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jusqu'à Versailles, pour une femme d'une si absolue correction d'existence, excluait l’idée d'un brusque veuvage,
Il la fit asseoir sur un des fauteuils en drap de soldat garan ce, qui, avec les chaises et le divan semblables, formaient lt seule originalité d'ameublement dans son cabinet de travail. Un sévère bureau d’ébène, de grandes planches à dessiner posées sur de hauts X en bois bi. * quelques portraits et quelques armes accrochés aux murs, compietaient l'arrangement de cette pièce, Décor plutôt banal, comme tous ceux où habite une âme douée d'une vie intérieure profonde, qui ne s'ex prime pas par les contours des choses et qui ne s'y arrête pas. C'était bien le sanctuaire intellectuel d'un officier travailleur et sans fortune, tel que ce capitaine récemment sorti en tout premier rang de l'Ecole de Guerre, C'était aussi la retraite d’un amoureux ardemment et gravement épris, qui se défend de la guérison tout en s’'interdisant l'espoir, Car c’est ainsi que, depuis trois années déjà, Olivier d'Arthail aimait Daria Nogaret.
Ce joli prénom de Daria, qu'il trouvait d'une grâce toute particulière, et qui, à cause de sa rareté, évoquait uniquement pour lui lincomparable créature, il ne l’avait jamais prononcé en s'adressant à elle. Pas plus qu'elle ne l'avait jamais appelé “ Olivier”, avant d'entrer aujourd’hui pour la première fois dans cette chambre. Et le fait d’avoir entendu ces trois svllabes jetées par elle de facon si imprévue, avec l’inoubliable accent impérieux dans la douceur, restait d'une impression si émouvante, que, même dans l'anxiété de ce qui allait suivre, la pensée troublée de d'Arthail s’attardait encore à leur écho.
— “ Voulez-vous me permettre une chose ?” dit-il, quand Mme Nogaret se fut assise,
Elle leva les yeux, car il restait debout. Il s’interrompit.
—“ Ah ! que m’apportez-vous ?...” murmura-t-il en frémissant. “Vous avez commencé par une telle parole !.... Avant tout, laissez-moi m’agenouiller, et vous remercier de me l'avoir dite.”
Au changement de ton, elle comprit bien que ce n'était plus là cette permission qu'il voulait demander d'abord. Comme il s'agenouillait, en effet, elle l’arrêta du geste et la Ini rap-
pela.
“Qu'alliez-vous me demander ?
Je vous en prie,” dit-il en se redressant, “ faites donc donner l’ordre à votre do ique d'aller vous attendre avec les chevaux sur le boulevard de la Reine, Vo: prendrez le prétexte de mettre les bêtes à l'ombre, Ainsi on ne les verra pas stationner devant ma porte.
— Je ne me cache pas,” dit Daria, haussant sa jolie tête, avec un éclair d'orgueil digne des boyards de qui elle descendait.
D'origine slave, bien que née d’un père francais, elle en gardait la face un peu courte, d'un ovale brusquement élargi audessus du petit menton carré. Cette courbe — d’ailleurs très fine — donnait quelque chose d’inconsciemment volontaire à sa physionomie, d’une candeur presque puérile. Elle n’avait que vingt-quatre ans, s'étant mariée à seize, et elle en paraissait moins. Ses traits rienus et droits, sa bouche étroite, ses larges yeux pâles, s’imprégnaient d’une suavité qui, pour d’Arthaïl, semblait attendrissante au delà de toute expression. Comme !e parfum sur la fleur, il y respirait l’émanation de l’âäme pure, un peu exaltée, pleine d’une énergie singulière, à la fois scrupuleuse pour ce qu'elle croyait le bien, mais dédaisneuse des conventions, et généreusement ouverte et imprudente. En ce moment, sous le petit canotier de paille où se massaient les cheveux sombres, cette figure au charme si frais parut plus enfantine encore. L'officier sentit son cœur se gonfler de la soif de protection, de défense, qui, plus que le désir, l'eñût poussé à envelopper de ses bras l’exquise créature.
— “ Vôus ne vous cachez pas,” répéta-t-il en reprenant les mots qu’elle venait de prononcer. “ Mais c’est À moi de vous préserver des commentaires malveillants. Songez à ceci: vos chevaux, votre livrée, si connus, au milieu de cette rue déserte, et devant la porte du capitaine d’Arthail, dans ce Versailles où les habitants et la troupe rivalisent de cancans, de curiosité.” 55
Mme Nogaret eut un geste qui signifiait aussi bien: “ Peu m'importe ”, que: “ Faites ce que vous voudrez.”
l'officier quitta a chambre, dit un mot à son ordonnance. sientôt on entendit les pas des chevaux qui s’éloignaient.
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Comme il rentrait, d’Arthail fut surpris de voir un léger rire égayer le visage de Daria.
— “Je pense,” fit-elle, “à ce pauvre Serge. Vous n'imaginez pas ses malices tout à l'heure pour venir avec moi. N'avait-il pas fait seller son poney malgré ma défense ! Je Pai trouvé à la grille comme j2 sortais du parc
— C’est la première fois que vous n’emmenez pas votre fils depuis qu’il monte hors du manège,” remarqua Olivier.
— “ Ah !” dit-elle, redevenant grave, “ lui et son frère vous auront pour modèle, mon ami. Déjà, depuis cet été, où il chevauche ainsi à côté de nous quand nous nous rencontrons dans les bois, où il entend vos causeries si élevées, mon petit Serge me semble un autre enfant.
— A sept ans, que peut-il com ,,.endre ?
— Les enfants n’ont pas besoin de comprendre,” reprit Daria. “ Les pensées bonnes ou mauvaises, nobles ou basses, que l’on exprime autour d'eux, les enveloppent d’atmosphères diverses. Leur âme s’y adapte sans qu’on s’en doute. Je vous assure... Rien qu’à vous imiter physiquement, à tâcher de copier votre belle tenue à cheval, Serge devient un petit homme.”
D’Arthail sourit, s’assit à côté de Daria, et tout son cœur s’en alla vers elle par ses yeux.
__ Maintenant j'écoute ce que vous avez à me dire.
— Voici, mon ami Mon mari a mis le comble à tous ses torts par une infamie abominable. J'ai les preuves... Il ne pourra plus me refuser le divorce.”
Si elle avait douté encore de cet amour dont le nom ne venait jamais aux lèvres d'Olivier, mais qui représentait pour elle. dans sa silencieuse douceur, toute la joie et toute la beauté de la vie, Daria eût mesuré à cette minute la force du centiment qu’elle inspirait.
Une émotion indescriptible transforma la physionomie de l'officier. Son long visage, au teint mat, barré d'une moustache noire, rougit brusquement, puis blêmit aussitôt, se foncant d’un cercle bistré autour des veux, qui se remplirent de larmes. Ses lèvres s’écartèrent en tremblant. Ses mains se
joignirent. Ce fut douloureux comme une vision d’agonie, et
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cela se termina cependant par le plus profond eri de joie humaine :
— “ Daria !... !
Daria !... mon amour !...”
I glissait à ses pieds. Elle posa une main sur sa tête, le regarda. Et ce regard de femme rayonnait. Au fond d’ellemême retentissait en vibrations triomphantes le foudroyant bonheur qu'elle venait de donner. Cet homme prosterné, que le ravissement écrasait, c'était lui, Olivier... Lui! Un mot d'elle venait de le bouleverser de la sorte, Jamais elle n'avait vu se voiler si pathétiquement l'or brun de ces prunelles admirables. Lui, si ferme, si fort, par instants presque froid ! Pendant cette minute où tous deux se turent, Daria crut sentir son âme arrachée d’elle s’élancer vers celui qu’elle aimait. Cet arrachement n’allait pas sans angoisse—et c'était une angoisse déliciense. Neuve à la passion, elle éprouvait le vertige d’une sensation presque insoutenable.
Mais, tout à coup, elle fut surprise de sentir la tête virile se dérober sous sa main. Sans se relever, d’Arthail s’accouda au fauteuil, cacha son visage de ses doigts. Puis il gémit sourdement
— “ Qu'allais-jefaire ? Je suis bien coupable...
— Mon Dieu!” s’écria la jeune femme, “ que dites-vous ? ”
Brusquement fl fut debout, puis reprit sa place à côté d’elle.
— “ Que je suis faible !...” murmura-t-il, “Mais ce que j'entrevoyais était si beau !...”
Elle, avec une grâce presque malicieuse :
— “ Quoi donc ? ”
Et comme il la contemplait sans répondre :
—— “Nous deux ensemble ?... Pour toujours ? ” chuchotat-elle dans un souffle.
— “ Vous le souhaïteriez, Daria ?
— De toute mon âme !...
— 0 mon amie, mon amie bien-aimée !.. .”
I Jui prit la main, qu’il baisa. Et enfin, par un grand effort, il se rendit maître de son trouble.
— “N'ai-je pas juré ?” prononca-t-il, “Ne me suis-je pas juré à moi-même d'être votre guide, votre appuis Ve s nétiez qu'une enfant quand on vous a mariée... Michel s’était éperdument épris de vous. Il était beau. Il vous plut...”
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Elle cut un geste.
— “Oui, je sais...” poursuivit-il. “Vous ne aissiez rien de l'amour. Vous meniez une existence isolée auprès d'une mère dont le caractère entier, autoritaire, vous opprimait. Ce jeune homme parut. Il était le fils d'un industriel éminent, de ce Léon Nogaret, qui découvrit des procédés nouveaux pour la verrerie d'art, qui créa des merveilles et fonda la manufacture de Courbevoie, Héritier d'une brillante industrie et d’une fortune considérable, aimable et bien de sa personne, Michel Nogaret fut agréé par votre mère, et...” -— d'Arthail hésita — “par vous.”
Daria inclina la tête avee un sourire d’amertume.
— “ Dans le mariage,” reprit d’Arthail, “ vous avez connu les pires désillusions. Ce ne fut pas une communion d'âmes. Quelle compréhension réciproque pouvait exister entre un être de substance grossière, dont les seuls plaisirs tiennent dans la plus basse sensualité, qui nest vraiment heureux qu'avec un paquet de cartes et un verre d’eau-de-vie. et la fine créature de tendresse et de noblesse que vous êtes ?...
— Mon Dieu,” interrompit-elle, “ne me faites pas meilleure que je ne suis, Olivier, Vous m'effrayvez en m'élevant ainsi sur un piédestal. Un jour vous découvrirez tous mes défauts et ils vous en paraîtront pires. J'étais une insignifiante enfant. Je ne savais pas tenir une maison. Je dépensais à tort et à travers, Ce malheureux fut bon et patient avee moi, Reconnaissons ceci. Soyons justes, Il n’est pas méchant, sauf dans les heures. , .”
Elle suspendit sa phrase. De sombres images passaient. Les soirs d’hébétude ou d’égarement, certaines nuits délirantes, quand Michel Nogaret rentrait tard du cercle, où il avait joué et où il avait bu, non pas jusqu'à apparente ivresse, Mais jusqu'à l’inconscience, à la stupeur. Et, de temps à autre, — peut-être aux jours de déveine, quand la dose de cognac s’exagérait pour < donner du cœur ” au joueur malheureux, — de rares mais inoubliables scènes de violence,
Lorsqu'elle CSEAVA de défendre Michel. nulle jalousie ne s'irrita au cœur de d'Arthail. Il distinguait si bien une certaine pitié généreuse d’un amour qui, chez cette femme, n’avait été que l'illusion d’un instant, née des rêves les plus dé-
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licats de l'adolescence, et presque aussitôt brisée par un contraste tragique avec ces mêmes rêves.
— “Oui,” reprit-il, “vous avez raison. Soyons justes. Votre mari crut vous aimer le mieux du monde en vous laissant suivre toutes vos fantaisies, et surtout en ayant soin que vos petites mains fussent toujours remplies d'or. L’insensé!.… Vers quels périls un pareil système n’eût-il pas jeté une enfant de seize ans, si cette enfant n'eût pas été vous ! Mais comment, incapable de tout contrôle sur lui-même, eñût-il servi de guide à celle qu'il épousait ?
— Qui sait le peu que j'aurais valu,” murmura Daria, “si vous n'étiez pas entré dans ma vie ? Ÿ
D'un hochement de tête, l’officier dénia. Mais c'était, et dans la réciproque aussi, plus vrai qu'il ne l’eût supposé.
Pour ces deux êtres épris de beauté morale, il y avait eu, dans la rencontre de leurs aspirations, un épanouissement en hauteur grandissant l’une comme l’autre de leurs deux natures. L'homme fort et sûr de lui s'y était affiné, tandis que s’y élevait la femme impressionnable et suggestible, Là résidait le secret de cette pureté presque invraisemblable dans leur alliance. Chacun jouissait si profondément de rayonner en noblesse dans le cœur de l’autre, et d'y rencontrer la fleur altière d’un idéal instinctivement souhaité, que certaines tentations restaient impuissantes à troubler un si rare bonheur. Puis, il faut bien le dire, ces tentations surgissant d’une ardeur toute matérielle, les circonstances les tempéraient chez Olivier comme chez Daria, plus encore que leur volonté consciente. L'activité intellectuelle, si dévorante chez l'officier, laissait peu de place aux impétuosités des sens. Quant à la jeune femme, la passion lui restait encore incompréhensible. Son innocence avait été plus violentée qu'initiée par l’amour conjugal. Même elle conscrvait de certains incidents, dont elle scellait le mystère, une répulsion et une épouvante,
En effet, lorsqu'elle avait mis au monde son second fils, André, cinq ans auparavant, elle s'était trouvée en danger de mort Les médecins avaient déclaré qu'une nouvelle mater-
pter affirmer la prédominance de son souei pour l'existence de sa femme, qu'il adorait à sa manière, Daria vécut sans inquié-
tude. Mais, des mois s'étant passés, un matin, elle sentit brusquement son cœur saisi par une tenaille d’effroi. Bientôt, elle ne put douter de son état. Et alors commença une période d'angoisse affreuse, sous la menace des tortures qu'elle connaissait et de la mort dont se terrifiait sa jeune chair. Dans sa confiance, elle avait compté sans l'alcool. qui, chaque soir, ramenait auprès d’elle un être sans raisonnement et sans volonté,
Hélas! il y avait eu pire que son tremblement de pauvre condamnée. Le Michel conscient des matinées mornes désavoua le Michel irresponsable des soirées fébriles. Dans son remords, dans son inquiétude aussi, le misérable mari osa formuler un soupcon abominable, A partir de ce jour, Daria lui ferma la porte de sa chambre. Une-délivrance prématurée, tout en la mettant à deux doigts de la tombe, devint pourtant son salut. Elle guérit. Depuis lors, elle n'avait plus été que de nom la femme de Michel Nogaret.
Ces misères secrètes, ces raisons d’effroi et de rancune envers le mari, d’Arthail les ignorait, Tout ce qu'il savait, c’est que Daria s'était reprise. Une telle certitude était indispensable à son amour. Car son adoration pour cette femme pouvait se priver d’une consécration passionnée, mais non pas d’une sécurité jalouse et farouche. Certaines pensées, certaines images, eussent éteint on avili ses -entiments.
Mais il restait assuré que Daria, libérée par une loi de conscience supérieure à tous les codes, n'appartenait à personne, et que si jamais elle appartenait encore à quelqu'un en ce monde, ce serait à Jui, d’Arthail.
Pourtant, d’une voix profonde et avec une douleur résignée, il lui démontrait de quels devoirs étaient faits les obstacles qui les séparaient encore.
‘Je ne serais pas l’homme que vous avez élu, Daria, si, avaat même écouter vos nouveaux griefs contre Nogaret,
je ne vous disais pas : songez aux conséquences du divorce
pour vos fils — Vous deviendriez leur père, Olivier.
Hélas! For
— Comment ?...
— Leur vrai père garderait toute son autorité sur eux. Et