‹ L'honneur d'une femme [microforme] (volume 2)Chapitre 28 sur 28 · IS IL · texte numérisé non relu

IS IL

—‘ Ah! pauvre enfant !...” s'écria-t-il avec une solennité qui étreignit le cœur de Serge. “ Voici la première fois que, prononçant le mot d'honneur, tu n’en vois plus dans ta mère l'incarnation vivante, Eh bien, sache que ta vision t’égare, C’est l'obscurité de tes jeunes yeux qui trouble l'image sublime. Jamais une femme n'a mieux servi l'honneur, ne lui a fait plus de sacrifices, que la noble créature à qui tu dois tout, depuis l'intégrité de ton nom jusqu’à ton galon d’officier, jusqu'à la fière délicatesse de ta nature, Apprends aujourd'hui ce que tu ne comprendras peutêtre que bien tard : c'est que rien dans sa vie... — rien, entendstu!— n'a été contraire à cette haute conception de moralité humaine que synthétise le mot honneur. La vilenie imbécile du monde peut en juger différemment. Car notre société en mal d'avenir n'a gardé des principes anciens que la façade, et ne s’est pas élevée jusqu’à en concevoir de nouveaux. Voilà pourquoi cette société est si foncièrement hypocrite. Au nom de codes pourris, elle courbe et atrophie les âmes des femmes, comme les Chinois leur estropient systématiquement les pieds. Mais il n’en sera pas ainsi toujours. Tu es assez jeune, Serge, pour voir s'accomplir ce que je ne verrai sans doute pas, car il y faudra du temps : une évolution de la conscience humaine qui remettra à leurs places respectives une Adeline de Vasqueuil et une Daria Nogaret. qui, entre elles deux, discernera laquelle mérite, en stricte justice, le titre d’honnête femme... ou plutôt — suivant notre idéal à nous-mêmes, auquel se haussera l'autre sexe — celui de femme d'honneur.”

Le dernier mot vibra, plein d'une sonorité emphatique. La voix mordante et nerveuse de d’Arthail lui donna une force de prophétie.

Ne suffisait-il pas à Serge d'évoquer sa mère, qui, même au physique, ressemblait à ce type merveilleux ? L'autorité, la chaleur contenue. accentuant le discours de d’Arthail, l’éloquence de cet homme habituellement si sobre de mots, l'avaient impressionné de façon étrange. Mais sa juvénile et impétueuse tristesse ne pouvait être abolie par des considérations philosophiques.

Il garda quelques instants le silence, puis prononga :

— “ Je ne me fais juge ni de ceux que je respecte, ni de mon époque. J’agis suivant les éventualités présentes.”

Il ajouta, changeant la sécheresse dogmatique du ton en une déférence froide :

—“ Vous n'avez plus rien à me dire, mon colonel ?”

Olivier répliqua, très paternel :

—4 Si, voyons. Ton duel de demain ?.…

— ]l a lieu de bonne heure, dans les bois du Vésinet,

— Quelle arme ?

— L'épée. C'est mon adversaire qui a choisi, étant l’offensé.

— Ah! Est-ce que ce pékin sait tenir un fleuret seulement ?

— On m'a dit qu'il ne tire pas mal.

— Mais toi, tu es de première force.”

Serge eut un léger sourire.

—“: Tu es sûr de t'arranger de façon à ce que ta mère ne se doute pas ?

— Soyez tranquille, mon colonel.

Je

— Eh bien, mon eufant, il ne me reste qu'à te souhaiter bonne chance.

— Merci, mon colonel.”

Ï1 fit un mouvement comme pour se retirer.

—" Tu ne m'embrasses pas ? ” dit d'Arthail.

Le sous-lieutenant eut une hésitation imperceptible. Puis, avec une grâce où, malgré la raideur militaire, très voulue, quelque chose d’enfantin subsistait, il se laissa serrer par ces bras dont l'étreinte, nagère, lui inspirait autant d'affection que d'orgueil

Tout de suite, d'ailleurs, il s'en dégagea. Une émoticn le suffoquait, dont il avait honte.

Il murmura, plus agité que ne l'eût fait prévoir sa récente attitude :

—“ Plaignez-moi, mon colonel, Ne me condamnez pas. Je suis bien malheureux !...”

Et il sortit précipitamment.

« Ne me condamnez pas,” avait dit Serge. Jusqu'au lendemain, cette .parole hanta lugubrement d’Arthail, ‘ Qu'a-t-il voulu dire ?’ pensait le colonel. ‘ Et que va-t-il faire ?”

La réponse à ces questions lui apparut, et tout ensemble la confirmation de ses pressentiments pénibles, aussitôt qu'il apprit le résultat du duel. Le jeune officier venait de recevoir une grave blessure, dans des conditions stupéfiantes pour les camarades qui l’assistaient et qui connaissaient son adresse. Il avait foflement attaqué à bras raccourci, se servant de son épée comme d'un poignard, et se découvrant tout à fait. Son adversaire, rassemblé en arrière, n'avait eu qu’à allonger le bras, la pointe basse, pour l'enferrer à fond. S’offrir à cet inévitable coup d'arrêt, c'était, chez un tireur tel que Serge, une faute incompréhensible. Ses témoins l'expliquèrent par une colère aveugle qui lui avait ôté son sangfroid. Mais Olivier ne s’y trompa point. Il devina,— Dieu sait avec quelle angoisse !— que l'enfant désespéré avait voulu Ja mort.

Et c'était la vérité. Serge, avec la sensitivité excessive de son âme si pure, s'était trouvé incapable de supporter une diminution de sa mère en lui-même, comme aux yeux des autres, ni l'idée que par cette diminution il ne pouvait épouser la jeune fille qu’il adorait.

Afin de comprendre le bouleversement intérieur qui venait de le pousser À une résolution de démence, on doit se représenter que tout l'amour, tout le bonheur, toute la fierté de la vie, se concentraient pour le jeune homme en trois êtres : sa mère, d'Arthail et Nicole. Une catastrophe morale telle que, pour lui, il ne pouvait en arriver de pire, éclipsait ou sapait ce triple amour, ce triple bonheur, cette triple fierté. Il en avait conçu un dégoût immédiat et invincible de l'existence. Tout lui avait paru triste et souillé. Dans une ivresse de mélancolie, il s'était jeté [sur l'épée offerte, ayant d’ailleurs prémédité ce dénouement à sa douleur, — dénouement qui épargnerait aux siens la pensée affreuse de son suicide.

Et maintenant, Serge était couché dans son ancienne chambre d'enfant, au logis maternel, rue Saint-Lazare. On ne répondait

eg

pas encore de sa vie. Pourtant l'espoir était grand de le sauver.

Ï1 avait une de ces blessures dont on ne réchappait pas voici seulement dix à quinze ans, avant les récents progrès de la chirurgie alliée à l’antisepsie. L'intestin était perforé, ce qui, naguère, entraînait la péritonite suivie de mort, inévitablement. Aujourd'hui, dans un cas pareil, on ouvre le corps, on recoud l'intestin, on referme l'entaille extérieure, et tout est dit, Du moins s'il ne survient ni complication, ni agitation morale ou physique, ni fièvre.

Hélas ! en ce qui concernait le jeune officier, toutes ces aggrarations étaient à craindre. Ce qu'il y avait de déchirant pour sa mère, qui le soignait avec le dévouement qu’on imagine, c'est qu'elle vit que lui même s'appliquait à empirer le mal. Tout d'abord elle le gronda tendrement, ne comprenant pas ses imprudences, ne pouvant concevoir qu'il n'eût pas la raison de rester calme quand sa vie en dépendait, Il sautait de son lit, il dérangeait les pansement® il absorbait des aliments interdits. Elle se voyait contrainte à le surveiller comme lorsqu'il était petit, dans une fièvre scarlatine que sa turbulence avait failli rendre mortelle.

Le frère du malade, André, venait en aide à leur mère. D'Arthail aussi s’asseyait pour de longues heures à ce chevet tourmenté. Cependant, malgré tant de suins, chaque progrès semblait entravé presque aussitôt par quelque maligne influence. Et Daria se désespérait, sans découvrir la puissance adverse et mystérieuse qui lui disputait son fils, quand une nuit elle eut l'explication de l'énigme. Cette explication la frappa d'horreur.

Serge, cette nuit-là, eut le délire. Dans l’inconscience de la fièvre, il laissa échapper son épouvantable secret. Il dit à sa mère qu'il voulait mourir, et pourquoi il voulait mourir. Il le lui dit, à elle, d’une voix enfantine, plaintive, de cette voix dont il lappelait jadis au moindre bobo près de sa couchette de tout petit garçon. Il ne la reconnaissait pas, et il geignait une lamentation puérile, dont on ne saurait dire l'effet tragique sur l'infortunée qui l’écoutait :

—“I] ne faut pas le dire à maman... Elle se ‘âcherait si elle savait que j'ôte mon bandage. Elle ferait les gros yeux... Puis elle se cacherait pour pleurer, pauvre maman !... Mais je ne veux pas guérir. je veux m'en aller. Oh ! j'ai trop de chagrin. voyezvous, depuis que j'ai appris. Mais je ne vous dirai pas ce que j'ai appris. Vous le répéteriez peut-être à Nicole, et elle en voudrait à ma mère..Je tiens tant à ce qu'elle continue de respecter ma mère, quand je ne serai plus là... Oh! si je n'avais pas le souvenir.. je pourrais peut-être accepter. Si je ne revoyais plus tout le temps les jours où maman nous quittait pendant que nous faisions nos devoirs, sans nous dire où elle allait. * Les enfants,” déclarait-elle, “ ne doivent pas faire de questions.” Elle nous embrassait en partant. Elle nous embrassait en revenant... À quoi pensait-elle quand elle tombait ensuite dans des rêveries silencieuses? Elle pensait à lui. Elle se rappelait qu'il...

— Tais-toi, Serge !.… Tais-toi, mon enfant...” supplia la mère en se jetant à genoux près du lit.

A ce cri, le malade eut comme un réveil, reprit conscience des choses, demanda à boire.

Daria lui présenta le verre en tremblant, et elle cru défuillir de-

En

vant le regard bon et navré, et le “ Merci, petite mère ”, murmuré si faiblement, dont il lui exprima sa gratitude,

Bientôt après, les divagations recommencèrent, Et ce fut, jusqu'au matin, la suite des mêmes lugubres alternatives : les plaintes si doucement, mais si mortellement accusatrices, quand le pauvre cerveau battait la campagne; la résignation atfectueuse,— plus perçante peut-être pour le cœur de la mère, maintenant qu'elle en saisissait la signification, — aux moments lucides,.

Y eut-il jamais supplice plus raffiné pour une femme aussi fièrement amante et mère, que celui dont agonisa Daria pendant ces heures effroyables ? Pourtant, lorsque, à la première heure du jour, les médecins arrivèrent, lorsque, devant son autre fils, devant Olivier accouru aux nouvelles, devant le blessé lui-même, qui ne se doutait de rien, il fallut simuler l'espérance, la tranquillité, elle montra bien que sa vie d'abnégation et d'efforts l'avait dresse à tous les héroïsmes. Aurait-elle eu ce courage et ce front iramobile, sitant d'épreuves n'avaient pas fait d'elle une magnifique créature d'exception ? Méme son amour secret, qui allait lui coûter, sans doute, mille fois plus que la vie, il avait été, dans son incomplète joie tout imprégnée de sacrifice, un élément de noblesse. Plus facile, plus égoïste, il ne se serait pas épanoui en splendeur. Et c'était ce noble, cet exaltant amour, qu'insultait le vice mondain admis et consacré !.. C'était lui dont on se servait pour arracher d'elle le cœur broyé de son enfant !…

Elle ne quitta plus Serge. Elle le disputa à la mort. Elle le disputa à lui-même. “Qu'il vive seulement, mon Dieu ! et je tâcherai de le reconquérir,’ pensait-elle. ‘ Qu'il vive. oh! qu'il vive, quand ce serait pour me mépriser, pour m'attribuer cette atroce rupture de ses fiançailles.”

Telle fut sa vigilance, qu'en dépit d’une volonté opiniâtre, ce garçon de vingt-deux ans, que sauvait d’ailleurs un tempérament vigoureux, ne trouva pas si aisément qu'il l'aurait eru l'opportunité d'échapper à la guérison. Peut-être, à mesure qu'il sentait ses forces revenir, et que les heures écoulées apportaient, atome par atome, leur grise poussière d’apaisement, le goût de la vie revint à ses jeunes lèvres,

Puis, comment résister à la sollicitude souriante de Daria ? Il la regardait glisser dans la chambze ou se pencher à son chevet, et parfois un attendrissement lui faisait monter des larmes dans les yeux. S'il avait su !., S'il avait pu deviner quelle torture involontaire il avait infligée à cette douce garde-malade, il fut resté stupéfait devant le divin mensonge de son sourire. Mais il croyait qu'elle ne soupçonnait rien de ce qui se passait en lui et qu'elle se réjouissait de son retour à la santé,

Au ford, elle restait dévorée d'inquiétude. Malgré le dévouement de ceux qui la suppléaient, elle accourait tout éperdue dès qu’on l’avait retenue quelques minutes hors de la chambre.

I! lui arriva pourtant un jour d'en sortir avec empressement. On vint la prévenir, non sans les précautions nécessaires pour ne pas éveiller l'attention du malade, que Mile de Vasqueuil désirait lui parler.

Dès qu’elle pénétra dans ie salon, elle eut à peine le temps d'ouvrir les bras, tant Nicole s'y jeta impétueusement,

— ‘Tu es toute seule ? ” fut la première question de Daria.

— ‘Oui, madame, C'est-à-dire. la femme de chambre m'a accompagnée.

— Tes parents savent que tu es venue ici ?

—Je crois bien !.…..

—Que se passe-t-il donc ?

— I] se passe ceci,” dit la jolie Nicole. Elle s'arrêta une minute, fixa longuement sur Mme Nogaret ses clairs yeux de pervenche, comme si elle ne pouvait se rassasier de là voir, puis elle lui sauta de nouveau au cou.

Daria éprouva, duns toute sa pauvre âme brûlante de souffrance, un rafraîchissement délicieux. Cette grâce caressante de jeune fille, cette tendresse enthousiaste, et l'enchantement visuel qu'était cette exquise enfant, visage de neige et de fleurs, la détendit si doucement que des larmes pointèrent à ses cils.

— "Oh !”s'écria Nicole, *“ vous ne devez pas pleurer, vous qui méritez tous les bonheurs. Votre inquiétude pour Serge est P‘ssée, puisque maintenant les médecins répondent de lui,

—Comment sais-tu cela ?

—Mais je suis venue moi-même prendre tous les jours de ses nouvelles.

—Où donc ?

—En bas, chez la concierge. Papa et maman m'avaient forcée de leur promettre que je ne monterais pas,

—Et maintenant, ils te l'ont permis ?

—Ï]l a bien fallu

— Comment donc t'y es-tu prise ?

—Je les ai persuadés,” déclara Nicole avec une énergie amusante, ‘que je n'aurai jamais d'autre mari que Serge, et ils ont fini par le croire... Voilà tout. Alors, que voulez-vous qu'ils fassent à cela ? J'ai près de dix-neuf ans. Je serai bientôt majeure, Les parents ne résistent, vous comprenez, que lorsqu'ils apergoivent au moins une chance de faire triompher leur volonté, J'ai trouvé des arguments tels, que les miens ont perdu même cet espoir. Comme ils ne sont pas des tyrans irréductibles, ils ont cédé,

— Mais. ni Serge, ni moi, ma chérie. nous ne consentirons à un mariage contre le gré de monsieur et de madame de Vasqueuil.

—Ce ne sera pas contre leur gré, puisque je vous donne ma parole qu’ils n’y mettront plus obstacle.

—T'ont-ils dit toutes leurs objections, Nicole ?’ demanda Mme

Nogaret. “ Tu avais le droit de les connaître,” En prononçant de telles paroles que soulignait la véhémence de son accent, Daria redressa devant cette innocente son beau front où brillait l’orgueil de sa vie. Elle savait. Et elle se jugeait en Connaissance de cause.

Cependant Daria découvrit un reflet de son propre cœur dans la limpide suavité des prunelles que la jeune fille leva soudain, Ce regard de Nicole dévoilait toute la lumière intuitive des âmes pour les âmes de même essence.

=—“ Vous me deinandez cela, madame !... s'écria la fille d’Adeline. “ Vous voulez donc que je tombe à genoux et que j'implore votre pardon pour ceux qui vous ont offensée ? J'intercéderai pour eux quand il en sera temps. Mais, pour moi, jé n’ai pas à me

reprocher d'avoir cru seulement à la sincérité de leurs odieux scrupules. Ne me forcez pas à juger mes parents. Ils ont souhaité de me rendre riche. Ne me réduisez pas à dire, même à vous, ce que je pense des moyens qu'ils ont mis en œuvre,

— Cependant, ils n'ont pas menti, mon enfant,” dit Daria, dans un tel etfort que le spasme de sa gorge étouffa le dernier mot.

Nicole eut un sourire indéfinissable, mais plein d’une humilité délicate, comme si elle se fût excusée du rôle que les circonstances lui donnaient, Elle prit la main de Daria la baisa, se blottit contre elle. Puis les yeux baissés, elle murmura :

— ** Une petite fille comme moi, et qui ignore tout de la vie, ne saurait apprécier des actes. Elle n’a qu un moyen de les juger, c'est de les rapporter à ce qu'elle connaît des caractères. Le vôtre m'est apparu si constamment élevé, j'y ai puisé depuis mon enfance de tels exemples et de telles leçons, que je m'inchne devant lui, même dans ce qu'il accomplit en dehors de ma compréhension, Comment une âme noble pourrait-elle se mouvoir dans une sphère busse ? Rien de ce que vous fuites ne peut être indigne de vons. Oh ! madame, ne savez-vous pas que vous avez toujours représenté pour moi l'idéal qui m'a rendue meilleure ? Ne savez-vous pas que si j'aime tan Serge, c'est parce qu'il tient tellement de vous, et que vous lui avez façonné un adorable cœur comme le vôtre ?

— Serge!” cria la mère, dont l'émotion creva dans un sanglot. “ Serge a douté de moi... Et c'est à cause de moi qu'il ne se croit plus digne de t’épouser, ma petite Nicole.”

Mile de Vasqueuil se recula, interloquée Puis, immédiatement, elle hocha sa tête blonde, et dit avec une sagacité qui eût paru comique à tout autre moment :

— C'est un homme.”

Elle réfléchit un instant, puis demanda :

— * Est-il assez bien pour que je puisse lui parler ?

— Il faut encore lui éviter la moindre agitation,” fit observer Daria.

- Cependant,” insista Nicole, ‘ si je viens simplement lui dire que nous sommes tous d'accord, et que je me marierai avec lui dès qu'il aura «on double galon de lieutenant, que c'est tout à fait convenu, Croyez-vous vraiment que ça ne l'aidera pas un peu à ruérir ? ”

Elle ajouta, malicieuse :

- “Je voudrais bien savoir s’il osera me refuser maintenant pour sa femme.

— Petite Nicole... Ma filie chérie...” murmura Daria, qui l'attira pour l'embrasser. ‘“ Attenda-moi donc... Je vais le préparer à la joie de ta visite.”

Un moment après, les deux fiancés étaient ensemble, et seuls.

Serge, le buste appuyé aux oreillers, dans une vareuse de flanelle blanche à lisérés rouges, portait sur sa physionomie amuigrie la murque des épreuves morales et physiques. Mais sa virile jeunesse n'y perduit rien de sa séduction, ayant pris au contraire quelque chose de plus nerveux et de plus afliné.

— C'est donc vous... bien vous ?...” répétuit il à Nicole, dontil tenait la main.

largis encore.

[1 la dévorait de ses larges yeux, qui semblaient é

Elle eut un frais éclat de rire.

a blessures? Elles enracinent les

“ Alors, voilà le résultat de Tu me dis * vous,” maintenant, comme si tu

bonnes habitudes ne m'avais jamais parlé autrement, — Mais vos parents n'ont ils pas brisé — Mes parents le raccommoderont, un retour de sa naturelle espièglerie.

leurs, à moins que tu ne veuilles plus de moi Devant le sombre silence où il tomba, elle 1ya de nouveau.

“ nous allons bien voir... Mais tu ne sais pas. Îlsn est passé des choses, à la maison !… Crois-tu que papa et maman s'imaginaient de bonne foi qu'après ton duel, quand on ne savait même pas situ en réchapperais, je recevrais ton meurtrier, ce misérable Riaguet, et que je lui prodiguerais mes plus gracieux sourires. Non, ils en avaient de bonnes à ce moment là ! ” s'exclama-t-elle avec ce parler gamin où elle retombait vite près de son Cama rade d'enfance.

* Qu'as-tu fait?” demanda Serge, qu rire.

—“Moi?...Ah! je par la fenêtre plutôt que Quand cela jeur est apparu

notre rêve ?

voilà tout,” déclara-t-elle avec ui C'est déjà fait d ailfit une moue de plai-

sante gravité, puis s'égi __ Bah!” s'écria-t-elle,

i ne put s'empêcher de

jJeur enai joué une musique !.….J'aurais sauté de me retrouver en fuce de cet individu.

avec une évidence d'autant plus incontestable que j étais déjà debout sur le rebord de la croisée, ils n’ont pas poussé l'insistance plus loin.

__ Tu m'aimes done vraiment un peu .” interrogea Serge. Et l'ombre qui churgeait son front s'éclaircit radieusement. __ “ Tu le demandes ?..…

— Ah” soupira-t il, retomb comme une enfant.

— Non, je t'aime comme une femme.

— Hélas! on te parlera. sans doute, un de ces jours, comme à

une femme, et alors tu apprendras que tu te prononçais dans Lignorance de la vie. peut-être même dans l'ignorance de ton cœur.”

Nicole, tout à coup, dev

“ Mais, si c'est toi qui me parle saurons tout de suite à quoi nous en tenir,

— “ Je ne peux pas.

— Pourquoi ?”

Le jeune officier se tut.

4% Je vais te le révéler,” reprit Nicole. Et un rayon de son irrésistible espièglerie frissonna dans les pervenches de ses yeux. & C’est que tu ne sais pas ce que c'est qu'une femme.”

[1 se retourna vers elle, saisi Le souriant éclair disparut de la petite figure de neige et de fleurs. Un recueillement descendit sur ses jolis traits. Nicole se mit à parler avec une ardeur émue :

— “ Non, tu ne sais pas ce que c'est qu'une femme, puisque tu

as pu douter de ja plus noble d'entre toutes, et aussi de moi-

ant dans sa tristesse. Tu m'aimes

int sérieuse.

gs comme à une femme, nous

’ dit-elle.

même.

— De toi!

— Tu as pensé qu'il y avait au monde une chose capable d’altéjale que je te à ts mère. Tu as su que les

acor: OL 0

impostures des jugements mondains se glisseraient jusqu'à mes oreilles, et tu as pu croire que je n’en distinguerais pas la sacrilège hypocrisie. Me traiter en femme, dis-tu ?.. Oui, l'intérêt et la malveillance n'ont pas craint de m'apprendre, à moi. jeune fille, ce que ton scrupuleux besoin de loyauté lui-même aurait toujours hésité à me dire. Eh bien, Serge, aie donc à la fois le soulagement et la souffrance de m'entendre t'en parler ia première. Je sais tout. Il n’y a donc plus de secret entre nous deux. Mais il ya ceci en outre. Ta mère nous sera plus sacrée que jamais, parce que, dans les circonstances de sa vie qu'on veut tourner contre elle, je ne discerne que ceci : elle a dû sacrifier un devoir qui était

en même temps son bonheur à quelque devoir plus haut, qui lui coûtaït davantage, C’est à toi et à ton frère, j'en suis sûre, qu'elle s’est avant tout immolée.”

Serge cacha son visage entre ses mains. Cependant il ne prononçait pas une parole, et nul mouvement ne trahissait la nature de son émotion.

Nicole pencha son visage vers l'oreille tournés de son côté dans cette tête immobile. Alors elle murmura, d’une voix légère comme un souffle :

— “ Et si tu juges qu’elle n'avait pas le droit de chercher dans la plénitude de toutes ses tendresses la force de faire de vous des hommes, si tu persistes à trouver qu'elle devait s'écraser le cœur, alors condamne-moi, moi qui n'ai pas ses excuses, etqui ai menacé mes parents de devenir ta femme en secret s'ils persistaient à te refuser ma main.”

Disait-elle entièrement la vérité ? Aurait-elle exécuté cette menace? L'avait-elle seulement prononcée? Ou bien sa divination sentimentale, puisée aux sources les plus subtiles de sa généreuse nature, la poussait-elle à descendre volontairement du prestigieux piédestal d innocence d'où ce fils tremblait qu'elle ne dédaignât sa mère ?..

Quoi qu'il en fût, elle dut s’applaudir de son audacieuse confession, cette Nicole si jolie et si maligne, quand elle vit un sanglot secouer les épaules de son fiancé, et que, découvrant un visage où les pleurs n'avaient été arrêtés que par l'obstacle des doigts, Serge lui dit :

| —“ Nicole, tu es un ange, et je t'adore. Va chercher ma mère. Tu es digne d’être sa fille. Et je sais maintenant que tu seras fière de l'être.”

L'après-midi même de ce jour, quand Olivier arriva rue Saint- Lazare, il découvrit sur le visage de sa bien-aimée Daria un rayon de bonheur tel qu'il ne se rappelait pas l'en avoir jamais vue

à resplendir,

t Eïle lui dit :

: —“ Tout va bien. Nicole est venue. Elle nous a rendu notre

a fils.

= — Ah !” dit d’Arthail, “elle vous l'a rendu, à vous. Ce n'est pas difficile de ramener un fils à sa mère, Mais moi, est-ce que je retrouverai jamais son affection et sa confiance ?

6- — Allez le lui demander,” fit-elle avec un sourire qui paraissait tendrement averti

{Lobéit. Ilse rendit à la chambre du blessé. Quand il fut entré et qu'il eut refermé la porte, il vittout de suite à Ja phy sionomie du jeune homme qu'entre eux les barrières étaient tom bces, ou qu elles ne tiendraient guere après ce qu il allait dire.

[| savançga vers le lit et serra la main de Serge.

Mon enfant,” prononça-t-il, * ton rêve se M alise, Tu épou seras celle que tu aimes Comme je suis plus vieux que toi, et de beaucoup, je te demande de laisser à mon bonheur la priorité sur le tien. Ce sera, Si tu le veux bien, la marquise d'Arthæul qui te conduira à | autel, le jour de tes noces, C'est de toi que je veux tenir la main de ta mère. Dis-moi si tu me l'accordes,

Serge leva vers lui le filial regard de ses aunées d adolescence où pas un nuage ne restait, et répondit

“ Je vous l'accorde, mon colonel.’

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