‹ L'honneur d'une femmeChapitre 9 sur 10 · I* HONNEUR · texte numérisé non relu

I* HONNEUR

Et déjà Laure s'est élancée hors de son appartement. Elle court vers la chambre du baron de Lonsdorf ; Bal mer la suit.

Quand Laurc entra chez son père, il ne don* nait plus signe de vie. Etendu sans mouvement sur le parquet , il était d'une pâleur cadavéreuse; sa tète avait heurté violemment contre un meuble, et saignait.

Laurc, épouvantée , crut qu'elle arrivait trop tard, et poussa de longs gémissements. Elle demeurait agenouillée près du vieillard, et lui appuyait une main sur le cœur, pour tacher de sentir un dernier battement.

Cependant Rodolphe et le vieux domestique

relevèrent M. de Lonsdorf qu'ils placèrentsur son lit. Rodolphe, qui possédait quelques connaissaneesen médecine, s'empressa d'employer tous les remèdes nécessaires dansunévanouisscmcnt, et bientôt il eut acquis la certitude que M. de Lonsdorf respirait encore. Madame de Courteuil laissa éclater sa joie en exclamations délirantes, quand elle vit son père rouvrir les yeux.

Elle s'élance vers lui pour le serrer dans ses bras, et le couvrir de larmes et de caresses; mais à peine avait-elle approché ses lèvres des lèvres du vieillard, que celui-ci se redresse tout-à-coup comme un cadavre à la secousse du galvanisme, et la repousse d'une main avec horreur.

— Va-t'en, malheureuse! va-t'en ! s'écrieil d'une voix sourde et profonde.

Laure demeure interdite et muette; [mais elle tend vers son père des bras suppliants, et fond en larmes.

— Jeté défend l'entrée de cette chambre! reprend M. de Lonsdorf, dont lesyeuxtout-à-

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l'heure presque éteîttts ont l'air de flamboyer. Sors, sors à l'instant même, et ne reparais jamais devant moi !...

Lame a compris soudain à la eolère du vieillard, qu'elle essaierait en vain de le calmer; qu'une justification incomplète ne ferait que l'exaspérer davantage. Un moment elle est pièteà tomber aux genoux de son père,, à lui {lire toute la vérité, mais elle ne le peut sans commettre la plus affreuse trahison : un serment solennel enchaîne sa langue; elle a promis à Franciska de se taire jusqu'au jour où Franciska lui permettrait de tout dire.

Laure n'osait plus soutenir les regards foudroyants de son père; néanmoins elle hésitait encore à sortir , espérant toujours quelque parole plus douce qui lui permettrait de rester. Mais l'injonction du vieux gentilhomme se réitère avec plus de courroux.

Elle n'hésite donc plus, et se retiré, la tête penchée sur sa poitrine , les yeux gros de pleurs.

Rodolphe s'efforce m utilement de fléchir la

colère de M. de Lonsdorf. Celui-ci ne veut rien entendre. Néanmoins il adresse quelquelques mots affectueux et paternels à Rodolphe; il le remercie avec attendrissement:

— Brave et digne jeune homme, vous avez fait pour un pauvre vieillard tout ce qu'un ami généreux et dévoué pouvait faire! Mettez votre main dans la mienne; elles sont pures toutes deux, et peuvent se toucher sans crainte. Mais allez , croyez-moi, ne restez pas davantage dans cette maison où vient d'entrer la honte! Ah! c'est déjà un trop cruel malheur pour vous de nous avoir connus!... C'est nous qui sommes cause qu'un soupçon flétrissant a pesé sur votre tête... Si vous n'aviez jamais mis le pied dans cette demeure, vous n'auriez pas vu s'ouvrir devant vous les portes d'une prison, comme un vil criminel!... Oh! partez! soyez heureux! soyez béni! Jusqu'au dernier soupir le vieillard formera des vœux pour votre bonheur !

Rodolphe épuise vainement toute l'éloquence du cœur et de la persuasion, pour dé-

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montrer à M. de Lonsdorf l'innocence de sa fille. Celui-ci, pour toute réponse, présente à Rodolphe une autre lettre non signée qu'il vient de recevoir: cette lettre annonce positivement l'arrestation de madame de Courteuil pour le lendemain matin. On n'a tant tardé à s'emparer d'elle que pour donner au baron le temps de s'enfuir avec sa fille.

Rodolphe demeure anéanti.

— Et vous allez partir , n'est-ce pas? demande-t-il d'une voix tremblante*

— Non , non, pas de fuite î répond le vieillard solennellement. Mais soyez tranquille, mon jeune ami, poursuit-il avec un sourire triste et amer; tout s'arrangera pour le mieux. Ma fdle ne sera pas arrêtée, je vous le jure. Il n'y aura pas de prison, pas de procès.... Encore une fois, soyez parfaitement tranquille. Je suis obligé de vous dire adien ; séparons-nous, mon cher monsieur Rodolphe....

Celte lettre m'a bouleversé l'esprit, comme vous voyez, et j'ai besoin de me remettre un peu... La circonstance est grave, j'en conviens,

et demande quelque réflexion; mais nous en viendrons à bout, je vous le promets. Adieu, pas d'inquiétude.

Rodolphe se levé aussitôt, n'osant pas rester davantage. Ces dernières paroles l'avaient rempli d'une crainte vague et sombre, mêlée pourtant de quelque espérance : peutêtre en effet, M. de Lonsdorf avait-il un moyen infaillible pour conjurer l'orage qui se préparait?

Mais au moment où Rodolphe saluait le baron et se disposait à sortir, M. de Lonsdorf, qui paraissait fort ému, lui fit signe de s'approcher.

— Mon ami, dit-il avec une inflexion douce et pénétrante, venez auparavant! venez que je vous embrasse!... On est si heureux de pouvoir presser un noble cœur contre le sien !

Rodolphe se jeta vivement dans les bras de de M. de Lonsdorf, et leurs pleurs se mêlèrent.

— Quoi qu'il arrive, je compte sur vous pour me défendre ! poursuivit le baron d'une

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voix lente et graw. Jeune homme, jeune homme, recevez la bénédiction du vieillard! Rodolphe était si plein d'émotion qu'il ne pouvait prononcer un seul mol; mais ses larmes parlaient pour lui.

Cet adieu avait quelque chose de lugubre et de poignant. Rodolphe s'éloigna, le cœur gonllé.

Mais Laure ne peut se résoudre à passer plus long-temps pour coupable. Le courroux de son père l'a foudroyée. Ce n'est pas la prison , ce n'est pas la mort qu'elle redoute : elle craint d'empoisonner les derniers jours de ce malheureux père, dont elle devait être le soutien et la consolation!

A peine Laure a-t-elle quitté la chambre de M. de Lonsdorf, qu'elle sort précipitamment de la maison sans dire à Robert où elle va. Cependant le vieux domestique est effrayé de la voir si pale, si émue; il s'approche d'elle en tremblant, et malgré la vénération profonde qu'il a toujours eue pour sa jeune maîtresse, il lui fait des questions. Madame de Courleuil ne l'entend pas même; elle sort.

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Elle a bientôt franchi la distance qui la sépare de la maison de M. Horner. Celui-ci était absent lorsqu'elle arrive ; mais on veut lui refuser la porte, en lui disant que madame Horner est toujours hors d'état de recevoir personne. Laure insiste, elle parle avec une dignité si pleine d'énergie, que les domestiques ne peuvent l'empêcher d'entrer malgré Tordre qu'il ont reçu. Elle pénètre dans la chambre deFranciska.

Celle-ci était étendue dans une chaise longue, enveloppée d'une chaude pèlerine comme en hiver, et grelotait devant le feu.

Au bruit que fait la porte en s'ouvrant, madame Horner tourne la tête avec un tressaillement convulsif. Elle reconnaît Laure, et ne peut retenir un cri.

— C'est toi ! dit-elle en s'élançant vers madame de Courtcuil. Ah ! pauvre amie! combien j'avais hâte de te voir !...

— Et moi!... j'ai forcé ta porte!... On me défend d'entrée de ta chambre.

— Oui, je m'en doutais, répond Franciska.

Je voulais l'écrire, mais je n'ai pas osé. Tous les gens de cette maison me trahiraient! oui, tous!... On m'observe, on m'épie!... Hélas! hélas! que je suis malheureuse!

— Franciska, dit Laurc d'une voix grave et profondément triste, il y a quelqu'un déplus malheureux que toi encore!... C'est mon père!... Il me croit coupable!... Il va mourir!... si je ne le lire pas aujourd'hui môme de cette horrible croyance!...

— Laure! je t'en conjure, ne dis rien encore!... tout s'éclaicira !.. Mais je suis perdue si tu parles...

— Mon père est mort, si je me tais plus longtemps!...

— Dieu, si tu savais, Laure, continue Franciska avec un accent de terreur indéfinissable, mon mari se doute de quelque chose... Mais enfin il n'est sûr de rien encore!... il n'aura jamais de preuves ! . . . Oh !.. . s'il venait à découvrir... Laure, je voudrais être morte!

*— Mais tu n'es pas coupable, Franciska. Tu n\as été qu'imprudente. Il est impossible

que ton mari ne te pardonne pas, si tu lui fais un aveu sincère de tout ce qui s'est passé...

— Moi, jamais, non!... Dailleurs il ne me croirait pas!... Comment lui faire entendre que je ne suis pas coupable, quand il saurait qu'un jeune homme est venu la nuit dans ma chambre à coucher?... Non! il me traiterait d'infâme, de misérabie! et je serais éternellement forcée à rougir devant lui!... Et tout le monde connaîtrait ma faute!... Laure, je ne pourrais plus lever la tète !... je serais perdue de réputation!... Oh !... l'honneur d'une femme, Laure, c'est la bonne opinion qu'on a d'elle, et cette opinion détruite, on n'a plus qu'à mourir !

— Franciska, je t'en supplie, crois-en les conseils de mon amitié ; je vois les choses d'un œil plus froid, plus juste que toi-même... Franchement, je crois connaître un peu mieux le monde que ma pauvre chère Franciska... Tu ne seras pas du tout perdue d'honneur ! Ton mari n'aura pas dailleurs le moindre intérêt à divulguer ce qui s'est passé entre toi

et cet infâme Gaspard, Ou bien peut-être aura-t-il le moyen de prouver que lu co la victime des machinations perfides de ce misérable, et que tu as cédé par crainte à ses menaces. Le véritable, le seul voleur dans toute cette affaire, c'est Gaspard ; oui, je suis presque sure que l'odieux retombera sur lui seul , et que c'est contre lui que se dirigeront les poursuites de la justice.

— Mais tu ne songes donc pas, Laure, qu'il existe une lettre, une lettre qui m'accuse, et que cet homme peut produire à chaque instant comme une preuve accablante, irrécusable? Cette lettre, je me la rappelle confusément, mais je me souviens que les expressions sont d'un vague... oui, d'une exaltation folle qui prête aisément aux conjectures, aux suppositions malveillantes. Non, non, chère amie, ne disons rien encore à M. Horner!... Tu vois, c'est plus que la vie, oh! cent fois plus, que je te demande à mains jointes, c'est l'honneur î

— L'honneur, Franciska! répond Laure avec un peu d'amertume; mais consiste-t-il à

faire ce que tu fais? Tu laisses tomber sur ton amie, sur ta cousine, une accusation affreuse ; c'est jeter la douleur et la honte clans une famille!.. Tu brises trois cœurs d'un seul coup! car je ne te parlais pas de Rodolphe!... Penses-tu donc qu^il souffre moins que mon père? Rodolphe me croit coupable...

— Rodolphe!... oh! c'est indigne à lui!... Cet homme-là est donc comme tous les autres!... sans générosité, sans confiance? Ne lui suffit-il pas de savoir qu'un secret impossible à dire t'empêche d'avouer la raison qui l'a fait vendre ces bijoux?

— Non, cela ne suffît point malheureusement! Je le répète qu'il doute à présent de mon innocence. Et c'est horrible pour moi d'être soupçonnée d'un crime par un homme qui devrait me défendre contre la terre entière !... Hélas ! ajouta-t-elle avec tristesse, et il me défendra contre tous, jusqu'au dernier moment; mais c'est contre son cœur, contre sa conviction qu'il ne peut me défendre!... Écoute, Franciska, ne fais pas encore de confidence à ton mari, puisque tu n'en as

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pas la force. Mais permets au moins que je dise à mon pauvre père toute la vérité pour l'empêcher de mourir, que féclaire Rodolphe pour mériter son estime, et ne point lui faire horreur!...

— Oh! tu le veux donc, Laure! dit Franciska avec désespoir. Eh bien ! je ne te le défends plus; tu es libre!... Mais écoute, je t'avertis d'une chose : si mon mari apprend ce qui s'est passé, je n'attends pas sa colère. Je me tuerai auparavant.

— Décidément tu es folle, ma pauvre Franciska. Tu m'affliges!... Hélas ! tu le veux donc?... Je vais reparaître devant mon père sans pouvoir lui dire enfin : Je suis innocente ! Il m'a déjà chassée de sa présence! maintenant il va me maudire !... Adieu!...

Elle se lève et se dirige vers la porte. Fran eiska la retient.

— Attends, attends quelques minutes encore.. Ne me quitte pas ainsi!... Au nom du ciel!... Laure!... au nom de notre amitié!...

garde jusqu'à demain le silence!... Cette nuit, t. ii. 22

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je réfléchirai!... Je vais prendre une détermination. Écoute, il se pourrait qu'aujourd'hui même j'eusse le courage de tout dire à M Horner... Mais, il faut des préparations... il faut que je réprouve d'abord...

— Franciska, veux-tu que je reste auprès de toi pour te donner quelque énergie? Je parlerai moi-même! Je le forcerai bien de croire que tu n'es pas coupable, et que tu es toujours pure et digne d'être aimée. Dis, veuxtu que je te seconde clans cet aveu si nécessaire?...

— Non , je t'en supplie, ne te montre pas aux yeux de M. Horner, tu sais trop bien ses préventions injustes. Ta présence seule le disposerait à la colère, et je n'aurais plus la force de prononcer une parole. Adieu , généreuse amie; tout ce que je te demande c^est de me garder le secret jusqu'à demain. Non , tu ne peux me refuser cette grâce que j'implore à genoux!. . Je te le jure!... demain, que j'aie ou non parlé, tu es dégagée de ton serment , et je n'aurai pas de reproches à te faire : tu es ma libératrice, tu es ma sœur bonne et dé-

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vouée!... Oh! comme avec joie je mourrais pour l'épargner une larme!... Mais la vie, ce n'est rien, Laure !... L'honneur, la réputation, c'est là tout pour une femme !

— Pauvre amie, je le plains! dit Laure en l'embrassant avec une douloureuse effusion. Tu es l'esclave de l'opinion des hommes, des préjugés aveugles du monde!... Eh! qu'importe ce qu'on pense de nous quand notre conscience est pure et sans reproche ? Croistu donc que celte ridicule accusation de vol m'épouvanterait un moment si je n'avais devant les yeux l'allliction de mon vieux père et celle de Rodolphe?. . Mais, adieu! persévère dans ta noble et sage résolution. J'attendrai jusqu'à demain, je te le jure.

Les deux amies s'embrassent encore dans une longue et douloureuse étreinte. Madame de Courtcuil sort de la chambre.

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