tu leur devais ?
— Nous obtiendrons un concordat.
— Ces cinq cent mille francs de Baussaine, ils ne sont pas à nous, ils sont à lui. Tu savais, et il savait lui-même, que les valeurs étaient bien près de devenir purement fictives.
— Il savait lui-même!... » cria Michel.
Daria ne retira pas cette phrase, qui pourtant
lui était échappée.
— a Comment pouvait-il savoir?... » balbutia Nogaret.
Sa femme eut un vague mouvement d'épaules.
Le constructeur ne prenait-il pas une part constante aux affaires de la fabrique? Plus que tout autre il devait pressentir...
— « Mais alors pourquoi m'a-t-il acheté les actions ? S'est-il expliqué là-dessus ? » questionna le mari, qui ne manquait encore que de clairvoyance, n'ayant pas sondé l'étendue de sa ruine assez pour manquer d'honnêteté.
Il y eut un silence. A cette minute, pour la première fois, Michel perçut confusément les mobiles dont s'inspirait l'extraordinaire désintéressement de Baussaine. Se refusant à y croire, à cause des complications troublantes qui effaraient sa pauvre conscience, il dit avec désinvolture :
— a Justement, si le bonhomme avait quelques doutes quant à l'excellence des valeurs, je serais bien bête de me reprocher les illusions que j'essayais de lui donner. Il n'y coupait pas et voulait me tirer d'affaire délicatement. Donc, il aurait patienté ou accepté composition si tu avais su le lui demander.
— Si j'avais su... » répéta Daria, en scandant les syllabes et en fixant sur son mari des prunelles étrangement dilatées.
Nogaret détourna la tête, puis, brusquement, par une de ces poussées de violence qui éclataient sans qu'on pût les prévoir dans son tem-
pérament surexcité d'alcoolique, il abattit son poing sur une table.
— a Le diable emporte les billevesées romanesques des femmes I... On ne sait jamais ce qui leur passe par la tête... Elles vous feraient croire qu'on a l'esprit aussi tortillé qu'elles-mêmes, ma parole!... Veux-tu que je te dise?... Eh bien, tu as retiré le pain de la bouche à tes enfants pour Dieu sait quelle invention de coquetterie... Car l'excès de pruderie, c'est le comble de la vanité chez les sottes qui se croient irrésistibles. Baussaine est un brave garçon, immensément riche, qui ne nous aurait pas tourmentés pour cette affaire si nous avions fait appel à son amitié... Mais il n'est pas trop tard... Tu as besoin de mon autorisation pour verser l'argent... Tu ne l'auras pas. J'irai trouver Baussaine...
— Tu ne feras pas cela! d s'écria sa femme, en étendant les bras comme pour lui barrer le chemin sur-le-champ.
Ce cri, à tout autre moment, eût fait rentrer Nogaret en lui-même. Il aurait eu peur de commettre une vilenie involontaire. Car, d'y marcher consciemment, c'est ce dont il n'était pas capable. Et Daria n'avait pas eu tort en disant à d'Àrthail que son mari, par une hérédité encore vivace, conservait le sens de l'honneur. Mais à l'instant où cette conversation avait lieu, c'està-dire presque aussitôt après la visite de Daria
avenue du Bois-de-Boulogne, à l'issue d'une attente pleine de nervosité, et dans TefFroi du dépouillement total envisagé tout à coup, Michel venait de tomber dans un de ces états de demihallucination où le jetait l'influence de l'alcool, quand elle se compliquait d'une excessive émotion.
L'opposition matérielle de Daria, qu'il voyait devant lui les bras étendus, le mit en fureur. Il la prit par le poignet et la fit pivoter brutalement. Puis il gesticula, cria, déclara qu'il était le maître et que ce n'était pas pour les quatre sous qu'elle pouvait lui donner qu'il laisserait jamais sa femme lui parler sur un ton de commandement.
Assise à l'écart, Daria se taisait. Parfois, à quelque éclat de voix, elle regardait vers les portes, calculant que les domestiques devaient être retenus assez loin par leurs occupations, et qu'à cette heure les enfants jouaient au fond du parc. Une horreur douloureuse lui étreignait le cœur. Est-ce que Michel allait devenir fou ? Chez cette femme douée d'un si solide équilibre nerveux, d'une si claire lucidité d'intelligence, tous les phénomènes morbides qui trahissent l'altération du raisonnement ou de la volonté suscitaient une répulsive terreur. Ce n'était pas la première fois que la crainte de la folie la hantait pour cet être soumis à un détraquement progressif, systé-
matique. Et quelle serait la forme pire ? La démence caractérisée, qui marquerait les enfants de sa tare? Ou Tincohérence des actes réputés conscients, qui les jetterait tous dans un chaos de misère et peut-être de honte?
Elle traversa un quart d'heure qui lui parut sans fin, tandis que Michel dérivait au flot de ses propres paroles, sautait d'une idée à l'autre, oubliant Baussaine et la démarche qu'il voulait faire auprès de lui, récapitulant mille tentatives pour sauver la fabrique, énumérant ses sacrifices, développant des projets de réforme que sa mauvaise chance avait fait échouer. La phase irritée de son excitation passa. L'attendrissement survint. Daria suffoquait d'un malaise inexprimable et d'une compassion aiguë, à voir la pleurarde détente de ce visage d'homme, tout à l'heure gonflé d'arrogance colérique, ses traits de beau garçon amollis de détresse, avec un air d'incompréhension en face du malheur qui en faisait l'objet le plus pitoyable du monde.
— ce Je te l'avais dit, Daria... J'aurais bien mieux fait de me tuer tout de suite... A quoi est-ce que je peux vous servir maintenant? Je vous aurais du moins débarrassés de moi... »
Elle n'avait pas le courage de le raisonner, de lui répondre. Pouvait-elle lui dire qu'à trentecinq ans il était assez jeune pour refaire sa vie? N'eût-ce pas semblé une dérision ? Car, dans la
force de l'âge, il éprouvait l'usure des organes qui entraîne la séniÛté du cerveau ?
Il ne reparla plus de Baussaine ni des cinq cent mille francs. Les choses reprirent extérieurement leur cours. Tous les marins, Nogaret partait pour la fabrique. Le soir, il en revenait l'air assez gai, conduisant avec une maestria qui était son unique talent le superbe attelage. Une fois il se moqua de Daria qui proposait de réduire leur train de maison, a On a toujours le temps. Il faut tomber en bloc et non par morceaux. y> Lorsque, sans aucune nouvelle explication, elle lui demanda la signature nécessaire pour retirer de chez son agent de change un demi-million qu'elle venait de faire réaliser, Michel la lui donna.
Mais, en posant la plume, il lui dit ceci — qui pouvait être le comble du cynisme, ou le dernier mot de l'abnégation, à moins que ce ne fût une de ces manifestations d'inconscience qui perdent tout coefficient de moralité ou d'immoralité :
— « Avant d'employer cet argent, Daria, rappelle- toi que tu es libre... Tu entends... libre. Un jour, tu m'as éloigné de toi, sous prétexte que mon amour avait failli te coûter la vie. Ne viens pas me dire que mon honneur commercial te coûte le pain de tes enfants. Ta dureté d'alors rendrait invraisemblable ton sacrifice d'aujourd'hui. Aussi, tu entends, je ne l'accepte pas.
J'ignore ce qui s'est passé entre toi et Baussâine. Mais je mettrais ma main au feu qu'il ne se doute pas que ces cinq cent mille francs sont à toi. Autrement, fût-il un monstre, il ne les prendrait pas. Fais ce que tu voudras, puisque cela te plaie ainsi. Mais ne m'en rends jamais responsable. »
Elle répondît :
— ce Mon ami, ce n'est pas pour toi que je le fais. C'est pour moi et pour mes fils. »
Michel Nogaret haussa les épaules.
ARIA se tenait accoudée à la balustrade
en pierre qui, bordant une terrasse de son parc, à peu de distance de la maison, surplombait un chemin creux, en face de l'admirable panorama.
Il était quatre heures de l'après-midi. Et la gloire du mois de juillet resplendissait encore sans nuages. La perspective des coUines boisées, houleuse comme l'Océan, s'étendait dans une poussière d'azur. Un chaud silence régnait. Sur la vie surabondante et éphémère, partout fourmillante grâce à la ferveur du soleil, planait la mélancolie sereine de Tété.
Daria songeait à Olivier, qui ne savait rien encore. Par quel espoir ou quelle lâcheté tendre
fut-elle incitée à reculer Texplication? Elle ne cherchait pas à s'en rendte compte. Depuis l'inoubliable rencontre près de l'étang de Saint«- Cucufa, elle ne lavait pas revu. Quelques mots, journellement, dans le téléphone, où, sous l'insignifiance des syllabes, frémissait le magnétisme de deux cœurs tendus l'un vers l'autre à se briser; des prétextes d'occupations ou de santé pour ne pas sortir à cheval ces matins-là ; quelques commissions transmises par Serge, qui chevauchait son poney, suivi de Valentin, le domestique de confiance, — là s'étaient bornées les communications récentes.
D'Arthail, sans doute, patientait, croyant son amie absorbée par les démarches préliminaires du divorce. Comment eût-il imaginé sa médication en ce moment même?
Elle se sentait maintenant la force de lui apprendre le terrible changement de situadon.
Tandis qu'elle contemplait le paysage, sa jolie tête abritée du soleil par une capeline Marie- Antoinette en mousseline blanche, nulle épouvante de l'avenir n'oppressait Daria. Pour la première fois depuis l'éclat de la catastrophe, elle éprouvait un sentiment de confiance, presque de joie. C'est qu'elle songeait à Olivier, qu'elle apercevait leur alliance comme enrichie par les profondes émotions récemment traversées. Le vague doute qui l'effleurait devant l'eau
morte et le cygne immobile ne la contractait plus. Puisqu'elle avait soufFert, puisqu'elle sout frirait encore, elle était sûre de lui. Comment savait-elle, par quelle intuition, qu'il était de ces êtres — si rares! — que la douleur partagée attache plus que les enivrantes communions?... Elle ne s'interrogeait même pas sur les raisons de sa sécurité. C'était ainsi. Les preuves existaient au fond d'elle-même, en réminiscences de regards et d'accent, en paroles oubliées, qui n'avaient plus d'articulation précise, mais dont l'écho vibrait dans sa mémoire impérissablement.
Par une telle pénétration, si indistincte et pourtant si précise, de ce caractère d'homme, Daria entrait dans le parfait miracle d'amour. Se comprendre... Mot tant usé qu'il a perdu sa vivacité d'expression, mais qui devient plus que jamais, un sujet d'émerveillement pour le penseur. Car la psychologie constate l'impuissance de l'analyse, et surtout la vanité insondable des discours. Ce n'est pas par les mots que se livrent les âmes. Les attaches qui les unissent échappent à la science, lui apparaissent comme des fils de ténèbres, de mystère. Mais, pour l'amour, elles sont d'éclatantes traînées lumineuses dont s'éblouissent mutuellement deux êtres.
Harmonie dont les lois nous déconcertent.
Certaines natures y aspirent comme vers un état normal, vers le seul genre de bonheur qu'elles soient susceptibles de goûter. Ce sont des natures de clarté, de tendresse, gonflées de trésors que scelle la fatalité de l'incommunicable. Elles rêvent de se donner, de s'ouvrir. Mais elles ne s'ouvriront que sous la magie de certains yeux, sous le charme impérieux de certaine voix, dans l'ambiance d'une souveraine sollicitude. Et peut-être ne croisera-t-il jamais leur chemin, ou le croisera-t-il trop tard, celui qui détient le « Sésame, ouvre-toi, » qu'elles attendent pour s* épanouir.
Daria Nogaret était une de ces âmes que séduit par-dessus tout le désir de se dilater à l'infini dans le rayonnement d'une autre âme, et de vibrer dans cet unisson divin qui double les puissances de la vie. Qui donc, avant Olivier, s'était jamais penché, plein de curiosité tendre, vers la prairie secrète où frissonnaient toutes les fleurs, humbles et frêles, sauvages et douces, de ses songes? Elle devinait en lui cette disposition merveilleuse : le souci de ses moindres pensées. Le souci, et aussi le respect. Ce n'était pas lui qui, comme Michel, hausserait jamais les épaules devant une de ses chimères. Qu'il découvrît en elle un caprice d'enfant ou une fierté de femme, il y toucherait toujours avec la même délicatesse émue, comme à quelque chose de sacré, comme
à quelque chose de fragile, qu'un frôlement maladroit pourrait profaner ou meurtrir.
Voici pourquoi, du fond de son immense mal* heur, montait pour Daria une surhumaine compensation. Elle mesurait à ce malheur ce que serait la sympathie d'Olivier. Déjà elle croyait sentir l'enveloppement de cette force aimante, qui la transporterait, dans un enchantement, au-dessus de toutes les douleurs.
Ce n'était pas en termes clairs que s'exprimait sa rêverie. Des lambeaux de phrases consolantes, la vision obstinée d'un cher visage... Cela tremblait, s'effaçait et revenait, soudain brisé au réel contour* des choses, comme l'atmosphère poudrée d'or aux déchiquetures des bois.
Soudain, la jeune femme eut un de ces gestes puérils qui, de même que son rire de cristal, s'insurgeait parfois contre la gravité des circonstances. Une large marguerite, aux pétales de neige et au cœur de feu, poussait entre deux balustres. Elle la cueillit, se mit à l'effeuiller. Et, dans son visage attentif, l'imperceptible agitation de sa lèvre montra qu'elle l'interrogeait.
Une ombre surgit. Elle tourna la tête. Le capitaine d'Arthail était à côté d'elle.
Avec son chapeau rond, son complet gris, le jeune homme gardait la même élégance qu'en tenue militaire ou en frac. On voyait qu'il était venu à cheval, car il portait des leggings, du
même drap que sa culotte bouffante. Le sérieux habituel de son mince visage se dissipait dans un sourire radieux et caressant comme un sourire de femme. Il venait de surprendre l'occupation de Daria.
— oc Pardonnez-moi, madame, d'être venu à pas de loup sur la pelouse. J'ai empêché le domestique de m' annoncer. »
Il changea de voix, et, avec une intonation tout à fait imprévue d'enfantillage troublé :
— « Que dit-elle, cette marguerite ? »
Daria laissa tomber la fine tige, le cœur de
feu où restaient trois pétales de neige. Elle s'avança vers son visiteur. Et lui, alors, sous l'auréole mousseuse de la capeline, aperçut la figure de son amie.
Une exclamation lui échappa :
— (( Dieu!... Qu'avez-vous?... y>
Elle souriait pourtant à son tour. Mais comment des yeux épris se fussent-ils trompés sur le changement qui venait de frapper d'Arthail? En huit jours, M"^® Nogaret avait perdu, non pas la grâce jeune de ses traits, ni même leur fraîcheur, quoiqu'elle eût beaucoup pâli, mais cet indéfinissable inachevé de l'adolescence, ce fondu dans le contour et cette ingénuité dans l'expression qui la faisaient ressembler à son petit Serge. Quelque chose de plus net, de plus arrêté dans la ligne, une flamme plus âpre dans les yeux
aujourd'hui cernés, une flexion plus expressive de la bouche, transformaient en féminité saisissante ce qu'il restait naguère d'imprécision enfantine dans cette physionomie. On devinait que la tristesse y avait passé, on pressentait que la passion y pouvait éclore.
Moins sensible à la séduction nouvelle de ce charmant visage, qu'au secret bouleversement dont il gardait la trace, d'Arthail répéta, avec plus d'émotion encore :
— oc Qu'allez-vous me dire? Qu'avez- vous?...
— Venez, mon ami... mon cher ami, » murmura-t-elle.
Plein d'anxiété, il la suivit. Mille craintes se levèrent dans sa pensée, que multipliaient le ton et l'attitude de la jeune femme. Toutes, d'ailleurs, se rapportaient au dissentiment inévitable de Daria avec son mari, au divorce projeté, à la situation possible des enfants. Des difficultés terribles avaient dû survenir. De quelles luttes morales n'allait-il pas être le confident?... Auraitil la force, grands dieux I de guider comme il le devait cette pure conscience, lui qui, depuis plus d'une semaine, se livrait presque sans révolte à la tyrannie d'un rêve délicieux? Son cœur de soldat défaillait en lui-même à la pensée que tant de fois, dans cette courte période, il avait pensé à Daria, qui portait toujours le nom d'un / autre, comme à son épouse chérie... \
Il ne soupçonnait pas — même d'aussi loin que possible — ce qu'il allait entendre. Confiné dans sa carrière d'officier, milieu spécial le plus noblement fermé à toutes les péripéties financières, il ignorait certains bruits fâcheux mis en circulation récemment dans le monde industriel sur la verrerie Nogaret. Pour lui, la richesse de cette maison était chose immuable comme roc, un de ces faits établis pour toujours qu'on ne songe pas à mettre en question. Aussi sa stupéfaction ne connut pas de bornes, lorsque Daria, Payant fait asseoir près d'elle, sur un siège de jardin, dans le frais isolement d'un salon de verdure, lui dit sans autre préambule :
— a Nous sommes ruinés. »
Elle dut lui donner bien des explications avant qu'il saisît la portée tragique de ces trois mots. Et elle les lui donna complètes, sans craindre de lasser un instant l'intérêt désespéré qui suspendait toute l'âme de cet homme à ses paroles, et qu'exprimaient l'ardeur des yeux, la blême rigidité du visage. Quand elle s'interrompait, il lui disait seulement : a Poursuivez. » Ou bien il lui posait quelque nette question, sans atténuation de mots ou protestation de sympathie. Mais, sous cette sécheresse apparente, elle, qui le connaissait, devinait ce qui saignait et pantelait en lui à cause d'elle. Aussi s'efForçait-elle de manifester beaucoup de calme et de vaillance pour
qu'il ne souffrît pas plus qu'il ne le fallait absolument.
Elle crut devoir tout lui dire, même sa visite chez Baussaine. Ici, elle connut, — sans que leur amour presque inexprimé encore, et réduit peutêtre à un définitif silence, eût jamais laissé jaillir l'éclair de la passion, — un émoi d'amoureuse. Elle éprouva cette haletante impression de peur et d'orgueil, d'indignation et de terrible attrait, dont celle qui aime palpite sous l'orageuse nuée d'une jalousie masculine. Quand d'Arthail apprit que Nogaret avait envoyé sa femme, pour une intercession d'intérêt, chez ce personnage dont un mari seul pouvait ne pas discerner le désir, il eut une contraction tellement farouche des sourcils et de la mâchoire, un si soudain obscurcissement de ses fauves prunelles, un souffle si court dans ses frémissantes narines, que Daria vit passer sur sa face l'ombre dévastatrice des rivalités de meurtre et de sang. Une ivresse secrète et nouvelle la troubla. Mais, dans sa compassion et sa droiture, elle se hâta de tout éclaircir. Elle omit seulement, à cause de leur gênante expression, certaines galanteries de Baussaine :
— a Ainsi, y> dit Olivier, « vous vous êtes dépouillée de ces cinq cent mille francs ?
— Pouvais- je faire autrement?» demandât-elle avec simplicité.
Il la regarda, les traits maintenant détendus.
L HONNEUR D UNE FEMME I4f
Il la regarda longtemps, jusqu'à ce qu'un voile humide vînt brouiller sa vue, entre ses paupières soudain rougies. Alors il se détourna un peu sans ajouter une parole.
Pour ce qu'elle découvrit dans ce regard, dans cette vapeur de larmes,.dans ce silence, Daria eût donné de nouveau tout ce qu'elle possédait.
Maintenant elle en arrivait, dans son récit, à l'accès de détraquement cérébral qui, chez Michel, lui avait paru un indice presque sinistre.
— « Ce n'est pas la première fois qu'il tombe ainsi dans un état déraisonnable et violent, » observa d'Arthail.
— ce Non, mais dans les circonstances actuelles, cela devient très alarmant. Pourvu qu'il garde sa complète lucidité jusqu'à ce qu'une liquidation honorable soit intervenue I Après, quand tout sera réglé, si le nom reste sauf, peu importe que son intelligence faiblisse. Il ne pourra nous être d'aucun secours, à ses enfants et à moi, et peutêtre sera-t-il plus inofFensif s'il garde moins de responsabilité. »
Olivier se sentit dans l'incapacité d'émettre aucune réflexion. Cette phrase venait d'entrer dans son cerveau avec des grincements de vrille, et lui causait une souffrance insurmontable. C'était, depuis le saisissant début de leur entretien, celle qui lui donnait avec le plus d'évidence le sentiment de la résolution où était Daria de ne
pas quitter son mari. Non seulement la jeune femme ne parlait plus de divorce, mais elle oubliait, — volontairement ou non, — la trahison de Michel. De nouveau, elle associait celui-ci à son avenir, — à son triste avenir d'épreuves et de luttes.
Mais n'était-ce pas pire que tout qu'elle ne parlât, même point de leur rêve brisé, parce que toute allusion eût été décourageante, dangereuse, inutile, et surtout parce qu'il n'y avait plus rien à en dire? Ce courage atroce épouvantait d'Arthail. Il n'était pas à la hauteur. C'était lui, l'homme fort, le soutien moral de cette femme, qui se sentait ployé de douleur comme une plante chétive sous l'assaut du vent. Il ne se représentait pas qu'elle puisait à l'instant même toute sa force en lui, en l'approbation que, malgré tout, clamait sa haute conscience d'homme, et dont elle écoutait la voix. Peu s'en fallut que, comme un enfant désolé, il n'éclatât en sanglots contre cette douce épaule, en implorant une aide qu'il ne trouvait plus en lui-même.
Pourtant, rien ne trahit au dehors son désarroi intérieur. Dans un raidissement inouï de sa volonté, d'Arthail conserva cette physionomie impassible où seule la divination d'une créature d'amour pouvait épier le martyre d'une sensibilité déchirée. Qu'eût-il dit?... Qu'eût-il fait?... Son impuissance à détourner la fatalité de leur
malheur commun, ou seulement à préserver d'une privation celle qui allait les connaître toutes, le torturait effroyablement. Constater cette impuissance, en gémir, eût été d'une banalité indigne de tous deux. Plaindre Daria aussi. Et non moins encore l'applaudir de faire son devoir,.. Il se taisait.
Pour ne pas souligner ce silence, dont elle comprenait l'atroce contrainte, la jeune femme entrait dans mille détails d'affaires, avec un petit air entendu et courageux. Elle s'était mise au courant. Elle connaissait l'actif et le passif Depuis que la verrerie avait fait honneur à l'échéance de soixante-quinze mille francs, des rentrées s'étaient produites. Rien ne resterait en souffrance pendant quelques semaines, deux mois, trois mois peut-être. On pourrait attendre l'automne, qui ramènerait la date où se réunissaient les actionnaires. Ainsi on ne serait pas obligé de les arracher d'urgence à leurs diverses villégiatures, et d'aggraver la situation par une panique. Il faudrait bien en arriver à une liquidation judiciaire, mais le concordat pourrait s'établir dans des conditions très acceptables pour les créanciers. Donc, si d'ici là nulle faute n'était commise, le nom resterait sans tache.
— a Tout sera perdu, » dit Daria avec un faible sourire, « fors l'honneur. »
D'Ârthail appuya davantage sur cette physio-
14B l'honneur d'une femme
nomie de délicatesse et de grâce le regard qu'il y maintenait ardemment tendu, et il prononça :
— a Comment une femme peut-elle avoir, au point où vous l'avez, le culte et le souci de l'honneur?
— C'est, » répondit Daria, « celui de mes 61s.
— Vous êtes grande, mon amie, » dit l'officier. Elle rougit. Ses beaux yeux, d'un gris si fin,
étincelèrent. Entre eux et ceux de d'Arthail, un rayon passa, une de ces profondes lumières qui illuminent deux âmes l'une pour l'autre comme un éclair dans la nuit révèle tout l'aspect d'un paysage.
— « Olivier, » murmura Daria, qui mît dans ces trois syllabes une suavité infinie, a c'est un peu de votre cœur si fier qui habite maintenant dans le mien. Quand j'ai quelque chose de difficile à accomplir, je laisse votre pensée, votre volonté agir en moi... »
Il l'interrompit d'une voix sourde :
— a Taisez- vous, mon adorable amie... Je ne mérite pas ce que vous me dites, surtout en ce moment...
— Il faut que vous le méritiez, il le faut. » Encore une fois leurs yeux se dirent ce que
leurs paroles n'exprimaient pas. Dans cette autorité soudainement prise, Daria protestait contre un aveu de faiblesse, qui, de la part d'Olivier, eût
ëté désastreux pour son propre courage. Elle avait jeté cet ordre avec l'instance d'une prière. Il en fut indiciblement remué.
— « Vous avez raison, » s'écria-t-il avec force, a Je ne puis rien au monde pour vous que cela : être l'énergie mâle dont a besoin votre tendre fragilité féminine... Mon Dieu, » répéta-t-il avec désespoir, « je ne puis rien que celai... Mais, du moins, vous aurez ce soutien, puisque votre sublime confiance l'exagère et le trouve indispensable. Je suis à vous, Daria. L'amour le plus ardent peut seul donner si complètement un être à un autre être... Cependant, je ne vous parlerai pas d'amour. L'égoïsme et la tyrannie d'un tel sentiment n'ajouteront pas aux difficultés terribles de votre chemin leurs obstacles passionnés. Je marcherai à côté de vous, à la distance que vous voudrez. Pas assez loin, toutefois, pour que je ne puisse vous tendre la main si votre pied se lasse et trébuche. Daria, je serai l'invisible compagnon de votre âme jusqu'à ce que les circonstances nous réunissent ouvertement. Cela ne peut pas manquer d'arriver tôt ou tard. Je m'oublierai moi-même, et je tâcherai de ne pas trop rêver de vous. Je ne penserai qu'à vos fils. Est-ce cela que vous attendez de moi?... Oh! si peu que ce soit, dites-moi que cela vous est doux, que cela vous rassure et vous console un peu, pauvre femmel... »
ifo l'honneur d'une femme
Une émotion puissante, suave et amère, emporta comme un floc l'âme de Daria. Elle tendit la main à son ami, et fondit en larmes. Lui aussi pleura.
Ce fut heureux que, dans la retraite de feuillage où les abritaient si bien les verdoyantes magnificences et la tiède léthargie de l'été, nul hasard n'amena des pas ou des yeux indiscrets. Il leur eût été impossible de dominer, ni même de dissimuler, le trouble qui les bouleversait.
Et ce fut tout leur éclaircissement sur l'étrange situation qui leur était faite. Dans quelle impasse sociale et sentimentale aboutissaient leurs fiançailles prématurées? Ils ne voulurent pas s'en rendre compte. Leur loyauté les empêchait de nier qu'ils s'aimaient, qu'ils se sentaient indispensables l'un à l'autre. Leur sentiment du devoir les empêchait de se le dire. Leurs lèvres franches se refusaient à prononcer le mot hypocrite d'amitié. La pudeur et la crainte du péril leur en interdisaient un autre^ Cependant, ils ne pouvaient plus recouvrer le calme, au moins apparent, de leurs relations, tel qu'avant leur rêve de mariage. Tous deux l'avaient envisagé, ce rêve, et, ce qui était plus troublant, ils l'avaient envisagé ensemble. Ils lui avaient donné tous les traits d'une prochaine réalité. Puis, après l'ivresse d'un tel espoir, ils retombaient à l'épreuve indéfinie. Chacun devait ramasser à terre le fardeau morne.
l'honneur d'une femme ip
jeté avec tant d'allégresse : Daria, son conjugal veuvage, d'Arthail, son isolement peuplé de désirs et de regrets.
Auprès d'une désillusion si accablante, qu'était-ce que la catastrophe matérielle, cette misère près de s'abattre, et que, d'ailleurs, la mondaine riche, dans l'élégance imperturbable de ses habitudes, ne réalisait pas encore ?
Si Daria et Olivier pleuraient en ce moment, c'est que leur amour criait en eux. Ils voulaient dérober l'un à l'autre cette invincible lamentation. Aussi leurs yeux mêmes, leurs yeux ruisselants, n'osaient se rencontrer. Mais la petite main qui, tout à l'heure, s'était offerte pour un pacte de vaillance et de pureté si hautes, restait emprisonnée dans la paume virile. Parfois une pression plus étroite leur faisait refluer le sang jusqu'au cœur. Et ils restaient éperdus, mais fiers, car ils mêlaient dans cette étreinte mieux que deux frissons et que deux désespoirs : leur commun souci d'honneur et de beauté.
VEUXIÈéME To4T{riE
N après-midi de novembre, M°^^ Nogaret se rendait au five o'clock d'une de ses meilleures amies, M™® Jussecourt, la femme du richissime commissionnaire.
Daria s'appuyait dans l'angle de son coupé, dont l'attelage, la livrée, la tenue, faisaient sensation auprès des amateurs de sobre et véritable élégance. Ceux qui l'apercevaient elle-même par la glace ouverte, qui distinguaient le clair et fin visage dans la douceur du velours et des fourrures, pensaient que cette jeune vie précieuse était digne de son cadre. Qui donc se fût douté que pour une des dernières fois elle apparaissait dans ce mol écrin de richesse ?
If4 L*HONNEUR D*UNE FEMME
Le désastre de la verrerie était consommé. La révélation de la catastrophe devenait une question d'heures. Après la toute prochaine réunion des actionnaires, Paris saurait la vérité. Le moment était venu pour Daria d'accomplir un projet médité depuis quelque temps. Elle avait organisé son existence à venir. Demain, ses enfants n'auraient plus d'autre ressource que son travaiL Mais, pour que ce travail donnât quelque fruit, il fallait la bonne volonté de ses relations mondaines. Avec une crânerie qui tentait son humeur un peu combative et le côté romanesque de son imagination, Daria s'était résolue à se parer suprêmement de tout ce luxe qu'elle allait perdre, pour se rendre auprès de celles qui si souvent reçurent l'hospitalité de sa maison en fête, et pour leur dire : a Donnez votre appui à ce que je vais entreprendre, afin que je gagne du pain pour mes fils. y>
En effet, il était impossible de compter sur Michel. Le malheureux se trouvait sous la constante menace d'une crise physique ou mentale. Sa raison chancelait de plus en plus. Un tremblement, parfois, le secouait des heures entières. Si la pitié de ses anciens collaborateurs lui eût procuré quelque situation qui fût même une sinécure, on ne pouvait espérer qu'il y fît longtemps figure convenable. Quant aux épaves de fortune qui leur resteraient après la liquidation, elles
l'honneur d'une femme Iff
s'annonçaient comme insignifiantes, par la volonté absolue où était Daria de ne faire perdre à leurs créanciers que le moins possible. Elle considérait que l'argent gardé par devers eux, même sur sa dot, serait volé à des travailleurs. Trop de gens, et dans une trop large mesure, devaient expier leur confiance dans le nom de Nogaret.
Tout ce que la jeune femme pensait conserver, c'était une villa assez modeste, achetée jadis par sa mère, sur les bords du lac de Lucerne, où la vieille grande dame ruçse comptait passer les dernières années de sa vie, mais où elle était morte au bout de quelques mois.
C'étaient encore certains bijoux de famille, des ors et des émaux, des pierreries incrustées en des ornements de splendeur barbare, qui lui venaient de ses ancêtres, les princes moscovites. Elle ne se séparerait de tels trésors qu'à la dernière extrémité, et seulement pour préserver ses enfants des atteintes trop abominables de la misère. Mais les brillants de sa corbeille de noce, le magnifique sautoir de perles que Michel lui avait offert à la naissance de Serge, l'émeraude unique, souvenir de celle d'André, ses coûteux brimborions sans cesse renouvelés suivant les caprices de la mode, ses bibelots anciens et son mobilier d'art, tout cela devait faire l'objet d'une vente dont le produit serait intégralement versé à la liquidation.
Pour l'instant, et dans la jolie hardiesse de sa démarche actuelle, Daria portait encore ce qu'elle avait de plus précieux comme parure.
Dans l'entrebâillement de son collet de zibeline, sur les rousses dentelles de son corsage, on apercevait le déroulement de ses perles fameuses, toutes d'une pareille perfection, également rondes et d'un orient incomparable, que le bijoutier avait mis vingt ans à rassembler, et qu'il offrait à une majesté d'Europe au moment où la venue au monde d'un fils aîné décidait Michel à la munificence d'une telle acquisition.
Dans son malheur, la gaieté incoercible de Daria s'amusait à songer qu'elle allait dans un pareil attirail annoncer l'ouverture de son cours de littératures étrangères et demander des élèves. Pourtant le sourire de bravoure mourait un peu sur ses lèvres à l'idée qu'elle n'avait pas prévenu Olivier de cette mise en scène, et qu'il jugerait peut-être cela bien excentrique, c S'il allait me blâmer 1 j> pensait-elle avec inquiétude. Depuis des mois, elle n'avait pas pris une résolution sérieuse sans en avoir causé avec lui. Même si sa vie intérieure n'eût pas été suspendue à l'impulsion de cette force directrice, faite de raison supérieure et d'amour latent, à la fois mesurée et ardente, Daria pouvait-elle ne pas prendre conseil du seul ami qui fût au courant de la situation? Entre un mari désemparé et deux petits
l'honneur d'une femme If7
enfants donc la vue l'accendrissaic parfois jusqu'à briser son courage, la jeune femme n'avait que ce refuge.
Et d'Arthail restait fidèle à sa résolution d'être le soutien viril de cette créature délicate et éprouvée. Jamais homme ne fit mieux abnégation de lui-même. Il étouffait sa passion grandissante, il acceptait ce rôle extraordinaire : être l'amant spirituel d'un cœur qui ne pouvait accomplir sans sa tendresse une surhumaine tâche, et cependant n'être que l'ami de la plus séduisante des femmes, que toute faiblesse eût perdue, démoralisée, effondrée, détruite.
Mais le coupé, remontant l'avenue de Messine, allait entrer dans la rue de Lisbonne, où demeurait M™* Jussecourt. Comme elle approchait du parc Monceau, la vue perçante de Daria lui fit distinguer au delà de la grille, dans l'atmosphère grise et déjà sombre d'une allée, deux silhouettes, dont une lui fut parfaitement reconnaissable. C'était la haute carrure solide du fils Riaguet, le sportsman noceur qui faisait filer par les grands chemins de la vie parisienne, à la vitesse de ses automobiles, les millions que le père devait à la vogue des célèbres poêles. Il causait avec une femme que, de sa grande taille, il masquait près que entièrement. Et Daria ne put s'empêcher de penser à M"^« Touravel, qui, avec sa mine de fausse étourdie, s'était si évidemment laissé faire
if8 l'honneur d'une femme
la cour par ce jeune homme, à la Fougeraie, le jour du feu d'artifice. Mais c'était là une suggestion involontaire, vite réprimée par la bienveillance naturelle de M™* Nogaret. Cependant, elle avança la tête hors de la portière, curieuse de ce tête-à-téte mystérieux dans le crépuscule du jardin désert.
Tout de suite après, la coïncidence la surprit de reconnaître, parmi d'autres voitures, devant la porte de M™* Jussecourt, le cab à roues jaunes, garnies des énormes pneus Touravel, où le marchand de caoutchouc faisait promener sa femme, par une réclame qui ne pouvait manquer son eflfet. oc Oh 1 bien, j> se dit Daria, ce je me trompais donc puisqu'elle est ici en visite. »
Mais, dans le salon de Camille Jussecourt, d'ailleurs assez rempli, rien de discernable ne ressemblait aux yeux arrondis de factice naïveté, à la bouche trop ouverte d'un provocant rictus, au petit nez frétillant et fripon de Germaine Touravel.
Un monsieur, au profil de bouc, au front court, sous des cheveux noirs et crêpelés comme une toison de nègre, que le domestique venait d'introduire avant Daria — et qui peut-être ne s'avisait de présenter ses devoirs que pour avoir remarqué devant l'hôtel Jussecourt le cab aux roues jaunes — s'étonnait un peu trop haut de
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ne pas rencontrer cette délicieuse M°^* Touravel, a un type espiègle et fin, :ù âssurait-il, oc comme un petit saxe 3». On sourit de la comparaison, car on connaissait, en ce genre, les merveilles de ses vitrines.
— « Rassurez-vous, baron, » dit M"*« Jussecourt. « Votre passion n'est pas loin. Chaque fois qu'elle vient me voir, Germaine laisse sa voiture à ma porte pour faire un tour au parc Monceau, dont la grille est à côté. Elle dit qu'elle ne résiste pas au plaisir de marcher dans les allées. Je parie qu'elle y court et qu'elle cache une balle dans sa poche. Elle esc gosse à ne pas croire. »
Tout en parlant, la maîtresse de la maison s^était levée pour accueillir son amie, Daria Nogaret. Un mouvement aimable se produisit autour de la visiteuse. Les femmes présentes, d'un vif coup d'oeil, analysèrent les détails exquis de sa toilette. Elles cachèrent sous leurs caquetants bonjours le sentiment complexe d'admiration sincère pour ce qu'elles apprécient le plus et de sourde jalousie, qui agite les mondaines devant l'élégance et la beauté d'une rivale. En cet état, leur psychologie est analogue à celle de l'artiste qui s'émeut d'une jouissance réelle devant l'œuvre réussie d'un confrère, mais qui hait secrètement la supériorité qu'il y découvre.
— oc Vous avez donc quitté la campagne ? »
i6o l'honneur d'une femme .
dit une de ces dames à la nouvelle venue, oc Généralement, vous y restez jusqu'en décembre.
Vous aimez tant la Fougeraiel...
— C'est si près de Paris, » dit Dana. « Ce n'est pas comme lorsqu'on se dépayse complètement en été, et que l'existence de la ville reprend à date fixe avec des obligations toutes différentes. »
M°*® Jussecourt fit observer que pour M. Nogaret les deux séjours se valaient comme déplacement quotidien, la verrerie de Courbevoîe étant à égale distance de Marnes et de la place des États-Unis.
— c Connaissez-vous le superbe hôtel renaissance que monsieur et madame Nogaret possèdent sur cette place, baron? 3» demanda-t-elle à Moïse Gurdenthal, dont la baronnie était d'une fraîcheur plus appréciée généralement sur une jolie joue que sur un parchemin.
Il ne répondit pas, hypnotisé par l'entrée en tourbillon de Germaine Touravel.
Elle avait la frimousse rose et les cheveux un peu ébouriffés.
— « Dieu qu'il fait chaud ici!... Vous n'imaginez pas ce que c'est délicieux de se trotter dans l'air froid... J'en avais assez d'être en voiture avec une bouillotte sous les pattes... J'ai fait tout le tour du parc Monceau... C'est un rêve! Demain matin, je file au Bois avec ma bécane. Oh !
l'honneur d'une femme i6i
vous êtes là, vous, bijou d'amour!... ]> cria Texubérance jeune femme en sautant au cou de Daria comme une écolière.
— « Oui, elle est là, » fit M°** Jussecourr, « et nous disions tous que c'était une chance, parce que d'habitude notre belle amie ne quitte sa Fougeraie qu'aux premières neiges.
— C'est si près de Versailles ! j> dit vivement la charmante écervelée. Et, comme suivant un même ordre d'idées, elle ajouta : — a Qui est-ce qui vous accompagne à cheval quand vous montez à Paris ?
— Je sors avec mon fils aîné et le groom, »
dit tranquillement Daria en la regardant bien dans les yeux, ce Mais nous ne monterons plus à présent. »
Personne dans ce salon n'eut la plus faible idée de ce que signifiait la dernière phrase. Un jeune homme fleuri d'œillets à la boutonnière, grand conducteur de cotillon, prononça d'une voix traînante, avec un léger accent laborieusement britannique :
— ce Ohl vous ne prenez sans doute pas le temps de vous promener, madame. Vous nous préparez quelque surprise, une de ces réceptions qui sont les plus intelligemment divertissantes de Paris.
— Jouerez-vous encore la comédie de salon en anglais, Daria, comme l'hiver dernier?... 3»
demanda M™® Jussecourt. a C'était d'un snobisme idéal.
— En anglais!... » se récria une dame imposante, femme d'un ancien ministre qui avait gardé son portefeuille quinze jours et vivait sur cette gloire, ce En anglais!... Mais personne ne devait comprendre !
— Mon amie Darîa n'avait invité que des gens d'une certaine éducation, j> riposta Germaine en écarquillant plus que jamais la candeur de ses yeux ronds.
Une autre visiteuse rappela que, l'avant-dernière saison, M™* Nogaret avait organisé chez, elle la représentation d'une opérette italienne. On proposa pour cette année quelque saynète en russe. N'était-ce pas tout indiqué chez la descendante des princes Brohabyczine?
Le mot de « prince » et la sonorité barbare du nom prononcé à la russe, causèrent une impression. L'espèce de religiosité qui incline les âmes devant l'éclat des titres et de la richesse, se manifesta dans le soudain concert de louanges entonné en l'honneur de M™® Nogaret et de ses fêtes merveilleuses, où l'on s'amusait tant.
Le développement de ce thème n'était pas en-, core tari, lorsque, sous la pordère d^un premier salon, retentit la voix du domestique annonçant :
— « Monsieur Baussaine. »
Le constructeur s'avança, plus vernis que ja-
LHONNEUR DUNE FEMME IjS^
mais dans une redingote à revers satinés, un pantalon où se dessinait le pli vertical, une cravate aubergine épinglée d^une fleur de lys en diamant, son menton et ses horribles favoris appuyés sur un col plus brillant que de la porcelaine. Sa main gantée de gris perle tenait un chapeau de soie étincelant.
— « Une corbeille de fleurs, » susurra-t-il en jetant sur les dames un regard circulaire, tandis qu'en articulant le mot <r corbeille », ses lèvres se tordaient, sans doute par analogie, comme des brins d'osier.
Mais la grâce balancée de sa tête se figea. Il pâlit, ayant brusquement aperçu M°*® Nogaret.
La présence de cet homme fut un stimulant qui cingla le courage de la jeune femme. Sans que son attitude ou sa voix changeassent le moins du monde, ayant seulement sur ses joues de Slave, à Tovale finement élargi, une ombre de cette rougeur qui y montait si vite, Daria dit assez haut :
— a On jouera encore la comédie en anglais, en russe et en italien chez moi. Seulement pas par jeu. Ce sera un exercice — que j'espère rendre attrayant — pour les jeunes filles, et même pour les grandes personnes, qui voudront étudier ces langues et leurs littératures. J'enseignerai aussi l'allemand. Et j'entends que nulle part on n'apprenne plus vite que chez moi ni
d'une façon plus amusante. Je dois maintenant travailler pour faire vivre mes enfants. Je suis pauvre. Mon mari esc ruiné. Quand il aura fait honneur à ses engagements, il ne nous restera plus rien, v
Elle put aller jusqu'au bout de son pedt discours, car un silence de mort s'était fait. Même des couples qui flirtaient dans les coins sans prendre part à la conversation générale, suspendirent leurs chuchotements et dressèrent des faces de stupeur. Le fils Riaguet, le beau colosse, qui venait d'entrer, et qui déjà trouvait moyen de se faufiler derrière la chaise de M"*« Touravel, glissa dans l'oreille de celle-ci :
— « Est-ce que ça lui prend souvent, à votre amie? Elle a dû sécher par mégarde les petits verres de son époux. Vous savez qu'il se grise, le père Michel. »
Germaine ricana dans son manchon de chantilly et de violettes de Parme, au-dessus duquel s'arrondissait l'ingénuité de ses yeux.
— a Mais non, c'est son militaire qui lui aura mangé sa grenouille. Ça coûte cher, un sousofF. »
La grossièreté excessive de leurs propos n'avait d'ailleurs aucun sens précis pour eux-mêmes. Ce sont de ces ignominies que la jeunesse élégante des deux sexes débite en argot dans les salons, et qui ne tire pas à conséquence.
l'honneur d'une femme l6f
Germaine et son cavalier servant furent les seuls, d'ailleurs, qui trouvèrent quelque réflexion à échanger dans l'ébahissement général. Chacun attendait que son voisin parlât» tant la peur de la gaffe dominait dans une conjoncture si invraisemblable et si inattendue. Nul encore ne croyait, d'ailleurs, à la ruine des Nogarer, si ce n'est Fernand Baussaine.
Cependant Daria s'était enhardie. Tout à coup, ce qu'elle faisait là lui parut infiniment plus simple et plus facile qu'elle n'aurait cru. Son cœur, cessant de battre la chamade, revenait à ses pulsations normales. La rougeur un peu vive de ses joues s'atténua. Elle haussa la tête avec une dignité parfaite, et, tandis que les admirables perles ondulaient doucement sur son buste redressé :
— « Puisque vous avez pris plaisir quelquefois, » reprit-elle avec la même grâce dont elle avait charmé tous ces gens-là dans ses fastueux salons, a aux petites fêtes littéraires qui vous réunissaient chez moi et me valaient la joie de vous recevoir, j'espère que vous voudrez bien y donner suite de la façon plus sérieuse où je suis obligée de vous les présenter. Presque toutes ici vous êtes mes amies. Presque toutes vous avez des filles. Si vous voulez me les donner comme élèves, et même vous joindre à elles, le succès de mes cours sera assuré. Même, :» ajouta- t-elle,
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avec un sourire plein d'entrain, « je vous proposerai plus tard de les faire mixtes, ces cours. Si vous laissez un peu vos lycéens flirter et jouer la comédie en anglais ou en allemand avec leurs amies et cousines, ne pensez-vous pas que ce petit monde ferait rapidement honneur à mon enseignement? 3»
La façon naturelle et animée dont elle entrait dans son sujet n'était pas pour diminuer la stupéfacdon de son auditoire. On commençait à penser que c'était sérieux, et l'on jugeait en ce cas une telle sortie d'un mauvais goût détestable.
M"^* Jussecourt, blême jusqu'aux lèvres, avait l'air contrarié, interloqué, d'une femme chez qui un scandale éclaterait à l'improviste. Ce fut elle qui parla la première, dans le glacial silence tombé de nouveau. Sa voix s'éleva, d'une aigreur à agacer les dents :
— « Mais, ma chère... Ces choses-là ne surviennent pas en un jour... Je suis abasourdie!... Pourquoi ne m'avoir pas mise au courant... »
Elle insistait sur son étonnement, ne voulant pas encourir aux yeux de ses visiteurs la responsabilité de l'embarras où les mettait un procédé tellement incongru. Et, dans sa grande face régulière, ses yeux largement fendus de Junon bourgeoise quêtaient à la ronde un appui pour
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sa protestation. Mais les bouches pincées restaient closes. Les autres visages semblaient de bois.
Celui de Baussaine avait rougi jusqu'aux oreilles. Le trouble du constructeur se mélangeait de sympathie émue et de confusion complice. Lui seul n^ignorait rien, et il en était prodigieusement gêné. Mais la pitié l'emportait. Son cœur se crispait de ce que devait éprouver Daria.
— a Sacristi! » pensait-il, a on ne dit pas ces machines-là dans un salon plein de monde, un jour de réception. Mais, c'est égal, quelle brave petite femme, tout de mêmel :»
De la découvrir plus dénuée qu'il ne croyait, réduite aux pires extrémités du besoin, cela lui rendait quelque espoir. Mentalement, il organisait une tactique pour la suivre à sa sortie et la rattraper dans l'escalier.
Cependant Daria répondait à son amie :
— « Mais si je ne vous ai pas prévenue en particulier, la raison en est bien simple, jo
Son intonation s'affermissait à mesure. Toutes ses fibres se tendaient comme celles d'un organisme enfermé sous la cloche de la machine pneumatique. La pression normale d'une certaine atmosphère d'opinion manquait à Daria.
Elle, si adulée dix minutes auparavant, si entourée, sollicitée, se sentait brusquement comme
i68 l'honneur d'une femme
dans un vide sans limite, hors de portée de tout accent habituel. Sous cette aspiration d'un air affreusement raréfié, son orgueil s'enflait et lui remplissait la poitrine. On en voyait le battement aux ailes de son nez court et délicat. Mais sa voix était parfaitement posée tandis qu'elle expliquait :
— « Vous parliez tout à l'heure de mes fêtes. J'ai eu jusqu'à six cents personnes dans des soirées ou des garden-parties. Tous ces gens-là protestaient assez de leur amitié pour que je craigne de blesser chacun d'eux s'il n'était pas le premier à recevoir la confidence de mon malheur et la prière de favoriser mon travail. Dans l'impossibilité de faire des exceptions individuelles, et le temps d'ailleurs m' étant compté pour me tirer d'afFaire, je n'ai rien trouvé de mieux que ceci : donner une semaine à une série de visites, chez mes relations les plus proches, et à leur jour de réception, pour m'adresser presque en même temps et sans préférence spéciale au cercle presque entier de mes connaissances. Car j'ai ainsi la chance de rencontrer, dans une très courte période, tous ceux qui m'ont si souvent assuré de leur dévouement.
— Ah!... Et... vous m'avez fait l'honneur de commencer par moi?... » demanda M*^ Jussecourt, sans qu'il fût possible de savoir si elle raillait ou non. Peut-être n'en savait-elle rien elle-
même, dans Finquiétude d^un jugement public qui ne se manifestait pas.
— a Oui, » dit Daria, « parce que vous recevez le premier jour de la semaine et parce que... »
La fin de sa phrase resta suspendue. La femme de l'ancien ministre — (quinze jours de portefeuille et toute une vie de glorieuses cartes de visite) — se levait bruyamment, pour prendre congé. Tandis qu'elle serrait la main à la maîtresse de la maison, les personnes voisines de M^^ Nogaret crurent opportun de satisfaire leur curiosité en lui témoignant de l'intérêt. ''
— « Alors, madame, c^est dans votre hôtel de la place des Etats-Unis que vous installerez vos cours ?
— Non, rhôtel sera vendu, comme ces perles que je porte, comme cette fourrure que j'ai sur les épaules, comme tout ce qui a quelque valeur chez nous, pour balancer autant que possible notre passif. »
Il était difficile d'exprimer aucune impertinente pitié à une femme qui racontait de telles choses avec une si tranquille hauteur. On eût dit que Daria relatait le programme d'une de ses réceptions fameuses où tout Paris cherchait à se faire inviter.
— « Quelle imprudence, » observa quel-
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qu'un, a de se marier sous le régime de la communauté à un homme dans les affaires!
— Mais, madame, tout ce que je possède est à moi personnellement.
— Alors... Comment?... Vous vous dépouillez quand rien ne vous y force?...
— L'intérêt le plus puissant m'y force, au contraire.
— Quel intérêt?...
— L'honneur de mes fils.
— Ils auraient toujours de l'honneur s^ils avaient de l'argent, » prononça sentencieusement Gurdenthal.
Il s'était approché. Il manœuvrait depuis un moment pour se trouver à côté de M*"® Nogaret. Finalement, il s'assit derrière sa chaise.
— c Vous avez bien raison, j> lui soufBa-t-il avec son dur accent, ce d'utiliser votre connaissance approfondie des langages étrangers. Mais il y a mieux à faire que de donner des leçons. Vous pourriez être traductrice. Dans une énorme maison de banque comme la mienne, par exemple, et qui négocie des affaires de toutes sortes, nous avons une correspondance confidentielle avec tous les pays de la terre... Je rêve pour la traiter d'une personne sûre, bien à moi... »
Il appuya sur les derniers mots. Daria se retourna, le regarda en face. Lui, sans comprendre le mépris des claires prunelles, et se croyant en-
courage, poursuivit avec une ardeur nauséabonde, tandis qu'une mousse de salive humectait ses lourdes lèvres :
— <r Venez donc me voir... Nous causerons...
Nous nous entendrons sûrement... Je vous ferai une situation incomparable...
— Mon mari, » dit Daria, « vous enverra son chef de correspondance, qui va se trouver en disponibilité. C'est un garçon très honnête, et qui parle encore plus de langues que moi. y>
Aussitôt, Gurdenthal ne vit plus que de dos la silhouette aux courbes accentuées, séduisantes, d'une jeunesse vive et pleine, et qui se dressait en pied. M°^® Nogaret saluait, se retirait, avec l'aisance d'une femme qui, dans tous les salons, se trouve à la première place. Et telle fut la grâce assurée de sa retraite, qu'elle rencontra quelques inclinations presque aussi profondes que jadis. Elle ne voulut pas voir les autres.
Quand elle se trouva dans l'escalier, le soudain afflux des impressions, endiguées avec tant de peine, mit un flot de pourpre jusqu'à ses pau* pières. Cependant la haie des valets de pied l'observait. Le sien lui tendait sa fourrure. Sur les faces glabres, la servilité sournoise ne l'écœura pas plus que ce qu'elle laissait en arrière. Mais pour que l'insolence n'y ricanât pas quand elle aurait passé, elle sut éteindre la fulgurance humide de ses yeux.
Au bas de l'étage» dans le vestibule de Fhôtel, M. Baussaine, d'un air absorbé, consultait un carnet d'adresses. Daria tressaillit. Elle l'avait oublié, ne l'avait pas vu se faufiler dehors, derrière la femme de l'ancien ministre. Il affectait de ne pas l'attendre, et s'étonna quand le froufrou d'une jupe lui eut fait détourner la tête.
— « Déjà finie, cette visite?... Vous-même, chère madame, avez-vous repris votre jour? »
Il donna le temps au domestique de franchir la grille, d'aller prendre son poste près de la portière ouverte du coupé, puis, baissant la voix :
— oc Vous avez été très crâne... très chic. Mais quelle folie de préférer des humiliations pareilles au respectueux dévouement de mon amitié!...
Vous croyez qu'elles vous aideront, ces pécores ?
— Je n'ai pas besoin d'aide, puisque j'ai mon travail, » riposta M™® Nogaret.
Toute sa souffrance contenue, sa révolte furieuse et secrète, flambèrent dans l'indignation de son regard.
— « Votre travail... Le travail d'une femme... Vous ne savez pas ce que c'est, ma pauvre enfant!... i>
A ce mot — qui répondait à ses angoisses intimes, qui confirmait les désolants présages de là-haut, de ce salon glacé en sa dédaigneuse réserve, une peur accablante écrasa intérieure-
ment Daria. Son orgueil n'en rebondit que mieux. Elle toisa le constructeur et lui dit :
— ce Assez, monsieur. Je vous défends de me plaindre... y>
Puis elle s'éloigna, mais non assez vite pour ne pas l'entendre qui murmurait :
— « Vous ne me défendrez pas toujours de vous aimer. »
Et elle dut subir encore l'insistance de son regard, contredisant le coup de chapeau plein d^obséquieuse déférence, tandis qu'elle se blottissait dans l'angle de sa voiture.
Elle ferma ses yeux, qui maintenant s'humectaient d'une rosée cuisante et affreuse, et elle évoqua l'image d'Olivier. Aussitôt le réconfort survint. N'était-ce pas depuis son désastre qu'elle avait vu s'attendrir jusqu'à des délicatesses, non pas même de frère, mais de sœur, cette âme qu'elle avait connue plutôt un peu âpre, sévère et brusque ? Jamais elle n'avait senti la ferveur de son amour, à lui, comme depuis qu'il n'en parlait plus. Elle osait maintenant accepter avec d'Arthail des rendez-vous romanesques de grise t te et d'étudiant. Ils allaient se promener le long de boulevards lointains, dans d'invraisemblables faubourgs. Car ils se jugeaient absous de leur inconséquence par la pureté de leur héroïque idylle. Chacun d'eux savait trop qu'il devait à l'autre le meilleur de soi-même. Et le fardeau de
la vie eût été au-dessus de leurs forces s'ils s'étaient interdit de le porter en commun.
Justement, cette semaine, l'ofHcier ne pouvait se résigner à une séparation relative. Daria, toute à sa tournée de visites, qu'elle continuait par une sorte de bravade vis-à-vis d'elle-même, et qui la traînait par toutes les stations d'un abominable chemin de croix, évitait de le voir. Elle ne voulait lui avouer qu'après l'épuisement de ces épreuves qu'elle s'en était imposé l'amertume. Chaque jour, elle s'habillait et commandait sa voiture, comme aux temps les plus brillants de son activité mondaine. Puis elle allait, avec un sourire un peu plus sceptique, une tranquillité un peu plus nonchalante, une fierté un peu plus tendue, dans les salons, où la précédait à présent le bruit de sa ruine, faire appel à la bonne volonté de ses amis.
Son splendide équipage à la porte, son valet de pied dans l'andchambre, ses perles au cou, ses dentelles et ses fourrures frissonnant sur sa personne tant choyée, qui bientôt se vêtirait de lainage uni et connaîtrait les vulgaires bousculades aux stations d'omnibus, M™® Nogaret s'offrait et offrait aux autres la fantaisie d'une rare andthèse. Seule, d'ailleurs, elle en apprécia la saveur. Elle y goûta un sauvage plaisir, ce Je me fais du tort, » pensait-elle. « Je n'aurai pas une élève parmi mes relations. Ces bourgeois ne me pardonneront
l'honneur d'une femme lyf
pâs leur efTarement. Mais du moins j'âurâi obtenu ce résultat sans prix : ne pas regretter les amitiés que me valait ma fortune, et sur lesquelles, sans cette expérience, j'aurais pu conserver des illusions. »
Elle ne prévoyait pas qu'Olivier, dont l'inquiétude s'éveillait dès qu'il restait quelques jours sans la voir, allait apprendre par Nogaret, en se présentant directement place des États-Unis, qu'elle avait entrepris une série de visites. Le mari, d'ailleurs, n'en connaissait pas autrement le but.
— oc Je suppose, » dit-il à l'officier, ce que ma pauvre femme veut s'étourdir par ses habituels succès de salon, et oublier ainsi qu'elle va les perdre. Car vous êtes le seul à qui j'ai dit encore notre effondrement. Jamais je n'ai vu Daria si assidue au ce jour y> de ses amies, ni si préoccupée de toilette que depuis notre retour de la campagne. »
Ceci était fait pour surprendre d'Arthail. Dans sa dernière rencontre avec celle qu'il aimait, il avait constaté, non sans un serrement de cœur, l'extrême simplicité de la jeune femme, ce C'est ma nouvelle tenue, que j'étrenne avec vous, » lui avait-elle dit en souriant, tandis qu'il parcourait d'un regard tristement ému le modeste costume de drap, sans bijoux, et le petit chapeau de feutre à nœud de velours.
C'était dans une allée écartée du parc de Saint-Cloud, au fond de laquelle il la vit arriver à pied, quittant, comme elle le lui expliqua, le tramway de Boulogne. Il gardait au cœur l'attendrissement de cette entrevue, qui fut grave, douloureuse et délicieuse. Là, Daria lui avait développé son plan de travail. Il s'était tout d'abord insurgé contre l'idée qu'elle donnerait des leçons, qu'elle subirait l'assujétissement des heures fixes, de l'enseignement ingrat, de la clientèle capricieuse. Songer qu'elle dépendrait des autres lui était insupportable.
— ce En dépendrai-je moins, » lui dit-elle, € si je m'adonne exclusivement à des traductions, comme vous le souhaitiez, mon ami? Réfléchissez qu'alors c'est le bon plaisir d'un éditeur ou d'un directeur de journal qui me dispensera le pain quotidien. Et vous ne savez pas comme les traductions sont peu payées!... Je me suis informée déjà. »
Un nuage de douleur passait, à de telles phrases, sur le front de d'Arthail. Elle s'en apercevait, et poursuivait avec une douce animation :
— « Dire que c'est à vous que je dois cette chose immense : avoir depuis quelques années habitué mon esprit à un labeur régulier. Vous souvenez-vous de la première fois que vous m'avez dit : « Comment, madame, vous parlez
à merveille trois ou quatre langues différentes, et vous n'en profitez pas pour enrichir votre intelligence des trois ou quatre façons de concevoir la vie propres aux peuples qui se servent de ces langues? y> Je vous regardais, tout ébahie, sans comprendre. Vous avez ajouté : « Tenez, madame, par exemple, ne croyez-vous pas que vous prépareriez à vos fils un trésor incomparable, si chaque matin vous traduisiez une page contenant les plus belles et les plus fortes pensées que vous auriez découvertes parmi les philosophes et les poètes de ces races? Quel recueil à leur donner plus tard comme livre de chevet! »
— Je me rappelle, » interrompit d'Arthail, « que vous m'avez répondu : « J'espère que mes fils liront ces poètes et ces philosophes dans Foriginal. »
— Oui, Olivier... Er alors vous avez secoué la tête. Et vous aviez raison. Vous m'avez dit : « A supposer que cela soit, vous aurez fait pour eux un travail qu'ils n'auront peut-être jamais le goût ou le loisir de faire eux-mêmes. Plus encore : vous aurez empli la jolie tête de leur maman d'une substance exquise, qu'elle leur distillera sans y songer, parmi ses caresses. Vous serez l'abeille de ces frelons indolents que sont trop souvent les jeunes gens de nos jours. Et de quel miel vous aurez garni les rayons de leur ruche I... ]»
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— J'ai même ajouté ceci, Daria, si ma mémoire esc bonne : « D'ailleurs, votre culture polyglotte vient de votre origine et de votre éducation cosmopolites. Vos fils, élevés à la française, auront-ils le même avantage? s>
— Là encore vous aviez raison, » reprir Daria en soupirant. « Les pauvres petits n'auront bientôt plus leurs gouvernantes étrangères. Ce n'est pas dans un lycée qu'on apprend une langue vivante. Leurs loisirs et les miens, si restreints désormais, ne me permettront guère de suppléer à cette lacune. s>
Un moment silencieuse, elle revenait bien vite à cette idée que d'Ârthail, sans le prévoir, l'avait, par ses conseils, préparée à la tâche que maintenant la destinée lui imposait. Depuis près de trois années, en effet, jamais un jour ne s'était écoulé sans qu'elle traduisît une page, ou du moins une pensée, émanée du génie slave, allemand ou anglo-saxon.
Cette cueillette intellectuelle supposait des excursions infinies dans le champ du rêve humain, une lecture considérable. Rien comme un tel exercice ne pouvait mieux dresser un esprit au discernement des idées, ni une plume, d'ailleurs naturellement alerte, à la souplesse de la forme littéraire, à l'exactitude des équivalences dans l'expression.
Si Daria ne s'était ni découragée ni lassée
d'une assiduité véritablement tout à fait exceptionnelle chez une si jeune femme, c'est qu'en outre d'une jouissance toujours grandissante produite par le travail lui-même, elle trouvait à ce travail une sanction qui la ravissait. Toutes les fois qu'elle rencontrait d' Arthail — ce que l'intimité de celui-ci dans la maison et les hasards de leurs promenades équestres rendaient fréquent déjà pendant le séjour de l'officier à l'École de Guerre — Daria soumettait au jeune homme les plus frappantes pensées dont elle avait fait choix. Il approuvait ou réfutait, montrait le vide, la fausseté de certains morceaux d'éloquence, ou, au contraire, faisait jaillir quelque sens plus éblouissant de certains passages dont elle n'avait pas saisi toute la profondeur.
Immensément instruit, ayant la passion de l'étude, d'Arthail ajoutait à un sentiment très affiné de la poésie une faculté aiguë de critique et un tour d'esprit singulièrement porté aux déductions lointaines, aux vastes synthèses. II fut, pour l'intelligence féminine, très vive, mais inculte et fraîche, un éducateur merveilleux. Daria n'exagérait rien en déclarant que lui seul l'avait mise en état de faire face au plus inattendu, au plus écrasant des revers. Non seulement elle lui devait d'avoir mis en œuvre son admirable mémoire, chargée aujourd'hui du plus précieux bagage littéraire, mais il avait exercé son jugement, et
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indireccemenc, trempé son caractère. L'institutrice excellente, la fine traductrice qu'elle pouvait être, valaient moins, pour la tirer d'affaire dans les conjonctures actuelles, que la créature de lutte et d'énergie trempée par cette atmosphère de philosophie supérieure et de forte volonté.
La conscience altière d'une telle œuvre donnait à d'Arthaîl le courage indispensable pour ne point tout ruiner par une défaillance d'amour. Il possédait une vue claire des choses, qui lui montrait dans toute faute de femme la faiblesse de l'homme. Cette tendre Daria, si bien armée par lui contre tous les assauts des événements mauvais et des êtres vils, serait sans défense contre lui seul. Comment lui résisterait-elle sans qu'une diminution en résultât pour l'un et pour l'autre? Et peut-être même trouverait-elle plus de noblesse au don silencieux qu'à la défensive ergoteuse et dégradante. C'était à lui de ne pas l'exposer à une si déchirante alternative.
Mais maintenant un trouble singulier lui venait du renseignement donné par Michel sur les démarches de sa femme.
ce II paraissait de sang-froid cependant, i> se disait d'Arthail, songeant aux absences d'esprit, plus fréquentes récemment, de l'alcoolique. D'où venait cette crise mondaine de Daria? L'officier se le demandait avec malaise, ne sachant pas s'il
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était inquiet ou jaloux, et de quoi il pouvait bien Têtre.
L'enchaînement de ses réflexions l'amena à se dire qu'on était à jeudi, le « jour » de M™^ Riaguet, et qu'il devait une visite à cette dame, ayant dîné chez elle plusieurs fois. Il s'y rendit, avec le vague espoir d'y rencontrer celle qui occupait toute sa pensée.
M™^ Riaguet demeurait rue de Courcelles, au premier étage d'un immeuble babélique, dont la porte cochère était surmontée d'une plaque en marbre sur laquelle on lisait : ce Propriété de la Société des Poêles mobiles Riaguet. » De l'immense galerie d'entrée, au seuil de l'appartement, d'Arthail entendit le bruissement des voix. Il y avait beaucoup de monde dans les salons clairs, au pâle mobilier biscornu, aux potiches de cauchemar, aux rares et impalpables tentures glissant par de gros anneaux de cuivre sur des tringles apparentes. Au lieu de portière, une grille en fer forgé se développait entre deux pièces. Et l'œil s'égarait dans l'éblouissement de si nombreux petits carreaux de glace, que l'oflîcier tenta de pénétrer dans un mur, et faillit saluer, au lieu de la personne réelle, l'image réfléchie delà maîtresse de la maison.
On lui fit fête. Chacun savait le brillant éclat de sa jeune carrière. On le voyait en marche vers les plus hauts grades. Son beau nom, sonore et
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ancien, dntait aux oreilles des mères ambitieuses. Sa svelte et nerveuse élégance, qui ne perdait rien à la tenue civile, comme aujourd'hui, hantait les rêves des jeunes filles.
Dès son entrée, M™^ Riaguet le présenta à une dame somptueuse, perdue dans des épaisseurs de velours et de graisse, dont la grosse face figée de morgue ondula aussitôt en un sourire comme de la gélatine qu'on remue.
— « Cette petite rousse, dans la fenêtre, » lui chuchota ensuite la maîtresse de maison. « Sa fille... Gentille, n'est-ce pas ? Un million de dot.... Le père, entrepreneur... Spéculations sur les terrains... Gens très honorables. Fous de la noblesse et de l'armée. Ah! si vous vouliez, capitaine... 7>
Il sourit, secoua la tête.
— a Vous avez donc fait vœu de célibat?
— Peut-être... » dit-il, avec une palpitation mystérieuse dans ses larges prunelles d'or sombre.
— « Voyons, monsieur d'Arthail... » Elle le faisait asseoir tout près, et, dans son zèle, continuait à lui parler bas. « Voyons, ce n'est pas sérieux. Il me faut vous chapitrer... Je suis une mère de famille... » (Son air de fausse jeunesse, sous la blondeur des postiches ondulés, rendait comique la mercuriale), a Vous n'allez pas gâcher de si belles chances en vous conduisant comme
mon mauvais sujet de fils, qui jusqu'à la fin, j'en ai bien peur, mènera la vie de garçon. Lui, il esc riche...
— Pardon, madame, » interrompit doucement Olivier, « moi aussi. »
M™® Riaguet le regarda, médusée. Sous une épaisseur de cold-cream et de poudre de riz, sa rougeur transparut.
— « Excusez-moi, » balbutia-t-elle, « je croyais vous rendre service... On m'avait dit...
— Cela dépend de ce qu'on entend par richesse, ]» reprit d'Ârthail, qui s'amusait à froid, ce J'estime très haut la mienne...
— Bah ! » reprit son interlocutrice — qui se méfia et reprit son aplomb — ce en la doublant, elle n'en vaudrait que mieux, d
Mais, gênée quand même par l'accueil fait à ses conseils, elle profita pour se lever de ce qu'une visiteuse entrait. Olivier suivit des yeux son mouvement, et aperçut Daria.
Elle le vit tout de suite. Leurs regards s'étreignirent, puis, rapidement, se détachèrent. Et, quand il la salua, ce fut en mondain correct, sans que rien trahît son trouble à l'apercevoir si rayonnante.
Il ne pouvait manquer d'être frappé par la perfection exquise de sa toilette et par ce petit air de hauteur et d'insouciance, avec un rien d'agressif, qui se fixait chaque jour un peu plus sur
son visage depuis qu'elle jouait sa singulière partie et qu'elle voyait crouler autour d'elle, comme capucins de cartes, la considération, l'amitié, le dévouement, la politesse, le respect, tous les sentiments dont le monde avait entouré sa fortune.
c Mon Dieu, » pensait d'Arthail, c je ne l'ai jamais vue ainsi. Et elle m'évitait récemment. Quel est son secret? Quel compromis son misérable mari lui aura-t-il fait accepter? »
Il ne s'avoua pas qu'il craignait tout. Car la fierté des nobles cœurs consiste à ignorer les incoercibles suggestions qui s'élèvent trop souvent des bas-fonds troubles de l'être. Mais il traversa quelques minutes atroces. Daria causait, riait, répandait autour d'elle ce charme qui, sensible à tous, était enivrant pour l'officier. Comment se fût-il douté que le cœur de la pauvre femme se crispait d'appréhension, justement parce qu'il était là ? Car, si elle suivait fidèlement son programme, elle affronterait, non seulement peutêtre la désapprobation du seul jugement dont elle se souciât, mais encore le cruel supplice d'être humiliée devant celui qu'elle aimait. Elle la connaissait trop, déjà, l'humiliation coutumière. Et d'avance elle se représentait la scène, — la brusque reculade autour d'elle de tous ces gens qui, en ce moment, l'accablaient de flatteries, leurs airs insolemment apitoyés ou scandalisés.
l'honneur d'une femme l8f
leurs commentaires d'une stupidité malveillante, et leur salut dédaigneux quand elle partirait. N'importe, sa bravoure naturelle, fortifiée par tant de belles méditations, l'emporta. Elle était venue avec son plan bien arrêté. Elle s'y conformerait jusqu'au bout.
Et ce fut sa plus émouvante ascension dans le cœur qui battait à ses paroles. Quand d'Arthail l'entendit révéler sa ruine et annoncer ses projets de travail sur le ton de la conversation courante, comme des choses qui devaient être dites et admises à l'égal de tout autre événement mondain, et sans qu'elle-même les estimât bouleversantes, il fut pénétré par la grâce hardie et charmante d'une telle attitude. Il comprit l'originalité de la mise en scène. Une admiration attendrie le remua. Mais, en même temps, ce fut en lui comme une réalisation plus poignante du malheur de Daria. Jamais, autant qu'à cette minute^ tandis que les douces lèvres énonçaient publiquement la vérité désastreuse, il n'avait saisi la cruauté du fait. Il en demeura consterné, avec un étranglement à la gorge qui l'eût empêché d'émettre un son distinct si quelque velléité de parler lui fût venue. Il gardait fixés sur un détail d'ameublement ses yeux, qu'il n'osait diriger vers M°^® Nogaret, et qu'il sentait avec effroi s'humecter de pleurs.
— ce Bonté divine! » s'écria tempétueusement
i86 l'honneur d'une femme
M°^« Riaguet. « Mais qu'est-ce que vous nous racontez là, ma chère amie?... Ce n'est pas possible!... Quoi! la verrerie Nogaret... Un des établissements les plus solides du monde!... Et puis, après tout, si c'est vrai, vous n'allez pas vous désespérer, au moins?... Vous voulez ouvrir des cours... Eh bien! c'est une bonne idée... Ils auront un succès fou, tout Paris voudra les suivre. )>
Daria ne se faisait déjà plus d'illusions sur l'empressement de a tout Paris » à ce sujet. Mais elle sut gré à l'excellente femme du premier élan de sympathie qu'elle rencontrait. Elle en fut d'autant plus touchée que la bonhomie de ce discours la préservait des insidieux affronts qu'elle avait tant craint de subir devant Olivier. Ce fut une délivrance, une dilatation de tout son être. Et les assistants s'étonnèrent de lui voir, dans des circonstances qui les faisaient frémir, une physionomie radieuse.
Malheureusement, M^^ Riaguet gâta tout en se tournant vers la dame somptueuse, enfouie dans la graisse et le velours, dont la fille avait un million de dot :
— oc N'est-ce pas, chère madame, vous allez tout de suite faire inscrire comme élève cette délicieuse enfant?... Pour moi, si mon fils n'était pas un tel garnement, je demanderais pour lui des leçons de russe. Nous sommes persuadés qu'il trouverait aux poêles Riaguet des débouchés
extraordinaires dans la Sibérie, où il fait si froid, et nous voudrions qu'il allât fonder quelque chose là-bas. Mais le faire étudier avec un si joli professeur, ce serait mettre la brebis dans la gueule du loup... Au moins, chère madame, votre fille... »
La chère madame coupa court en se levant avec une brusquerie exaspérée, et en appelant très haut la jeune personne dont il était question.
Sans daigner tenir compte de l'espèce de carte forcée qu'on lui présentait si maladroitement, elle dit adieu à la maîtresse de la maison, adressa une œillade souriante et un inutile salut à la silhouette pétrifiée de d'Arthail, passa devant M°^® Nogaret comme si cette dernière eût fait partie du pâle mobilier biscornu et des potiches de cauchemar, et sortit majestueusement.
Les conversations reprirent aussitôt sur la pluie, le beau temps, la domesticité et la toilette, comme si nul intermède n'en eût troublé la coutumière saveur. Personne n'adressa la parole à Daria. M™* Riaguet, trop loin d'elle pour lui parler, se pencha vers d'Arthail :
— a Hein?... Croyez-vous ?... Quel malheur!... Qu'est-ce qui n'aurait pas cru cette verrerie aussi solide que nos poêles? Mais ces gens-là s'en tireront. Ils ont tant d'amis! Et ils recevaient si bien! Vous rappelez-vous ce feu d'artifice, l'été dernier, à la Fougeraie?... »
i88 l'honneur d'une femme
Se le rappeler?... Ah! certes... Et le rêve qui l'enchantait ce soir-là s'était envolé avec les fusées, s'était évanoui dans le noir comme les étincelles versicoloresl...
Il vit que Daria quittait sa chaise, et malgré tout le soin qu'il prenait de ne pas la compromettre, il ne put s'empêcher de lui dire, tandis qu'elle prenait congé de M™* Riaguet :
— a Voulez-vous me permettre, madame, de vous accompagner jusqu'à votre voiture?... »
Dehors, suivis par l'inévitable valet de pied, ils ne purent échanger que deux mots :
— a Vous ne me blâmez pas, capitaine?
— Je vous admire de toute mon âme. »
Il voulut ouvrir lui-même la portière du coupé, se découvrit, et, lorsqu'elle fut assise, lui serra la main avec un long regard.
Ce fut tout. Mais elle, sous ses paupières closes retenant ce regard, en emporta la magie, qui l'élevait au-dessus d'elle-même, au-dessus du monde, au-dessus de la douleur.
N jour du printemps suivant, vers cinq heures de l'après-midi, une jeune femme, fort élégante, dans une toilette de deuil donc l'étroite gaine noire accentuait la finesse presque douloureuse de sa taille et donnait plus d'éclat à son énorme chevelure ondulée et dorée, pénétrait sous la voûte d'une maison, rue Saint-Lazare. Elle tenait par la main une fillette de six à sept ans, d'une beauté presque artificielle de poupée, tant sa grande capeline excentrique, ses boucles blondes réunies aux tempes par des rubans et tombant sur les joues, sa taille courte dans une longue robe empire, ôtaient de vivante saveur à ses traits exquis de miniature.
Toutes deux venaient de descendre d'une voiture de cercle. La maison où elles entraient offrait cet aspect de vieillesse distinguée, évocatrice d'une opulence disparue, que présentent certains immeubles démodés par le temps, qui, jadis, recelèrent des intérieurs cossus et des existences fortunées. De modestes locataires peuvent s'approprier aujourd'hui leurs appartements spacieux, distribués suivant les convenances d'autrefois, tant que la pioche des démolisseurs ne réduit pas encore en terrain à vendre ces murs qui n'ont plus la valeur de leur emplacement. Mais, jusqu'à la dernière heure, ces façades surannées conservent le prestige indéfinissable, aussi rare chez les choses que chez les gens, et qu'on appelle « un grand air ».
— a Madame Nogaret? C'est bien ici?... »
demanda la dame en deuil, avançant la tête dans une loge vaste et sombre, assez nue, et ne ressemblant guère aux bonbonnières modern-style des pipelets de la plaine Monceau.
— ce Oui, madame... Dans la cour, escalier B, au cintième. Mais peut-être, » ajouta la concierge, devant l'expression d'effroi soudain apparue sur le visage rosé, poudrerisé, coquettement serti dans la grosse chevelure bouffante, ce madame Nogaret n'a-t-elle pas encore quitté la salle où elle fait ses cours. Alors, vous n'auriez pas à monter. Tenez, c'est sous la voûte, à droite, dans le vestibule F.
Sonnez donc voir... Il y a un pied de biche à la porte. »
La dame traversa la cour, pénétra sous le vestibule F, et tira le pied de biche. Un bruit de chaises remuées la rassura aussitôt quant à l'alternative inquiétante d'escalader cinq étages. La porte s'ouvrit, et la physionomie sérieuse d'une jeune femme, vêtue de soie noire, apparut.
— a Darial... Chérie!... » cria la visiteuse.
Mais, comme elle ouvrait les bras, elle s'étonna d'un brusque recul chez celle qu'elle saluait avec tant d'effusion. Aussitôt une autre exclamation retentit dans l'intérieur de la pièce.
— a Oh! Nicole... Varlingl,.. » jetait une voix d'enfant.
Puis, d'un élan tapageur, un garçonnet accourut, qui, sans façon, sans crainte de déranger les volants de mousseline, les rubans de satin et les boucles de cheveux, saisit à pleins bras la jolie figurine de magasin de jouets, et la baisa de toute sa menue bouche rose.
— a Ohl Tm so glad to seeyou, Serge dear!.., » s'écria la fillette, qui, pas plus que lui, ne songeait à ses mignons atours.
La joie de ces enfants, — qui s'exprimaient en anglais par réminiscence de leurs jeux en commun sous les yeux des gouvernantes étrangères, — éclata si spontanée, si franche, que les deux mères en furent émues.
Daria considéra de nouveau Adeline, eut un sourire un peu énigmacique, dont le pli semblait effacer bien des choses, puis lui tendit la main, ec sur un mouvement d'elle, l'embrassa.
Toutes deux s'avancèrent dans la chambre, après avoir refermé la porte. Serge et Nicole allèrent se blottir dans un coin l'un contre l'autre, comme deux oiselets sur un même perchoir. A peine eatendit-on leur gazouillis et leurs rires étouffés.
Adeline jeta un coup d'œil autour d'elle, mais rapidement, furtivement, comme gênée pour son amie de prendre connaissance du milieu si nouveau où elle la retrouvait.
— oc C'est un ancien atelier de sculpteur, »
fit observer Daria. ce Je l'ai loué en plus de l'appartement, pour mes cours. Tu comprends, je ne pouvais pas me loger assez grandement pour consacrer une pièce suffisante à mes élèves. Un salon comme celui-ci, ou comme la moitié seulement, supposerait une installation dont je n'avais pas les moyens.
— Mais c'est parfait... c'est parfait, » répétait Adeline, en examinant l'espèce de hall assez gracieusement aménagé, grâce à des tentures, à des plantes vertes, à des affiches artistiques, malgré l'austérité de la longue table couverte de drap bleu, encadrée de chaises et sentant la classe.
Une tapisserie en imitadon de verdure ancienne, pendue à une tringle transversale, semblait isoler une partie de la pièce. M°^® Nogaret expliqua :
— « C'est le rideau de notre petite scène.
J'amuse mes élèves en les faisant jouer et déclamer dans la langue qu'ils apprennent. Cet exercice leur donne beaucoup d'émulation.
— Nombreux... tes élèves?...
— Assez, pour une première année. Je réussis bien. Je n'ai pas à me plaindre.
— Des filles seulement?... Ou des garçons?...
— Les deux, mais séparés. Je ne les réunis que pour des représentations littéraires où ils figurent ensemble. Et seulement sur invitations spéciales, avec autorisation des parents.
— Beaucoup doivent appartenir à nos anciennes relations ?
— Non, au contraire, » dit Daria simplement, «L très peu.
— Alors?...
— Alors... J'ai mis quelques notes dans les journaux. Puis, j'ai eu tout un noyau du faubourg Saint-Germain... Les filles du marquis de Montlinard, qui m'ont amené leurs cousines de Rousselin-Hugon... les de Hainfray... Et, comme ces gens-là ont des ramifications dans tout leur monde, je vais faire baragouiner bientôt tous les descendants des croisés.
— Je te donnerai Nicole, dès qu'elle suivra des cours, j> dit précipitamment Adeline.
Puis, un peu confuse du sourire de Daria, elle reprit très vite :
— « Je pense bien que tu y comptais, n'est-ce pas ? avec notre vieille amitié. ]>
Involontairement, le sourire s'accentua, plus bizarre. Et M°^® de Vasqueuil, reprenant les grands noms qu'elle aimait à prononcer :
— « Mais comment as- tu d'abord connu les Montlinard et les de Hainfray ?
— Par le capitaine d'Arthail, » répondit Daria. oc II a fait l'impossible pour m' aider dans ma résolu don de travail. Et vois la singularité des choses : des gens qu'il n'aurait pas décidés à mettre le pied dans mes salons quand j'étais la riche madame Nogaret, femme du grand industriel, il les persuade de venir à mes cours quand je ne suis plus qu'une pauvre maîtresse de russe, d'allemand et d'anglais.
— C'est qu'ils te payent, » dit Adeline avec cette ignorance des affinements de la sensibilité, mille fois plus cruelle que la méchanceté voulue.
— ce Tu ne veux pas goûter, ma petite Nicole? » fit Daria, se tournant vers la jolie fillette pour que son amie ne vît pas ses joues rougir et ses yeux se mouiller.
Tandis qu'elle s'occupait des enfants, Adeline examinait sur la table quelques livres et un ma-
L HONNEUR D UNE FEMME Ipf
nuscrit commencé, à côté d'un dictionnaire. Soudain elle eut la surprise de voir sortir Serge.
— « Je l'envoie chez le pâtissier d'en face, » expliqua sa mère, ce pour acheter quelques friandises.
— Tu le laisses traverser la rue tout seul! Mon Dieu, je mourrais de peur s'il fallait que ma Nicole en fît autant.
— Ta Nicole n'a pas à s'aguerrir contre la vie comme mon petit Serge. D'ailleurs, tu ne l'as pas regardé, ajouta la mère avec orgueil. C'est un homme. Tu ne t'imagines pas de quel secours moral il est pour moi. Regarde, quand il rentrera, comme il a grandi, et son air grave, raisonnable.
— N'importe, je suis désolée que tu Taies envoyé chercher des gâteaux pour cette vilaine gourmande...
— Oh ! » cria Nicole, a Serge est si content de faire quelque chose pour son flirt!... »
Les deux jeunes femmes éclatèrent de rire.
Mais il y eut un moment pénible lorsque, au retour de Serge, M™* de Vasqueuil, sous une apparence de badinage, voulut glisser une pièce d'or dans la main du petit garçon.
Devant la révolte presque indignée de son amie, elle n'insista pas, et, confuse même, se hâta de lui donner mille détails sur son apparente indifférence des derniers temps.
— a Tu m'en voulais... Je lai bien deviné à ton mouvement, tout à l'heure, quand tu m'as ouvert la porte, 1^ dit-elle, dans Tinconscience parfaite d'un autre sujet de rancune chez Daria que son long silence récent, ce Mais tu ne sais pas ce qu'a été cette maladie de ma belle-mère et l'extravagance de Gaston. J'en ai vu de dures, ma pauvre chérie. Ahl ne m'accuse pas de n'avoir guère compati à tes chagrins. J'en avais tellement ma part, que mes misères m'eussent fait sympathiser avec les tiennes, même s'il n'y avait pas notre vieille affection. »
Elle se lança dans une verbeuse description de tout ce qu'elle avait enduré en ce lugubre château des Vosges, où la douairière de Vasqueuil venait de mourir après l'interminable agonie des martyrs du cancer. On l'avait opérée jusqu'à cinq fois en moins d'une année. Le chirurgien et ses auxiliaires venaient à grands frais de Paris. On endormait la malheureuse femme, et l'on extirpait jusqu'aux racines l'épouvantable végétation qui dévorait sa chair, ferme encore et éclatante malgré ses cinquante-six ans. Son fils espérait que le mal était enfin dompté, jusqu'au jour où, dans le rose de la plaie dont il surveillait lui-même les minutieux pansages antiseptiques, il voyait avec horreur surgir un imperceptible point noir, précurseur d'une efHorescence pire que les précédentes.
Mais la façon dont Adeline racontait les choses eût donné à supposer que les tortures de la mère et les angoisses du fils n'étaient rien à côté de Tennui considérable éprouvé par elle-même à passer l'hiver dans l'isolement de la morne résidence, rendue plus morne par le drame qui s'y déroulait.
— « Gaston, » affirmait-elle, ce n'était plus tolérabie. Écoute... Je comprends qu'on aime sa mère. J'adore la mienne. Mais enfin ce sentiment ne doit pas supprimer tous les autres. Nicole et moi, nous n'existions plus pour lui. Au point qu'il nous eût laissées aller fagotées comme une exposition rétrospective du costume, si je n'avais exigé de partir pour trois semaines avec l'enfant au changement de saison...
— Tu as donc été à Paris l'automne dernier? » interrompit Daria. oc Je n'en ai rien su.
— Mais, s> dit Adeline, embarrassée, a nous venions d'apprendre par les journaux la liquidation de la verrerie Nogaret. Tu ne m'avais pas écrit ce qui se passait. J'aurais pensé te gêner. C'était, je crois, fin novembre. Et, d'ailleurs, Gaston était si furieux de mon voyage que j'ai abrégé le plus possible. Il y a des robes qu'on m'a envoyées là-bas sans que j'aie même eu le temps de les essayer, songe un peu I... ]»
Daria se taisait. Adeline, toute à sa pensée, poursuivit au bout d'un instant :
— a Ah I je t'assure, ce n'était pas une vie. Je ne te souhaite pas de traverser des moments pareils. Toi encore, tu avais des émodons, un intérêt, la préoccupation de ton travail à organiser. Mais cette prison dans les montagnes... Cette absence complète d'un être humain à qui parler... L'égoïsme du chagrin de Gaston... C'était à croire que jamais personne n'avait soigné des malades avant lui... Peu s'en fallut qu'il ne me perdît en même temps que sa mère. Je mourais à petit feu. Tu ne me trouves pas horriblement maigrie?...
— Un peu, » dit simplement Daria, étrangère à toute ironie, a Mais, » reprit-elle avec un regard qui voulut être pénétrant, ce tu ne me demandes pas comment va Michel? Sais-tu seulement s'il a résisté à notre malheur?
— Quoi!... Il n'est pas mort, je pense?... Il n'a pas fait de coup de tête?...
— Non, mais...
— Tu vas me conter cela tout à l'heure. Il faut aussi que je sache ce que devient ton petit André. Attends seulement que je te finisse... Tu crois peut-être que je suis au bout de mes peines!... :t>
Et Daria fut immédiatement persuadée qu'en effet M°^® de Vasqueuil n'était pas au bout, quand elle apprit que cet oppresseur de Gaston, toujours à cheval sur les convenances, et, malgré sa race, plus bourgeois qu'un épicier, à ce que
prétendait sa femme, tenait à ce qu'on observât deux années de deuil, sans sorties et sans réceptions.
— a Non, mais me vois-tu dans le crêpe pendant douze mois, dans le noir léger pendant six autres, et dans le mauve ensuite?... Le mauve qui me va si mal!... Sérieusement, chérie, n'est-ce pas exagéré?... Est-ce le vêtement qui fait qu'on regrette les morts? Dis-moi ce que tu penses... Après tout, je ne sais plus, moi... On finira par me faire croire que je suis un monstre, que je manque de cœur... ]»
Cette dernière infortune dépassant les limites du vraisemblable, Daria se hâta de rassurer son amie. Ce fut alors qu'Adeline, ayant épuisé la série de ses doléances, changea de ton pour demander, mais avec un intérêt où elle s'efforçait évidemment :
— a Eh bien, voyons... Et ce pauvre Michel?
— Il est cloué dans son fauteuil par une hémiplégie, » répondit Daria d'une voix blanche.
Adeline fut si réellement saisie qu'elle devint très pâle et qu'un fugace tremblement agita son joli masque. Sa futilité eut comme un éclair de conscience. Dans un confus remords, elle s'en prit à l'amie dont le discret silence impliquait un blâme.
— a Pourquoi ne me le disais- tu pas?... Tu me laisses parler... C'est inouï.. Dieu!... Mais une
hémiplégie, qu'est-ce, au j us te ?.. . De la paralysie, n'est-ce pas ?
— La paralysie de toute une moitié du corps.
Hélas I... on pourrait dire les crois quarts... Son cerveau est très atteint. Le malheureux n'est plus qu'une épave, s
Elle ne s'étendit pas sur la chose affreuse, ne représenta pas la complication de cette misère morale dans sa misère matérielle, cette présence imposée à jamais, et qu'il lui fallait toute sa force d'âme pour ne pas haïr. Car voilà quel raffinement trouvait le malheur pour supplicier cette femme. Comme si une intelligence experte en tortures eût savamment travaillé cette pauvre substance humaine. Au moment de la ruine, Daria s'était interdit toute pensée de divorce. Jusqu'à ce qu'elle eût tiré son mari d'une situation oh il risquait de laisser périr leur honneur, l'honneur de ses fils, elle s'interdisait d'envisager même une séparation. Avec quelle intraitable énergie ne l'avait-elle pas signifié à d'Arihail! Aucune réserve n'atténuait la rigueur de sa résolution. Pas un de ces mots qui donnent à entendre plus qu'ils ne disent. Pas un espoir pour l'avenir. Car l'équivoque attitude qui en fût résultée pour elle, cette position d'épouse-fiancée, d'une fausseté abominable, répugnait trop à sa loyauté. Ec cependant... Qui oserait aflirmer... — elle-même l'oserait-elle ?... — que dans le plus secret repaire
l'honneur d'une femme 20I
de son cœur ne subsistait pas la perspective de la libération? Une fois gagnée sa grande bataille pour l'honneur, une fois sauvé le nom de ses enfants — et au prix de quels sacrifices !... — n'aurait-elle pas le droit de songer à elle-même et à celui dont l'admirable résignation ne revendiquait rien?...
Lorsqu'elle gagnerait seule de quoi élever ses fils, lorsque l'incurie du père serait avérée comme l'infidélité de l'époux, ne briserait-elle pas enfin les chaînes odieuses?..
Oui, elle se l'était dit. Oui, elle avait espéré. Elle croyait en avoir conquis le droit. Pourquoi nier le cri de l'amour, qui montait et clamait à travers toutes les réticences hors du cœur de cette femme?...
Et voilà qu'un jour terrible, peu après la liquidation — d'où, grâce au désintéressement de Daria, le nom de Nogaret sortit intact — un soir, dans l'hôtel de la place des États-Unis vidé de son ameublement précieux, de ses objets d'art, Michel avait chancelé, s'était abattu comme assommé. Crise peu surprenante chez un être miné par l'alcool, dont l'organisme mental et physique n'offrait pas une résistance suflisante pour les épreuves qu'il traversait.
Et sur ce corps prostré, Daria vit s'effondrer son rêve. L'infirme, de sa main inerte, rivait la chaîne dont elle était attachée à lui. On ne di-
302 l'honneur d'une FEJylME
vorce pas d'avec un paralytique. Entre ses leçons, durant le jour, M™*^ Nogaret soignait son mari, aidée seulement par une jeune servante peu dispendieuse et absolument inexpérimentée. Puis, lorsqu'il dormait ainsi que les enfants, quand la petite bonne s'était retirée, elle s'asseyait encore à sa table de travail et s'acharnait à des traductions jusqu'à ce que la fatigue lui fît tomber la plume des mains, parfois longtemps après minuit.
Voilà tout ce que signifiait la nouvelle qu'elle venait d'apprendre à M™*^ de Vasqueuil. Maintenant, devant la stupeur de celle-ci, elle se sentait reprise de la curiosité qui la faisait examiner ce visage d'amie, un matin d'été, sur la pelouse de la Fougeraie. Sur cette joue légèrement estompée de poudre, au coin de cette lèvre d'un rose artificiel, Dana jadis cherchait la trace des baisers de la trahison. Aujourd'hui, après un premier tressaillement d'effroi sur ces traits où tout était composé, d'où restait bannie l'émotion déformante, elle épiait en vain quelque trace de souvenir, quelque crispation de pitié.
- — a Veux-tu le voir? » demanda-t-elle.
— «Qui donc?... Michel?... Est-ce qu'il est ici?» s'écria M™® de Vasqueuil, qui tourna vers la tapisserie fermée un regard d'inquiétude et de répulsion.
— a Non. Il est là-haut, dans notre appartement.
— Ah!... au cinquième... Écoute, chérie, tu m'excuseras... J'ai le cœur si malade, surtout depuis mes terribles histoires de cet hiver, que je ne peux pas monter tant d'étages. j>
ff Et si j'avais tenu à mon mari, j'aurais pu être jalouse de cet amour-là!... ]d songea celle qui avait vu.
Là-dessus Adeline de Vasqueuil, ayant dit tout ce qu'elle voulait dire, entendu tout ce qu'elle voulait savoir, ayant épuisé la distraction d'une entrevue si en dehors de toutes les circonstances habituelles, éleva la voix pour s'adresser à Nicole :
— « Cocolette... Chouchou... Il faut dire au revoir à ton ami Serge. »
Deux lamentations gentilles partirent ensemble du coin d'atelier où le petit garçon montrait des images à son amie, en lui racontant d'extraordinaires aventures.
— ce Tu me ramèneras, maman ? » cria la fillette.
— a Bien sûr. Et Serge aussi viendra te voir. Il faut l'envoyer jouer chez nous, Daria, » poursuivit-elle, oc Et toi-même, tu nous l'amèneras, j'espère. Viens à la maison... Et même à mon jour, n'est-ce pas? Tu n'as pas besoin de te gêner, chérie. Comme nous sommes en deuil, tu ne rencontreras personne. »
Elle traitait inconsciemment son amie en paria, ayant des raisons de se cacher. Mais elle gardait la satisfaction de se sentir très magnanime.
Car elle n'ignorait pas que sa visite devait être à peu près la seule reçue par Daria, depuis la débâcle, de la part de leurs connaissances.
Prête à franchir la porte, elle s^arrêta :
— a A propos, ma petite Daria, tu prendras ceci comme je vais te le dire... »
a Que sera-ce? » pensa Tamie pauvre, « étant donné ce qu'elle débite sans préambule?... »
— « Tu me parlais tout à l'heure de monsieur d'Arthail, » reprit Adeline. a II a été obligeant, dévoué, disais-tu. C'est très bien. Seulement, réfléchis... Dans ta position, il faut que tu fasses encore plus attention qu'une autre. »
Daria se redressa. Elle se sentait rougir, surprise par l'inattendu d'un tel propos. Son orgueil qui, avec Adeline, oubUait d'être ombrageux par la longue habitude de s'effacer depuis l'enfance dans cette inégale amitié, s'insurgea :
— a Je ne comprends pas, » fit-elle avec une hauteur qui déconcerta l'autre.
— «Oh! moi, tu sais, ce que je t'en dis...
C'est peut-être un cancan stupide .. On sera plus sévère pour toi maintenant, c'est naturel.
— Mais enfin, qu'y a-t-il?
— Eh bien, il paraîtrait qu'on t'a rencontrée avec le capitaine.
— Qui donc? Et où cela?
— Le fils Riaguet, à une station de la ligne de Ceinture.
l'honneur d'une femme 20f
— Le fils Riaguet!... » s'exclama son amie.
<r Je croyais que ton deuil t'empêchait de voir personne. »
Par quelle impulsion la bienveillante Daria trouva-t-elle une si directe riposte? Purement le hasard, Finstincc défensif écartant le sujet pénible. Ce fut au tour d'Adeline de rougir. Elle devint pourpre sous sa poudre de riz.
Daria, cependant, expliquait, non sans nervosité:
— a A la campagne, je me promenais à cheval avec monsieur d'Arthail. Mon mari n'y trouvait rien à redire. Et cependant il était le seul qui eût droit...
— Quelle différence!... d reprit Adeline, qui, pour Tattaque, retrouva son aplomb, ce Vous étiez à cheval, avec un domesrique derrière vous. Aucune cachotterie... Vous agissiez en gens de notre monde. Mais, maintenant, ma pauvre chérie, ne l'oublie pas, ce n'est plus la même chose. On admettra cela d'autant moins parmi nous que le capitaine est un brillant parti, — pas de fortune, mais quel nom! quel avenir! Ces dames le guettent pour leurs filles. Elles ne te pardonneraient pas. Et tu n'es plus de force, elles te briseraient comme verre. Enfin, comprends-moi bien, je te parle dans ton intérêt.
— Merci, » fit Daria.
— « Surtout... je te recommande... n'abordons
la
2o6 l'honneur d'une femme
pas ce sujet devant mon mari. Gaston est d'un collet-monté!... Il me défendrait de te voir s'il pensait qu'on peut rien dire sur ton compte. »
Devant l'inconscience évidente de cette femme, Daria se demanda si elle n'avait pas rêvé la scène surprise par le petit carreau du wagon. Elle aperçut clairement une sorte de bonne foi obtuse, une oblitération du sens moral, la monumentale imbécillité d'une certaine éducation et d'un certain milieu, combinée avec une pauvreté d'âme telle qu'on ne pouvait y découvrir même de la méchanceté. La perception indéfinissable, mais très vive de cette misère psychologique, l'empêcha de prendre Adeline par le bras pour la pousser dehors, comme elle en avait eu un instant la velléité. D'ailleurs, le pedt Serge, à cette minute même, se glissait contre sa jupe, et, ses clairs yeux tendres levés vers elle, disait :
— a Oh ! maman, quel bonheur que Nicole soit venue et que madame de Vasqueuil nous invite! Je n'ai jamais été si content depuis... tu sais... depuis qu'on a pris toutes nos affaires, que papa est malade et que tu mets de vilaines robes. Tu me mèneras voir Nicole, dis, petite mère ?
— Oui, mon chéri, 9 répondit Daria, qui trouva aussitôt la force d'embrasser son amie d'enfance.
ES saisons passèrent. Les cours de russe, d'anglais, d'allemand, d'italien, dirigés par M™* Nogaret, acquirent une certaine vogue. Elle plaça plusieurs traductions dans d'importantes revues. Sans arriver à l'aisance, que ce genre de travail, même avec des succès et des efforts extraordinaires, ne pouvait lui donner, elle maintenait son mari, ses enfants, elle-même, à l'abri des privations. La vie végétative du malade fut entourée de soins. Les petits garçons entrèrent au lycée — Serge d'abord, André deux ans plus tard. Jamais ils ne s'aperçurent d'une différence d'éducation entre eux et les plus fortunés de leurs camarades. Tenus à l'écart de leur luxe, de leurs plaisirs, ils ne les
2o8 l'honneur d une femme
voyaient qu'en classe, et, sur ce domaine, Tincelligence et l'application des petits Nogaret les maintenaient au premier rang.
Lorsqu'ils revenaient de vacances, ils avaient autant de joyeux récits à faire que les autres, car ils passaient, avec leurs parents, deux mois de l'été dans cette villa que Daria tenait de sa mère, sur les bords du lac de Lucerne. C'était pour la santé de ses fils, et aussi par une pensée de culte filial, que Daria conservait cet unique débris de leur ancienne splendeur, et qu'elle faisait le sacrifice, coûteux pour elle, d'y entretenir un ménage gardien, des braves gens de Goldau, sobres, consciencieux et peu exigeants, comme les paysans de leur race.
La naïveté de ce couple fut, d'ailleurs^ l'occasion d'un quiproquo sans conséquence extérieure, mais d'une signification presque tragique.
Avant de passer pour la première fois une saison dans cette petite propriété, située sur la rive même du lac, près de Weggis, au pied du Rigi, Daria crut devoir en faire l'inspection, car, abandonnée depuis longtemps, la maison pouvait être inhabitable. Elle entreprit donc le voyage, qu'elle fit coïncider avec un déplacement de d'Arthail. Tous deux s'arrangèrent pour se rencontrer là-bas. Leur liaison n'avait pas changé de nature. Elle avait seulement acquis plus de
profondeur, un plus puissant secret de vaillance et de joie. Un sentiment irrésistible rendait ces deux êtres indispensables l'un à l'autre, les faisait se rechercher au delà même des limites de la prudence.
Ils ne ménageaient peut-être pas assez l'opinion, et, pour tout dire, ils ne se cachaient pas avec toute la circonspection qu'il eût fallu. Mais, sûrs d'eux-mêmes, soucieux de satisfactions trop hautes, ils n'envisageaient que ce genre de péril, et un peu pour le dédaigner. Quant aux tentations que leur infinie tendresse ne pouvait éviter, ils s'en défendaient par le plus persévérant silence. Ils ne risquaient pas la périlleuse aventure de se les confier. Et ils s'étaient assuré le plus solide auxiliaire de la volonté humaine : l'habitude. Ayant adopté une certaine façon d'être, ils ne s'en départaient jamais. Cette attitude, difficile à trouver, difficile à prendre au au début, tout de suite après les scènes ardentes de Versailles et de l'étang rustique, devenait non moins difficile à changer à mesure que leur obstinée résolution les y confirmait davantage. Chacun, en s'y hasardant, eût craint de briser un charme.
Le capitaine d'Arthail avait le bonheur de ne pas redouter l'éloignement dans une garnison de province, car il venait d'être attaché au grand État -Major, et il restait indéfiniment à Paris.
2IO l'honneur d'une femme
Quand Daria dut faire son petit voyage d'inspection aux Myrtilles, son chalet de Weggis, Olivier découvrit qu'il devait justement passer quelques jours à Lucerne. C'était au début de la belle saison, à l'époque où l'on est à peu près sûr de ne pas rencontrer encore un seul Parisien en Suisse.
Tous deux se donnèrent le mot pour monter ensemble voir un coucher de soleil du haut du Rigi. Olivier vint prendre Daria aux Myrtilles.
Par le petit chemin de fer à crémaillère, ils s'élevèrent presque au sommet. Pourtant, par prudence, ils ne montèrent pas jusqu'au Kulm, donc les hôtels pouvaient leur ménager de compromettantes rencontres. Ils quittèrent le train à StafFel, et commencèrent à escalader la pointe du Rothstock. Les alpinistes assurent que de cette cime, inférieure de cent cinquante mètres seulement au point culminant de la montagne, on contemple les plus beaux couchers de soleil, tandis que les levers offrent plus de splendeur au Kulm.
Le long d'un âpre sentier, Daria et son ami grimpaient sans trop parler, à cause du léger essoufflement. Dans le petit wagon ouvert, tandis que haletait la locomotive-joujou, cramponnée, traverse après traverse, aux vertigineuses pentes, la présence de quelques Bàlois, à l'accent dur
comme un éboulis de cailloux, les avait empêpêchés de se communiquer leurs impressions.
Et voici qu'ils se trouvaient seuls, dans cette haute région où ils pouvaient croire le monde si loin au-dessous d'eux.
Seuls... ils l'étaient absolument, et avec une impression de solitude telle que jamais ils ne l'avaient éprouvée. En plein été, le Rothstock est un but d'excursion. On y monte de tous les hôtels qui se perchent sur les hauteurs ou se blottissent dans les gorges du Rigi. Mais, en ce soir de printemps, c'est à peine si la montagne revirginisée- par l'hiver, oubliait sa sauvagerie native pour se rappeler qu'elle était à la mode et qu'elle devait se préparer à l'invasion des toilettes élégantes, des jeux de tennis et des orchestres tziganes.
Vers la droite, le soleil approchait de l'horizon, dans la pureté d'un ciel dont ses rayons dévoraient l'azur. Mais, en face, contre le rempart des Alpes formidables, des vapeurs demeuraient suspendues, tassées en volutes blanchâtres. Les glaciers se cachaient en partie derrière ce voile, d'où surgissaient, de place en place, leurs cimes les plus inaccessibles. Daria, qui les connaissait, comme des amis immuables, dont le revoir lui faisait battre le cœur, désignait les sommets à Olivier.
— a Voici, 3) disait-elle, « le Titlis. Je le re-
connais à sa pointe, qui combe d'un côté à pic, tandis qu'elle s'allonge de l'autre sous une nappe de neige, dont vous pouvez distinguer l'épaisseur au-dessus du granit. Le premier qui émerge ensuite, c'est le Fiosteraarhorn, puis, cette aiguille blanche, c'est le Wetterhorn. Voilà les deux frères jumeaux, le Môoch et TEiger. Quant à la Jungfrau, malgré sa hauteur plus grande, vous ne pouvez pas l'apercevoir. Placée en arrière, elle paraît plus basse d'ici. Ces nuages, quel malheur!... Ah! c'est une fatalité !...
— Non, mon amie... Oh 1 non ! » s'écria vivement Olivier, a Ne laissez pas échapper de vos chères lèvres un seul mot de regret. Bénissons cette minute pour nos yeux et pour nos coeurs. i>
La poésie indicible du spectacle et l'émotion du poignant tête-à-tête frémirent dans sa voix. Daria en écouta le suave retentissement se prolonger au fond de son âme, comme on écoute longtemps mourir la vibration d'une cloche qui vient de se taire.
Olivier se tenait tout près d'elle, avec une tentation de l'enlacer, dans l'effroi de l'abîme qui s'ouvrait au-dessous d'eux. Le Rothstock, en effet, est une dent aiguë qui se termine en une plate-forme de quelques pieds carrés. Une traverse de bois sur deux piquets forme le seul garde-fou du côté le plus abrupt. Sur la pente plus douce, par laquelle on y monte, pousse une
herbe où foisonne la flore si merveilleuse de la montagne : les oeillets et les pensées sauvages, les gentianes bleues, la rose des Alpes, les larges piastres d'or des arnicas, les collerettes gaufrées des grandes pâquerettes. De petites vaches fauves broutaient cette herbe savoureuse, s'interrompant quelquefois pour fixer sur les deux promeneurs leurs doux yeux famihers. Des clochettes carrées pendaient à leur collier de cuir. Quand leur mufle avançait pour saisir une touffe appétissante, ces clochettes tintaient avec un bruit de cristal et d'argent. Parfois, c'était un son isolé, aussitôt évanoui. Â d'autres moments, quand plusieurs des bêtes remuaient ensemble, des symphonies bizarres se produisaient, des cadences inattendues, mais toujours si mélodieuses qu'on les eût dites exhalées par l'âme divine et triste de la montagne. Musique frêle, ingénue, brisée, qui chantait là, toujours la même, depuis des siècles, dans l'espace énorme.
— a Oh ! Daria... Voir cela pour la première fois et le voir avec vous !... » murmura d'Arthail.
A mesure que le soleil descendait, une brume violette envahissait le lac. L'eau, gagnée par l'ombre, étendait avec des pâleurs d'argent et de perles ses quatre bras en forme de croix. Les proues de granit qui déchiquètent sa surface, la creusent, la refoulent et font si tourmenté le dessin de cet adorable miroir, l'enfermaient
dans de colossales architectures polychromes. Au-dessous de la région lumineuse des nuages et des glaciers, les arêtes, les croupes, les murailles, tout l'amoncellement que projeta le cataclysme millénaire, prenait les teintes mauves, pourpres, safranées, rouge obscur, avec lesquelles il dut jaillir de la planète incandescente.
Le Pilate, à la crête dentelée, d'une si nette découpure de bistre sur le vert délicat du ciel, déroulait jusqu'à l'eau pâle un manteau d'améthyste.
Si Ton détournait les yeux de ce chaos sublime, évoquant une genèse d'astre en fusion, pour les porter à droite, vers la plaine où se couchait le soleil, on découvrait sans fin la verdoyante Argovie, qui, tout éclairée encore, prenait sous les rayons presque horizontaux des chatoiements d'émeraude.
Mais Daria voulut contempler aussi l'autre côté, la vallée qui se creusait presque à leurs pieds, vers Kloësterli, pour descendre et s'aplanir jusqu'au lac de Lowerz.
— a Oh 1 regardez, » dit-elle presque à voix basse, étreinte jusqu'à l'angoisse religieuse, ce Regardez... notre ombre. »
Elle lui touchait le bras. Il tressaillit à ce contact. Cette main de femme, si légère, venait, sans qu'elle s'en doutât, d'effleurer des forces en révolte, plus bouillonnantes que celles qui sou-
l'honneur d'une femme 2If
levèrent ces montagnes. La liberté farouche de l'espace, le cri de la beauté souveraine, Tivresse de l'heure, cet air impétueux à faire éclater les poumons, ce soleil qui allait mourir, tout, jusqu'à la vie instinctive de ces bêtes si douces, donc chaque mouvement éveillait un frisson de métal plaintif, venait de déchaîner en d'Arthail la tentation affolée de saisir Daria et de la presser contre son cœur.
Ce n'était pourtant pas l'effet de la passion seule, l'ébuUition de la vie, enflammée soudain par le vertige universel et par un spectacle d'immortalité. C'était une adoration d'homme et une détresse d'enfant, l'orgueilleux désir d'étreindre l'idole sur un autel incomparable, et le tremblant besoin de se sentir chéri dans l'oppression des espaces déserts. Ah I de quelle ferveur, de quelle fièvre caressante, de quelle avide tendresse il palpitait !
Daria vit tout cela dans sa pâleur et son regard lorsqu'il se tourna par un grand sursaut de tout son être. Pour elle, avec un amour égal, d'autres tourments l'agitèrent. Un tel éclair de souffrance jaillissait des yeux d'OUvierl... N'était-il pas à bout?... Garderait-elle longtemps le brûlant trésor enfermé dans ce cœur volontairement clos?... Quel homme peut prolonger indéfiniment un tel héroïsme? A ce point de tension, les sentiments s'affolent ou décroissent, mais
2i6 l'honneur d une femme
leur ëquilibre devient impossible. Ah ! c'était fatal, il se lasserait. Les années fuyaient si brèves. Le temps et la fatigue altéreraient d'ailleurs la beauté qui lui était si chère.
Tout à coup Daria regretta de l'avoir amené ici. Un souffle insidieux flottait sur cette hauteur. A quoi bon cette lutte si âpre? Qu'étaientils, sinon deux êtres infimes perdus dans l'immensité? Quel mial causerait leur humble joie dans l'ordre immanent des choses? Est-ce qu'une parcelle de ces monts gigantesques se déplacerait parce que leurs lèvres se seraient rencontrées?
S'il eût ouvert les bras, elle tombait, sanglotante, contre sa poitrine.
Pourtant, par la machinale tactique de défense où elle avait discipliné sa fragilité d'amoureuse, la jeune femme feignit de n'avoir distingué nul égarement dans les prunelles qui la bouleversaient. Et, comme toute la tempête de leurs âmes avait tenu en quelques secondes, ' elle répéta, presque sans intervalle appréciable :
— ce Notre ombre... voyez... l'ombre de notre montagne. »
En effet, sur la vallée encore claire, le cône sombre du Rothstock se dessinait avec une netteté absolue. Il se trouvait situé directement entre le^soleil et cette verte tranchée qui séparait la grande chaîne d'un de ses contreforts. Et son
ombre aiguë entrait comme un coin dans tout cet espace baigné des vaporeuses clartés du soir. Sa cime se précisait, d'un contour si arrêté que les deux silhouettes humaines, immobiles à son faîte, devaient y projeter leur minuscule relief.
Daria ne put s'empêcher de chercher leur forme là-bas, dans ce lointain où finissait l'image formidable. Naturellement, elle ne discerna pas la double tache imperceptible, les deux petits points obscurs et confondus, que mettait à des lieues de là, sur la douceur de quelque prairie, le simulacre d'eux-mêmes. Cet indiscernable rien, n'était-ce pas ce que pesaient, en réalité, dans l'étendue où ils se perdaient, leurs deux êtres dévorés de regrets et d'amour?...
Cependant, le soleil affleurait l'horizon, au ras de l'immense plaine d'Argovie. Les yeux purent désormais se fixer sur sa face de sang, qui, peu à peu, s'engloutit jusqu'à n'être plus qu'une prunelle sinistre, brusquement voilée par la mort. Une pluie de cendres s'abattit sur le lac, sur les vallées, sur les montagnes, éteignant la fantasmagorie des couleurs. A l'instant même, au-dessus de l'écharpe des nuages, les cimes émergentes des glaciers s'enflammèrent. La nappe de neige du Titlis, l'aiguille du Wetterhorn, les fronts jumeaux du Mônch et de l'Eiger se teignirent en rose — un rose ardent et suave de braise et de chair. La nuance exquise défaillit à son tour. Les
2i8 l'honneur d une femme
effrayants sommets devinrent d'une lividité de cadavre, semblèrent crier l'horreur éternelle du froid et de la solitude.
C'était fini... L'enfantement des mondes, les éclatantes créations du feu, les éruptions de lave, les incandescences de pierreries en fusion... C'était fini... Un deuil sans nom enveloppait les choses. Elles s'affaissaient sous leur suaire pour un sommeil sans espérance. L'énorme paysage, d'un gris terne et glacé, se contracta de désolation. Mais, dans le crépuscule, tintait toujours une plainte cristalline. C'étaient les sonnailles remuées par la gourmandise paresseuse des vaches.
Daria et Olivier quittèrent en silence le sommet du Rothstock.
Quand ils arrivèrent à la petite station de Staffel, ils apprirent qu'il n'y avait plus de train pour regagner le bord du lac. Et ils étaient à une hauteur de seize cents mètres.
— « Si nous faisions la route à pied? » proposa la jeune femme.
Mais il faudrait descendre pendant trois heures, et, quand la nuit serait tout à fait close, ne risquaient-ils pas un accident?
Daria riait des craintes de son ami.
— a Ne savez-vous pas, » lui dit-elle, « que pendant la belle saison, des femmes font tous les jours à pied l'ascension de la montagne et redes-
L HONNEUR D ONB FEMME 219
cendent de même, pour vendre des roses au Rigi-Kaltbad ou au Kulm ? »
D'Arthail la supplia de ne pas insister. Ils ne connaissaient pas les sentiers et pourraient se perdre. Elle allait prendre une chambre à l'hôtel de StafTel, où elle passerait la nuit.
— ce Et vous? » demanda-t-elle, non sans un peu d'embarras.
— oc Moi aussi, » dit l'officier.
Mais, quand ils eurent partagé un souper sommaire et qu'il l'eut remise aux soins d'une femme de chambre, elle le vit qui se disposait à sortir.
Ce fut elle qui, à son tour, s'inquiéta.
— oc N'allez pas loin. Vous ne connaissez pas la montagne.
— Soyez sans crainte. Je vais un peu rêver de vous, sous les étoiles. Nous nous retrouverons demain matin, n'est-ce pas? à la station, pour le premier train qui descendra. »
Quand elle l'aperçut, le lendemain matin, dans le grand air vif et le grand jour, qui semblaient aviver la fatigue ardente de son maigre visage, quand elle sonda ses prunelles, où s'attardaient des visions, Daria devina qu'il n'avait pas pu dormir sous le même toit qu'elle-même, et que, pour fuir une tentation ou une torture, il avait erré toute la nuit dans la solitude sauvage.
Alors elle se sentit submergée d'amour comme par un flot qui vous roule et qui fait de vous ce qu'il veut.
Tandis que le train passait, avec sa lenteur saccadée, son cramponnement de bête prudente, à travers un bouquet de sapins, Daria observa que son ami regardait avec attention parmi les branches, comme s'il cherchait à y reconnaître une place déjà visitée.
— a Ces arbres vous intéressent? » demandât-elle avec une intention de malice.
Il eut un indéfinissable sourire et ne répondit pas.
Plus tard, elle devait retrouver sur l'écorce de l'un d'eux son nom gravé. A l'aube, il avait commencé d'entailler avec son canif la dure chair végétale, et il avait mis deux heures à imprimer ineifaçablement, sur le plus beau sapin, les cinq lettres du mot : oc Daria ». Puis il s'était abattu sur l'herbe et il avait pleuré.
Maintenant il fixait dans sa mémoire la disposition exacte de ce bouquet de bois. L'avenir les unirait sans doute, fût-ce à la limite de leur existence. Le jour viendrait où l'époux vieilli pourrait montrer à la femme toujours aimée cette preuve de son jeune amour au désespoir. Mais le soldat n'avouerait jamais ses larmes.
De retour à Weggis, Daria voulut lui faire visiter les Myrtilles. Qu'importait la curiosité du
couple gardien? Elle lui parlerait devant eux comme s'il était l'architecte examinant le bon état de la maison. Et dans deux mois, lorsqu'elle reviendrait avec le pauvre Michel, si peu conscient, nulle indiscrétion ne serait commise qu'elle ne pût détourner ou expliquer.
Ce lui était si doux de montrer à son ami le séjour où il ne pourrait guère venir que dans de courtes visites, peu probables pour cette année même. Il saurait où chercher son image et dans quels endroits elle viendrait le plus souvent songer à lui. Ce fut dans cette pensée qu'elle le retint assez longuement à l'abri d'un rocher offrant un siège natutel et situé presque directement audessus du lac, dont les eaux baignaient la propriété. Là, on était tout près du petit port. Quand le bateau de Lucerne abordait ou quittait le quai, l'écume produite par ses roues venait mourir contre le soutènement de la terrasse.
— oc Oui, mon amie, » dit Olivier, ce je vous verrai là, dans ce paysage ravissant, si digne de toucher votre âme, d'encadrer votre beauté.
Vous y travaillerez encore... Oh! j'ai peur que vous n'y travailliez trop!... Vous aurez vos traductions... Vous vous occuperez de vos fils, dont, à Paris, vous ne pouvez pas suivre assez l'éducation.. Vous soignerez votre malade... Heureux malade!... Heureux paralytique!...
— Oh ! » cria-t-eUe, révoltée.
— c Bah! » reprit-il avec une amertume rageuse, c Ne suis-je pas plus paralysé que lui?... A quoi bon ma force, mon intelligence, pour vous venir en aide?... A quoi bon mon cœur, qui ne doit pas vous aimer?
— Olivier, » fit précipitamment Daria, dont les yeux se mouillaient, ce ne parlez pas de la sorte. Vous ne Tavez jamais fait. Et vous savez bien que je ne pourrais pas le supporter... j>
En effet, son beau visage trahissait une souffrance qui remplit d'Arthail de remords. Il lui demanda pardon.
— « Ah ! » dit-il, a laissez-moi vous avouer ma faiblesse... Po^jr une fois soyez celle de nous deux qui crée le courage de l'autre. Je vous donne si souvent celui que je n'ai pas 1 Voyezvous... ces quelques heures vécues ensemble, la vue de cette habitation si douce, où nous nous trouvons seuls, comme si nos existences y aboutissaient pour s'unir, telles que deux sources qui se confondent... Ahl dieux... Daria, ma chère Daria... La vie est trop méchante!...
— J'ai pris la vôtre, » murmura la jeune femme « et je me le reproche.
— Ne dites pas cela.
— Vous êtes malheureux.
— Non, non, » cria-t-il, avec une de ces contradictions dont abondent les entretiens des gens qui aiment. <r Je suis heureux, au contraire. Si je
souffre, c'est de vous voir lutter, c'est de pouvoir si peu pour vous, alors que vous êtes tout pour moi. Mais, Daria, je n'imagine pas que le bonheur puisse exister sans vous sur la terre. t>
Que de fois, ils s'étaient dit ces choses et tant d'autres pareilles!... Ce jour-là encore, ils conclurent en vaillance, en résignation, en pureté fière. Échanger un espoir leur était interdit, car la seule perspective ouverte à leur amour passait par un cimetière, sur la fosse ouverte de Michel Nogaret. Certes, les jours de ce malheureux étaient comptés. Mais ils pouvaient se prolonger longtemps encore. En supputer la fin semblait un calcul tellement odieux que Daria et Olivier ne prononçaient jamais le mot d'avenir, par la répugnance des inévitables sous-entendus. Ainsi leur était ôtée la seule consolation de ceux qui s'aiment parmi les obstacles : rêver ensemble des possibilités futures.
Ce fut justement cette causerie dans le jardin des Myrtilles, qui produisit le quiproquo par lequel furent déjouées les précautions de Daria.
La brave Suissesse n'avait rien compris aux vagues allusions qui devaient, à elle et à son mari, faire prendre d'Arthail pour un architecte. Elle aperçut de loin la maîtresse du logis en conversation évidemment affectueuse avec son compagnon. Tous deux paraissaient plus émus que
ne comportait la réparation nécessaire d'un chéneau ou d une lambourde. Comme elle n'avait pas Tombre de perversité, elle pensa tout simplement que ce visiteur était M. Nogaret.
Trois mois plus tard, Tapparition de celui-ci ne fut pas pour la détromper. Quand elle aperçut, au débarcadère des bateaux, un homme aux cheveux presque tout blancs, qui semblait un vieillard, et si impotent qu'il fallut le porter jusqu'au chalet, elle ne douta pas qu'elle n'eût maintenant devant les yeux le père de M™* Nogaret. Comment supposer qu'une telle ruine humaine eût jamais passé l'anneau nuptial au doigt de cette admirable créature et fût le père des deux charmants petits garçons qui remplirent aussitôt les allées de leurs rires et de leurs cris de joie.
Aussi, le lendemain, tandis que Daria roulait le paralytique dans sa voiture d'invalide jusqu'à la terrasse, au bord du lac, et que la Suissesse accourait pour lui éviter cette peine, la naïve paysanne, familière par ignorance des usages, crut faire à son nouveau maître le compliment le plus sensible en lui disant dans son patois tudesque :
— oc Ah ! monsieur, comme vous avez de beaux petits-fils. Ça va vous faire plaisir de les voir jouer autour de vous, dans le jardin. y>
Michel avait jadis fort bien entendu l'aile-
mand. Mais, dans raifaiblissement intellectuel où il se trouvait, on ne pouvait pas toujours se rendre compte de ce qui parvenait jusqu'à son cerveau. Cependant Daria se sentit pâlir d'une pitié mêlée d'horreur, à cette réflexion si terrible pour l'infortuné. Elle voulut faire signe à la Suissesse, qui, interprétant son geste aussi mal que le reste, continua :
— a Ils sont jolis comme des amours, les chérubins. D'ailleurs, ils ressemblent à leurs parents. Quand Monsieur et Madame sont venus ensemble, au mois de mai, nous avons dit, mon mari et moi, qu'ils font un rudement beau couple. Ce n'est pas le père de Madame qui me contredira. »
A ces mots, Daria vit avec une affreuse crispation du cœur le regard du paralytique se tourner vers elle et l'examiner profondément. Michel ne dit rien. Sa femme eût préféré, à la minute même, un cri de rage, une insulte, malgré la présence de la paysanne, à l'expression de cette face muette. C'était si poignant, la douleur sans reproche du visage lamentable, vieilli, figé d'inconscience, et qui tout à coup s'illuminait d'une compréhension cruelle. Dailleurs, ce ne fut qu'un éclair. La nuit de l'hébétude retomba»
Daria, qui eût tout bravé, même l'humiliation du mensonge, pour réparer la funeste méprise^ craignit de préciser l'impression par une parole.
Elle vit les yeux, un instant si péniblement avivés, se ternir, se détourner, comme distraits par le spectacle nouveau. On venait d'arrêter le fauteuil du malade au bord de la terrasse, à l'ombre des arbres, en face du lac, devant une des perspectives les plus admirables qui soient. Certes, le pauvre cerveau atrophié n'était plus sensible à la poésie ni au pittoresque du paysage. Mais quelques fibres nerveuses restées intactes pouvaient encore s'émouvoir agréablement des jeux d'ombres et de lumière, du va-et-vient des embarcations, de la douceur de l'air, de la fraîche respiration des eaux.
— a Es-tu bien, mon ami? » questionna Daria, la voix tremblante de pitié.
Il eut un sourire d'aise qui la rassura. Mais tout de suite un nuage passa sur la morne figure. Les traits se tendirent comme dans la poursuite difficile d'une idée.
Sa femme regarda si la Suissesse, qu'elle venait d'éloigner, se trouvait à distance suffisante, et alors, penchée vers le malade, elle reprit:
— ce Qu'est-ce qui te tourmente? Veux- tu que je t'envoie Serge et André? On t'a dit qu'ils sont beaux, tes fils, qu'ils ressemblent à leur père. Tu es content, n'est-ce pas ? »
Elle tâcha d'embrouiller le fil des pensées obscures. Mais il ne répondit pas, ne la regarda pas, têtu et fixe, et comme acharné sur son énigme
intérieure. A quel degré comprenait-il, souffrait-il?... C'était un supplice pour Daria de se le demander, en contemplant cette physionomie où rien ne restait du viveur fringant, mais qui semblait, avec le grisonnant désordre de la barbe — autrefois blonde et soignée, maintenant tourmentée sans cesse par Tunique main valide — l'image d'une vieillesse hagarde et cacochyme.
Enfin, dans la bouche qui se déjetait en parlant, et d'où s'échappait une voix pénible, aux syllabes inachevées, cette question se formula :
— a Nous ne sommes pas chez lui, dis-moi ?
— Chez qui ?
— Chez le capitaine... »
Et comme, atterrée par ce qu'il y avait à la fois d'obtus et de lucide dans une telle inquiétude, elle ne se hâtait pas de répondre, il poursuivit avec impatience :
— ce Le capitaine... Tu sais bien? Le capitaine... rappelle-moi son nom.
— Le capitaine d'Arthail?
— Oui... Tu ne m'as pas amené chez lui?... »
fit-il avec un air qui deyint terrible, et en même temps déchirant d'impuissance.
— « Mais non, Michel. Nous sommes aux Myrtilles... Voyons... Tu la reconnais bien, la maison de maman?... Nous y sommes venus pendant notre voyage de noces... Et ensuite quand ma pauvre mère a été si malade. Les Myrtilles...
Tu t'y plairas, j'en suis sûre... Et les enfants y seront si bien I
— Les enfants... y> Il ricana, a Ahl oui... mes petits-fils. »
Ce fut tout. Quelque chose vint le distraire. Et il parut n'y plus penser. Mais la barbarie d'un hasard si féroce laissa Daria en proie au remords. Elle chapitra la Suissesse. La bonne créature stupide fut sincèrement navrée d'avoir traité d'aïeul un père de quarante ans, sans qu'elle pressentît d'ailleurs aucune autre complication à l'aventure. Pour ce qui en demeura dans le ténébreux entendement du paralytique, nul ne le sut jamais. A certains signes, à certains mots, à certains regards, Daria put croire que l'infortuné subissait des réveils de souvenirs, les éclats fugaces d'une lumière une fois faite, que rien n'éteindrait jamais complètement. Elle se pardonna d'autant moins que, dans son absolue dépendance d'elle, son mari se pliait peut-être à une abominable résignation. Le peu qui lui restait de facultés mentales ne lui servait sans doute plus qu'à subir et à souffrir. L'idée qu'elle avait ajouté ce raffinement à son supplice la torturait. Cependant elle ne pouvait ni lui en parler, ni lui prouver qu'elle n'était pas coupable.
Le résultat de ceci, c'est qu'elle pria Olivier de ne plus venir à la maison. Sa vue pouvait infliger au paralytique la plus inavouable, la plus exas-
pérante angoisse. Comment l'en préserver, puisque c'eût été une précaution inutile, et même dangereuse, de s'en expliquer avec lui ? Ainsi se raréfièrent encore les instants de bonheur, déjà si troublés, si courts, que Daria et son ami goûtaient ensemble. Ils ne se rencontrèrent plus qu'au dehors, ou dans l'atelier du rez-de-chaussée, rue Saint-Lazare.
Les occupations de la jeune femme, le service de l'ofHcier, leur laissaient rarement les mêmes loisirs. Alors surtout l'épreuve devint sombre. Mais, à travers toutes les tribulations, ils avaient cette joie suprême de sentir que leurs cœurs ne se détachaient pas.
LS eurent encore une journée d'incomparable douceur, plus inoubliable même que celle du Rigi, avant de s'acheminer définitivement vers un avenir qu'ils ne pouvaient prévoir, un avenir tragique et passionné.
C'était l'été qui suivit les premières vacances aux Myrtilles.
Juillet touchait à sa fin. L'année de cours était terminée. La distribution des prix au lycée venait d'avoir lieu. Serge et André y avaient été nommés bien des fois. Bien des fois Daria les avait vus monter sur l'estrade, — petites silhouettes si ardemment chéries, l'une déjà robuste, aux cheveux bruns, l'autre toujours
frêle, au crâne doré. Et l'éclat des cuivres militaires saluant les premiers prix lui avait mis des larmes aux yeux, un sourire tremblant aux lèvres.
A ces moments-là, son regard cherchait d'Arthail, qu'elle voyait faire craquer ses gants à force d'applaudir. Et elle avait encore près d'elle une joie sincère, celle de la petite Nicole de Vasqueuil, qu'Adeline lui avait aujourd'hui confiée, car la fiUecte eût fait une maladie si elle n'avait pas assisté au triomphe de son ami Serge. Elle grandissait en un charme extraordinaire de bonté, de tendresse, cette Nicole, chez qui l'on n'eût pas découvert une seule trace de la sécheresse maniérée de sa mère. C'était une enfant délicieuse. Daria, qui eût souhaité d'avoir une fille comme elle, la tenait en vive prédilection. Et il était décidé qu'elle l'emmènerait avec eux aux Myrtilles pendant un voyage que feraient M. et Mme de Vasqueuil.
Pourtant, malgré la fête que ses fils et leur petite camarade se faisaient de ce séjour ensemble, malgré la chaleur qui écrasait Paris, Daria reculait le départ pour la Suisse.
C'est qu'elle attendait pour son ami un succès dont son cœur battait d'avance. Elle voulait en partager avec lui l'émotion. Le capitaine d'Arthail, attaché à l'Êtat-Major, et dont les travaux lui attiraient sans cesse les éloges des grands
2p l'honneur d'une femme
chefs, se savait proposé pour la croix. Ses chances de l'obtenir étaient des plus sérieuses.
La promotion du i j' juillet se trouvait un peu en retard, mais, d'un jour à Fautre, elle allait paraître à YOfJîcieL Pour rien au monde, Daria n'eût quitté en ce moment Paris. Il était convenu qu'Olivier ferait avec elle sa première sortie, en civil, ayant à la boutonnière le petit ruban qu'elle y aurait attaché elle-même.
Et dans l'espérance exquise d'un tel bonheur, encore incertain, elle ne lui avait même pas demandé quel serait le but de cette promenade.
Un matin, comme elle venait de refermer les journaux avec le désappointement de n'y rien trouver encore, elle reçut un a bleu » de d'Arthail.
Tout son sang reflua au cœur. Elle ouvrit et lut:
« <S^fon amie tendrement chère,
a C est fait. J'ai la lettre du ministre. La chose ne sera à Z'Ofliîciel que demain. éMais avant les parades publiques, je veux, pour vous seule, avec vous seule, mettre ce petit ruban, que f aime surtout pour la joie qu'il vous donne.
«c T)' ailleurs, j'ai un projet, oiije suis sûr que votre cœur me suivra.
« Faites-moi la grâce de venir vers deux heures au
square de l'église Saint-Germain-des-Trés. 5\y«j ne nous attarderons pas dans cet endroit fréquenté, et f espère que nous ne serons pas vus. Soye\ bonne et pas trop raisonnable. Je suis prêt à toutes les imprudences.
« Votre chevalier fidèle et soumis à sa dame,
«Olivier. »
Ce fut pour Daria, si déshabituée d'être heureuse, une minute de ravissement inouï. La nouvelle reçue l'atendrissait peut-être moins que la façon dont elle lui était donnée. Elle percevait, sous les phrases, en une émanation appréciable pour elle seule, la saveur, puissante et unique, du sentiment dont elle vivait. Ce mélange de badinage, de gravité tendre, de respect et de liberté familière, c'était tout Olivier, surtout quand il écrivait.
Il y a un style d'amour qui se crée suivant mille nuances de communion entre deux êtres, et qui ne ressemble ni au style ordinaire de chacun, ni même à celui que chacun emploierait dans une liaison différente. Voilà pourquoi ce qu'on nomme en termes surannés ce un billet doux ^ peut émouvoir divinement celui ou celle qui le reçoit, tout en paraissant aux indifférents . de la dernière banalité. L'expression que ceux-ci trouvent trop froide ou trop ardente, trop terne
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ou trop exagérée, esc mise au point par l'objecdf si variable qui disproportionne les réalités à la mesure de l'exaltation passionnelle. Une répétition évoque une caresse, une interruption fait surgir un regard, et tout, jusqu'à la ponctuation, jusqu'aux traits soulignant certains mots, prend un sens enivrant ou redoutable, compréhensible pour un seul cœur.
Ainsi, de ces quelques lignes, débordaient pour Daria toute la ferveur contenue, toute la sentimentalité un peu railleuse et la grâce mélancolique, qui lui rendaient incomparable rattachement d'Olivier.
Mais comment peindre ce qui émane d'une écriture aimée, la poignante séduction des moindres lignes, la palpitation d'une vie si chère qui se fait visible, qui vient de loin pour vous j&ôler le cœur? Et quand cette écriture apporte une pensée délicate et crie une joie, quelle âme de femme n'en serait éperdue?
« A quel projet veut-il m'associer ?» se demandait Daria. Elle souriait à ce mystère, qu'elle devinait plein de subtilités affectueuses. Une fièvre légère l'agita jusqu'à l'heure du rendezvous. Elle se voyait sans cesse arrivant près de son ami. ce Aura-t-il déjà un ruban à sa boutonnière? ]> songeait-elle. Dans son porte-cartes, elle en mit plusieurs, de dimensions et de modèles différents. Son âme rayonnait. On voyait
l'honneur d'une femme 23f
ce rayonnement sur sa figure. Elle bénissait l'existence, qui pourtant s'était faite si rude. La lutte incessante, les privations, l'épreuve d'amour, tout cela s'effaçait dans une félicité neuve et complète.
Le petit André lui dit :
— a Pourquoi ris-tu, maman ?
— Est-ce que j'ai ri, mon mignon?
— Tu en avais envie. J'ai vu ta lèvre qui tremblait, là, dans le coin. :i>
Et Serge, qui avait remarqué le télégramme, demanda :
— « Est-ce que tu as reçu de bonnes nouvelles, petite mère? »
Elle répondit simplement :
— « Oui... Notre ami, le capitaine d'Arthail, est décoré de la Légion d'honneur.
— Ah ! bravo ! » s'écria Serge, «c Quand je serai officier, j'aurai aussi la croix. :»
Et il ajouta, par une de ces réflexions bizarres qui font croire à la perspicacité divinatoire des enfants, et représentent certainement des rapports d'observations inconscientes :
— oc Oui, j'aurai la croix, je la mériterai. Et Nicole sera contente comme tu l'es ce matin, petite mère. »
On continuait à tourner en plaisanterie le « flirt » de Serge Nogaret avec Nicole de Vasqueuil. Et l'on en eût ri davantage encore si l'on
avait su que ce garçonnet de dix ans avait fait jurer à cette fillette de huit qu'elle n'aurait pas d'autre mari que lui.
— tic Pourquoi ne vient-il plus à la maison, monsieur d'Ârthail? » questionna André.
— a Mais il y vient, mon petit. Tu l'as vu encore dernièrement.
— Oui, dans la salle en bas, quand il n'y a pas les cours. Mais c'est très rare. Et il ne monte plus.
— Les visites font mal à papa, y> répondit la mère.
Elle avait lieu de le craindre, en effet, pour celles-là, et elle ne risquait pas d'être contredite pour les autres. Presque personne de leurs anciens amis ne montait leurs cinq étages. M™® Riaguet s'y était risquée une ou deux fois, mais il y avait déjà longtemps. Rien n'était plus rare qu'un coup de sonnette à la porte de cet appartement si médiocre, où le salon, étant la pièce la plus spacieuse, servait d'infirmerie au paralytique. Là, il respirait mieux, lui qui ne sortait jamais. Et lorsque Daria, dans un des courts moments de répit laissés par ses travaux, lui offrait l'appui de son bras, c'est là qu'il trouvait l'espace nécessaire aux quelques pas traînés et tremblotants qui constituaient sa promenade.
Seuls, Gaston et Adeline de Vasqueuil venaient de temps à autre. La jolie mondaine avait mal réprimé un mouvement d'horreur lorsqu'elle
avait revu, dans sa déchéance physique et mentale, ce beau Michel Nogaret, pour l'hommage brutal et brillant de qui, naguère, son caprice ou sa vanité n'avaient pas craint de trahir une amie.
Peut-être n'eût-elle jamais affronté de nouveau le malaise d'une telle confrontation, si son mari et sa fille ne l'eussent entraînée quelquefois rue Saint-Lazare. Gaston de Vasqueuil, qui fut bon fils au point de rebuter sa femme dans sa lutte contre une épouvantable maladie, était aussi un ami fidèle. Daria le savait. Même ceci fut une des causes qui l'empêcha de se brouiller avec Adeline. Pourtant cette amitié masculine ne lui offrait nul réconfort, ne s'accompagnait d'aucune valeur d'intelligence ou de caractère. M. de Vasqueuil, avec une illusoire apparence de fermeté, — dont jouait admirablement sa femme pour se dérober derrière lui quand elle le jugeait commode, — était une nature insignifiante et faible.
La seule dose d'énergie à sa disposition, il la dépensa pour disputer envers et contre tout sa mère à la mort. Mais quand il se retrouva, dégrisé de sa douloureuse fièvre, en face d' Adeline dont il était toujours amoureux et qu'il sentait détachée de lui, il commença, bien que très loyal, une existence de duplicité. Sous ses airs d'intransigeance un peu rogue, dont elle paraissait trembler, et qu'elle lui faisait prendre aussi bien en particulier qu'en public, il devint l'es-
clâve de cette idole, dont il respecta tous les caprices jusqu'au pire aveuglement conjugal. Mais la comédie fut si bien jouée que le monde, sa femme et lui-même eussent éprouvé le plus sincère embarras à fixer la ligne de démarcation entre le rôle d'assurance tranquille, d'autorité satisfaite, de respectabilité chatouilleuse, et l'humaine réalité saignante des complaisances, des lâchetés secrètes, dont il souffrait abominablement. Il ne se les avouait pas. Il parvenait à rester sa propre dupe. Aussi la façade de ce ménage demeurait intacte. Une seule personne au monde se doutait vaguement de ce qui tenait peut-être d'inquiétude, d'étouffement, de misère, sous la physionomie placide, un peu gourmée, de Gaston de Vasqueuil. C'était Daria. Quand Olivier lui disait, avec cette liberté où s'avérait leur confiance réciproque :
— a Convenez entre nous que votre amie Adeline est une coquette fieffée — pour ne pas dire plus — et que son mari est un jobard volontaire. y>
Elle répondait :
— a Vous savez autant que moi-même à quoi vous en tenir sur Adeline. Mais quant à son mari le cas est plus complexe. Cet homme n'accepte pas, ou du moins ne croit pas accepter...
— Voyons, ce n'est pas tout à fait un imbécile...
— Non plus. Son état n'est pas celui de la bienheureuse ignorance. Mais croyez-vous qu'il n'y ait pas de milieu pour un mari trompé, et qui ne peut l'ignorer absolument, entre la plus vile complaisance, la férocité implacable, ou le pardon déclamatoire?... Ah! quels subterfuges, mon ami, dans un cœur qui aime et qui craint de perdre son amour!... Cet homme-là, voyez-vous, je suis sûre qu'il joue la confiance bien plus pour sa femme et pour lui-même que pour la galerie. Il ne veut pas qu'elle change envers lui, et il se sent incapable de changer envers elle. Donc il ne peut admettre même un doute... Aussi ne doutet-il pas. Cependant il souffre. Arrangez cela comme vous voudrez.
— Quelle fine casuiste vous êtes, madame!...
Et comme vous raisonnez sur l'amour!... Comment donc en êtes-vous si bon juge?... » questionnait d'Arthail, amusé.
— ce C'est peut-être qu'il ressemble aux montagnes, qu'on ne voit bien que de haut et de loin, » lui répliqua-t-elle un jour.
Justement il pensait à cette réponse en l'attendant, dès une heure et demie, dans le petit jardin qui entoure Saint-Germain-des-Prés.
« De haut... de loin... » se disait-il. « Ah! Ja terre promise... Y entrerons-nous jamais ensemble?... Chère Daria!... L'y conduire serait un si divin bonheur!... N'aurait-elle pas dans la
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passion toute la grâce abondante et variée qu'elle met dans la tendresse?... Cette femme si exquisement femme, renferme en elle, j'en suis sûr, toutes les richesses, tous les trésors... :»
Olivier murmurait ces mots en lui-même. Il se répéta :
« Tous les trésors... »
Puis il resta pensif, sans formuler davantage un rêve contre lequel il voulait se défendre. Oui, en cet instant surtout, il voulait s'en défendre. Mais, de sa joie même, de sa fierté, de ce brin de ruban rouge qu'il s'était bien gardé de mettre et qu'il voyait par avance au bout des doigts blancs qui le noueraient sur sa poitrine, de la splendide et heureuse journée de juillet, montaient incessamment le flot des désirs plus exigeants, des espérances plus impétueuses. L'officier dut faire un effort, se rappeler dans quelle intention il avait convoqué son amie, quel pèlerinage il allait lui proposer.
ce Elle en est digne, » songea-t-il. a Je veux qu'elle en reste digne, même en ma pensée la plus secrète. Si mon cœur trahissait le respect de mes paroles, là où m'accompagnera la bienaimée, je commettrais un sacrilège. i>
Il secoua la tête, avec le mouvement résolu dont on assure sa volonté. Et, comme il relevait les yeux, il la vit.
Daria s'approchait, radieuse de beauté sous
Tombrelle ouverte. Elle portait une simple robe de foulard à fond crème. Sous TétofFe souple, on voyait se mouvoir la belle ligne onduleuse qui, de sa taille ronde, le long de ses hanches un peu fortes, descendait jusqu'à ses petits souliers de daim gris. La gaieté de ses larges yeux, l'animation rosée de son teint, son sourire involontaire dans Tovale finement évasé de son visage, lui redonnaient ce,t air d'enfance, d'une séduction attendrissante, qu'elle avait jadis sous son canotier d'amazone, quand elle galopait dans les bois de Marnes.
Comme elle paraissait heureuse!... Et heureuse pour lui!... Une émotion intense envahit Olivier.
— « Vous ne l'avez pas mis. Ah ! que je suis contente ! C'est moi qui vous l'attacherai la première !
— Chère Dana... Alors, vraiment, cela vous fait plaisir?... »
Elle plongea dans ses yeux un regard qui fut une flamme de joie.
— « Nous attirons l'attention, » fit-il. a Nous ne pouvons pas rester ici. »
En effet, les quelques habitués de ce petit square, des étudiants, un livre à la main, des retraités fumant leur pipe, des femmes en cheveux, commençaient d'examiner curieusement ce jeune homme et cette jolie personne, qui paraissaient
tellement enchantés de se trouver là. Lui retenait les yeux presque autant qu'elle, avec sa taille haute, sa tournure élégante de militaire en civil, veston gris sur gilet blanc, et sa maigre figure, d'un charme viril et fier, qui, sous un feutre clair à bords retroussés, prenait une expression romantique.
Ils sortirent. Tout en marchant, Olivier expliqua:
— « Savez-vous où j'ai rêvé que vous viendriez avec moi, pour m'attacher mon ruban? Savezvous où je veux moi-même porter l'hommage de ce bonheur et de cet honneur? ]»
Elle s'étonna de la gravité soudaine que prenait son accent. Mais tout de suite elle ouvrit au mystère son âme profonde. Il continua :
— oc Ne vous ai-je pas dit déjà que la tombe de ma mère est au cimetière Montparnasse ?
— Ah!... » fit-elle seulement, avec une intonation prolongée où vibraient mille réponses harmonieuses.
L'unisson absolu devint sensible à d'Arthail. La délicatesse de son vœu, les associations pures et tendres, les souvenirs et les éternels engagements, tout ce qui frémissait dans son dessein» venait de se répercuter en elle.
— « Vous vous souvenez? » reprit-il. « Ma mère adorée repose toute seule, à Paris. Mon père fut le dernier qui trouva place dans notre caveau
de famille, sur le domaine qui fut pendant des siècles notre propriété héréditaire. Ce caveau est tout ce qui me reste de l'ancien marquisat d'Ârthail. Mais, pour l'agrandir, il faudrait une somme assez considérable. Car le monument est un petit chef-d'œuvre d'architecture, auquel des artistes seuls devraient toucher. Qui sait si je pourrais jamais?... Enfin, vous savez tout cela. Vous savez que lorsque j'ai perdu ma mère, j'ai voulu qu'elle demeurât près de moi, puisqu'elle ne pouvait reposer avec tous les nôtres. Comptant bien séjourner le plus souvent à Paris, j'ai acheté une concession dans l'annexe nouvelle du cimetière Montparnasse.
— Et, » fit Daria, levant un regard où resplendissait la gratitude, « vous souhaitez qu'ensemble... Ahl l'exquise pensée! j>
D'Arthail reprit, avec quelque chose de doux et d'enfantin dans la voix qui touchait infiniment son amie :
— oc Je désire acheter une couronne, une belle couronne, que vous m'aiderez à choisir. Et, sous le feuillage, vous comprenez, je nouerai un peu de ruban rouge... Et nous lui porterons... ]e>
Une contraction de la gorge l'interrompit. Ensuite, il ajouta, très bas :
— ce Ma pauvre mère!... Elle aurait été si heureuse! y>
Leurs yeux se rencontrèrent. Ils ne cherchèrent
pâs à se dire un seul mot de plus. Dans une mélancolie qui leur était précieuse, ils éprouvaient toute la suavité de leur union. Jamais leurs cœurs n'avaient été si proches.
D' Archail appela une voiture de place, dont il fit abaisser la capote. Tout de suite se rencontra un de ces magasins de couronnes mortuaires, particulièrement nombreux dans le quartier Saint- Sulpice, comme tant d'autres réceptacles des somptuosités religieuses.
Y eut-il quelque trace de faiblesse humaine, quelque élément inférieur, dans l'étrange et douloureux plaisir que trouvèrent Daria et Olivier à discuter les qualités spéciales du premier achat qu'ils fissent ensemble ? Ils s'attardaient à choisir, ne trouvant rien d'assez durable ni d'assez beau. Le marchand vantait la solidité des fleurs en perles nuancées. Mais elles parodiaient si imparfaitement la nature! Il y avait tant de tristesse dans leur raideur! Les roses artificielles manquaient de recueillement, les violettes étaient vulgaires. Enfin une guirlande d'iris mauves et blancs, qui s'enlaçaient avec une grâce vivante, séduisit Daria. L'officier fit déposer leur emplette, soigneusement enveloppée par des papiers de soie, dans le fiacre. Et ils se rendirent au cimetière.
Un soleil brûlant incendiait la blancheur des tombes, dans cette annexe récemment ajoutée à
la ville des morts et où les arbres n'avaient pas eu le temps de croître. D'Archail portait la couronne, et Daria élevait son ombrelle pour le protéger en même temps qu'elle-même.
L'heure était lourde de silence. Nul visiteur ne se montrait dans les allées. Sur les âmes de ces deux êtres descendait le sceau de l'inoubliable. Ils traversaient un de ces instants où les formes apparentes prennent des contours d'éternité pour se fixer dans la mémoire. Attentifs au relief prodigieux de la vie en eux et autour d'eux, ils en acceptaient sans parler la formidable empreinte. Et leurs pensées mêmes n'avaient pas de voix.
Au bord d'une avenue relativement ombreuse, Olivier arrêta son amie. Elle vit une dalle en granit sur laquelle une croix étendue se trouvait sculptée et que surmontait, du côté de la tête, une jardinière également en pierre grise, où fleurissaient des plantes fraîches. Elle remarqua le soin avec lequel ces plantes étaient entretenues, car on n'y eût découvert ni une tige desséchée, ni une corolle flétrie. Autour de ce monument si simple s'élevait une grille en fer forgé d'un dessin original. Sur la dalle, en haut et sous le bras gauche de la croix, se lisait, avec les dates de la naisssance et de la mort, le nom de