ÉPILOGUE
Cette nuit-là devait-ètre fatale.
M. de Lonsdorf s'était couché sans voir sa iille ; il n'avait pas voulu la recevoir. Mais à peine le vieillard s'était-il mis au lit qu'une pensée funeste et terrible avait torturé son cœur ! Le lendemain même des gens de police pénétreraient dans sa maison pour arrêter sa fille, soupçonnée d'un vol infâme.
M. de Lonsdorf ne peut croire Laure coupable d'une action aussi basse, aussi flétrissante 5 mais pourtant elle n'a pas réussi encore à se disculper; elle ne dit rien pour sa défense et se réfugie dans mille dénégations vagues et confuses.
Le vieillard a son projet , projet sombre et sinistre : après avoir lutté bien longtemps contre une idée infernale qui l'assiège, il se lève. 11 ouvre une armoire et prend une paire de pistolets qu'il charge.
Une heure encore il se promène de long en large dans sa chambre comme un homme qui
d'une femme. 345
médite cl réfléchit profondément, avant de prendre un parti décisif, irrévocable.
Lejour commençait à paraître.
Laure n'avait point fermé l'œil de la nuit ; mais accablée de lassitude elle s'était jetée à demi vêtue sur son lit pour goûter quelques instants de repos.
Soudain sa porte s'ouvre bruyamment. Elle se dresse avec cet effroi convulsif d'un homme qu'on éveille en sursaut. Elle voit au milieu de sa chambre un espèce de fantôme aux yeux flamboyants qui tient d'une main deux pistolets, de l'autre un flambeau.
Toujours ferme et courageuse elle ne laisse pas même échapper le moindre cri. Elle regarde, appuyée sur son coude, et reconnaît son père.
— 11 faut mourir! dit H. de Lonsdorf en s'approchant d'elle et posant le flambeau sur la cheminée.
Alors une scène effrayante pleine de fureur, de larmes et de tendresse s'engage entre le père et la tille. Laure proteste »-n >ain de
:M6 l'honneur
son innocence. Le \ieillard, inflexible , lui répond qu'elle a déshonoré le nom qu'elle porte , et que la mort seule, une mort sanglante et prompte peut la soustraire à la honte, à l'opprobre.
— 0 mon père, attendez quelq ues heures ! . . . je pourrai parler.
Voilà ce que la malheureuse Laure ne cesse de répéter en joignant les mains. M. de Lonsdorf reste impitoyable.
— C'est pour gagner du temps ! s'écrie-t-il; mais notre heure est sonnée à tous deux. Allons, à genoux, misérable enfant!... demande pardon à Dieu et à ton père ! Oui,
reçois de ton père ce dernier baiser et la mort!
M.deLonsdorf pressait déjà la détente on sonne bruyamment à la porte d'entrée.
— Ah! dit-il d'une voix sourde, on vient pour l'arrêter!... Allons!
Et soudain un coup de feu se fait entendre. Laportes'ouvreavec fracas. Le vieux domestique et Rodolphe lialmer s'élancent dant la chambre.
dYnf f f m me. 34"
M. <1** Lonsdorf était évanoui. l/m;v se tordait les mains el appelait au secours. Lamaintreniblantedu vieillard avait faîttlétfer la balle du pistolet , qui s'était aplatie contre une muraille.
— La tire est innocente! s'écrie Rodolphe. Mais Laure seule peut l'entendre. M. de
Lonsdorf demeurait immobile comme un cadavre.
— Franciska n'existe plus! dit Rodolphe d'une voix brisée.
Laure jette des cris lamentables.
Bientôt pourtant M. de Lonsdorf reprend connaissance. Il voit Rodolphe ; il le supplie d'avoir pitié d'un vieillard deshonoré qui n'a plus de refuge que dans la tombe.
— Tuez-moi, s'écrie-t-il avec une inflexion déchirante. Oh ! tuez le père et la fille!
Mais il apprend que Franciska est morte, qu'elleabudu poison la nuit même, et qu'une lettre écrite par elle, avant de rendre le dénier soupir, prouve d'une manière irréfragable l'innocence de Laure. La malheureuse
Franciska , placée entre sa propre honte et l'opprobre de sa meilleure amie, n'avait pu trouver que la mort pour échapper à celte affreuse alternative. Elle n'avait jamais osé dire à son mari qu'elle n'était pas coupable , qu'elle n'était qu'imprudente; Hélas I elle avait mal compris ce que c'est que l'honneur (Tune femme.
Quelques mois après cette horrible catastrophe , on découvrit dans une des plus sauvages montagnes de l'Oberland , au fond d'un précipice, le cadavre d'un homme à demi dévoré par les oiseaux de proie : c'était Gaspard.
Albéric, désespéré, ne survécut point longtemps à la mort d'une femme qu'il regardait comme sa victime.
Ce fut seulement deux années plus tard que Rodolphe et Laure se marièrent.