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L'honneur d'une femme

Huit jours après, un jeune homme pale et amaigri était assis dans un vieux fauteuil auprès d'une cheminée qui répandait moins de chaleur que de fumée dans la pauvre chambre (I auberge: c'était Aibéric.

Il était bien faible encore, et l'on pouvait

G l'honneur

voir à l'extrême altération de son visage (ju'il sortait à peine d'une cruelle maladie. En effet, depuis trois jours seulement, il avait obtenu du médecin la permission de quitter son lit, mais il ne devait pas sortir avant quelque temps. Néanmoins, le docteur avait déclaré à Rodolphe que son jeune ami ne se trouvait plus en danger, et que la convalescence serait fort rapide, si l'on avait soin de le distraire et d'empêcher, par tous les moyens possibles, le retour des idées fatales qui l'avaient mis au bord de la tombe.

Cette guérison presque miraculeuse, et sur laquelle le médecin était, peu de jours avant, bien loin de compter, ce n'était point l'art qui l'avait produite; mais le conseil du brave docteur avait été suivi fidèlement, et Rodolphe s'applaudissait au fond du cœur. Il est vrai que Rodolphe n'était point le seul qui eut fait cette cure merveilleuse : c'était l'a-

nio-.ii , < «lait la vue inesp : i »uclttinc

dune femme qui a\ail apparu dans la s.jiuhiv chambre mortuaire do m nie un àigë venu d«s cieux exprès pour guétir <il cOnftdlcf.

Le médecin avait bien recommande à Rodolphe de quitter son ami le moins possible, car, dès qu'il était seul, abandonné à luimême, le convalescent retombait tout de suite dans sa mélancolie profonde et ses pénibles souvenirs.

Depuis cette fois où Franciska était venue la nuit avec Laure. Alberto ne les avait pas revues, et Franciska était continuellement dans sa pensée; ses yeux croyaient la voir sans cesse ; par moment, il ouvrait la bouche pour lui parler, et soupirait douloureusement quand il s'apercevait de sa méprise. Mais à présent, qu'il n'avait plus, comme naguère, l'excuse delà maladie et du délire, il ne prononçait devant personne que Rodolphe le

vS L HONNEUR

nom de Franciska, et c'était toujours avec * une adoration chaste et respectueuse. Il ne demandait plus à la voir, il ne laissait plus échapper de sombres malédictions contre M. Horner; car maintenant, il comprenait que cette femme était pour jamais séparée de lui, qu'elle appartenait à un autre, et que lui, Albéric, il ne pouvait, sans une ingratitude affreuse, songer un instant à se faire aimer d'elle, à la détourner de ses devoirs d'épouse.

Mais la contrainte que s'imposait le malheureux jeune homme était trop cruelle; il souffrait trop, et, d\in moment à l'autre, il fallait que ce cœur plein débordât en larmes damour et de reconnaissance, ou qu'il se brisât.

Albéric était seul dans sa triste chambre depuis une demi-heure seulement ; une af-

D'uni femme. 9

faire importante avait force Rodolphe à s'absenter. Rodolphe avait à Bàle des intérêts de famille et de fortune, qui devaient tôt ou lard le décider à se fixer dans cette ville : Laurc le savait depuis longtemps, et cette considération n'avait pas médiocrement contribué à la faire venir à Bàle avec son pèie. Mais Rodolphe ne pouvait encore quitter Francfort où sa réputation d'avocat grandissait chaque jour.

Rodolphe avait promis au convalescent d'être bientôt de retour. Cependant il ne revenait pas.

Albéric, le front dans ses mains et le coude sur le bras de son fauteuil, tenait un volume de poésie qu'il ne lisait pas. Son œil en regardait machinalement les pages, et, de temps en temps, il relevait la tête pour examiner la pendule.

— Déjà trois heures! dit-il enfin tristement;

et Rodolphe ne vient pas! Que peut-il

faire?... Oh! s'il l'avait vue?... s'il pouvait me parler d'elle, tout à l'heure!... Mais non, il évite même de prononcer son nom!... Il ne veut pas aller chez elle... Ah! mon Dieu! ne pourrai-je donc savoir ce qu'elle fait?... si elle est heureuse, elle qui mérite tant de l'être.. . Si elle pense à moi!...

Et sa tête, qu'il venait de relever un instant, retomba lourde et brûlante sur sa main. Une larme parut au bord de sa paupière.

— A toi ! reprit-il avec un sourire plein de tristesse. Elle, penser à toi ! Quelle folie!... Vraiment, ma pauvre tête n'est pas encore bien saine... Eh! pourquoi, malheureux, penserait-elle à un homme qui n'est rien pour elle!... N'est-elle pas mariée?... N'a-t-elle

d'une ii.mmi:. *1

pas un mari qui l'aime?... qu'elle aime, peutêtre?...

En prononçant ces derniers mots, Albéric frissonna, et l'expression de son visage, toujours si douce et si mélancolique, prit quelque chose d'amer et de sauvage.

\ —Non ! non ! s'écria-t-il d'une voix sourde;

ion , c'est impossible ! . . . elle ne Pairne pas ! ^Jqet homme n'est pas fait pour elle!... Il ' i~ /jeti'existe entre eux aucune sympathie, aucun i\ /^/rapport de caractère et d'éducation!... Cet homme est la vulgarité, le prosaïsme en personne ! . . . tandis qu'elle , Franciska , oh ! c'est une créature divine, accomplie'.... Où trouver sur la terre un être digne d'elle I... 0 mon Dieu! mon Dieu!... l'aimer avec tant d'amour... et dire qu'elle est perdue pourmoi... que jamais...

Sa voix s'éteignit dans les larmes; il de-

mcura quelques instants immobile, à sangloter, le front dans ses deux mains.

11 pleurait encore lorsque la porte s'ouvrit. Rodolphe entra. Il était sombre et souci eux

Rodolphe, croyant qu'Albéric était endormi, referma la porte avec beaucoup de précaution , dans la crainte.de l'éveiller; puis, ayant posé son chapeau sur une chaise , il entra sur la pointe du pied, et vint s'asseoir tout près d'Albéric. C'est alors seulement qu'il s'aperçut , aux mouvements saccadés de la poitrine du malade , que celui-ci ne dormait pas et pleurait silencieusement. Rodolphe demeura quelque temps, muet et pensif, à considérer son ami, dont la rêverie sans doute était bien profonde, puisque le bruit de la porte ne l'avait pas dérangé.

— Pauvre Albéric! se dit tout bas Rodolphe en secouant la tête. Il n'est pas encore gué-

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ri!... le cœur surtout!... C'est d'elle qu'il s'occupe maintenant !

Tuis, se penchant vers Albéric, il lui prit doucement une main qu'il serra dans les siennes.

— Ah! c'est toi , mon bon Rodolphe?

dit Albéric d'une voix qu'il s'efforçait en vain d'affermir. Je t'attendais avec bien de l'impatience.

— Et que faisais-tu pendant ce temps-là , cher ami?... Ah! tu lisais Schiller?... très bien, ma foi. . . je t'approuve : c^st une noble et généreuse lecture qui va ranimer ta verve poétique , et faire jaillir de ton cerveau le vers aussi abondamment que l'eau du rocher sous la verge de Moïse!.., Ah! ah! continua-t-il avec un éclat de rire forcé, en voilà, j'espère, des comparaisons !. Tu vois que je suis poète aussi , moi , quand je m'en mêle!

Il y avait tant de tristesse dans cet éclat de rire, et la voix de Rodolphe démentait si fortement ses paroles, qu'Albéric, malgré sa préoccupation , ne put s'empêcher de le remarquer. Il regarda Rodolphe avec une expression de curiosité douloureuse.

— Rodolphe, dit-il en lui prenant la main, tu veux paraître gai... mais tu ne l'es pas... non , tu viens d'apprendre quelque mauvaise nouvelle! Parle, je t'en conjure... ne me cache rien.

— Mais je n'ai rien à te cacher, mon cher Albéric , rien absolument , répondit Rodolphe en s' efforçant encore de sourire. Je ne suis pas triste, mais de mauvaise humeur; je viens d'avoir une discussion d'intérêts avec le plus grand chicanier du monde , et tu sais combien je déteste les ergoteurs, tout avocat que je suis. Imagine-toi , mon cher , que mes

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deux vieux cousins veulent littéralement me tondre, et que je vais sans doute être obligé d'avoir un procès avec eux!... Passe encore que je plaide pour les autres , mais pour moimême, oh! ce n'est pas tolérable!

— Écoute, Rodolphe, reprit Albéric en l'interrogeant d'un regard sérieux et scrutateur, je te répète que tu as du chagrin et que tu me caches quelque chose! C'est mal en vérité ! Dis, est-ce que nous ne sommes pas l'un l'autre nos confidents naturels; est-ce que nous ne sommes pas deux frères?. . . Allons, sois franc, dis-moi tout. Maintenant j'ai la tête bien remise , tu ne dois plus craindre de transport au cerveau.

— Plût à Dieu! murmura Rodolphe, mais d'une voix si indistincte qu'Albéric ne put l'entendre.

— Mon ami, poursuivit Albéric avec la

môme gravité. Je te connais , ce n'est pas d'aujourd'hui que je lis dans tes yeux... tu veux me donner le change , tu me parles d'affaires d'intérêts, de chicanes, de procès, mais tout cela, mon cher Rodolphe, c'est pour ne pas me dire ce qui t'affecte réellement. Je sais bien que tu n'es pas homme à t'afïïiger pour des pertes d'argent, fussent-elles sérieuses. Il faut donc qu'une chose plus grave t'inquiète. Dis-moi, Rodolphe, continua-t-il d'un ton presque suppliant, as-tu vu aujourd'hui madame de Courteuil?

— Eh bien! puisque tu veux absolument tout savoir, oui , je l'ai vue , mon cher Albéric , et je ne te cache pas que si j'ai quelque chagrin , il provient de ce qu'elle m'a dit. Vois-tu, c'est une confidence qu'elle m'a faite sous le sceau du secret; mais elle doit bien savoir que pour toi je n'ai rien de caché. Je te l'avoue, j'avais l'intention de ne te parler

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do cela que plus lard, niais puisque tu insistes Apprends donc que M. le baron de

Lonsdorf est complètement ruiné, qu'il vient de perdre un procès qui anéantit toute sa fortune...

— 0 mon Dieu!... dit Albéric profondément ému.

— Ce n'est pas tout, M. de Lonsdorf a des dettes considérables , et sa liberté peut être menacée d'un moment à l'autre...

— Mais nous sommes là, Rodolphe, dit chaleureusement Albéric. Le peu que j'ai est au service du baron et de madame de Courteuil. . . En outre , je lui offre ma signature... elle ne vaut pas grand'ehose, mais enfin j'ai un vieil oncle qui me laissera bien quelque fortune...

— Il ne te laissera rien du tout , j'en ai peur, mon pauvre Albéric; ou bien s'il l'ar-

m l'iIONNEUII

rive un jour quelque morceau de cet héritage, je t'en conjure, ne l'absorbe pas d'avance. Songe que ta position est précaire , que malgré ton beau talent, c'est tout au plus si tu gagnes de quoi vivre...

— Mais tu sais qu'à Francfort on m'a fait dernièrement des offres superbes pour un nouveau recueil de poésies. Justement j'ai déjà presque un demi-volume, et maintenant que je ne suis plus malade, je vais travailler nuit et jour...

— Oui , pour te donner une fièvre cérébrale! interrompit Rodolphe avec tendresse. Non, mon ami, non, c'est inutile, les dettes de M. de Lonsdorf sont trop considérables : tout ce que tu pourrais jeter de ta bourse à ses créanciers disparaîtrait connu un grain de sable dans la mer.

— Mais enfin, c'est horrible! poursuivit

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Albéric avec plus de l'eu. Non, tant cjuc j'aurai une bouchée de pain à mettre sous la dent, je ne laisserai pas M. de Lonsdorf , un vieillard, dans cette affreuse position , sans partager avec lui... Quoi! sa liberté même, on la menace?...

— Sois tranquille, Albéric, les choses n'iront pas jusque là; j'ai déjà pris les mesures nécessaires : je suis parvenu à faire entendre raison aux plus intraitables créanciers. Malheureusement, je ne les connais pas tous; il y a , parmi eux, des prête-noms qui couvrent les créanciers véritables; et je ne sais pourquoi, mais ces gens-là sont les plus cruels, les plus inflexibles...

— Oh! mon pauvre Rodolphe , dit Albéric

en lui serrant la main avec une effusion douloureuse. Tu es un homme de courage et de

cœur; les maux qui t'atteignent seul, tu les

supportes sans le plaindre!... mais voir souffrir ceux qu'on aime! Oh! c'est bien affreux, n'est-ce pas?

Rodolphe pencha la tète pour essuyer une larme.

— Rodolphe , continua tristement Albéric , et celte noble et généreuse Laure... a-t-elle quelque force contre un pareil malheur?...

— Laure est pleine de courage et de résignation , Albéric ; elle est prête à tous les sacrifices; elle travaillera s'il le faut, dit-elle, pour nourrir son vieux père!... Mais non , cela ne sera pas , cela ne peut pas être , Albéric!... Je les sauverai!... Oui, j'ai de l'espoir encore?... J'espère bientôt prouver d'une manière irrécusable que M. de Lonsdorf est victime de la mauvaise foi, de la friponnerie !.. Mais écoule, ajoula-t-il d'un accent plus solennel , il n'y a pas de temps à perdre : de-

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main , si tu es capable de supporter le voyage,

nous parlons pour Strasbourg , où j»; dois examiner et vérifier toutes les pièces de ce fatal procès...

Au seul mot de départ, Albéric était devenu plus pale ; on aurait pu voir à l'agitation de sa poitrine que son cœur battait violemment.

— Entends-tu , Albéric , il faut que nous partions demain...

— Demain , répéta sourdement Albéric.

Non, Rodolphe, non , pas encore...

— Il le faut! reprit solennellement Rodolphe.

-— Mais pourquoi si tut, Rodolphe?

Et la voix d'Albéric s'affaiblissait peu à peu.

— Parce qu'il n'y a pas un seul jour à per-

die, Albéric. Tout dépend de ma promptitude; peut-être parviendrai-je encore à déjouer une intrigue odieuse... Mais je te répète qu'il faut partir au plus vite. Nous reviendrons bientôt sans doute sous de meilleurs auspices. Albéric, continua-t-il en lui prenant la main, mais en vérité , je ne te conçois pas ; on dirait que je l'annonce une irréparable catastrophe? Pourtant ce n'est qu'un départ, et franchement cette ville de Bâle n'est pas si charmante qu'il faille la regretter comme une autre Capoue...

— Oh I je la regrette cependant, Rodolphe, répondit Albéric avec un soupir étouffé. J'ai bien souffert dans cette ville! oui!.. Mais quel bonheur un instant m'a donné...

— Albéric , ne parle plus de cela , je t'en conjure!... au lieu de te souvenir, tâche d'oublier, tu feras mieux! C'est indispensable

à ton repos, à ion bonheur , au bonheur dune autre '-...

— Oh! oui, pour elle, pour quelle soit heureuse, je suis capable de tout faire! je ne me plaindrai pas!... s'écria chaleureusement Albéric. Mais il faut que je la voie encore, ne fut-ce qu'un moment!... Je ne partirai pas sans la voir!...

— C'est impossible , mon pauvre ami !..,. non, tu dois au contraire la fuir !... Ah ! si lu savais !

— Qu'est-ce donc?... que vas -tu m'apprendre?...

—Ne m'en demande pas davantage, Albéric,non,pas aujourd'hui! demain nous causerons... à présent, crois-moi, ne reste pas levé plus long-temps. Mets-toi bien vite au lit; il faut que tu passes une bonne nuit , s'il est

2 I l iioisnkur

possible, pour élrc en état de supporter le voyage.

Albéric était devenu morne et silencieux

depuis quelques instants.

— Rodolphe, dit-il enfin d'une voix mal assurée, si je ire partais pas encore, moi?...

— Y penses-tu ? quoi! tu voudrais rester seul à Baie?.. Mais, Albéric, tu ne le rappelles donc plus nos conventions? Il était bien entendu que l'un ne voyagerait pas sans l'autre , et que tu ne resterais pas dans celle ville après moi. C'est le point môme sur lequel j'avais tant insisté. Albéric, d'ailleurs, j'ai ta parole.

— - Oui , Rodolphe , oui , je te la donne encore; je partirai! Tu as raison, peut-être : je ne dois pas séjourner plus longtemps ici ! L'air que j') respire est funeste pour moi !...

d'une i i;mmi . 25

Oli ! malheureux, malheureux! s'écria -t-il on

sanglotant tout-à-coup, oh ! que ne [mis -je oublier!..

Et sa tète retomba lourdement sur sa poitrine; ses deux mains restèrent collées sur ses genoux. Rodolphe l'observa quelque temps en silence avec une expression de tendresse ineffable et désolée; puis, comme s'il avait besoin défaire un violent effort sur lui-même, il se leva brusquement, serra la main de son ami dans les siennes, et sortit de la chambre sans rien dire.

Trois heures après, Albéric était plongé encore dans sa profonde rêverie.

Cependant la raison que Rodolphe avait alléguée à son ami pour motiver ce brusque départ en cachait une autre qu'il n'avait pas cru devoir encore lui déclarer. Un pareil aveu n'eût pas , sans doute, contribué beaucoup à ramener le calme dans le cœur d'Albéric.

Peut-être eût-il persévéré , néanmoins, dans son projet de départ, en voyant qu'il ne pouvait rester plus longtemps sans compromettre le repos d'une femme qui lui avait sauvé la vie; mais, certes , il ne se fût éloigné qu'avec plus de souffrance et de larmes. Rodolphe avait eu le matin une conversation longue et mystérieuse avec madame de Courteuil qui lui avait fait comprendre , sans peine, qu'Abéric devait quitter Bâle au plus tôt.

Tandis qu'Albéric toujours immobile dans son fauteuil se livrait aux plus douloureuses méditations, on pensait à lui ; un autre cœur battait, plein d'angoisses et d'amour.

Il était dix heures du soir. Franciska , seule, dans sa chambre à coucher, semblait prêter l'oreille au moindre bruit. Lorsque le vent faisait remuer une porte, lorsqu'elle croyait entendre marcher dans quelque pièce voisine •>

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clic se lovait convulsivement de son fauteuil, comme pour aller ouvrir, liais elle comprenait bientôt son erreur, et laissait échapper un soupir.

C'est que Franciska, depuis le matin, attendait une lettre de madame de Courtcuil; celleci avait promis de lui écrire; elle seule donnait à Franciska chaque jour des nouvelles d'Albérie : car Rodolphe ne pouvait plus se présenter dans la maison de M. Horner, et Franciska ne sortait point.

Onze heures sonnèrent à la pendule. Franciska, n'espérant plus alors recevoir une lettre si tard, retomba dans son fauteuil avec une expression pleine de découragement.

— Pas de lettre! dit-elle en secouant la tète; pas un mot ! rien! Oh!... c'est mal! c'est bien mal !... Je souffre tant !... Laure, je n'aurais pas cru cela d'une amie comme toi!...

En parlant ainsi, elle pleurait.

— Mais pourquoi ne m'a-t-elle pasécrit?... Mon Dieu, pourquoi? reprit-elle avec une espèce de terreur. Oh! s'il était retombé malade!... Si quelque danger le menaçait encore!... Oui, c'est cela, j'en suis sûre!... et

Laure n'a pas voulu me désoler! Mon

Dieu ! mon Dieu !... si je n'étais pas esclave, si j'étais libre un moment'.... comme j'irais tout de suite. . . Mais je ne puis ! ... on m'observe!... Mon mari ne se doute de rien encore, je l'espère ; il ne sait pas ce que j'ai fait!... Mais il est jaloux, défiant... Un mot, un geste, un regard lui porte ombrage!... Oui, Laure me le disait bien hier... qu'il fallait redoubler de prudence; que M. Horner affectait depuis quelque temps un calme qu'il était loin d'avoir peut-être ! . . .

Elle s'interrompit tout-à-coup pour écou-

ter : une porte venait de s'ouvrir et de se fermer à quelque distance, mais Franciska n'entendit point marcher.

— - Rien! non, rien ! dit-ellç avec désespoir. Quelle nuit cruelle je vais passer là î Oh!... pour me laisser en proie à de telles angoisses, il faut que Laure n'ait jamais aimé!. . .

Elle tressaillit, avec une sorte d'épouvante.

— Oh ! mon Dieu !... mais moi, est-ce que j'aimerais?... Ce que j'éprouve, est-ce donc de l'amour?... Non, non, je m'alarme sans raison, et toi aussi, Laure, tu fais mal de t'inquiéter!... je t'en réponds, il n'y a pas le moindre danger!... Ce n'est pas de l'amour,

c'est une affection pure et fraternelle!

D'ailleurs que puis-je craindre?... quand bien morne ce serait de l'amour, n'ai-je point assez de force pour en triompher? Que me disais-tu donc hier encore? Que je devais me délier de

moi-même, qu'un sentiment aussi tendre, aussi brûlant n'était pas seulement de l'amitié... qu'un jour ou l'autre je frémirais des ravages qu'il avait faits sourdement dans mon cœur, et qu'il serait trop tard alors, que je serais éternellement malheureuse!... Elle m'a bien dit tout cela, oui, je me le rappelle... Mais c'est une crainte exagérée, sa tendresse pour moi l'aveugle, et la rend presque pusillanime, elle qui était si courageuse, lorsqu'il s'agissait de le sauver. Non, non, continue-telle en s'exaltant à mesure qu'elle parlait, je ne suis pas si faible que tu le crois, Laurel... Dieu merci! j'ai des principes fermes et solides qui me soutiendront toujours!... Je n'oublierai pas mes devoirs, je n'oublierai pas que je suis mariée!...

Elle s'interrompit brusquement, et prêta l'oreille. Cette fois, elle ne s'était pas trompée:

la sonnclto venait de retentir à la porte du vestibule; mais comme il était déjà tard, et <jif on avait l'habitude de se coucher de bonne heure chez M. Ilorner, personne encore n'allait ouvrir. On sonna plus fortement à plusieurs reprises.

— Mon Dieu!.., ils n'entendront pas! quel supplice! dit Franciska dans la plus grande agitation. Si j'y allais moi-même... mais non , cela paraîtrait singulier , et pourrait éveiller les soupçons. On sonne encore.. . Estil possible qu'on ne se dérange pas? Oh ! les vilaines gens!

Enfin elle crut entendre marcher au dessus de sa tête; en effet quelqu'un descendit précipitamment l'escalier, et , quelques moments après, la porte du vestibule s'ouvrit brusquement. Presque aussitôt cette même porte se referma, et les verrous grincèrent. La maison

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de M. Hornor était barricadée la nuit comme une espèce de prison ; néanmoins, chose bizarre, les mômes préc autions n'étaient pas prises du côté du jardin, et Ton aurait pu, sans beaucoup de peine, en passant par-dessus les murs, s'introduire dans l'intérieur de la maison par une petite porte basse qui communiquait à la buanderie.

Franciska maintenant avait donc la certitude qu'il était venu quelqu'un; mais pourquoi? Ce ne pouvait être qu'un message envoyé par Laure. Cependant la femme de chambre n'apportait point de lettre : le silence s'était rétabli dans la maison.

Alors, ne pouvant plus maîtriser son émo tion, Franciska tout en larmes, marche à grands pas dans sa chambre, en laissant échapper des monosyllabes confus et vagues où se peint tout le désordre de son âme. Enfin,

d'une FEMME. 35

voulant sortir de sa cruelle incertitude, elle sonne vivement, plusieurs coups de suite.

Bientôt elle reconnaît le pas de sa femme de chambre qui accourt.

— Sophie, demande-t-elle d'un air agité, on est venu tout à l'heure... savez-vous qui?

— Non, Madame; j'étais en train de me déshabiller ; je n'ai yu personne.

— On n'a pas apporté de lettre?...

— C'est ce que je ne saurais vous dire, Madame. Est-ce que Madame attendait quelque lettre ce soir?.. .

Et dans la question de Sophie, il y avait certes bien moins de curiosité que d'intérêt et d'affection; maisFranciska, qui s'imaginait toujours qu'on voulait pénétrer malgré elle dans les secrets de sa pensée, lui répondit sèchement ;

3f; l'honneur

— Que vous importe, Sophie?

La pauvre fille baissa la t«He, et demeura toute confuse.

Franciska vit tout de suite qu'elle avait mal interprété cette innocente question, et pour réparer son injustice elle dit à Sophie d'une voix douce et caressante :

— Ma bonne Sophie, ne m'en veuillez pas; je n'avais pas l'intention de vous faire une réponse désagréable : c'est bien involontaire de ma part. Mais voyez-vous, je suis ce soir toute préoccupée. . . Tenez, ma bonne fille, je voudrais savoir pour quelle raison on est venu tout à l'heure?...

— Mais, rien n'est plus facile, Madame, répondit la femme de chambre complètement remise de son trouble; c'est Melchior sans doute qui est descendu pour ouvrir : je vais lui demander...

d'une FEMME. o7

— Non, non, Sophie, c'est inutile, no questionnes personne, on pourrait croire que j'attache à coin beaucoup d'importance... et je vous assure que c'est tout bonnement une idée, un caprice...

Elle parlait encore lorsqu'on frappa légèrement à la porte, avec une espèce d'hésitation.

— Qui est là ? Que me veut-on? demanda madame Horner.

— Madame n'est pas couchée? dit une voix un peu craintive.

— Non, pas encore... Vous pouvez entrer.

Franciska venait de reconnaître la voix du domestique.

— Madame, dit celui-ci respectueusement

en ouvrant la porte à moitié, voici une lettre

qu'on a remise tout à 1! heure.

Franciska ne put retenir une exclamation île joie et de saisissement.

— Ah !... donnez!. . . donnez!...

Elle prit vivement la lettre des mains du domestique, et regarda l'adresse.

— C'est-de Laure! murmura-t-elle.

Mais avant que la porte se fût refermée, Franciska courut vers Melchior, et lui demanda sévèrement pourquoi il avait attendu si longtemps ayant d'apporter cette lettre.

— Je croyais Madame endormie, répondit Melchior un peu troublé. Je n'osais pas déranger Madame. Ce qui m'a décidé à venir, c'esfrqu'il m'a semblé tout à l'heure que Madame avait sonné sa femme de chambre.

— Bon! une autre fois, Melchior, songez à me remettre tout de suite ce qu'on vous donnera pour moi... Allez*

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ri;m\islv «. dans ga [n éci j »i l:H ion à de.-i-

cheter celte lettre, n'avait pas remarqué que la cire tenait à peine, et (juele cachet était legèremenl écaillé dans quelque* endroits.

Elle parcourut d'un COiip-d'œil rapide les premières lignes, et tout de suite elle comprit qu'on lui annonçait un nouveau malheur.

— Allez, ma bonne Sophie, dit-elle, je n'ai plus besoin de vous.

Voici ce que Laure écrivait :

« Ma pauvre amie, nous avons tous à souf- » frir plus ou moins cruellement ; chacun a » ses maux, et souvent ceux qui ne se plai- » gnent pas sont les plus à plaindre!... Moi, » qui te parie, va, j'ai besoin décourage, et » si je n'avais pas des devoirs à remplir, si je » n'avais pas un vieux père que j'aime et qui » n'a que moi sur la terre, oh ! si je n'avais

AO l'honneur

* pas une nniio «j ni souffre, et que je dois dé- » fendre contre elle-même, je m'écrirais » bien souvent en tombant à genoux : 0 » mon Dieu ! le fardeau est trop lourd, ayez » pitié de moi î... faites-moi mourir! — Mais, » jeté l'ai dit, Franciska, j'aurai du courage » et de la force jusqu'au bout! Toi, chère et » douce amie, puisses-tu en avoir comme » moi!... Écoule, c'est aujourd'hui qu'il faut » te résigner, c'est aujourd'hui qu'il faut te d dire bien sérieusement que tu n'immoleras » pas ton bonheur à des chimères, qui s'é- » (aient déjà presque dissipées d'elles-mêmes, » et que le temps et l'absence feront complè- » tement disparaître.

« A présent d'ailleurs lu n'aurais plus

* d'excuse: Celui que tu dois regarder comme » un frère n'est plus en danger de mort; il » ne s'agit plus de le sauver. Dernièrement,

D*1 M i i.MME. 'il

» lu le sais, quand pour aceeomplir un d<- » voir, lu fus obligée d'enfreindre un instant » les régies ordinaires de la bienséance, c'est » moi qui la première te conseillai de ne pas » hésiter. Il y avait bien pourtant quelque pé- » ril dans la démarche que je te faisais eu- » [reprendre; mais c'était là une de ces im- » périeuses circonstances qui nous commani dent de tout sacrifier pour un dévoûmcnl, » fut-ce môme notre réputation, fùl-cc même » notre vie!... Je t'ai Jonc alors engagée à » faire ce que j'eusse fait à ta place. Je ne » m'en repens pas. Toi, non plus, lu ne peux » t'en repentir, car jamais dévoùment ne fut » si bien récompensé! Tu le vois, Dieu lui- » même n'a pas réprou\é ta conduite; il a » jugé l'intention; et ce que tu lui deman- » dais avec tant de larmes et de ferveur, il te » l'a soudain accordé. C'est un miracle qu'il » a voulu faire pour toi, le [dus grand des » miracles!

Al L HONNEUR

« Oh ! n'est-ce pas, chère amie, qu'on est » bien heureux d'avoir fait une bonne action, » de sentir qu'un être chéri, qu'un frère nous » doit l'existence! Franciska, tu peux m'en » croire, moi, je t'envie ce bonheur : c'est la » première fois que je suis jalouse, en véi rite...»

À mesure que madame Horner avançait dans cette lecture, sa main tremblait davantage, et l'expression de sa physionomie devenait plus inquiète. Soudain, elle poussa un cri; ses yeux se voilèrent d'un nuage de larmes, et le papier lui échappa des mains.

Elle avait lu quelque chose de funeste.

— Lui! partir! s'écria-t-elle avec des sanglots. Quoi! sans m'avoir prévenue, sans m'avoir dit adieu!... Oh! mais ce serait horrible!... Je ne puis croire cela!... Non, Laure veut m'éprouver sans doute!... Elle veut me

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préparer d'avance à cette affreuse séparation!... Mais c'est impossible, elle n'aurait pas conseillé un si brusque départ, elle n'aurait pas eu tant de cruauté!... Cependant, reprit-elle en jetant de nouveau ses yeux sur la lettre, elle me dit bien que c'est elle-même qui a tout fait... Et puis elle me parle d'amitié, de tendresse!... Oh! non, elle ne m'aime pas... C'est un coup de poignard qu'elle me donne au cœur!... J'en mourrai!... oui, je le sens!... je suis trop malheureuse!... Albéric, Albéric! c'est d'aujourd'hui seulement que je sais combien tu m'es cher !... Non !. . . je ne pourrai vivre loin de toi !.. . Mon Dieu ! . . . que c'est horrible!...

Et elle levait les mains avec désespoir; ses joues étaient couvertes de larmes.

— Mais ce départ! poursuivit-elle en essuyant ses yeux pour achever de lire; quand donc ce départ?... Ciel! demain!

14 L'ilONNEUR

Elle n'en put dire davantage; les sanglots la suffoquaient. Sa tète se pencha douloureusement sur sa poitrine; elle demeura muette, immobile, et l'on aurait pu croire qu'elle était endormie, si par moments ses deux mains jointes ne se fussent crispées l'une contre l'autre avec angoisse.

Pendant ce temps-ià une autre scène plus étrange, et qui devait avoir de graves conséquences, se préparait dans une autre partie de la maison. Un silence profond régnait partout.

Gaspard s'était retiré chez lui de meilleure heure qu'à l'ordinaire : il avait dit à Melchior, avant démonter, qu'il souffrait d'un mal de tête horrible, et qu'il allait boire un peu d'opium pour tâcher de dormir.

Mais Gaspard ne dormait pas. Soudain la porte de son taudis s'ouvre avec précaution,

et le bossu, tenant une lanterne sourde, passe la moitié de son corps par rentre bail le nient de la porte, pour bien s'assurer qu'il n'y a personne dans le corridor. Une fois très certain qu'on ne peut l'apercevoir, il sort tout doucement de sa chambre et 1er me la porte sans bruit.

L'obscurité était profonde, et la faible lumière de la lanterne suffisait à peine pour se diriger à travers les corridors sombres et tortueux. Gaspard, en descendant l'escalier, portait sa chaussure à la main, et montait piedsnus pour faire moins de bruit. Il traversa silencieusement plusieurs pièces qui menaient à la chambre de M. Horner, et quand il fut près de la porte, il regarda par le trou de la serrure avant de frapper. La lumière n'était pas encore éteinte dans la chambre.

— Boni dit-il, on m'attend.

46 l'honneur b'une femme.

Puis il frappa trois coups à la porte. On ouvrit.

Gaspard souffla sa lanterne, et entra.

Cette nuit-là Gaspard se croyait plus que jamais sur le chemin de la fortune, et certes la scène qui allait se passer tout à l'heure entre lui et M. Horner devait être décisive pour l'ambitieux et méchant bossu ; mais bien qu'il put en quelque sorte en prévoir les con

séquences probables, il était bien pourtant de s'attendre aux confidences que son maître* se disposait à lui faire.

Nous ne pénétrerons pas encore dans la chambre de M. Horner, et nous laisserons ces deux personnages s'entretenir mystérieusement ensemble. On pourra trouver assez étrange qu'ils eussent choisi pour leur confidence une pareille heure, mais ils n'avaient point seulement à parler d'une affaire; et l'exécution de leur projet demandait les plus grandes précautions, le plus profond secret.

Cependant, Franciska était bien loin de songera ce qui se préparait; mais elle demeurait plongée dans une inconcevable tristesse, et ses larmes ne tarissaient pas. Plusieurs fois clic a\ait cru entendre un bruit indéfinisablc dans le fond de l'appartement : c'était , par moment, comme des portes qu'on fermait

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tour à tour, etqu\>ri ouvrait aVOC une certaine précaution; puis des pas fur tifs se faisaient entendre clans un petit escalier dérobé, tournant en vis, et qui communiquait du rezde-chaussée aux étages supérieurs. Mais ce qui , dans toute autre circonstance, aurait pu effrayer beaucoup Franciska, lui était presque indifférent et l'occupait à peine, maintenant qu'elle succombait sous le poids d'un trop lourd chagrin.

Elle ne savait à qu'elle résolution s'arrêter : tantôt elle voulait écrire à Laure pour la supplier d'empêcher à tout prix ce départ, tantôt c'est à Rodolphe Balmer lui-même qu'elle avait l'intention de s'adresser pour le même motif; mais, connaissant parfaitement la sévérité de Rodolphe en matière de morale, elle comprenait que ce n'était point un semblable confident qu'il fallait choisir. Enfin, de temps

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à autre une idée fiévreuse lui traversait l'esprit comme un éclair : elle comptait écrire à Àlbéric pour le dissuader de son projet; mais dés qu'elle prenait la plume, sa main restait immobile et suspendue sur le papier; les mots ne lui venaient pas, elle ne savait que dire.

En effet*, pouvait-elle risquer une pareille démarche? que penserait d'elle Albéric? Et n'était-ce pas commettre une imprudence impardonnable, une action contraire à toutes les convenances, maintenant qu'elle Savait plus la moindre excuse, comme disait Laure?

La pauvre Franciska était dans une incertitude bien pénible. Vers la fin de la nuit, après avoir flotté dans mille projets qui se détruisaient les uns les autres, elle tomba endormie de fatigue dans un fauteuil.

Mais avant de poursuivre le cours des événements, il faut rétrograder un peu dans

cette histoire pour expliquer certaines choses qui sont demeurées obscures. On n'a pas oublié que Franciska, en revenant au milieu de la nuit dans sa chambre, avait trouvé son mari étendu sans connaissance sur le parquet. Encore tremblante des émotions profondes qu'elle venait d'éprouver au chevet du mourant , elle avait failli s'évanouir elle-même en voyant M. Horner évanoui ; elle ne doutait pas que son mari ne sût tout; et la malheureuse femme, qui frissonnait pour la moindre chose devant cet homme, songeait déjà sérieusement à se donner la mort pour échapper au terrible ressentiment de M. Horner, dès qu'il reprendrait connaissance. Mais l'honnête Gaspard, qui se trouvait là, n'avait point tardé à rassurer Franciska par quelques mots. Suivant lui, M. Horner, se sentant beaucoup plus mal au milieu de la nuit, s'était levé brusquement dans un accès

de fièvre chaude, et, malgré sa garde-malade qui voulait l'arrêter, avait couru à la chambre de Frauciska pour la voir encore une fois avant de mourir. Gaspard ajoutait, en poussant de lamentables soupirs, que trois hommes des plus vigoureux n'auraient jamais pu retenir. M. Horner. qui, dans son délire furieux, avait failli le tuer lui-même, et s'était précipité contre la porte de la chambre à coucher de Franciska : la porte avait été brisée d'un coup de pied.

Alors, Franciska, rassurée par un tel discours, s'était remise un peu de son trouble, et, comme ses habits étaient mouillés par la pluie, elle avait dit à Gaspard, afin d'écarter les soupçons, que, ne pouvant dormir, elle avait été faire quelques tours de promenade dans le jardin, malgré le mauvais temps : un peu d'exercice lui était nécessaire pour dissi-

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pet un mal do tcie effroyable. Gaspard avait feint de la croire et de trouver cette promenade nocturne fort simple et toute naturelle. Puis, on avait reconduit M. Horncr dans sa chambre. Une fois revenu à lui, ses premières paroles avaient été des exclamations de fureur et de vengeance ; il parlait de meurtre, d'adultère. La pauvre garde ne comprenait rien à tout ce qui se passait autour d'elle ; et croyant que son malade venait d'être atteint de folie, elle n'osait plus l'approcber : aussi Gaspard n'eut-il pas grande peine à la faire sortir de la chambre. Quand Gaspard se trouva seul avec son maître, il le conjura de se calmer, lui disant qu'il n'était pas temps d'éclater encore, qu'il fallait mieux attendre pour surprendre les coupables sur le fait. D'ailleurs, au dire même de Gaspard, Franciska n'était pas aussi répréhensible dans

cette occasion que semblait le croire M. Moit, 11. 4

ner : elle avait tout bonnement voulu faire quelque tours de promenade romantique dans le jardin, malgré la pluie; et ce que prétendait Gaspard, il en était bien sûr, puisque luimême avait aperçu Franciska marchant de long en large sous les arbres. Mais, comme il ne voulait pas tourmenter inutilement M. Horner déjà bien assez malade, il avait jugé à propos de ne rien dire.

M. Horner n'avait point hésité un moment à croire Gaspard. Quel intérêt d'ailleurs Gaspard aurait-il eu dansuncoccasion pareille à faire un mensonge si bienveillant pour Franciska, lui que M. Horner connaissait parfaitement pour le moins charitable 4es hommes ? En outre, Gaspard ne lui était-il pas tout dévoué ?

Le bossu conseilla donc à son maître de jouer au plus fin avec Franciska, et de la

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