‹ L'honneur d'une femmeChapitre 4 sur 6 · MARIE-ANTOINETTE-CHARLOTTE DE LOUVILLIERS · texte numérisé non relu

MARIE-ANTOINETTE-CHARLOTTE DE LOUVILLIERS

MARQUISE d'aRTHAIL

Par cette communication mentale qu'un grand amour établit entre deux âmes et qui fait que les lèvres énoncent fréquemment à la fois la même pensée, Olivier pressentit que ce titre de a marquise i> frappait Daria. Obéissant à un devoir de sincérité, il dit brièvement, sans y attacher aucune importance :

— a Le titre appartenait en dernier lieu à mon frère aîné. Le malheureux s'est suicidé après avoir dilapidé ce qui restait de notre patrimoine. Dans ma situation réduite, je ne tiens pas à ces vaines parades de noblesse. ]>

Elle ne savait pas qu'il fut marquis, le croyant d'une branche cadette. Maintenant, elle compre-^ nait l'intense désir manifesté par certaines bourgeoises ambitieuses de relever, de redorer un tel blason. Avec cette couronne de perles et de feuilles d'ache à mettre dans une corbeille de mariage, le brillant officier pouvait aspirer à n'importe quel parti, et, même sans bas calcul, s'assurer une fortune dont il apporterait plus que l'équivalent. Et il sacrifiait tout cela, et même les joies positives de l'amour, au pauvre bonheur de marcher dans l'ombre, à ses côtés, le long du plus humble chemin!...

Cependant il défaisait les papiers de soie qui protégeaient les iris artificiels. Daria tira de son porte-cartes des morceaux de ruban rouge. Sans rien dire, elle les offrit à d'Arthail. Il en prit un

des plus étroits, et voulut le nouer lui-même à une tige, sous les feuillages. Elle vit bien que ses doigts tremblaient et que sa gaucherie masculine s'embarrassait du nœud à faire. Mais elle soutenait la couronne sans offrir de Taider, devinant quelle joie orgueilleuse et déchirante c'était pour lui de manier ce signe d'honneur et de le fixer aux fleurs qui joncheraient la tombe de sa mère.

Cependant l'épreuve de ce petit travail dépassait la résistance nerveuse du jeune homme.

Quand ce fut fini, il était à bout. Posant précipitamment la couronne au milieu de la dalle, il se jeta à genoux dans le sentier, entre les tombes, cacha son visage de ses mains et laissa éclater ses sanglots.

Daria, un instant, regarda cette chère tête, nue sous l'ardente lumière, et ces épaules secouées par un attendrissement éperdu. Elle savait bien de quel culte il entourait la mémoire de sa mère et quelles images mortellement douces et poignantes devaient se lever pour lui de cette pierre grise, où rien n'avait frissonné tandis qu'il y déposait son glorieux hommage.

Elle déplaça et redressa un peu la couronne, déplia quelques feuilles froissées, goûtant à ce soin une satisfaction nostalgique. Puis, à son tour, elle s'agenouilla du côté opposé. Le souvenir de sa mère, à elle, surgit. Mais elle évita de

le trop préciser, parce qu'elle craignait d'y mêler quelque amertume. N'avait-elle pas souffert d'un caractère trop entier, dont la tyrannie, en la jetant adolescente à la libération du mariage, Pavait donnée sans examen ni réflexion à Michel Nogaret?

Elle préféra goûter jusqu'à en avoir le cœur convulsé d'émotion, ce privilège ineffable de pleurer avec Olivier dans un endroit si sacré. N'était-ce pas la suprême récompense de leur longue lutte victorieuse, de pouvoir se réunir sur cette tombe? Ils en avaient le droit. Ils étaient purs. Aussi quelle exaltation divine dans leurs larmes! Une volupté surhumaine, plus haute que toutes les ivresses de la passion, pleine d'angoisse et de délices, les tenait là, en extase.

Ce fut d'Arthail qui, le premier, se reprit. Il vint à Dana, lui tendit la main pour la relever, et, quand elle fut debout, il garda cette main.

— a Ma Daria, » dit-il d'une voix tremblante. (C'était la première fois qu'il la nommait avec ce mot de possession). « Ma Daria, je vous ai amenée à ma mère comme si vous étiez sa fille... une fille qu'elle aurait tant chérie!... Vous le serez un jour si elle nous voit, et si, par ses prières, elle obtient de Dieu mon bonheur. Partout ailleurs, ce serait mal de vous parler de mon amour. Mais sa présence le sanctifie. Ici je puis vous dire ce que je n'ai pas le droit de vous répéter ailleurs :

c'est que je vous aime et que je vous attends. Je n'ai jamais cessé une minute de vous adorer comme une fiancée^ tout en me taisant, tout en restant simplement votre ami. Je vous adore... Et je vous adorerai ainsi jusqu'à mon dernier jour. »

A travers d'indicibles pleurs, Daria regardait ce visage, ce beau front découvert où l'idéal resplendissait plus éclatant que la dévorante clarté éparse. La passion, le respect, le devoir s'y unissaient en un faisceau, comme les muscles de lutteurs aux prises immobilisés dans un égal effort. Elle était donc aimée ainsi!... Elle était aimée ainsi... et par celui-là!... Haletante, soulevée en des régions de splendeur, mais brisée de tendresse jusqu'à défaillir, elle dit seulement, — avec quelle expression :

— <c Mon cher Olivier!... »

Il ferma un instant les yeux, gémit, et agita doucement la tête, comme en un délire :

— <c Jurez-moi ici, » prononça-t-il avec une solennité saisissante, c: que vous m'appartenez dans votre âme, et que vous m'appartiendrez toujours.

— Je le jure!... Je le jure!... »

Ils étaient hors d'eux-mêmes. Ils atteignaient le paroxysme d'ivresse sentimentale — état plus merveilleux pour certaines âmes que toutes les jouissances terrestres. Nul ne le goûte que par

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raccumulacion d'un sentiment fort, unique, longuement concentré. Voilà pourquoi il n'est pas à la portée des natures ordinaires, qui le dédaignent d'ailleurs. Pour Daria et Olivier, cette minute valait d'être achetée par des années d'épreuves. Us se considéraient comme en possession d'un bonheur incomparable. Et ce bonheur était leur lot, en effet.

La force singulière qu'ils y puisaient les ramena, calmes et joyeux, en face de l'existence normale. Maintenant ils se souriaient, apaisés. Même, soudain, une sorte de malice gentille pétilla dans les prunelles gris-bleu de la jeune femme, à travers une dernière trace des larmes récentes. Elle chercha dans sa poche le portecartes qu'elle y avait remis, en tira le même ruban dont Olivier avait pris un morceau pour la couronne. Il s'aperçut alors que ni l'un ni l'autre n'avaient encore songé à sa boutonnière.

Elle vint plus près de lui, noua l'étroit filet rouge, tailla en pointe les deux bouts avec les petits ciseaux dont elle s'était munie. Quand ce fut fait, encore une fois ses yeux se mouillèrent.

Tandis que, méticuleusement, elle achevait son émouvante besogne, d'Arthail saisit la douce main errante au revers de son veston, et y appuya ses lèvres. Puis, lentement, côte à côte, ils sortirent du cimetière.

Mais, tout à coup, en se dirigeant vers la porte,

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parmi la réverbération des pierres neuves, le désert des gazons brûlés, ils devinrent sensibles à la chaleur, qui s'était encore accrue. Il était un peu plus de trois heures. La torride atmosphère s'imprégnait d'une lourdeur d'orage. Et cependant le soleil ne se voilait pas, dardant d'implacables rayons.

Olivier vit que Daria pâlissait, avec de petites plaques rosées vers les tempes. Lui-même ressentait jusqu'au malaise la cuisante température. Tout à l'heure ni l'un ni l'autre n'en avaient conscience, anesthésiés au physique par l'excès de leurs sensations morales. Mais une réaction pénible se produisait, comme s'ils eussent émergé d'une cave, brusquement, dans cet air de fournaise.

— « Qu'allons-nous faire ? » demanda l'officier. « Je voudrais tant rester un peu avec vous ! Mais où aller, dans cet enfer de soleil?... La campagne est trop loin. Le temps nous manque.

— Ah! c'est dommage!... » soupira Daria.

« Comme il ferait bon causer ensemble dans un coin de verdure!... Vous rappelez- vous nos bois de Marnes?... d

Puis, comme elle craignait de l'attrister par un regret, elle sourit délicieusement pour murmurer de sa voix mélodieuse le vers de Phèdre :

m Oh! que m suîs'je assise à V ombre des forêts /... »

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Mais elle s'arrêta, se trouvant presque mal, et toute découragée par la perspective poussiéreuse, lugubre, d'un boulevard aux arbres de misère qui s'allongeait entre le cimetière et des boutiques de marbrier.

— « Nous n'avons guère qu'une heure, »

disait d'Arthail, perplexe, en consultant sa montre.

Tout à coup, il eut une exclamation joyeuse :

— a Nous sommes tout près d'un parc, d'un très beau parc, et où personne au monde ne nous rencontrera certainement.

— Vraiment?... Quelle chance!... Où cela?

— Le parc de Montsouris. »

Un fiacre les y porta en deux minutes. Ni lui ni elle n'y avaient jamais mis les pieds. Mais, sous l'écrasante chaleur, dans l'espèce d'anéantissement où les laissait une crise d'émotion inouïe, tous deux rêvaient, comme d'un bienêtre inappréciable, quelque place ombreuse et perdue.

Quand ils eurent quitté la voiture, ils franchirent une grille et se trouvèrent un peu désorientés. Ce nom de ce parc » leur évoquait des allées sinueuses et profondes, de vastes ombrages, des pelouses perlées d'une eau incessante, des corbeilles somptueusement fleuries, et surtout les petites chaises en fer peint qui se font souvent vis-à-vis en des coins de solitude — tout le

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poème enfin des jardins de luxe, tels que le parc Monceau et certaines parties du Luxembourg. Et voilà que, devant eux, s étendaient la demi-nudité de plantations trop jeunes, les ombres courtes et espacées d'arbres adolescents, des chemins sans mystère, où des enfants mal tenus soulevaient la poussière en des jeux brutaux, et surtout l'immense désappointement s'imposa de n'avoir pas de chaises. En ce quartier pauvre, où les deux sous de location représenteraient un gaspillage inconcevable, les seuls sièges étaient des bancs, généralement occupés ou situés en plein soleil.

Après un peu de consternation, Daria et Olivier trouvèrent à leur déboire un charme de dépaysement, d'imprévu. C'était une bizarrerie d'impression qui marquerait plus vivement cette journée extraordinaire. Mais à quoi n'auraient-ils pas trouvé du charme? Ils en éprouvaient à s'apitoyer l'un sur l'autre avec une désolation plaisante, à s'efforcer, chacun de son côté, de découvrir la retraite souhaitable qui devait exister au détour de quelque massif.

Ils riaient, — d'une gaieté qui ne ressemblait à rien d'éprouvé jusque-là : une gaieté légère et tendre, recueillie presque, et toute gonflée de soupirs délicieux.

De temps à autre, ils surprenaient, vers la tache rouge du veston gris, le regard respects

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cueux d'un gardien médaillé, ou l'éclair d'avide espérance dardé par quelque pauvre artiste aux longs cheveux, qui fuyait ici le découragement et l'impuissance, hors de sa mansarde surchauffée.

— ce Pauvres gens! 9 disait Daria, a je voudrais les remercier, parce qu'ils remarquent votre décoration.

— Comment ma divine amie peut-elle être si enfant? i^ s'exclamait doucement l'officier, avec une supériorité souriante.

Mais lui-même, sans en convenir, se défendait avec quelque peine d'abaisser les yeux vers son côté gauche, pour s'affirmer l'objet de ces humbles admirations.

Enfin, ils rencontrèrent un banc isolé, presque entièrement à l'ombre, au bord d'une sorce de chaussée regardant vers Montrouge. Ils s'assirent. Et, comme tout devait leur sembler étrange dans leur étrange promenade, ils s'étonnèrent maintenant d'un aspect singulier du ciel et du faubourg. De leur situation un peu élevée, ils dominaient un amoncellement de maisons, la blancheur uniforme de quartiers neufs et pauvres. Le soleil, en s'abaissant, rasait la surface de cet océan plâtreux, qui blanchissait à l'infini sous une voûte de lourdes vapeurs violettes. De ce côté, en effet, l'atmosphère prenait la noire lividité des nuées d'orage. Pour ajouter une note

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plus tragique à ce décor oppressant, une cheminée de fabrique lâchait d'épais cumulus de vapeur couleur de soufre. Les lentes volutes s'entassaient et demeuraient suspendues, blêmes contre le rideau d'encre tiré vers l'horizon, tandis qu'une lumière basse, venue de l'astre au déclin, semblait émaner des flots de pierre, baignant l'aride scène d'un éclairage surnaturel.

— ce Oublierons-nous jamais, Daria?... » murmura d'Arthail au milieu de leur silence.

Trois gamins passèrent, râblés, loqueteux et fanfarons. La jeune femme suivit des yeux ces enfants, dont l'existence étourdie traversait l'heure sublime, comme un ébrouement de moineaux la nef d'une cathédrale. Les crânes tondus bravaient les rayons de feu, les gros souliers poudreux raclaient le trottoir, les voix décidées tranchaient des questions de marelle ou de billes.

— a Que deviendront-ils? » dit encore l'oflfîcier.

Le pas d'un cheval se fit entendre. Un sousofiicier de dragons en petite tenue tournait le coude de cette route déserte, où la vue d'un cavalier surprenait, bien qu'elle parût carrossable. Inconsciemment, Daria et Olivier s'intéressèrent. Tous deux avaient la science et le goût de l'équitation. M°^* Nogaret ne regrettait de son luxe passé que cet exercice, où elle excellait. Elle

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examina d'un oeil connaisseur le vieux pur sang à Tallure cassée, mais de nervosité toujours frémissante et d'encolure fière, que montait rhomme. La cadence un peu saccadée, mais très juste, des mouvements, la frappa, et elle dit à voix basse :

— «Ce cheval doit être dressé au passage. »

Le soldat avait Toreille fine. Son coup d'œil de

fringant militaire parisien avait remarqué la femme élégante, assise à côté d'un monsieur décoré, dans un endroit où de tels promeneurs sont rares. Il approcha un éperon avec une opposition de bride, sans bouger le buste, très correctement, et sa monture, après une courte hésitation, se mit à passager. La bête, évidemment chargée d'âge, se rassembla, rappela ses anciennes actions, mit en jeu la beauté de ses lignes. Elle levait haut les membres antérieurs, traînant un peu de l'arrière-main, mais dans un rythme sûr, qui témoignait d'une grande justesse des aides chez le cavalier. Tous deux s'éloignèrent avec ce balancement plein de grâce qui, dans les cirques, et souligné par la musique, fait dire aux profanes qu'un cheval ce danse ^d.

— « Comme vous avez bien jugé ! Vous avez vraiment le sentiment du cheval, 2» approuva d'Arthail avec une nuance d'autorité qu'expliquait sa maîtrise en la matière.

Tout éloge de son ami exaltait Daria. Ce petit

succès la ravit. Ne se crouvaic-elle pas dans un état de vibration intérieure ou le plus léger ébranlement se prolonge au fond de l'être en répercussions démesurées ? Mais ce qui l'amusa tout à fait, ce fut, au bout d'un moment, d'apercevoir de nouveau le dragon, qui, ayant contourné cette partie du parc, revenait par le même chemin. Sans doute, la vanité professionnelle du sous-officier instructeur, sans doute aussi sa mâle coquetterie, avaient trouvé quelque satisfaction à Faventure. Il n'était pas fâché de recueillir encore le regard bienveillant de la jolie dame. Toutefois il affectait un air détaché, ne demandant rien à sa monture, qu'il laissait marcher librement, les rênes lâches. Et il maintenait dans une martiale impassibilité sa figure blonde assez fine, qui rougissait un peu.

Il arrivait à proximité. Et alors ce fut, dans l'exquise effervescence où vivait Daria, comme une poussée de malice féminine, la tentation d'un petit acte extravagant, une impulsion volontaire et fantasque, telles qu'autrefois elle en avait sans cesse quand le malheur n'avait pas encore arraché les ailes à son caprice.

Sans bouger, avec la jolie hauteur mondaine qu'elle n'avait pas perdue, elle sollicita, de sa voix irrésistible :

— « Un peu de passage, cavalier. Vous le faites très bien. 9

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Le soldat eut un imperceptible sourire et obéit immédiatement. Même il y mit un peu trop de soudaineté. Son cheval, surpris, résista d'abord, mais bientôt tomba en main, et, soumis, s'exécuta.

Daria s'enchantait les yeux devant cette perfection de mécanisme animal, dans l'excitation de son coup de téce, avec une savoureuse petite peur d'être grondée par son ami.

D'Arthail ne songeait guère à la blâmer. Il l'aimait follement à cette minute. Seulement il lui dit :

— « Vous l'avez appelé « cavalier 9. C'est un maréchal des logis. Il ne doit pas être content.

— Oh! pauvre garçon!...» s'écria-t-elie, désolée aussitôt, tant l'idée de blesser ou d'affliger lui était insupportable.

— ce Soyez tranquille, madame. Il a été trop heureux que vous daigniez lui ordonner quelque chose, » reprit Olivier en riant.

Puis l'officier ajouta — cette fois avec l'accent pénétré de son adoration :

— ce Vous êtes extraordinaire, Daria. Partout où vous êtes, il faut qu'on sente autour de vous le rayonnement de votre personnalité.

— C'est,» répliqua-t-elle, «que vous avez été mon professeur d'énergie.

— Non, ma chère amie, c^est encore autre chose que cette admirable vaillance dont vous

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prétendez me devoir un peu. C'est un charme, — et que je subis le premier, — une belle flamme de vie qui s'élance de votre intelbgence, de votre cœur. Vous pensez, vous sentez avec une si chaleureuse expansion, avec un tel désir que vos pensées, vos sentiments soient partagés et compris!... Vous ne sauriez croire quelle contagion de beauté, de vérité, de bonté, émane de vous.

— Olivier, vous m'attribuez ce qui est en vous-même. Cette contagion-là est comme toutes les autres : elle ne se gagne que lorsque le terrain s'y prête. Mais venez, mon ami. Nous devons partir. Ah! regardez encore notre banc, et ces arbres, et cette perspective de ville inconnue... Peut-on se croire à Paris?... C'est là que le capitaine d'Arthail aura promené pour la première fois son ruban rouge...

— Vous y avez été un peu lasse et vous y avez eu bien chaud, 9 reprit-il. c Lui en garderez-vous rancune, à. ce pauvre parc?... »

Un admirable sourire entr'ouvrit la bouche de Daria. Sur ses yeux extasiés ses paupières battirent.

— « Cher parc de Montsourisl... » murmurat-elle.

Et l'on eût dit que son âme étreignait l'indigent paysage, mettait la caresse d'invisibles lèvres sur la nudité sèche des pelouses^ sur les grêles arbustes, sur les humbles corbeilles de

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fleurs, même sur le peuple insensible des cail* loux, pour les bénir d'avoir contenu Theure magnifique. Elle était en eux, cette heure, pour toujours. Éternellement elle aurait le visage de ces choses.

Daria et Olivier firent encore quelques pas.

Et, comme ils prenaient pour sortir le seul chemin qu'ils n'eussent pas parcouru, ils aperçurent un petit café à façon de chalet, où les chaises et les tables se cachaient dans des berceaux de verdure.

— «Mais c'est charmant, cet endroit! Dire que si nous avions pris à gauche plutôt qu'à droite, nous l'aurions trouvé tout de suite!

— Je suis contente, » fit Daria, « que nous ne l'ayons pas vu. Il y aurait de la banalité dans notre souvenir.

— La banalité vous empêcherait-elle d'accepter une boisson fraîche? » proposa d'Arthail avec cette façon de raillerie imprégnée d'attendrissement par laquelle sa gravité masculine se sauvait de trop consentir aux puérilités sentimentales.

Daria éclata d'un rire charmant :

— ce Oh! la bonne idée! Je meurs de soif! Et nous allons nous asseoir là, sous un bosquet, comme des héros de la Vie de "Bohème I Non! si votre chef d'Htat-Major vous voyait!... »

D'Arthail admira cette élasticité d'âme. A chaque instant, c'était une femme nouvelle, et

cependant toujours la même dans une spontanéité de nature que rien de factice n'altérait. Elle avait la même simplidcé d'expression dans la gaieté que dans la méditation émouvante ou dans l'enthousiasme intellectuel, et tout en elle éclatait de franchise. La souplesse avec laquelle Daria passait de l'ordre d'idées le plus élevé à une distraction comique ou touchante, n'éveillait pas une impression de superficialicé, mais dévoilait une abondance intérieure, tumultueuse et pourtant identique à elle-même, comme celle d'un torrent dont les flots ne se heurtent que pour mieux se confondre, pour mieux multiplier leur commun élan à travers l'espace, à travers la vie.

Quand Olivier vit le changeant visage, tout à l'heure spiritualisé de mélancolie, maintenant brillant d'animation sous la palpitation des ombres découpées par la vigne vierge, tandis qu'ils attendaient la boisson glacée, il ne put retenir une exclamation d'amoureux :

— «Vous êtes un astre, un astre adoré!...»

lui dit-il avec une passion où riait l'extase, et aussi un peu d'ironie pour l'impuissance des mots.

Ce fut une revanche de jeunesse dont s'illumina la maigre et virile physionomie.

Daria subit une fascination ardente, qui semblait aspirer sa personne. Toutes ses fibres se tendirent vers Olivier. Sa volonté flotta comme

un duvet dans le tourbillon d'amour. Un tel trouble noya ses yeux, les cerna d'ombre, que le jeune homme pâlit. Et tous deux, sans parler, échangèrent tant de passionnée souffrance que leurs lèvres en frissonnèrent. Alors ils furent saisis de crainte, se réfugièrent dans un silence plein d'anxiété. Chacun tremblait de ce que dirait Tautre, de la conclusion qu'allait avoir leur sublime et imprudente journée. Un mot, et ils étaient perdus.

Ce mot ne fut pas dit.

L'officier mit la jeune femme en voiture, et n'y monta pas avec elle, pas même jusqu'à la limite de ce quartier si peu parisien.

— « Au revoir...

— Au revoir... »

Ils ne prononcèrent pas leurs noms. Les syllabes mêmes leur en semblaient redoutables.

Déjà loin, elle tourna la tête dans la Victoria, et le vit immobile à la place où elle Tavait quitté.

Tout à coup, l'idée déchirante la traversa qu'elle se séparait de lui pour deux grands mois. Il fallait aller en Suisse, hâter maintenant ce départ, si nécessaire à la santé des enfants. Ni Olivier ni elle-même n'y avaient songé dans l'adieu frémissant de tout à l'heure.

Elle eut, pour faire retourner le fiacre, un mouvement de nervosité folle. Mais, avant même d'avoir parlé au cocher, elle se ravisa. Si peu

maîtresse d'elle-même et l'ayant laissé visiblement hors de lui, à quel vertige son retour et ce qu'elle avait à dire ne les jetteraient-ils pas?

« Je lui écrirai, » pensa-t-elle.

De nouveau, elle voulut le voir, distingua encore ses traits, la brûlante fixité de son visage. Quelque chose d'éperdu cria en elle. Ce fut comme s'arracher de lui pour toujours... Angoisse convulsive... Spasme d'agonie... Oh!

mourir...

Elle lui sourit désespérément.

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ETTE année-là, en Suisse, il arriva au plus jeune fils de Daria un accident que la mère, malgré toute sa fermeté d'âme, son absence absolue de superstition, envisagea comme un avertissement du sort. Sa scrupuleuse conscience se reprochait de penser à Olivier trop constanmient. Peut-être, moins absorbée dans son rêve, moins attentive au courrier qui apportait les lettres de l'ami, moins préoccupée de lui répondre, elle eût entouré ses enfants de plus de surveillance et prévenu ce qui survint.

Elle ne manquait pourtant pas de cette excuse à ses propres yeux, que, dans son système d'éducation, entraient en première ligne, pour ses fils,

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l'usage de leur indépendance et le sentiment de leur responsabilité. C'était avec intention qu'elle leur accordait toute la liberté compatible avec leur jeune âge. Même, à ce moment, elle les entourait plus que d'habitude, à cause de la petite Nicole. Cette fillette ne lui appartenant pas, Daria était plus soucieuse de la préserver de tout mal au physique et de lui mettre une rose de santé à ses joues pâlottes, que de la développer au moral suivant ses principes personnels.

Ce ne fut donc pas faute de sollicitude maternelle que le petit André, alors âgé de neuf ans, commit la dangereuse escapade de grimper sur le mur de la terrasse qui dominait le lac. Il tomba, non pas tout à fait dans l'eau, mais à peu près, car il enfonça dans la vase humide d'une berge très étroite. Certainement il eût glissé plus à fond, sans un rocher auquel il se cramponna, après d'ailleurs s'y être sérieusement écorché.

Ses hurlements de douleur et de terreur attirèrent Serge et Nicole. Le premier, qui était alors un personnage de onze ans plein de décision, envoya sa petite amie chercher du secours, tandis que lui-même, lançant à travers les balustres l'extrémité d'une corde à sauter, aida ainsi son frère à se maintenir sur le rocher glissant. On trouva l'aîné arc-bouté au rebord de pierre et soutenant cette corde dans une grande tension de toute son énergie. En même temps il criait

au cadet des paroles d'encouragement, pour lui faire prendre patience jusqu'à ce qu'on lui vînt en aide.

Il fallut un moment pour que le jardinier descendît de l'autre côté du mur, heureusement peu élevé, retirât l'enfant de sa position critique, et trouvât le point d'appui indispensable pour hisser le petit jusqu'aux bras étendus de M™* Nogaret et de la Suissesse.

André, à cause du refroidissement, eut une fièvre rhumatismale. Il en guérit. Mais aux premiers frimas de l'automne, la famille étant de retour à Paris, il se trouva brusquement les deux jambes percluses, d'une façon si extraordinaire et si apparemment définitive, que les médecins crurent à de la coxalgie ou à toute autre infirmité irrémédiable. La triste hérédité dont cet enfant pouvait être victime, comme fils d'alcoolique et de dégénéré, aggravait les pronostics. Pourtant le mal n'était pas si grave. Il disparut au bout de six à huit mois, presque aussi mystérieusement et inopinément qu'il était venu. La Faculté s'en déclara victorieuse, n'ayant jamais convenu qu'elle y perdait son latin.

Ce fut pendant cet hiver de détresse, où la coupe de son chagrin parut comble à déborder, que Daria put constater le désintéressement de l'amour qui l'enveloppait.

La passion, qui par instants lui était apparue

si orageuse, donc elle s'était épouvantée avec tremblement et délices, dont elle avait éprouvé le remords devant le lit douloureux de son enfant, contre laquelle ses inquiétudes maternelles l'armaient à présent si bien, elle ne la vit plus reparaître. Elle parvint presque à l'oublier. D'Arthail ne lui en laissa plus rien pressentir. Mais dans quel miracle de tendresse il la fit vivre I

Il venait d'être nommé commandant, et restait attaché à TÊtat-Major.

Tous les soirs, quand six heures sonnaient, cet oflScier supérieur, ayant pris le temps de se mettre en civil, arrivait rue Saint-Lazare pour porter le petit garçon malade de la salle des cours à l'appartement du cinquième étage. André, en effet, passait les journées en bas, près de sa mère, allongé dans sa gouttière d'infirme. En haut, le père paralytique réclamait les soins de l'unique servante. Pour distraire et dorloter son fils, Daria ne pouvait faire autrement que de le garder sous ses yeux, tandis qu'elle donnait ses leçons ou traduisait pour son éditeur. Le matin, avec l'aide de la bonne, elle parvenait à descendre Tenfant, non sans peine. Mais pour le remonter, c'était une autre affaire. Ce garçonnet de neuf ans pesait lourd. On ne pouvait compter sur l'obligeance du concierge, qui remplissait un emploi de livreur dans un grand magasin, et ne rentrait que plus tard.

Chaque jour donc, quelles que fussent les exigences de sâ carrière, de ses travaux, Olivier trouvait le temps de quitter l'uniforme et de venir porter en haut d'une centaine de marches l'enfant de celle qu'il aimait. Il le laissait dans l'antichambre du petit appartement, pour ne pas être aperçu de Michel, à qui sa vue aurait imposé le supplice des soupçons et d'une impuissante jalousie. Il serrait la main de Daria et s'en allait avec l'immense douceur d'avoir vu un instant les chers yeux pleins de gratitude, le cher visage, sur lequel s'effaçait toute tristesse durant quelques minutes.

Mais, à cette période surtout, quel sacrifice lui eût coûté pour mettre un peu de suavité dans cette vie qu'il voyait si éclatante d'héroïsme, le long d'un chemin si morne, où il aurait souhaité de faire fleurir tous les bonheurs?

Un jour, Daria lui dit :

— « Je suis quelquefois obligée d'aller en soirée, quand mes élèves donnent ces petites représentations en langues étrangères que j'ai mises la première à la mode dans mon salon. C'est une des nécessités de mon métier que je trouve les plus pénibles. Ces réunions mondaines, qui m'amusaient il y a longtemps quand j'y faisais figure, me pèsent aujourd'hui que j'y prends part en mercenaire. Oui, je l'avoue. Mais le pire, c'est d'y aller et de rentrer seule. Quand je sors

de ces salons brillants pour monter dans un fiacre, qu'il me faut souvent chercher moi-même, je me sens lâche. Une nostalgie atroce m'envahit... Ahl vous ne savez pas à quel point!... »

Il devina. Il supposa qu'elle pleurait. Il la vit, son adorée, par les rues nocturnes, dans la cahotante et triste voiture, avec des larmes sur son visage. Il ne put en supporter la pensée. Désormais, quoiqu'elle tâchât de rattraper son aveu, de faire la brave, malgré les précautions qu'elle prit pour lui cacher ses sorties du soir, il les découvrait, s'informant auprès des enfants, auprès de la domestique. Et il venait l'attendre en voiture, d'abord à sa porte pour la conduire, puis devant la maison où elle se trouvait, pour la ramener. Ainsi elle se sentait moins seule. Et pour qu'elle ne lui interdît pas irrévocablement ce qu'elle appelait une corvée et ce qu'il considérait comme un privilège, il ne demandait pas même à lui baiser la main. Durant un hiver qu'il passa en garnison dans une ville de province, à deux heures de Paris, d'Arthail vint quelquefois exprès, repartant par le dernier train de nuit, se couchant à quatre heures du matin pour mêler cette douceur à l'existence âpre et sans joie de sa bien-aimée.

Mais il se trouvait encore retenu dans la capitale par un service spécial, au ministère, lorsque, durant la maladie d'André, M™* de Vasqueuil ar-

riva un jour rue Saint-Lazare dans un état de nervosité visible.

Bien que tout d'abord elle parlât de choses et d'autres pour donner le change, Daria pressentit que le vrai but de la visite apparaîtrait plus tard. Ce ne serait pas une confidence. Adeline n'en faisait jamais. Mais un intérêt ou une curiosité percerait tout à l'heure. La seule amitié l'amenait si rarement! Et d'ailleurs, aujourd'hui, sa préoccupation était évidente.

Elle demanda, — non pas à brûle-pourpoint, mais après un adroit préambule sur le système d'enseignement de son amie :

— « N'as-cu pas, à ton cours d'anglais, une jeune fille du nom de Madeleine Courtain?

— Oui... Tu la connais?

— Pas du tout. C'est pour cela que je m'informe. Comment est-elle? »

La jeune personne était quelconque. Daria esquissa son portrait en peu de mots. Adeline alors supputa la fortune des parents, d'après ce qu'elle en avait entendu dire. Des gens de rien. Cette petite devait être d'une effroyable vulgarité.

— ce Qu'est-ce que cela peut te faire? » questionna Daria, étonnée.

— ce Imagine-toi, ma chère^ qu'on veut lui faire épouser Georges Riaguet.

— Eh bien, » s'écria M™* Nogaret en riant,

ce ce sera une bénédiction pour les maris. Ce grand fat de Georges Riaguet est le fléau des ménages. »

A peine avait-elle parlé qu'elle fut saisie de voir Adeline rougir puis pâlir presque instantanément.

— ce Pourquoi dis-tu cela? » demanda celle-ci avec un accent altéré, très différent de son accent ordinaire.

— tic Mais tu le sais bien, voyons... La maman Riaguet, quoiqu'elle soit plus jeune que son fils et qu'elle doive ignorer ces choses-là, convient que son Georges est un coureur. Il a fortement compromis la petite Touravel...

— Je te défends de dire cela! Germaine Touravel est mon amie.

— C'est possible, » riposta froidement Daria, blessée de ce ton. oc Elle a été la mienne. Elle était trop contente de venir flirter chez moi quand je donnais des fêtes. Je la vois encore à la Fougeraie,. un certain soir de feu d'artifice... Dès qu'elle a su notre ruine, elle a cessé de me connaître. Je n'ai aucune raison pour ne pas dire d'elle ce que je pense.

— Mais tu ne dois pas penser qu'il y ait rien eu entre elle et Georges Riaguet. Jamais il n'eût voulu, lui si beau garçon, d'une pareille poupée à ressorts... »

Sous le regard de son amie, Adeline suspendit

sa phrase, rougit de nouveau, puis se prit à rire nerveusement.

— « C'est vrai!... Tu n'as jamais regardé Germaine. Elle fait illusion avec ce trémoussement perpémel qui empêche de la voir comme elle est. Mais rappelle-toi les petites figures de bois peintes : deux points pour le nez, une grande ligne pour la bouche... Ce n'est pas cela, dis?

— Tu as une façon de la défendre qui n'est pas ordinaire. Alors, voyons, Adeline, cela te contrarie qu'on veuille marier le fils Riaguet? »

La petite taille raidie et trop cambrée de ^me de Vasqueuil se redressa. Son visage, plus retouché maintenant qu'autrefois, sous la massive chevelure devenue plus blonde, s'imprégna d'une dignité comique.

— « Ne sois pas méchante, ma chérie. Que veux-tu que me fasse ou ne me fasse pas le mariage du fils Riaguet? Je trouverais, au contraire, parfait qu'il se mariât. Seulement il a trop de valeur pour une demoiselle Courtain. Oui, trop de valeur... Tu peux sourire. Je sais ce que je dis. On ne se doute pas quel fonds a ce garçon-là. Et d'ailleurs j'aime tant sa mèrel... j>

Les deux amies laissèrent tomber le sujet d'un commun accord. Mais, à quelque temps de là, Daria ayant appris que les projets de mariage entre Madeleine Courtain et Georges Riaguet

ne tenaient pas, et que « le beau chauffeur » — comme on l'appelait dans le monde du sport automobile — se montrait constamment en trio avec le ménage de Vasqueuil, crut, en toute sincérité, devoir mettre Adeline en garde contre certains propos qui commençaient à circuler.

— oc Fais ce que tu veux, » lui dit-elle, oc mais n'oublie pas que ce garçon est horriblement compromettant. Avec la sévérité ordinaire de ton mari, quelque chose pourrait arriver quand Gaston s'avisera...

— Gaston!... » s'écria Adeline. « C'est lui qui emmène Georges partout. Justement, on sait combien mon mari est à cheval sur les convenances... Donc personne n'oserait critiquer ce qu'il juge bon. Il a une confiance absolue en moi, et il tient à montrer jusqu'où va cette confiance. Voilà pourquoi il affiche son goût pour la société du fils Riaguet. Ce serait m'offenser que de compter avec les mauvaises langues. Et il sait bien que je ne lui pardonnerais pas. y>

Dans la pensée de Daria, la figure placide et fermée de M. de Vasqueuil s'évoqua. Sa femme et sa fille, son Adeline et sa petite Nicole, c'était la vie même de cet homme. Pouvait-on l'appeler un mari complaisant? Qu'y avait-il sous la sécurité hautement portée, souriante, de ce mondain correct et insignifiant?... Un drame d'âme peutêtre... Qui sait?...

Cependant Adeline se trouvait piquée par les remarques de Daria. Aussi ne manqua-t-eUe pas d'ajouter, avec un ton plein de sous-entendus :

— oc D'ailleurs, s'il fallait s'occuper des cancans... Tu ne t'en inquiètes guère toi-même... Et, ma foi^ ce n'est pas moi qui t'en blâmerai. Avec un mari qui t'a ruinée^ et qui est gâteux... Avec la vie de chien que tu mènes, si tu n'avais pas quelques compensations...

— Que veux-tu dire?

— On sait bien, n'est-ce pas? pourquoi le commandant d'Arthail refuse les plus beaux partis...

— Adeline I... »

Ce fut une exclamation si douloureuse que la petite M°^* de Vasqueuil en eut un remords. Elle reprit avec une douceur conciliante :

— ce Dame, enfin, ma chérie, tu insinues des choses désobligeantes pour moi, à propos de Georges Riaguet...

— Non. Je n'en veux rien croire. Je t'ai prévenue seulement. Si tu savais comment on s'exprime...

— Et toi, le sais-tu, en ce qui te concerne?

Puisque tu m'y forces, il me faut bien te l'apprendre. Madame Jussecourt sait par sa manucure, qui demeure en face de chez toi, que le commandant vient ici tous les jours, aussitôt que tes cours sont finis. Quelquefois il est en avance, il

l'honneur d'une femme 27f

guette la sortie des élèves. On explique ainsi que eu aies loué un rez-de-chaussée en dehors de ton appartement, soi-disant pour la commodité de tes leçons...

— Tais-toi... Tais-toi!... » murmurait Daria, qui pantelait de souffrance.

Mais Tautre était lancée.

— oc Oui... On se faisait des gorges chaudes de ça, chez cette peste de madame Jussecourt, un jour que j'entrais dans son salon. Je t'ai défendue. Madame Riaguet aussi. Elle a été très chic. Elle a dit : « Qu'est-ce que ça vous fait? Daria Nogaret n'est plus de notre monde. On ne peut plus lui demander qu'elle ait notre tenue. Soyons indulgentes. » C'est vrai. C'était le meilleur raisonnement à tenir. Mais il y avait là cette horrible bonhomme, ce Baussaine, avec sa bouche de brocher, qui a bavé une ignominie...

— Quoi donc?

— Ne me le demande pas. Te voilà pâle comme une morte. Pourquoi m'as-tu fait parler, aussi?... Heureusement Gaston n'était pas avec moi. Si un mot de ça lui revenait aux oreilles, il ne me permettrait plus de te voir...

— Qu'a dit Baussaine? d insista Daria, très ferme en dépit de son extrême pâleur.

— « Est-ce que je sais? Une malpropreté sur d'Arthail... Que, lorsqu'on n'avait pas le sou, on ne s'offrait pas une femme comme toi, parce que

c'était la dépouiller de tout ce que d'autres seraient trop heureux de lui oiTrir. 9

L'indignation souleva Daria, fit étinceler son beau visage.

— oc Ohl... » cria-t-elle. « Et on ne peut pas écraser cela comme une vermine! 9

^me Je Vasqueuil commençait à regretter ses révélations. Elle avait été un peu loin. Mais aussi comment cette pauvre Daria s'était-elle permis, dans sa situation inférieure et isolée, des allusions indiscrètes sur sa conduite, à elle, Adeline, — que sauvegardait l'attitude imperturbable d'un mari estimé partout pour un galant homme?

— « Voyons, ma chère... Je suis fâchée de t'avoir dit ça... Tu vas le prendre à cœur. Mais c'était absurde à toi de mal interpréter des choses où Gaston ne trouve rien à redire. Sur moi, le monde peut jaser. On est si bétel Mais on ne me tournera jamais le dos... Personne, tu comprends» n'est plus intéressé que mon mari... Et il me connaît si bien... Il est si tranquille I... Toi, ce n'est pas la même chose.

— Te tourner le dos?... » répéta Daria avec amertume, m On le ferait si tu étais obligée tout à coup de travailler pour vivre. Au fond, c'est ma pauvreté que ces gens-là méprisent, bien plus que tout ce que je puis dire ou faire. Ah ! les ordures qu'on vous jette salissent au point que le dégoût vous prend de vous-même, bien que la honte soit

du côté des insulteurs. Tiens, ma personne me fait horreur, comme si je voyais ruisseler, en effet, sur moi, les immondices de ces âmes. j>

Elle frissonnait de la tête aux pieds, regardait avec répulsion son corps pétri de grâces et d^une pureté si fière. Dans son écœurement atroce, elle oubliait même la personnalité d'Adeline, ne songeait pas à lui en vouloir. Plus que jamais elle la jugeait inconsciente. Une attirance bizarre, faite de sa propre supériorité, la forçait à observer curieusement cette sourde-muette morale. L'observation, cette fois, lui coûtait cher. Elle était comme le chimiste qui vient de se brûler les doigts avec les corrosifs qu'il manie. Mais, pas plus que lui, elle ne s'en prenait aux substances inertes. D'ailleurs Adeline, malgré sa pauvreté de cœur, ne lui gardait-elle pas la seule apparence d'amitié qui demeurât d'un temps où tout semblait l'aimer et lui sourire ? Daria lui restait attachée par une fidélité de nature. Ayant vu se rompre brutalement tant de liens, il lui en aurait trop coûté d'en briser elle-même un seul. Et pourquoi ?... A quoi bon une rancune qui ne serait pas plus comprise que n'importe lequel de ses autres sentiments ?

ARIA venait de passer la trentaine lorsque son mari, Michel Nogaret, mourut.

Elle l'avait soigné jusqu'au bout avec le plus irréprochable dévouement. Son travail même, seule ressource de la famille, ne fut jamais une excuse pour s'épargner autour du malade l'empressement et les soins personnels. Elle disputa cette existence à la mort comme si, au lieu d'une charge et d'une entrave, elle l'eût considérée comme un bien mille fois précieux. Elle l'entoura d'égards. Ses enfants furent plies à témoigner le plus grand respect, à prodiguer les attentions à ce pauvre être déchu, doué d'un moindre discer-

nemenc qu'eux-mêmes. L'engourdissement de cette âme permit à Dariâ de la leur représenter digne dans le passé de tous leurs hommages filiaux. Ce misérable reste d'une individualité misérable, elle sut le revêtir de la dignité paternelle.

Quand Michel mourut, Serge et André le pleurèrent avec l'effervescence de ces grands chagrins d'enfants où sombre toute la confuse splendeur de l'univers. Ils se crurent sincèrement frappés de tout le malheur contenu dans ce mot « orphelin 1^ que leurs livres classiques imprégnaient d'une insondable désolation. Daria, même pour les consoler, n'atténua pas l'énormité d'une telle erreur.

Elle n'avait jamais réprimé la sentimentalité chez ses fils, tout en s'efTorçant avant tout de tremper leur volonté, de développer leur énergie. Pour elle comme pour d'Arthail, qui, dans cette tâche, la soutenait par ses conseils, ce n'était pas fortifier le caractère ni élargir l'intelligence que de dessécher le cœur. Combien de directeurs moraux s'y trompent et confondent l'impuissance à s'émouvoir avec la véritable fermeté d'âme ! Nos pensées les plus sublimes, nos actions les plus décisives, prennent leur impulsion dans les parties affectives de notre être. Vouloir fortement est bien. Mais l'objet du vouloir n'en importe que davantage. Et cet objet se détermine

28o l'honneur d'uni femme

dans le domaine de nos préférences. Pour penser en beauté, pour agir indompcablemenr, il faut receler une faculté puissante de sentir et d'aimer, une source d'émotion vive, inépuisable et fraîche. L'éducateur doit se garder d'appauvrir cette source, mais, dans la mesure où l'hérédité le lui permet, veiller à ce que rien ne la contamine.

Daria puisait une satisfaction mélancolique dans le spectacle de ses fils bouleversés de sanglots devant le cercueil de leur père. Ces claires larmes d'enfants, si chaudes et si pures, c'était sa moisson, à elle, la consécration de sa longue patience, de sa résignation silencieuse, de son exemple, de ses leçons d'amour et d'honneur.

Elle ne s'était pas sacrifiée en vain pendant tant d'années, puisque les deux êtres chéris, qu'elle voulait si hauts, si fiers, marcheraient dans la vie sans un soupçon des flétrissures qu'elle avait écartées de leur nom, sans une humiliante méfiance de la droiture paternelle, sans une impression de discorde entre leurs parents, sans un lourd souvenir. Aucun des fardeaux secrets que l'enfance lègue parfois à l'âme de l'homme ne pèserait sur la leur, ne l'inclinerait aux défaillances.

Voilà ce qu'elle se disait en les regardant pleurer. Elle les contemplait, beaux et touchants. Elle les savait intelligents et bons, pleins d'ambition»

d'ardeur. Serge avait maintenant treize ans, son frère, onze.

A un moment, Faîne vint à elle.

— « C'est moi maintenant, » dit-il, oc qui suis rfaomme ici. Tu peux te reposer sur moi. Tu verras mère, comme je comprends mon devoir. y>

Ce Serge, déjà grand et robuste, d'une figure ravissante, était la joie et Torgueil de Daria. Le cadet, d'une individualité plus incertaine et physiquement délicat, l'inquiétait un peu, lui rappelait trop le père.

Serge n'avait pas oublié son rêve d'embrasser la carrière des armes. Il devait entrer à Saint-Cyr. C'était convenu. Et il comptait bien être admis en très bon rang au concours, dont il parlait déjà. Car il voulait choisir la cavalerie.

Malgré ce qu'il y avait d'un peu déraisonnable à cultiver en lui une vocation qui éternisait l'effort de sa mère, — car celle-ci envisageait les dépenses indispensables pour le conduire jusqu'à son premier galon d'officier, puis le renoncement à toute aide pécuniaire de sa part dans l'avenir, — Daria aurait plutôt fortifié que découragé le souhait de son fils. Elle tremblait qu'il ne se fît à lui-même un pareil raisonnement, et qu'il n'abandonnât pour elle un espoir dont elle connaissait le prestige.

C'était ne pas discerner l'impérieuse tension de la vie commençante, qui apparaît sous la forme

283 l'honnbur d une femme

d'un égoïsme presque anormal chez les tout jeunes êtres. Serge était, certes, un généreux enfant. Mais la générosité de cet âge esc immédiate et en surface. Elle n'affecte pas les profondeurs et n'est pas capable de prévision, même chez ceux que brûlera plus tard le besoin du sacrifice. D'ailleurs, comme le petit garçon était presque un bébé encore quand les Nogaret avaient perdu leur fortune, il ne s'étonnait plus de voir sa mère travailler. L'élégance et le succès de ce travail lui en masquaient les côtés pénibles. Sa mère, en somme, était professeur, comme les maîtres qu'il écoutait en classe. Mais, en classe, Serge se figurait que les élèves seuls exécutaient un effort. Travailler, pour lui, c'était réciter sa leçon, mais non pas l'expliquer. Un professeur ne possèdet-il pas la science toujours prête et à sa portée? Si sa mémoire lui fait défaut, il a le droit de prendre le livre. C'est très amusant d'exercer une autorité. Tels sont les raisonnements qu'on fait à treize ans, même quand on est le premier en thème.

Et voilà quel fut l'obstacle dressé entre Olivier d'Arthail et Daria Nogaret pour les séparer encore, même quand celle-ci se trouva veuve.

Si brillante que fût la carrière de l'officier, cette carrière représentait un revenu d'honneur, non d'argent. Car tel est le sort de celui qui sert sa patrie sous l'uniforme du soldat. Le hasard qui,

pour l'ârdste ou l'industriel, apparaît toujours sous une forme dorée, promettant, avec le succès, d'apporter la richesse, ne réserve au militaire que la surprise du danger et de la mort. Ce qui peut survenir dans cette vie, c'est une guerre. Les autres espèrent la chance d'une affaire qui les enrichira. Une telle perspective ne sollicite pas la prévision d'un officier. C'est pourquoi, dans la moralité professionnelle qui se forme à l'ombre du drapeau, et qui finit par y imprégner plus ou moins toutes les âmes, existent le désintéressement forcé, par l'impossibilité de tout calcul, et la délicatesse ombrageuse sur les questions d'honneur, puisque l'honneur est la seule récompense du soldat.

Et voilà encore pourquoi le milieu militaire, malgré toutes les tares humaines, qui ne l'épargnent pas, est comme le sanatorium moral d'un pays. Ceux qui tentent de le déconsidérer ou de le troubler sont sacrilèges. Ceux qui demandent le désarmement universel sont des philanthropes aveugles. Des existences d'où sont absentes toutes préoccupations de gain, où régnent la discipline, la loyauté, le mépris de la mort, et qui seraient inconcevables sans un perpétuel entraînement à ces vertus, ne sont pas seulement la garantie matérielle d'un peuple, mais sa garantie morale. Elles ne défendent pas seulement le territoire contre l'invasion étrangère. Elles défendent

l'âme de la race contre les éléments de décadence et de dissolution.

Le commandant d'Arthail n'avait que sa solde. Et, suivant des traditions et des règlements qui semblent près de s'atténuer, mais qui subsistaient dans toute leur force à cette époque pourtant récente, il ne pouvait épouser une femme exerçant une profession pour vivre. M™^ Nogaret tenait des cours, donnait des leçons chez elle et au dehors, gagnait des cachets dans le monde en organisant des représentations littéraires, et cette situation ne pouvait être admise pour la femme d'un officier supérieur.

Cependant, avec son incessant travail et grâce au charme de son intelligence, elle parvenait à gagner plus qu'il ne semble compatible avec une si ingrate profession. A ce que lui rapportait l'enseignement, si elle ajoutait le bénéfice de ses traductions, elle chiffrait son revenu par une somme supérieure au traitement de d'Arthail.

Cela lui permettait de donner à ses fils une élégante éducation et de leur laisser choisir et préparer leur carrière.

Après son mari, ses enfants l'empêchaient d'épouser l'homme qu'elle aimait, qui lat tendait avec un inlassable dévouement. Sans son ambition pour Serge et André, sans la résolution de satisfaire leur rêve, elle aurait pu, enfin, réaliser le sien. Même avec eux, si elle avait été

l'honneur d'une femme 28f

moins jalouse de leur assurer un bel avenir, elle pouvait devenir M™* d'Arthail. Elle aurait renoncé à ses leçons, continuant seulement ses traductions sous un pseudonyme. L'existence eût été possible, avec beaucoup d'ingéniosité, de privations. Et pour Olivier, pour Dana, le poids de la gêne eût été insensible dans la félicité de se trouver unis.

Mais Serge voulait entrer à Saint-Cyr, devenir officier de cavalerie. André, sans manifester un goût déterminé encore, n'accepterait pas une carrière moins flatteuse que son frère aîné.

D'ailleurs, le cadet coûterait davantage peut-être, justement à cause d'un peu d'incertitude, de mollesse dans le caractère, et d'une persistante délicatesse physique.

Comment imposer à l'officier pauvre la charge de cette double éducation? Comment, d'autre part, restreindre l'espoir et l'avenir de ses fils ?

Daria n'eût pas été la femme fière et la mère admirable qui marchait depuis tant d'années à une telle hauteur dans la vie, si elle avait donné des réponses douteuses à des questions si nettes.

Elle resterait libre. Elle continuerait à travailler. Puisque son ami voulait l'attendre, eh bien ! ils achèveraient ensemble le sacrifice. Ils patienteraient jusqu'à ce que Serge sortît de Saint-Cyr. Telle fut, après des combats secrets, des heures

286 l'honneuk d'uni femme

désespérées, la décision à laquelle s'arrêta sa consâence.

Mais elle n'était pas seule. Olivier lui démontra qu'elle n'avait plus le droit de prononcer à la fois pour eUe et pour lui. N'étaient-ils pas attachés l'un à l'autre par des liens plus forts que tous les contrats humains ? Le mariage créait-il des droits plus sacrés que la longue alliance, pure et inaltérable, en laquelle depuis tant d'années ils existaient l'un pour l'autre, l'un par l'autre?

Maintenant elle était veuve. Et lui Olivier, il l'aimait plus qu'il ne l'avait jamais aimée.

Qu'elle refusât plus longtemps de lui appartenir, c'était au-dessus de ses forces d'homme. Qu'un obstacle aussi misérable qu'une question matérielle les séparât encore, voilà ce qu'il ne pouvait admettre. On surmonterait cet obstacle, ou on le tournerait. Il était prêt à tout, pourvu que Daria devînt sa femme. Si le commandant d'Arthail ne pouvait épouser M™* Nogaret, il donnerait sa démission. Oui, il trouverait toujours, au civil, un emploi qui lui rapporterait l'équivalence de sa solde, et alors il n'aurait plus de grade dont la dignité l'empêchât de consentir au labeur de celle qu'il épouserait.

— oc Votre démission, vous, Olivier I... » s'était écriée la pauvre amoureuse. <k Un emploi civil I... Vous entreriez dans un bureau comme comp-

table, peut-être?... Vous seriez le gérant d'une grande maison?... Vous, colonel dans un an, et qui bientôt serez le plus jeune général de Tarmée... Vous, le marquis d'Arthail!...

— Je ne suis rien/ je ne veux plus rien être, Daria, que l'homme qui vous aime... Vous ne savez pas comme je vous aime... Vous ne savez pas ce que j'ai souffert... Je suis à bout.

— Mais votre devoir de soldat!... Mon Dieu I Olivier, vous savez bien comment on appelle celui qui s'y soustrait.

— Un déserteur!... » répondit d'Arthail en pâlissant, ce Ne dites pas cela!... Si la guerre éclatait, je reprendrais du service.

— Mais votre épée ne vaudrait plus ce qu'elle vaut aujourd'hui. Vous ne seriez plus le chef que vous pouvez et que vous devez être. Comment vous donnerais-je encore en exemple à mes fils?

— Je vous aime, Daria. Ne me demandez plus autre chose désormais. »

Le jour où l'officier s'exprima de la sorte, Daria, en effet, ne lui demanda pas autre chose. Comme il le disait — et elle le vit bien — il était à bout. Elle-même, qui se jugeait forte en lui apportant une résolution longuement pesée, sentait chanceler tout en elle au souffle de cette passion qui se déchaînait à la fin. Ce fut un instant terrible. Elle put mesurer, à la violence des senti-

ments auxquels il donnait cours, quel sacrifice il lui avait fait en les dominant pendant tant d'années. Elle découvrit un Olivier qu'elle ne connaissait pas, ardent, volontaire, plein d'une séduction nouvelle, qui la remplissait d'amour et d'effroi. Il la voulait. Il le lui disait. Sa patiente et respectueuse ferveur sombrait dans les mots de flamme qu'elle n'avait jamais entendus. Sa soumission faisait place au désir dominateur. Tout ce qu'il sentait d'irrésistible dans son adoration pour celte femme, tout ce qu'il avait con- . tenu pour ne pas la briser, la désespérer, la flétrir, quand elle ne s'appartenait pas, il le laissait éclater maintenant qu'elle ne relevait plus que d'ellemême.

Daria en fut éblouie, bouleversée. En même temps, du passé montait un grand flot de gratitude tendre. Voilà donc de quel feu il s'était consumé pendant les années si lentes, les soirs des printemps disparus, quand sa jeunesse criait dans ses veines, et parmi la langueur des étés, les suggestions aiguës de l'automne, les nuits électriques de l'hiver, quand l'haleine du plaisir parisien sort en bouffées si chaudes des portes qui retombent sur les salles pleines de lumières... Et il s'était tu, pour ne pas la troubler dans l'accomplissement du devoir.

Il avait été l'ami paisible qui écoute et qui conseille, le fraternel soutien dont la main n'a-

vaîc jamais tremblé d'un émoi suspect quand elle en avait réclamé Fappui. Comme il l'avait comprise!... De quelle suavité dévotieuse n'avait-il pas entouré toutes les déchirures de sa pauvre âme sans cesse heurtée par la viel II la devinait par une intuition plus délicate que celle d'une sœur, il la haussait au-dessus de toutes les vulgarités, de tous les déboires et de ses propres défaillances, avec un enthousiasme de fidèle exaltant son idole... Et, dans la persévérance d'un culte qui eût lassé toute autre adoration, il avait su lui cacher les emportements, les révoltes, les impétuosités d'une passion dont il restait maître.

« Quel homme, » pensait Daria éperdue de cette pensée, <k a jamais aimé comme celui-ci? i^

Elle dit à d'Arthail :

— « Il faut que je songe encore à notre situation. Je n'avais pas prévu que vous envisageriez la possibilité de démissionner. Vous me créez ainsi une nouvelle responsabilité, de nouvelles sources de réflexion, des obligations plus contradictoires. Donnez-moi quelques jours encore, mon ami, vous qui m'avez donné tant d'années. Peut-être découvrirai-je une issue. Voulez-vous consentir à une fantaisie? Je vous porterai ma décision dans la chère forêt témoin de nos promenades heureuses, près de l'étang où nous nous sommes fiancés jadis solennellement. Vous sou-

venez-vous de ce jour où nous nous sommes crus libres de nous engager l'un à l'autre ? Ahl Olivier, nous ne sommes jamais retournés à cette place. Nous nous sommes défiés des voix trop douces que nous y pourrions entendre. Aujourd'hui, je ne crains plus leur inspiration. Je crois qu'elles me diront la vérité. Voulez-vous y venir avec moi? »

Il accepta. Il éprouvait à ce langage l'émoi inattendu dont lui-même venait de faire palpiter ce cœur de femme. Pour lui aussi, c'était une Daria inconnue, vertigineuse, aux yeux et aux lèvres divinement attendris, qui se révélait dans ce corps charmant et inaccessible.

Tous deux sentirent qu'ils toucheraient au faîte de leur destinée à cette date et à cette heure, qu'ils fixèrent.

Ils convinrent de ne pas se rencontrer d'avance, mais de se retrouver là -bas, près de l'étang. Le printemps, qui commençait dans une froide splendeur, par une série de jours mordants et clairs, leur promettait un temps favorable.

Et ce fiit, en effet, dans un merveilleux aprèsmidi d'avril qu'ils revirent l'endroit consacré par leur amour sept années auparavant.

Cette fois, d' Arthail y fut le premier. Il y était venu très tôt, à cheval, du Mont-Valérien, où il s'occupait actuellement à des travaux de strate-

gie, et il avait renvoyé son cheval avec son ordonnance. De loin, Daria l'aperçut, assis sur un tronc d'arbre, presque à la même place où elle avait si ardemment songé à lui, un inoubliable matin de juillet, en contemplant sur le miroir de Teau la blancheur du cygne immobile.

Cet après-midi, c'était la même solitude, mais non le même aspect des choses. Et pourtant ce décor palpitait toujours d'un sentiment immortel. Elle y retrouvait tout ce qu'elle y avait laissé d'elle-même. Le souvenir se leva sur la face obscure de l'onde, flotta dans les roseaux, et surgit, saisissant, de la chaussée déserte.

Daria s'arrêta, le cœur étreint, regarda de loin Olivier, qui s'était levé en la reconnaissant, et qui n'avançait pas, retenu, lui aussi, par un trouble trop fort.

La lumière éclatante, que nul feuillage ne tamisait encore, tombait sur le bassin de l'étang et sur sa ceinture d'arbres encore nus avec une décolorante intensité. De ce côté, le paysage restait âpre et triste. Mais, en face, la vallée s'ouvrait en une coulée de verdure, avec son tapis d'herbe et la multitude des buissons déjà teintés de printemps. Au fond, elle se bornait d'une ligne nette, cadre vivement accentué à des lointains d'un bleu de miracle. Sur le premier plan, d'énormes et vieux chênes, des hêtres à demi ébranchés par . le temps, portaient, en quantité prodigieuse.

des touffes de gui dans la nudité de leurs ramures.

Dans l'instant d'hésitation qui maintenait Daria et Olivier, si profondément émus, à quelque distance l'un de l'autre, cette grave beauté les pénétra. L'éloquence de la Nature retentit dans leurs âmes, y roula d'écho en écho. Us crurent entendre ces voix dont la jeune femme avait parlé. Oh I qu'elles étaient douces, en effet, irrésistibles et touchantes! Cette franchise de lumière, les gestes bienveillants des arbres, la rêverie de cette eau muette, l'aveu ancien qui chuchotait sous l'amas des feuilles mortes et que les années n'avaient pas induit au silence, tout leur fit bondir le cœur d'un battement surhumain.

Les yeux dans les yeux, ils franchirent les quelques pas qui les séparaient encore. Quand ils furent l'un devant l'autre, sans une parole, leurs bras s'écartèrent, leurs lèvres s'unirent. Ils restèrent ainsi, haletants et enlacés, pendant quelques minutes...

L'étreinte dénouée, ils demeuraient pâles et défaillants. Toutes leurs fibres criaient d'une joie douloureuse. Ils venaient de recueillir ce qui peut tenir d'infini dans un baiser.

Daria dit alors, d'une voix légère comme un souffle :

— ce Olivier, vous ne donnerez pas votre dé-

mission. Ec moi, je ne cesserai pas de travailler pour mes fils. Plus tard, nous deviendrons des époux aux yeux du monde quand nous pourrons satisfaire aux lois du monde. Mais dès ce moment je crois obéir à une loi plus haute. Me voici. Je viens pour vous dire que je suis votre femme. »

Son visage, tout à coup, se couvrit de pleurs. Dans cette offrande passionnée, lui, d'Arthail, reconnut la magnanimité d'un sacrifice. Il s'agenouilla, baisa sa robe, baisa ses pieds, qu'il mouilla de ses propres larmes. Saisi d'un véritable transport, il mordit dans un sanglot la pointe de la fine chaussure. A travers le vernis mince, elle sentit les dents câlines et frénétiques... Elle trembla de délirer d'amour.

— oc Non, non... Relevez-vous, Olivier... mon bien-aimé... » murmura-t-elle.

Dévastés par leur exaltation, ils s'assirent côte à côte. Et telle était la hauteur de leur tendresse que leurs étranges fiançailles d'amants eurent d'abord pour effet d'augmenter leur réserve.

Maintenant qu'Olivier savait son bonheur tout proche, il ne témoignait que d'un souci : assurer de son respect plutôt accru celle qui, si généreusement, lui promettait ce bonheur.

Comme pour ne pas admettre encore le dénouement où les menait la résolution de Daria, ils s'entretinrent tout d'abord de leur mariage,

de l'époque la moins lointaine où ils pourraient l'envisager :

— a Nous nous marierons lorsque Serge sortira de Saint-Cyr, :» dit Darîa. a II a près de quatorze ans. Ce sera donc dans sept ans au plus. Vous serez colonel, général peut-être. Moi, j'aurai trente-huit ans. Je serai une vieille femme. j>

Elle souriait, mélancolique.

— «Oh! Daria, ma chérie... Vous devenez plus belle d'année en année. Vous ne savez pas quel charme grandiss'ant l'affinement de votre âme exquise met sur votre visage. Chaque effort de dévouement, chaque développement de votre pensée, ajoute un attrait à votre personne. A trente-huit ans, vous aurez en plus, j'espère, le bonheur, qui rajeunit toutes les femmes. Et vous n'aurez pas besoin de rajeunir pour que je vous adore, d

Pendant quelque temps, ils parlèrent de l'avenir. Mais le présent, par une trouble et brûlante suggestion, les sollicitait. Comment donner une réalité plus précise à ce lendemain dont ils n'osaient parler?...

Brusquement, le froid les saisît un peu. Malgré sa jaquette d'astrakan, Daria eut un frisson. Alors ils se levèrent. La marche les réchaufferait.

Ils prirent un sentier délicieusement sauvage, qui, de l'étang, conduit à travers bois vers la route de Bougival. Dans les clairières, Daria

trouva des violettes et des anémones. Elle en eut une joie d'enfant. Ses joues rosées de fraîcheur, ses yeux purs, qui rayonnèrent alors d'une lueur candide, émurent Olivier. Dans sa vivacité pour découvrir et cueillir les fleurs, elle déployait une grâce agile qu'il ne lui connaissait pas. Cette taille souple, sur les hanches un peu fortes, raidie habituellement par une tension de fierté, s'évadait pour ainsi dire de l'armature coutumière. Elle pliait et se redressait avec une liberté juvénile. C'était un enchantement périlleux pour l'homme si ardemment épris qui la regardait. A une minute, Olivier n'y tint plus. Ses bras capturèrent le buste mobile.

— « Daria adorée... Vous êtes ma femme...

Vous me l'avez dit... »

Elle se défendit encore, et, cette fois, avec une mutinerie espiègle qui seyait à l'imprudente chercheuse de fleurs. La source de gaieté, que rien n'avait tarie en cette femme si adorablement douée, bruissait et chantait tout à coup dans le délice de vivre, de cueillir les premières violettes et d'être aimée. Sur ces bois hier encore engourdis par rhiver brillait une heure divine. Ce beau visage en refléta toutes les nuances.

Tel fut l'éblouissement dont elle étourdit Olivier, l'adresse de sa coquetterie tendre, qu'elle l'amena jusqu'à la lisière du bois sans qu'il eût aflirmé autrement que par deux ou trois baisers

396 L HONNEUR D UNE FBMME

furtifs le droit qu'elle-même lui avait donné. Il eut un regard en arrière, un regard de regret vers cet asile plein de secrets et de solitude. Elle lut dans ses yeux qu'il la suppliait d'y rentrer. Quand reviendrait un tel tête-à-tête? Pourquoi fuir si tôt la forêt nuptiale? Il lui saisit la main, avec, sur sa mâle et tendre figure, une invocation de folie.

— ce Vous ne m'aimez donc pas ? » gémit-il. a Ah! je le vois bien. C'était de la pitié... Mais votre amour ne ressemble pas au mien...

— Suivez-moi, » dit Daria. « Quelques pas encore... Et vous saurez si je vous aime. i>

Elle venait d'avoir l'inspiration la plus charmante.

Olivier marchait à côté d'elle, Suspendu à ses moindres gestes. Il se sentait dans un état de vibration si extraordinaire que son être, lui semblait-il, se dissoudrait, s'émiecterait au moindre choc d'une parole, d'un mouvement inharmonique. Pourvu que, dans la phase nouvelle où entrait leur amour, Daria ne le heurtât pas du moindre froissement un peu cruel ou seulement par un jeu maladroit. Gâterait-elle déjà par quelque tactique de mesquine défensive, son héroïque audace de tout à l'heure, qui la faisait sublime, pour le cœor comblé par elle, autant que la plus chaste épouse?...

Ils gravirent une courte chaussée-sableuse, près

d'une fabrique abandonnée, et, presque tout de suite, rencontrèrent .à leur gauche une extrémité de parc, enclose par une haie vive, où sont groupés les plus beaux châtaigniers de la région.

Les quelques hectares sur lesquels vieillissent ces arbres fameux se trouvent maintenant enclos dans une vaste propriété particulière. Un château tout neuf s'élève sur une éminence et domine une immense vallée où serpente la Seine autour de ses îles. Cet admirable horizon est borné par l'aqueduc de Marly et par la terrasse de Saint- Germain. C'est un des plus beaux panoramas du monde.

De l'endroit qu'ils venaient d'atteindre, les deux promeneurs n'apercevaient pas encore l'énorme échancrure claire par laquelle s'annonce le point de vue. Mais ils pouvaient reconnaître la Châtaigneraie, que jadis, plus d'une fois, ils avaient contournée à cheval. Nul feuillage ne voilait encore l'ossature des arbres géants. Leurs bras innombrables, noueux, démesurés, jaillissaient comme des tentacules de monstres de leurs vastes troncs difformes. Leur armée silencieuse, pleine de vieillesse et de force, émouvait comme une foule en marche. Leurs attitudes multiples et tourmentées, la rudesse de leur écorce, les crevasses poudreuses qui les déchiraient jusqu'au cœur, criaient de passion sous le ciel trop distant, d'une limpidité de cristal.

29B l'honneur d une femme

— € Les voilà. Ils sont admirables, 3> dit Dana, comme si elle rencontrait d'anciens amis.

— a Est-ce pour eux que vous m'avez amené ici ? y> demanda Olivier.

— « Non. Regardez plus près de nous. Cette haie ne vous rappelle rien? »

Il examina la muraille de ramilles. Elle s'élevait par endroits plus haut que leurs têtes. De fines pointes vertes en constellaient la masse brune.

L'officier sourit.

— « C'est la haie d'aubépines dont les fleurs vous grisaient quand nous passions, Daria. Nulle part il n'y en a de plus belle. Il me semble la voir telle qu'un monceau de neige, et je crois en respirer le parfum, d

Il humait l'air vif et encore insipide du trop jeune printemps. Puis, avec un rire :

— ce Ah ! je vous vois encore. Vous ne pouviez faire appuyer cette jument trop nerveuse, vous savez... Fiammecta... Chaque fois que vous alliez saisir une touffe, elle faisait un écart... Je ne vous aidais pas, pour vous taquiner. Vous étiez furieuse!...

— C'est vrai. Je ne pouvais apercevoir et sentir ces fleurs sans une envie folle d'y plonger les mains, d'y cueillir moi-même le brin que j'emportais à mon corsage d'amazone. Cela vous impatientait un peu... Je ne sais pourquoi.

— J'en étais jaloux, de cette aubépine.

— Non ?... » s'écria la jeune femme, amusée et ravie.

— ce Parfaitement. Vous la regardiez de loin, vous en buviez l'odeur... Vous frappiez à cause d'elle votre cheval, — ce que je ne vous ai jamais vue faire qu'ici. Et quand nous étions enfin partis, vous vous retourniez pour la voir. Tenez, » ajouta plaisamment d'Ârchail, ce allons-nous-en ! Je me sens repris par ma rage d'autrefois. »

Avec le stick qu'il gardait à la main, le commandant cingla le buisson. Ses nerfs tendus à l'excès se soulagèrent dans cette action puérile.

Mais Darîa redevenait sérieuse, avec un sourire plein de mystère.

— ce Vous viendrez lui faire amende honorable, à mon aubépine, » dit-elle, ce Quand vous m'enverrez sa première fleur, vous pourrez attendre votre femme... »

Il devint pâle.

— ce Comment?» murmura-t-il.

— ce C'est la seule formalité que je vous demande. Je ne suis jamais allée chez vous, mon cher Olivier, depuis que vous habitiez Versailles, et que je suis follement accourue, un matin.

J'ignore si vous avez, dans votre appartement de la rue Martignac, le même salon disparate et charmant, plein de précieuses vieilleries... Eh bien, dans quelques semaines, quand cette au-

300 L HONNEUR D UNB FEMME

bépine fleurira, si j'en reçois de vous une coufle, j'irai... »

D'Archail lui saisit les mains.

— ce J*irai vous en remercier... »

Elle ferma les yeux, et, tout bas, avec un de ces accents qu'on ne peut traduire :

— a ... Tout contre votre cœur... »

Par un accord tacite, Daria et Olivier ne se virent pas pendant les premiers jours qui suivirent leur promenade.

Puis, un après-dîner, le commandant se présenta rue Saint-Lazare. Il venait faire subir à Serge un examen trimestriel, institué par lui depuis longtemps, et qui stimulait vivement l'application du lycéen.

Daria l'accompagna jusqu'au seuil.

— « L'aubépine va fleurir, » murmura-t-il en lui retenant la main.

Une semaine se passa encore.

Ce fut au moment où elle remontait de ses cours pour le déjeuner de midi, que M™^ Nogaret reçut de sa bonne une enveloppe un peu épaisse, dont la suscripdon la fit tressaillir.

— « C'est l'ordonnance de monsieur le commandant d'Arthail qui l'a apportée, » dit la servante, ce Oh! il n'y a qu'un instant, sans cela je l'aurais descendue à Madame. j>

Daria s'enferma dans sa chambre. Sa main

tremblait en fendant l'enveloppe avec Tépingle de son chapeau.

Elle retira un papier de soie, qu'elle ouvrit.

Un peu de frêle verdure apparut.

Encre les découpures des feuilles, il y avait un faisceau de tigelles portant des calices encore fermés, ronds et durs comme s'ils ne devaient jamais s'épanouir. Pourtant deux ou trois, dans Técarcement des pétales, montraient une blancheur. Et comme elle les examinait, toute palpitante, Daria en découvrit un, plus hâtif, qui, de son cœur déclos, laissait jaillir une minuscule corolle.

C'était la première fleur éclose sur l'aubépine de la Châtaigneraie.

Tl{piSIÈ<ME T(A%JIE

'aubépine fleurit huit fois sans que, dans les cœurs de Daria et d'Olivier, se fanât la floraison divine de l'amour.

Leur sentiment était de ceux, moins rares qu'on ne croit, dont les années augmentent la puissance.

Ou plutôt, ce n'est pas leur sentiment qui, par lui-même, demeurait impérissable. L'accord parfait de leur deux natures assurait sa durée. La théorie de l'âme-sœur, pour un peu plaisante qu'en apparaisse la formule démodée, n'en trouve pas moins sa confirmation dans la science psychologique. Les caractères sont comme les

métaux. Si purs et inaltérables qu'ils soient isolément, ils ne forment pas fatalement des unions solides. Us ne s'allient que suivant certaines lois. Dans les alliances humaines, l'ignorance des affinités réelles détermine, pour le plus grand nombre des cas, Tinstabilité des combinaisons. Les éléments sont excellents, l'alliage est détestable. Et l'on s'envoie des injures réciproques, sans se douter qu'on ne les mérite qu'ensemble.

Daria et Olivier ne firent pas cette triste expérience. Et ils atteignirent enfin le moment de consacrer par le mariage leur union cimentée par d'indicibles bonheurs et par mille sacrifices.

Serge quittait dans un des premiers rangs TÊcole de Saint-Cyr. Sous-lieutenant de chasseurs, il entrait dans un régiment qui tenait garnison à Saint-Germain. L'influence du colonel d'Ârthail, maintenant professeur à l'Ëcole de Guerre, lui valait ce privilège. Son cadet, André, à dix-neuf ans, se faisait déjà remarquer comme peintre. Cette année même il envoyait au Salon un portrait de sa mère, qui eut un immédiat succès, autant par ses qualités spéciales de couleur et de vie que par la séduction pénétrante du modèle.

La beauté de Daria s'était modifiée sans décroître. La passion heureuse avait imprégné ce charmant visage des secrets sortilèges de la vie. La grâce d'enfance, qu'elle conserva très tard, et

l'honneur d'une femme 30f

la fierté un peu agressive qu'elle devait au malheur, avaient éteint leur contraste. La physionomie s'était unifiée en une expression intense et suave, où se lisait la compréhension de tous les mystères. On voyait, dans le doux abîme de ses yeux, que cette femme avait plané sur des sommets de suprême joie, qu'elle était descendue dans des précipices de douleur, et qu'elle revenait l'âme chargée de souvenirs, les mains remplies d'indulgence.

D'ailleurs, elle était restée jeune parce qu'elle était aimée. Les femmes se voient dans le miroir de leur amour. Celle qui a vingt ans pour l'homme qu'elle adore croit les avoir, et les paraît, grâce à la plus puissante suggestion qui soit au monde. Mais si elle découvre une ride à sa tempe ou un cheveu blanc sur son fi-ont quand elle se regarde dans la glace, c'est qu'elle les a certainement vus d'abord dans les yeux de son amant. L'ironie ou la pitié du cher regard lui a révélé sa déchéance. Désormais elle vieillira parce qu'elle se sentira vieillir.

Ces miracles du mirage amoureux n'eussent guère été compris par deux jeunes êtres qui venaient de bostonner jusqu'à perte d'haleine dans un bal blanc, où ils s'amusaient de tout leur cœur, — car ils n'avaient besoin d'aucune illusion pour se trouver réciproquement très beaux et pour s'adorer en conséquence.

3o6 l'honneur d'une femme

Serge étrennaic son uniforme de chasseurs.

Nicole portait la toilette neigeuse et virginale qu'exigeait l'étiquette même de cette pedte fête.

M. et M"« de Vasqueuil réunissaient dans Tintimité les amies de leur fille, et les frères ou cousins de ces demoiselles. La plus vieille des danseuses n'était pas majeure, et la brillante tenue de Serge Nogaret faisait événement dans une réunion où le contingent masculin, à part quelques smokings, était presque tout entier vêtu de courtes vestes anglaises, sur lesquelles se rabattaient des cols blancs.

Le jeune officier et son amie d'enfance s'arrêtèrent, tout essoufflés, dans l'embrasure d'une fenêtre.

Blonde, fine, des airs fragiles et de larges yeux de bleuets, Nicole regardait le sous-lieutenant avec une admiration non déguisée.

— « Ecoute, Serge, » commença-t-elle, a j'ai quelque chose de très grave à te dire.»

Heureux âge, où les choses très graves se révèlent entre deux valses, et où l'on ne voit à cela rien de paradoxal»

— « Tu sais bien, Nicole, que vos parents veulent que nous nous disions a vous d. U faut leur obéir. »

Le plus frais éclat de rire accueillit cette réflexion si bizarrement exprimée.

— « Mais c'est toi qui t'embrouilles!.... « Tu

sais bien que vos parents... » Oh! non, ça c^est trop fort !

— Cependant... »

Nicole laissa échapper une exclamation, qui, c'est à craindre, consistait seulement dans le nom d'un instrument de musique, et formait d'ailleurs une onomatopée avec les sons fiutés de cet instrument.

— a II ne s'agit pas de ça. Imagine-toi... il souffle un vent de mariage dans la maison. Papa et maman me tiennent des propos mystérieux.

Ils savent parfaitement que je t'aime, que je n'épouserai que toi, que nous sommes fiancés depuis que tu étais en jupes... Car je t'ai vu en jupes, mon lieutenant. Par exemple, je ne me rappelle pas du tout comment tu étais. Crois-tu que c'est cocasse? Voilà quelques jours seulement que je te vois en chasseur, et déjà je ne t'imagine plus autrement. Vrai, le cinématographe s'impose pour aider notre mémoire...

Qu'est-ce que je te disais?

— Vos parents ne vous ont proposé personne?... 3> demanda Serge, tout frémissant.

— « Non, pas précisément... Mais on devient très froid pour toi à la maison... J'ai peur... Je voudrais voir ta chère maman, qui est si bonne!... lui demander de s'expliquer avec la mienne...

— Pourquoi disiez-vous « pas précisément », Nicole? On vous a parlé de quelqu'un?...

— Mais... Oh! voyons, dis-moi « tu », au moins pendant que nous sommes là, tout seuls. Je n'ose pas être tout à fait franche quand tu me dis ce vous ». Il me semble que je cause avec un étranger.

— Chère Nicole!... Tu sais bien qu'il m'en coûte... Je t'en prie, ne me cache rien. Qui veuton te faire épouser?...

— C'est si grotesque!... Je ne peux pas y croire. Figure-toi!... Georges Riaguet... Le fils des poêles mobiles... Ce gros qui commence à devenir chauve... Et si vieux qu'il n'a pas osé venir à notre bal blanc. Il a un âge inouï... peutêtre bien trente-cinq ans !

— Ce serait monstrueux, » dit Serge, que la révélation du personnage rassurait tout à coup. « Tu dois te tromper.

— Je le voudrais bien. Mais ce qui m'inquiète, vois-tu, c'est qu'il est immensément riche... »

Serge ne s'étonna pas de ce sujet d'inquiétude, qui eût été pour plus d'une autre jeune fille, même à dix-huit ans, un sujet de convoitise et d'espérance. Il n'était guère moins naïf, moins détaché de toute considération d'intérêt que sa mignonne amie. Et la jolie enfant, douée d'une de ces âmes sans curiosité, incapables d'imaginer le mal, n'avait pas plus de candeur que ce grand garçon, à l'aspect déjà martial, qui, passant de l'éducation maternelle à la rude discipline de

Saint-Cyr, sans traîner son adolescence dans aucun internat, ne connaissait de la vie que les mots de fidélité, de devoir et d'honneur.

En ce moment, il se redressa, prit son attitude la plus militaire, et stupéfia Nicole en renonçant à la a vouvoyer ». Il voyait M™® de Vasqueuil qui s'avançait vers eux.

Adeline avait toujours sa grosse chevelure fauve, que la mode évasait davantage, sa taille d'une inflexible minceur, entre le double évasement, un peu plus accentué, du buste et des hanches. Ce quelque chose d'artificiel, qui ôtait tout charme à ses avantages de jolie femme, gâtait ses traits plus encore que le passage des années. Cependant la peau moins souple, moins unie, faisait craqueler le maquillage plus savant. Un duvet plus foncé que les cheveux estompait, malgré la vigilance de l'épilage, sa lèvre supérieure. Quelques grains de beauté se gonflaient maintenant en verrues. Une patte d'oie s'esquissait au coin des yeux moins brillants. Elle prit, en s'approchant un air de sévérité.

— « C'est comme cela que tu fais les honneurs, Colette? » demanda- t-elle à sa fille.

Celle-ci s'envola comme un oiseau.

— a Je vous sauve tous les deux d'une algarade de monsieur de Vasqueuil, jnon petit Serge, y> ajouta la mère avec un ton sans amé-

nicé. c Tu sais si mon mari esc à cheval sur les convenances...

— Je ne croyais pas en manquer, madame, s répliqua le jeune homme.

— « Voyons, il n'est pas d'usage qu'une jeune fille bavarde dans les coins avec son cavalier quand la musique cesse. Il doit la reconduire à sa place.

— Mais avec moi, Nicole...

— Avec toi, mon cher, ma fille est comme avec le premier venu, du moment que vous vous trouvez dans le monde. »

Il dit, en atténuant d'un sourire sa légère impertinence.

— « Vous ne la laissez pas danser avec le premier venu.

— Quel raisonneur tu fais! Tu es bien comme ta mère! » s'écria-t-elle en lui tournant le dos.

Serge se sentit rougir d'indignation. Il ne fallait pas qu'on touchât à sa mère. La moindre critique effleurant cette mère adorée le mettait hors de lui. Mais la sensation qui suivit le désespéra davantage. Il sentait croître l'hostilité sourde de M™® de Vasqueuil. Serait-il possible qu'elle eût résolu de l'éloigner? qu'elle voulût réellement marier Nicole à un autre, au mépris des tacites fiançailles qui duraient depuis leur enfance ?

Vers la fin de la soirée, il vit entrer ce

Georges Riaguet, qu'il connaisssait pour Tavoir rencontré, aussi loin que remontait son souvenir, dans l'intimité des de Vasqueuil. Seulement, pour lui et pour Nicole^ ce monsieur appartenait à ce qu'ils appelaient jadis, dans leur jargon puéril, ce le clan des parents. :o Jamais il n'eût imaginé qu'on songerait à faire de cet ex- « beau chauffeur d, aujourd'hui épaissi et très marqué, un mari pour Nicole. Ce serait faire convoler un hanneton avec une libellule. Même en ce moment, où ses soupçons étaient éveillés, il ne pouvait le considérer avec jalousie, tant la prétention lui paraissait invraisemblable.

Qu'eût-il pensé, quel n'eût pas été son dégoût, si lui, ce fils de Daria, élevé dans toutes les notions de l'honneur, à l'âme neuve et intacte comme son épée, eût entendu les quelques mots qui furent échangés ce soir-là entre cet homme et la maîtresse de la maison?

Pour surveiller le service du buffet, Adeline quitta un instant les salons, alla donner quelques indications à l'office. Comme elle revenait, par un corridor où l'on ne passait guère, elle se trouva en face de Georges Riaguet, qui l'attendait évidemment.

— a Vous ne savez pas. Une, » chuchota-t-il à brûle-pourpoint, c comme vous me rappelez le passé, ce soir, y^

Elle se rebiffa.

— c Vous êtes foui... Qu'est-ce qui vous prend ?

— Ecoutez... Je ne vois plus clair en moi... Si, quand j'aurai épousé votre fille, je m'apercevais que je vous aime encore... »

Elle haussa les épaules.

— « Ce serait nouveau, véritablement. Car la romance n'a jamais été votre fait, mon pauvre ami.

— Vous avez raison. Notre liaison manqua de sentimentalité. Mais c'était peut-être votre faute, Line.

— Ne m'appelez pas ainsi.

— Pardon. Je suis absurde. Je ne me reconnais pas moi-même.

— Voyons, Georges, c'est insensé! Nous avons rompu depuis deux ans...

— Parce que vous avez suivi un autre caprice, une nouvelle curiosité. Vous n'êtes pas une amoureuse, vous. L'intrigue et la coquetterie vous amusent, voilà tout. Âhl si vous aviez voulu!...

— C'est de l'histoire ancienne. N'êtes-vous pas épris de Nicole ?

— Je me le demande... N'ai-jepas continué à subir tout simplement votre attraction? Vous m'avez suggestionné, je crois, en m'inspirant l'idée de ce mariage. »

]^me Je Vasqueuil, en désarroi, considérait

son ancien sigisbée. Rien de plus déplaisant ne pouvait survenir, pensait-elle, que ce qui lui arrivait ce soir. Quelle délicatesse ou quel scrupule, épanoui par prodige dans ce lourd terrain, allait faire échouer tous ses plans? Elle s'énervait d'autant plus que son inconscience ne comprenait rien à ce qui se passait en Georges. Le fils Riaguet, le oc fils des poêles mobiles », comme l'appelait Nicole, aussi rond et obtus que les appareils paternels, se mêlait de quintessencier les sentiments. C'était à n'y pas croire.

Mais Adeline s'était mis en tête d'avoir un gendre millionnaire. Dès l'éclosion de cette idée, elle avait, comme le disait parfaitement Georges, suggestionné ce garçon, le plus riche célibataire de son entourage. C'était en même temps celui qui se trouvait — au delà de ce qu'elle pouvait croire elle-même — le plus soumis à son influence. Les causes de cette soumission laissaient si peu de traces dans le cœur et la mémoire de jj^mt Je Vasqueuil, qu'elle les jugeait quantité négligeable. Et voici qu'elle s'y butait comme à un obstacle. C'était inconcevable et exaspérant.

— a Nous ne pouvons continuer cet aparté, »

dit-elle d'un ton aigre à son interlocuteur. Puis, comme, tout en parlant, elle soulevait une portière, ce qu'elle aperçut stimula soudain sa diplomatie féminine. Et elle jeta cette insinuation, qui

devait piquer au vif un prétendant, si peu épris de sa future qu'on le supposât.

— « Tenez... voilà qui devrait vous préoccuper un peu plus que vos revenez-y ridicules. Cette petite sotte de Nicole... Elle se laisse tourner la tête par un uniforme de chasseurs, pendant que vous vous embarrassez de balivernes sentimentales. D

Effectivement, le joli couple s'isolait de nouveau. C'était d'ailleurs aux yeux de tous, et personne n'y pouvait trouver à reprendre. Serge et son amie d'enfance conduisaient le cotillon. Il leur fallait les quelques minutes de recueillement nécessaires pour en combiner les figures. Mais, tandis qu'ils choisissaient les accessoires, leurs yeux, qui s'interrogeaient, donnaient une signification singulière aux futilités de leurs lèvres. Leur gracieuse entente apparaissait tellement manifeste, et c'était une si parfaite image de bonheur amoureux qu'offrait leur double jeunesse dans son harmonie et son éclat, qu'un mouvement de jalousie souleva la brutalité foncière de Georges Riaguet. Ce petit-fils d'un chaudronnier de campagne, qui n'avait même pas, pour afîiner sa vulgarité de race, l'ingéniosité de son père, inventeur du fameux poêle, et qui, de plus, était imbu des prérogatives de son argent, s'offusqua de découvrir un rival chez celui qu'il regardait naguère comme l'enfant pauvre, admis

l'honneur d'une femme pf

dans la maison presque par charité. Son immédiate fureur prit la forme grossière que la spontanéité d'une impulsion rendait inévitable chez une telle nature.

— « Oh! mais il s'en fait un peu accroire, ce fils d'une maîtresse de langues. Et vous tolérez ça, ma chère amie?

— Soyez tranquille. Mon mari doit faire entendre raison à madame Nogaret. Maintenant que ce garçon est officier, il ne doit plus venir chez nous comme le gamin de jadis. Moi, vous comprenez, je ne puis pas casser les vitres. Daria est mon amie de toujours, et j'ai vu naître ses fils.

— Je vous ai dit plus d'une fois, » reprit Georges, a que vous aviez tort de rester liée intimement avec une personne ruinée, déclassée... Une personne qui soi-disant vit de son travail... Comme s'il y avait plusieurs façons de travailler pour une jolie femme!... On sait à quoi s'en tenir.

— Oh! pour ça, mon cher, je vous assure...

— Et son colonel d'Arthail?...

— Il n'a pas le sou.

— Raison de plus pour qu'elle cherche des ressources ailleurs. On ne fait pas de ses fils des freluquets aussi pimpants rien qu'en enfilant des perles. Il est vrai que les langues étrangères...

— Allons, ne soyez pas méchant.

3l6 L HONNEUR D UNE FEMME

— Et VOUS, ne soyez pas trop bonne. D^ailleurs, si vous ne faites pas déguerpir d'ici ce petit fat de sous-lieutenant, c'est moi qui m'en chargerai. Et cela ne traînera pas.

— De qui parlez- vous?» demanda une voix derrière eux.

Ils tressaillirent et se retournèrent.

— « C'est toi, Gaston ?... Tu m'as fait peur!... » s'exclama M™<^ de Vasqueuil.

Le mari était là, en effet. Un type de huguenot seizième siècle, avec' ses cheveux gris en brosse, sa barbe et sa moustache presque blanches, coquettement taillées à la Henri IV. Au premier abord, cette physionomie donnait l'illusion d'un caractère. Un peu de raideur seyait à sa distinction, tenait les gens à distance. On croyait sentir une certaine intolérance de loyauté rigide, l'horreur des promiscuités faciles, et même une tendance au despotisme domestique. Mais tout cela était de façade, et le regard seul démentait vite l'examen superficiel. Les yeux de M. de Vasqueuil, trop larges pour la prunelle, la laissaient errer dans trop de blanc. Elle y semblait, tantôt fixe, tantôt égarée et tournoyante. On se fatiguait vainement à y découvrir une expression. Et, de fait, les iris gris-bleu, d'une terne opacité, toujours en fuite dans la sclérotique trop vaste, paraissaient des objectifs mal assujettis, ne trouvant jamais leur mise au point. Us n'établissaient

pas de communication précise entre les êtres et la chambre noire de cette âme indéchiffrable.

— «Eh bien, Riaguet... que diable! » dit-il, en tapant sur l'épaule de Tex- « beau chaufFeur ». « C*est comme cela que vous faites votre cour à ma fille? Il fallait lui demander le cotillon. Les records d'automobile vous ont-ils tant rouillé les jambes que vous ne dansiez déjà plus, à votre

âge?

— Mon ami, » dit Adelîne, avec une voix sûrie à faire grincer les dents, « Georges est entièrement de notre avis quant aux assiduités de Serge. Le plus tôt tu parleras à Daria sera le mieux. j>

Une rougeur monta puis s'évanouit aux pommettes de Gaston.

— « Je croyais que c'était toi, Line... »

Elle ne se troubla pas d'être appelée par son mari du même diminutif dont Georges l'implorait quelques minutes auparavant. Un air d'ironie rendit fort déplaisante sa beauté presque factice et déjà grumeleuse, coriace. Elle haussa les épaules.

— « Tu m'as fait observer toi-même que ce n'était pas mon rôle. J'aime trop Daria, j'ai le cœur trop sensible pour lui faire sentir l'inconvenance qu'il y aurait, dans sa situation, à continuer d'imposer à Nicole la camaraderie de ses fils. Tu trouves beaucoup plus à propos de lui

3i8 l'honneur d'une femme

parler toi-même, et c^est tellement juste qu'il n'y a pas à discuter un seul instant là- dessus. )»

La physionomie immédiatement acquiesçante de Vasqueuil montra qu'en effet il n'y avait pas à discuter. Ses traits de huguenot évoquèrent la résolution de ses ancêtres en face des autodafés. Il ne transigerait pas avec la conscience que lui suggérait sa femme. Ses yeux seulement roulèrent un peu désorbités dans l'écartement des immenses paupières.

En conséquence de ces quelques mots, qui fixaient sa façon d'agir, M. de Vasqueuil se présenta le lendemain rue Saint-Lazare.

j^me Nogaret habitait toujours la même vieille maison, qui, à côté de modernes immeubles tout neufs, avait un air de fière parente pauvre. Des escaliers désignés par des lettres de l'alphabet désorientaient toujours le visiteur, dans la grande cour. Seulement Daria avait quitté le cinquième pour prendre un appartement au premier étage, juste au-dessus de l'atelier qui lui servait de salle d'études. Même elle avait fait établir la communication par un joli escalier de chêne, à spirale carrée et à rampe de bois, qui, d'un angle de cette énorme pièce, montait au-dessus, dans son antichambre.

M. de Vasqueuil remarqua que, dans l'escalier principal, il y avait une moquette à baguettes de cuivre jusqu'à la porte de M™® Nogaret, pas

plus haut. Quand la domestique l'eut introduit, il fut encore frappé par l'élégant aménagement d'un salon qu'il n'avait pas vu depuis longtemps. Des bibelots, dont quelques-uns avaient une valeur artistique, cadeaux des élèves de Daria, des kakémonos à bon marché, mais d'une fantaisie charmante, des étoffes aux tons exquis, bien drapées, mettaient une illusion de luxe, et surtout un prestige de goût, sur le fond d'un mobilier extrêmement simple.

Le travail incessant de Daria, ses prodiges d'économie, et le don de faire quelque chose avec presque rien, suffisaient à expliquer l'aspect d'élégance. Cependant M. de Vasqueuil, qui savait ce que coûtaient chez lui les exigences et les variations de la mode, et d'un tour d'esprit trop masculin pour discerner ce que la main d'une femme n'achète pas chez le marchand mais crée comme par miracle, se dit qu'une modeste directrice de cours justifiait les calomnies en recevant dans un tel intérieur.

Cette réflexion le stimula pour la mission délicate qu'il venait accomplir. Quand M™*^ Nogaret parut, toute souriante, avec l'étonnement enchanté de cette visite, qui lui paraissait de bon augure pour son bien-aimé Serge, M. de Vasqueuil, compliquant d'une désapprobation sincère l'horrible ennui qu'il éprouvait de se trouver là, — et dans quel but! — avait pris son masque

320 l'honneur d'une fejime

huguenot le plus rébarbatif, le plus digne de refléter sans s'émouvoir toutes les flammes des bûchers.

— a Bonjour^ Gaston, » fit gaiement Daria.

c Comment vont Adeline et Nicole?... »

Elle ne conserva pas longtemps ce ton de cordialité joyeuse. Dès les premières périphrases de son visiteur, elle sentit comme un filet d'eau froide lui couler entre les deux épaules.

— « Ma chère amie, vous êtes trop raisonnable, n'est-ce pas? pour ne pas comprendre... Le temps passe, les enfants grandissent... Les parents ne s'en doutent pas. On croit toujours que ce sont les garçonnets et les fillettes qui jouaient ensemble. Mais il n'en est rien. Moi-même, quand je pense que Nicole est bonne à marier, je n'en reviens pas... Or, à notre époque pratique, une chose aussi grave ne se traite plus comme dans les romans, d

Il débita longtemps des banalités de ce genre. Bien avant qu'il les eût toutes épuisées, Daria comprit ce qu'il venait faire.

Elle n'essaya pas de l'étourdir par une égale éloquence. Tout son cœur angoissé bondit à ses lèvres.

— a Mais mon fils aime votre fille! Adeline n'avait-elle pas l'idée de marier ces enfants ?

— Y avez-vous sérieusement songé? » s'écria M. de Vasqueuil.

— oc Hélas ! je sais bien que mon pauvre Serge esc absolument dénué de fortune... Mais c'est un garçon tellement hors ligne!... Je pensais que ses mérites, votre affection pour lui, la sécurité que son caractère vous offre... Enfin, je ne réfléchissais même pas, tant cela me paraissait convenu. Jadis Adeline m'en parlait presque ouvertement. Elle me disait : ec Nous n'avons que Nicole. Sans a lui donner la richesse, nous pouvons faire assez « pour elle... De sorte qu'elle suivra son inclinacc tion... x> Même Adeline se félicitait à cause de cela d'une disposition du testament de votre excellente mère, qui constituait à votre fille une situation indépendante.

— Oh ! chère amie, » s'écria Gaston, l'air choqué, a est-ce vous qui pesez si exactement les questions d'intérêt? Je ne vous attribuais pas tant de clairvoyance en affaires ! »

Le beau visage de Daria eut une de ces vives rougeurs qui la gênaient si fort dans sa jeunesse.

— oc Oui... Je sais... » reprit-elle. « Pour qui m'entendrait, j'aurais le vilain rôle. Mais pas à vos yeux... Vous me connaissez trop... Vous ne pouvez m'attribuer de bas calculs. Je veux seulement vous rappeler avec quelle précision Adeline fixait nos projets futurs.

— Il y a longtemps de cela, » observa le père de Nicole, d'un ton significatif.

— a C'écaic après notre mine. La situation n'a pas changé depuis lors.

— Croyez-vous?... »

Il la regarda — ou, du moins, parut la regarder. Car elle tâcha vainement de rencontrer les déconcertantes prunelles. Que voulait-il dire?

Après un instant de réflexion, Daria reprît :

— oc Le seul changement dont je puisse me rendre compte, c'est l'accroissement d'une affection indestructible dans le cœur de ces enfants. Cette affection, quoi que vous en pensiez aujourd'hui, mon cher Gaston, elle est notre œuvre à tous. Assez longtemps, nous avons fait un jeu du ec flirt » de ces deux petits, qui nous en donnaient l'amusement, qui, à cause de nos bravos, prenaient d'instinct les attitudes que nous applaudissions, sans savoir encore le sens de leurs puériles coquetteries. Plus tard, vous avez, vous et votre femme, encouragé tacitement l'illusion de Serge, la mienne. Vous invitiez mon fils, vous me donniez Nicole pendant des semaines entières aux Myrtilles... Nos enfants s'adorent. Vous n'y pouvez plus rien.

— Parlez pour votre fils, Daria.

— Mais je parle aussi pour votre fille. Et en toute connaissance de cause.

— Oh! permettez... Il n'y a qu'une personne qualifiée pour connaître la pensée d'une jeune fille... sa mère. x>

Dana eut peine à réprimer un sourire. C'était si bien du Gaston de Vasqueuil, cet extrait du formulaire familial et mondain. Pauvre homme I Sa personnalité inconnue s'enfermait au moule des conventions, et nul n'aurait pu dire quelle béatitude, quelle souffrance, ou simplement quel vide, cachait la correcte façade. Jamais, sauf une seule exception, elle n'avait surpris chez ce doux mannequin un mouvement personnel, un de ces gestes spontanés qui dérangent l'enveloppe extérieure et laissent apercevoir pour un instant le fond individuel. Cette unique échappée se produisit au cours d'une promenade, l'année où, ramenant de Suisse la petite Nicole, M™® Nogaret s'arrêta deux jours dans le château de Hautmesnil, patrimoine héréditaire de la famille de Vasqueuil.

Gaston fît alors quelques excursions avec elle pour lui montrer les sites pittoresques de cette partie des Vosges, tandis qu'Adeline, qui avait horreur de la nature et ne pouvait marcher dans ses souliers trop étroits à hauts talons Louis XV, restait au logis pour écrire une interminable correspondance, datée ostensiblement du féodal manoir. Daria ne pouvait oublier de quel accent M. de Vasqueuil lui avait fait admirer certaines grâces farouches de sa forêt natale. Il avait évoqué son enfance, parlé de sa mère, et surtout il avait montré une émotion inattendue devant la poésie

des montagnes, des bois et des torrents, dans rimpressionnante solitude. Mais à peine avaitelle eu le temps de s'en étonner que, sur le seuil du castel, au retour, Gaston lui avait dit précipitamment : a Ne parlons plus de tout cela. Ma pauvre Line se déplaît trop dans ce pays...

Parce que... vous comprenez, elle y a vu mourir ma mère. 9 On n'avait jamais reparlé, en effet, des sauvages beautés qui attristeraient la trop sensible Adeline, et Gaston de Vasqueuil était redevenu le mondain à visage historique de musée de cire, dont l'impassibilité semblait de si bon ton.

Quand il eut affirmé qu'Adeline seule avait qualité pour préjuger des sentiments de leur Nicole, Daria garda un instant le silence. Il en profita pour dire :

— a II m'est si pénible d'avoir à vous expliquer de telles choses! Une femme supérieure comme vous, et qui a délibérément choisi sa voie, devrait accepter vaillamment les conséquences de ses actes. Ce n'est pas moi qui me ferai votre juge, sauf en ce qui concerne ma fille. Cependant, je ne vous ai jamais fait sentir que c'était bien délicat de la laisser venir autant ici.

— La laisser venir... Ma petite Nicole... Cette enfant que j'aime à l'égal de mes fils. Que pensez-vous donc?... Que je favorisais des têteà-tête avec l'un d'eux. Mais pendant les années

de Saint-Cyr, elle n^a pas rencontré Serge trois fois. C'est bien moi qu'elle venait trouver, la mignonne. D'abord pour se perfectionner en anglais, puis pour causer à cœur ouvert. Je ne doute pas qu'elle ait en Adeline la confiance qu'elle doit avoir. Mais elle prétendait s'instruire auprès de moi, et me considérait comme sa seconde mère.

— Cependant, si vous aviez une fille, Daria, j'aime à croire que vous auriez orienté votre vie différemment.

— Que voulez-vous dire? »

M. de Vasqueuil fit un geste vague.

Il y eut encore un silence. Si les prunelles insaisissables de Gaston purent observer alors, tout en évoluant du larmier à l'angle aigu des paupières, le visage qui leur faisait face, elles durent apercevoir que ce visage pâlissait jusqu'aux lèvres. Mai^ si elles ne constatèrent pas cette altération terrible, un autre sens les suppléa. Dans les oreilles du mari d' Adeline, une voix changée pénétra lentement, révélant on ne sait quelle convulsion d'âme.

— oc Mon ami, j'exige maintenant que vous me disiez en termes clairs le sens de votre démarche. A plusieurs reprises, j'ai cru saisir des sous-entendus dans vos paroles. J'ai droit à toute la vérité. Qu'êtes-vous venu faire ici aujourd'hui?

— Vous Tavcz compris déjà. Vous prier de décourager votre fils au sujet de ma fille.

— Et lui interdire de la revoir?

— Mon Dieu... pour lui-même. . . à cause de ses sentiments... cela vaudrait mieux.

— SoitI ]> prononça Daria. Et le mot jaillit de ses lèvres comme une lame aiguë sous la pression d'un ressort, a Mais ce n'est pas tout. La raison de cette rupture? Mon fils et moi, nous avons le droit de la connaître.

— Permettez-moi cependant de ne pas vous la dire.

— Je ne permets rien de ce genre. Est-ce notre pauvreté? »

Gaston de Vasqueuil eut un mouvement scandalisé, comme si cette imputation d'une préoccupation d'intérêt, chez sa femme et lui-même, eût été inadmissible, intolérable. Mais l'empressement irréfléchi qu'il niit à s'en défendre autorisa l'exclamation immédiate de Daria :

— a Alors c'est le caractère ou l'honneur de mon fils que vous osez mettre en doute. Je vous préviens qu'il ne l'acceptera pas. »

M. de Vasqueuil lui-même admira ce fier sursaut de la femme et de la mère. Mais, aussitôt, il s'en inquiéta. Son âme pacifique ne fut pas sans s'émouvoir à l'évocation des susceptibilités en révolte chez un garçon de vingt et un ans, fib de cette créature vibrante, et qui portait avec un

juvénile et ombrageux orgueil, ses premiers galons d'officier.

Il se hâta donc de dire :

— a Ma chère amie, dans le propre intérêt de votre dignité maternelle, il est préférable que vous ne présentiez pas à Serge la situation sous un tel jour. j>

Cette fois, elle entrevit Fatroce chose. Mais son trouble fut si violent qu'elle en eût peur elle-même, et, de nouveau, fit dévier la question.

— « Sous quel jour, » dit-elle en tremblant, « voulez-vous donc que je lui représente son malheur?

— Vous pouvez dire que Nicole, en s'interrogeant, n'a pas trouvé que son cœur de jeune fille ratifiât ses inclinations d'enfant.

— C'est impossible, car il le lui demanderait à elle-même.

— J'espère bien qu'il ne se le permettrait pas! » s'écria Gaston de Vasqueuil en s'animant.

— oc Vous avouez donc que Nicole...

— Je n'avoue rien... Il ne s'agit pas d'aveu, » interrompit le père, poussé dans ses derniers retranchements, a Nicole ne peut juger par ellemême, parce qu'elle ne peut pas savoir... Elle se soumettra à la volonté de ses parents, j'y compte bien. Mais si elle se révolte, si elle nous y oblige... eh bien... »

Le cou tenduy les yeux élargis, la lèvre frémissante, Daria répéta :

— oc Eh bien?...

— Nous lui dirons ce qui en est.

— Quoi donc?... » demanda M™* Nogaret en se levant, comme une morte se dresserait hors de son suaire.

Gaston de Vasqueuil se leva à son tour.

— « Vous l'aurez voulu, y> reprit-il. a: Vous m'aurez forcé de vous parler comme il en coûte tant à un galant homme de parler à une femme. y> Il prit un temps, puis d'une voix basse et rapide : « Nicole saura que vous vous êtes irrémédiablement compromise avec monsieur d'Arthail, et que, étant donnée votre situation irrégulière, elle ne peut pas devenir votre belle-fille. »

Une phrase gronda dans le cœur de la femine outragée, l'emplit toute en un éclat de tonnerre, se rua entre ses dents qui se heurtaient de douleur. De combien peu s'en fallût-il qu'elle ne criât :

ec Pas ma belle-fille I... Mais elle est bien la fille d'Adeline!»

Et devant la stupeur de l'homme, elle eût ajouté :

a Oui, d'Adeline qui a été, presque sous mes yeux, la maîtresse de mon mari, et que je n'ai pas chassée ce jour-là comme j'aurais dû le faire... De votre Adeline, qui s'est compromise davantage avec un Georges Riaguet que moi, dans la

scrupuleuse tenue de ma vie, avec le plus noble des êtres. Mais le monde accepte ce que couvre l'étiquette conjugale, ce que justifie la fortune... Il ne déshonore lâchement que la femme pauvre et isolée!... t>

Ainsi bouillonnait en cette âme au supplice la plus horrible effervescence d'indignation. Ce que son fils allait souffrir, et l'idée que ce serait à cause d'elle — car le prétexte seul la frappait dans son écrasante vraisemblance — faillirent lui arracher les mots de vengeance meurtrière. L'expression de son beau visage, blêmi et crispé d'effarement, bouleversa M. de Vasqueuil. Il fit un pas vers elle, et balbutia, la main tendue :

— ce Ma pauvre amie !... »

Cette fade commisération le sauva du redoutable coup moral prêt à le foudroyer. Il ne fut pas traîné à genoux devant l'infamie de son Adeline. Sa face gourmée et placide ne fut pas souffletée par cette abomination. L'éclair ne creva pas le nuage. A son accent de pitié, Daria venait de se ressaisir, frissonnant de répulsion à être plainte, — et par lui. Sa nature, réfractaire à la trahison, fit grâce, — par orgueil et dégoût plus que par miséricorde. C'était pour elle-même, pour ne pas se souiller d'une bassesse, qu'elle renfonça dans sa gaine l'arme empoisonnée de son secret.

Elle se redressa, rejeta légèrement le buste en

arrière devant la main offerte, et elle dit avec une douceur écrasante :

— ec Sortez, monsieur.

— Comment?... Mais... » balbutia M. de Vasqueuil abasourdi.

— « Je vous ordonne, monsieur, de sortir de chez moi, » reprit M™* Nogaret avec cette même tranquillité de voix et d'attitude qui mettait entre elle et son visiteur une distance incommensurable de mépris.

L'autre hésita, puis il eut un geste signifiant : a Après tout, ce n'est pas ma faute ». Et il se dirigea vers la porte. Avant de sortir, il se retourna et dit :

— « Vous n'êtes pas raisonnable. Adeline, malgré tout, est restée votre amie, convenez-en. Nous ne vous avons jamais fait la moindre allusion... x>

Il s'arrêta. Le rappel de leur magnanimité n'ébranlait pas cette statue aux yeux fixes et au sourire amer qu'était devenue Daria. Alors il poursuivit :

— oc Encore aujourd'hui, je me serais tu sans votre insistance, vos prétentions pour Serge, votre façon de nous mettre en contradiction avec nous-mêmes. C'est vous qui accusiez, ma parole! Mais vous réfléchirez. Ma femme ne vous en veut pas. Vous lui ferez beaucoup de peine en la rendant responsable...

— Je vous ai déjà enjoint de sortir, monsieur, et à deux reprises, d dit la voix blanche de Daria.

M. de Vasqueuil ouvrit la porte, et, après une vague inclination, remettant son chapeau sur la tête avant de passer le seuil, il disparut.

LiviER, mon cher Olivier, pariez à ce pauvre enfant... Pour moi, je n'en aurais pas la force.

— Que lui dire? t> prononça l'accent navré du colonel.

Ceci se passait chez d'Arthail, dans l'appartement de la rue Martignac. Le silence provincial de cette rue, qui longe l'église Sainte-Clotilde, rappelait le recueillement studieux du logis de Versailles, où, quatorze années auparavant, Daria était accourue dans l'afTolement de la révolte et l'émoi de l'amour. Et voici qu'un trouble infiniment plus cruel, toujours mêlé à ce même impérissable amour, la ramenait dans le cadre maintenant bien connu, devenu si cher.

Les précieuses reliques de famille meublaient toujours le salon, où, dans ce moment, elle était assise. Mais on n*y voyait plus cette façon disparate qui les assemblait jadis comme dans un musée plutôt incohérent. La main d'une femme avait disposé les objets d'autrefois suivant une moderne ordonnance. A tout ce passé, elle avait adjoint quelques créations choisies du présent. Si bien qu'à la poésie s'ajoutait l'intimité. Le logis, tout en gardant l'âme réfléchie d'Olivier, empruntait quelque chose à l'imagination gracieuse de Daria.

Mais les deux êtres qui avaient goûté là des moments d'incomparable bonheur, y communiaient aujourd'hui dans la souffrance. Aussitôt après son entretien avec Gaston de Vasqueuil, M™* Nogaret s'était réfugiée dans cet asile, er, devant son ami consterné, elle y laissait éclater ses larmes.

D'Arthail inclina vers celle qui demeurait l'unique et absolue tendresse de sa vie sa haute taille, restée à quarante-cinq ans aussi sveltement robuste qu'à trente, et sa fine et virile tête, dont les tempes s'encadraient d'argent.

— « Ma bien-aimée!... Ne comprenez-vous pas que ceci est un prétexte?... monstrueux, mais, hélas I infiniment commode. Ces misérables auront l'approbation de leur entourage.

Car, à ceux qui ignorent ce que toutes nos précautions n'ont pu maintenir absolument secret, ils prendront soin de le laisser entendre. Notre prochain mariage ne vaincra pas les mauvaises volontés. Cependant pourquoi ne pas avoir déclaré qu'il ne tient qu'à vous de le conclure, que c'est une affaire de jours, et que, sans votre adorable et perpétuel souci maternel, sans votre délicatesse à mener seule jusqu'au bout votre tâche, vous seriez déjà ma femme... Vous seriez la marquise d'Arthail... Car, à cause de vous, je reprendrai mon titre. Je veux que tous vous nomment du nom que porta si saintement ma mère.

— Ce n'est pas, » fit Daria, a au fier soldat que vous êtes de me demander pourquoi je ne suis pas descendue à une explication.

— Vous avez raison. Pardonnez-moi. D'ailleurs, cela n'aurait rien arrangé.

— En êtes-vous sûr?... 9 demanda-t-elle avec une espérance inquiète, où mollissait un peu la hautaine dignité de tout à Theure. C'était la mère, en elle, qui voulait découvrir à tout prix des chances de bonheur pour son fils.

— a Mais non, ma pauvre aimée. Ces gens-là sont aveuglés par la perspective de marier richement leur fille. J'avais entendu raconter, sans vous en faire part, et même sans trop y ajouter foi, que Georges Riaguet compte épouser

l'honneur d'une femme )3f

mademoiselle de Vasqueuil. Maintenant je n'en doute plus. j> Daria bondit.

— (3C Georges Riaguet ! Mais ce serait hideux ! y> D'Arthail eut un haussement fataliste des

épaules.

— a Oh ! la pauvre petite Nicole ! t> reprit Mme Nogaret. « Cette Adeline est impardonnable.

— C'est une inconsciente, » expliqua l'officier, ec Elle a un sens moral rudimentaire.

Croyez-vous, ma chérie, que beaucoup de gens en aient plus qu'elle ? A un certain degré, c'est un don rare comme une haute intelUgence, comme une supériorité artistique ou toute autre prérogative de nature. Ils sont infiniment peu nombreux ceux dont les acte^ se décident par des scrupules de conscience. Généralement les traditions extérieures, les opinions de milieu et les circonstances, nous déterminent. Une valeur d'âme héréditaire élève quelques-uns au-dessus de cette médiocre moyenne. Et ce sont seulement des héros exceptionnels, ceux qui reconnaissent une loi morale inflexible, et qui, sans transaction, y conforment leur conduite.

— Cependant, » fit Daria, ce cette médiocre moyenne, comme vous dites, ose juger et condamner. y>

D'Arthail ne répondit rien, car il n'amplifiait

jamais par des considérations les vérités qu'il regardait comme indiscutables. Que tous ces pitoyables humains, courbés sous des jougs dont eux-mêmes ignoraient le poids, discutassent la démarche du voisin comme si celui-ci se dirigeait suivant son libre et responsable vouloir, sans traîner le même fardeau sur ses épaules, cela semblait à ce penseur moins odieux encore que ridicule. Mais cela était. Et, rien que pour le voir, il fallait s'élever sur les sommets les plus inaccessibles de la philosophie. Alors à quoi bon récriminer ?

Il se taisait donc, puisque Daria, s'évadant de sa douleur particulière, cherchait noise aux forces inéluctables, comme un papillon qui eût tenté d'arrêter une locomotive. Mais elle, qui était femme, par-conséquent moins résignée encore devant les hypocrisies générales que devant les injustices particulières, dressa tout à coup sa belle tête pâlie, où fulguraient des yeux d'indignation et de lumière :

— ce Ainsi, » s'écria- t-elle, « moi qui ai tout sacrifié à l'honneur, je ne suis pas une honnête femme!... J'ai écrasé mon cœur, j'ai tendu ma volonté, j'ai respecté ma parole, j'ai sauvé le nom de mes fils, je me suis réduite à la misère, condamnée à l'isolement et au travail, pour faire d'eux ce qu'ils sont aujourd'hui. Et demain peutêtre l'aîné apprendra qu'on lui refuse celle qu'il

aime parce que je suis indigné d'appeler cette • enfant ma fille!...

— Taisez-vous, ma bien- aimée, taisez-vous !... » supplia d'Arthail, épouvanté, non pas de cette soudaine violence, mais de la souffrance inouïe qui, visiblement, convulsait Tinfortunée.

Elle ne parut pas l'entendre, pas le voir. Elle continua, dans une espèce de lucide délire :

— « L'honneur... J'en ai fait mon culte, celui de mes enfants. Mon Dieu! cela tournera peutêtre contre moi! Que fera Serge, s'il se doute?... Cette fierté ombrageuse, cette pureté intransigeante que j'ai cultivées en lui, feront peut-être de lui mon bourreau s'il apprend qu'on incrimine la réputation de sa mère, s'il découvre qu'il y a dans ma vie un mystère qui peut briser la sienne. Mais quel a été mon crime?... De quoi suis-je coupable? J'étais libre... Je ne trompais personne... Et j'aurais résisté plus longtemps, ô Olivier! si vous n'aviez pas souffert. Ce qu'on appelle l'honneur pour un homme, cette suprême vertu de l'autre sexe, si belle qu'il n'y en a pas de plus haute, est-ce que je ne l'ai pas eue, moi?... Je lui ai sacrifié plus que le soldat qui meurt pour le drapeau — car j'ai connu mille agonies — plus que le commerçant qui donne jusqu'à son dernier centime pour satisfaire à ses engagements — car je ne devais rien, moi... Tout cela n'est donc pas de l'honneur, pour une

femme?... Mais dites-le donc ce qu'est l'honneur d'une femme?... Est-ce l'immunité mondaine d'une Âdeline de Vasqueuil?... »

Daria ne pleurait pas, n'élevait pas la voix. Mais il y avait quelque chose de déchirant, de lugubre, dans le sens et l'accent de ses paroles, comme dans l'éclat morne de ses yeux. D'Arthail ne put supporter de la voir, elle qu'il adorait et admirait au delà de toute expression, elle qu'il enveloppait d'une si fervente reconnaissance, ainsi broyée par les plus implacables meules sociales, et gémissant d'une torture sans nom.

Il se jeta à ses genoux, il l'enveloppa de ses bras, il l'implora par les appellations les plus exaltantes et les plus tendres :

— « Ma sainte, » répétait-il, « ma sainte... y> (Comme si la splendeur de ce mot devait auréoler la martyre, lui faire oublier dans l'extase les raffinements d'humiliation sous lesquels saignait et se tordait sa féminité si fière.) <;: Ecoutemoi, » reprenait-il, « aie pitié de toi et de moi, mon ange... Tu te tues avec des idées pareilles» Tout s'arrangera. Tu seras demain, dans quelques jours, ma femme chérie, ma belle marquise adorée...

— Mais Serge... Serge? » murmura la pauvre mère.

— « Serge épousera Nicole, qui l'aura at-

tendu. C'est une vaillante petite... Elle ne se laissera pas marier contre son gré.

— Ah! tu ne sais pas... On lui dira tout. Et c'est une enfant pure, ignorante... Elle ne comprendra pas. Elle me méprisera...

— Te mépriser!... » s'écria d'Arthail.

Il allait poursuivre son œuvre d'enveloppement, d'apaisement... Il sentait, sous la magie de sa tendresse, se calmer un peu les affreuses palpitations de ce pauvre cœur... Il connaissait trop la grisante influence de ses moindres mots, pour douter qu'il anasthésierait les fibres pantelantes et baignerait dune douceur bienfaisante, d'une illusion, d'un espoir peut-être, la chère âme si épouvantablement meurtrie. Mais tout à coup, il dut se détacher de Daria et bondir sur ses pieds... On frappait à la porte.

— « Pour rien au monde, ne laissez entrer! »

chuchota la pauvre femme précipitamment, car elle s'exagérait le désordre de sa physionomie, le désarroi de ses idées.

— « Ne craignez rien, » fit d'Arthail.

Il composa son maintien et sortit dans l'antichambre.

— « Je demande pardon à mon colonel, »

dit son ordonnance, ce Mais voici une lettre qui ne souffre aucun retard. Un cavalier l'apporte de Saint-Germain à toute bride.

— De Saint-Germain ! » s'exclama d'Arthail.

C'était la garnison de Serge. Un pressentiment saisit l'officier, a C'est un chasseur? :» demandat-il.

— «Oui, mon colonel.

— Il est reparti?

— Non, mon colonel. Il est en bas. C'est le concierge qui a monté la lettre. »

Olivier entra dans une pièce contiguë, voulant s'isoler pour lire.

L'écriture lui était inconnue. Tout de suite il courut à la signature. C'était un mot du colonel Guétray, commandant le régiment de Serge.

D'Arthail eut rapidement parcouru ces quelques lignes :

« ^Wb/i cher camarade,

« // survient une affaire ennuyeuse, et je tiens à vous mettre au courant.

« Le sous-lieutenant Serge C^ogaret m'a demandé l'autorisation de se battre avec un pékin, auquel il fait ainsi, je trouve, beaucoup d'honneur. Il s'agit du « poêle Kj^aguet y>, que mon ordonnance qualifierait plutôt de d fourneau ».

« Je flaire une stupide histoire, quelque rivalité de brasserie. Ces choses-là me déplaisent fort, et je ne r ai pas caché à votre protégé. éMais, comme il a calotte l'individu, je n'ai pas pu l'empêcher d'accor* der réparation.

« Ce Jeune homme vaut mieux que des folies pareilles. Comme vous vous intéresse^ à lui, voye^ s* il y a quelque chose à faire. Vous deve^ être de mon avis que Vuniforme n'a pas à se commettre dans ces rencontres avec des viveurs avachis.

« De toutes façons, j'ai tenu à vous prévenir.

ce Je vous serre cordialement la main,

« GUÉTRAY. »

« Post-Scriptum. — J'ai accordé à notre écervelé un congé de quarante-huit heures. Il doit être à Taris en ce moment. »

Malgré sa maîtrise de lui-même, d'Arthail marmotta un énergique blasphème. Déjà tout bouleversé par les angoisses de Daria, il sentit positivement son cœur cesser de battre à l'idée de ce qui pouvait encore atteindre la pauvre adorée. Se dominant toutefois, en quelques secondes, il griffonna sur un feuillet de papier à lettres :

« éMerci, mon cher camarade. Je vous suis extrêmement reconnaissant de votre démarchcy et vais aviser au plus tôt.

ce d'Arthail. »

Il glissa le billet sous enveloppe, inscrivit le nom du colonel Guétray, et fit remettre le mes-

sage au cavalier qui attendait en bas. Puis il rentra dans le salon.

— « Qu'était-ce? » interrogea son amie, que tout, en ce moment, inquiétait.

— « Rien... Une affaire de service... Excusezmoi de vous avoir quittée ainsi, Daria aimée. £tes-vous mieux? »

Oui, elle était mieux, elle condamna sa propre faiblesse. Elle se reprochait d'avoir désolé le cœur si cher, si plein d'elle-même.

— c Vous ne vous repentez pas de l'avoir rendu heureux, ce cœur exigeant et égoïste? » demanda d'Arthail, dont la voix mâle trembla.

— « Qu'avez-vous?... » s'écria-t-elle, saisie de l'anxieuse intonation, (l Olivier, mon amour, j'ai donc été bien lâche pour que vous me posiez une question pareille?

— Non, » dit-il avec une tristesse dont ellemême s'étonna, m Non, vous n'avez pas été lâche. O ma noble Daria, combien mon amour vous aura coûté!... »

Il l'attira contre lui, prit à deux mains la belle et douce tête, qu'il appuya contre son épaule. Et, serrant contre lui la chère créature, d'un mouvement imperceptible il la berçait et se berçait avec elle, dans un amour et une détresse éperdus, où sombrait son cœur d'homme fort et de soldat.

— « Olivier!... » cria-t-elle, se détachant avec

effroi, car elle avait senti la ferme poitrine osciller dans un sanglot.

Mais elle lui vit les yeux secs. Il se remit, la rassura.

— ((A propos, » fit-il, « Serge ne vous a pas dit? Les sous-lieutenants sortis cette année de Saint-Cyr vont avoir un congé de quarante-huit heures.

— Vraiment? » Et elle eut une lueur de joie qui perça le cœur de d'Arthail. « Non, il ne m'a rien dit.

— Il a voulu vous faire une surprise.

— Alors Je vais le voir bientôt. Quand cela?

— Attendez... La cinquième semaine... i> II parut supputer une date, a: Mais tout de suite... Aujourd'hui ou demain. Vous allez peut-être le trouver à la maison. y>

Le sourire de la mère se voila de mélancolie.

— « Oh ! j'oubliais, mon Dieu ! Il va falloir lui dire... Le pauvre enfant! Si vous saviez comme il aime cette délicieuse Nicole!

— Envoyez-le moi dès qu'il sera arrivé, » dit d'Arthail. a Je le préparerai. Et surtout ne vous montrez pas triste. Ne le désespérez pas. D'abord rien n'est perdu. Nous ne savons pas quelle sera l'attitude de la jeune fille. Dans deux ans elle sera majeure, que diable!... Si elle vous ressemble, elle attendra fidèlement. Maintenant, nous nous entendons bien?... Serge doit croire

344 l'honniur d'une femme

que monsieur de Vasqueuil n'a donné aucune raison précise. Vous soupçonnez un intérêt d'argent... Je juge de même... Et c'est bien tour, n'est-ce pas?

— « Ah! » murmura-t-elle, « pourvu qu'il n'arrive jamais à savoir I... y>

Elle partit, trouva Serge rue Saint-Lazare, et n'eut pas plutôt plongé ses yeux dans les yeux de son fils qu'elle sentit réalisée sa plus affreuse appréhension. Il savait.

Comment ne défaillit-elle pas devant l'attitude gênée, glaciale, de son enfant?... Le jeune homme, d'une tendresse presque protectrice, d'habitude, avec elle, qui, plaisamment, l'appelait « petite sœur d, parce que, trompé par cette juvénile beauté de femme, on se méprenait sur leur parenté lorsqu'ils sortaient ensemble, ne lui adressait aujourd'hui la parole qu'avec effort. Et cependant le malheureux garçon n'en était encore qu'à la période du doute.

Voici ce qui s'était passé.

La veille au matin, Serge se promenait à cheval avec un camarade dans la forêt de Saint-Germain, lorsqu'il avait rencontré l'automobile de Georges Riaguet. L'ex- « beau chauffeur » était sur le siège, les doigts aux manettes. Y avait-il de sa part quelque chose de prémédité dans cette rencontre? Nul ne s'en informa depuis lors, et il ne s'en vanta pas.

l'honneur d'une femme 34f

Lorsque, de loin, il aperçut le sous-lieutenant, il dirigea aussi près qu'il le put de Tallée cavalière. Et il le fit d'une façon si brutale, avec une si alarmante allure de sa bruyante et puante machine, que le cheval de Serge prit peur. C'était un vigoureux animal, et, dans ses écarts, ses sauts de mouton, peu s'en fallut qu'il ne désarçonnât son cavalier, pourtant solide.

Riaguet arrêta son véhicule et parut suflfoqué par une gaieté absolument irrésistible. En même temps, il fit, sur le cavalier si fortement secoué, une remarque à l'ami qui l'accompagnait. Et ce devait être une grossièreté bien désobligeante, car le domestique, placé sur la banquette d'arrière, ne retint pas le mauvais et furtif sourire des valets qui entendent les maîtres se gausser les uns des autres.

Tout en luttant avec sa monture, Serge avait remarqué ces détails. Son cheval à peu près calmé, il s'approcha de la voiture.

— « Pardon, monsieur Riaguet, » dit-il en touchant légèrement son képi, a voudriez-vous répéter tout haut ce que vous venez de dire tout bas sur mon compte? )>

L'héritier des poêles mobiles se trouva un peu déconcerté par l'énergie du ton. Grand, gros et riche, il pensait en imposer à ce freluquet, et lui infliger des humiliations ou des leçons sans que celui-ci regimbât. Mais il se dit, en son langage,

qu'il ne pouvait pas « caner :» devant les témoins de cette scène, ni travestir ce qu'il avait confié à son voisin, sans paraître par trop <jl mufle y>. D'ailleurs, quoique dénué de vraie bravoure, il avait cette audace animale des sanguins irascibles, qui foncent en avant quand leur sang s'échauflfe, quitte à regretter les conséquences.

Il répliqua donc, avec toute larrogance dont il était capable :

— a: Et si cela ne me plaît pas, monsieur, de vous le répéter?

— Que cela vous plaise ou non, il le faudra bien pourtant! y> s'écria Serge, en passant ses rênes dans la main gauche comme pour garder libre la droite, du côté de son interlocuteur.

Il se trouvait alors tout près de l'automobile, et par un appui de jambe, il y maintenait vigoureusement son cheval, qui renâclait et frissonnait contre la trépidante machine.

Georges Riaguet se leva, pour ne pas être en désavantage et jeter Serge hors de sa selle, si celui-ci faisait mine de le toucher.

— (( Comment m'y obligerez-vous ? » demanda-t-il en ricanant.

— « Je ne vous y obligerai pas plus qu'on n'oblige vos poêles à expectorer leurs détritus quand on n'a pas de pincettes... Mais je vous corrigerai! » dit le sous-lieutenant, dont les yeux étincelèrent.

— « Voyou! » hurla Riaguet. « Mes poêles!...

Sa mère est maîtresse de langues... et d'officiers supérieurs, -» ajouta-t-il avec le plus abject rictus.

Il finissait à peine que le soufflet le mieux appliqué retentissait sur sa face, largement propice d'ailleurs à de telles conjonctures.

Dans l'exaspération que produisait toujours chez lui une allusion à la source de sa fortune> ridiculisée sans cesse par des surnoms, des carir catures et des mots de revue, il n'avait songé qu'à rendre l'injure sans prévenir la voie de fait.

Sous le cuisant affront, il vit rouge. Et, cenainement, si les poings qu'il lança en avant eussent tenu quelque arme, il aurait commis un meurtre. Mais il ne réussit qu'à perdre l'équilibre et à tomber presque hors de sa voiture, qu'il dut quitter, gauchement, pour ne pas s*aplatir sur le chemin. D'un prompt mouvement de jambe, Serge avait écarté son cheval.

— «Oh! monsieur,» dit le sous-lieutenant, <K nous n'allons pas nous colleter, j'imagine. J'attendrai deux de vos amis. i>

Il partit au petit trot. Son camarade le rejoignit.

— « Entrons sous bois, » proposa ce jeune homme à Serge. « Ne restons pas sur une route où sa damnée machine pourrait nous rejoindre.

348 l'honneur d'uni femme

Il doit avoir des mœurs de cocher de fiacre, et nous rattraperait pour nous crier des gros mots, suivant l'usage de ces chevaliers du fouet. Ce serait de la dernière incorrection.

— Tu seras l'un de mes témoins, d dit le fils de Daria. <r Mais je te demande sur l'honneur de ne répéter à qui que ce soit les paroles de ce misérable. Je l'aurai souffleté parce qu^ayant effrayé exprès mon cheval, il s'est ensuite moqué de la rididule position où me mettaient les défenses de cette bête snipide. Je ne l'ai frappé que pour cela. C'est entendu, n'est-ce pas?

— Compte sur moi comme s'il avait insulté ma propre mère, le drôle infect! )e> s'écria le camarade de Serge, avec la noble chaleur du culte filial doublé de la solidarité militaire. S'il ose dire autre chose, je le démentirai, et j'y gagnerai le plaisir de me battre avec lui après toi^ et de ne pas le manquer s'il t'échappe, d

Serge rentra chez lui, où il reçut dès l'aprèsmidi même les témoins de Georges Riaguet, envoyés par celui-ci de Paris à Saint-Germain dans son automobile. Il les mit immédiatement en rapport avec l'ami qui l'accompagnait le matin et un autre ofiUcier de leur âge. Le duel fut décidé suivant la version arrêtée par le fils de Daria. Un des témoins de Georges ayant fait allusion à un autre motif, le sous-lieutenant qui avait assisté à la provocation déclara que le nom de

/^me Nogaret n'avait rien à voir dans cette affaire, et que celui qui le prononcerait lui rendrait raison de son inconvenance. Les autres n'insistèrent pas.

Les négociations se trouvaient terminées le lendemain de bonne heure. Mais, dans l'intervalle, le malheureux Serge avait passé par toutes les affres d'une jeune conscience qui, sourdement inquiétée depuis longtemps par des rapprochements et des apparences, se trouve brusquement mise en face d'une irréfutable lumière. Ce n'était pas la première fois qu^une anxieuse pensée s'éveillait en lui au sujet de sa mère et de d'Arthail, les deux êtres qu'il adorait et vénérait par-dessus tout. Mais c'était la première fois que cette pensée, qu'il n'osait se formuler à lui-même, qu'il sentait à peine glisser en son âme comme un spectre rôdeur, évanoui au moindre sursant de volonté, prenait forme dans une bouche étrangère. Et quelle forme!... et dans quelle bouche!...

Ainsi on disait cela!... On avait l'audace de dire cela!... Ce qu'un Georges Riaguet lui lançait dans la colère, d'autres avaient dû l'entendre, le répéter. Où donc? Mais partout. Mon Dieuf chez les de Vasqueuil aussi, devant sa pure Nicole peut-être!...

Durant la nuit la plus affreuse que sa jeune vie eût rencontrée ou seulement imaginée, ce fils au désespoir se sentait des velléités de se battre avec

)fO L HONNEUR D UNI FEMME

l'univers. Mais la sensation atroce du jugement venimeux qui circulait et les souillait tous, sa mère, son frère et lui, n'était rien à côté du doute qui torturait son sentiment filial. Hélas I les faiblesses de l'amour, quelle que soit leur excuse, de quelque poésie qu'on les enveloppe, ne trouvent jamais grâce dans le cœur de l'enfant qui les attribue à sa mère. Plus délicat est ce cœur, plus ombrageusement susceptible et tendre, et plus intolérables lui apparaissent certaines images, qu'il ne peut ni fuir ni supporter. Les suppliciantes évocations qui font un enfer de la jalousie amoureuse ont une puissance tortionnaire différente, mais non moins abominable, quand elles avilissent une mère dans l'imagination de son fils.

Lorsque cette mère est une Daria Nogaret et ce fils le jeune soldat bouillant d'honneur dont elle avait façonné l'âme à la mesure de la sienne, et qui sentait tout ce qu'il lui devait de gratitude, d'enthousiaste dévotion, alors le drame intérieur devient indescriptible.

Par une sorte de prescience dans la douleur, Serge, en même temps, sentit chanceler sa certitude d'épouser Nicole. Non pas qu'il se représentât une seule minute l'usage déloyal auquel les de Vasqueuil feraient servir la réputation de sa mère, mais parce que ce garçon, qui poussait à l'extrême tous les scrupules, commençait à se

L HONNEUR D UNE FEMME 3f I

demander si, dans de telles conditions, il avait le droit de maintenir ses prétentions à la main de l'innocente jeune fille.

« Ce qu'elle a pu entendre dire, elle doit le mépriser comme une calomnie, » songeait-il.

c( Plus tard, si elle y entrevoit une vérité, sa désillusion sera irrémédiable. Elle mourra de honte, comme je me sens prêt à en mourir moi-même. »

Il serait impossible d'exagérer les sombres déductions du jeune officier. Il avait, dans une complète ignorance de la vie, l'intransigeance de- son âge, de son éducation, et, toute saignante au point le plus sensitif de sa fierté, là blessure d'une insulte atroce.

Aussi, lorsque, le lendemain, les dispositions étant prises pour le duel, il alla trouver son colonel et lui demanda la permission de se battre, son chef, en observant cette jeune physionomie défaite, ne crut guère à la seule histoire du cheval ombrageux, des sauts de mouton provoquant un éclat de rire, châtié aussitôt par la représaille extravagante du soufHet.

— (.( Que diable I mon ami, si vous devez gifler les gens à toutes les pétarades d'un cheval!... 3)

Il montra beaucoup d'humeur, le colonel. Et il assura à son subordonné qu'il n'aimait guère a: ces blagues-là 3>, sous lesquelles traînait toujours quelque jupon plus ou moins propre, et

3f3 l'honneur d'une femme

qu'il saurait punir ses officiers si ceux-ci cherchaient de sottes querelles à des pékins.

Quand il eut congédié le sous-lieutenant avec l'autorisation demandée et la semonce inattendue, le colonel Guétray envoya immédiatement à son collègue d'Arthail le courrier qui arriva rue Martignac pendant la visite de Dâria.

Olivier, devinant que le jeune homme accourrait embrasser sa mère sous un prétexte quelconque, et que celle-ci le lui enverrait immédiatement, comme c'était convenu, se garda bien de quitter la maison. Jamais il n'avait éprouvé pareille anxiété. Son camarade du régiment de chasseurs n'avait pas besoin de le prévenir que la cause officielle de la rencontre n'était pas la véritable. Il le savait de reste.

Seulement à quel degré de tragique atteignait la réalité? Voilà ce qu'il se demandait, dans la pire appréhension qu'il eût traversée de sa vie. Puisque Serge se battait avec Georges Riaguet, c'est qu'il voyait en lui un rival. Mais se doutait-il que ce rival fût favorisé par les parents de Nicole ? Avait-il la moindre idée que ceux-ci eussent prononcé sa propre sentence d'exclusion? Surtout, — et voilà ce qui faisait trembler d'effroi cet homme intrépide, — surtout le malheureux enfant concevait-il le moindre soupçon des motifs allégués par les de Vasqueuil?

D'Arthail envisageait pour la vingtième fois,

l'honneur d'une femme 3f3

dans toutes ses données, Fangoissant problème, lorsque retentit le timbre de son appartement.

L'officier supérieur tressaillit, avec un soubresaut violent, presque douloureux, des nerfs, et un battement de cœur qu'il n'avait pas expérimenté peut-être depuis son premier galon. Il était alors assis devant sa table, dans son cabinet de travail, et il contint l'impulsion qui le jetait debout hors de son siège.

Après un léger coup à la porte, son ordonnance parut.

— a Mon colonel, c'est monsieur Serge, »

dit cet homme avec une familiarité de vieux serviteur.

— (n Faites-le entrer. Te voilà, mon garçon, » ajouta aussitôt d'Archail la main tendue, comme le jeune officier pénétrait dans la pièce.

— ce Oui, mon colonel. »

Serge n'eut pas besoin d'en dire plus pour que l'ami de sa mère sentît s'accentuer les plus noires prévisions. Ce n'était pas là l'élan joyeux qui d'habitude précipitait l'enfant dans ce sanctuaire de travail, où toujours il avait trouvé une affection si fortifiante et reçu de si hautes leçons. Le sous-lieutenant restait debout, comme figé. Il hésitait à prendre un siège, devenu tout à coup étranger dans ce lieu où tout lui était accueillant et familier. Et quelle figure il avait! Ce visage, qui semblait une mâle réplique de celui de Da-

ao.

3f4 l'honneur d'one femiie

ria, avec son ovale finement élargi, ses traits aux lignes pures et la splendeur bleue des prunelles, était ravagé par une^de ces fatigues que les physionomies d'un tel âge doivent plus souvent à des veillées de plaisir qu'à de soucieuses insomnies. Sous la moustache brune, encore légère et soyeuse comme un duvet, la bouche paraissait tendue et sèche*de fièvre. Les joues étaient pâles, tirées. Les'orbites*se creusaient dans une ombre de bistre.

— € Eh*^bien, d dit d' Arthail, d'un ton qui voulait être dégagé, c nous avons donc fait des bêtises?... Ton colonel me prévient. Il est furieux. Au moins tu n'as pas démenti l'explication de ton congé, que'^j'ai donnée à ta mère ?

— Quelle explication, mon colonel?

— Une faveur aux Saint-Cyriens récemment incorporés.

— Ce que j'ai dit n'a pas pu la détromper, mon colonel. Mais... vous aviez donc eu le temps de prévenir^ma mère ?

— Elle était ici, d dit Olivier, « quand j'ai reçu le mot de Guétray. »

Cette réponse était simple. La veille encore, celui qui^la faisait, pas plus que celui qui l'écoutait, n'y eussent attaché d'importance. Pourtant à peine eut-elle vibré, que tous deux en éprouvèrent une stupeur. Leurs regards se croisèrent^ mais ne purent se soutenir. Et, dans ce court

i'honneur' d'une femme ^ff

éclair, le sous-lieutenant avait constaté sur le hautain visage vieilli la même rougeur que le colonel venait de surprendre sur les traits du jeune soldat. Il y eut quelques secondes d'une insoutenable gêne.

Tout l'effort inutile de ces deux hommes pour se cacher mutuellement leur pensée ne servit qu'à donner plus de force à cette pensée même.

— « Il se trouble en m'apprenant que ma mère était chez lui, » disait intérieurement Serge, dans une tourmente d'indignation désespérée. « Il a deviné ce qui doit être être tellement incompréhensible et scandaleux pour sa piété filiale, y> pensait Olivier avec une tristesse immense et un confus remords.

Le grand cœur de d'Arihail ne put supporter l'équivoque. Une courte velléité de donner le change à cet enfant loyal, surgit dans son esprit et s'évanouit aussitôt. Sa physionomie prit une expression presque solennelle. Le fils de Daria suffoqua d'émotion dans le pressentiment de l'explication qui allait suivre.

— (( Assieds-toi, Serge, y> dit le colonel, qui se leva lui-même et fit lentement quelques pas dans la chambre.

Il revint se placer devant le jeune homme, qui lui avait obéi, et qui s'était jeté sur un siège, sentant ses jambes fléchir.

— (( Tu vas te battre demain, mon cher enfant.

3f6 L HONNEUR d'uNE FEMME

Je ne pense pas que cette rencontre offre le moindre danger sérieux. Elle se terminera, j'y compte bien, par une petite leçon infligée à ton grotesque adversaire. Il n'en est pas moins vrai que tu cours un risque, n'eusses-tu qu'un millième de chance d'être tué. C'est pourquoi je dois te révéler ce que je ne me pardonnerais jamais de ne pas t'avoir fait connaître s'il t'arrivait malheur. Ta mère, — ton admirable mère, — me fera bientôt l'honneur de devenir la marquise d'Arthail. »

Serge garda le silence, fixa sur celui qui cessait de parler un ardent et sombre regard. Les mots qu'il venait d'entendre ne le consolaient de rien. Au contraire, il les considérait comme un aveu, comme une excuse et une explication. Peu lui importait l'avenir, quand le présent, quand le passé, contenaient ce qui, pour ses sentiments de fils, était irréparable. En même temps, cette perception rapide, qui fait embrasser tant de choses à la vue intérieure dans certains moments tragiques, lui découvrait clairement ceci : le mariage de sa mère ne ferait que justifier les immondes propos d'un Georges Riaguet et de ses pareils. La société, dans son illogisme absurde, ne déchaîne-t-elle pas ses ricanements et ses brutalités d'appréciations bien davantage lorsqu'elle voit se régulariser une ancienne situation amoureuse, que devant la prolongation d'un mystère admis.

l'honneur d'une femme 3f7

consacré presque? Puis le mariage d'une mère offusque, même dans les conditions les plus parfaites, un fils de vingt ans. Que pouvait donc éprouver celui-ci, dont tant d'illusions s'effondraient? Sentant son cœur se briser, il rassemblait toute sa force, tout son orgueil, pour ne pas éclater en sanglots.

D'Arthail ne souffrait pas moins, pour d'autres causes. 11 mesurait l'incompréhension de cette jeune âme. Il se désespérait de l'affreuse, mais inconsciente injustice qu'il y découvrait contre la plus adorable des femmes et des mères. Aucune parole ne changerait cet état de choses.

Il considérait avec un peu d'ironie, infiniment douloureuse, et avec une intense pitié, le beau visage farouche du jeune homme.

— a Tu ne dis rien, Serge ?

— Je n'ai rien à vous dire, mon colonel.

— Tu ne souhaites donc pas le bonheur de ta mère? Ou est-ce que tu ne me crois pas capable de l'accomplir ? »

Ce mots percèrent le pauvre garçon. Non, c'est vrai... Pas un instant depuis la veille, il n'y avait songé, au bonheur de sa mère... Il n'avait eu que des idées de loi morale, de rigide devoir. Un attendrissement lui mouilla brusquement les yeux. Cependant il ne répondit rien.

D'Arthail détourna la tête, car il ne voulait pas dessécher, en ayant l'air de l'apercevoir, la brume

3f8 l'honneur d une femme

de larmes sur laquelle battait la paupière du souslieutenant. Il se remit à marcher dans la pièce, et reprit d'une voix profonde :

— c Vois-tu, mon enfant, la vie t'apprendra quelle créature sublime tu as pour mère, ce que tu lui dois, et que jamais ton respect, ta reconnaissance... D

Il ne put achever. Serge venait de se dresser, avec un visage étincelant.

— « Pardon, mon colonel... J'aime et j'admire trop ma mère pour souffrir que personne, pas même vous, me dicte mes sentiments envers elle. j>

Olivier lui lança un coup d'œil soucieux, puis sourit tristement, et vint se rasseoir devant son bureau. Il y resta un moment, le fiont sur sa main, perdu dans ses réflexions. Quand il releva la tête, il vit que le jeune homme était resté debout.

— « Mon pauvre enfant, » reprit-il avec une douceur presque tendrement féminine, a j'ai autre chose à te dire. Reprends ta place, et écoute-moi encore un instant. Sois un homme et un soldat, Serge. C'est un grand chagrin que je vais t'apprendre.

— Oh I mon colonel, j> fit le jeune officier avec amertume, oc j'ai subi ou pressenti depuis hier tous les genres de douleur. Parlez donc. Il s'agit de ma fiancée, n'est-ce pas?

l'honneur d'une femme jf9

— Mademoiselle de Vasqueuil ne l'était point officiellement, mon ami.

— Si les engagements les plus sacrés, les promesses échangées depuis que nous sommes au monde et approuvées par nos parents, ne constituent pas des fiançailles, je retire le mot, mon colonel.

— Monsieur de Vasqueuil est venu trouver ta mère et Ta priée de te décourager. Voilà pourquoi, » reprit d'Arthail, avec une nuance de sévérité dans la voix, o: madame Nogaret se trouvait ici hier. C'est son désespoir, son inquiétude pour toi, qui l'ont fait accourir me demander aide et conseil.

— Les démarches de ma mère n'ont pas besoin de justification, mon colonel, >> déclara Serge, cette fois avec une intention presque agressive.

Mais comment lui en vouloir? Le malheureux arrivait aux limites de ce qu'il pouvait endurer sans éclater d'angoisse. Il reprit en tremblant :

— a Au nom de qui s'est exprimé monsieur de Vasqueuil ?

— En son nom et au nom de sa femme.

— S'étaient-ils tous deux entendus avec Nicole?

— Non.

— Il l'a dit à ma mère ?

— lia laissé entendre que sa fille ignorait leur

décision, mais qu'il ne doutait pas de l'y amener ensuite.

— Et... quelles raisons a données monsieur de Vasqueuil? »

D'Arthail attendait la question et il avait préparé sa réponse. Par malheur il était de ces gens dont la droiture est comme certains chevaux difficiles, qui, malgré toute l'habileté de leur cavalier, laissent voir, si peu que ce soit, leur résistance et son effort dans des évolutions inaccoutumées. La souplesse manque. On perçoit la pesée de la main sur la bride, la crispation de la jambe au flanc de la monture. C'est ce qui, moralement, arriva, en dépit de la promptitude et de l'aisance que le colonel crut mettre à expliquer :

— oc On ne donne jamais de raisons dans un câs pareil, mais de vagues prétextes, d'âge, ou autres. Tu n'as guère que deux ans et demi de plus que cette jeune fille. Ta situation n'est pas faite. Au fond, mon pauvre ami, l'obstacle vrai, l'obstacle insurmontable, c'est que tu n'as pas le sou. D

Cette dernière affirmation, conforme non seulement à la pensée intime de d'Arthail, mais à une vérité qui crevait les yeux, se formula nettement dans la bouche de l'officier supérieur. Cela fit contraste avec le tour impersonnel et incertain du début. Détail qui n'échappa point à la

sensibilité exacerbée de Serge. Quand une idée dominante prime tout dans l'esprit, on est tenté d'y rapporter la moindre chose. Et ici le rapport était inévitable. L'outrage de la veille, dans la forêt de Saint-Germain, lancé par un prétendant à la main de M^^® de Vasqueuil, montrait assez la résolution prise par ces gens d'alléguer, dans le sens abominable de leur intérêt, ce qui pouvait compromettre la réputation de Daria.

Serge, les bras croisés, la tête inclinée, réfléchissait.

Or ces réflexions — d'un caractère si cruel, si humiliant, si désolé! — Olivier les distinguait comme si ce crâne, fleuri de jeunesse par le velours touffu des courts cheveux bruns, eût été aussi transparent que du cristal, ce II doit me haïr, en ce moment, cet enfant dont je fus tant aimé, » songeait le colonel, a Et que pense- t-il de sa mère?... » Puis la commisération l'emporta, ce Pauvre petit I... d II lui adressa la parole.

— « Ne te désespère pas, voyons... Cette charmante Nicole est une nature exquise. Elle t'aime... Elle t'attendra... Et les circonstances...

— Les circonstances, mon colonel, » dit Serge en se levant, a me séparent à jamais de mademoiselle de Vasqueuil. C'est à moi de lui rendre sa parole. N'ayant ni un nom ni un patrimoine équivalents aux siens, je lui devais au moins ce qu'elle estime comme moi supérieur

36i l'honneur d une femme

à tout : un honneur familial intact. Vos leçons mêmes, celles de ma mère, ont exagéré en moi tous les scrupules de loyauté. C'est votre faute si j'en suis aujourd'hui victime. Il fallait, ou m'en donner moins, ou ne pas me mettre dans le cas d'en souffrir. 9

Cette fois tout était dit. Les deux hommes restaient Êice à face. Ce fut un de ces instants où toutes les forces de la vie, tous les échos des hérédités séculaires, toute l'excessive tension de l'être vers cet équilibre mystérieux qu'on appelle le bonheur, gonflent les fibres et multiplient jusqu'à un excès prodigieux la faculté de sentir, la conscience d'exister.

La poitrine de d'Arthail s'élargit visiblement. Elle souleva et entr'ouvrit le veston de molleton bleu marine qu'il portait comme vêtement d'intérieur. Une respiration profonde s'exhala de ses lèvres, sous la moustache d'un châtain sombre, où nul fil gris ne s'apercevait encore.

— « Ahl pauvre enfant!... d s'écria-t-il avec une solennité qui étreignit le cœur de Serge, a Voici la première fois que, prononçant le mot d'honneur, tu n'en vois plus dans ta mère l'incarnation vivante. Eh bien, sache que ta vision t' égare. C'est l'obscurité de tes jeunes yeux qui trouble l'image sublime. Jamais une femme n'a mieux servi l'honneur, ne lui a fait plus de sacrifices, que la noble créature à qui tu dois tout,

depuis l'intégrité de ton nom jusqu'à ton galon d'officier, jusqu'à la fière délicatesse de ta nature. Apprends aujourd'hui ce que tu ne comprendras peut-être que bien tard : c'est que rien dans sa vie... — rien, entends-tu! — n'a été contraire à cette haute conception de moralité humaine que synthétise le mot honneur. La vilenie imbécile du monde peut en juger différemment. Car notre société en mal d'avenir n'a gardé des principes anciens que la façade, et ne s'est pas élevée jusqu'à en concevoir de nouveaux. Voilà pourquoi cette société est si foncièrement hypocrite. Au nom de codes pourris, elle courbe et atrophie les âmes des femmes, comme les Chinois leur estropient systématiquement les pieds. Mais il n'en sera pas ainsi toujours. Tu es assez jeune, Serge, pour voir s'accomplir ce que je ne verrai sans doute pas, car il y faudra du temps : une évolution de la conscience humaine qui remettra à leurs places respectives une Adeline de Vasqueuil et une Daria Nogaret, qui, entre elles deux, discernera laquelle mérite, en stricte justice, le titre d'honnête femme... ou plutôt — suivant notre idéal à nous-mêmes, auquel se haussera l'autre sexe — celui de femme d'honneur. »

Le dernier mot vibra, plein d'une sonorité emphatique. La voix mordante et nerveuse de d'Arthail lui donna une force de prophétie. Dans

la pièce austère, une figure sembla se lever, telle qu'en créa tout récemment le génie précurseur de certains peintres anglo-saxons : non plus la vierge mystique au front étroit, docile instrument de destinées qu*elle ignore, et dont la pureté est faite d'inconscience, telle que l'imagina la Renaissance italienne, mais une de ces femmes d'humanité si complète, aux larges tempes d'intelligence, aux yeux débordants de pensée, à la bouche sagace et tendre, au corps de guerrière et d'amante, telles que l'annonce, en une vision hautaine, le préraphaélitisme anglais.

Serge en sentit confusément la présence. Ne lui suffisait-il pas d'évoquer sa mère, qui, même au physique, ressemblait à ce type merveilleux ? L'autorité, la chaleur contenue, accentuant le discours de d' Arthail, l'éloquence de cet homme habituellement si sobre de mots, l'avaient impressionné de façon étrange. Mais sa juvénile et impétueuse tristesse ne pouvait être abolie par des considérations philosophiques.

Il garda quelques instants le silence, puis prononça :

— a Je ne me fais juge ni de ceux que je respecte, ni de mon époque. J'agis suivant les éventualités présentes. y>

Il ajouta, changeant la sécheresse dogmatique du ton en une déférence froide :

— a Vous n'avez plus rien à me dire, mon colonel ? y>

Olivier répliqua, très paternel :

— « Si, voyons... Ton duel de demain?...

— 11 a lieu de bonne heure, dans les bois du Vésinet.

— Quelle arme ?

— L'épée. C'est mon adversaire qui a choisi, étant l'offensé.

— Ah ! Est-ce que ce pékin sait tenir un fleuret seulement?

— On m'a dit qu^il ne tire pas mal.

— Mais toi, tu es de première force. »

Serge eut un léger sourire.

— oc Tu es sûr de t'arranger de façon à ce que ta mère ne se doute pas?...

— Soyez tranquille, mon colonel.

— Eh bien, mon enfant, il ne me reste qu'à te souhaiter bonne chance.

— Merci, mon colonel. »

Il fit un mouvement comme pour se retirer.

— oc Tu ne m'embrasses pas? y> dit d'Arthail.

Le sous-lieutenant eut une hésitation imperceptible. Puis, avec une grâce où, malgré la raideur militaire, très voulue, quelque chose d'enfantin subsistait, il se laissa serrer par ces bras dont l'étreinte, naguère, lui inspirait autant d'affection que d'orgueil.

"^66 l'honneur d'une pemme

Tout de suite, d'ailleurs, il s'en dégagea. Une émotion le suAToquait, dont il avait honte.

Il murmura, plus agité que ne l'eût fait prévoir sa récente attitude :

— c Plaignez-moi, mon colonel. Ne me condamnez pas. Je suis bien malheureux!... »

Et il sortit précipitamment.

E me condamnez pas, » avait die Serge.

Jusqu'au lendemain, cette parole hanta lugubrement d'Arthail. « Qu'at-il voulu dire? » pensait le colonel, a Et que va-t-il faire ? »

La réponse à ces questions lui apparut, et tout ensemble la confirmation de ses pressentiments pénibles, ausitôt qu'il apprit le résultat du duel. Le jeune officier venait de recevoir une grave blessure, dans des conditions stupéfiantes pour les camarades qui l'assistaient et qui connaissaient son adresse. II avait follement attaqué à bras raccourci, se servant de son épée comme d'un poignard, et se découvrant tout à fait. Son

adversaire, rassemblé en arrière, n'avait eu qu'à allonger le bras, la pointe basse, pour Tenferrer à fond. S'offrir à cet inévitable coup d'arrêt, c'était, chez un tireur tel que Serge, une faute incompréhensible. Ses témoins l'expliquèrent par une colère aveugle qui lui avait ôté son sangfroid. Mais Olivier ne s'y trompa point. Il devina, — Dieu sait avec quelle angoisse! — que l'enfant désespéré avait voulu la mort.

Et c'était la vérité. Serge, avec la sensitivité excessive de son âme si pure, s'était trouvé incapable de supporter une diminution de sa mère en lui-même, comme aux yeux des autres, ni l'idée que par cette diminution il ne pouvait épouser la jeune fille qu'il adorait.

Afin de comprendre le bouleversement intérieur qui venait de le pousser à une résolution de démence, on doit se représenter que tout l'amour, tout le bonheur, toute la fierté de la vie, se concentraient pour le jeune homme en trois êtres : sa mère, d'Arthail et Nicole. Une catastrophe morale telle que, pour lui, il ne pouvait en arriver de pire, éclipsait ou sapait ce triple amour, ce triple bonheur, cette triple fierté. Il en avait conçu un dégoût immédiat et invincible de l'existence. Tout lui avait paru triste et souillé. Dans une ivresse de mélancolie, il s'était jeté sur l'épée offerte, ayant d'ailleurs prémédité ce dénouement à sa douleur, — dénouement qui

épargnerait aux siens là pensée affreuse de son suicide.

Et maintenant, Serge était couché dans son ancienne chambre d'enfant, au logis maternel, rue Saint-Lazare. On ne répondait pas encore de sa vie. Pourtant l'espoir était grand de le sauver.

Il avait une de ces blessures dont on ne réchappait pas voici seulement dix à quinze ans, avant les récents progrès de la chirurgie alliée à l'antisepsie. L'intestin était perforé, ce qui, naguère, entraînait la péritonite suivie de mort, inévitablement. Aujourd'hui, dans un cas pareil, on ouvre le corps, on recoud l'intestin, on referme l'entaille extérieure, et tout est dit. Du moins s'il ne survient ni complication, ni agitation morale ou physique, ni fièvre.

Hélas! en ce qui concernait le jeune officier, toutes ces aggravations étaient à craindre. Ce qu'il y avait de déchirant pour sa mère, qui le soignait avec le dévouement qu'on imagine, c'est qu'elle vit que lui-même s'appliquait à empirer le mal. Tout d'abord elle le gronda tendrement, ne comprenant pas ses imprudences, ne pouvant concevoir qu'il n'eût pas la raison de rester calme quand sa vie en dépendait. Il sautait de son lit, il dérangeait les pansements, il absorbait des aliments interdits. Elle se voyait contrainte à le surveiller comme lorsqu'il était petit, dans une

ai

fièvre scarlatine que sa turbulence avait failli rendre mortelle.

Le frère du malade» André, venait en aide à leur mère. D'Arthail aussi s'asseyait pour de longues heures à ce chevet tourmenté. Cependant, malgré tant de soins, chaque progrès semblait entravé presque aussitôt par quelque maligne influence. Et Daria se désespérait, sans découvrir la puissance adverse et mystérieuse qui lui disputait son fils, quand une nuit elle eut Texplicadon de l'énigme. Cette explication la frappa d'horreur.

Serge, cette nuit-là, eut le délire. Dans l'inconscience de la fièvre, il laissa échapper son épouvantable secret. 11 dit à sa mère qu'il voulait mourir, et pourquoi il voulait mourir. Il le lui dit, à elle, d'une voix enfantine, plaintive, de cette voix dont il l'appelait jadis au moindre bobo près de sa couchette de tout petit garçon. Il ne la reconnaissait pas, et il geignait une lamentation puérile, dont on ne saurait dire l'effet tragique sur l'infortunée qui l'écoutait :

— a II ne faut pas le dire à maman... Elle se fâcherait si elle savait que j'ôte mon bandage. Elle ferait les gros yeux... Puis elle se cacherait pour pleurer, pauvre maman!... Mais je ne veux pas guérir... je veux m'en aller... Oh! j'ai trop de chagrin, voyez-vous, depuis que j'ai appris... Mais je ne vous dirai pas ce que j'ai appris...

Vous le répéteriez peut-être à Nicole, et elle en voudrait à ma mère... Je tiens tant à ce qu'elle continue de respecter ma mère, quand je ne serai plus là... Oh! si je n'avais pas le souvenir... je pourrais peut-être accepter... Si je ne revoyais plus tout le temps les jours où maman nous quittait pendant que nous faisions nos devoirs, sans nous dire où elle allait, ce Les enfants, d déclarait-elle, « ne doivent pas faire de questions. » Elle nous embrassait en partant... Elle nous embrassait en revenant... A quoi pensait-elle quand elle tombait ensuite dans des rêveries silencieuses?... Elle pensait à lui... Elle se rappelait qu'il...

— Tais-toi^ Serge!... Tais-toi, mon enfant... d supplia la mère en se jetant à genoux près du lit.

A ce cri, le malade eut comme un réveil, reprit conscience des choses, demanda à boire.

Daria lui présenta le verre en tremblant, et elle crut défaillir devant le regard bon et navré, et le oc Merci, petite mère », murmuré si faiblement, dont il lui exprima sa gratitude.

Bientôt après, les divagations recommencèrent. Et ce fut, jusqu'au matin, la suite des mêmes lugubres alternatives : les plaintes si doucement, mais si mortellement accusatrices, quand le pauvre cerveau battait la campagne; la résignation affectiieûse, — plus perçante peut-être pour

le cœur de la mère, maintenant qu'elle en saisissait la signification, — aux moments lucides.

Y eut-il jamais supplice plus raffiné pour une femme aussi fièrement amante et mère, que celui dont agonisa Daria pendant ces heures effroyables? Pourtant, lorsque, à la première heure du jour, les médecins arrivèrent, lorsque, devant son autre fils, devant Olivier accouru aux nouvelles, devant le blessé lui-même, qui ne se doutait de rien, il fallut simuler l'espérance, la tranquillité, elle montra bien que sa vie d'abnégation et d'efforts l'avait dressée à tous les héroïsmes. Aurait-elle eu ce courage et ce front immobile, si tant d'épreuves n'avaient pas fait d'elle une magnifique créature d'exception?

Même son amour secret, qui allait lui coûter, sans doute, mille fois plus que la vie, il avait été, dans son incomplète joie tout imprégnée de sacrifice, un élément de noblesse. Plus facile, plus égoïste, il ne se serait pas épanoui en splendeur. Et c'était ce noble, cet exaltant amour, qu'insultait le vice mondain admis et consacré!... C'était lui dont on se servait pour arracher d'elle le cœur broyé de son enfant!...

Elle ne quitta plus Serge. Elle le disputa à la mort. Elle le disputa à lui-même, a Qu'il vive seulement, mon Dieu! et je tâcherai de le reconquérir, ^ pensait-elle. <r Qu'il vive... oh! qu'il vive, quand ce serait pour me mépriser.

pour m'attribuer cette atroce rupture de ses fiançailles. i>

Telle fut sa vigilance, qu'en dépit d'une volonté opiniâtre, ce garçon de vingt-deux ans, que sauvait d'ailleurs un tempérament vigoureux^ ne trouva pas si aisément qu'il l'aurait cru l'opportunité d'échapper à la guérison. Peut-être, à mesure qu'il sentait ses forces revenir, et que les heures écoulées apportaient, atome par atome, leur grise poussière d'apaisement, le goût de la vie revint à sqs jeunes lèvres.

Puis, comment résister à la sollicitude souriante de Daria? 11 la regardait glisser dans la chambre ou se pencher à son chevet, et parfois un attendrissement lui faisait monter des larmes dans les yeux. S'il avait su!... S'il avait pu deviner quelle torture involontaire il avait infligée à cette douce garde-malade, il fût resté stupéfait devant le divin mensonge de son sourire. Mais il croyait qu'elle ne soupçonnait rien de ce qui se passait en lui et qu'elle se réjouissait de son retour à la santé.

Au fond, elle restait dévorée d'inquiétude. Malgré le dévouement de ceux qui la suppléaient, elle accourait tout éperdue dès qu'on l'avait retenue quelques minutes hors de la chambre.

Il lui arriva pourtant un jour d'en sortir avec empressement. On vint la prévenir, non sans les précautions nécessaires pour ne pas éveiller l'at-

cencion du malade, que M^^^ de Vasqueuil désirait lui parler.

Dès qu'elle pénétra dans le salon, elle eut à peine le temps d'ouvrir les bras, tant Nicole s'y jeta impétueusement.

— a Tu es toute seule? » fut la première question de Daria.

— a Oui, madame. C est-à-dire... la femme de chambre m'a accompagnée.

— Tes parents savent que tu es venue ici?

— Je crois bien!...

— Que se passe-t-il donc?

— Il se passe ceci, » dit la jolie Nicole. Elle s'arrêta une minute, fixa longuement sur M™« Nogaret ses clairs yeux de pervenche, comme si elle ne pouvait se rassasier de la voir, puis elle lui sauta de nouveau au cou.

Daria éprouva, dans toute sa pauvre âme brûlante de souffrance, un rafraîchissement délicieux. Cette grâce caressante de jeune fille, cette tendresse enthousiaste, et l'enchantement visuel qu'était cette exquise enfant, visage de neige et de fleurs, la détendit si doucement que des larmes pointèrent à ses cils.

— a Oh! » s'écria Nicole, « vous ne devez pas pleurer, vous qui méritez tous les bonheurs. Votre inquiétude pour Serge est passée, puisque maintenant les médecins répondent de lui.

— Comment sais-tu cela?

L HONNEUR D UNE FEMME 37f

— Mais je suis venue moi-même prendre tous les jours de ses nouvelles.

— Où donc?

— En bas, chez la concierge. Papa et maman m'avaient forcée de leur promettre que je ne monterais pas.

— Et maintenant, ils te l'ont permis?

— Il a bien fallu.

— Comment donc t'y es-tu prise?

— Je les ai persuadé?, » déclara Nicole avec une énergie amusante, a que je n'aurai jamais d'autre mari que Serge, et ils ont fini par le croire... Voilà tout. Alors, que voulez- vous qu'ils fassent à cela? J'ai près de dix-neuf ans. Je serai bientôt majeure. Les parents ne résistent, vous comprenez, que lorsqu'ils aperçoivent au moins une chance de faire triompher leur volonté. J'ai trouvé des arguments tels, que les miens ont perdu même cet espoir. Comme ils ne sont pas des tyrans irréductibles, ils ont cédé.

— Mais... ni Serge, ni moi, ma chérie, nous ne consentirons à un mariage contre le gré de monsieur et de madame de Vasqueuil.

— Ce ne sera pas contre leur gré, puisque je vous donne ma parole qu'ils n'y mettront plus obstacle.

— T'ont-ils dit toutes leurs objections, Nicole? s> demanda M™* Nogaret. a Tu avais le droit de les connaître, t

En prononçant de celles paroles que soulignait la véhémence de son accent, Daria redressa devant cette innocente son beau front où brillait l'orgueil de sa vie. Elle savait... Et elle se jugeait en connaissance de cause. Sa pensée était riche de toutes les expériences, de tous les spectacles, de toutes les méditations, suivant lesquels s'étaient déterminés ses actes. Son coeur était lourd de souveraines tendresses.

Au nom de tout cela, elle se croyait en droit de s'absoudre. Mais cette enfant ne pouvait entendre les voix nombreuses, pas même soupçonner la multitude des causes. Et le sort voulait que, sans aucune donnée du problème, son ingénuité rendît le verdict qui couronnerait ou qui briserait l'obscure et magnanime existence.

Cependant Daria découvrit un reflet de son propre cœur dans la limpide suavité des prunelles que la jeune (ille leva soudain. Ce regard de Nicole dévoilait toute la lumière intuitive des âmes pour les âmes de même essence.

— a Vous me demandez cela, madame!... »

s'écria la fille d'Adeline. a Vous voulez donc que je tombe à genoux et que j'implore votre pardon pour ceux qui vous ont offensée? J'intercéderai pour eux quand il en sera temps. Mais, pour moi, je n'ai pas à me reprocher d'avoir cru seulement à la sincérité de leurs odieux scrupules. Ne me forcez pas à juger mes parents. Us ont souhaité

de me rendre riche. Ne me réduisez pas à dire, même à vous, ce que je pense des moyens qu'ils ont mis en œuvre.

— Cependant, ils n'ont pas menti, mon enfant, i> dit Daria, dans un tel effort que le spasme de sa gorge étouffa le dernier mot.

Nicole eut un sourire indéfinissable, mais plein d'une humilité délicate, comme si elle se fût excusée du rôle que les circonstances lui donnaient. Elle prit la main de Daria, la baisa, se blottit contre elle. Puis, les yeux baissés, elle murmura :

— « Une petite fille comme moi, et qui ignore tout de la vie, ne saurait apprécier des actes. Elle n'a qu'un moyen de les juger, c'est de les rapporter à ce qu'elle connaît des caractères. Le vôtre m'est apparu si constamment élevé, j'y ai puisé depuis mon enfance de tels exemples et de telles leçons, que je m'incline devant lui, même dans ce qu'il accomplit en dehors de ma compréhension. Comment une âme noble pourrait-elle se mouvoir danç une sphère basse? Rien de ce que vous faites ne peut être indigne de vous. Oh I madame, ne savez-vous pas que vous avez toujours représenté pour moi l'idéal qui m'a rendue meilleure? Ne savez-vous pas que si j'aime tant Serge, c'est parce qu'il tient tellement de vous, et que vous lui avez façonné un adorable cœur comme le vôtre?

^jS l'honneur d'une femme

— Serge I... d cria la mère, dont rémotion creva dans un sanglot, a Serge a douté de moi... Et c'est à cause de moi qu'il ne se croit plus digne de c'épouser, ma petite Nicole. »

j^iie Je Vasqueuil se recula, interloquée. Puis, immédiatement, elle hocha sa tête blonde, et dit avec une sagacité qui eût paru comique à tout autre moment :

— c C'est un homme. »

Elle réfléchit un instant, puis demanda :

— ce Est-il assez bien pour que je puisse lui parler?

— Il faut encore lui éviter la moindre agitation, » fit observer Dana.

— a Cependant, » insista Nicole, « si je viens simplement lui dire que nous sommes tous d'accord, et que je me marierai avec lui dès qu'il aura son double galon de lieutenant, que c'est tout à fait convenu, croyez-vous vraiment que ça ne l'aidera pas un peu à guérir ? j>

Elle ajouta, malicieuse :

— « Je voudrais bien savoir s'il osera me refuser maintenant pour sa femme.

— Petite Nicole... Ma fille chérie... » murmura Daria, qui l'attira pour l'embrasser. « Attends-moi donc... Je vais le préparer à la joie de ta visite. y>

Un moment après, les deux fiancés étaient ensemble, et seuls.

Serge, le buste appuyé aux oreillers, dans une vareuse de flanelle blanche à lisérés rouges, portait sur sa physionomie amaigrie la marque des épreuves morales et physiques. Mais sa virile jeunesse n'y perdait rien de sa séduction, ayant pris au contraire quelque chose de plus nerveux et de plus affiné.

— « C'est donc vous... bien vous ?... » répétaitil à Nicole, dont il tenait la main.

Il la dévorait de ses larges yeux, qui semblaient élargis encore.

Elle eut un frais éclat de rire.

— « Alors, voilà le résultat des blessures ? Elles enracinent les bonnes habitudes. Tu me dis « vous, j> maintenant, comme si tu ne m'avais jamais parlé autrement.

— Mais vos parents n'ont-ils pas brisé notre rêve?

— Mes parents le raccommoderont, voilà tout, i> déclara-t-elle avec un retour de sa naturelle espièglerie, a C'est déjà fait d'ailleurs, à moins que tu ne veuilles plus de moi. i>

Devant le sombre silence où il tomba, elle fit une moue de plaisante gravité, puis s'égaya de nouveau.

— a Bah I y> s'écria-t-elle, « nous allons bien voir... Mais tu ne sais pas. Il s'en est passé des choses, à la maison I... Crois-tu que papa et maman s'imaginaient de bonne foi qu'après ton

duel, quand on ne savait même pas si tu en réchapperais, je recevrais ton meurtrier, ce misérable Riaguet, et que je lui prodiguerais mes plus gracieux sourires. Non, ils en avaient de bonnes à ce moment-là! » s'exclama- t-elle avec ce parler gamin où elle retombait vite près de son camarade d'enfance.

— ce Qu'as-tu fait ? y> demanda Serge, qui ne put s'empêcher de rire.

— « Moi?... Ah! je leur en ai joué une musique!... J'aurais sauté par la fenêtre plutôt que de me retrouver en face de cet individu. Quand cela leur est apparu avec une évidence d'autant plus incontestable que j'étais déjà debout sur le rebord de la croisée, ils n'ont pas poussé l'insistance plus loin.

— Tu m'aimes donc vraiment un peu ? » interrogea Serge. Et l'ombre qui chargeait son front s'éclaircit radieusement.

— oc Tu le demandes?...

— Ah ! )) soupira-t-il, retombant dans sa tristesse. « Tu m'aimes comme une enfant.

— Non, je t'aime comme une femme.

— Hélas! on te parlera, sans doute, un de ces jours, comme à une femme, et alors tu apprendras que tu te prononçais dans l'ignorance de la vie... peut-être même dans l'ignorance de ton cœur. y>

Nicole, tout à coup, devint sérieuse.

— (n Mais, si c'est toi qui me parles comme à une femme, nous saurons tout de suite à quoi nous en tenir, i> dit-elle.

— 0: Je ne peux pas.

— Pourquoi?»

Le jeune officier se tut.

— « Je vais te le révéler, y> reprit Nicole. Et un rayon de son irrésistible espièglerie frissonna dans les pervenches de ses yeux. « C'est que tu ne sais pas ce que c'est qu'une femme. 3>

Il se retourna vers elle, saisi. Le souriant éclair disparut de la petite figure de neige et de fleurs. Un recueillement descendit sur ses jolis traits. Nicole se mit à parler avec une ardeur émue :

— « Non, tu ne sais pas ce que c'est qu'une femme, puisque tu as pu douter de la plus noble d'entre toutes, et aussi de moi-même.

— De toi!...

— -Tu as pensé qu'il y avait au monde une chose capable d'altérer l'adoration filiale que je porte à ta mère. Tu as su que les impostures des jugements mondains se glisseraient jusqu'à mes oreilles, et tu as pu croire que je n'en distinguerais pas la sacrilège hypocrisie. Me traiter en femme, dis-tu?... Oui, Tintérêt et la malveillance n'ont pas craint de m'apprendre, à moi, jeune fille, ce que ton scrupuleux besoin de loyauté lui-même aurait toujours hésité à me

dire. Eh bien, Serge, aie donc à la fois le soulagement et la souffrance de m'en tendre t'en parler la première. Je sais tout. Il n'y a donc plus de secret entre nous deux. Mais il y a ceci en outre... Ta mère nous sera plus sacrée que jamais, parce que, dans les circonstances de sa vie qu'on veut tourner contre elle, je ne discerne que ceci : elle a dû sacrifier un devoir qui était en même temps son bonheur à quelque devoir plus haut, qui lui coûtait davantage. C'est à toi et à ton frère, j'en suis sûre, qu'elle s'est avant tout immolée. y>

Serge cacha son visage entre ses mains. Cependant il ne prononçait pas une parole, et nul mouvement ne trahissait la nature de son émotion.

Nicole pencha son visage vers l'oreille tournée de son côté dans cette tête immobile. Alors elle murmura, d'une voix légère comme un souffle :

— a Et si tu juges qu'elle n'avait pas le droit de chercher dans la plénitude de toutes ses tendresses la force de faire de vous des hommes, si tu persistes à trouver qu'elle devait s'écraser le cœur, alors condamne-moi, moi qui n'ai pas ses excuses, et qui ai menacé mes parents de devenir ta femme en secret s'ils persistaient à te refuser ma main. y>

Disait-elle entièrement la vérité? Aurait-elle

exécuté cette menace? L'avait-elle seulement prononcée?... Ou bien sa divination sentimentale, puisée aux sources les plus subtiles de sa généreuse nature, la poussait-elle à descendre volontairement du prestigieux piédestal d'innocence d'où ce fils tremblait qu'elle ne dédaignât sa mère?...

Quoi qu'il en fût, elle dut s'applaudir de son audacieuse confession, cette Nicole si jolie et si maligne, quand elle vit un sanglot secouer les épaules de son fiancé, et que, découvrant un visage où les pleurs n'avaient été arrêtés que par l'obstacle des doigts, Serge lui dit :

— « Nicole, tu es un ange, et je t'adore. Va chercher ma mère. Tu es digne d'être sa fille... Et je sais maintenant que tu seras fière de l'être. ))

L'après-midi même de ce jour, quand Olivier arriva rue Saint-Lazare, il découvrit sur le visage de sa bien-aimée Daria un rayon de bonheur tel qu'il ne se rappelait pas l'en avoir jamais vue resplendir.

Elle lui dit :

— « Tout va bien. Nicole est venue. Elle nous a rendu notre fils.

— Ah ! )) dit d'Arthail, « elle vous l'a rendu, à vous. Ce n'est pas difficile de ramener un fils à sa mère. Mais moi, est-ce que je retrouverai jamais son affection et sa confiance ?

)84 l'honneuk d'une femme

— Allez te lui demander, u fïc-elle avec un sourire qui paraissait tendrement averti.

11 obéit. U se rendit à la chambre du blessé. ' Quand il fut entré et qu'il eut refermé la porte, il vit tout de suite à la physionomie du jeune homme qu'entre eux les barrières étaient tombées, ou qu'elles ne tiendraient guère après ce qu'il allait dire.

Il s'avança vers le lit et terra la main de Serge.

— « Mon enfant, » prononça-t-il, n ton rêve se réalise. Tu épouseras celle que tu aimes.

Comme je suis plus vieux que toi, et de beaucoup, je te demande de laissera mon bonheur la priorité sur le tien. Ce sera, si tu le veux bien, la marquise d'Anhail qui te conduira à l'autel, le jour de tes noces. C'est de toi que je veux tenir la main de ta mère. Dis-moi si tu me l'accordes. »

Serge leva vers lui le (iLial regard de ses années d'adolescence, où pas un nuage ne restait, et répondit ;

« Je vous l'accorde, mon colonel. »

oAchevé d'imprimer

le vingt février mil neuf cent un

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