L'honneur d'une femme [microforme]
Dans le silence de cette petite rue de Versaïlles qui touche au boulevard de la Reine, des pas de chevaux martelèrent le pavé, Leur sonorité rythmique emplit la tranquille atmosphère de ce matin de juillet. Elle s’approcha, monta, directe et nette, par la croisée béante, sous le store de toile qui tamisait l’éclatante réverbération des façades opposées, puis, tout à coup, cessa, comme si les cavaliers se fussent arrêtés devant la porte.
Le capitaine d'Arthaïl tressaillit, quitta vivement sa tablé de travail. Que se passait-il ? Venait-on le chercher du quartier d'artillerie? Mais à cette heure-ci, pourquoi? Déjà il était à la fenêtre... Une pâleur couvrit son visage. Sa main se crispa sur le balcon de fer.
En bas, &ans la marge d’ombre qui bordait le trottoir, un groom tenait en main deux chevaux. L'un portait une selle de femme, déjà vide. L’amazone avait dû sauter bien lestement.
Olivier se pencha davantage. Le noir d’une jupe glissa, disparut. La porte d'en bas retomba sourdement. C'était bien elle. Et elle était entrée. Elle venait chez lui, ouvertement, laissant à la porte son domestique, dont tout Versailles connaissait la livrée, et les deux beaux pur sang qu’admiraient, que jalousaient les officiers de la garnison.
Stupéfé, le capitaine ne faisait plus un geste. Il écoutait, l'oreille tendue, cette émouvante approche. La visiteuse devait monter deux étages et sonner à la porte de l'appartement. Car M. d’Arthail n’occupait pas seul cette maison à façon d'hôtel particulier, Dans la joie angoissée qui précipitait les
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veston de toile entr'ouvert contre la chemise de soie molle, sur le pantalon noir à bandes rouges.
battements de son Cœur, 1] oubliait sa tenue négligée, Le
La vibration du timbre fit sursauter ses nerfs, On frappa. Son ordonnance parut.
—“ Mon capitaine, c’est madame Nogaret.” Ainsi elle avait dit son nom. C’était la moindre hardiesse, dans une visite gi peu mystérieuse,
— “ Faites entrer ici.” dit-il, trouvant ce Cabinet de travail plus retiré, plus secret que le salon, “ Et priez Mme Nogaret de m'excuser une munute... le temps de Passer un vêtement plus correct.”
Il se hâtait vers une porte intérieure, Un appel anxieux Je retint,.
—" Olivier !.,,”
La jeune femme entrait, L’ordonnance, qui n'avait pu retenir un mouvement de surprise à ce petit nom, disparut. Tls étaient seuls.
—— " Qu'importe votre costume !... Si vous saviez pourquoi je viens ! ..,”
L’officier s’'avança vers elle, lui saisit les deux mains, Ja tontempla. Le regard qu’il posa sur ce visage contenait tout ce que des yeux humains peuvent exprimer de respectueuse adoration. Et les larges prunelles fauves d'Olivier étaient de celles où chatoient toutes les nuances de sentiment. Les paupières de Daria battirent sous leur flamme.
— “Il se passe donc quelque chose de bien grave ?” demanda-t-il.
Elle inelina la tête affirmativement, sans parler. Maintenant qu'elle se trouvait là, dans cette présence si chère, sous le magnétisme de ce regard, les mains blotties dans l'étreinte fervente, la voix Jui manquait. L’explication préparée ne lui venait plus. La précision des faits, si lucidement perçue tout à l'heure encore, quand elle trottait, ardente et résolue, ‘par les chemins boisés, se fondait comme en un brouillard. Mais, de tout cela, une évidence délicieuse surgit. Et sa figure s’en ilumina. Une beauté de joie incomparable trembla comme Un ravon sur les traits fins, le teint clair, dans le bleu des veux et la pulpe rosée des lèvres. Un soupir lentement monta. Ft
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{ |] | 5 | enfin les mots se formulèrent, d’un accent voilé par la palp:tation de l’âme :
“Olivier, je suis libre... Libre de vous appartenir.”
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Il palît et haleta, comme suffoqué. Sans lâcher les mains de Daria, il les attira d’un mouvement crispé tout contre sa
poitrine, Ce geste rapprocha leurs visages. Et une minute indicible passa...
Ce fut d’Arthail qui, le premier, se reprit. Le souei d'une
E réalité moins absoiue, mais plus accessible en certitude, s’im-
posait. Pourtant, il hésitait à questionner, Son impression
| immédiate fut que Michel Nogaret, le mari de Daria, venait
| de mourir. Quoi de moins surprenant qu’une fin subite pour | cet être dont il connaissait le secret lamentable ?
L'œuvre lente et inaperçue de Falcoo! avait probablement abouti, soit à un détraquement de l’organisme physique, soit à quelque désordre cérébral déterminant une action violente, le suicide peut-être. Depuis des années, Daria cachait à tous, et surtout à ses enfants, à ses deux jeunes fils, Serge et André, le vice qui transformait en une perpétuelle et humiliante angoisse son existence conjugale. Mais lui, Olivier, savait à quoi s’en tenir. Dans quelles heures de détresse n'avait-il pas été l'ami, le conseiller de cette femme, ne l’avait-il pas aidée à sauver les apparences ? Leur alliance héroïque, sourde aux suggestions passionnées, s'était maintenue au-dessus des tentations. Sans doute le mot “honneur ”, qui revenait dans toutes leurs causeries, les avait préservés des défaillances. Car
leur préoccupation suprême tendait à garder de toute tache ce
nom de Nogaret, rendu célèbre dans l’industrie artistique par
ll) le père de Michel, raison sociale de la célèbre verrerie, hérita- | | ge de Serge et d'André.
Voilà pourquoi le capitaine d’Arthail n'avait envisagé que
| la mort de Nogaret aussitôt qu'il avait entendu sur les lèvres
de Daria ces mots: Je suis libre.” Puis, en un éclair, l’invrai-
semblance de cette supposition le frappa, lorsqne, écartant de
lui la jeune femme pour la conduire vers un siège, il redevint
sensible aux circonstances, remarqua de nouveau la jupe d’a-
mazone, le boléro de piqué blanc, le canotier de paille. Cette
, chevauchée, de Marnes, où se trouvait la villa des Nogaret,
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